DANSEUSES A LA BARRE
deux artistes se rencontrèrent ; l'accueil de Degas fut plutôt froid ; M. L., en comprenant immédiatement la raison, balbutia des excuses, alléguant sa position modeste : «Vous avez mal agi en vendant le portrait que j'ai fait de vous, dit alors Degas, d'autant plus que je ne pourrais vous rendre la pareille. «
Il avait horreur des amateurs, tout au moins en tant qu acheteurs. Il leur interdisait absolument l'entrée de son atelier, n'admettant pas qu on lui demandât le prix de ses tableaux et se refusant à tout débat. De ce côté, il était inflexible. Il ne consentait à se défaire de ses ouvrages qu'en faveur de quelques rares marchands, dont le principal est Durand-Ruel.
Un jour cependant, dans les toutes dernières années de sa vie, par exception, sur la recommandation d'un ami, il consentit à recevoir un riche Américain, lequel ne voulait acquérir une de ses œuvres que directement.
Degas lui montra d'abord une petite toile dont il demanda cent mille francs ; puis une seconde, beaucoup plus importante : cent mille francs ; un pastel : cent mille francs ; un dessin sur papier reporté sur toile : cent mille francs, toujours cent mille francs. « Je n'ai qu'un prix », murmura-t-il doucement, entre les dents, pour finir.
Inutile d'ajouter que l'Américain se retira, et que les choses en restèrent là.
Les questions sociales ont toujours laissé Degas parfaitement froid. Il était d avis que la peinture, en tant que peinture, n avait rien à voir avec les revendications, les conflits, les soulèvements d'une caste ou d'une autre. L'égalité des droits ne l'inquiétait guère dans le domaine de l'art. En dehors du point de vue purement humanitaire, il émettait cependant, quand on le poussait dans ses derniers retranchements, quelques théories particulières, entre autres, celle-ci : « Il faut abolir l'héritage », et cela pour contraindre les jeunes gens à se créer eux-mêmes une position, à ne pas compter sur la fortune de leurs parents, à ne pas escompter leur décès. Les grands mots de justice et de liberté l'ont toujours trouvé sceptique. La politique n était point faite pour le passionner. Il s'en tint complètement éloigné jusqu'à l'époque de l'affaire Dreyfus, mais depuis, fidèle lecteur de La Libre Parole et de V Intransigeant, il demeura inébranlable dans sa conviction de nationaliste et refusa obstinément de revoir d'anciens amis qui avaient pris parti pour ce qu'il considérait comme une monstruosité.
Degas, pendant quelques années, particulièrement de 1895 à 1900, fut poursuivi par l'idée de fonder un musée composé de ses propres œuvres renfermées dans son atelier, des toiles et dessins d'Ingres, Eug. Delacroix, Corot, Courbet, Manet, Couture ; des gravures et lithographies de Manet, Daumier, Gavarni, etc., etc., composant la collection formée par lui avec un soin passionné. Il eut, à ce propos, de longues entrevues avec ses amis, les frères Henri et Alexis Rouart, Bartholomé, E. Moreau-Nélaton (auquel on est redevable de cette merveilleuse donation de chefs-d œuvre au Louvre, mais encore aujourd'hui abritée au musée des Arts Décoratifs), avec l'amateur Groult, dont les collections sont pieusement conservées par sa veuve dans son hôtel de l'avenue Malakofî.
De ce musée, auquel s'intéressait le ministre Baudin, l'emplacement, le local, etc., furent minutieusement cherchés, médités, discutés. Rien de tout cela, néanmoins, ne prit un tour pratique et réalisable. Effrayé par des difficultés qui lui parurent insurmontables, Degas y renonça. Il s était rendu compte, il faut y revenir, que léguer des œuvres d'art à l'Etat, créer ou enrichir des musées n'est pas aisé. Les bureaux, les comités sont toujours là pour accumuler les obstacles et décourager les meilleures volontés.
S'il n'a pas réussi à fonder le musée qu'il rêvait, il faut espérer qu un jour viendra — et ce ne sera que justice — où l'œuvre de Degas obtiendra une salle à part, au Louvre. Là nos fils et petits-fils, par leur admiration, vengeront Degas de l'indifférence de la plupart de ses contemporains.