PORTRAIT DE HENRI ROUART
CoIlcclioB de M. C Chcrt
la tradition qui les apparente aux ouvrages des primitifs. La franchise de l'artiste est, dès ses commencements, absolue en face de la nature. On y sent déjà poindre l'analyste passionné du lendemain.
De retour en France, en 1861, au Mesnil-Hubert, en Normandie, Degas crayonne des portraits de ses amis M. et Mme Valpinçon, puis, de grandeur naturelle, celui de leur fillette, mariée plus tard à M. Fourchy. Ce dernier, tout particulièrement, d'un naturel exquis, ne saurait être assez admiré.
En 1863, Degas brosse le portrait de son ami, le baron de Sermet (devenu plus tard général) dans l'uniforme de lieutenant d'artillerie de la garde impériale, puis celui d'un employé de la banque de son père. Ruelle. Tous deux très personnels, très originaux, notamment le second.
L'année suivante, Degas peint le portrait en buste, coupé à la hauteur des épaules, de M. Léon Bonnat, qu'il avait rencontré à Rome et qu'il retrouva à Paris. Dans cette toile, l'artiste officiel apparaît en chapeau haut de forme gris barré d'un crêpe, des moustaches soyeuses ombragent sa lèvre supérieure, et une barbe légère, ses joues et son menton. En 1864, dans les mêmes proportions, Degas brosse le portrait du beau-frère de M. Léon Bonnat, le peintre espagnol Melida, les cheveux embroussaillés, la lèvre inférieure tuméfiée, le nez gonflé et les conjonctives brûlées, écrit le comte Robert de Montesquiou. Ces deux portraits, très vivants, très expressifs, à fonds clairs, témoignent d'une recherche toujours plus intense de la vérité et du caractère.
En 1865, Degas exécute, d'un faire serré, le Portrait de Mme Hertel, assise, en bonnet du matin, le coude droit appuyé sur une table supportant une potiche de faïence bleue, d'où émerge une superbe gerbe de chrysanthèmes. Les fleurs semblent la raison du tableau dont elles occupent la plus grande partie. Cette œuvre se trouve aujourd'hui au Louvre, dans la collection J. de Camondo. C'est sans doute une des premières toiles de 1 artiste où se manifeste l'influence des estampes japonaises.
De la même année, un peu plus petit que nature, un Portrait d'homme coiffé d un chapeau haut de forme, à la barbe châtain, une cravate noire au cou, ne laissant pas voir de linge, aux vêtements sombres ; puis, un crayon de Jetxne fille à mi-corps, la tête de trois quarts, les cheveux enfermés dans un fîlet, les bras croisés — d'un dessin merveilleux — reproduit dans l'album publié par Manzi-Joyant en 1896.
En 1867, Degas expose au Salon deux grandes toiles : Portraits de
famille. L'une représente un de ses oncles italiens, M. Bellotti.avec ses deux fillettes âgées de treize à quinze ans environ. Cette toile, avec une étude préparatoire au pastel, revenue du Salon, a toujours, depuis, suivi Degas dans ses divers ateliers — retournée contre le mur — jusqu à ce qu'à la vente de 1 atelier de l'artiste elle fût acquise pour le musée du Louvre. L'autre figure ses deux sœurs. Cette dernière retint l'attention de Castagnary, qui écrivit à ce propos :
« Les deux Sœurs, de M. E. Degas, un débutant qui se révèle avec de remarquables aptitudes, dénotent chez leur auteur un sentiment juste de la nature et de la vie. »
La même année, il brosse le Portrait dune jeune femme à mi-corps, assise dans un fauteuil recouvert d'une étoffe rayée, vêtue de noir, coiffée d'un bonnet de dentelle noire, au visage large, au front haut, aux yeux écartés et ronds, les mains jointes sur les genoux. L'œuvre est d'un faire très poussé et d une impression intense. Les mains sont particulièrement admirables : les doigts fuselés aux ongles roses, d'une finesse et d'une délicatesse sans pareilles.
Au Salon de l'année suivante, Degas envoie une de ses productions les plus curieuses : le portrait en pied, exécuté l'année précédente, de Mlle Fiacre, dans le rôle de Nomeda, du ballet de La Source, en robe bleue, une sorte de tiare sur la tête, assise auprès d'une source où trempent ses pieds. Dans les fonds se distinguent divers personnages épiscdiques. Observons en passant que c'est là sa première incursion dans le monde du théâtre et de la danse. Puis viennent deux Portraits de Mme Camus, la femme du docteur Camus qui, des premiers, s'engoua de la céramique d'extrême- Orient : l'un, exposé au Salon de 1869, la montre assise devant un piano; 1 autre, exposé au Salon suivant, la représente dans un fauteuil, de profil, un écran japonais dans les mains. Ce dernier portrait lui valut, dans l'Electeur libre, les éloges de Duret : « Dans la donnée du portrait conçu dans le sentiment de la vie moderne, nous avons une œuvre qui sort également des routes battues ; dans le Portrait de Mme C... exposé par Degas ; le portrait nous révèle un artiste qui se fera sa place dès qu'il voudra entrer résolument dans la voie qu'il ouvre si heureusement cette année. » Duret pouvait être tranquille, cette voie, Degas devait ne la quitter jamais, marchant toujours droit devant lui sans s'occuper de la façon de penser d 'autrui.
Pour ce qui est du second Portrait de Mme Camus, déjà pris de la manie