LE CAFE-CONCERT DES AMBASSADEURS
Photo Durand-Ruel.
Degas, mais n'oublions point que ses ascendants étaient de bonne et vraie souche française, ainsi que nous 1 avons vu.
Son appréciation de Zola, qu'il n'aimait guère d'ailleurs, au moment de ses plus grands succès : « Il me fait l'effet d'un géant qui travaille le Bottin. »
Est-elle de lui ou d Ed. Manet, on ne sait trop, cette appréciation des Cuirassiers de Meissonier : « Tout est en zinc, moins les cuirasses. »
Les suivantes lui appartiennent sans conteste.
Un jour, à l'exposition posthume des œuvres de Bastien-Lepage, devant ses rusticités de contrebande empruntées à la formule de Manet, exposition qui eut lieu en 1885 à l'Ecole des Beaux-Arts, s'arrêtant devant le tableau de l'artiste : La Barrière, où deux jeunes villageois aux allures maniérées, d'un réalisme sage à souhait pour satisfaire le public, se font la cour en se tenant gauchement les doigts, œuvre d'une facture que n'aurait pas désavouée le maître de l'auteur, Cabanel : « En voilà, s'exclama-t-il, qui font l'amour pendant 1 absence de Pissarro. '>
Le besoin de notoriété dont était possédé Manet, qui en convenait d'ailleurs assez facilement, lui attira de Degas quelques réflexions assez vives. Au moment de l'expédition des Mille, à Naples, il lui dit malicieusement : « Vous avez, Manet, le même genre de célébrité que Ganbaldi. »
Encore à propos de Manet. Alors que celui-ci avait entrepris un portrait d'Albert Wolff, qui ne fut jamais achevé d'ailleurs, et qu'il exprimait sa vive contrariété des manquements aux séances promises par le journaliste, Degas lui répliqua : « De quoi vous plaignez-vous ? Il écrit un article sur vous, c'est pour cela qu'il ne vient pas. »
A Whistler, qu'il vit beaucoup lors du séjour de l'artiste américain à Paris, et dont la vanité, aussi grande que celle de Manet, mais moins ingénue, 1 agaçait quelque peu, Degas dit un jour : « Mon cher ami, vous vous conduisez comme si vous n'aviez pas de talent. » George Moore, le subtil écrivain anglais qui rapporte ce mot, rappelle encore que Degas soutenait qu'il était impossible de parler à Whistler sans que celui-ci se drapât aussitôt dans son manteau et ne vous laissât bien vite, pour courir chez le photographe.
C'est encore à propos de Whistler qu'il répondit à un camarade arrivant chez lui au moment où l'artiste américain venait de le quitter et le questionnant sur ce que celui-ci avait dit : « Rien, rien, il a posé quelques coups de mèche. »
Lors d'une visite à une exposition, il murmurait à un ami qui 1 accompagnait : « Ah! si nous pouvions découvrir un peintre qui n'ait pas de
talent! » Ingres n'avait-il pas dit : « Le talent de notre temps, court les rues, mais c'est à nous dégoûter du talent. » Les deux maîtres s'étaient rencontrés dans la même pensée.
Parlant de la grande composition de Roll, Le Travail, raconte encore George Moore, auquel nous avons fait maints emprunts et en ferons encore, Degas s'exclama : « Il y a cinquante ligures, mais je ne vois pas la foule. On fait la foule avec cinq, mais non avec cinquante personnages. »
Au sujet de Besnard, dont il n'appréciait point le talent, cependant réel, mais selon lui fait surtout d'emprunts et d'adaptations, G. Moore rapporte encore cet aphorisme de Degas : « C'est un homme qui veut danser avec des semelles de plomb ». Une autre fois, Degas le lui définit méchamment : « Le pompier qui a pris feu. »
A un jeune peintre assoiffé de notoriété, il dit : « De mon temps. Monsieur, on n'arrivait pas. » A l'artiste espagnol Ignacio Zuloaga, dont il admirait toutefois les compositions pleines de caractère, de tempérament et de puissance : « Au moins, vous, lui fit-il observer, vous ne mettez pas d'air dans vos toiles ! »
Mais il s'agit peut-être moins ici d'une pointe que d'une opinion raisonnée. L'atmosphère de l'air ambiant, bon à respirer, qui dilate les poumons, n est pas précisément, pour Degas, celui qui convient à la peinture.
Un lour, devant une œuvre d'Ignacio Zuloaga qu'il trouvait bien peinte, il passa la main sur la toile et, satisfait, déclara : « A la bonne heure, il peint plat. »
Un autre peintre espagnol, auquel il avait donné quelques conseils, retourna plus tard dans son pays, où il ne travailla pour ainsi dire plus. Lors d'un voyage à Paris, il alla voir Degas et lui exprimant sa reconnaissance pour les enseignements de jadis, il lui dit : « Je n'oublierai jamais, M. Degas, que c'est vous qui m'avez mis une brosse dans la main. — Oui, oui, répliqua Degas, mais il n'y reste plus qu'un poil. »
« Berthe Morisot, lui échappe-t-il un autre jour, peint des tableaux comme elle ferait des chapeaux. » Ce dire, au lieu d'être une critique, est, au contraire, un subtil compliment dans la bouche de Degas, qui, par ces mots, entend que la délicate artiste peint naturellement ses toiles par pur instinct, comme une modiste attife ses chapeaux.
Lors du succès de l'insipide tableau de l'italien Tofani, représentant deux jeunes mariés en tenue de soirée, l'homme en habit, la femme en robe décolletée, se retrouvant chez eux dans leur chambre, après un dîner d appa-