PORTRAIT DE DURANTY
nettoyés et demandait alors à monsieur ce qu'il prendrait pour son déjeuner, si toutefois il déjeunait à la maison. « Mais, vous le savez, deux œufs et une côtelette, comme toujours >', et la scène se renouvelait deux jours après.
Sabine, en partant, avait présenté à son maître, pour lui succéder, une certaine Clotilde, qui devint folle. Degas traîna toute une journée, en fiacre, cette démente, avant de pouvoir la faire admettre dans une maison de santé. Il n'oublia jamais cette odyssée.
Clotilde fut remplacée par Zoé Closier, d'une éducation moins élt-
mentaire que celle de ses précédentes domestiques, qui, durant plus d'un quart de siècle, soigna l'artiste avec une inlassable sollicitude. Zoé fut plutôt qu'une domestique, une gouvernante pour Degas. Pendant ses repas, elle lui lisait les journaux dont ses mauvais yeux ne lui permettaient pas de prendre connaissance lui-même. Elle tmt sa maison et savait à merveille qui éconduire ou recevoir.
Pendant plus de vingt ans qu'il demeura en face le bal Tabarin, pas une fois il ne vint à l'idée de Degas d'y entrer. Cet habitant du Montmartre bruyant et fêtard, cet interprète du Paris faisandé qu'il connaissait à fond, y vivait en reclus, en ermite, dans sa tour d'ivoire, uniquement absorbé par son labeur.
Ce soi-disant habitué des lieux de plaisir, ce peintre des coulisses, du foyer de la Danse, des lumières factices, était le contraire d un noctambule. Ce serait une profonde erreur de le juger d'après son œuvre. Ce contempteur de la femme, cet interprète des danseuses, des chanteuses de caféconcert, des filles de brasserie, des ateliers de modistes, de repasseuses, était un homme du monde accompli, d'une tenue parfaite, habillé avec soin — en cela très proche d'Eug. Delacroix — bref l'homme des nuances et des délicatesses les plus subtiles.
Degas avait l'horreur instinctive des gens communs et mal élevés, un éloignement insurmontable pour le débraillé ; les êtres grossiers lui répugnaient, tout contact avec eux le mettait hors de lui. Il avait le goût et l'attrait des conversations élevées, fines et délicates. Ce n'est pas lui qui eût, comme Courbet, hurlé : « La vérité, c'est moi. »
Si ce n'est peut-être dans sa jeunesse, Degas a été, jusqu à un certain point, un solitaire, occupé exclusivement de son art. Nerveux, inquiet, triste, comme tous les observateurs qui regardent la vie dont ils portent témoignage, toujours mécontent de ce qu'il faisait, il se dérobait à la curiosité des journalistes, des critiques et du public. Ennemi du bruit, des coteries, des expositions, des courses aux commandes, il s'est gardé, selon le mot de Forain, d'exposer dans les kiosques. Il a constamment suivi la vole qu'il s'était tracée, la plus haute et la plus noble qui fut, dans un isolement superbe, protestation contre la réclame et le cabotinage, indifférent à sa destinée mélancolique, car la vie est hostile à tous ceux qui ne suivent pas les chemins tracés, et l'apanage des grands esprits, le sort des novateurs est de ne pas être compris, de ne l'être du moins, que de quelques êtres d'élite,
Collection I'. Ldlond.
M. Desboulins se. Collection Henri Rouart.
M. Desboutins se
alors que la médiocrité vole à la notoriété. En souffrit-il? Nous n oserions nous prononcer ; toujours est-il qu'il n'en a jamais rien laissé paraître.
De lui, de son œuvre, il ne parlait jamais. Comme l'a écrit Ary Renan, à propos de Gustave Moreau, en une étude publiée naguère sur ce peintre dans la Gazette des Beaux-Arts, Degas était convaincu « que l'individualité de l'artiste ne doit, en aucun cas, se produire en public et qu'il convient à l'homme de disparaître derrière son œuvre, tout entier ».
Un portrait physique de Ihomme ne serait peut-être pas inutile. Plutôt petit que grand — les penseurs sont petits, déclare Balzac — la tête puissante, l'aspect narquois, le front haut, large, bombé, couronné d une chevelure châtaine, soyeuse, les yeux vifs, malins, interrogateurs, enfoncés sous une haute arcade sourcilière en forme d'accent circonflexe, le nez quelque peu retroussé, aux narines ouvertes, la bouche fine, à demi cachée sous une barbe légère, que le rasoir n'a jamais touchée, tel fut Degas pendant sa jeunesse et son âge mûr.
En vieillissant, la barbe blanchit normalement, les cheveux blanchirent à leur tour, et s'espacèrent, mais les yeux restèrent longtemps aussi vifs et aigus, la bouche aussi narquoise.
Nittis '
Il existe un certain nombre de portraits de Degas, peints et gravés. D'abord celui qu'il exécuta lui-même sur cuivre, alors qu'il avait à peine vingt-trois ans, à Rome, en 1857, lequel le représente un peu plus qu'à mi-corps, un feutre sur la tête, lui ombrageant les yeux. Vient plus tard, à Pans, un portrait brossé par Michel Lévy. De ces deux effigies, il sera, plus loin, de nouveau question. Desboutins égratigna trois pointes sèches d'après Degas, aux environs de 1873. La première le montre en pied, debout, presque de profil, le chapeau haut enfoncé sur le front, la main sur la hanche, dans une attitude qui lui était familière ; les deux autres le figurent en buste, l'une, le visage penché, la joue appuyée sur une main ; l'autre n'est qu'un simple profil. Nittis grava, à l'eau forte, un autre profil du maître. Manzi, par des procédés particuliers, grava lui aussi plusieurs portraits de Degas, dont un en pied, debout, entre le sculpteur Bartholomé et lui, et un autre où Degas est seul, en buste, le chapeau de soie sur la tête posé en arrière.
