DANSEUSE LES BRAS RELEVES
LE PÈRE DE L'ARTISTE ET LE GUITARISTE PAGANS (Peinture)
De l'atelier, passons à l'appartement situé à l'étage au-dessous.
L'intérieur de Degas était celui d'un bon bourgeois, d'un magistrat en retraite, vivant au milieu de meubles surannés, vestiges d'un mobilier familial. Comme Eug. Delacroix, il eût pu dire : « J'aime la médiocrité, ]'ai le faste et l'étalage en horreur, j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques ; ce qui est neuf ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été et de ce qui a été avant eux. »
i Jacques Doucet.
DANSEUSES Dessin rehaussé
Dans la salle à manger, sur les murs, étaient accrochés quelques croquis et dessins d'Ingres ; divers crayons, pastels et aquarelles d'amis, de Bartholomé, Jeanniot, Forain, Napoléon Lepic, Henri Rouart ; des lithographies de Daumier, Gavarni ; des eaux-fortes de Jeanniot. Sur la cheminée, étaient posés deux flambeaux du XVIII^ siècle qui lui venaient de famille. Non
loin, on remarquait le buste du maître du logis, par son ami Paul Paulin ; dans une vitrine, divers moulages de mains de femmes javanaises aux longs doigts fuselés et retournés ; des albums d'Outamaro et autres, la main d Ingres en plâtre, tenant un crayon ; des poupées napolitaines ; sur la vitrine, quelques bronzes de Barye et de Bartholomé. Au-dessus d'une bibliothèque pleine de livres, se trouvaient des cartons contenant l'œuvre gravé presque complet de Manet, des lithographies des deux Devéria, de Gavarni et de Daumier, dont il appréciait tout particulièrement les planches, et dont il possédait les principales, en superbes épreuves. D autres cartons, placés de côté et d'autre, débordaient de nombreux dessins d Ingres et de Delacroix. Sur un meuble, on distinguait un jouet d enfant, un gros éléphant en carton-pâte qui l'avait séduit et qu'il avait acheté dans un bazar.
Dans la chambre à coucher, en face du ht, près de la cheminée, étalent placés d'un côté, le portrait du père de Degas, écoutant le guitariste Pagans, peint par le peintre lui-même, et une esquisse de la Bataille de Nancy, par Eug. Delacroix ; sur les murs, une Poire, par Manet, que Degas considérait comme un chef-d'œuvre; deux petites Vues d'Italie, par Corot, un petit portrait au pastel, par nous ne savons qui, de Degas luimême, dans sa prime jeunesse, etc..
Dans le salon, meublé à la mode de la fin du règne de Louis-Philippe, sur une table, au milieu de la pièce, étaient empilés les numéros du Figaro renfermant les dessins hebdomadaires de Forain, que Degas appréciait d une façon toute particulière. Sur les murs se trouvaient accrochées diverses toiles; un Paysage d'Auvergne, par Corot; un portrait au pastel de Mme Manet, en robe bleue, reposant sur un canapé, par Manet ; des Etudes de mains et deux Têtes de Jupiter, par Ingres. D'autres peintures étaient simplement posées sur des meubles.
Les parquets étaient partout recouverts de vieux tapis orientaux, dont Degas eut toujours le goût et l'attrait. Pendant des années, il courut les magasins à leur recherche. Il en trouva d'ailleurs de fort remarquables.
