L IMPULSIVITÉ MORBIDE. S
nommé Tëchelle des névropathies et de la dégénérescence ; son intensité intervient encore dans ce classement par le caractère de l'impulsion qu'elle traduit.
Car plus l'obsession est intense, plus Timpulsion qui en résulte se rapproche de l'automatisme, accusant ainsi et la vigueur de l'idée fixe obsédante et le degré de la régression.
Il y a de nouveau toute une progression décroissante qui va de Fonomatomane le moins surchargé de syndromes vers Tabruti criminel, Tépileptique et l'idiot. Et l'hérédité, à son tour, vient renforcer la note et ratifier la sériation : l'hérédité de Tonomatomane simple ou peu taré est parfois à peine décelable; celle de l'obsédé criminel présente souvent des caractères accentués; nous avons vu qu'elle était fréquemment et longuement capitalisée chez la plupart des épileptiques et des idiots.
Mais cette espèce de loi de régression, qui semble dominer l'impulsivité morbide, possède une portée qui dépasse sa signification dégénérative. Elle atteste à son tour et à nouveau la liaison indiscutable qui rattache par des transitions imperceptibles l'acte pathologique à l'acte physiologique.
L'onomatomane renforcé, angoissant et anxieux, permit à Magnan d'expliquer aux magistrats l'obsédé criminel.
Nous nous servons de l'obsession physiologique pour rattacher l'onomatomane le plus bénin à l'obsédé banal que nous sommes tous quelque peu à certains moments.
Et toutes les relations que nous venons de vous indiquer, les transitions recherchées et les rapprochements démontrés aboutissent finalement à l'étude de la responsabilité. C'est par elle que nous clôturerons cette séance.
Toutefois, avant d'en arriver à cette dernière question, il nous reste à examiner deux points spéciaux. L'un d'eux concerne les caractères particuliers que semble révéler le mécanisme propre à chaque obsession, ainsi que son étiologie pour ainsi dire occasionnelle. L'autre a trait aux divergences doctrinales sur la place de l'obsédé dans l'échelle dégénérative. Nous serons très bref sur chacun de ces points.
Le mécanisme général de l'obsession, son début dans l'idée obsédante, son évolution aboutissant à l'impulsion vous ont été signalés.
Mais comment naît l'idée fixe, et de quelles façons se réalisent les diverses obsessions?
Nous ne pouvons, Messieurs, répondre que partiellement à cesquestions.
La psychologie physiologique est à peine ébauchée; la psychologie pathologique ne peut la précéder. Ce qui suit n'a le droit de figurer ici qu'à titre d'indication.
Pour comprendre la naissance de l'idée fixe, il faut se reporter aux données générales de nos trois premières conférences. Il est nécessaire de revoir le mécanisme de l'attention dont l'idée fixe n'est, selon l'exprès-
Nous déclarons qu'une telle manière de procéder ne se justifie point vis-à-vis de la psycho-physiologie moderne.
Pour elle, il n'existe pas d'obsédés irresponsables ni de non-obsédés responsables. Elle ne connaît point des actes soumis à la volonté à côté d'autres actes soustraits au contrôle de la volonté. L'impulsion automatique n'est pas d'une autre nature que l'impulsion réfléchie et consciente. La psycho-physiologie proclame que les distinctions établies par les cliniciens, reprises par les magistrat*^, reposent simplement sur les données d'une psychologie fictive.
Cependant, Messieurs, il ne faudrait point attribuer à ces paroles une portée qu'elles n'ont pas.
Les types cliniques de Magnan et de sop école constituent des descriptions désormais classiques, comme disait très bien Benedikt au Congrès de Bruxelles, (^es descriptions resteront des modèles du genre et nous pensons qu'il y a grand intérêt pour le légiste à les connaître et à les distinguer.
Mais le danger, c'est de leur garder leur signification absolue en face des doctrines de la responsabilité.
Elled semblent, en effet, justifier cette subdivision des actions humaines en deux classes : dans l'une, toutes les manifestations volontaires soumises aux lois de la responsabilité ; dans l'autre, les actes sous* traits au contrôle de la volonté ainsi qu'à ses conséquences pénales. Elles paraissent importer du domaine des faits des arguments irrésistibles à l'usage des doctrines du droit pénal actuel.
Au nom des théories nouvelles, il est essentiel de dire très haut que les distinctions sont purement cliniques; elles ne répondent qu'à des nécessités didactiques; elles ne témoignent que des différences quantitatives dans le mécanisme général. En réalité, l'acte réflexe avec son déterminisme absolu est au fond des unes et des autres. Les différences ne sont pas dans les faits, dans les actes, dans les individus ; elles n'existent que dans les conceptions que nous nous faisons de ces faits, de ces actes pris en euxmêmes.
Une raison supérieure nous défend donc d'importer ces types cliniques dans l'appréciation des questions de responsabilité.
On se figure pouvoir en finir facilement avec les considérations scientifiques qui montrent des transitions insensibles entre les individus admis classiquement à l'irresponsabilité et ceux tout aussi classiquement proclamés responsables, en admettant des degrés dans la responsabilité.
Nous aurons l'occasion d'instruire pour notre compte le procès de cette fiction légale et métaphysique qu'on nomme la responsabilité atténuée. En ce moment, sur le terrain de la psychiatrie, nous préférons substituer à notre opinion dépourvue d'autorité les paroles prononcées dans un congrès psychiatrique tenu récemment en Allemagne. Il s'agissait d'examiner
l'impulsivité morbide. tf6i>
les rapports de la responsabilité et de la crirainalité. Un des rapporteurs, M. Pelman (1), s'exprima dans les termes suivants :
« On croit, ou plutôt on a cru souvent, nous avons cru trop souvent, lever la difficulté en admettant l'atténuation de la responsabilité; mais comment y aurait-il une responsabilité atténuée? Il n'y en a pas; la nature même de la responsabilité empêche qu'il y en ait une atténuation.
» La responsabilité, en effet, repose sur la liberté de la détermination personnelle. Celle-ci disparue, l'homme est irresponsable, de quelque côté qu'on l'examine. Limiter la liberté volontaire est un non-sens; c'est admettre la dépendance de l'indépendance.
» Comment dissocier la responsabilité? Elle existe ou elle n'existe pas. Fixer le degré de l'esclavage psychique qui limite la responsabilité, c'est de l'arbitraire. »
La doctrine des responsabilités atténuées n'est donc pas plus scientifique que la théorie classique de la responsabilité absolue. « Cette étrange question, dit à son tour Legrain (2), montre à elle seule l'insufiisance de nos législations pénales et la fragilité du principe sur lequel elles sont fondées. » Et comme la théorie ancienne, la doctrine de la responsabilité partielle laisse finalement la société désarmée vis-à-vis de ces obsédés, de ces impulsifs, de ces fous moraux régulièrement absous et relâchés par grâce d'état. Même avec le faux-fuyant légal qu'on nomme l'asile, la sécurité sociale n'est nullement garantie.
Car l'asile, avec son stage temporaire, n'est qu'un entr'acte dans la vie du déséquilibré. L'impulsion, l'obsession terminées, le calme renaissant rapidement dans ces cerveaux instables, la société n'est que partiellement et temporairement protégée par l'asile. La prison-asile serait un grand progrès; mais ce progrès n'aura un caractère scientifique et définitif que du jour où la responsabilité morale individuelle aura fait place à la responsabilité sociale.
Tant que subsisteront les anciennes conceptions, la prison-asile ne nous paraîtra que comme un stratagème légal, et le dernier subterfuge d'une législation aux abois.
Ce n'est pas la première fois que nous nous trouvons en face de cette déduction finale. Elle paraît même arriver ici avec l'importunité de l'écho et de la répétition.
Elle est avant tout une affirmation nouvelle, nécessaire en face des dangers spciaux que créent les distinctions classiques dans le domaine du droit pénal.
(i) Pblman, Responsabilité et criminalité. (Congr. de psychiatbie, Weimar, 189i.) (2) Legrain, La médecine légale du dégénéré, (Arch. d*anthrop. crin., janvier 1894.)
SEIZIÈME CONFÉRENCE
l'Amotivité et l'intellegtu alité morbides.
Idée et sentiment. ^ Différences.— Évolution et localisation des sentiments. — Mutualité et réciprocité de l'idée et du sentiment — L'obsession émotive. — Les phobies. — Leurs subdivisions. — Agoraphobie et ses modalités. — Amazophobie. — Acrophobie et hypsophobie. — Gremnophobie.
— Claustrophobie. — Psychrophobie et aérophobie. — Astropbobie. — Pyrophobie. — KleptCK phobie. — Anthropophobie. — Gyno phobie. — Hématophobie. — Zoophobie. — Toxophobiè. — Nosophobie, pathophobie. — Syphilophobie. — Lyssophobie. — Thanatophobie. — Nécrophobie.
— Dysmorphophobie. — Jalophobie. — Phobophobie. — Phronémopbobie — Folie du doute et délire du toucher. — Les catégories de Bail. — Délire des négations. - Folie des antivivisectionnistes. — Les multiples formes de l'obsession intellectuelle. — Leur origine physiologique.
— Le rdie de l'inconscient. — Conséquences diverses du rdle considérable de l'émotion. - Les obsédés dans l'échelle dégénérative. — Toqués et originaux. — Excentriques. — Rôle social de l'émotif. — Les catégories d'émotifs — Les déséquilibrés. — Génie et dégénérescence. — La psycho-
. physiologie du génie. — Les frontières de l'hérédité morbide. — Les frontières de l'émotivité et de l'inteliectualité morbides. — L'émotion physiologique. — Ses subdivisions. ~ Bain et Spencer. — L'évolution des émotions. - Les conditions individuelles de l'émotivité. — Les conditions sociales.
— La morale évolutionniste. — Maudsiey. — L'équilibre par le travail.
Messieurs,
Nous avons divisé les états d'obsessions d'après la nature des idées fixes qui en formaient pour ainsi dire le principe et le motif.
Les obsessions caractérisées par des représentations motrices ont été rangées dans le domaine de l'impulsivité pathologique ; nous plaçons dans l'émotivité morbide les obsessions de nature émotionnelle, et nous réservons à ce que nous appelons l'inteliectualité morbide les manifestations obsédantes ressortissant plus particulièrement à l'intellect.
Nous avons déjà dit ce qu'il fallait garder de ces subdivisions des différentes modalités de l'obsession. Elles ne constituent en réalité que des variations quantitatives d'un même processus.
L'obsession impulsive reste émotionnelle jusqu'au moment de l'explosion motrice. L'obsession idéogène n'est jamais dépourvue d'une nuance plus ou moins accusée d'émotivité. Et depuis Chevreul des expériences concluantes et de diverses natures ont attesté l'existence de répercussions motrices intimement liées aux processus de l'idéation.
En subdivisant notre entretien d'aujourd'hui en deux parties, l'émotivité morbide et l'inteliectualité morbide, nous n'avons point méconnu l'artificiel de la distinction. Une pathologie spéciale de l'émotivité et de l'intellect supposerait une indépendance préexistante de ces deux états de
87â DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
conscience. En réalité, il peut exister entre eux des différences, mais leur pénétration réciproque n'autorise aucune disjonction définitive.
Spencer, au début de son étude sur les sentiments, insiste particulièrement sur l'impossibilité d'une séparation absolue; la démonstration du philosophe anglais, quoique susceptible de critique quant à la prépondé* rance qu'il attribue à l'élément intellectuel, est convaincante dans ses grandes lignes.
Abordant aujourd'hui l'étude séparée de certaines déviations du sentiment et de l'intelligence, force nous est cependant de préciser quelquesuns des caractères différentiels particuliers à ces deux manifestations.
Il est tout d'abord une série de distinctions ressortissant au domaine psychologique.
L'idée est moins complexe que le sentiment. Le sentiment représente le reliquat d'idées fondues dans une synthèse d'où sont éliminés les attributs particuliers et individuels des composants.
L'idée est susceptible de souvenir. Le sentiment se remémore difficilement; souvent il ne reparaît à la mémoire que par l'intermédiaire de l'idée. « Il est difficile, dit Spencer (1), de rappeler dans la conscience la sensation de la faim. Il est facile de penser aux circonstances dans lesquelles se produit la faim ; mais après un bon repas il est presque impossible de se représenter, à un degré quelconque, ce vif besoin de nour^ riture qui existait avant le repas. »
Le sentiment implique un certain automatisme que ne possède pas l'idée. Il manque de précision. Le sentiment s'éveille moins facilement sous l'excitation, mais il persiste plus longtemps que le phénomène intel* lectuel.
Ces distinctions sont courantes et d'observation quotidienne; l'examen psychologique les fournit aisément. Mais d'autres caractères différencient, selon nous, l'émotion ou son expression, le sentiment, de l'intelligence et de ses manifestations.
Ces caractères reposent, nous aimons à vous prévenir de celte circonstance, sur une conception particulière de la genèse des sentiments et des émotions, de leur localisation, de leur rôle dans l'activité intellectuelle.
Les éléments de cette conception vous ayant été exposés partiellement en divers endroits, nous la résumerons rapidement dans le sens des nécessités de notre entretien actuel.
Les sentiments sont d'origine plus ancienne que les idées ; les sentiments ont fréquemment pour substrata des nécessités physiologiques élémentaires; quand ils ne traduisent pas immédiatement les exigences de nos grandes fonctions, ils en proviennent par synthèse d'une façon plus ou moins détournée. Lorsque la nutrition n'intervient pas par elle-même.
(i) Spencer, Principes de psychologie. Paris, 1875.
elle se manifeste par les divers sentiments nés de Tinstinct de conservation. La sexualité, de son côté, a déterminé dans les centres des aspirations secondaires comme spiritualisées qui sont à l'origine des formes brillantes et multiples de l'amour.
Les émotions et les sentiments sont les idées d'une étape évolutive antérieure. Et cette ancienneté ne se traduit pas seulement par la nature même des éléments, elle s'affirme,, selon nous, par les localisations dif-. férentes que nous attribuons aux résidus émotifs et intellectuels.
Nous avons dit à diverses reprises que nous placions les sièges des sensations brutes dans les ganglions de la base. Ces sensations brutes ne sont en somme que les éléments du sentiment. Certaines d'entre elles, telles que la faim, la soif, l'appétit sexuel, sont les premiers stades du sentiment lui-même. D'autres, telles que l'amour, la colère, la vengeance traduisent des synthèses et des complications nées directement de leurs satisfactions ou de leurs perturbations. La joie et la tristesse, le plaisir et la douleur caractérisent plus particulièrement la manière d'être générale, l'énergie totale ou l'affaiblissement, le dynamisme ou l'asthénie de l'ensemble. La joie et le plaisir attestent l'énergie latente, la tristesse et l'abattement sont les résultats de l'épuisement ou de la dépression. Mais nous tenons à nous défendre de reproches justifiés simplement en apparence. Nous n'entendons pas plus localiser la haine et Famour que nous ne songeons à attribuer à certaines cellules la genèse exclusive des sensations de faim et de soif. 11 est probable que ces sentiments résultent de modes vibratoires, d'états dynamiques de groupes de cellules imparfaitement isolés. L'impossibilité de les objectiver, de les rappeler à la mémoire sans Tintervention d'un résidu localisé comme celui de la sensation et de l'image, plaide en faveur de cette hypothèse. Toutefois, leur mode d'existence, pour n'avoir point le caractère d'une localisation concrète, n'infirme nullement leur existence même.
Enfin, la localisation de l'idée pure dans Técorce semble plaider ù sa façon la cause du sentiment reporté aux ganglions sous-corticaux. Il serait étrange que des processus mentaux de nature psychologique si différente, fussent fonction de l'activité d'une même stratification d'éléments nerveux d'une histologie relativement uniforme.
Nous trouvons dans les degrés de conscience particuliers au sentiment et à l'idée une troisième preuve de leur spécificité. Le sentiment touche, en effet, à l'inconscient ; il y a ses racines au point d'être souvent d'une perception instable et vague. L'émotion, le sentiment sont à la base de l'idée, comme les centres nerveux inférieurs constituent les agents secondaires de l'activité des centres supérieurs. L'apparent effacement des émotions et du sentiment dans la genèse de l'idée n'implique donc que l'infériorité de leur degré de conscience. Cette infériorité, jointe à la difficulté de leur rappel mnémonique, sont encore des indicés de leur
874 dégéhérés et déséquilibrés.
ancienneté évolutive. Ils servent comme de transition entre les fonctions médullaires automatiques et inconscientes et les fonctions corticales conscientes et d'apparence spontanée. Car vous savez que la conscience est la dernière venue des propriétés de la cellule nerveuse et qu'elle en disparaît dès que Télément atteint ce que nous avons nommé son état de saturation et d^équilibre fonctionnel.
Enfin, un dernier caractère distinctif du sentiment et de l'idée rëade dans le degré d'impulsion plus considérable des émotions. Cette impulsion plus intense s'explique d'ailleurs par leur localisation, par le degré d'automatisme et le manque de di*ffusion qui entravent rinhibitton et l'interférence, si fréquentes dans l'activité de l'écoroe.
Toutefois, ces distinctions sont pour ainsi dire inexistantes dans le temps; l'idée et l'émotion, séparées par tant de caractères, s'engendrent en réalité d'une manière instantanée. Leur coexistence, leur pénétraUoa anéantit tout ce que leurs différences de localisation, d'ancienneté, de conscience et d'intensité enseignent et démontrent. L'émotion, en se répercutant vers l'écorce, y réveille des idées appropriées, et Tidée à peine née, retourne à la base raviver les sentiments d'où elle est sortie.
C'est la raison du cortège des émotions qui accompagnent l'idée obsédante ; cette union explique les manifestations physiques de l'angoisse liée à l'idée fixe ; car ces manifestations ne sont, en effet, que ce qu'on nomme les conditions physiologiques de l'émotion. Ce mécanisme explique la façon dont Tidée peut engendrer l'émotion et ses répercussions organiques, mais il atteste aussi la dépendance de cette- idée vis-à-vis du sentiment et la subordination fonctionnelle de l'écorce à l'activité du restant du système nerveux.
Nous n'ignorons pas que ces vues sont en opposition avec l'opinion courante, qui fait des territoires corticaux le siège des phénomènes émotionnels. Féré (1), par exemple, considère l'écorce grise comme Forgane central des émotions. Le grand sympathique constituerait, selon cet auteur, la voie centripète. Malgré la haute et légitime autorité du savant médecin de Bicêtre, nous continuons à croire au siège ganglionnaire des résidus émotionnels.
Et nous savons aussi qu'en subordonnant l'idée à l'émotion, nous heurtons des théories reçues. Seglas (2), dernièrement encore, défendait avec un grand talent une opinion différente dans un domaine du reste plus circonscrit. Il croit, contrairement à notre manière de voir, que l'intensitti des images mentales, tantôt affaiblie, tantôt exagérée, commande la pathogénie de certaines obsessions. Cependant l'antériorité des troubles senso-
(1) FÉRÉ, La pathologie des émotions. Paris, 1892.
