FEMME AU FAUTEUIL
Photo Durand-Ruei.
La Danse,
L'œuvre par excellence de Degas, celle qui l'a fait surtout connaître, qui a donné à son nom sa notoriété, est consacrée à la danse, à l'Opéra.
L'Opéra — l'Académie nationale de musique — est tout un monde ; elle représente à la fois un théâtre, une école, des ateliers, des salons, etc. Son personnel innombrable consiste en chanteurs, chanteuses, choristes, danseurs, danseuses, figurants, professeurs, musiciens, spectateurs, abonnés, mères d'actrices et de danseuses, machinistes, directeurs, etc. Dans ces milieux si divers, Degas a découvert le thème d'un art aigu, bien à lui. On ne saurait, en vérité, considérer telle aquarelle d'Eugène Lami, du Foyer de la danse de l'Opéra de la rue Le Peletier, comme autre chose qu'une agréable vignette.
Aussi la danse à l'Opéra, interprétée par Degas, sur la scène, dans les coulisses, aux répétitions, dans les salles d'exercices, est un sujet nouveau qui n'avait pas été traité avant lui. Derrière la fantasmagorie du plateau, il montre toutes les laideurs réelles, la précocité maladive de ces fillettes, aux physionomies vieillottes, trop fines, trop hardies ou trop rêveuses, sur des membres d'enfant. Ces danseuses, premiers sujets, étoiles, marcheuses, qu'il a pour ainsi dire inventées, tout au moins devinées, dont il s'est fait l'historiographe, ce sont, écrit très justement M. Camille Mauclair, des œuvres qui atteignent à la profonde beauté par les qualités picturales, et à 1 extrême vérité par les qualités psychologiques.
Ces ballerines sont le plus souvent de petites marcheuses sans importance, qui figurent dans les groupes, les derniers rangs des ballets, les petits pieds sales, à la chair anémique, qui se distinguent d'ordinaire par leur amour immodéré de la charcuterie et des gâteaux. Qu'il la montre en costume de théâtre, en robe de gaze, en maillot et en tutu, ou en tenue de
ville plus ou moins simple ou au foyer, adulée par les ministres, les puissants de la finance, les descendants des vieilles familles en habit noir et cravate blanche, cette danseuse, Degas ne l'enjolive pas. Il la voit telle qu'elle est, fille du peuple, sortant d'ordinaire de quelque soupente de Montmartre ou de Ménilmontant, de la loge de sa respectable mère, Mme Cardinal.
Avec son audace, non moins puissante que séduisante, il la représente émergeant d'un monde inférieur, fière d'apparaître au soleil de la rampe, le visage slmiesque et commun, l'expression populacière et futée, la gorge plate ou absente, les bras maigres, terminés par de grosses mains, les jambes fortes, l'aspect général minable et anémique, plutôt laid. Mais quelle vérité dans le rendu de ces petites personnes à la précocité plus qu'inquiétante, aussi bien sous la gaze que sous la confection des grands magasins à prix fixe, alors que le papillon est redevenu chrysalide.
Même alors, les ballerines gardent l'allure, la tenue, l'aspect de la danseuse, car, avec Degas, il ne s'agit pas d'une fillette quelconque ; avec lui, nous n'avons point affaire à un couturier. D'ordinaire, comme l'a écrit Ch. Ephrussi, il choisit des types de petites danseuses grêles, de formes incertaines, aux traits désagréables. Il leur donne des mouvements en harmonie, et sur ce sujet bizarre, il répand un fin coloris, une lumière délicate, qui caresse le planchei et le décor. Toutes ces danseuses, pourtant, ne sont pas des fillettes maigrichonnes ; certaines sont de belles filles de haute taille, aux formes pleines, aux têtes splendidement fraîches, qui exhibent des épaules, des gorges, des bras et des cuisses irréprochables. Celles-ci ne deviennent jamais coryphées ni premiers sujets.
Dans les interprétations de Degas, la valeur des tons est d'une justesse qui met chaque chose à son plan ; l'atmosphère artificielle du théâtre n'a jamais été plus savamment rendue ; jamais on n'a mieux fait frissonner les jupes vaporeuses et légères du corps de ballet. Le peintre reste distingué dans la laideur même des figures. L'observation de Degas les poursuit incessamment dans toutes leurs attitudes, dans le moindre de leurs mouvements. Pour chacune de ces ballerines, un observateur avisé n'a pas de peine à entrevoir l'avenir, pour celle-ci le luxe, le huit-ressorts — l'auto n'a pas encore fait son apparition — pour celle-là le retour, plus ou moins éloigné, à la loge de concierge maternelle, ou la gérance d un buen retiro à dix centimes; car le crépuscule de ces déesses n'est pas toujours olympien.
SALLE DE DANSE (Pastel)
Collection do M. P. Paulio.