Puis, c était encore — à un autre étage au-dessous — dans une vaste pièce nue, sur des chevalets eu centre les murs, ce qu'il appelait sa collection : deux compositions du Greco; par Ingres, les portraits à mi-corps de M. Leblanc, le banquier de Florence, correspondant des artistes français et de Mme Leblanc ; du Marquis de Pastoret, qui fut payé au peintre mille
francs en 1827, de M. de Norvins, préfet de police à Rome, qui, plus tard, devint l'historien de Napoléon; une réduction de l'Angélique; par Eug. Delacroix, le portrait en pied, debout, en habit noir, de son ami le Baron Schwitzer, tableau jadis refusé au Salon de 1817; les portraits ovales, en buste, de deux élèves de 1 institution Goubeaux (le maître de pension auteur dramatique) dont l'un est celui d'Amédée Berny d'OurvUle, brossé en 1830 ; une Mise au Tombeau; V Intérieur de la tente du comte de Mornay lors de son ambassade au Maroc ; de Gustave Courbet, un bon et solide Portrait d'homme ; de Thomas Couture, un autre Portrait d'homme; divers Paysages de Corot; plusieurs toiles de Manet, un Portrait d'homme en pied et aussi une partie d une de ses deux Exécution de l'Empereur Maximilien, reconstituée de pièces et de morceaux ; une Tête de femme de Renoir; divers ouvrages de Cézanne, Gauguin, Van Gogh, etc.
Dans les coins, des cannes de toutes sortes, de toutes formes, car parmi ses fantaisies, Degas eut un moment celle des cannes. A cette époque il devint un des habitués de la maison Verdier. Il courait le faubourg Samt- Denis, à la recherche de vieux gainiers, possesseurs de poignées anciennes. Il demanda même à Gauguin de lui sculpter un bâton de Tahiti. Cela dura bien six mois. Puis il n'en fut plus question.
Ses distractions n'étaient pas celles de tout le monde. Dans un voyage à Rouen, avec deux amis, visitant les curiosités de l'ancienne capitale normande, sous la porte des vétustés halles, la Basse Vieux Tour, au fond d'une boutique obscure, il aperçoit un vénérable marchand qui lui rappelle certaines figures d'Holbein. Il tombe en admiration, parle du bonhomme toute la soirée et n'a rien de plus pressé, le lendemain matin, que d'aller de nouveau le contempler.
Il détestait les hôtels modem-style, les caravansérails, les palaces, leur préférant de beaucoup les simples et primitives auberges de jadis. Quand, dans ses voyages, rares comme nous savons, il en rencontrait une qui lui rappelait l'époque des diligences, il était pleinement satisfait. Il eut, par exemple, cette satisfaction en Avignon.
Degas avait un goût prononcé pour la pantomime anglaise. Il trouvait un humour subtil et raffiné, allié à une sorte de sauvagerie particulière, dans les attitudes, mouvements et soubresauts de ses acteurs. Il appréciait
grandement ses clowns, dont 1 action semblait suivre immédiatement la pensée, sans ambages, sans atténuations, sans attendre la glaciale réflexion. Il prisait leur ironie, leur cruauté, leurs plaisanteries nettes, bouffonnes, sinistres, profondes, coupantes comme le tranchant d'un couperet. Dans leur façon d'exprimer hardiment la vérité de leurs sensations, ne voyait-il pas certains points de contact, certains rapports avec sa propre façon d'interpréter la vie?
Il abhorrait la musique pendant les repas, comme on en exécute dans divers restaurants, les fleurs sur les tables des salles à manger. Il raffolait de certaines odeurs : celle du café, des marrons cuits et même de la fumée. Mais laissons ses goûts et ses manies.
Degas dut abandonner enfin 1 appartement et 1 atelier qu'il occupait depuis très longtemps dans la maison située en face du bal Tabarin, rue Victor-Masse. Elle allait être livrée aux démolisseurs. Contraint, forcé, il vint alors s'établir non loin, dans un immeuble du boulevard de Clichy, au quatrième étage. Les principales pièces de son nouveau logement et son atelier donnaient sur les tranquilles jardins d'une maison religieuse de retraite de la rue des Martyrs prolongée.
.Vider son ancien atelier, transporter dans le nouveau, ses toiles, ses pastels, ses dessins, ses modelages, ses collections, son mobilier, fut pour ainsi dire au-dessus de ses forces. Ce terrible déménagement hâta sa fin. Ses œuvres, celles d'autres artistes qu'il avait réunies avec tant de soin et d'amour, furent déposées au hasard, en hâte, pêle-mêle, empilées contre les murs, placées sur des tables, des tréteaux, des chevalets, roulées dans des caisses.
