‹ Degas (volume 3)Chapitre 21 sur 24 · FEMME AU TUB · texte numérisé non relu

FEMME AU TUB

'boto Durand-Ruel.

bouilloires, les brocs, ne demeurent que des accessoires, rien que des accessoires.

Mais il se peut que, dans ces interprétations du nu, Degas se soit parfois rappelé les estampes japonaises d'Outamaro, figurant des femmes tordant leurs cheveux devant un miroir, pressant l'éponge ruisselante sur leurs épaules et sur leur dos, etc.

Paysages.

En 1893, Degas expose pour la dernière fois — pour ainsi dire dans l'intimité, comme l'a écrit un de ses admirateurs — chez Durand- Ruel, une suite de peintures de dimensions assez réduites, d'un dessin des plus arrêtés, des plus voulus, d'une coloration délicieuse, chaude, vibrante, peut-être un peu sombre, d'un efîort tout particulier, qui n'ont rien à voir avec l'étude d'après nature, le motif étudié scrupuleusement. L'étude d'après nature est un leurre, une erreur, a-t-il dit bien souvent, à propos des peintres qui vont planter leur pliant et leur chevalet devant n'importe quel coin de paysage. Il y a toujours trop d'air dans un tableau a-t-il dit encore. Mais il a dit aussi qu'à certains il faut la nature, tandis qu'à lui, il fallait le factice. Ce serait toutefois une erreur de croire, d'après cela, qu'il ne comprit ni n'aima la nature extérieure, les forêts, les rochers, les rivières, les coteaux, la mer, les ciels ; tout cela l'intéressait moins que la nature en mouvement, voilà tout. Cependant, un jour, de la fenêtre d'un restaurant, à Bougival, contemplant un groupe d'arbres, il s'écria : « Qu'ils seraient beaux, peints par Corot! »

Pour Degas, une part d'imagination entre nécessairement dans sa conception du paysage. C'est par la mémoire que l'impression artistique — nous ne trouvons pas d'autre terme — doit être évoquée.

Aussi, quand il lui prenait fantaisie de faire un paysage, son procédé était simple et bien personnel. Il montait dans un train, s'éloignant d'au moins une cinquantaine de kilomètres de Pans, s'installait dans un coin de compartiment, regardait attentivement les paysages qui s'encadraient et se déroulaient par le châssis de la portière, en fuyant et s 'évanouissant pour ainsi dire instantanément. A l'instar de Poussin qui, dans ses promenades à travers la campagne de Rome, ne prenait aucune note, Degas, dans ses déplacements en chemin de fer, ne notait rien. Il ne l'aurait pu,

d'ailleurs, le souvenir du lieu entrevu, aperçu d'un coup d œil, remplaçant pour lui l'étude. Il possédait la suprême faculté d'emmagasmer les choses précises dans son cerveau. Rentré chez lui, le lendemam et les jours suivants, la volonté ayant résisté aux sensations trop brusques de la vision, il brossait, avec un ordre et une clarté sans pareils, ces petits panneaux lyriques et réalistes à la fois, d'une infinie variété.

Dans ces interprétations de la nature extérieure, il ne s'agissait pas, pour Degas, de copier, de reproduire un coin de paysage, mais d'en découvrir les beautés, les formes essentielles, les particularités, de choisir le rythme des lignes qui le constituent, les couleurs et les harmonies qui en établissent le caractère, de les contraster, d'en tirer d'heureuses transpositions. Tous les paysages de Degas ont, nous ne savons pourquoi, quelque chose de spécial, de résolument personnel. Lamennais a écrit qu'il se mêle toujours quelque chose de nous aux lieux que nous voyons ; il se mêle toujours quelque chose de Degas aux lieux qu'il peint. Dans ses interprétations de la nature extérieure, on ne trouve, cela va sans dire, rien des formules ordinaires, pas plus que des formules des siècles passés, que de celles des écoles de 1830 ou des Impressionnistes. Elles sont la conséquence, l'aboutissement d'une vision entièrement originale et directe. L'essentiel, c'est-à-dire la vérité des lignes, des plans et des masses, n'y fait jcimais défaut. Dans ces paysages, la forme est écrite avec une rigueur mathématique, déterminée par l'ambiance et la lumière, où l'artiste affirme l'acuité et la profondeur de sa vision. Tous sont d'un charme et d'un goiit exquis. Ce sont à la fois des suggestions de rêve et des témoignages de la réalité, des aspects de ce qui apparaît et disparaît pour ainsi dire instantanément, des témoignages d'harmonies fugitives, des scintillements de lumières rapides, d'apothéoses lumineuses, sur le point de se réaliser complètement et demeurant inachevées.

Ces petits panneaux témoignent d'une science de la construction et de 1 ondulation des terrains absolument typique. Ils interprètent, en un rythme secret et délicat, des paysages fuyants et bientôt évanouis : les soleils couchants sur la déclivité des coteaux ; les jours pluvieux endeuillant de mélancoliques plaines plus ou moins plantées d'arbres ou meublées de chaumières ; des sentiers ravinés, aux profondes ornières remplies d'eau, bordés de terres maigres, délaissées, sous un ciel orageux et bas ; des masures branlantes sur les pentes des coteaux ; des chemins qui devaient de hauteurs abruptes. Ce sont, sur des plaines, sur des bords de rivières ou d'étangs

It*. .■

-.i»-î-7'r% jflC^.Î'"

Page 1