Chez le peintre, quelles trouvailles dans l'arrangement des groupes, dans la variété des allures, aussi bien en action qu'au repos. Quelles curieuses recherches dans l'atmosphère qui les imprègne, dans les éclairages qui les enveloppent. Quelle science de coloration, d'harmonie! Que dire des sujets de ces tableaux qui se déroulent sur la scène, de la transparence des ombres, , des valeurs des costumes de gaze, quelle finesse dans l'emmêlement des jambes musclées, des bras maigres, émergeant de blancs éblouissants! Quel modelé dans ces figures! Quelle science de la musculature! Impossible de mieux attacher un bras à une épaule, un poignet à un bras, de mieux saisir le mouvement d'une jambe, la cambrure d'un pied ; de mieux exprimer les accidents d ombre et de clarté déterminés à la surface des chairs par les lumières factices du gaz ou de l'électricité. Que dire de ces illuminations de la rampe et des herses frappant violemment les jambes, les bras, lapoitrine des danseuses sur le plateau, laissant de-ci, de-là, sur leurs épaules, leur dos, des plaques sombres, pour ne pas dire noires? Que dire de leurs visages blêmes malgré les fards et les rouges? Que dire des mouvements de ces ballerines s 'avançant, se reculant avec des allongements du buste, la tête tantôt jetée en arrière, tantôt projetée en avant? Que dire des fonds de la scène, paysages de féerie où se chantent des duos d'amour, où se passent des duels rapides aux cliquetis d'épées, où des lumières éblouissantes font miroiter les jupes de gaze et les maillots, étmceler les clinquants des paillons et des verroteries ? Que dire, sinon que tout cela est miraculeusement vrai et ressenti?
Degas a tout vu, tout rendu chez les danseuses, depuis leurs dislocations les plus imprévues, leurs plus fugaces mobilités ; rien ne lui a échappé de leurs maigres ossatures, de leurs muscles contractés, de leurs veines gonflées par l'effort de la danse. Les voici haletantes des exercices qu'elles viennent d'accomplir, des déhanchements auxquels elles achèvent de se livrer. Les voilà qui se saupoudrent de poudre de riz, se peignent les lèvres, étirent derrière un portant leurs bras dont, tout à l'heure, elles se serviront comme de balanciers.
L artiste poursuit ses modèles en scène, dans les coulisses, au foyer, dans les salles d'exercices, dans leur loge, dans les corridors, dans les escaliers, dans tous les coins et recoins de l'Opéra, même chez le photographe, mais pas ailleurs. Il les ignore rentrées dans leurs familles, chez elles. La ballerine seule l'intéresse.
Dans ces compositions, il y a autre chose encore, comme l'a écrit
Gustave Gefîroy ; 11 y a le surgissement de la beauté animée, de la vie en mouvement. Le peintre a donné à la ballerine une souplesse nerveuse, une grâce délicieuse et forte ; sur les fonds riches et assourdis, où des étincelles courent dans la trame des couleurs, où des ombres légères et des lumières scintillantes s'entre-croisent ou se mêlent, la fille d'Opéra se dresse et sourit avec un charme solennel de divinité.
Le ballet, cette fleur du songe qui a traversé les siècles, car les Grecs représentaient de véritables ballets, reste un art supérieur, l'art initial et universel, a dit Goethe. Le ballet est une sorte de pantomime héroïque, contenant encore moins de littérature que la pantomime elle-même, réglée et accompagnée par la musique, et se développant dans un cadre de féerie. Les danseuses aux gestes rythmés, aux évolutions gracieuses, aux visages souriants, aux jupes de gaze légère, aux corsages décolletés, évoluant au milieu des lumières fulgurantes, l'étoile, la première danseuse, se détachant du groupe de ses compagnes, surgissant seule devant les feux de la rampe, en une sorte d'apothéose, n'est-ce pas la réalisation d'un rêve délicieux? Cette arabesque de la danse, au dessin vivant et animé, n'est-elle pas d'un charme sans égal?
Le mouvement cadencé, quasi hiératique et religieux des jambes, des bras, du torse, la mimique de ces filles de Terpsichore, déesses et divinités d'un instant, dessinant de courtes fantaisies, d'exquises arabesques, surgissant d'un groupe, s évanouissant dans un tourbillon, au milieu de lumières tantôt aveuglantes, tantôt atténuées, au rythme d'une musique entraînante, exactement appropriée aux situations, aux figures, aux groupes, aux pas : tout cet ensemble n'est-il pas fait pour nous ravir, nous arracher, ne fût-ce qu'un moment, aux tristesses et au prosaïsme de l'existence?
La danseuse, comme l'a écrit Albert Samaln, dans son conte de Xanthis, tourne entrelaçant des pas compliqués, et tissant avec une grâce accomplie les plus merveilleuses broderies du rythme. Elle exprime les choses les plus diverses et les plus profondes. Quand elle se redresse, les bras arrondis au-dessus de la tête, elle dégage une beauté mystérieuse et grave, quasi sacrée.
Degas a tiré un admirable parti des gestes, des attitudes, des ondulations des mouvements, rapides ou lents, de la danse, qui sont comme le prolongement de la mesure, de la mélodie, du mouvement, de la phrase musicale. Il a senti le charme prenant de cette arabesque imagée, conséquence de l'arabesque musicale elle-même.
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