Depuis lors, devenu taciturne, et en quelque sorte le spectre de luimême, il ne toucha ni à une toile, ni à un pastel, ni à un dessin, ni à une cire, ni à une terre glaise. A peine allait-il de temps en temps jeter un regard furtif à ces merveilles délaissées. Retiré au fond de son appartement, sa porte défendue aux importuns et aux curieux par sa vieille et dévouée gouvernante, qui veillait sur lui comme sur un enfant, il restait sombre et morose. Il ne quittait son logis que pour de longues, très longues promenades solitaires à travers les rues et les boulevards, soit à pied, soit en tramway, ne reconnaissant ou ne voulant reconnaître personne.
Degas, étranger à tout, même aux prix fantastiques atteints par ses
Communiqué par M. Bartholomé.
tableaux, passa pour ainsi dire hors de la vie, ses dernières années, dans l'attente constante de la mort. Ses cheveux longs entièrement blancs, l'auréolant, la barbe blanche comme les cheveux, les traits calmes et reposés, il était devenu d'une beauté impressionnante.
Bientôt il ne quitta plus son appartement. Avec les rares intimes qu'il consentait encore à recevoir, il ne répondait guère aux affectueuses questions. A l'un d'eux, qui le pressait, il dit à voix basse : « Je compte mes morts. »
Puis, il ne sortit plus de sa chambre, et prit le lit. Le 26 septembre 1917 à sept heures du matin, il s'éteignit doucement, sans souffrances, comme une lampe à bout d'huile. Il avait quatre-vingt-trois ans.
L'inhumation eut lieu trois jours après, le 29 septembre. Le service fut célébré à midi en l'église Saint- Jean-Baptiste de Montmartre. Vu les circonstances, l'absence d'amis qui ne purent être prévenus à temps, la présence d'autres aux armées, l'assistance fut peu nombreuse aux obsèques. Le président de la République s y fît représenter pour rendre, au nom du pays, un suprême hommage au grand artiste qui disparaissait.
Degas a été inhumé au cimetière Montmartre, dans le tombeau de sa famille, où reposent son père et sa mère. C'est un monument assez délabré extérieurement. Il se trouve dans la quatrième division de cette nécropole, au-dessus de l'allée de Montebello, un peu en arrière du monument du maréchal Lannes, tout proche des tombeaux de la famille Potocki et d une famille Tulpakin.
A l'inverse de la plupart des hommes de valeur, Degas ne s'est jamais préoccupé de sa situation posthume. Il n'a jamais songé à sa statue ; jamais, selon l'expression de Léon Gozlan, il n'a fait la toilette de son ombre. Pas une minute, semble-t-il, il ne s'est demandé ce que penseraient de lui ceux qui lui survivraient et, encore moins, la postérité.
Nous avons parlé de la haute intelligence de Dega3, ouverte à toutes les manifestations de l'esprit. Il aurait pu, s'il l'eût voulu, devenir un écrivain de tout premier ordre. Il possédait une grande culture littéraire, connaissait à fond les classiques. Sa mémoire aidant — elle était excellente — il débitait à l'occasion, des tirades entières de Corneille, Racine et Molière,
citait à propos des fables de La Fontaine, des pensées de Pascal, des maximes de La Rochefoucauld. Il peut être compté au nombre des collaborateurs de La Cigale, pièce en trois actes signée de Meilhac et Ludovic Halévy, véritable comédie de mœurs. Si Degas n'en a pas écrit des scènes et des dialogues, nombre de réparties et de mots entre les plus fins dont la pièce est semée, viennent de lui. La Cigale représentée pour la première fois au Vaudeville, où elle eut un éclatant succès, le 6 octobre 1877, lui valut à ce théâtre ses entrées dont il n'usa jamais.
Degas s amusa un moment à versifier. Les quelques rares pièces qu'il composa sont des sonnets. Il les soumit à Stéphane Mallarmé, qui lui fît quelques observations et corrections, humblement écoutées et suivies d'ailleurs.
Voici quelques-uns de ces sonnets. Rien n'est indifférent d'un maître tel que Degas.
DANSEUSES Assiette peinte par Degas.