LES REPASSEUSES
Collection de Sir William >Eden.
Photo Durand-Ruel.
BLANCHISSEUSES (Peinture)
habitudes, suivre l'évolution des esprits et des goûts, ce qui ne veut pas dire — loin de là — se mettre à la remorque de la mode.
L'art de Degas est inattendu, déconcertant, suprêmement osé, simple et raffiné à la fois. Il n'est qu'à lui, uniquement à lui. Il s'exprime par des formes inédites, dérangeant les habitudes invétérées. L'artiste n a pas altéré sa vision, il l'a subie et la rend.
Jamais il n'y eut chez lui recherche de parti-pris, inquiétudes d'originalité quand même, désir d'étonner, de forcer l'attention ; Degas n a qu un but, celui de rendre ce qu'il voit, d'interpréter ce qu'il rencontre, en un mot de traduire la vie dans ses manifestations journalières et multiples.
Aussi son complet oubli deo modes d'expression traditionnels empruntés à la routine apparaît-il comme une de ses primordiales qualités. Il découvre simplement le véritable caractère d'une physionomie moderne, d un geste, d'une attitude, de la silhouette de l'homme et de la femme contemporains.
L'accord dans ses compositions est intime entre les personnages et les lieux.
Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de démontrer que le beau de 1 art, pour employer les termes d'un vieux cliché, n'est pas essentiellement la reproduction du beau de la nature ; il procède surtout de la pensée et de la vision de l'artiste. Il ne s'agit pas de chercher à élever les sujets traités jusqu'à un soi-disant idéal. Voilà longtemps déjà que cette constatation est acquise.
Degas demeurera le plus éloquent des peintres, mais de cette éloquence anglaise, froide, pleine d'humour. Toute recherche de voie nouvelle, c està-dire actuelle, est un progrès, car rendre la vie, la vie qui s'agite, bruit, s'exprime alentour, doit être le but de tout véritable artiste.
Dans son Essai sur la peinture, Diderot écrit, à propos des tableaux exposés dans les Salons de son temps : « On regarde, on tourne la tête, et 1 on
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Atelier de l'Arlistc.
JEUNES FILLES SPARTIATES PROVOQUANT DES GARÇONS A LA LUTTE (Peinture)
ne se rappelle rien de ce qu'on a vu. Nul fantôme qui vous obsède et qui vous suive. » Que n a-t-il vécu à notre époque, et noté la production d'un Degas !
A n'importe quel moment de son existence, Degas a poursuivi la vie. Il 1 a poursuivie sans trêve ni repos. Jamais un instant de faiblesse ou d'hésitation. Il va imperturbablement droit devant lui. Où trouver plus d'énergie, d'audace, de volonté inflexible ? Il semble, certes, impossible d'aller plus loin que Degas dans l'observation des caractères, des tempéraments, de mieux interpréter les gestes, les mouvements, les poses, les attitudes, les physionomies. De dessin plus vrai, plus serré, plus caractéristique de la dissemblance prise entre une attitude et une autre, estime M. Robert de la Sizeranne, — il n'y en a pas dans toute 1 Ecole française. L'œil le plus pénétrant est servi par la main la plus sûre. Il n y a pas deux teintes interchangeables.
De ces divers sujets de danse, de café-concert, de cirque, de courses, de brasserie, de modistes, de repasseuses, qu'il a tour à tour traités, il a tiré tout ce qu'ils renfermaient ; il a, en un mot, épuisé la matière. Impossible d être plus simple, plus vrai ; il a horreur du mensonge, des grands mots et des grands sentiments faux ; impossible en même temps, répétons-le, d'être plus audacieux.
Jamais Degas n a varié, tergiversé, et c'est ainsi que dans chacune de ses œuvres, s'affirme fermement sa volonté de dire ce qu'il entend dire. Son caractère, c'est d'être lui, unique, non pas dans ses sujets, car ils n'ont rien de particulièrement nouveau, mais dans sa façon de les comprendre et de les interpréter. Exempte de toute convention, sa vision, qui à force d acuité semble dure et mordante, n'est qu'impartiale, impassible; par cela même, elle étonne et effraie les esprits timorés. Est-elle ironique? Non pas. Les témérités qu'il se permet, les stigmates de l'être humain qu'il découvre, il n entend pas plus les atténuer que les mettre en relief. Il n'a cherché que la vérité, rien que la vérité. J'oserais presque dire que, comme Ingres, il a cherché le secret du beau par le vrai. Qu'il ait trouvé une certaine joie, même amère, dans cette recherche, c'est possible. Que, dans l'étude de ses modèles, en les observant, en les poursuivant jusqu'au tréfonds de leur être et les malmenant jusqu'à une apparente cruauté, l'artiste oublie la pitié, c est peutêtre encore vrai ; mais au point de vue pictural il est impossible de s'intéresser davantage à eux.
Il a compris que l'art ne consiste pas à rendre des êtres et des choses