‹ Degas (volume 5)Chapitre 8 sur 37 · PORTRAIT DE FEMME AGEE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FEMME AGEE

et si proche à la fois de l'enseignement des maîtres, et qu'il a scrupuleusement adaptée aux nécessités de l'heure présente? La puissance d'originalité d'un artiste, quand il s'agit d'un maître, n'est jamais diminuée ni entravée par la discipline. Si Degas a profité, comme c'était son devoir, des conquêtes de ses devanciers, il a élargi le domaine de la peinture, tout en suivant l'ancienne orthographe des maîtres et tout en se rattachant à leur tradition, mais sans pour cela avoir tenté de s'assimiler leurs procédés de facture ou de composition. Et c'est, précisément, en agissant d'une façon différente de la leur qu'il s'est montré le plus fidèle à leur égard ; qu'il a su être, à son tour, original.

Si Degas a créé une composition nouvelle, il a aussi découvert les rapports des personnages qu'il interprète avec les lignes immobiles du heu. En ceci, doit-il quelque chose aux Japonais? Peut-être; en tout cas, cette transposition savante est déjà du génie.

L'art de Degas, fait de probité, de science et de simplicité, a toujours méprisé la virtuosité. Qu'est-ce d'ailleurs que la virtuosité, sinon une singerie du goût et du style, remplaçant la sincérité par l'habileté, l'aisance, par le procédé; une sorte de paraphe trop affiné, trop élégant, trop superficiel? Chez Degas, nulle manière ; chacune de ses œuvres est une suite de corrections, de retouches, de reprises, de suppressions surtout. « Toutes les belles choses, a-t-il dit, ne sont-elles pas faites de renoncement ? " Réduire l'art à l'adresse, en chercher, en représenter la sensation d un moment, n'est-ce pas l'amoindrir? Il ne s'agit pas, en un tableau, d imaginer une anecdote et de l'agencer finement ; il ne s'agit pas davantage du plaisir des yeux et de l'esprit, mais bien d'une chose beaucoup plus importante, beaucoup plus haute, d'émotion humaine. Aussi, dans l'œuvre du maître, ne rencontre-t-on aucune subtilité sentimentale, nulle mièvrerie, nulle fadeur, nulle recherche littéraire ou philosophique ; il n'y a que de la peinture, rien que de la peinture. Cette œuvre satisfait pleinement à la définition d Ingres — le secret du beau dans le vrai — peut-être encore plus particulièrement dans ses dernières manifestations, les nus, dont nous aurons longuement à parler, lesquels ne sont bien que de la peinture, sans plus, dénuée d agrément pittoresque, épisodique ou anecdotique. L'importance du sujet ne réside-t-elle pas beaucoup plus dans la sensibilité picturale de l'artiste, que dans ce sujet lui-même, dans Vinvention du ton et de la forme, dans la distribution calculée de l'ombre et de la lumière?

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Divers écrivains se sont demandé si Degas était absent de son œuvre, où il semble ne rien livrer de lui-même. Etait-il de l'opinion de Flaubert, soutenant que toute œuvre d'art est condamnable quand 1 auteur se laisse deviner ou révèle quelque chose de lui-même? Que l'on ne sache rien de Degas, de son plaisir, de son émotion, ccmme l'écrit M. Camille Mauclair, est-ce bien exact? Tout au contraire, à notre avis, s'il trouble, inquiète, perturbe, c'est que lui-même a été troublé, inquiété, perturbé. Il a senti la fine élégance des chevaux de pur sang, la misère et la gracilité mièvre des danseuses, la puissance nerveuse des blanchisseuses, la bêtise béate et populacière des chanteuses de café-concert, la force musculaire des acrobates de cirque, le charme évaporé des modistes.

Il semble impossible de procurer une émotion vraie si l'on ne l'a éprouvée soi-même. L'émotion de l'artiste, du créateur, provoque automatiquement celle du spectateur, qui devient son collaborateur. Emotion toute picturale et d'observation sans doute, mais qui n'en demeure pas moins de l'émotion. Dans ses effigies de malandrins et de fous de Cour, Velazquez ne nous impressionne-t-il pas jusqu'au tréfonds de notre être? Pourquoi 1 œuvre de Degas n'agirait-elle pas de même à notre égard? Les sensations, chez l'artiste, s'accumulent pour déterminer des états durables : ce sont de véritables cristallisations. Et c'est du groupement de sensations similaires, dues à une même inspiration, suggère avec une grande justesse M. Maurice Denis, que sont sorties, chez Degas, ses séries de courses, de modistes, de blanchisseuses, de cafés-concerts, de nus, etc.

On peut appliquer à Degas cette pensée de Bonald : <' Un homme ne peut comprendre et produire d'art que celui qui interprète sa propre nature. » L'art, en tant qu'expression du sentiment de la société, doit par conséquent se transformer aussi souvent que la société même.

Degas a toujours reconnu le talent là où il se trouve; il n a prétendu, ni renverser une ancienne peinture, ni en créer une nouvelle. Au demeurant, nul ne sait mieux, ni aussi bien que lui, l'histoire de l'art, des chefs-d œuvre des musées de France et d'Italie.

Il a visité les Pays-Bas, l'Angleterre, l'Espagne. Il apprécie les maîtres avec un sens critique des plus subtils et des plus affinés, sachant dire sur chacun d'eux le mot définitif. Il professe un culte pour le Poussin, dont il a copié, comme nous verrons plus loin, une Bacchanale et V Enlèvement des Sabines, du Musée du Louvre. Mais cette admiration pour le grand normand,

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