AU CIRQUE. — FEMME NUE OUVRANT UNE FENÊTRE
(Deux lithographies originales sur la même pierre)
TÊTES DE FEMMES (Second Empire) (Lithographie originale)
Ch. Baudelaire, parlant des dessins de lieux de plaisir dus à Constantin Guys, dans leur fécondité morale : « Elles sont grosses de suggestions cruelles, âpres... etc, »
Degas, nous l’avons déjà dit, a essayé de la lithographie, il l’a traitée comme tout ce qu’il a entrepris, d’une façon magistrale, personnelle et souverainement originale. Ce procédé ne lui offrait pas le même caractère d’imprévu que l’eau-forte. La lithographie n’est, en réalité, qu’un dessin exécuté au crayon, à la plume, voire au pinceau, sur une pierre préparée, une planche de zinc, ou une feuille de papier de report, permettant après certains lavages sa reproduction sur une presse d imprimerie. Elle ne nécessite donc pas une technique et une éducation particulières. Degas trouva, dans la lithographie, un nouveau moyen d’exprimer ses sensations. Il a dessiné les lithographies qu’il composa au crayon gras, à la plume, au pinceau trempé dans un godet d’encre, au torchon, de toutes façons.
Notons les principales :
D’abord des motifs empruntés au théâtre et au café-concert, une Loge d' avant-scène que l’on ne voit pas, mais que l’on devine, par l’éventail d’une spectatrice occupant cette loge et dont le déploiement arrête la vue d’une partie de la scène où évolue une danseuse.
Deux Sujets de danse, sur la même pierre.
Une Danseuse relevant sa jupe par derrière, pour renouer un cordon.
Mlle Becat, dont il a déjà été question, sur la scène des Ambassadeurs, aux Champs-Elysées.
Une autre Chanteuse de café-concert, la tête de profil, le corps presque de dos, le bras gauche en avant.
Encore une Chanteuse de café-concert . les bras écartés du corps, inclinée vers le public, au milieu de globes lumineux.
Quatre Sujets de café-concert, sur une même planche ; quatre têtes de femmes sur une autre.
Encore sur une même pierre, un Clown exerçant un chien sur la piste d’un cirque, et une Femme nue à sa toilette ;
D’autres femmes nues :
Une Femme sortant de sa baignoire, les cheveux sur le dos, peignée par sa servante ; une autre entr ouvrant la porte de sa chambre ; une autre à sa toilette près d’un canapé, etc., etc.
Enfin, n’oublions pas, quoiqu’il ne s’agisse que d’un chchage, le dessin d’une Danseuse à la barre paru dans le premier numéro de Y Impressionnisme.
Ces différentes planches de Degas, gravures, lithographies, monotypes, comme tout ce qui est sorti de sa main, nous ne saurions assez y revenir, témoignent toutes de sa haute personnalité. Chacune d’elles offre des effets variés ou inattendus ; l’une est d’allure tendre, une autre solide ; celle-ci est fine et légère, celle-là ferme et puissante. Sont-ce des eaux-fortes, des lithographies, des dessins, des pastels, qui sait? Il y a de tout cela à la fois.
Bien qu’il ne soit question ici que de gravures et lithographies, il faut cependant, de toute nécessité, avant de clore ce chapitre, parler un peu longuement d’une suite de dessins de Degas, exécutés entre 1861 et 1896, reproduits avec une rare perfection, certains rehaussés de tons de pastel, et publiés par la maison d’édition Manzi, Joyant et Cie. Au nombre de vingt, ils avaient été spécialement choisis par l’artiste pour l’album qu’ils composent
Le premier figure une Jeune fille nue, agenouillée par terre, une main posée sur le sol, l’autre appuyée contre le visage ; sur la même feuille se trouvent quelques croquis de bras et de jambes.
Le second, sur papier bleu : une Femme drapée, à la tête à peine indiquée, au crayon noir rehaussé de blanc.
Le troisième : une Femme nue, de dos, montant sur un char.
Le quatrième et le cinquième : autres Eiudes de femmes drapées, les têtes encore à peine indiquées, aux crayons noir et blanc. Ces divers dessins, qui datent de 1861, ont été faits en vue du tableau de Sémiramis bâtissant une ville dont il a été pailé antérieurement. Ils sont d’une telle perfection qu’Ingres ne les eût pas désavoués. Ils font aussi penser aux primitifs lombards et ombriens, que Degas avait longuement étudiés lors de ses voyages en Italie,
Le sixième dessin, au crayon, est un Portrait de jeune femme, de trois quarts, en buste, les cheveux dans un filet, les mains croisées. Ce dessin encore pourrait être signé Ingres.
Le septième, sur papier gris rehaussé de pastel, consiste en quatre figures de Jockeys montés, vus de dos, études pour le devant des tribunes de courses (1876).
Le huitième, également rehaussé de pastel, représente une Repasseuse, appuyant le fer de la main droite sur le linge, la gauche posée sur 1 établi.