Signalons ensuite plusieurs portraits de 1 artiste peints par lui-même, puis deux autres le représentant, dans un âge avancé, l'un brossé par M. Jacques Blanche, qui occasionna une brouille entre le modèle et le peintre ; l'autre, par M. Maurice Denis.
Notons, pour être aussi complet que possible, un portrait-charge, en pied, debout, brossé par le napolitain Carlo Pellegrini, qui jouit un moment d une grande vogue en Angleterre, où il était particulièrement apprécié à la Cour. Degas connut sans doute Carlo Pellegrini par Whistler, avec lequel celui-ci était lié.
Le sculpteur Paul Paulin modela à deux reprises différentes le buste de Degas. Ce sont ses deux plus importantes effigies. Un bronze d'un de
Colleclion P. Lalond
(Gravure)
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DEGAS PAR LUI-MEME EN 1857 (Eau-I'orle)
Atelier Je l'Artiste.
Collection P. Lafond.
PORTRAIT DE DEGAS (Eau-Forte)
M. Detboutlni ic.
ÉÉÉiiÉiÉâi
Maurice Denis pinxit.
Pholo Druet
Carlo Pellcgrini, pinxit.
Collection P. Lafond.
PORTRAIT-CHARGE DE DEGAS (Peinture)
ces bustes se trouve au musée du Luxembourg, un autre, au musée de Pau. Personne, plus que Degas, n'eut, nous ne dirons pas, le mépris, c'était mieux que cela, l'mdifîérence la plus absolue pour les distinctions de toute sorte : médailles, décorations, titres honorifiques. Un jour, à un mariage où il assistait en qualité de témoin, celui d'un des fils de son ami Henri Rouart, au moment de signer le registre paroissial, dans la sacristie, le curé remarqucint que, seul ou presque seul des assistants, il ne portait ni ruban ni rosette à sa boutonnière, lui dit en pointant du doigt le revers de son vêtement : « Il vous manque quelque chose là, monsieur Degas. — Je ne m'en suis jamais aperçu, monsieur le curé », répliqua-t-il.
Manzi le.
Gravure en couleurs. (Album " Vmsl-cinq Detiini**) Manzi et Joyant, éditeur*
Ayant appris fortuitement par Desboutins, qu'on allait le nommer chevalier de la Légion d'honneur en même temps que ce dernier, Degas se garda bien d'écrire et de lancer par la presse, aux quatre coins de Pans, une lettre de refus, comme l'avait fait Courbet. Il chargea simplement un ami qui connaissait le ministre de le prier de n en rien faire, car, autrement, il se trouverait dans l'obligation de ne pas accepter la croix, ce qui lui serait pénible. Les choses en restèrent là. Il ne faudrait pas croire que Degas refusa cette distinction parce qu'il iugeait qu elle lui arrivait tardivement. La raison, nous l'avons dit, est qu il avait un éloignement insurmontable pour tout hochet de vanité, pour tout signe extérieur distinguant un homme d'un autre homme. Un ruban, une rosette à la boutonnière d'un vêtement, lui semblaient aussi étranges qu'un chapeau à bords démesurés, qu un habillement hétéroclite.
Degas n'était pas moins insensible à l'égard de la critique. Il recevait fort mal, d'ordinaire, ceux qui voulaient écrire sur lui et son art, et venaient le trouver dans ce but : « Vous n'êtes pas venu, dit-il à l'un de ceux-ci, raconte George Moore, pour faire le compte des chemises que j'ai dans mon armoire, dites? Que voulez- vous écrire sur mon art? Croyez-vous pouvoir expliquer les mérites d'une peinture à ceux qui ne la comprennent pas ? »
« Laissez-moi donc tranquille », ronchonnait-il — rapporte Octave Mirbeau, mettant dans son roman Le. Calvaire, ces paroles dans la bouche d un artiste imaginaire — « est-ce que c'est fait pour être vu la peinture?... la peinture, hein, dites!... Comprenez-vous? On travaille pour deux ou trois amis vivants, pour d'autres qu'on n'a pas connus, ou qui sont morts... Est-ce que ça les regarde, que je fasse de la peinture, des bottes ou des chaussons de lisière? C'est de la vie privée, ça. »
Tout cela, à son avis, n'était que de la littérature, et, pour lui, la littérature ne saurait que nuire à la peinture. Le public n'a que faire des rabâchages de la critique, dit-il souvent ; elle ne parvient même pas à nous faire vendre nos toiles. Un amateur n'achète pas une peinture parce qu'il a lu un article de journal qui en parle, mais parce qu'il a un ami, qu'il croit connaisseur et lui a assuré que dans dix ans cette peinture vaudra le double de ce qu elle vaut.
Rapprochons de ce mot sa réponse à quelqu'un qui lui faisait observer combien Manet était déférent avec les critiques : « Oui, oui, Manet est très parisien, il comprend la plaisanterie. » Rappelons encore cette opinion
Collection Dursnd-Ruc
Pbolo Durand-Rucl. A
MUSICIENS A LORCHESTRE
un peu vive, qu'il émit un jour sur les anstarques des revues et journaux : « J'admire la force et je l'envie, ne fut-ce que pour empoigner les journalistes et les traîner jusqu'au prochain ruisseau. »
Il savait que trop rarement les écrivains aiment la peinture pour ellemême ; ils y cherchent autre chose que ce qui la constitue, c est-à-dire de la couleur, des plans, des rapports, du dessin.
Muiée du LuxembourR. - Colleclion Caîllebolle.
Cliché Braun et Cie.