‹ DegasChapitre 40 sur 43 · ET SUR DEUX VOYAGEURS · texte numérisé non relu

ET SUR DEUX VOYAGEURS

Ils sont maintenant arrivés.

Les hommes aux cols relevés.

Qui s'en allaient sur la route ; Ils retournaient trouver Paris, Les choses dont on les nourrit.

Ils y sont aujourd'hui sans doute.

Et Lui, qu est-il devenu?

Pour être allé et revenu Du vallon où la bise est dure; A-t~il succombé en chemin.

Et faudra-t-il, sur parchemin.

Célébrer sa noble aventure?

Ou bien, rajeuni de dix ans,

Cet étalon de paysans

Va-t-il, ô comble de mystère !

Vouloir comme les grands coursiers,

Grâce à ses deux nourriciers.

Immédiatement être père?

Si cet événement curieux

Devait vraiment avoir lieu.

Je voudrais aujourd'hui m'inscrire

Pour avoir du noble animal

Qui leur a servi de cheval,

Un petit, /e le dis sans rire.

Ces rares fantaisies d'un esprit morose, sont passe-temps d'homme cultivé, rien de plus. Leur auteur lui-même, tout le premier, s en moquait.

Degas fut un de ces esprits dont parle Rémy de Gourmont, qui ont reçu un don particulier et qui exigent de 1 observateur une attention spéciale, un de ces hommes dont on ne peut savoir jamais ce qu'ils vont dire. De ceux-ci, il y en a peu.

Citons quelques-uns de ses aphonsmes : « L'art, c'est le vice. On ne l'épouse pas légitimement, on le viole. — Qui dit art, dit artifice. — L art est malhonnête et cruel. » Cet attrait pour la cruauté, au moins apparent, de façade, revient souvent chez lui. « Vous rappelez-vous, disait-il un jour à un ami, le début du second Livre du Prince où Machiavel écrit que la première vertu d'Annibal était la cruauté ? »

Il fallait, note J. de Concourt, entendre Degas causer de son art, des danseuses qu'il a si subtilement étudiées, commentant, de temps à autre, tel ou tel de ses tableaux quand par hasard il consentait à en montrer, par la mimique d'un développement chorégraphique, par l'imitation, en langage de danseuse, d'une de leurs arabesques

Reproduisons la fin d'une de ses lettres à un ami, la formule par laquelle il prenait congé de lui : « Je vous renouvelle l'assurance de mon amour constant pour le dessin. » N'est-elle pas d'une humour exquise ?

La justesse de 1 observation de Degas est connue. En veut-on d'autres preuves? D'abord cette réflexion à propos de Puvis de Chavannes, qu'il admirait fort : « Personne comme lui, n'a trouvé la place juste des personnages dans une composition. Cherchez à déplacer une de ses figures d'une ligne, d un point, vous n y arriverez pas ; c est impossible. «

Autre observation, à propos de 1 atmosphère enveloppante dans laquelle Whistler baigne les êtres et les choses : « Il dessine par les distances, non par les épaisseurs », voulant faire comprendre que l'artiste américain a moins peint les êtres et les choses que 1 atmosphère qui les baigne, les interprétant par transparence et par transposition de la lumière.

Signalons cette réflexion au sujet des prix atteints par les œuvres d'Eug. Delacroix dans les ventes publiques : « Le meilleur marché des grands peintres ».

Devant un dessin de Rafîaelli, très poussé, relevé d'aplats coloriés, M. Arsène Alexandre raconte que Degas s'écria : « Raffaelli dessine sur les tables de la loi ».

Notons encore ce mot au sujet de la musicalité des tons optiques, de la mysticité des maisons de béguines, de 1 humble expression des pavés, des rues et cours de Le Sidaner, où il voyait surtout des intentions : « Ce n est pas de la peinture, mais un état d âme ».

Degas a toujours tenu, ou plutôt a toujours paru tenir à sa réputation d'homme méchant — ah! combien usurpée! — Personne, au contraire, ne fut meilleur, plus tendre que lui ; mais se défiant des grands sentiments et des grands mots, toujours en garde et prompt à la riposte, il savait, comme pas un, découvrir le ridicule et le stigmatiser impitoyablement par un trait d'une justesse inflexible et quasi féroce. Il fallait alors le voir, les yeux clignotant, la physionomie mobile, les gestes nerveux et saccadés, lancer un de ses traits. Ses mots cinglent, ses plaisanteries claquent et sonnent comme des gifles. Peu nombreux sont ceux qui y échappent.

N'est-ce pas le cas ■ — • nous savons que son père était né à Naples et sa mère originaire de la Nouvelle-Orléans — de rééditer l'aphorisme des Concourt : l'esprit le plus parisien qu'ait eu la France est l'esprit des étrangers, des Galiani, du prince de Ligne, d'Henri Heine, ajoutons-y celui de

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