(2) Seglas, Des troubles de la fonction du langage. (Médbcuck modbucb, iS9i.)
ÊMOTIVITÊ ET INTELLEGTUALITÉ MORBIDES. 875
riels et émotifs nous paraît mise en évidence par Charcot (1) lui-même, réminent maître ayant, en effet, démontré que, même après la disparition de ridée fixe, les stigmates sensitifs locaux ne s*effacent que; progressivement.
Nous ne prétendons point toutefois à l'universalité du mécanisme que nous indiquons. Mais nous le croyons prépondérant et réel dans la plupart des cas.
Et cette prépondérance autorisant, selon nous, notre subdivision de
l'étude pathologique de l'idée et du sentiment, nous rentrons, après
cette longue parenthèse, dans Texamen des formes morbides de l'émotion.
Ces formes morbides sont caractérisées par la prédominance obsédante
d^un sentiment. Ce sentiment peut engendrer des idées et même des
impulsions, mais ces manifestations n'ont qu'une valeur secondaire ; elles
ont la signification d'une réelle diffusion physiologique, elles n'enlèvent
nullement à l'émotion son caractère de primordiale causalité.
Les formes obsessives de l'émotion ont reçu le nom générique de phobies. Les phobies, pas plus que les manies impulsives, ne sont des entités morbides; elles ne sont que des transformations d'un même déséquilibrement ; elles traduisent, avec d'autres manifestations névropathiques, les sommets d'une courbe unique et continue.
L'émotivité morbide peut être diffuse ou systématisée, localisée ou générale.
L'émotivité est diffuse quand elle s'accuse dans la conscience d'une manière vague, sans éveiller d'autre sentiment que celui d'une appréhension indéterminable. Elle se systématise dès qu'elle se rappoile à une collectivité d'objets possédant tous un attribut commun.
L'émotivité morbide est localisée quand elle se trouve limitée à une chose définie; elle devient générale, lorsqu'elle s'adresse à tout et d'une manière uniforme.
Ces distinctions, purement psychologiques, ne sont guère utilisables en pathologie nerveuse. Gelineau (2), sur ce terrain spécial, s'est efforcé de subdiviser les phobies d'une manière différente. Il distingue parmi les peurs maladives les pseudo-phobies, les phobies secondaires et les phobies essentielles.
Les pseudo-phobies, selon cet auteur, sont en quelque sorte une forme exagérée de l'aversion. Les phobies secondaires dépendraient d'un état diathésique, elles représenteraient assez régulièrement l'anxiété neurasthénique qui confine à la peur angoissante. Les phobies essentielles se distinguent des phobies neurasthéniques u en ce que, dit Gelineau, elles constituent à elles seules toute la maladie. En dehors d'elles, les facultés
(î) Charcot, La foi qui guérit, (ârch. de neurol., janvier 1893.) (2) Gelineau, Des peurs maladives, Paris, 1894.
ancienneté évolutive. Ils servent comme de transition entre les fonctions médullaires automatiques et inconscientes et les fonctions corticales conscientes et d'apparence spontanée. Car vous savez que la conscience est la dernière venue des propriétés de la cellule nerveuse et qu'elle en disparaît dès que Télément atteint ce que nous avons nommé son état de saturation et d'équilibre fonctionnel.
Enfin, un dernier caractère distinctif du sentiment et de Tidée réside dans le degré d'impulsion plus considérable des émotions. Cette impulsion plus intense s'explique d'ailleurs par leur localisation, par le degré d'automatisme et le manque de diïusion qui entravent l'inhibition et l'interférence, si fréquentes dans l'activité de l'écorce.
Toutefois, ces distinctions sont pour ainsi dire inexistantes dans le temps; l'idée et l'émotion, séparées par tant de caractères, s'engendrent en réalité d'une manière instantanée. Leur coexistence, leur pénétration anéantit tout ce que leurs différences de localisation, d'ancienneté, de conscience et d'intensité enseignent et démontrent. L'émotion, en se répercutant vers l'écorce, y réveille des idées appropriées, et l'idée à peine née, retourne à la base raviver les sentiments d'où elle est sortie.
C'est la raison du cortège des émotions qui accompagnent l'idée obsédante ; cette union explique les manifestations physiques de l'angoisse liée à l'idée fixe ; car ces manifestations ne sont, en effet, que ce qu'on nomme les conditions physiologiques de Témotion. Ce mécanisme explique la façon dont l'idée peut engendrer l'émotion et ses répercussions organiques, mais il atteste aussi la dépendance de cette «idée vis-à-vis du sentiment et la subordination fonctionnelle de l'écorce à l'activité du restant du système nerveux.
Nous n'ignorons pas que ces vues sont en opposition avec l'opinion courante, qui fait des territoires corticaux le siège des phénomènes émotionnels. Féré (1), par exemple, considère l'écorce grise comme l'organe central des émotions. Le grand sympathique constituerait, selon cet auteur, la voie centripète. Malgré la haute et légitime autorité du savant médecin de Bicétre, nous continuons à croire au siège ganglionnaire des résidus émotionnels.
Et nous savons aussi qu'en subordonnant l'idée à l'émotion, nous heurtons des théories reçues. Seglas (2), dernièrement encore, défendait avec un grand talent une opinion différente dans un domaine du reste plus circonscrit. Il croit, contrairement à notre manière de voir, que l'intensité des images mentales, tantôt affaiblie, tantôt exagérée, commande la pathogénie de certaines obsessions. Cependant l'antériorité des troubles senso-
(1) FÉRÉ, La pathologie des émotions. Paris, iS92.
($ Seglas, Des troubles de la fonction du langage. (Médbcikb modebni, 1891.)
ÊMOTIVITÊ ET INTELLEGTUALITÉ MORBIDES. 875
riels et émotifs nous paraît mise en évidence par Charcot (1) lui-même, réminent maître ayant, en effet, démontré que, même après la disparition de l'idée fixe, les stigmates sensitifs locaux ne s*effacent que; progressivement.
Nous ne prétendons point toutefois à l'universalité du mécanisme que nous indiquons. Hais nous le croyons prépondérant et réel dans la plupart des cas.
Et cette prépondérance autorisant, selon nous, notre subdivision de l'étude pathologique de l'idée et du sentiment, nous rentrons, après cette longue parenthèse, dans l'examen des formes morbides de l'émotion.
Ces formes morbides sont caractérisées par la prédominance obsédante d'un sentiment. Ce sentiment peut engendrer des idées et même des impulsions, mais ces manifestations n'ont qu'une valeur secondaire ; elles ont la signification d'une réelle diffusion physiologique, elles n'enlèvent nullement à l'émotion son caractère de primordiale causalité.
Les formes obsessives de l'émotion ont reçu le nom générique de phobies. Les phobies, pas plus que les manies impulsives, ne sont des entités morbides; elles ne sont que des transformations d'un même déséquilibrement ; elles traduisent, avec d'autres manifestations névropathiques, les sommets d'une courbe unique et continue.
L'émotivité morbide peut être diffuse ou systématisée, localisée ou générale.
L'émotivité est diffuse quand elle s'accuse dans la conscience d'une manière vague, sans éveiller d'autre sentiment que celui d'une appréhension indéterminable. Elle se systématise dès qu'elle se rappoile à une collectivité d'objets possédant tous un attribut commun.
L'émotivité morbide est localisée quand elle se trouve limitée à une chose définie; elle devient générale, lorsqu'elle s'adresse à tout et d'une manière uniforme.
Ces distinctions, purement psychologiques, ne sont guère utilisables en pathologie nerveuse. Gelineau (2), sur ce terrain spécial, s'est efforcé de subdiviser les phobies d'une manière différente. Il distingue parmi les peurs maladives les pseudo-phobies, les phobies secondaires et les phobies essentielles.
Les pseudo-phobies, selon cet auteur, sont en quelque sorte une forme exagérée de l'aversion. Les phobies secondaires dépendraient d'un état diathésique, elles représenteraient assez régulièrement l'anxiété neurasthénique^iui confine à la peur angoissante. Les phobies essentielles se distinguent des phobies neurasthéniques u en ce que, dit Gelineau, elles constituent à elles seules toute la maladie. En dehors d'elles, les facultés
(\) Charcot, La foi qui gtiérit, (ârch. de neurol.v janvier iB93.) (2) Gelineau, Des peurs maladives. Paris, 1894.
physiques et les fonctions organiques sont dans un état absolu d'intégrité; en un mot, l'affection névropathique est une et ne présente pas la moindre complication. »
Ces subdivisions d'allure clinique, pas plus que les éléments de classification empruntés aux caractères psychologiques de l'émotion, ne peuvent être d'une réelle utilité. Et il y aurait, d'autre part, à faire les plus grandes réserves quant à l'existence d'une phobie essentielle en dehors de toute perturbation physique ou autre.
Sur le terrain régressif, en nous inspirant d'un principe qui a guidé jusqu'aujourd'hui nos systématisations, nous pouvons négliger ces distinctions. Uans le domaine de l'émotion, les choses se lient comme partout ailleurs. Les gradations entre le phénomène physiologique et le phénomène pathologique sont insensibles. 11 existe une émotivité physiologique née naturellement au cours de l'évolution de l'espèce. Cette émotion a pour expression la peur, et la peur n'est qu'une transformation de l'instinct de conservation. La peur, cette synthèse la plus générale et la plus priraor^ diale des résidus émotionnels, est au fond de toute émotion. Mais il y a des peurs physiologiques qui sont comme des moyens de défense orgEtniques qui traduisent le réveil de l'instinct, et il existe des peurs que rien ne motive. Ces peurs n'ont pas à se réclamer de nécessités organiques; elles constituent une déviation morbide de l'instinct et représentent le déséquilibre émotionnel. La peur physiologique est nécessaire et salutaire; son absence est souvent une faiblesse et traduit parfois une lacune. La peur morbide crée par sa présence le désordre fonctionnel ; elle est, au point de vue évolutif et contrairement à la peur physiologique, une cause de déséquilibre et de perturbation.
En nous inspirant de ces considérations, nous aurions donc à vous parler tout d'abord de la peur physiologique et de son mécanisme; il serait nécessaire de vous montrer les gradations qui mènent de la peur normale à la peur morbide.
Nous ne pouvons malheureusement entrer dans une étude physiologique de cette importance.
Mosso (1), dans son attrayant petit livre a du reste exposé clairement et simplement le mécanisme de la peur. Féré (2), en retraçant les effets physiologiques et pathologiques de l'émotion, a développé la même théorie d'une manière magistrale. Et Gelineau vient, de son côté, de préciser nettement les caractères qui distinguent la peur normale de la peur morbide. Ajoutons cependant qu'une sorte de peur peut exister à l'état pour ainsi dire chronique, mais sous une forme latente et superficielle. Elle fait alors partie du caractère et se rattache à l'état normal. Enfin la peur prend
(1) Mosso, tapeur. Paris, 1886.
(2) FÉRË, La pathologie des émotions. Paris, 1892.
parfois Tallure d'un vëritable délire; mais dépourvue tout au moins des caractères pathognomoniques de robsession,elle est plus particulièrement, dans ce cas, du domaine de la psychiatrie.
Nous étudierons simplement dans ce court exposé les principales peurs morbides de nature obsédante. Ces peurs se distinguent par leur apparition spontanée et non motivée, leur caractère angoissant, ainsi que par la régularité avec laquelle elles se produisent en présence des mêmes causes, sous Tempire des mêmes circonstances.
" Une des phobies spéciales les mieux étudiées comprend la peur des espaces et Thorreur des lieux élevés.
La peur des espaces, entrevue par Sauvage, observée par Morel, distinguée en premier lieu par Benedikt sous le nom de vertige des places, est surtout bien connue depuis la description de Westphall. Legrand du Saulle (1) a des premiers en France entrepris l'étude clinique de la peur des espaces.
L'agoraphobie peut se produire en présence d'un espace ouvert quel qu'il soit; elle prend parfois l'individu au moment où il se met simplement à la fenêtre. Chaque phobique est souvent à la merci de la même circonstance; telle place publique aura, par exemple, plus d'influence que telle autre.
La crainte disparaît quelquefois aussi subitement qu'elle est apparue, dit Féré, et cette disparition peut résulter d'une circonstance en apparence insignifiante. A certains malades, il suffit d'être accompagnés d'un enfant, d'être munis d'une canne, d'un parapluie, pour oser traverser une place sur laquelle ils ne peuvent s'engager seuls ou les mains vides. Legrànd du Saulle cite un officier qui, en costume civil, ne parvenait point à traverser l'endroit même qu'il arpentait sans la moindre émotion en uniforme ou à cheval. On rappelle fréquemment le cas d'un agoraphobe qui pouvait se risquer sur des rochers escarpés pourvu qu'il pût fixer son regard à une saillie quelconque.
La peur des espaces prend des formes diverses.
L'atrémie de Neftel ou la stasophobie de Bouveret, expressions qui désignent simplement la peur de la station verticale, sont assimilées par Féré à la peur des espaces.
On a rapproché de l'agoraphobie la peur qui naît le long des murailles, celle qui saisit dans les lieux aux voûtes surélevées. L'agoraphobie peut être liée à des circonstances spéciales; certains malades n'auront leur accès qu'en plein soleil, une demi-obscurité leur rendant la confiance. D'autres, au contraire, verront leur peur survenir particulièrement la nuit. L'agoraphobie semble même avoir à certains moments comme une apparence de raison. Certains malades motivent leur phobie par la crainte d'être écrasés par des voitures en traversant la place. Magnan
(i) Lkgrand ou Saulle, Études cliniques sur la peur des espaces, Paris, 1878.
878 DÉGÉNÉRÉS ET nÊSÉQUILIBKÉS.
et Doyen ont cité des cas de ce genre auxquels Bail propose d'appliquer le nom d'amazophobie.
La peur du vide est une autre forme de la peur des espaces; comme le cas précédent, la peur du vide a des racines physiologiques. Mais il lui arrive de survenir d'une manière continue et obsédante, et de passer ainsi dans le domaine de Témotivité morbide. Elle se produit toutes les fois que le malade est placé au-dessus du sol à une hauteur quelconque. Elle semble même d'autant plus pathologique qu'elle commence plus tôt.
Régis (1) a proposé de donner à la peur des lieux élevés le nom d'acrophobie. Certains auteurs la désignent sous le nom d'hypsophobie.
Elle peut, comme la peur des espaces, revêtir des caractères divers.
La vue d'un gouffre, d'un fossé, d'un puits suffit souvent pour la réaliser. Elle a même reçu dans ces cas le nom spécial de cremnopbobie. Et l'idée même du précipice réussit parfois chez certains individus à engendrer la phobie avec tous ses caractères, par un processus d'association dont nous signalerons du reste l'intervention régulière dans l'analyse du mécanisme général des phobies.
Une des variétés les plus étranges de cette peur des espaces nous est renseignée par une observation de Bruck, citée parWestphall(2). Un prêtre se sentait envahi par une peur angoissante dès qu'il se trouvait à ciel ouvert; il ne pouvait marcher que le long des routes bordées d'arbres; et quand ceux-ci manquaient, il était obligé d'ouvrir son parapluie qui ne le quittait jamais.
A côté de la peur des espaces, il faut placer la peur des endroits fermés, la claustrophobie ou clitrophobie.
Bail (3j a donné une description classique de la claustrophobie.
Les claustrophobes ne peuvent supporter l'impression du séjour dans un endroit clos. Leur anxiété est souvent d'autant plus grande qu'ils savent les fermetures plus sûres. « C'est surtout la nuit ou dans l'obscurité, dit Sollier (i), que les claustrophobes sont épouvantés. Ils sont pris d'angoisso à l'idée qu'ils sont enfermés, qu'ils ne pourront plus sortir quand ils voudront. Ils lai^sent portes et fenêtres ouvertes et vont s'assurer maintes et maintes fois qu'elles le sont bien. Ils s'ingénient à faire les plans d'évasion les plus invraisemblables en cas de besoin. Et quelquefois, pris d'affolement, ils s enfuient comme s'ils étaient poursuivis. »
Mais la claustrophobie peut se déclarer en l'absence de clôtures ou de murailles réalisant un réel isolement. Un de nos malades a été pris plusieurs fois d^accès de claustrophobie dans un petit enclos circonscrit par des haies d'épaisseur et de dimensions réduites.
(i) Régis, Manuel de médecine mentale, Paris, 1892.
(2) Westphall, Die Ag(/taphobie, (AacH. F. Psych., i872.)
(3j Ball, De la claustrophobie, (Ann. méd.-psych., 1879.)
(4) SoLUER, Guide pratique des maladies mentales. Paris, 1892.
. La claustrophobie peut disparaître par le seul fait d'une circonstance banale; certains malades ne sont pris de claustrophobie que dès qu'ils sont seuls. On a donné parfois à cette peur morbide le nom de monophobie. Elle se manifeste chez certains individus sous forme d'une terreur de l'obscurité.
Malgré leurs noms différents et leurs origines diverses, ces phobies se rattachent au même élément, l'espace, et conservent un caractère familial.
Legrand du SauUe, s'inspirant de cette considération, avait adopté le nom générique de peur des espaces. Gelineau (1) propose d'utiliser de préférence la traduction grecque de la locution précédente, et donner au syndrome le nom de kénophobie (peur du vide). Bonnier (2) rattache les phobies de l'espace à l'une des modalités pathologiques du sens de l'espace, qu'il nomme la superception de l'espace. Cette superception morbide peut être verticale ou horizontale. Il propose de réserver le nom d'agoraphie au vertige horizontal. Il rattache du reste ces phénomènes pathologiques ^ la peur physiologique en disant que a cette sensibilité exagérée du vide est encore très fréquente et presque naturelle à chacun de nous ».
L'eau et Içs liquides peuvent, à leur tour, créer des états de crainte, d'angoisse et d'obsession. Certains individus sont pris d'une véritable anxiété à la vue de la mer. Féré rapporte qu'un neurasthénique ne peut traverser yn pont s'il ne fixe les yeux sur un point de l'autre rive assez élevé pour lui permettre d'éviter la vue de la surface de l'eau.
Berillon (3) signale le cas d'un Alsacien incorporé dans l'armée allemande qui, toutes les fois qu'il se trouvait obligé, au cours des manœuvres, de passer sur une planche placée en travers d'un étroit cours d'eau, se jetait résolument à l'eau, ne pouvant vaincre sa phobie cl préférant les punitions au supplice de l'obsession.
On signale aussi la peur du froid (psychrophobie) et la peur des courants d'air (aérophobie). La peur de la foudre, l'astrophobie de Béard, se présente souvent à un degré morbide.
D'autres phénomènes cosmiques peuvent être le prétexte d'une émotivité morbide; parmi de nombreux exemples, on rapporte que Bacon se trouvait mal pendant une éclipse de soleil.
La peur du feu, ou pyrophobie, est caractérisée par Tobsession des incendies ; elle a souvent son origine dans un danger évité ou subi. La crainte du feu s'établit alors à un tel degré que le malade ne trouve le sommeil qu'après avoir parcouru ses appartements, vérifiant les moindres recoins, les appareils de chauffage ou d'éclairage particulièrement, avec un soin minutieux.
