TETE DE JEUNE FILLE
Collection de M. G. Viau.
Photo Viizj
En dehors de ses qualités d’art, n’est-ce pas là une œuvre de haute moralité? Comme l’a écrit Frédéric Wedmore, cette femme avec son absinthe est si horriblement vraie qu elle est une terrible leçon de dégradation humaine.
, Effectivement, il n’est pas possible de représenter avec une plus effrayante vérité le caractère sinistre et navrant des heures passées dans l’avilissement du café ; de faire sentir l’hébétude qui suit l’accoutumance à la terrible liqueur verte.
C’est probablement la toile de Degas qui a donné à Van Gogh la pensée de son Café de nuit, à propos duquel il a dit : « Je cherche à exprimer que le café est un endroit où l’on peut se ruiner, devenir fou, commettre des crimes ».
Arrivons à un tableau représentant, assis derrière un Bureau, les bras croisés sur sa tablette couverte en partie de papier, un bookmaker, ou tout au moins un habitué des hippodromes, s’il faut s’en rapporter à une gravure de courses appendue au mur ; en avant, une jeune femme en toilette de visite, 1 aspect anxieux, le regard vague, penchée sur un angle du bureau, continuant une conversation avec celui qui ne la regarde même pas. Est-ce une scène de rupture, de demande d’argent? Nous n’en savons rien. La toile, que Degas recommença au moins deux fois, comme en témoigne un double inachevé trouvé dans son atelier, est d’un dessin ferme, précis, volontaire, d une coloration puissante et harmonieuse. Elle a dû être brossée quelques années seulement après le Comptoir de cotons.
Ch. Baudelaire a écrit que les Derniers moments de Marc Aurèle, de Delacroix, représentent un spécimen des plus complets de ce que peut le génie de la peinture. On peut dire que le Comptoir de cotons, le Viol, l'Absinthe, le Bureau de Degas sont de pareils spécimens.
Passons au tableau Sur la plage, peint à l’essence. Il figure, au premier plan, une bonne en tablier blanc, assise sur le sable, passant le peigne dans les cheveux d’une fillette étendue à ses pieds et qu’abrite une ombrelle. A leur côté sèche un costume de bain, auprès d’un parapluie en-cas; au fond circulent des baigneurs. L’œuvre, d’une fraîcheur, d’une délicatesse exquises, ensoleillée avec son ciel clair, laiteux, est de toute beauté. Impossible de se montrer plus merveilleux paysagiste.
Notons une charmante petite toile, lumineuse à l’extrême : Aux Tuileries, où l’on voit une jeune élégante à mi-corps, en toilette de ville, s abritant sous une ombrelle des rayons d’un soleil léger qui filtre sous les frondaisons.
Notons encore un pastel représentant, sur un coin de carton, un Jeune
trottin, une de ces arpettes au minois si particulier, comme il en circule sur les pentes de la butte montmartroise, d’une expression et d’un caractère des mieux écrits. Voici maintenant dans la grande galerie du Louvre, deux jeunes femmes, l’une debout, appuyée sur une ombrelle et pour qui posa Miss Mary Cassatt, l’autre assise, le livret dans les mains. Cette toile appartient à M. Durand-Ruel. Le même motif a été repris plusieurs fois par le peintre, entre autres dans une toile figurant deux visiteuses dans une salle de musée, même dans deux eaux-fortes dont il sera question plus loin. Dans cette série, il conviendrait aussi de faire entrer deux jeunes femmes en toilettes claires, dans un salon — s agirait-il d’actrices, des brochures dans les mains, répétant leurs rôles sous la direction d’un musicien ?
Dans ces différents tableaux, comme dans d’autres dont nous allons parler successivement, Degas a élargi par sa compréhension personnelle le champ d’investigation de la peinture. Il démontre que la composition d’un tableau ne consiste pas à imaginer une anecdote historique, symbolique, sentimentale, plus ou moins pittoresque, plus ou moins intéressante (d’ordinaire plutôt moins), mais à redire ce qui avait été dit par les maîtres précédents — il est vrai d’autre sorte — en le renouvelant uniquement par l’invention des formes, la distribution des valeurs, l’harmonie du ton.
Chez Degas, chaque élément de la composition a son rôle défini, rien n’est laissé au hasard, tout converge vers un but nettement déterminé.
Toujours la scène est logiquement présentée ; chaque chose, chaque objet occupe sa place exacte, quoique souvent à l’inverse des errements ordinaires, la figure principale, au heu d’être au centre, se trouve fréquemment à l’une des extrémités. Chez Degas, notre costume moderne, que certains trouvent mesquin, étriqué, si peu pictural et décoratif, au lieu d’enlever du caractère à l’œuvre, y ajoute, tout au contraire, une plus grande expression. Ce sens, que Degas admire chez Pu vis de Chavannes, de placer dans ses décorations les figures juste à l’endroit voulu, lui-même 1 a possédé au suprême degré. Au demeurant, il ne choisit point à la légère ses motifs de tableaux. Il sait ce qu'il veut rendre. Toujours simple, toujours naturel, il marche de l’avant dans la voie qu’il s’est tracée. Il possède admirablement le sens de l’imagination picturale, c’est-à-dire du souvenir en dehors de l’anecdote. Dans toute œuvre sortant de ses mains, rien n’est laissé à l’improvisation. Ce n’est pas sans une longue réflexion qu’il coupe certains personnages d’une façon qui, au premier abord, semble bizarre, arbitraire, mais