SORTIE DE BAIN
D'après ce qui précède, il se comprend que Degas fraya peu avec les gens de lettres. Ceux avec lesquels il était en relations suivies ne l'étaient pas parce qu'ils écrivaient, mais quoiqu'ils le fissent.
L'étude sur Degas, de George Moore, à laquelle nous avons eu déjà recours et à laquelle nous aurons à nous reporter encore, quoique des plus élogieuses, l'indisposa à ce point contre son auteur, qu'il se fâcha avec lui et ne le revit jamais.
Le caractère du maître fait comprendre facilement que son atelier n'ait été, à aucune époque, ni élégant ni mondain, pas davantage hospitalier. Y entrer, à part pour quelques très rares amis intimes, était presque impossible.
S il était dérangé dans son travail, Degas s'arrêtait court, souvent pour le reste de la journée. Il avait besoin de solitude.
Aussi ne rencontrait-on dans l'atelier ni amateurs, ni gens du monde, ni étrangers, ni confrères, ni esthètes, ni hommes de lettres, ni femmes à la mode. Dans l'atelier où il a vécu le plus longtemps, situé au cinquième de la maison de la rue Victor-Masse et occupé avant lui par Toulmouche, régnait un désordre indescriptible, qui était loin d'être un effet de l'art. On y voyait des chevalets nombreux, surchargés de toiles ou de pastels, en cours d exécution ; d'autres peintures, retournées le long des murailles, les unes contre les autres ; des selles de sculpteur, des tables couvertes de mottes de terre glaise, de cires ébauchées, déjà à demi écroulées ; des presses lithographiques ou à eauforte, des boîtes à grains à graver ; des objets ayant servi à l'artiste comme accessoires s'y rencontraient de côté et d'autre : contrebasses, violons, baignoires, tubs, jupes et souliers de danseuses, un moulage de femme, un pupitre de chef d'orchestre, un piano, jusqu'à un escalier tournant de théâtre. Derechef, de toute part, c'étaient des boîtes de couleurs, des pastels, des cuivres et des zincs de graveur ; des pierres lithographiques, des tabourets, des chaises dépaillées, de vieux fauteuils au velours arraché, des cartons à moitié liés par des ficelles, pleins à en crever.
Arriver jusqu'à la place où travaillait Degas, entre un bureau couvert de lettres, de volumes et de papiers épars et le poêle, devenait tout un voyage où il fallait prendre maintes précautions pour ne rien renverser.