(1) Gelineau, Des peurs maladives. Paris, 1894.
(2) Bonnier, Vertige, Paris, 4894.
(3) BEIUU.ON, Phobies neurasthéniques, Paris, 4893.
La kleptophobie, ou crainte des voleurs, se relie intimement à la pyrophobie. I..es deux peurs sont parfois associées. La kleptophobie peut encore se traduire par la crainte de prendre ou d'avoir pris le bien d'autrui. Elle serait souvent, selon Cullère(i), le prélude de la kleptomanie.
II existe une crainte morbide désignée sous le nom d'aplnlanthropie ou d'anthropophobie. Elle se caractérise fréquemment par ce fait, que les malades redoutent de rencontrer des personnes de connaissance. L^rand du Saulle a cité un agoraphobe qui présentait en même temps de Tanthropophobie.
Beard a rapporté des cas dans lesquels la crainte se manifestait exclusivement dans la société des femmes. Baillarger cite l'histoire d'un homme de 50 ans qui était pris d'une anxiété extrêmement violente exclusivement lorsqu'il se trouvait en société de jolies femmes. Dumont de Morteux, rapporte Féré, avait horreur des femmes enceintes, des loueuses de chaises, des vieilles bouquetières.
Lucien Arréat (2), dans un livre de fine psychologie, cite, de son côté, un cas curieux et compliqué de gynophobie.
Mais il arrive que la phobie se spécialise encore davantage. Un auteur ancien, De Beauchène, a conservé l'histoire d'un officier ayant fait ses preuves de bravoure sur plusieurs champs de bataille et à qui la rencontre d'un capucin inspirait une terreur allant jusqu'à la défaillance. Gelineau (3) rapporte une série d'observations analogues dans lesquelles l'émotivité morbide s'éveillait dans les circonstances les plus futiles et les plus bizarres chez des individus d'une vaillance éprouvée, attestée même par l'histoire.
Une des formes de l'anthropophobie que certains auteurs, avec Sollier (4), rattachent à l'agoraphobie, est caractérisée par la peur des foules.
La peur des foules se manifeste sous différentes formes, dit Féré (5 . On lui rapporte même l'émotion éprouvée par un grand nombre d'individus à l'occasion d'un discours ou d'une démonstration publique. En réalité, les maîtres de la parole eux-mêmes ne sont pas à l'abri de l'émotion, et des professeurs expérimentés n'abordent jamais la chaire professorale sans une certaine appréhension émotionnelle. Mosso (6) a remarquablement retracé ce qu'au goût du jour on pourrait appeler ces états d'âme. Hais l'émotivité réclame pour figurer dans le domaine morbide un cortège réactionnel plus accusé qui lui constitue de réels signes pathognomo-
(1) GULLÈRE, Les frontières de La folie, Paris, 4888.
(2) Lucien Arréat, Psychologie du peintre, Paris, 1892.
(3) Gelineau, Des peurs maladives. Paris, 1894.
(4) SoLUER, Guide pratique des maladies mentales, Paris, 4893.
(5) FÉRÉ, Patliologie des émotions. Paris, 1892.
(6) Mosso, La peur, Paris, 1886.
niques. Hunter était affecté de ce genre d'émotivité et arrivait à la vaincre en prenant une petite quantité d'opium avant sa leçon. Mais la peur des foules peut se dépouiller de ce caractère de vague émotivité et se rapprocher davantage de la crainte motivée ou des appréhensions anticipées d'un danger possible, quoique peu probable. Certains phobiques sont pris de la crainte d'être foulés aux pieds ou étouffés; dès qu'ils sentent les coudes de leurs voisins dans une réunion, ils ont une sensation de constriction thoracique, d'oppression et bientôt d'angoisse.
La peur du sang, ou hématophobie, est une autre forme de phobie qui, selon Féré, aurait fréquemment une origine familiale.
ce En principe, dit Gelineau (1), l'hématophobe a, par un sentiment instinctif, l'horreur du sang. » Et il ajoute : « L'hématophobie a toujours existé ; seulement on n'y avait pas pris garde et surtout on ne l'avait pas encore baptisée. »
La peur des animaux (zoophobie) a tout un passé historique : Germanicus ne pouvait voir ni entendre les coqs; le maréchal d'Âlbret s'évanouissait en voyant la tête d'un marcassin; Tycho-Brahé avait une syncope à la vue d'un renard ; Henri III ne pouvait supporter les chats. La peur des chiens et des souris est fréquente, et la crainte morbide des insectes atteint la plus grande partie des gens.
A la peur des animaux on pourrait rattacher la peur des choses. Cette peur des choses était jadis accolée, sous le nom de délire du toucher, à la folie du doute. On l'étudié séparément aujourd'hui. Régis. (â) fait le relevé des objets qui peuvent inspirer des peurs morbides ; en tête se trouvent les objets pointus : les épingles, les couteaux, les os, etc. Il semble que rien ne doive échapper à ce privilège relatif d'éveiller les phobies du tact. Nous vous dispenserons de leur énumération et mieux encore du catalogue de leurs dénominations gréco-barbares.
La toxophobie réalise une autre forme de peur qui n'est pas rare, spécialement chez les neurasthéniques, dit Féré. La peur du microbe, la microbiophobie donc, peut se placer à côté de la crainte du poison.
Une phobie assez proche des deux précédentes est représentée par ce qu'on nomme la peur des maladies (la nosophobie ou la pathopbobie).
Elle se présente sous des aspects divers; elle peut ne constituer qu'une exagération du souci de la santé, une préoccupation obsédante née de l'incertitude que donne un mal léger, mais inconnu ; elle revêt parfois une forme purement subjective, sans cause ni motif. Une de ses modalités les plus intéressantes est celle désignée par Ricord du nom de syphilopbobie. La syphilophobie peut passer par tous les degrés, jusqu'à
(4) Gelineau, Des peurs maladives. Paris, 1894. (2) Régis, Guide de aladies mentales, Paris, 4892.
devenir une obsession sans cesse renaissante, même en dehors de toute contamination possible. Elle pousse parfois au suicide.
La lyssophobie, ou peur de la rage, se produit souvent à la suite d'un risque, d'un danger véritable. Trousseau rapporte le cas de son interne et de son chef de clinique, pris tous deux de dysphagie à la vue de l'eau ou d'objets brillants, deux jours seulement après avoir fait l'autopsie d'un individu atteint de rage.
On cite encore parmi les peurs d'origine pathologique, la phtisiophobie, ou peur de la phtisie; la peur du cadavre, ou nécrophobie; la taphéphobie, ou crainte d'être enterré vivant. Du reste, ces dernières phobies ainsi que toutes celles qui ont pour substratum une cause pathologique ne sont que des modalités d'une peur plus générale, la peur de la mort, ou thanatophobie. a Cette peur de la mort, dit Gelineau (1), n'est que l'exagération de ce sentiment naturel, inné en nous, la frayeur du trépas. » Et, en somme, c'est cette frayeur du trépas qui, inconsciemment ou non, subsiste au fond de toutes ces peurs pathologiques.
Il convient de joindre aux peurs pathologiques la peur de la douleur, algophobie ou odynéphobie. Chez les algophobes, qui sont très nombreux, selon Féré, la moindre blessure détermine toutes les réactions de la douleur la plus vive. Et finalement, on pourrait mettre à la suite des peurs pathologiques superficielles ce qu'on nomme la maladie des étudiants en médecine. On sait, en effet, qu'un sentiment assez généralement éprouvé saisit souvent le futur médecin à la première lecture de la description des maladies. L'étudiant se croit menacé de toutes les calamités dont il commence à égrener la terrifiante nomenclature.
On a poussé très loin dans ces derniers temps l'amour des mots nouveaux et des phobies raflinées.
Horrelli (2) a donné le nom de dysmorphophobie à la peur d'être déformé, et de jalophobie à la crainte du contact des morceaux de verre.
Juhel Renoy (3) propose le nom de microphophobie au sentiment d'énervement pénibleet souvent précoce, provoqué par des bruits humains tels que la toux, le ronflement, le reniflement ou par les coups de fouet.
Enfin, la peur peut avoir pour objet la peur elle-même. La peur d'avoir I>eur ou phobophobie serait un phénomène commun chez les neurasthéniques, selon Beard.
Un malade, qui peut d'ailleurs n'avoir jamais été exposé à la peur, vit dans l'appréhension permanente de cette émotion et de ses effets physiques possibles; il en arrive à être incapable de sortir sans être accompagné, obsédé qu'il est par l'hypothèse d'un accident quelconque.
(1) Gelineau, Des peurs maladives. Paris, 4894.
(2) MoRRBLLi, StiUa dismorfofobia, etc. (Riv. âcàd. di Gbnova, 1891.)
(3) Juhel Renoy, Sur la peur des petits bruits. (Bull. Soc. méo. des HôPrr., 4892. )
ÉMOTfVlTÉ ET INTBLLECTtALlTÉ MORBIDES. 585
Vous vojez. Messieurs, que, parti des phobies liées directement à des sensations, nous sommes arrivé progressivement à des manifestations naorbides qui ne sont plus que des formes exagérées de la préoccupation.
Yous avez pu constater du reste que les plus accentuées, les plus dénuées de fondement comme les plus motivées, ont leurs racines dans la vie normale.
Nom les portons tous quelque peu. Mais les uns les subissent exagérées, hypertrophiées, tenaces, les autres les perçoivent à peine tant elles sont atténuées, fugitives. Chez les premiers, elles éclatent à propos de tout et reviennent sans cesse; elles ne réapparaissent chez les seconds qu'avec des apparences de raison et dans des cas exceptionnels. Nous avons vu la phobie se dégager petit à petit de ses raisons d'être physiologiques et de ses causes immédiates et s'objectiver pour ainsi dire de moins en moins.
Nous sommes arrivé à la peur de quelque chose d'indéterminable, h la peur de la peur.
Ces constatations sont d'une haute importance. Elles nous serviront dans quelques instants pour élucider le mécanisme des phobies , leur genèse, leur émanation naturelle et progressive de la peur physiologique. Mais la substitution graduelle de l'idée à l'objet dans les motifs de l'émotion nous fait une transition entre l'émotivité morbide et l'intellectualité morbide.
Il suffit, en effet, pour passer d'un domaine à l'autre de substituer aux émotions vagues, aux entités des phobies précédentes une idée, une préoccupation, un phénomène mental déterminé pour passer de l'obsession émotive à l'obsession idéogène.
Du reste, dans bien des cas décrits ci-dessus, quelque chose d'intellectuel a parfois doublé le sentiment et donné à la phobie une allure plus ou moins psychique.
Et la transition s'opère pour ainsi dire mathématiquement dans la substitution de l'idée au sentiment comme substratum de la peur. Il existe, en effet, une peur de l'idée; elle a reçu le nom barbare de phronémophobie. Féré rapporte le cas d'un neurasthénique qui est tout à coup pris d'angoisse en pensant qu'une idée va s'imposer à son esprit et qu'il ne pourra plus l'en chasser, qu'il va avoir l'idée qu'il ne faut pas manger de tels .iliménts, qu'il ne doit pas caresser ses enfants.
Mais la peur de l'idée est comme un raffinement de l'intellectualité morbide; il en est d'autres formes plus graves et plus curieuses à étudier.
La toute première parmi celles-ci, est la folie du doute. I^ folie du doute constitue une forme fréquente de dégénérescence mentale. Elle se manifeste surtout, dit Sollier (1), chez les femmes et chez
(1) SoLUBR, Guide pratique des inaUuUes nerveuses. Paris, 4893.
»84 BËGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
les individus d'une culture intellectuelle peu élevée. Elle est le type des obsessions caractérisées par des indécisions.
Décrite en 1866 par Jules Falret, associée d'une façon erronée au délire du toucher par Legrand du Saulle, elle est connue en Allemagne sous le nom de GrûbelsucfU. Elle consiste dans des idées fixes qui assiègent le malade sous forme d'interrogations, d'hésitations, d'indécisions de toute sorte et dont il cherche anxieusement la solution. Ladaroe(i) a démontré par deux observations{catégoriques l'évolution isolée de la folie du doute et de la réalité de son individualisation clinique. Raymond et Arnaud (2) ont également insisté sur la dissociation des deux syndromes, tout en les considérant comme les deux faces, l'une intellectuelle et interne, l'autre motrice et externe, d'une seule et même lésion des centres idéo-moteurs.
D'après la nature des idées qui prédominent, Bail répartit ces obsédés de rintellect en diverses catégories. Il les subdivise en métaphysiciens, en réalistes, en scrupuleux, en timorés et en compteurs.
Il s'agit évidemment d'une classification toute didactique.
Les métaphysiciens de Bail sont préoccupés d'idées abstraites. Les problèmes les plus obscurs, la divinité, la vie, l'essence des choses, hantent sans cesse leur imagination. « Ils se demandent constamment, dit Régis (3), le pourquoi des êtres et des choses, sans pouvoir chasser de leur esprit ces interrogations qui s'imposent irrésistiblement à eux et les plongent dans une torture inexprimable. »
Falret avait appelé cet état le supplice de la question.
Les réalistes offrent une note plus gaie. Sans y mettre d'intention, on oserait même dire qu'ils sont plus proches de nous. Ils ne se préoccupent que des biens de ce monde, mais il est vrai que souvent ils n'y mettent pas grande forme. Leurs préoccupations roulent par exemple sur la conformation des organes génitaux, la copulation, la différence des sexes, la couleur des yeux, la présence de la barbe, les détails les plus infimes et les plus grossiers des objets.
Les scrupuleux sont surtout hantés par des obsessions d'un caractère religieux. L'idée d'une offense involontaire à la divinité, d'une tenue peu correcte à l'église, d'une omission à confesse, les poursuit des journées entières. Et parfois ces scrupules sont poussés jusqu'à la trivialité. Régis rapporte le cas d'une dégénérée neurasthénique qui ne sortait de l'église qu'à reculons pour ne pas tourner le dos à l'autel et qui, avant de se rendre au cabinet, lisait à plusieurs reprises les morceaux de journaux dont elle se servait afin de s'assurer si elle n'allait pas profaner, sans le vouloir, un mot sacré.
(i) Ladame, Folie du doute et délire du toucher, /Ann. méd.-psych., 1890.)
(2) Raymond & âbnaud, Sur certains cas d* aboulie, iâkn. méd.-psycil, oct. 1892.)
(3) Régis, Guide des maladies mentales, Paris, 1892.
Les timorés de Bail sont un peu de la classe des kleptophobes. Ils doutent d'eux-mêmes, se croient toujours coupables ou près de le devenir.
Les compteurs, selon Bail, sont des arithmomanes d'un certain genre, passant leur journée à compter et recompter des choses insignifiantes, les becs de gaz, les pavés, les lettres d'une page d'imprimerie. Ils se distinguent des arithmomanes impulsifs par le fond même de leur obsession. Au lieu d'une impulsivité que l'acte accompli apaise définitivement, le compteur, torturé par le doute, recommence continuellement une opération qu'il croit défectueuse et entachée d'erreur.
- Du reste, toutes les formes du doute peuvent revêtir une allure morbide et réaliser un mode particulier de l'affection. Les superstitieux, les fatalistes sont des douteux d'un genre spécial.
o L'obsession du doute, dit Régis, comme la plupart des états analogues, procède par crises, par poussées plus ou moins aiguës et plus ou moins rapprochées. Elle est tenace, chronique et en général incurable. Les malades en arrivent à solliciter une affirmation étrangère pour calmer leur indécision sans cesse renaissante ; mais bientôt cet appui moral ne leur suffit plus et ils tombent dans une espèce d'automatisme mécanique, passant leur vie à répéter incessamment les mêmes phrases ou les mêmes interjections, quelquefois en s'invectivant au sujet de leur état dont ils gardent, pour leur malheur, la conscience indéfinie. » Â la suite de la folie du doute, on serait peut-être autorisé à ranger le délire des négations. Le doute continu n'est-il pas la condition indispensable de la négation perpétuelle? L'une et l'autre perturbation mentale ne senible-t-elle pas procéder de la même tournure d'esprit, du même déséquilibrement? Décrit en premier lieu par Cotard, le délire des négations a été étudié par Séglas au point de vue de l'altération de la personnalité qu'il suppose; nous ne faisons que vous signaler, dans un intérêt professionnel, le récent travail d'Arnaud (i) sur cette question de récente actualité.
Après la folie du doute et le délire des négations, nous rattachons aux manifestations maladives obsédantes, nées d'une idée ou d'une préoccupation, la folie des antiviviseclionnistes.
Magnan [% a donné de ce genre d'aberration une description classique. Ce genre de folie est caractérisé dans sa forme intime et isolée par un amour exagéré des animaux ; il a reçu de ce fait et dans ce cas le nom de zoophilie. Cette passion morbide d'un caractère spécial se traduit par des testaments en faveur d'animaux divers, par la création d'hôpitaux ou de refuges spéciaux pour les bétes préférées. Mais cette forme qui ne parait à première vue que l'expression d'une sentimentalité exagérée, peut pren-
(1) Arnaud, Sur le délire des négations, (ânn. méd.-psych., décembre 1892.)
(2) Magnan, Recherches sur les centres nei-vetix. Paris, 1893.
verrions intervenir d'autres facteurs encore. Car il n'y a pas que les incidents de nos veilles qui puissent fournir des motifs à Tobsession.
Les rêves, cette vie de l'inconscient, auraient également droit à nos méditations. Nous entreverrions, pour ainsi dire, les dessous de notre personnalité s'y agiter, comploter et commander même à la pleine conscience, à notre existence réelle. Nous vivons nos* rêves bien plus souvent que nous ne le pensons. Il en est même qui rêvent leur propre existence, ou plutôt qui révent à côté de leur vie réelle une seconde vie dominant et absorbant la première.
Féré rapporte à ce sujet une observation curieuse. L'individu dont il est question, quoique marié et absorbé par les affaires, avait réusi à se créer, en imagination, un second intérieur, une deuxième famille. Il s'y retirait en quelque sorte, vivant avec ses amours de fantaisie une existence dont il s'ingéniait à combler les lacunes par des créations de plus en plus complexes. Du reste, nous réalisons souvent le jour les autosuggestions de notre sommeil. L'inconscient est notre maître. Ce qui aboutit de nousmêmes au champ restreint de notre conscience est la minime partie des processus mentaux de notre personnalité. Des idées se brassent, s'associent et s'harmonisent dans l'inconscient. 11 n'est pas rare de retrouver toute faite une besogne mise inachevée et volontairement, en attendant des temps plus favorables, dans les compartiments subconscients de notre intellect. Nous appelons cela laisser mûrir l'idée. Et la maturité semble même s'effectuer là plus sûrement et plus rationnellement que dans l'atmosphère surchauffée et factice de la conscience. Ceux qui ont l'habitude des travaux de l'esprit ne contrediront pas à l'hommage que nous rendons ici à l'artisan invisible qui travaille pour nous dans la pénombre du subconscient, dans l'obscurité de l'inconscient.
