FEMME A LA POTICHE
Collcclion Durand-Rucl.
LES DANSEUSES AU PIANO (Peinture)
Pholo Durand-Ru
endroit, dans le Figaro, sa verve de mauvais aloi et que les ânes bâtés de la critique, à la suite de celui-ci, couraient à qui mieux mieux à ses trousses?
Il est vrai qu'en même temps, dans la presse d'outre-Manche, les anglais Ten Cate, le conservateur de la Wallace Collection, le romancier George Moore, le défendaient.
Ne soyons pas trop durs pour la critique : nombre d'écrivains, moins par parti pris d'hostilité que par ignorance, incompréhension, parfois même par prudence, timidité, crainte de se tromper, d'engager leur responsabilité, firent le silence autour de lui. Est-ce plus honorable? Nous nous garderons de répondre.
Aux injustices, aux cabales, nous le savons, Degas n'opposa jamais qu'une dédaigneuse indifférence, le silence le plus complet, poursuivant imperturbablement son chemin.
Ah! les temps sont bien changés, depuis que les rares critiques que nous venons de nommer plus haut et un groupe clairsemé, mais fidèle d'amateurs, lui rendaient seuls pleine et entière justice! Aujourd'hui, Degas est le point de mire général. Qu ils en conviennent ou non, les peintres qui encombrent les Salons annuels l'ont pillé sans vergogne, le diminuant bien entendu, le réduisant à leur taille. Ses confrères à la mode ne l'avouent pas, mais tous l'imitent, l'ont imité, ont plus ou moins profité de ses découvertes, qu'ils exploitent maladroitement. Tous sentent très bien qu il y a quelque chose de nouveau dans son œuvre, de tout à fait supérieur, qu'ils discernent ma\ mais qu'ils ont plus que soupçonné, qu'ils aperçoivent sommairement : par exemple, l'aptitude à rendre le caractère essentiel de la vie contemporaine, tout en s'attachant à en exprimer le particularisme. Aucun de ceux qui pillent le maître, ne possède sa science, son talent ; aussi leurs œuvres ne sont-elles qu'un pâle reflet de la sienne. Donnons la parole à M. Camille Mauclair : « Quelqu'un qui tient de près à M. Degas, me racontait qu'un jour, dans un salon où se trouvait un membre de 1 Institut, celui-ci se récria au nom de Degas : Eh quoi! vous le connaissez? Parlez-m'en. Et comme l'ami, surpris, concédait courtoisement : Je n eusse point cru, monsieur, que ce nom et cette œuvre vous... — Et comment, répondit le peintre académique, serais-je assez sot pour ignorer que Degas est le premier dessinateur du siècle? — Mais... aux Salons, vous le refuseriez, vous et vos collègues... — Oui, oui, se récusa l'illustre officiel, avec quelque gêne, mais les Salons, le jury, cela n'a pas de rapport... c'est tout autre chose. »
Collection de M"" Monlsomery-Seari.
LA FAMILLE MANTE (Pantel)
Photo Durand-Rutl.
Que ces messieurs le veuillent ou non, Degas conduit l'École française dans la voie de l'objective observation, par une sorte de développement scientifique, de recherche absolue de la vérité. Il faut reconnaître que les jeunes générations l 'écoutent bien plus volontiers et avec autrement de profit qu'elles n'écoutent les pontifes de |la maison du coin du quai Malaquais.
Laissons cela. Degas ne fut pas naturellement sans se rendre compte
ColleclioD T. Sardnal,
Photo Durand-Riiel.
LA LEÇON DE DANSE (Pastel)
de ce que lui devaient ceux qui semblaient l'ignorer, ne pas compter avec lui, le laisser même complètement de côté.
« On nous fusille », dit-il un jour, à leur sujet, « mais on fouille nos poches » ; et un autre jour : « Ils volent de nos propres ailes. »
Eug. Delacroix n'avait-il pas écrit, plus d'un demi-siècle auparavant, que ceux qui le pillaient et vivaient de sa substance, criaient haro devant ses œuvres?
D'un tel ostracisme, Degas se vengeait, sans plus, par des aphorismes sanglants, sachant qu'un jour plus ou moins lointain se lèverait, où il aurait le dernier mot. Serait-il encore de ce monde? Peu importait. Le maître n'ignorait pas que le sort ordinaire des prophètes est d'être lapidés ; mais
l'erreur de la veille devient la vérité du lendemain. La nouveauté froisse les masses dans leurs habitudes moutonnières. L'imitation devient ainsi la règle.
Il faut cependant reconnaître que quelques artistes, non des moindres, de ceux qui comptent et surtout compteront : Toulouse-Lautrec, Forain,
Photo Durand-Ruel.