LA SORTIE DU BAIN
Pholo Vizzavona,
CollectioD d« M. G. V^aa.
lourdes et courtes, sans galbe et sans lignes ; les chairs plissées, gercées, bleutées, grainées par l'eau où elles viennent de se tremper, par l'air, les mains rouges et vulgaires, les pieds déformés par la chaussure, la taille étranglée par le corset, les hanches avachies par les jupons, les ceintures et le reste.
Ces corps de femmes, mous, flasques, s'écroulent, débordent, s'écrasent. Les muscles font saillie, les membres se disloquent, les torses se ploient, les jambes s'infléchissent, les bras se renversent, les dos s'incurvent, les hanches se relèvent dans les divers mouvements de la toilette et des ablutions intimes.
Sans aucun charme, sans nulle grâce, ces femmes témoignent d'une vérité crue, que l'on pourrait presque dire hostile et vengeresse.
Ces scènes de la femme vaquant à des soins hygiéniques d'une lamentable intimité, que Degas associe à l'idée d'une chatte qui se lèche, se passent dans de petites pièces feutrées, aux murs couverts de toiles ou de perceJes à fond clair, garnies de tables ou de lavabos couverts de cuvettes, de pots à eau, de peignes, de brosses, de flacons, de boîtes à savons, de fard, d'épingles, de bouillottes, meublées de glaces, de miroirs à main, de canapés, de fauteuils sur lesquels traînent des serviettes et des essuie-mains, éclairées par des fenêtres aux vitres cachées sous de légers rideaux de mousselines, aux portes fermées au verrou. L'on croirait sentir et respirer l'atmosphère lourde, ouatée, pleine de buée et d'humidité chaude, qui se dégage de tels intérieurs.
Quoi qu'on puisse dire, la grâce n'est pas, malgré tout, complètement absente de ces nus. Elle se trouve dans leur disposition, dans les courbes des corps de ces femmes, dans leuis gestes toujours caractéristiques, toujours vrais, toujours élégants, dans le sens absolu des mots.
A ces nus, il convient de joindre la série des Pédicures donnant leurs soins à des fillettes ou des jeunes femmes, enveloppées dans des peignoirs plucheux, étendues sur des fauteuils, des canapés, en des salles de bain ou des cabinets de toilette. Une de ces scènes, peinte à l'huile et datée de . 1873, passa par la collection Burke de Londres, et fut rachetée par J. de Camondo pour, grâce au legs de ce dernier, arriver enfin au Louvre.
Signalons des femmes en Tenue du matin, au seuil du lit, changeant frileusement de chemise, enfilant leurs bas, assises sur un pouf ou une chaise basse, mettant leur corset ou le faisant lacer par une femme de chambre en jupon, en caraco, vaquant à des occupations diverses.
N'oublions pas les Baigneuses, qui doivent encore entrer dans la série des femmes à leur toilette ou des nus. De ces dernières, une remet sa chemise sur les bords d'une rivière ombragée ; une petite fille se baigne, à la nuit tombante ; trois vigoureuses campagnardes, aux croupes plantureuses, entrent, le dos courbé, les épaules infléchies, les bras tendus en avant, au soleil couchant qui leur dore l'échine, dans un cours d'eau, suivies d'un chien sans race, qui trotte sur leurs mollets ; en voilà d'autres qui, leur chemise remise, sont paresseusement étendues sur l'herbe d'un pré, à l'abri de grands arbres aux puissantes frondaisons.
« Ce qu'il faut voir dans ces ouvrages, écrit Huysmans, c'est l'inoubliable variété de ces types enlevés avec un dessin ample et foncier, avec une fougue lucide et maîtrisée, ainsi qu'avec une fièvre froide ; ce qu'il faut voir, c'est la couleur ardente et sourde, le ton mystérieux et opulent de ces scènes ; c est la suprême beauté des chairs bleuies ou rosées par l'eau... « C'est aussi,
I ampleur des simplifications.
Degas n'est point de ceux qui célèbrent la beauté, il ignore ou veut Ignorer le nu héroïque. Il ne demande pas l'apothéose de la femme et ne craint pas de toucher à l'arche sainte, aux droits imprescriptibles, paraît-il, de 1 art. Ce qu'il entend, c'est rendre la femme contemporaine, loin de l'anecdote, telle que l'ont faite nos mœurs, nos habitudes ; ses façons de s habiller, chez Worth, Doucet, ou à l'aide de simples confections à prix fixe. Il l'interprète en dehors de toute illusion, de tout mensonge. N'a-t-il pas, comme Ingres, la haine de la beauté de convention, de ce beau ennuyeux qui ressemble à un pensum du beau, selon le mol d'Ed. de Concourt? Il voit la femme, nous venons de le dire, telle qu'elle est, et jusque dans ses attitudes d'avilissement.
Ni dans l'aspect, ni dans le visage, ni dans les formes, ni dans les attitudes de la femme nue de Degas, 1 on ne trouve des formules surannées de beauté. Il ne conçoit pas la femme exerçant sa domination sur l'homme.
II la regarde avec l'acuité, la netteté, la clarté qui le caractérise, avec cette impassibilité un peu narquoise qui est bien à lui, mais qui reste, quoi qu'on en ait dit, exempte de haine.