Mais cet artisan invisible ne crée point au hasard, il n'improvise pas au gré de ses fantaisies. Ses combinaisons n'ont la sûreté que nous leur connaissons que grâce à la solidité des matériaux dont elles sont &briquées. [^'inconscient reçoit directement les impressions du milieu et de l'organisme. Ce sont là les matières premières de ses combinaisons; et de cette façon, les manifestations les plus élevées ne nous apparaissent finalement que comme la répercussion des activités les plus inférieures. L'inconscient, c'est le trait d'union entre l'esprit et le corps, pour parler la langue des anciens psychologues.
La fonction n'est pas toujours visible dans la multiplicité de ses traductions psychiques. C'est l'inconscient qui détourne de leur route et accapare à son profit les élaborations fonctionnelles initiales. Il transforme nos sensations premières, viscérales et autres, au point de les rendre méconnaissables. Il crée des étapes qui sont les émotions et leurs localisations. C'est dans ces centres émotifs que s'opèrent les métamorphoses les plus importantes. Mais l'analyse psychologique finit souvent par dépis-
ÉMOTIVITÊ ET INTELLECTUÂLITÉ MOBBIDES. 589
ter la sensation fonctionnelle dans l'émotion la plus raffinée. L'émotion, de son c6té, est parfois masquée par Tallure purement intellectuelle de ridée. Paulhan (1) a mis en relief avec beaucoup de finesse les substrata émotifs dans la genèse de ce qu'il nomme l'amour du mal. Bernard Ferez (S) a fait avec la même netteté d'observation psychologique l'analyse émotive du pessimisme. L'auteur traite ce qu'il nomme si justement la psychologie des maladies. Il montre le pessimisme comme résultant d'une dësharmonie entre l'intelligence et les sentiments. Le pessimisme, selon Ferez, c'est le déséquilibre émotif vu d'un certain côté et sous un angle spécial. On pourrait rattacher au pessimisme la misanthropie, le misonéisme, par des mécanismes très simples et basés sur les mêmes principes. Nous sommes convaincu qu'un travail d'analyse ferait souvent retrouver l'émotion ou la satisfaction fonctionnelle dans l'idée la plus abstraite et la plus dégagée des influences organiques.
Toutes ces considérations vont nous fournir des déductions d'une haute portée. Nous voici parvenu au haut de l'échelle dégénérative. Nous avons successivement étudié les dégénérés absolus, irréductibles, ceux qui réalisent les termes derniers et ultimes de l'involution régressive. En eux s'éteignait régulièrement la race lorsque l'individualité avait encore réussi à s'affirmer temporairement.
Le crétin, l'idiot, le myxiedémateux, l'imbécile profond, l'épileptique fortement taré forment les déchets de l'espèce. Ils représentent quelque chose comme les scories malheureuses de l'humanité. Hais nous avons vu d'où ils viennent, ces dégénérés irrémédiables; l'hérédité nous a montré leur longue élaboration morbide. Farmi leurs ascendants nous est apparue toute une série nouvelle d'individus porteurs de tares plus ou moins profondes : les dégénérants. Ces dégénérants, c'étaient surtout des épileptiques, des hystériques, des neurasthéniques profonds. Fuis nous sommes remonté de groupe en groupe, des déséquilibrés aux déséquilibrants, des psychopathes sexuels aux impulsifs, aux émotifs, aux obsédés de l'idée pure.
Et en même temps que nous faisions en commun cette espèce d'ascension de l'échelle régressive, nous cherchions à pénétrer le mécanisme de ces états dégénérât! fs.
Les états émotifs, l'émotion et ses modes s'affirmaient progressivement comme les facteurs primordiaux de ces métamorphoses, comme l'origine et la raison de ces déséquilibres plus ou moins profonds. C'est le trouble émotif capitalisé et porté à son plus haut degré que les tares anatomiques, nutritives, profondes des dégénérés inférieurs traduisent si manifestement.
C'est aux centres émotionnels que nous nous sommes adressé pour
(1) Paulhan, Amour du mal. (Rev. phil., 4887.)
(2) Bbrnard Ferez, La maladie du pessimisme. (Rsv. phil., 1892.)
59a DÉGÊfHÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
expliquer des déséquilibres de nos trois grandes névroses. Ils sont interve* nus largement lors des psychopathies sexuelles. Nous les retrouvons parmi les facteurs étiologiques de la grande catégorie des impulsifs et des obsédés de tous genres. En dernière analyse, c'est Témotivité que nous voyons commander à notre vie affective intellectuelle tout entière, régler nos passions et nos idées et préparer dans Tombre de Tinconscient la trame de notre vie consciente. Car, comme le démontrait der* nièrement encore Macpberson (1), c'est Fémotion qui, dans la plupart des cas, trouble le plus profondément notre jugement.
Nous allons mettre à profit autrement encore cette synthèse longuement et laborieusement poursuivie. Il existe tout un domaine de la dégénères^ cence que nous avons volontairement laissé de c^té : c'est celui de la folie. La folie constitue cependant, à sa façon, une tare de haute dégénérescence. Lo fou est fréquemment un dégénéré mental classique et nous avons vu souvent la folie engendrer les névropathies les plus graves et les plus irrémédiables. Or, la folie a ses origines essentielles dans Témotivitë morbide. Guislain, le premier, a mis en lumière le rôle de Témotîon dans les troubles de l'intelligence. L'influence perturbatrice des émotions a été reconnue et proclamée par les savants les plus dignes de foi. Nous vous avons rappelé à plus d une reprise .déjà la manière magistrale dont Maudsley (3) a confirmé et développé cette thèse. M. le professeur Joseph De Smeth (3), dont nous aimons à nous remémorer les enseignements, n'hésite pas à placer au début des maladies de l'esprit les manifestations morbides de l'émotivité qu'il groupe sous le nom de psychoses émotionnelles. Les troubles intellectuels ne seraient que les résultats de la désorganisation émotive prolongée. Ils traduiraient dans Je domaine de l'intellectualité l'irradiation perturbatrice des désordres primordiaux dé l'émotion. Ils tiendraient même du déséquilibre émotif initial leurs caractères individuels. « Car, dit M. Joseph De Smeth, il importe de faire ressortir que le délire ou le trouble intellectuel emprunte ses caractères essentiels à la nature de ses prémisses sensibles ou émotionnelles et qu'il dévoile ainsi clairement la source pervertie à laquelle il s'alimente. »
En montrant à la base des états dégénératifs les troubles de l'émotivité, nous avons donc renforcé les liens de la dégénérescence et de la folie. Nous aurons occasion de revenir sur ce rapprochement que nous signalons en ce moment pour en marquer l'importance. Une analyse plus méthodique de la genèse de l'émotivité morbide nous permettra peut-être
(1) Macpherson, The Journal ofment, science. New-York, avril 1891.
(2) Maudsley, La pathologie de l'espril, Paris, 1883.
(3) Joseph De Smeth, Les maladies et les infirmités de V esprit, (ânn. pç L*UifiVERsrrB DE Bruxelles, 1882.)
d'étudier ces rapports avec le soin que leur haute signification étiologique motive et réclame. Mais il était nécessaire de les affirmer au moment où cette émotivité morbide nous apparaissait comme dominant à son tour la dégénérescence.
Cependant, avant d'aborder cette étude, il est nécessaire d'en finir avec nos obsédés. Nous nous sommes borné à en faire une revue; notre étude s'est résumée dans une suite d'esquisses individuelles. 11 est nécessaire de fixer la place de ces syndromiques dans l'échelle des dégénérés.
Parmi ces obsédés, nous retrouvons tout d'abord une partie de nos épileptiques. En efiet. Messieurs, nous vous avons renseigné certaines phobies comme représentant aux yeux de quelques auteurs une sorte d'équivalent psychique du mal comitial. L'allure impulsive d'une catégorie d'obsédés, leurs fugues, leurs manifestations motrices inconscientes les rapprochent avec raison desépileptiques. Les hystériques nous fournissent également un fort contingent de phobiques et d'obsédés. L'idée fixe qui forme le fond de nos impulsions et de nos obsessions rapproche du reste encore les maniaques obsédés des hystériques. Mais ces diverses considérations vous ont été signalées et nous n'y insistons pas. Enfin, la plus large part des émotifs de tous genres est fournie par la neurasthénie. Quelques auteurs inquiets de l'extension donnée au domaine de cette dernière névrose ont contesté à la neurasthénie sa large intervention. Gélineau (1) vient de reprendre au sujet des phobiques un procès dont nous vous avons parlé lors de l'étude des frontières de la neurasthénie. Nous ne pouvons que répéter en cette circonstance ce que nous avons dit ailleurs. L'involution dégénérative n'a rien à voir avec les délimitations que nécessite la clinique. Il est permis de chercher à circonscrire une entité pathologique et d'appeler neurasthénie ce produit artificiel. Nous ne pouvons, de notre côté, étudier et analyser que des neurasthéniques. Les uns, déséquilibrés de partout, sont pourvus d'une symptomatologie complexe ; les autres peuvent ne traduire leur asthénie que d'une seule manière et par un seul signe : ce sont les niono-symptomatiques de l'émotivité ou de l'intellect. Et à ce titre, nos obsédés sont bien des neurasthéniques ou des psychasthéniques, selon l'expression de Benedikt.
Comme suite à cette répartition, il y aurait lieu d'étudier nos émotifs selon le mode suivi dans l'examen de chacun des groupes de nos dégénérés. Nous aurions à parler des stigmates. Les stigmates des plus tarés sont tout d'abord ceux qui caractérisent les névropathies dont ces déséquilibrés relèvent. Notons toutefois que les stigmates morphologiques sont rares et que là oii ils s'accusent réellejnent; Us se confondent avec ceux de l'arthritisme décrits particulièrement par Ûancereàtjjj^JL^uant à l'absence
(i) GâLiNEAU, Des peurs maladives, Paris, 4894. (3) Lancereaux, Tram de l'herpétisme, Paris, 1883.
OU l'insignifiance des stigmates anatomiques, elle démontre chez l'obBédé sa haute situation dans Tichelle dégénérative. D'ordinaire donc, les seuls stigmates physiologiques et sociologiques caractérisent d'une manière visible les victimes de l'émotivité morbide. La plupart de. ces tares fonc* tionnelles vous ayant été détaillées lors de l'étude des neurasthéniques dont ils font partie, nous ne croyons pas nécessaire de revenir sur ces considérations.
Toutefois, en dehors des perturbations névropathiques intimement liées à l'asthénie, il y aurait peutrétre lieu de souligner une série de troubles plus superficiels, particuliers aux déséquilibrés supérieurs. M. Joseph De Smeth (1) a insisté jadis sur la variété des vices de leur prononciation. Une étude attentive des manifestations fonctionnelles des émotifs renseignerait peut-être d'autres particularités aussi intéressantes.
Mais les stigmates les plus accusés sont ceux que révèle la vie sociologique de ces individus.
Ils forment, en effet, dans la société 1^ catégorie si variée des bizarres, des excentriques et des toqués.
ce il n'est aucun de nous, dit Azam (2), qui ne connaisse des gens qui, par leurs actes ou leurs idées bizarres, nous étonnent et étonnent leur entourage; cependant ils ne sont pas fous, ils dirigent convenablement leurs affaires, remplissent avec précision et convenance des fonctions quelquefois diflSciles, défendent leurs idées avec une logique suffisante et paraissent, en un mot, élre comme tout le monde.
» On dit de ces gens : ce sont des toqués, des originaux, des exaltés, des fanatiques, ou quelque autre qualification analogue.
» Dans la société, qui serait impossible sans une tolérance réciproque, on en rit, on les évite ou on leur passe leurs bizarreries; mais il n'est pas toujours possible d'en rire, on en pleure quelquefois, et on ne peut pas toujours les éviter, car il est de ces excentricités qui sont préjudiciables non seulement à leurs auteurs, mais qui compromettent leurs familles ou sont de terribles dangers. »
Régis (3) donne, de son côté, une description des originaux et des excentriques qui complète parfaitement la note précédente, a Le défaut d'équilibre se traduit chez eux, dit l'auteur, par certaines particularités morbides désignées sous le nom de bizarreries et d'excentricités. Ce sont des anomalies isolées, des manies, comme les appelle le public, qui portent soit dans une habitude extérieure, dans la façon de se vêtir, de se coiffer, de marcher, d'écrire, de parler ; soit daos un geste bizarre, une locution, un tic, une grimace. Souvent aussi l'originalité se révèle par une
' (i) JOSEPH De Smeth, Les maladies et Us infirmités de l'esprit, (Ann. ue L'UiovERSiTi DE Bruxelles, 1882.)
(2) Azam, Les toqués. (Revue scientifique, 1891.)
(3) Régis, Guide pratique de médecine mentale. Pans, 189S*
ÉMOTIVITÉ ET INTELLECT!} ALITÉ MORBIDES. t^OS
tendance obsédante qui pousse le sujet dans une direction intellectuelle ou morale à l'exclusion de toute occupation pratique et utile ; par exemple h s'entourer d'oiseaux, de fleurs, de chats, à collectionner des objets insignifiants, à s'absorber dans des recherches, des calculs, des inventions ridicules. Ou bien ce sont des éraotivités singulières, des appréhensions ou des attractions invincibles pour tel ou tel animal ou tel objet. La prodigalité excessive, l'avarice sordide, l'exaltation religieuse et politique, l'érotisme, le mensonge spontané, l'esprit d'intrigue et de duplicité, la passion du jeu et de la boisson, l'hypocondrie et la misanthropie sont encore des tendances qui se retrouvent fréquemment chez ces individus que le public désigne sous le nom de maniaques, d'excentriques, de toqués. »
Moreau de Tours (i) vient à son tour d'esquisser dans un curieux petit livre une revue plus particulière des excentriques contemporains. Co n'est, à première vue,que la chronique du jour, cueillie régulièrement et mise au point par un homme du métier. Au fond, rien n'est plus en mesure que ce défilé d'excentriques, de nous montrer de quelle manière le déséquilibre s'élabore progressivement et sous des allures insidieuses, au sein de nos sociétés modernes. Car ce sont déjà des déséquilibrés que ces voyageurs étranges, ces parieurs insensés, ces duellistes absurdes, ces membres de clubs aux règlements bizarres et incroyables. « Pour le monde, dit Moreau de Tours, l'excentrique est un individu d'un caractère original, sujet à des écarts. » (c Pour le médecin, ajoute l'auteur, l'excentrique est un dés4quilibré qui a le privilège de ne pas se faire enfermer. C'est un aliéné avec conscience, entraîné à des actes extravagants, sans que sa raison ellemême soit pour cela altérée, mais aussi sans que sa volonté ait souvent la force de l'empêcher d'agir. »
Du reste, ces excentriques placés, comme dit Cullere, sur les frontières de la folie, ont déjà presque une histoire et une bibliographie : Guislain les avait esquissés dans le Fou de la société ; Trélat les visait dans sa Folie lucide, et Moreau de Tours les comprenait dans ce qu'il dénommait « l'état mixte ».
Mais, Messieurs, il n'y a pas que ces toqués parmi les victimes de l'émotivité morbide; et tous les impressionnables ne sont pas marqués du sceau de la bizarrerie; il en est d'autres, et des plus nombreux.
L'émotivité morbide n'a nul besoin de se traduire par une de ces phobies éclatantes qui attirent l'attention et classent définitivement leur auteur. Elle peut se dépenser plus parcimonieusement, s'éparpiller sur une foule de choses, se traduire par ce qu'on pourrait nommer les faux pas de l'existence quotidienne. L'émotivité et l'impulsivité morbides n'aboutissent donc pas nécessairement à quelque action d'éclat qui impose
(1) Moreau de Tours, Les excentriques ou déséquilibrés du cerveau, Parii, 48d4.
594 DÉGÉNÉRÉS ET OÊSÉQCILIBHÉS.
le diagnostic. Ces tares n'en constituent pas moins les facteurs du déséquilibre de Texistence de ceux qui en sont porteurs. Au physique comme au moral, ces déséquilibrés superficiels sont à la merci des choses ambiantes. Leur organisation instable et mal pondérée répercute tout avec une note plus ou moins irritée et douloureuse. Et la répercussion est surtout visible dans les relations sociales, a On peut dire que toute la vie de celui qui est atteint d'émotivité morbide, écrit Féré(l], n*est qu'une longue série ininterrompue de banqueroutes morales : banqueroute de l'amour, banqueroute de l'amitié, banqueroute de l'amour-propre, auxquelles se joignent trop souvent la banqueroute de la fortune et la banqueroute de l'honneur. Son lot, c'est la misère physique, la misère intellectuelle, la misère morale aboutissant, dans bien des cas, à la haine et à la révolte impuissantes. Quant à son entourage, il a à supporter les conséquences de cette impuissance, et pour peu qu'il participe de sa tare, même à un faible degré, on assiste à la banqueroute collective. Non seulement rémotif, incapable d'une attention soutenue, devient souvent impropre à toute activité productive, mais plus son infirmité s'accentue, plus il a besoin de secours étrangers. Aussi sensible aux influences physiques qu'aux influences spéciales, il a besoin d'une hygiène spéciale. Son alimentation, ses vêtements, son logement ont besoin d'adaptations particulières; sa vie étant toujours pénible, il a sans cesse besoin d'en perfectionner, au moins d'en modifier les conditions. Le nombre sans cesse croissant de cette catégorie d'individus a une grande influence sur le développement du luxe sous toutes ses formes et de toutes les dépravations qui prennent un caractère public et tendent à se généraliser. »
Le rôle social de l'émotif a d'ailleurs des couleurs parfois moins sombres et d'ordinaire plus variées que celles du tableau, du reste très vrai, que nous trace Féré. Il n'y a pas que les banqueroutiers de toutes les banqueroutes qui entrent de droit dans l'armée des irréguliers de l'émotion. Nous retrouvons là une quantité de nos psychopathes, de nos variétés sociales décrites lors de l'étude des formes individuelles de la neurasthénie.
Et, d'une manière synthétique, l'émotivité morbide se traduit par le déséquilibre de nos trois grandes fonctions. La vie nutritive est atteinte par l'émotivité morbide au même titre que toutes les autres. I^es excès de table, l'intempérance ont souvent là leur origine.
La vie sexuelle est, à son tour, un terrain plus favorable encore à l'émotivité morbide. Et les émotifs ne sont pas exclusivement ces aberrés génitaux dont la revue nous a pris toute une séance. La sexualité morbide s'affirme de mille façons, avons-nous déjà dit. Au point de vue social, ce sont des émotifs, des morbides, ceux dont les appétits sans cesse inassouvis
(!) Féré, La pathologie deji émotions. Paris, 1892.
dominent l'existence, ceux qui résument tous leurs désirs et toutes leurs croyances dans le credo de leur passion. Émotifs tous ceux que cette passion rive à des êtres que leur cœur repousse et que leur raison condamne. Morbides aussi les Werther de la vingtième année, qui meurent de n'être point aimés au gré de leur imagination exaltée. Morbites enfin tous ceux qui, vis-à-vis de l'amour, perdent momentanément ou chroniquement la vue claire et nette des choses.
