PORTRAIT D'HOMME EN CHAPEAU
Il sentait et appréciait d'une façon particulière « l'ardente naïveté des vieux maîtres >' selon l'expression de Ch. Baudelaire, quoique ce ne fût pas alors le moment de leur culte ; 1 admiration allait ailleurs. Degas suivit à la lettre la recommandation d'Ingres de copier les maîtres, non pas pour devenir un habile copiste mais pour en prendre « le suc de la plante ».
Nous savons un de ces dessins de Degas, d'une délicatesse rare, d'une finesse exquise, crayonné d'après un Portrait d'homme de Clouet ou de son école, du musée du Louvre. Personne ne connaissait notre grande galerie nationale mieux que lui.
La -puissance d'originalité de Degas, loin d'être entravée par la sévère discipline de l'étude des grands classiques, n'en a été que fortifiée. Une telle étude n'a rien du servilisme, ne gêne en rien la personnalité.
Mais laissons les copies de Degas d'après les primitifs. Plus tard, de Poussin, — dont il admirait tout particulièrement la clarté, l'ordre, la grâce austère, sérieuse et mélancolique, les profondes harmonies, les formes expressives, revanches de l'esprit français sur les tendances italiennes, — il copia d'abord, en ébauche, il est vrai, la Bacchanale dont nous avons déjà parlé, séduit qu'il était par le merveilleux accord des figures et du paysage. Il reproduisit ensuite, en grandes proportions, l'Enlèvement des Sabines, où le peintre des Andelys témoigne si hautement de son intelligence saine, mesurée, fine et puissante à l'extrême. Cette dernière copie est admirable. Elle est Poussin, elle est Degas. Lui demander d'être exclusivement Poussin serait chimérique. Aimer les maîtres, n'est-ce pas se découvrir soi-même à travers leurs propres découvertes, et ajouter un anneau à la chaîne des chefs-d'œuvre qui, d'âge en âge, perpétue et affirme la tradition?
L'originalité, la personnalité du copiste ne pouvait l'initier qu à une
séjourné au Japon, ouvrit, rue de Rivoli « La Porte Chinoise », magasin japonais, qui captiva ces mêmes artistes. Degas ne fut pas le moins enthousiasmé. A cette époque lointaine, gardons-nous de l'oublier, le japonisme était une nouveauté. Il s'agissait de le comprendre, ou mieux, de le déchiffrer.
Au total, d'un bout à l'autre de sa vie, Degas est resté fidèle A lui-même. Son œuvre s'enchaîne, se poursuit avec une absolue logique, depuis ses premiers dessins jusqu à ses derniers pastels. Elle est continue, ininterrompue. Elle embrasse une période de plus de soixante années et n'accuse pas un moment d hésitation. C'est une profonde erreur de croire que du classicisme il évolua au modernisme. Les sujets ne signifient que par la façon dont ils sont compris et traités. Toutes les productions de Degas, sans exception, appartiennent à la même idée, aux mêmes préoccupations.
Il a réagi contre le romantisme, déjà, il est vrai, à son déclin, contre le théâtral, l'enthousiasme factice, la fausse et puérile couleur locale, le conventionnel, l'arbitraire, l'amour du décor, la rhétorique II n'a pas moins
Photo Durand-Rucl.