‹ DegasChapitre 2 sur 43 · SALLE D'EXERCICES DE DANSE · texte numérisé non relu

SALLE D'EXERCICES DE DANSE

Pholo Durand-Ruel.

On n'entre pas de plain-pied dans l'œuvre de Degas. Il faut d'abord rentrer en soi-même pour en éprouver la séduction.

A la vérité, quelques-uns, dès ses premières productions, reconnurent en lui le véritable dépositaire des grandes traditions de l'Ecole française ; mais ceux-ci étaient étrangement peu nombreux.

Degas, le peintre de la vie moderne, s'affirme un pur classique qui, quelque étonnante que la constatation en puisse paraître — s'apparente beaucoup plus aux anciens qu'aux modernes, aux primitifs qu'aux contemporains. Il forme le chaînon qui rattache le passé, la bonne et solide tradition, à l'avenir; il la prolonge magnifiquement. Comme l'a noté M. Jacques Blanche, il relie ce passé au plus immédiat présent. Avec Manet, à un autre point de vue, il libère la peinture du XIX® siècle des

CHANTEUSE VERTE (Pastel)

Pholo Durand-Ruel.

contraintes pédantes et routinières, des entraves de l'enseignement académique, des formules ressassées à satiété, du convenu, du faux, du mensonger. A eux deux, ils la ramènent à 1 observation directe.

L'art de Degas est tout de composition. Il est fait de réflexion, de volonté, d'accent incisif, qui cherche dans les gestes et les attitudes des êtres, dans l'apparence des choses, l'accord et la ligne définitive s en dégageant; il est toujours absolument classique, toujours dans la donnée des maîtres.

« La beauté des courbes, le style des lignes d'un Degas — et d'un Puvis de Chavannes — se retrouvent au flanc des vases grecs et dans les fresques des primitifs », observe à son tour M. Maurice Denis.

Quels que soient les motifs choisis par Degas, sa façon singulière, personnelle, ironique de les comprendre, de les traduire, pleine de sousentendus, de puissance, de sincérité, en fait des œuvres hors de pair.

On a voulu classer Degas parmi les impressionnistes ; quelle erreur ! Cette confusion tient au modernisme particulier de ses motifs de composition, à sa façon de les comprendre, tous, ou presque tous, empruntés au monde des danseuses, jockeys, modistes, repasseuses, filles de brasserie ou de café-concert. C'est seulement dans ses sujets que Degas se montre révolutionnaire, dans leurs perspectives, leurs coupes. Ses compositions — à mesure qu'il avance en âge — expriment à l'extrême le sens de la vie moderne. Il n'y a pas d'art nouveau. Comme l'a très justement observé M. Arsène Alexandre, il y a de l'art ou il n'y en a pas. Où en trouver davantage que chez Degas? Son œuvre est toujours de «haut style, d'originale aisance et de supérieure ironie ».

Degas restera une des plus hautes et des plus subtiles intelligences de notre temps ; disons mieux, de tous les temps, spontanée, personnelle, d'une étonnante acuité, élargie par l'observation toujours en éveil. Il offre un des exemples les plus typiques du développement d'un artiste conformément aux exigences de sa nature. Aussi, par ses compositions, ses moindres dessins, nous fait-il éprouver des sensations que nous n'aurions jamais eues sans lui. Degas est un des esprits les plus suggestifs qui se puissent rencontrer, excellant en boutades fines au possible, en mots à l'emporte-pièce. Laissons l'homme pour le moment — nous y reviendrons — retournons au peintre longtemps méconnu et que les années, plus justes que les hommes remettront à sa véritable place, au tout premier rang. Aussi bien, n est-ce pas déjà fait, en grande partie?

En 1874, dans son Journal, J. de Concourt note que Degas est l'homme qu'il ait vu « le mieux attraper, dan3 !a copie de la vie moderne, 1 âme de cette vie ». Six ans plus tard, en 1880, Huysmans demande quand la haute place que ce peintre devrait occuper dans l'art contemporain sera enfin reconnue : quand comprendra-t-on que cet artiste est le plus grand que nous possédions aujourd'hui en France?

Pholo Durand-Ruel.

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