La vie politique nous ofire également ses émotifs. Lombroso et Lascbi (1) ont particulièrement mis en relief le rôle prépondérant des impressionnables dans les grandes perturbations sociales. Hais à côté de ces réformateurs dont l'histoire souvent glorifie les noms, il existe toute une catégorie d'agitateurs ou d'agités moins en vue. Il y a d'abord la série de ces excentriques, imitateurs des bizarreries d'autrui, dont la volonté astbénisée subit l'influence du moment. « Transportez, dit Moreau de Tours (2), ces imitateurs à une période de bouleversement politique et social, et sous la même influence, pour les mêmes causes, les paisibles excentriques que nous venons de voir vont se déchaîner, se transformer en bêtes fauves, ne respirant que le sang et le massacre. Ce sont ces nerveux qui, instinctivement, suivent l'exemple qui leur est donné. » Ils forment la masse de ces foules criminelles que Tarde nous laisse entrevoir comme dans une épopée du crime. Mais en tête de ces impulsifs automatiques se trouvent ce qu'on pourrait appeler les spontanés de l'impulsion, les meneurs. Ceux-là sont les exaltés de l'idée, ceux dont le système a pris Tintensitéde Tobsession. Ils marchent dans la foule, le regard fixé comme sur une vision qui fuit devant eux, les entraînant et les fascinant. Ils forment la pléiade des révolutionnaires chroniques, des mécontents à perpétuité, des opposants quand même. Ces émotifs sont les violents de la plume et du langage, les hommes delà première impression, de la première émotion qu'ils décorent du nom de première idée. Ce sont ceux-là surtout qui motivent leurs instincts à l'aide de leur intelligence. Ils sont, aux heures de trouble et d'agitation, en tête des manifestants et des exaltés, et leur impulsivité les entraîne dans la tourmente comme malgré eux. Et parfois ils se retrouvent en pleine mêlée, sans trop savoir comment ils y sont parvenus. Du reste, on ne les rencontre point exclusivement dans la rue ou aux abords des tribunes improvisées et des salles do meeting houleuses. Ils s'agitent ailleurs que dans les clubs aux noms bizarres et aux appellations farouches. Les émotifs politiques siègent fréquemment dans nos assemblées législatives. Ce sont les instables de la discussion, les perpétuels agités, ceux qui se démènent sans cesse, interrompant comme par une invincible nécessité.
(4) Lombroso & Lascui, Le crime politique et les révolutions. Paris, 1892.
(2) Moreau de Tours, Les excentriques ou diséquilibrés du cerveau. Paris, 1894.
L'art nous offre également ses victimes de Tëmotivité. Ces déséquilibrés ne prennent de la vie d'artiste que le côté irrégulier et indépendant. Us ont avant tout un atelier, des modèles et des ambitions; et si Tidée leur vient parfois, comme un éclair d'intuition, la volonté ne répond jamais à l'appel. Souvent la vision géniale qui les a hantés un moment accentue encore leur déséquilibre : elle semble motiver des récriminations dont est seule responsable leur instabilité et leur asthénie; elle leur permet avec une apparence de raison de se poser en incompris ou en persécutés. Ils restent ainsi inconscients de leur impuissance et attribuent à des manœuvres jalouses et haineuses leur perpétuelle médiocrité; ils tombent dans la misanthropie et le déclassement.
La vie littéraire, tout comme la vie artistique, semble battre le rappel des émotifs. La gloriole des lettres attire ces impressionnables. Us y trouvent Texcitant recherché et indispensable. Us vont à Témotion sous toutes ses formes par un invincible besoin d'impressions nouvelles, pour calmer une obsession naissante ou renforcer une nervosité qui faiblit. Leur production laisse transparaître leur déséquilibrement. Les uns sont obsédés de la forme pour la forme; les autres ont le culte du mot bizarre ou du mot vieilli ; il en est qui n'extériorisent simplement que le désarroi d'un cerveau hanté d'une manière instable par les idées les plus disparates.
La vie scientifique, par la lenteur de ses élaborations, la ténacité et la pondération qu'elle nécessite, le contrôle qu'elle autorise, les qualités d'attention et d'étude préalable qu'elle réclame, se trouve d'ordinaire en dehors des atteintes de l'émotivité morbide. Elle s'y fait cependant parfois quelque peu senlir dans la hâte des déductions et l'empressement des conclusions précipitées. Elle crée au milieu des savants de bon aloi la catégorie bruyante des hommes à l'idée quotidienne et des inventeurs d'un jour. Mais la vraie science remet rapidement les choses au point. Elle s'amende elle-même et la dépense intellectuelle qu'elle entraine ne laisse rien aux diffusions instables de l'émotion.
Nous arrivons de cette façon à la notion ultime du déséquilibrement, c'est-à-dire au déséquilibre émotif ou intellectuel superficiels; nous aboutissons à ce qu'on pourrait nommer les déséquilibrés brillants. Régis les dépeint dans les termes que voici : €< Ces déséquilibrés sont des êtres complexes, hétérogènes, formés d'éléments disproportionnés, de qualités et de défauts contradictoires, aussi bien doués par certains côtés qu'ils sont insuflBsants par d'autres. Dans l'ordre intellectuel, ils possèdent quelquefois à un très haut degré les facultés d'imagination, d'invention et d'expression, c'est-à-dire les dons de la parole, des arts, de la poésie; dans l'ordre moral, une émotivité ou plutôt une sensibilité singulière. Ce qui leur manque d'une façon plus ou moins complète, c'est le jugement, la rectitude d'esprit, le sens moral et surtout la continuité, la logique, l'unité de direction dans les productions intellectuelles et les actes de la vie.
ÉHOTIVITÉ ET INTELLBGTLALITÉ MORBIDES. 507
)) Il en résulte qu'en dépit de leurs qualités souvent supérieures, ces individus sont incapables de se conduire d'une façon raisonnable, de poursuivre régulièrement l'exercice d'une profession qui semble bien audessous de leurs capacités, de surveiller leurs intérêts et ceux de leur femiire, de faire prospérer leurs affaires, de diriger l'éducation de leurs enfants : si bien que leur existence, sans cesse recommencée, n'est pour ainsi dire qu'une longue contradiction entre Tapparente richesse des moyens et la pauvreté des résultats. Ce sont des utopistes, des théoriciens, qui s'éprennent des plus belles choses et ne font rien. »
Et voilà. Messieurs, que se pose tout naturellement une question fort en vogue à l'heure qu'il est : les relations du génie et de la folie. Depuis Horeau de Tours, en effet, on fait volontiers du génie comme un grandiose accès de déséquilibrement. L'étrangeté des combinaisons géniales rappelle par certains côtés la bizarrerie des productions déséquilibrées. Il y a en outre comme une analogie de mécanisme qui se manifeste dans l'explosion et l'intensité de quelques manifestations supérieures. La biographie des hommes de génie a renforcé l'argumentation en les montrant fréquemment atteints de tares nerveuses, d'étrangetés ou de bizarreries.
Hirt (1) a résumé comme suit les raisons invoquées par les partisans du génie lié à la dégénérescence : « Les arguments, dit-il, sur lesquels on se fonde pour considérer comme développement maladif toute activité intellectuelle éminente, géniale, bien supérieure à la « saine moyenne », sont surtout les suivants :
» 1° La rareté relative de la transmission du génie et du grand talent à travers plusieurs générations ;
» 2* La présence fréquente des signes de dégénérescence chez des hommes de génie;
» 3** La présence chez des hommes de génie de formes abortives de névroses et de maladies mentales complètes ;
» 4» L'apparition fréquente d'accès de génie dans les cas de folie complète et partielle (mattoîdes) comme conséquence directe de la maladie mentale. »
L'auteur, avec un grand sens critique, examine la valeur de ces différents arguments. Nous ne pouvons que renvoyer à cette discussion complète et souvent très judicieuse.
A notre avis, toute définition un peu claire et précise du génie devrait précéder l'examen du problème. Le génie n'est pas un accès d'intuition momentanée. Il ne peut, d'autre part, se caractériser par l'étrangeté de Tidée ou l'inédit de Pacte; le succès est loin d'être la pierre de touche du génie. Les hommes de génie ne sont pas tous ceux qu'on décore de ce nom. Le génie n'a pas le droit d'être inutile, erroné, ou nuisible; les apôtres.
(i) HiRT, La physiologie de l'art. Paris, 4892.
les guerriers, les artistes de Tintrigue et de la politique sont rarement des génies. Cette faculté maîtresse exige deux qualités essentielles : la durée dans Taction et la vérité dans la conception.
Et nous oserions presque dire, contrairement à l'opinion traditionnelle, que le génie est avant tout durable, régulier et méthodique.
Le génie est vrai dans ses conceptions surtout, et ceci réclame quelque explication. La vérité d*une conception réside dans le degré de réalité des choses qu'elle synthétise et résume. Elle est Tapanage des systèmes qui traduisent la nature en s'inspirant de la subordination et de l'enchaînement des phénomènes. Tout ce qui sort de la réalité et vit d'une vie factice n'est ni vrai, ni supérieur, ni durable. L'œuvre géniale se marque donc avant tout du sceau de la vérité.
Le génie s'inspire des faits et reste pour ainsi dire les yeux fixés sur eux. Il découvre des rapports nouveaux, mais authentiques, entre les choses.
Dans les arts comme dans les sciences, les génies sont ceux qui nous ouvrent les yeux sur ce qui existe et sur ce qui passerait inaperçu sans leur clairvoyance. Le génie ou reflète les choses dans une forme plus saisissante ou plus délicate, ou pénètre les relations de ces choses entre elles pour les traduire en loi. Quiconque découvre une nouvelle méthode, une vérité nouvelle, fait un acte plus ou moins génial. Et le génie se constitue d'une série d'actes de ce genre.
Nous avons déjà abouli à des conclusions analogues. Messieurs, à propos de l'imagination et de l'équilibre. Rappelez-vous ce que nous avons dit en ces circonstances ; et le rappel de nos déductions d'alors vous permettra de résoudre avec quelque clarté les rapports du génie et de la dégénérescence.
Le génie est l'équilibre par excellence, il traduit les impressions ambiantes sans troubler les rapports des réalités par une désorganisation préétablie.
Entre la nature et l'intellect ne s'interpose aucune de ces causes de perturbations émotives qui vicient les relations du monde et de l'esprit. Entre l'écorce et la périphérie, il n'y a pas de ces commutateurs déréglés qui dévient les courants et détruisent les associations extérieures. L'équilibre génial est la synthèse des équilibres. Il réclame l'équilibre préalablement périphérique, et Hirt l'a démontré admirablement en ce qui concerne l'art de la peinture. Il réclame plus particulièrement l'équilibre émotionnel chez le poète et l'équilibre intellectuel chez le savant. Mais il exclut le déséquilibre sous n'importe laquelle de ses formes.
Le déséquilibré associe mal, démesurément et irrégulièrement. Il interpose entre son intelligence et les faits toutes les tares qui le caraetérisent. Les voies sont barrées aux réalités dans leur ascension et leur association vers les régions frontales en une synthèse à la fois vraie et durable. Et si
parfois quelque sentier semble rester libre, ce qui en sort manque de largeur et de force. L'idée d'aujourd'hui est du reste sans lendemain et rinstabilité mentale ne met à son service qu'un intellect dépourvu des qualités nécessaires aux œuvres de longue haleine.
Le génie vrai n'a donc rien à voir avec Témotivilé et rintellectualité morbides. Il en est la réfutation définitive. Et cette conception du génie renforce encore notre démonstration d'un équilibre affectif, émotionnel, comme condition indispensable de l'équilibre de l'idéation. Il démontre la dépendance de l'intellect vis-à-vis du sentiment et de l'instinct, la subordination du conscient à l'inconscient, de l'écorce aux centres sousjacents.
Il traduit, comme toute manifestation normale, l'unisson de l'être et du milieu. C'est un cas particulier et supérieur de la grande loi générale de l'adaptation des choses entre elles. Car, comme le disait très judicieusement Warner (1) tout récemment encore, « la fonction intellectuelle normale est en parfaite harmonie avec les conditions ambiantes, tout simplement parce qu'elle est sous la dépendance de ces conditions mêmes et qu'elle est en réalité créée par elles ».
Nous en avons fini, Messieurs, avec les stigmates sociologiques de nos émotifs. Il nous reste, pour suivre le programme habituel, à vous parler des caractères génériques de la dégénérescence, c'est-à-dire de l'impulsivité et de l'hérédité.
L'impulsivité ne peut nous arrêter : elle est à chaque ligne de cette étude. Tous nos émotifs sont ou des impulsifs ou des candidats à l'impulsion. Chez eux, la réaction suit toujours de près l'action. Ils appartiennent à ta seconde catégorie des impulsifs, à ceux dont l'impulsion traduit l'hyperesthésie des centres réceptifs, l'hypertension des centres moteurs et l'asthénie des centres interférents ou inhibiteurs. Mais l'hérédité nécessite quelques considérations plus développées. L'émotif est fréquemment un héréditaire, et nous l'avons vu, en ce qui concerne les névroses dont son émotivité peut n'être qu'une forme larvée, hériter des névrosés et de leurs (roubles. Mais certaines écoles distinguent nettement les névroses des manifestations de l'impulsivité, de l'émotivité et de rintellectualité morbides. Nous avons à diverses reprises insisté sur ces distinctions. Pour ces écoles, l'hérédité intervient alors sans l'intermédiaire de l'épilepsie, de l'hystérie, de la neurasthénie, mais d'une manière directe, en créant la prédisposition sans cesse active aux différents syndromes de la dégénérescence. L'hérédité ainsi comprise est celle qui domine dans la conception du groupe des héréditaires dégénérés ; elle n'abandonne jamais ses droits, et même dans la folie, elle affirme son existence, son influence toute particulière. Tout cela vous a été dit dès le
(i) Warner, De rintetlectualilé morMde, (The Journ. of ment, science, 1893.)
début de nos conférences et nous croyons inutile d'y revenir. Mais il est une autre façon d'envisager l'hérédité. Nous venons d'arriver à ce que nous avons appelé les limites de l'émotivité morbide. Nous avons trouvé aux frontières de notre groupe des dégénérés, des individus dont le déséquilibre était à peine marqué. Sont-ils déjà marqués, ceux-là, du sceau de l'hérédité?
Les observations seules peuvent trancher la question. Nous croyons que le déséquilibre porté à cette limite extrême peut s'acquérir, comme peuvent s'acquérir les formes les plus superticielles des névroses asthéniques et de la neurasthénie en particulier. Nous aurons à vous exposer dans quelques instants comment naît le déséquilibre, tout comme nous vous avons indiqué de quelle manière s'acquiert parfois la neurasthénie. Cette démonstration d'aujourd'hui complétera l'autre. Hais au préalable, pour en finir avec l'hérédité, une dernière question : Ces déséquilibres, à peiue marqués et qui semblent acquis, peuvent-ils se transmettre et leur porteur faire souche d'héréditaires? La réponse à cette question est dictée par les faits. Dans un grand nombre de phobiques, d'émotifs et d'impulsifs, on ne retrouve qu'un trouble à peine marqué chez l'ascendant, une habitude drôle, un tic, une bizarrerie. Le père d'un des impulsifs les plus curieux de Magnan n'avait d'autre particularité anormale que celle de s'essuyer avec une peau de lapin. On constate fréquemment l'existence exclusive d'un penchant exagéré vers la boisson, les femmes ou le jeu. Le déséquilibre ancestral ne se traduit parfois que par une sécheresse du cœur et des sens, par l'avarice ou la prodigalité. Et cependant l'innuence héréditaire est indiscutable. Nous avons pu en acquérir la conviction par des observations personnelles suffisamment nombreuses. Fréquemment nous avons retrouvé dans le fils l'aggravation manifeste, éclatante d'un déséquilibre ancestral à peine perceptible. Chez l'ascendant, tout un cortège de qualités semblait masquer la tare; elle apparaissait indéniable dans le fils privé des éléments pondérateurs paternels. Il n'y a pas que les propos des enfants terribles qui, dans les fils et les filles, trahissent père et mère. Le détail peut être accessoire, insignifiant, sa valeur absolue n'en est ni moins sûre ni moins caractéristique. Mingazzini (1) et Bériilon (3) viennent d'insister sur la signification d'habitudes et de coutumes que leur banalité ou leur généralité semblait devoir indéfiniment soustraire au domaine dégénératif. « Plus nous irons, dit Piogcr (3), dans un sens à peu près analogue, plus ces faits frapperont les esprits; plus nous comprendrons l'importance révélatrice d'un de ces petits riens que nous nous contentons encore de qualifier négligemment de tic, d'originalité, de bizar-
(i) Mingazzini, Sur la manie de collectionner. (Riv. di frencatria, vol. XIX.)
(2) BÉRiLLON, Vonychophagie. (Revue de l'hypnotisme, juillet 1893.)
(3) Pioger, La me et la pensée, Paris, 1893.
ÉMOTIVITË ET INTELLBGTUALITÉ MORBIDES. 601
rerîe de caractère, de manie. » L'intellect et rémotivité morbides du descendant sont donc autant de signes irrécusables des faiblesses et des lacunes de l'intellect et du sentiment de Tancétre.
Mais de quelle façon s'acquièrent donc ces tares intellectuelles et émotionnelles? Quelles sont les origines de l'émotivité morbide?
Cette question, pour être étudiée à fond, devrait être précédée d'une classification des émotions, d'un exposé de leurs origines et de leur évolution.
La classification des émotions a préoccupé un grand nombre de philosophes. Bain résume, dans un appendice, les systèmes de Reid, Dugald- Stewart, Hamilton, Kant, Herbart, Wundt et d'autres.
Ces classifications s'inspirent de vues psychologiques et définissent des mots bien plus qu'elles ne traduisent des réalités biologiques. Bain (1), plus physiologiste, s'efforce au début de distinguer les sensations, qu'il regarde comme simples et premières, et les émotions, qu'il qualifie de secondaires et de composées. Il indique assez nettement la nécessité d'appliquer aux sentiments les lois de l'association des sensations; mais il s'éloigne de ces principes physiologiques dans la répartition des émotions. Il considère onze formes principales do l'émotion : l'amour, la colère, la crainte, la propriété, le pouvoir, l'orgueil, la vanité, la charité personnelle, la science, la beauté, le sentiment moral.
Spencer (2) a, le premier, dans son œuvre véritablement géniale, tenté d'expliquer la genèse de Témotion par les théories de l'évolution. Il retrace le programme d'une étude de l'émotion, basée sur les données essentielles de la biologie.
