CHEZ LA MODISTE
Photo Durand-Ruel.
Bl
anchisseuses.
A l'exposition des Impressionnistes de 1874, Degas montra pour la première fois deux études de blanchisseuses, qui passèrent assez inaperçues. Cinq ans plus tard, à l'exposition du même groupe de 1879, il envoya un nouveau tableau se rapportant à un sujet analogue : deux femmes, de lourds paniers remplis de linge repassé au bras, qui révolutionnèrent le public et firent jeter, dans le Figaro, des cris de coq à Albert Wolfî. C'était pourtant une merveilleuse interprétation du mouvement et du déhanchement de femmes chargées d'un pesant fardeau, de la courbure des épaules, du bras, de la flexion de la tête, de gestes grands par leur simplicité, loin de toute élégance cherchée, rendus avec une sincérité et une franchise sans pareilles.
Trois ans après, rue Laffitte, chez Durand-Ruel, il présente Deux repasseuses côte à côte devant leur table de travail, dans l'atelier r la première, tête baissée, appuie de toutes ses forces, des deux mains, son fer posé sur le plastron d'une chemise d'homme ; la seconde redressée, la bouche comme déclenchée par un large bâillement, une main sur la joue, 1 autre à la hauteur de l'établi, tient une bouteille par le goulot — un litre, selon l'expression populaire — c'est là un véritable chef-d'œuvre de naturel et de simplicité. Du tableau, peint vers 1882, il existe une répétition, brossée deux ans après, qui a fait partie des collections Gallimard et Manzi, acquise en 1893 par J. de Camondo, et par conséquent au Louvre, ainsi qu'une étude préparatoire, au pastel, propriété de Mme Chausson.
Notons aussi une Repasseuse appuyant le fer de la main droite sur le linge étendu devant elle le long de l'établi où pose sa main gauche, — reproduite dans l'album Manzi- Joyant.
Bien d'autres porteuses de linge, bien d'autres repasseuses succèdent
à celles-ci. Certaines, datées de 1863, les avalent même précédées : une Repasseuse, de profil, à l'établi, — dans la pénombre d'un atelier, à la lumière tamisée par les rideaux de la devanture ; — une autre, également au travail. Nous avons dit leur acuité d'observation. Quelle extraordinaire vérité dans ces ouvrières poussant lourdement le fer — le gendarme, selon l'expression faubourienne — sur les camisoles, les chemises ; séchant l'humidité du linge ; écrasant l'empois, les yeux vagues ou fixés ailleurs, loin de leur occupation devenue machinale.
Comme elles le tiennent ferme, ce fer, comme elles le traînent sur les toiles et batistes, les bras tendus, les épaules raidies. Devant ces tableaux si expressifs, il semble que l'on sent l'odeur fade du linge humide, que l'on respire l'atmosphère de buée écœurante du poêle ronflant dans le coin de l'atelier.
Citons encore quelques productions de ce genre. En voici une — de premier ordre — représentant une Repasseuse à contre-jour en arrière de fenêtres aux rideaux de percale blanche, repassant un plastron de chemise d'homme, tandis que d'autres chemises sont suspendues par des cordes, au-dessus de l'établi ; une seconde, au pastel, en camisole, les bras nus, coupée à mi-corps par l'établi, appuyant fortement son fer de la main droite sur le linge qu'elle maintient de la main gauche ; une troisième, ayant figuré à une exposition ouverte chez Bernheim jeune en mai 1903 ; une quatrième repasseuse, voûtée, maigre, sèche ; une cinquième, un simple dessin, figurant deux porteuses de linge, dans la rue, se déhanchant sous le poids de leurs paniers, etc., etc.
Dans son journal de l'année 1874, Ed. de Concourt dit que Degas « a jeté son dévolu sur les blanchisseuses et les danseuses. >' « Je ne puis trouver son choix mauvais, poursuit-il, moi qui, dans Manette Salomon, ai chanté ces deux professions comme fournissant les plus picturaux modèles de femmes de ce temps pour un artiste moderne. En effet, c'est le rose de la chair dans le blanc du linge, dans le brouillard de la gaze, le plus charmant prétexte aux colorations blondes et tendres. Et Degas nous met sous les yeux des blanchisseuses, tout en parlant leur langue et nous expliquant techniquement le coup de fer « appuyé », le coup de fer « circulaire ».
Degas, au cours de ses promenades dans son quartier, à toutes les rues, Vlctor-Massé, Fontaine, des Martyrs, de La Rochefoucauld, etc., a su voir et scruter les boutiques d'ouvrières en linge, à travers les vitres de leur devanture. Il a compris la dureté du métier, ses particularités. Il a noté avec