AU CAFÉ-CONCERT
(Lithographie originale)
plus d’effet que l’endroit lui-même, parce que l’artiste a une science et un art que vous ne possédez pas. Il est tel de ces Cafés-concerts — la femme en robe rouge — qui est de tout point merveilleux
Quel art dans les femmes du fond, en robes de mousseline, l’éventail à la main, lourdes ou maigres, stupides, aux petits yeux clignotants ou rieurs ; et dans les spectateurs du premier plan, la tête levée, le cou tendu, attentifs à la chanson grossière, pimentée de gestes canailles. La divette est un contralto trempé dans le rogomme, l’idéal de ce public... Mais le mouvement de la chanteuse, qui se penche vers les auditeurs, est extraordinaire. Il est nécessairement le résultat d’un succès. Cette femme ne connaît plus ce que les acteurs appellent le trac. .
Il a été dit — nous ne nous souvenons plus par qui — que pour être acteur, il n’est pas besoin d’être intelligent L’axiome semble à tout le moins vrai pour les chanteuses de café-concert. Si, par hasard, elles ont de l’esprit, ne doivent-elles pas 1 oublier pour débiter les stupidités impatiemment attendues ?
L’on n’insistera jamais assez sur le caractère de ces peintures, sur leur véracité. Nul ne saurait, mieux que Degas, exprimer l’enveloppe extérieure de ces malheureuses, dont la vie consiste uniquement en ruses et combats ; rendre avec plus d’acuité ironique leur aspect canaille, leur attitude provocante, leurs regards scintillant sous la tignasse blondasse, leurs gros bras; leurs seins proéminents, leur buste craquant sous le corset, comprimant la chair qui déborde, les hanches et les croupes démesurées.
Encore une fois, Degas a vu et traduit avec une intensité suprême, la navrante tristesse de ces lieux de plaisir, les cafés-concerts, et de leur public. De ces femmes qui en constituent l’achalandage, il a exprimé, d’un trait indélébile, les visages au sourire figé, aux paupières de plomb, aux lèvres outrageusement rouges, à 1 allure prccace en même temps qu’humble, sinon suppliante. La psychologie misogyne de Degas accuse incomparablement la misère des habituées des cafés-concerts et bcuibouis, la vulgarité de leurs types, la bassesse de leur attitude ; impossible de dresser un plus sombre réquisitoire de leur vie abjecte, le tout interprété dans une superbe arabesque, d’un dessin impeccable, d’une coloration chaude, chatoyante, et sans littérature.
C’ect encore à la série du théâtre qu’il faut rapporter un Portrait de femme, en buste, éclairée de bas en haut par la lumière de la rampe, la tête renversée, le front et les yeux dans l’ombre, la bouche en pleine lumière,
grande ouverte, en robe de soie foncée montante, un bouquet de fleurs à l’échancrure du corsage, le bras droit levé, la main gantée de noir. Œuvre admirable de caractère et de vérité.
Mais laissons le théâtre, le café-concert pour arriver à Miss Lola, s'enlevant au plafond du cirque Fernando, par les dents, à l’aide d’une longue corde. Il en est apparu à la vente de l’atelier de l’artiste, un projet au pastel. Le tableau, exposé à la quatrième exposition des Impressionnistes, en 1879, avenue de l’Opéra et à Londres, aux Grafton Galleries, en 1905, est une composition des plus inattendues. En la circonstance, Degas a résolu, comme l’a remarqué Huysmans, la difficulté presque insurmontable de situer dans l’espace la gymnaste, lui donnant pour fond la perspective du plafond à compartiments du cirque, tel que l’aperçoivent d’en bas les spectateurs, et en rendant ainsi la sensation éprouvée à la vue de l’acrobate, laquelle s’élève dans le vide à une hauteur vertigineuse. Mais laissons la parole à Huysmans lui-même :
« Peinture audacieuse et singulière... s’attachant aux poses les plus compliquées et les plus hardies du corps, aux travaux et aux détentes des muscles, aux effets les plus imprévus de la perspective, osant, pour donner l’exacte sensation de l’œil qui suit Miss Lola, grimpant à la force des dents jusqu’au comble de la salle Fernando, faire pencher tout d’un côté le plafond du cirque. »
Dans cette toile magistrale, dans quelques pastels et dessins de moindre envergure, se rapportant encore aux exercices du cirque, Degas a montré, comme l’a écrit G. Geffroy, « l’éloquence funambulesque de Pierrot, l’élan élastique de l’écuyère creveuse de cerceaux de papier, le jeu saccadé de puériles marionnettes ”, en un magnifique dessin, se modifiant continuellement, recommençant sans cesse une vivante et savante « arabesque ».
Degas aimait à raconter l’aventure que voici. Un jour, à une répétition du cirque Médrano, un clown essaie un exercice de cerceau et le manque ; il le recommence, échoue de nouveau, de même une troisième, une quatrième fois. « Rien n’est impossible à 1 homme ”, murmure le clown en le reprenant une cinquième fois avec le même insuccès, ajoutant aussitôt : « Ce qu’il ne peut faire, il le laisse. » Mais n’oublions point cette parole de Degas : « Quand on est fort, on crève tout. >>