Le neuvième et le dixième représentent chacun une Danseuse, sur fond rouge.
Le onzième (pastel) : Femme en robe de sortie.
Le douzième est une étude de Danseuses pour le tableau du Foyer de la danse à l’Opéra de la rue Le Peletier, daté de 1872.
Le treizième dessin montre deux Danseuses s'exerçant à la barre.
Le quinzième, d’autres danseuses.
Le seizième, sur papier gris : Danseuse assise sur une banquette, se baissant pour rattacher un cordon de son soulier.
Le dix-septième, même figure, nue.
Les trois derniers dessins sont des nus au crayon rehaussé de pastel, sur différents papiers : une femme sur un canapé, s’essuyant après ses ablutions avec une serviette plucheuse ; une autre sur un lit drapé, s’essuyant également ; enfin, une dernière dans sa baignoire.
Notons encore une suite de quinze lithographies, dessinées d’après Degas, par G.-W. Thornley, publiée par la maison Goupil-Boussod ; trois autres pierres du même lithographe, figurant : Chez la modiste ; une Danseuse devant un poêle et une Chanteuse de café-concert. Enfin, pour être aussi complet que possible, n’oublions pas un album édité par la galerie Vollard, en 1914, reproduisant des peintures, pastels, dessins et monotypes d’œuvres de Degas plus ou moins achevés : sujets de danse, de café-concert, de courses de chevaux, nus, paysages, etc., etc.
Certains ont osé parler, à propos des ventes à l'Etat qui ont suivi la mort de Degas, de gaspillage des deniers publics aggravé par le temps de guerre. Le régime d’acquisitions n’est pas parfait, c’est incontestable. Ce qui est non moins certain, c’est qu’il fallait retenir le portrait de la famille Bellotti. Il fut acquis, à juste raison, pour la somme de 400.000 francs, moitié fournis par l’Etat, moitié par de généreux amateurs. Des esprits moroses s’indignent. Il ne fallait cependant pas balancer. Serait-il permis d’hésiter quand il s’agit d’augmenter le patrimoine artistique du pays ?
D’autres achats suivirent; tant mieux. Pour le musée du Luxembourg, Sémiramis construisant les murailles de Babylone coûta 89.000 francs, avec les croquis et dessins préparatoires, 109.000 francs; encore pour le musée du Luxembourg, Les Malheurs de la ville d'Orléans furent payés 60.000 francs, 90.000 francs avec les dessins préparatoires; le portrait de Desboutins en train de graver, 18.000 francs. Une toile, entrée dans la chapelle du monastère du Carmel de Nice, n’a pas laissé détonner; c’est la copie du Christ entre les deux larrons de Mantegna, du Louvre, d’une expression si
intense. Cette copie fut rachetée à la vente de l’artiste 17.500 francs, par une des nièces de 1 artiste, religieuse de ce monastère, et placée dans la chapelle même du couvent.
En quoi ces chiffres peuvent-ils choquer ? Nous avouons ne le point comprendre. Les Degas ne se paieront jamais trop cher, jamais assez cher, dirons-nous, car il y a une autre chose qu’il faut payer, c’est le choix. Or, de nombreux pastels de Degas sont restés à l’état d’ébauches abandonnées, et d’autres — ce qui est dangereux pour les pastels — ont trop traîné.
Quoi qu’il en soit, malgré la situation momentanément angoissante de Paris, alors que les gothas déversaient leurs bombes et que les canons à longue portée lançaient leurs obus en pleine ville, les 26 et 27 mars 1918 avait lieu dans la salle G. Petit, rue de Sèze, la vente aux enchères publiques de la collection de tableaux et de dessins anciens et modernes réunis par Degas. Moins de quinze jours plus tard, les 6, 7 et 8 mai, dans la même salle, ce fut la dispersion de la plupart des peintures, pastels et dessins renfermés dans l’atelier de l’artiste.
La vente de la collection Degas, consistant en deux importantes peintures du Greco, en toiles et en dessins d’Ingres, de Delacroix, de Manet, de J. -F. Millet, de Corot, de B. Morisot, de Pissarro, de Th. Rousseau, de Renoir, de Sisley. de Gauguin, fut un succès.
Disons toutefois qu’il s’est trouvé un critique pour écrire que la collection Degas avait été faite sans aucun discernement, que le peintre n y entendait rien. Selon ce plaisantin, les portraits de M. et Mme Leblanc, par Ingres, se disputent la palme du ridicule ; le petit torse, ficelé d’un habit noir, de M. de Pastoret, surmonté d’une grosse tête en pomme de parapluie, est le comble du grotesque. A l’égard de pareilles insanités, il n’est qu une vengeance : les mentionner.
Quant à la vente inaugurale de l’atelier Degas, elle eut une fortune de tout point exceptionnelle. Résultat : 5.744.800 francs.
L’année ne s’était pas écoulée que le chiffre des « ventes Degas » atteignait déjà 9.727.351 francs.