L'émotion, selon Spencer, devrait d'abord s'étudiera travers les différents degrés de l'échelle animale. 11 serait nécessaire d'observer quelles sont celles qui paraissent le plus tôt unies à l'organisation la plus inférieure, à l'intelligence la moins développée ; il faudrait ensuite examiner dans quel ordre naissent les émotions à mesure que l'organisation devient plus riche, et enfin comment elles se lient aux différentes conditions de l'existence.
Cependant le grand philosophe anglais nous semble avoir abandonné ce programme dans la subdivision en quatre classes qu'il préconise. Il paraît confondre le mode selon lequel les émotions parviennent à la conscience avec leurs caractères distinctifs et spécifiques. Il fait du plaisir et de la douleur en général les éléments essentiels de sa première classe. Il passe ensuite des émotions les plus générales aux émotions spécialisées, sans tenir compte de leur origine évolutive. Il termine par les émotions les plus hautes, celles qui ont pour objet la justice, qui nous semblent plus près du domaine de l'idéation que du domaine de l'émotivité.
(i) Bain, Les émotions et la volonté. Paris, i885. (2) Spencer, Principes de psychologie. Paris, 1875.
Nous avons déjà dil en divers endroits comment nous comprenions rémotion, son origine, ses subdivisions, son importance, son mécanisme, voire même sa localisation. Nous rappelions encore ces caractères au début de cet entretien.
Une classification de Témotion ainsi définie devrait rechercher les états émotifs liés directement aux satisfactions des trois ordres de besoins qui régissent Factivité individuelle et sociale. Puis il serait nécessaire de placer dans un second groupe les émotions composées, qu'on opposerait aux précédentes, les émotions simples. Les émotions composées résulteraient d'une association, dans des degrés déterminés et variables, de chacune des émotions simples. On créerait ainsi, tant dans les émotions simples que dans les émotions composées, une sériation qui les disposerait d'après Tordre des nécessités qu'elles résument ou traduisent.
Nous ne pouvons qu'indiquer ces vues pour rapprocher l'étiologie de l'émotivité morbide des causes de la dégénérescence telles que nous les avons exposées dans notre tableau général ainsi que dans l'analyse des causes de la neurasthénie par laquelle nous terminions l'étude de cette névrose.
C'est, en somme, le même cadre , mais il faut l'étendre au delà des causes de la neurasthénie, car l'émotivité et l'intellectualité morbides semblent à la fois plus vastes et plus subtiles dans leurs formes que la névrose dûment caractérisée.
Aux considérations développées lors de la neurasthénie, il est nécessaire de joindre l'étude des causes individuelles et des causes générales de l'émotivité morbide.
Les conditions individuelles de l'émotivité morbide tiennent tout d'abord à ce qu'on pourrait nommer le coefficient de la résistance de l'individu vis-à-vis des perturbations émotives. Ce coefficient est une notion complexe. Il n'a rien à voir avec la formule psychique ou intellectuelle, ou tout au moins il est loin d'être compris entièrement dans la somme des attributs qui résument l'intellect. Bien des facteurs importants de ce coefficient peuvent être des causes d'infériorité psychique. Tout en constituant des résistances à l'émotivité, ils réalisent parfois des causes d'infériorité sociale. Ce coefficient individuel se synthétiserait en grande partie par une large interprétation du caractère.
A côté du caractère, il y aurait à considérer dans l'individu la solidarité primordiale de ses divers équilibres. Car les désordres de l'un d'eux peuvent avoir raison des autres, alors que ces autres étaient à l'origine pourvus d'une somme suffisante de résistance.
L'émotivité peut naître en effet de troubles périphériques prolongés et intenses, comme elle débute parfois par des désordres du sentiment ou de l'intelligence.
La nutrition et ses divers modes interviennent ensuite dans la réalisation
ÉHOTiVITÉ ET INTELLBCTUÀLITÉ MORBIDES. 603
de rémotivité individuelle. Les centres nerveux sont, ainsi que nous le verrons, régulièrement soumis à des déséquilibres nutritifs. Le déséquilibre fonctionnel chronique peut succéder au déséquilibre aigu passager. Un système nerveux se réparant incomplètement pendant un certain temps, réalise une cause d'émotivité morbide.
Le tempérament constitue un facteur essentiel dans la genèse de Témotivité morbide. Les arthritiques, les goutteux, les rhumatisants, tiraillés par des maladies intermittentes, à la merci des moindres perturbations atmosphériques, arrivent facilement à Timpressionnabilité maladive, début dp rémotivité morbide. Ces rapports du tempérament et de Témotivité ont d'ailleurs été déjà mis en relief dans Fétude des relations de la diathèse et de la névropathie.
Nous avons, en un grand nombre d'endroits, développé les liens de parenté de la famille névropathique et de la famille diatbésique.
L'affaiblissement, la maladie peuvent créer de toutes pièces rémotivité morbide, comme ils peuvent faire ce qu'on appelle un héréditaire héritier de lui-même.
Les traumatismes, et particulièrement les traumatismes crâniens, engendrent parfois des états émotifs. Dans celte classe des traumatisés rentrent les malades étudiés par Lasègue (1) et auxquels il a donné le nom de cérébraux, dénomination fréquemment répétée et appliquée à contre-sens des idées du maître français.
Le sexe joue un rôle dans Fétiologie morbide émotive. La femme est naturellement plus portée que l'homme aux sentiments outrés; elle se trouve à la merci, du reste, d'une organisation où sont accumulées les conditions d'épuisement et d'irritabilité qui créent si facilement rémotivité : c< la menstruation, la grossesse, les couches, la lactation, la ménopause, qu'elle arrive rarement à doubler sans encombre, dit Cullere (3). S'affranchit-elle par le célibat de quelques-unes de ces opportunités morbides, ce n'est que pour subir les détestables influences morales qu'exerce cette condition sur l'ensemble du système nerveux. » Depuis Guislain (3), les relations entre les lésions de l'utérus et certains états émotifs sont souvent signalées. Berthier (4), dans un livre peu cité, mais remarquablement documenté, a mis en lumière les rapports de la menstruation avec les maladies nerveuses et mentales. Dernièrement on faisait même de toute période menstruelle un accès d'émotivité superficielle.
L'âge influence les conditions de l'émotivité. L'émotion est restreinte ou nulle chez l'enfant; elle se développe avec la poussée sentimentale
(1) LAsftGUE, Études médicales. Paris, i884. (S) Cullere, Nervosisme et néorose. Paris, 4887 .
(3) Guislain, Phrénopathies. 1838.
(4) BERTHiEa, Des névroses menstruelles, Paris, 1874.
de la puberté; elle s'exalte aux résistances, aux excitations de Texist^ice; elle s'affaiblit avec la satiété, l'apaisement des fonctions et l'atrophie organique.
La profession constitue un agent important de Témotivité; il en est même qui la réclament d'une manière impérieuse. Les arts, la littérature, la tribune nécessitent un appel continu à l'émotion. D'autres formes de l'activité, comme les spéculations ou la politique, la font naître et la subissent tout aussi régulièrement.
Les conditions de la vie de chacun de nous sont des sources d'émotions. Les malheurs qui nous frappent minent lentement notre résistance individuelle. Cette résistance, même chez les plus forts, n'est pas illimitée, et l'on a vu les plus solidement trempés tomber vaincus dans la lutte contre une adversité persistante et implacable.
Il n'y a pas jusqu'aux conditions climatériques qui, par degré, n'arrivent à réaliser les débuts de l'émotivité morbide. Le milieu physique joue très probablement un rôle considérable dans l'état de tension de nos centres et de nos nerfs. Nous emmagasinons les excitations par toute la surface de notre corps, et cette répercussion continue et inconsciente de la périphérie vers les différents territoires de l'axe encéphalo-médullaire est une des conditions de leur activité. Les cas de sommeil par suppression des sensibilités générales et spéciales prouvent manifestement l'intervention des impressions périphériques dans l'activité de nos appareils centraux. Mais le milieu interne peut particulièrement intervenir dans la genèse de l'émotivité. Nous avons, à plusieurs reprises, insisté sur l'espèce de tension nerveuse que Télaboration viscérale fonctionnelle entretient dans l'axe cérébro-spinal et particulièrement dans les ganglions de la base.
L'intervention des sensations internes dans la genèse des émotions vient d'être mise admirablement en relief par H. P. Sollier (1). Il ressort des expériences de H. Sollier que l'idée est incapable d'engendrer l'émotion, lorsqu'au préalable, par suggestion, la perception des sensations internes a été abolie. Il semblerait donc que l'asthénie des centres émotifs provient directement d'une interruption des perceptions internes. Ces perceptions seraient, par conséquent, les conditions indispensables du fonctionnement des centres émotifs. Et il n'y a pas que les élaborations viscérales régulières qui doivent entrer en ligne de compte dans la genèse de l'émotivité normale et morbide. H. le professeur Heger enseigne que, dans les multiples points de départ que nos organes peuvent offrir aux perturbations fonctionnelles, il y a lieu de tenir compte de facteurs essentiels.
Ces facteurs sont relatifs à la longue évolution morphologique de l'appareil en cause. Nos organes essentiels nous viennent souvent de loin. Ils
(i) P. SoLUER, Recherches sur les rapports de Vémotian et de la sensUnlité. (Revi'b PHILOSOPHIQUE, mars 1894.)
subissent, au cours des premiers temps de noire vie embryonnaire, des transformations successives, et le nombre et l'importance de ces transformations créent déjà entre nos viscères comme une hiérarchie par ordre d'ancienneté et de lignée ancestrale.
Hais ces mutations, tout en nous renseignant l'importance et l'origine éloignée de la fonction, constituent autant de sources de perturbations. Plus les métamorphoses sont nombreuses, plus il y a lieu de redouter les anomalies et les malformations. Et ces facteurs pourraient bien intervenir pour expliquer non seulement l'origine parfois viscérale de certains états émotifs, mais encore pour élucider des mécanismes morbides et particulièrement l'innuence considérable de nos fonctions les plus anciennes et les plus indispensables: la nutrition et la reproduction.
Toutefois, il ne faut pas plus ici qu'ailleurs limiter les réactions aux seuls facteurs individuels. Le milieu social joue un rôle essentiel dans notre évolution. Nous avons insisté jadis, lors de l'exposé des facteurs de la régression, sur l'influence multiple des causes sociologiques. Il y aurait lieu de reprendre cette étude au point de vue tout spécial de la genèse de rémotivité morbide.
Nous avons déjà rappelé le tableau tracé par Maudsley d'une manière magistrale dans son étude des causes de la folie. Ces chapitres du grand aliéniste anglais sont empreints d'une haute philosophie et ils s'imposent à la lecture de tous ceux qui ont le souci de leur santé morale.
Nous ne tenterons pas de suppléer par un résumé pâle et sans relief aux études vivantes et pittoresques de Maudsley.
Quani aux données particulières que nous aurions à vous signaler, elles visent spécialement cette évolution du besoin fréquemment signalée. L'évolution du besoin crée les habitudes, facteurs importants de la vie individuelle et collective. Elle élabore dans les centres des tensions qui poussent à l'extériorisation, à l'action. Elle est ainsi à l'origine de l'activité, elle engendre les satisfactions comme elle crée les compétitions, les ambitions insatiables et prépare les déceptions et les dépressions finales.
Et tout cela d'après un mécanisme bien simple et toujours le même. L'excitation qui, répétée et démesurée, aboutit à l'épuisement; la dépression qui symbolise l'épuisement momentané, la fatigue d'un moment; les dépressions successives engendrant un épuisement chronique qui est l'essence même des névropathies. Ce sont les épuisements non suivis de réparations qui créent l'émotivité comme ils sont à l'origine de la fatigue, ainsi que des divers déséquilibres. Et c'est à l'aide de ce mécanisme que l'activité non pondérée détermine la dépression, condition essentielle de l'émotivité morbide. On a dit qu'une dépression était au fond de toutes les manifestations de la folie. Elle est au début de l'émotivité morbide sous toutes ses formes ; elle préside d'une manière indéniable aux impulsions elles-mêmes.
606 DÊGÉÏIÉRÉS ET DÉSÊOCILIBRÉS.
Maïs moins prononcée, superficielle et întennittente, fa dépression virtuelle est à Torigine des a élats d'âme » que décrivail si magistralement il y a quelques jours le professeur Landouzy (1). Car a dans la lutte pour la vie, dit Landouzy, ne deviennent vraiment découragés, déséquilibrés et surmenés que ceux-là seuls qui sont décourageables, déséquilibrables et surmenables ».
Pour quelques-uns de ceux-là, tombés sous les coups de l'adversité, combien n'y en a-t-il pas vers qui nous reportons les yeux avec une constante et pieuse émotion, et qui savent sous le choc des plus poignantes et des plus imméritées déceptions rester l'âme haute et sereine, l'esprit ferme et lucide, l'intelligence sans cesse active et comme retrempée par le malheur lui-même !
C'est qu'en effet, Messieurs, la dépression facile et sans réaction tient de près ou de loin déjà à l'hérédité et à la prédisposition. Quelles que soient la fragilité et l'instabilité de ces tendances, leur origine remonte souvent au delà de l'individu qui en est porteur. Toutefois, hâtons-nous de dire qu'il s'agit dès lors d'une prédisposition atténuée, dont nulle formule ne peut préciser les caractères et l'intensité; qu'il faut enfin l'envisager comme virtuelle et intimement subordonnée aux circonstances. Et nous voici de nouveau, par cette dernière considération, aux prises avec l'éternel problème de la prépondérance du milieu et de l'organisme. Pas plus ici qu'ailleurs, il n'est susceptible de solutions générales. Nous ne rééditerons pas, d'autre part, ce que nous avons dit précédemment à son sujet. Ce problème, c'est celui de la vie elle-même, répéterons-nous à nouveau, et la vie ne souffre point de dissociation et ne pennet pas de distraire l'oi^nisme du milieu dans lequel il évolue.
Mais pour avoir ramené à ses éléments ultimes et derniers la question des origines de l'émotivité morbide qui forme le fond des déséquilibrements émotionnels et intellectuels, notre tâche n'est pas terminée. Il nous reste, ainsi que nous l'avons fréquemment pratiqué en d'autres circonstances, à pénétrer plus avant le mécanisme de chacun de ces déséquilibrements. Nous devrions reprendre par le menu les diverses phobies et vous les montrer même dans leurs processus individuels, reliés originellement aux conditions générales de l'activité normale.
Le détail d'une pareille étude nous entraînerait trop loin. Nous avons, du reste, déjà pris soin, au cours de l'exposé des différentes phobies, de vous signaler de temps à autre leurs points de contact avec des formes analogues, inhérentes pour ainsi dire à l'état normal. Ces phobies ne sont souvent que l'exagération d'une manifoslalion instinctive physiologique ; elles ne se distinguent d'ordinaire que par leur durée, leur intensité et l'absence, la pénurie ou la banalité de leurs motifs. Mais toutes, elles
(1) Lanoouzt, Leçon d'ouverture du cours de thérapeutique. Paris, I8di.
ÉHOTIVITÉ ET IIHTELLEGTUALITÉ MORBIDES. 607
ont leur source môme à l'origine de nos émotions normales. La peur des espaces, sous toutes ses formes, n'est qu'une des manifestations de l'instinct de conservation. Au début de la vie, les mécomptes de notre équilibre instable l'introduisent inconsciemment dans nos centres; elle s'y associe avec des réminiscences désagréables, avec des perceptions douloureuses d'abord, avec des appréhensions ensuite; elle disparaît au fur et à mesure que l'expérience nous donne confiance en nos organes ; mais elle peut rester implantée en^ nos cerveaux comme un vestige embryonnaire d'une évolution psychique entravée. Intense, elle se réveillera à tout propos; atténuée, virtuelle, elle réclamera le concours des circonstances pour régner en maîtresse et dominer la vie émotive tout entière. C'est ainsi que certaines peurs du vide n'ont débuté qu'après un événement terrifiant. C'est l'association du danger connu avec la sensation du vide qui engendre l'émotion morbide et domine l'individu. Gélineau (1) rapporte le cas d'un médecin qui fut pris d'agoraphobie partielle à la suite d'un événement oh il faillit se trouver précipité dans le vide. Bien des phobies relatives à l'eau, au feu, au sang, à la maladie, pourraient trouver là leur explication. L'exemple de Pierre le Grand est démonstratif à cet égard. Il ne serait pas difficile de multiplier les observations où la phobie, la tente peut-être, ne s'afiirma que sous l'empire des circonstances et par une véritable loi d'association.
Quant à celles qui, tout aussi instructives, seraient nées sans raison, il faudrait y voir l'indice d'une déséquilibration plus prononcée, puisqu'elles auraient leurs racines soit très loin, non seulement dans la vie individuelle, mais peut-être même dans l'évolution ancestrale.
Toutes ces phobies dériveraient de près ou de loin de la peur de la douleur, qui a pour fondement la peur de la mort, laquelle dérivant ellemême de l'instinct de conservation, forme de ce dernier une sorte de trait d'union entre toutes ces peurs morbides.
Quant aux autres phobies, leur mécanisme plus complexe serait à examiner individuellement. Et nous sommes convaincu que, de près ou de loin, et très souvent par des voies assez rapides, elles apparaîtraient comme dérivant du fonds instinctif qui domine notre existence. Leurs non-sens, leurs contradictions même sembleraient encore s'en déduire normalement. Une sorte de démonstration partielle de cette dernière allégation vient de nous être donnée par Nicoulau (2). Rien ne paraît, en effet, plus paradoxal que le suicide d'un thanatophobe. Et cependant rien n'est aussi fréquent que le sentiment qui l'explique. Ce sentiment, que Nicoulau désigne du nom d'appétence anxieuse, c'est celui qui nous prend tous à un moment donné quand une attente énervante nous a tenus long-
(J) GÉLmEAU, Despeiirs maladives, Paris, 1894.
(2) Nicoulau, Thanatophobie et suicide. (Ann. méd.-psychol., 1892.)
temps comme en haleine. Quelle que soit la solution, nolis désirons alors en finir, et la réalité, fût-elle même pénible et douloureuse, nous parait préférable à l'angoissante appréhension. Le thanatophobe se réfugie dans la mort pour en finir, lui aussi, avec cette continuelle anxiété, née de l'attente continue d'un événement qu'il redoute.
Même les phobies les plus superficielles, la peur des foules, des cohues, des réunions, naissent ainsi d'appréhensions plus ou moins motivées, de sensations avant la lettre, de rappels de choses éprouvées, avec une intensité qui leur donne le caractère de réelles perceptions.
Et c'est dans ces anomalies, ces perversions de la sensibilité émotionnelle que gît le déséquilibre.
Quant à rechercher plus profondément leurs origines organiques en dehors des origines générales de l'émotivité morbide, il n'y faut pas songer. La raison de ces impressionnabilités maladives, de ces associations vicieuses, de ces perversions de la sensibilité, nous échappe. Les unes peuvent tenir à des désordres viscéraux, périphériques, et les autres ne relèvent peut^tre que de causes fonctionnelles ou de perturbations nutritives. Les recherches contemporaines semblent plus particulièrement s'inspirer des idées émises par Bouchard dans le domaine de la pathologie générale. Cette préoccupation de Fauto-intoxication comme source des états névropathiques, nous l'avons déjà retrouvée lors de nos études du mécanisme des névroses; nous vous l'avons signalée au sujet de l'épilepsie, de l'hystérie et de la neurasthénie ; nous la rappelions dernièrement encore à propos des impulsions morbides ; nous 1 avons rencontrée, s'introduisant dans le domaine de la folie, et il est probable qu'elle prendra bientôt possession de la collectivité tout entière des aliénés et des déséquilibrés.