La femme moderne, déshabillée, a-t-elle rien de l'allure triomphante de Vénus Astarté sortant de l'onde amère, des déesses de l'Olympe, des nymphes et des dryades exhibant la beauté de leurs formes dans une clairière, au bord d'un ruisseau ou même de la simple fille d'Athènes ou de Sparte? Aucune Phryné, et pour cause, ne se dévêtira aujourd'hui devant
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un aréopage. La femme moderne est essentiellement différente de la femme antique, tout au moins au point de vue esthétique. Ces deux femmes n'ont entre elles aucun point de contact ; elles sont aux antipodes 1 une de l'autre. La femme nue n'existe plus dans nos mœurs et nos habitudes ; elle est un contre-sens. Nous ne pouvons plus voir en elle que la femme dévêtue. Elle ne quitte plus ses vêtements, comme le montre le logicien qu'est Degas, que pour des soins intimes qui excluent la beauté. Elle est alors gauche, intimidée, mal à l'aise ; ses poses, ses façons de se tenir le prouvent surabondamment.
Les nus de Degas ne prétendent rien symboliser, à l'inverse de ceux des peintres qui sortent de l'école des Beaux-Arts ou des ateliers achalandés. Ils n'entendent être que des expressions de vie, et non des copies attentives d'après nature. Ce ne sont pas des nudités, mais des réalités sévères, surtout austères. Aucune volupté, aucun frissonnement, aucune joie, aucune attirance, aucune exaltation ne s'en dégage. Il semblerait, tout au contraire, qu'à l'instar du mystique moyen âge, le peintre ait cherché à glorifier le dédain de la chair, à la stigmatiser. Ces images qui, chez d'autres, toucheraient à la bassesse ou au moins à la polissonnerie, gardent chez lui un caractère noble et élevé. Il n'a jamais essayé d'y mettre de l'esprit, il est toujours resté l'artiste souverainement hautain et supérieur ; comme partout, il n'a cherché que le caractère.
Rien donc, dans les nus de Degas, qui rappelle le nu antique, ce nu sacré. Prendre de tels sujets, produits de la pire décadence, n'est-ce pas « manquer à la haute et primitive destination de la peinture », à l'intérêt moral, à la perspective du passé, « délaisser tout ce qui force l'esprit à s'élever au-dessus de l'atmosphère commune >'? clament, épouvantés, les soi-disant défenseurs des bons principes, pontifes chargés, par eux-mêmes il est vrai, de défendre l'art toujours en butte aux entreprises des barbares aux portes du Capitole.
Les nus de Degas n'ont, d'après ce que nous venons de dire, rien à voir avec les nus d'école approuvés, patentés, mensurés d'après la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace, la Diane de Gables, résultat et conséquence d'une recette infaillible qui peut servir à tous les pays, canon invariable à l'aide duquel on fabrique les nus d'atelier dont i! vient d'être question, mannequins aux têtes minaudières, aux poses empruntées, qui encombrent les salons annuels, sans caractère, à l'anatomie sans muscles, sans nerfs. Qu'ils soient couchés^ de face, de dos, sur des lits recouverts de draps
blancs ou de couleur, sur une grève, une prairie ou debout., se détachant sur les tentures sombres d'une chambre, sur les verdures d'une forêt, tout cela ne constitue que pauvres poupées remplies de son, incapables de se mouvoir sans se bnser. Ses nus, Degas les établit en dessinateur accompli, les peint dans des valeurs influencées par leur milieu, leur situation, leur ambiance. Jamais sa liberté de facture ne s'est autant affirmée que dans ces nus. Jamais il ne s'est montré plus complet, plus expressif et, en même temps, plus concentré, élaguant toute superfluité.
Ce ne sont souvent que de savants résumés de mouvements, d'étonnantes simplifications.
Est-ce parce qu'il s'agit de ses dernières productions et que, chez les vrais maîtres, cette liberté va toujours en progressant? Il est probable.
Cette manière — surtout dans les pastels, avec le sabrage de couleurs, les hachures qui se rencontrent, se heurtent — semble à certains abandonnée, disons même, négligée. Quelle erreur! Cette apparence de laisser-aller a mené l'artiste à des effets aussi puissants qu'inattendus, l'a conduit à de superbes harmonies, à l'expression d'une vie de plus en plus intense. C'est au contraire, une preuve de plus, donnée par le maître, de sa pleine possession et de lui-même et de son métier. Toute recherche disparaît.
Les nus de Degas sont sans précédent, sans équivalent dans aucune école, à aucune époque. Tout au plus ont-ils quelque lointain rapport avec ceux des vieux maîtres primitifs, fidèles observateurs de la nature ; avec les commères bedonnantes, aux seins avachis, aux jambes courtes et boudinées, de Rembrandt, auxquelles une vieille femme, les besicles sur le nez, démêle les cheveux ou coupe les ongles des pieds.
Mais le magicien d'Amsterdam les enveloppe d'une brume dorée, tandis que Degas, fidèle à ses principes d'absolue sincérité, n'admet aucun subterfuge, aucune illusion, et que, dans son amour de clarté, froid, déconcertant, impassible, austère — il faut sans cesse y revenir — il n'est que vrai, implacablement vrai, semblant — sans plus — se complaire en une sorte de pessimisme cruel.
Ajoutons que ces femmes à leur toilette, par la puisscince et la fermeté de leurs plans, ont quelque chose de la statuaire à laquelle elles font penser.
Disons, en terminant, que dcins ces nus, quelque brillant que soit parfois le décor, il n'en reste pas moins toujours un accompagnement. Les baignoires, les fauteuils, les rideaux, les peignoirs, les lingeries, les tables de toilette avec leurs flacons, leurs peignes, les brosses, les seaux, les
FEMME A LA BAIGNOIE^
Photo Durand-Ruel.