Nous aimons à croire que ces recherches ne seront pas stériles et qu'elles éclaireront la formule nutritive individuelle. Hais, quelles que soient leurs futures destinées, nous tenons à vous prévenir d'une chose : c'est que, pas plus qu'aucune autre solution unilatérale, elles ne vous apporteront des solutions complètes et fermées. Au delà d'elles-mêmes et de leurs données, la prédisposition, avec ses inconnues et ses facteurs, restera, défiant les explications faites d'un seul élément. Eût-on même, supposition presque ridicule, découvert les toxines de nos phobies, il resterait encore à nous dire les raisons de leur origine et le mécanisme de leur action.
Et, finalement, ce serait un problème du genre de tous ceux que nous avons débattus qui se poserait à nouveau. Nous aurions intégré la formule, intercalé dans la chaîne un chaînon nouveau; mais .le circuit subsisterait avec tous ses caractères.
Les mécanismes psychologiques dont nous nous sommes inquiété s'imposeraient quand même à notre attention. Ces mécanismes, qui resteraient
ÉMOTIVITÊ ET INTBLLEGTUALITÉ MORBIDES, «00
vrais alors qu'il faudrait les déplacer des centres où nous les avons localisés, ne seront nullement anéantis par les nouvelles découvertes biochimiques. Les futurs agents toxiques, fussent-ils autre chose que des conséquences ou des concomitances, n'enlèveraient à nos sériations régressives aucune de leurs significations, car leur vérité dépend avant tout de la réalité des faits qu'elles traduisent. Et ces faits qu'elles relient subsisteront dans leur systématisation et leur hiérarchie, malgré les explications nouvelles.
Notre formule de la personnalité humaine, dans sa double conception de l'organisme et du milieu, reste donc réelle et définitive. La vie nous apparaît toujours comme une réaction entre l'individu et le monde extérieur, quels que soient les termes de l'équation qu'elle réalise.
Dans une telle conception, l'individu ne perd rien de ses attributs, et les sériations individuelles relativement à la résistance, à la tendance évolutive ou involutive subsistent dans tous les cas. Et importance des causes ambiantes restera vraie de son côté, quoi qu'il advienne de la portée des nouveaux facteurs individuels.
Mais nous voici arrivés. Messieurs, au dernier terme de cette étude. Nous avons ramené la dégénérescence, dans ses formes initiales et superficielles, aux frontières de l'activité physiologique.
De même que nous trouvions jadis la vie normale aux confins des manifestations régressives, de même nous rencontrons aujourd'hui le mécanisme physiologique général au fond des divers mécanismes dégénératifs.
La dégénérescence nous est apparue comme réalisant dans la collectivité cette loi de régression née de l'étude des perturbations intellectuelles les plus élevées. Cette loi de régression, nous l'avons Vue nous expliquer nos sériations individuelles et, dans l'individu, régler l'évolution et la superposition des stigmates. Cette loi de régression, il faudrait la montrer active et réelle dans le monde des émotions comme dans le monde des idées. Nous tirerions de ces études de nouveaux renseignements. L'adaptation dont la régression marque les reculs nous apparaîtrait à nouveau comme le critérium définitif de l'évolution sous toutes ses formes. La stabilité que traduit l'adaptation pourrait nous fournir, de son côté, des sériations déjà entrevues lors de notre étude générale des équilibres. Tucke (1) vient de montrer, en effet, la régression caractérisant l'évolution de la folie, la stabilité des facultés se montrant d'autant plus précaire que ces facultés sont moins anciennes et d'origine plus récente dans révolution individuelle et radicale. Nous finirions par rendre à vos jugements des critériums solides, émanés des faits, au moment où les anciennes distinctions semblent s'effondrer et disparai tre.Et ce serait justice.
(i) TucxB, Les origines de la folie. (Ambr. Journ. of msANTV, 189S.)
temps comme en haleine. Quelle que soit la solution, noïis désirons alors en finir, et la réalité, fût-elle même pénible et douloureuse, nous parait préférable à l'angoissante appréhension. Le thanatophobe se réfugie dans la mort pour en finir, lui aussi, avec cette continuelle anxiété, née de l'attente continue d'un événement qu'il redoute.
Même les phobies les plus superficielles, la peur des foules, des cohues, des réunions, naissent ainsi d'appréhensions plus ou moins motiyées, de sensations avant la lettre, de rappels de choses éprouvées, avec une intensité qui leur donne le caractère de réelles perceptions.
Et c'est dans ces anomalies, ces perversions de la sensibilité tootionnelle que gît le déséquilibre.
Quant à rechercher plus profondément leurs origines oi^niques en dehors des origines générales de l'émotivité morbide, il n'y faut pas songer. La raison de ces impressionnabilités maladives, de ces assodations vicieuses, de ces perversions de la sensibilité, nous échappe. Les unes peuvent tenir à des désordres viscéraux, périphériques, et les autres ne relèvent peut-être que de causes fonctionnelles ou de perturbations nutritives. Les recherches contemporaines semblent plus particulièrement s'inspirer des idées émises par Bouchard dans le domaine de la pathologie générale. Cette préoccupation de Tauto-intoxication comme source des états névropathiques, nous l'avons déjà retrouvée lors de nos études du mécanisme des névroses; nous vous l'avons signalée au sujet de Tépilepsie, de l'hystérie et de la neurasthénie ; nous la rappelions dernièrement encore à propos des impulsions morbides; nous Tavons rencontrée, s'introduisant dans le domaine de la folie, et il est probable qu'eUe prendra bientôt possession de la collectivité tout entière des aliénés et des déséquilibrés.
Nous aimons à croire que ces recherches ne seront pas stériles et qu'elles éclaireront la formule nutritive individuelle. Mais, quelles que soient leurs futures destinées, nous tenons à vous prévenir d'une chose : c'est que, pas plus qu'aucune autre solution unilatérale, elles ne vous apporteront des solutions complètes et fermées. Au delà d'elles-mêmes et de leurs données, la prédisposition, avec ses inconnues et ses facteurs, restera, défiant les explications faites d'un seul élément. Eût-on même, supposition presque ridicule, découvert les toxines de nos phobies, il resterait encore à nous dire les raisons de leur origine et le mécanisme de leur action.
Et, finalement, ce serait un problème du genre de tous ceux que noQS avons débattus qui se poserait à nouveau. Nous aurions intégré la fo^ mule, intercalé dans la chaîne un chaînon nouveau; mais le circuit subsisterait avec tous ses caractères.
Les mécanismes psychologiques dont nous nous sommes inquiété s'imposeraient quand même à notre attention. Ces mécanismes, qui resteraient
ÉMOTIVITÊ BT llITBLLECTIIAUTt MORBIDBS, 9^
vrais alors qu^il (audnil les déplacer des centres où nous les ivons localisés, ne seront nullement anéantis par les nouvelles décou\*ertes bioctiimiques. Les futurs agents toxiques, fussent-ils autre chose que des con» s^uences ou des concomitances, n'enlèveraient à nos sériations régressives siucune de leurs significations, car leur vérité dépend avant tout de la rëalîté des faits qu'elles traduisent. Et ces faits qu'elles relient subsisteront dans leur systématisation et leur hiérarchie, malgré les explications nouvelles.
Notre formule de la personnalité humaine, dans sa double conception €]e l'organisme et du milieu, reste donc réelle et définitive. La vie nous apparaît toujours comme une réaction entre l'individu et le monde extérieur, quels que soient les termes de l'équation qu'elle réalise.
Dans une telle conception, Tindividu ne perd rien de ses attributs, et les sériations individuelles relativement à la résistanct*, ù la tendance évolutive ou involutive subsistent dans tous les cas. Et Timportance des causes ambiantes restera vraie de son côté, quoi qu'il advienne de la portée des nouveaux facteurs individuels.
Mais nous voici arrivés» Messieurs, au dernier terme de cette étude. Nous avons ramené la dégénérescence, dans ses formes initiales et superficielles, aux frontières de l'activité physiologique.
De même que nous trouvions jadis la vie normale aux confins des manifestations régressives, de même nous rencontrons aujourd'hui le mécanisme physiologique général au fond des divers mécanismes dégénératifs.
La dégénérescence nous est apparue comme réalisant dans la collectivité cette loi de régression née de l'étude des perturbations intellectuelles les plus élevées. Cette loi de régression, nous l'avons vue nous expliquer nos sériations individuelles et, dans l'individu, régler l'évolution et la superposition des stigmates. Cette loi de régression, il faudrait la montrer active et réelle dans le monde des émotions comme dans le monde des idées. Nous tirerions de ces études de nouveaux renseignements. L'adaptation dont la régression marque les reculs nous apparaîtrait à nouveau comme le critérium définitif de l'évolution sous toutes sc;s formes. La stabilité que traduit l'adaptation pourrait nous fournir, de son côté, des sériations déjà entrevues lors de notre étude générale des équilibres. Tucke(l) vient de montrer, en effet, la régression caractérisant l'évolution de la folie, la stabilité des facultés se montrant d'autant plus précaire que ces facultés sont moins anciennes et d'origine plus récente dans révolution individuelle et radicale. Nous finirions par rendre à vos jugements des critériums solides, émanés des faits, au moment où les anciennes distinctions semblent s'effondrer et disparaitre.Et ce serai t justice.
(1) Tixzi, La crigtna de la foUe. (Amb. Jorauf. of ciSAirrr, 1891)
OiO DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Car nous sentons bien que nous ne pouvons nous séparer aussi brusquement et qu'il nous reste quelque chose à vous dire. Nous venons de dépeupler un peu notre esprit de croyances dites consolatrices, encourageantes et stimulatrices. En place de tout ce qu'elle a fait disparaître de vos consciences, la science ne trouve-t-elle donc rien qui puisse remplacer l'appui moral des convictions ébranlées ou anéanties? La science, en révélant nos origines, éclaire nos destinées. Elle nous montre l'adaptation comme le terme définitif de l'équilibre. Elle nous indique notre voie. « Il est clair, dit Haudsley (1), que la grande affaire de la vie sera de s'adapter à son espèce. On ne peut s'empêcher de le faire dans les formes les plus grossières des sociétés primitives, et le contrôle de sa propre passion, sous la crainte des effets secondaires de la passion de son voisin, sert de base solide à une sorte de sentiment social primitif; mais dans les états supérieurs de l'organisme social, nos rapports comme éléments sociaux deviennent beaucoup plus complexes et plus spéciaux. Avoir de la sympathie pour son espèce et se bien conduire pour être heureux d'une manière directe ou indirecte, ce sont les conditions essentielles de l'existence et du développement de l'organisme social le plus complexe; et aucun mortel ne peut réussir à supprimer ces conditions. Laissez-le croire, comme il peut le faire, que le jeu de la vie humaine est une triste farce, que lui et ses compagnons de travail ne sont guère supérieurs à des brutes et que, comme les brutes, il mourra bientôt pour toujours; tout cela, en résumé, n'est qu'une vanité et une affliction de l'esprit. La misanthropie n'est habituellement qu'une folie en voie de développement. C'est pour cela que l'humeur qui possède toujours un fonds de sympathie est une qualité plus salutaire et plus élevée que le cynisme qui est toujours inspiré par le mépris. Si un individu oublie de se mettre en rapport sympathique conscient ou inconscient avec la nature humaine environnante, il est sur la route, bien qu'il puisse ne pas aller jusqu'au bout, qui mène à la folie et au crime; il peut être comparé à un élément morbide dans un organisme physiologique, lequel ne peut fonctionner avec les éléments environnants, est un étranger et doit être éliminé ou rendu inoffensif par la séquestration; il est étranger à son espèce et on peut dire avec une égale vérité qu'il est étranger à lui-même parce que cest la fonction d'un moi normal de se mettre en accord avec son espèce. »
L'amour et la sympathie des autres, l'effort individuel ajouté à l'effort collectif, la mise en commun des énergies en vue de l'adaptation et du progrès, voilà donc la morale sociologique selon la science. C'est l'ancienne morale dont les religions se sont inspirées parce qu'elle est la loi môme de la nature, à l'évolution de laquelle elle est du reste intimement
(1) Maudsley, La pathologie de Cesprit. Paris, 1883.
liée. « Quelque méthodique et minutieux qu'il soit, dit Spencer (1) dan^ un livre admirable, aucun procédé intellectuel ne parviendra à nous conduire à des solutions précises des problèmes si complexes et si variables de la vie privée en particulier. L'adaptation organique aux conditions de la vie est seule capable de les résoudre d'une manière complexe. » Et Letoumeau (2), dans un ouvrage non moins remarquable, montre la morale définitive s'élaborant lentement au travers des misères, des injustices et des calamités du temps présent dans une graduelle et fatale évolution. La science nous lègue les véritables commandements de la nature débarrassés des préjugés religieux.
Car en même temps qu'elle nous enseigne nos devoirs sociaux, la science nous trace notre conduite individuelle. Elle nous montre que la santé de l'esprit comme la santé du corps, l'équilibre, en un mot, sont tributaires d'un jeu régulier et méthodique de nos fonctions. Elle nous défend d'abuser des unes et des autres; elle réclame une nutrition suffisante et réparatrice, une dépense nerveuse, intellectuelle mesurée et sage; elle ne prescrit le dédain d'aucune jouissance physiologique; elle justifie même la satisfaction de toutes les nécessités organiques, et si elle condamne l'abus, elle n'autorise la m'^gation d'aucun de nos besoins. Elle nous commande simplement de maintenir cesbesoinsen harmonie avec la santé pour assurer la conservation individuelle. Elle nous fait un devoir de garder cette santé adéquate à la nature pour assurer la perpétuation de l'espèce.
Et pour prévenir les désordres, empêcher les impulsions, enrayer les explosions, la science prêche avant tout le travail. Zola parlait dernièrement du travail, au nom du bonheur et des joies de l'existence. Le travail constitue la soupape de notre vie tout entière; il est le grand distributeur de l'équilibre; il le synthétise, du reste, sous toutes ses formes. C'est le travail coordonné, systématisé, qui a présidé à l'évolution de la vie dès son aurore. Le progrès n'est que la réglementation de plus en plus méthodique du travail. Et dans ses difl*érents modes, le travail préside aux divers équilibres. Il possède dans ses transformations comme une réelle hiérarchie. Le travail mécanique, physique est une nécessité pour tous, et la plupart ne songent pas à s'y soustraire. Hais au fur et à mesure qu'il s'adresse à des éléments plus nobles, le travail devient plus pénible. Il prend progressivement l'importance d'un critérium de la valeur individuelle et spécifique. Le travail mental qui symbolise l'équilibre de l'écorce n'est encore que l'apanage d'une minorité. Et même dans cette minorité, il constitue pour un certain nombre une occasion d'efforts et de souffrances. <c La pensée, dit Durkheim (3), est sans doute une source de
(1) Spencer, La morale des différents peuples. Paris, 1893. (S) Letourneau, Vévolution de la morale, Paris, 1887. (3) Durkheim, La division du travail social. Paris, i8d3.
ti^ DÉGÉNÉaÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
joies qui peuvent être très vives ; mais en même temps, que de joies elle trouble ! Pour un problème résolu, que de questions soulevées qui restent sans réponse! Pour un doute éclairci, que de mystères aperçus qui nous déconcertent ! » Mais qu'importe, Messieurs, l'horizon qui fuit sans cesse au delà de nos étreintes? La possession définitive en toute chose, c'est la satiété et l'inertie, terribles précurseurs de l'ennui qui nous guette. Ce serait un grand malheur pour la pensée humaine d'atteindre un jour ces sommets, d'où elle ne pourrait plus lever les yeux vers des cieux inconnus. L'énergie accumulée créerait dans nos centres des tensions douloureuses, inaccessibles encore à nos imaginations. Ce serait le martyrologe de l'idée qui commencerait pour l'humanité.
Le travail infini, étemel, c'est un peu comme le salut du monde. Cest exactement le salut des individus. C'est lui qui utilise les forces nées de tous les départements de l'oi^nisme, qui permet l'apaisement des centres hypertendus, qui nous soustrait au fléau terrible de l'ennui, qui nous donne, la journée finie, le bonheur du repos loyalement gagné et qui peut-être vient encore plus tard, quand toute besogne est irrévocablement terminée, nous endormir dans la tranquille sérénité de la tâche accomplie.
DIX-SEPTIÉME CONFÉRENCE
DÉGÉNÉRftSGENGB ET CRIMINALITÉ.
Importance de l'étude des dégénérés. — Les causes de la criminalité dépassant celles de la dégénérescence. - Les théories criminelles. — La théorie classique. — Son procès. — Son erreur capitale : le libre arbitre. ~ La théorie absolue. — Les responsabilités atténuées. — L'éclectisme; ses formes. — Prins. — Proal. — Beaussire. — Courcelle-Seneuil. — Fouillée. — Tarde. — Identité individuelle et similitude sociale. — Délit juridique et délit sociologique. — Les difficultés de rinstruction psychologique. — La préméditation. — Aliroena. — Les théories nouvelles. —
• Albrecbt — Lombroso. — Golajanni. — Dailly et Maudsley. — Despine. — Garofalo. — Benedikt.
— Mairo. — Criminel dégénéré. — L'Ëcole française. — HoreL— Moreau de Tours.— Despine.— Falret. — Lasègue.— L'École de Magnan.-— Les dégénérés dans les prisons. — L'École de Lyon. — Les objections à la théorie dégénérative du criminel. — L'École de Ferri. • Les théories positivistes. — Les objections aux théories de Ferri. — Le crime est un fait à la fois biologique et social. « L'interprétation physiologique du criminel — L'interprétation sociologique do délit
— L'étiologie fonctionnelle du crime. — L'examen du crimineL — Les dangers des théories classiques. — Les solutions de la théorie positiviste. — La conscience sociale.
Messieurs,
Nous allons aujourd'hui, en guise de conclusions à cette longue série d'entretiens, tâcher de mettre en relief les résultats essentiels de l'étude du groupe des dégénérés. Ces résultats nous paraissent d^ordres distincts. Les plus immédiats ont trait à l'acquisition de notions essentielles, d'une application courante, professionnelle. Vous connaissez en effet de plus près, dans leur généalogie comme dans leur descendance, ces d^énérés qui défilent par vos cabinets comme ils encombrent nos hôpitaux et nos asiles. Vous saurez les distinguer, les interroger, et parfois même les expliquer. Vous attribuerez une juste valeur à ce que leur hérédité vous apprendra. Les détails insignifiants d'hier ont pris à vos yeux une importance réelle. Vous saurez^ dans une manifestation physique ou morale superficielle, retrouver la tare et reconstituer la formule. Vous pourrez éclairer le magistrat sur l'importance de certains troubles, laissés dans l'ombre par ignorance et par routine. Dans une perturbation à peine appréciable pour d'autres, vous arriverez souvent à déceler la dégénérescence en évolution. Et il vous sera possible, élargissant les débats, de montrer, à l'aide de considérations diverses, tout ce qu'il y a d'inconscient et d'irrésistible dans les actes des dégénérés. Sachant qu'elle vient de loin, cette tare de dégénérescence, sachant aussi la façon dont elle s'affirme dans la descendance, vous pourrez la montrersans cesse
61 i DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUIUBRÉS.
active chez le déséquilibré. Et vous ne permettrez plus de ces dissociations injustes qui n'autorisent l'irresponsabilité que là ob la dégénérescence se révèle à dose massive. Mais ces premiers résultats de notre élude ont été trop fréquemment exprimés pour qu'il soit nécessaire de les développer.
Nous abordons aujourd'hui d'autres problèmes. Nos entretiens nous ont amené à des idées générales sur la personnalité humaine d'une importance considérable. Car nous ne nous sommes pas seulement efforcé de comprendre l'homme morbide, nous avons fréquemment cherché à interpréter l'activité normale. Ces considérations nous permettront d'aborder l'examen des rapports de la dégénérescence et de la criminalité, et en second lieu, de procéder à une étude synthétique de la criminalité dans ses rapports avec la physiologie, d'une part, avec la sociologie, de l'autre.
Dans la longue revue qui vient de finir, nous avons souvent attiré votre attention sur les rapports entre la criminalité et la dégénérescence. L'occasion nous a été maintes fois fournie de comparer les actes des d^énérés à l'acte criminel en général. Nous avons retrouvé au fond de l'un et de l'autre cette impulsivité dont au début de nos entretiens nous vous disions le caractère spécifique et distinctif. L'étude des différents groupes de dégénérés vous a montré la quote-part apportée par chacun d'eux à la collectivité criminelle. L'idiot, le crétin, l'imbécile ont pris place dans le groupe des criminels-nés; l'épileptique, l'hystérique, le neurasthénique fournirent à leur tour et successivement des éléments à chacune des autres catégories de criminels. De temps à autre, cette revue nous a permis de vous rappeler quelques-unes des théories émises dans ces derniers temps, soit pour interpréter le crime, soit pour élucider la nature même du criminel. Cependant certaines de ces théories n'ont été qu'effleurées, et nous nous réservions de revenir sur toutes ces questions dans une revue d'ensemble. L'étude actuelle est donc destinée à combler des lacunes et à présenter comme une synthèse des rapports de la criminalité et de la dégénérescence. Toutefois elle ne se bornera pas à l'examen de ces seuls rapports.
Là théorie du criminel assimilé au dégénéré est une des vues les plus récentes de l'école anthropologique. Elle constitue une de ses notions les plus fondées et les plus scientifiques. Mais son intelligence réclame des éclaircissements. Il nous paraît nécessaire pour la comprendre de nous livrer au préalable à une revue succincte des hypothèses faites antérieurement sur la nature du crime et du criminel. Cette revue nous permettra d'abord de rectifier certaines idées et d'en finir avec d'antiques préjugés. Elle vous préparera ensuite à des conclusions générales dont le simple énoncé eût laissé en vos esprits trop d'objections et de contradictions apparentes. Cependant, après avoir ainsi parcouru le cycle des théories anciennes pour aboutir à la notion moderne du criminel dégénéré, notre tftche ne sera pas terminée.
Nous verrons, en effet, que si large que soit cette notion moderne, quelque étendu qu*en soit le cadre, la criminalité les déborde pour ainsi dire. Il est nécessaire, selon nous, pour comprendre cette dernière, de ftirê appel à des vues plus générales. Le crime, quoique sVpanouissant spécialement en terrain d^énéré, a ses racines en dehors de la dégénérescence. Il touché de près à là vie normale,Ml la pénètre même et peut, à certains moments, n^en paraître que l'émanation, la résultante. Les causes de la criminalité dépassent celles de la dégénérescence, se rattachent intimement aux facteurs essentiels de Factivité humaine, quelles qu'en soient la nature et la raison. 11 faudra donc vous rappeler à ce moment une formule que déjà nous avons développée en maint endroit. Cette formule s'efforce de condenser en quelques termes les lois de l'activité individuelle et sociale. Nous vous montrerons ces lois pénétrant le domaine de la criminalité, tout comme les données de la physiologie se prolongent et se continuent dans la pathologie elle-même. Quelques considérations générales visant les réformes réclamées par Técole positive cloront cette revue.
Les théories destinées à interpréter l'acte criminel sont nombreuses, et les points de vue auxquels se sont placés leurs auteurs sont divers et variés. On peut cependant les subdiviser en deux grandes classes, et cette classification repose sur la façon dont chacune de ces deux catégories de doctrines définit Iç délit.
Dans l'une, l'école classique, le délit est le fait d'une volonté libre, agissant en vertu d'un libre arbitre, soit absolu, soit partiel. Dans l'autre, le crime n'est plus rapporté à l'expression d'un pouvoir volontaire indépendant, mais est considéré comme l'émanation, d'après des lois physiologiques déterminées, de l'activité organique. Et selon que cette activité puise en elle-même l'impulsion initiale ou la reçoit du dehors, l'école prend le nom de biologique ou de sociale.
D'après l'école biologique, le facteur organique est prépondérant, le milieu n'intervient qu'à titre accessoire pour donner au crime son allure, sa couleur.
Pour l'école sociologique, les inHuences sociales jouent le rôle essentiel et l'organisme ne fait que les traduire dans une répercussion plus ou moins directe.
Il est nécessaire de procéder tout d'abord à l'examen des doctrines fondées sur le libre arbitre.
La plus en vogue de ces doctrines, celle qui a dicté les codes et inspire encore nos lois, porte le nom de théorie criminelle classique.
Ferri (1) nous paraît la résumer impartialement dans les termes suivants : <( L'homme est doué de libre arbitre, de liberté morale ; il peut vou-
(i) Ferri, La sociologie criminelle. Paris, 1893.
«16 . DÉGÊflÉRÉS ET DÉSCQOILIBUÉS.
loir le bien ou le mai, et partant, s'il choisit de faire le mal, il en est imputable et doit en être puni. Et selon qu'il est ou n'est pas'libre, et selon qu'il est plus ou moins libre dans ce choix du mal, ce mal lui est imputable ou non, ou lui est plus ou moins imputable. » Ce n'est pas ici. Messieurs, l'endroit de développer cette théorie, et il nous appartient peut-être moins qu'à tout autre d'en parler devant vous. D'un autre côté, cette, théorie est celle qui vous fut enseignée, pour laquelle bon nombre d'entre vous ont encore les tendresses d'un premier amour; elle pénètre du reste intimement vos codes et vous êtes obligés d'en faire méthodiquement une application quotidienne.
Il existe donc des raisons diverses pour nous engager à ne pas froisser vos convictions ; force nous est cependant de conmiencer l'examen des théories criminelles par une critique rigoureuse des doctrines classiques. Nous cédons, en agissant de la sorte, au seul sentiment de la légitime défense. La théorie classique est, en effet, notre adversaire de tous les instants; avec elle, il ne peut exister que des compromis instables; les trêves ne sont que d'un moment; il est nécessaire de lui livrer la bataille définitive.
Le procès de l'école classique peut s'instruire sous trois chefs différents. Tout d'abord son postulatum capital, la notion du libre arbitre, et sa conséquence, la responsabilité morale, constituent une erreur battue en brèche par la science tout entière. En second lieu, il est facile de montrer que malgré fexpédient du libre arbitre, la théorie absolue présente plus que toute autre des complic>ations pratiques inextricables. Enfin, nous lui reprochons d'égarer les esprits en proclamant, en toute circonstance, qu^elle constitue la seule et unique sauvegarde des intérêts privés et sociaux.
Nous serons très bref au sujet de ce triple grief; car l'examen détaillé d'un seul de ces chefs nécessiterait des développements considérables. Nous procéderons donc quasi par formules; les esprits désireux dé les contrôler trouveront dans l'immense développement de la philosophie scientifique moderne tous les documents nécessaires; nous leur indiquerons, en passant, les argumentations les plus autorisées.
L'erreur capitale de la doctrine classique est donc sa croyance au libre arbitre. C'est d'elle que tout vient et c'est sur elle que tout repose. Car cette croyance a non seulement pénétré ce que Ferri (1) nomme tout cet ensemble d'habitudes mentales et sentiînentales qui forme le dogme de la responsabilité humaine, mais elle s'est infiltrée dans notre vie morale, dans nos croyances, nos idées, nos actes, nos coutumes, notre langage, dans nos jugements, nos habitudes même.
Or, pour justifier cette ingérence, ce despotisme absolu, qu'apporte-t-ii.
(1) Ferri, La sociologie criminelle. Paris, 1893.
DÉCtNÉKESCEffCE ET GRillUIAtiTÉ. 617
le dogme du libre arbitre? Le témoignage spontané de la conscience. Et en définitive, sur quoi se base lui-même ce témoignage? Sur Tignorance tant des causes que de la filiation des phénomènes qui aboutissent à l'acte dit volontaire. Car même aux yeux des plus irréductibles, lorsque la conscience du fait extérieur et intérieur est accompagnée de l'intelligence de leurs précédents, l'illusion disparaît en même temps que s'évanouit -la croyance au libre arbitre. Or, Messieurs, cette filiation des causes, la science la fournit méthodiquement et ses conquêtes suffisent, à l'heure actuelle, pour nous autoriser à dire, même en face du témoignage de la conscience, que le dogme du libre arbitre a vécu.
Il est insoutenable en science pure abstraite, malgré les efforts de mathématiciens éminents comme Boussinesq (1) et de philosophes subtils comme Delbœuf (2). Il est insoutenable sur le terrain biologique. Les Haudsley, les Moleschott, les Spencer, les Herzen et tant d'autres en ont ruiné les bases physiologiques. Du reste, ses partisans exclusifs se font chaque jour plus rares. Même sur le terrain des sciences juridiques, on ne parle plus aujourd'hui de libre arbitre absolu. Les criminalistes éclectiques que le déterminisme inquiète encore, mais qu'impressionne et subjugue déjà sa pénétrante et savante logique, ont recours à une théorie de la liberté relative. Un de ses représentants les plus autorisés, un de vos maîtres éminents et incontestés, M. Prins (3), la définit dans les termes suivants : « L'être humain est soumis à des lois générales, mais dans les limites de ces lois, qui sont les conditions de la vie universelle, il conserve une liberté relative qui suffit à sauvegarder le principe de la responsabilité individuelle. » Et après lui, M. Proal (4) répète : <( Les défenseurs du libre arbitre ne nient pas la puissance des motifs, ils affirment seulement que la volonté n'est pas enchaînée par eux, qu'elle reste maîtresse de choisir entre deux motifs. »
Cette théorie commode a trouvé rapidement des partisans. Elle devait plaire aux juristes de profession qui, comme M. Beaussire (5), aiment à a écarter les controverses sur le libre arbitre absolu et asseoir la responsabilité sur un fondement moins ruineux». L'élasticité de leurs convictions s'adapte admirablement à la souplesse d'argumentation de ceux qui répètent avec Courcelle-Seneuil (6) : (c Dire que l'homme est libre, (^ n'est pas dire qu'il agit sans motifs », et qui ne croient pas proclamer une monstrueuse antithèse en affirmant « que la liberté est compatible avec
(1) Boussinesq, Conciliation du déterminisme, (Revue scientifique, 1877.)
(2) Delbobuf, Déterminisme, (Revue philosophique, 1883.)
(3) Prins, Criminalité et répression. Bruxelles, 4886.
(4) Proal, Le déterminisme et la peine, (ârch. d'anthrop. grui., 1890.)
(5) Beaussire, Les principes du droit, Paris, 1888.
(6) Courcelle-Seneuil, Préparation à l'étude du droit. Paris, 1887.
Texistence d'une inclinaison stable et de lois fixes ». Elle venait en aide spécialement et avec un grand esprit d*à-propo8, aux experts placés entre leurs croyances scientifiques et les exigences professionnelles. Aussi la théorie de la volonté relative a fait rapidement brillante fortune. Elle se défend dans les revues et à la barre. Elle constitue un champ clos où Ton rompt, sans trop se faire de mal, des lances fortement émoussées. Elle a inondé les jugements et les rapports de toute une gamme de responsabilités nulles, atténuées, absolues, toutes si bien faites pour calmer les sentimentalités, motiver Tattendrissement ou les colères du tribunal et de Topinion !
Nous ne pouvons nous attarder à combattre cet avatar de la théorie classique. Il disparaîtra progressivement, au fur et à mesure que l'activité psychique s'éclairera des lumières de la psycho-physiologie. Aujourd'hui^ grâce au clair-obscur qui règne dans les consciences, .il garde les formes d'une réalité ; en fait, ce n'est qu'une ombre sans consistance que la grande clarté de demain va complètement et définitivement dissiper.
Et le même sort est réservé aux doctrines asexuelles qui se flattent d'arrêter, par des voies détournées, la logique à mi-chemin du libre arbitre et du déterminisme.
Leurs auteurs s'évertueront vainement à échapper au rigorisme déterministe en cherchant ailleurs que dans le libre arbitre absolu ou relatif les fondements de la responsabilité morale. Cette responsabilité morale individuelle doit tomber avec le piédestal théorique où l'avait installée l'école classique.
II est pénible de voir des esprits brillants, poussés par la déterminophobie à des conceptions transcendentalement chimériques. On dirait que, sous l'empire de ce misonéisme scientifique, les écarts de logique deviennent la règle. Les plus érudits n'échappent point à ce mal. Gauck- 1er (1), l'éminent professeur à la Faculté de Caen, prétend « qu'entre la notion philosophique du libre arbitre et la notion vulgaire, la seule importante au point de vue sociologique, il existe une difilérence considérable ». Comme si une même chose allait ainsi se dédoubler pour tirer d'embarras ceux que nous croirions irrespectueux d'appeler les derniers ' Mohicans de la théorie classique! Fouillée (2), un des philosophes les plus réputés de ce temps, écrit dans un ouvrage de haute portée et de réelle valeur : « Nous plaçons le fondement de la responsabilité morale dans une liberté tout idéale, non dans une liberté déjà actuelle, comme le libre arbitre des spiritualistes. Cette liberté est à nos yeux une fin, non une cause proprement dite. En un mot, la légitimité morale de la peine
(1) Gauckler, De la peine et de la fonction du droit, etc, (Arch. d'amthr. crim , septembre 1893.) (î) Fouillés, La science sociale contemporaine. Paris, 1880.
DËGÊRÊBESCENGB Et CRIMINALITÉ. 640
86 déduit, selon nous, de la liberté idéale, conçue comme le principe du droit; et sa légitimité sociale se conclut de la commune acceptation de cet idéal par le contrat. » Tarde appelle cela asseoir le droit en l'air, avec éloquence et profondeur, du reste.
Mais Tarde (1) lui-môme, ce brillant sceptique, ce polémiste subtil et caustique, n'est pas plus heureux dans ses tentatives personnelles. Après avoir montré « la responsabilité assise sur le libre arbitre jugé réel, rainée à sa base par le progrès du déterminisme scientifique », et a la responsabilité fond^ sur le libre arbitre comme un idéal à réaliser, ne constituer qu'une illusion », il cherche à leur opposer ce une théorie qui n'ait rien de scolastique ». Et sa doctrine, qui n'est qu'un effort déguisé pour échapper à la théorie de la responsabilité sociale, ne se soutient que grâce à une dialectique aussi subtile que curieuse.
Tarde fait reposer la responsabilité morale sur deux notions : l'identité individuelle et la similitude sociale. Il définit longuement ces deux entités, mais il nous a paru que dans ces définitions les réticences et les retouches masquaient incomplètement la faiblesse de l'argumentation* Le talent seul de l'auteur anime et vivifie ces raisonnements brillants, ces vues ingénieuses.
Ce qui se dégage de ces pages pleines de verve et d'entrain n'est pas la conviction définitive ; elles distillent comme un engourdissement passager de l'esprit enveloppé progressivement par des aperçus suggestifs et pittoresques, des images hardies, des réflexions primesautières. Et c'est même parfois comme une atmosphère de rêve oùflottentles visions et les ombres... Mais en dernière analyse, tous les problèmes subsistent et l'identité individuelle est une notion toi|t aussi théorique que celle du libre arbitre absolu. Du reste, il ne s'agit plus dans ce cas de responsabilité. Avec un grand nombre d'autres, l'auteur nous paraît désirer confondre responsabilité individuelle et droit de punir. Car, s'efforçant de justifier h nouveau sa définition. Tarde (2) dit ailleurs, au sujet de l'identité personnelle et de la similitude sociale : « Ce sont là, en effet, les conditions personnelles qui, lorsqu'elles se rencontrent chez l'agent, rendent ses actes punissables... » Or, le droit de punir ou plutôt d'intervenir pénalement ne peut relever exclusivement de conditions individuelles. La responsabilité individuelle n'est qu'une fraction de la responsabilité sociale. Cette dernière domine et dépasse largement l'autre. Les confondre, c'est méconnaître toute l'évolution des idées modernes. D'ailleurs, cette confusion a été faite quelque peu par la plupart des écoles; elle a sa source dans l'absence d'une délimitation suffisante entre les deux conceptions juridique et sociologique du délit. Or, cette séparation est nécessaire quel que soit le principe phi-
(1) Tarde, La philosophie pénale, Lyon, 1891 .
(2) Tarde, La sociologie et le droit pénal, (ârcu. d*anthr. crui., septembre 1893.)
630 DtGÉEtÉRÉS ET pÉSÊQÙiLlBRÉà.
losophique dont l'école s'inspire. La conception sociologique est pliib large et autrement motivée que la conception juridique. Elle persisté i l'origine de l'autre qui subit du reste ses fluctuations et ses transformations. La distinction reste nécessaire aux écoles qui, malgré des bases métaphysiques, ne se croient point fermées aux transformations et au progrès. Elle est le seul critérium des esprits qui ont définitivement abandonné le libre arbitre et ses transformations comme assises de la responsabilité et du droit pénal. Elle s'impose même à ceux qui, avec Beaussire (î) et l'école classique, définissent le délit ce la violation volontaire d'un droit et d'un de ces droits que la société a le devoir de protéger »; aux légistes qui, avec Yaccaro (2), ne voient dans le délit que a l'action que le pouvoir constitué défend avec la menace d'une peine »; enfin, à tous ceux qui, avec Gouzer (3), qualifient de criminel ce tout ce qui peut produire un effet dissonant dans notre milieu actuel », et considèrent comme crime « tout acte volontaire dissonant pour la société qu'il intéresse ».
Car, dans ces cas, la définition du délit juridique ne va pas sans une définition du droit social, et le débat doctrinal se reconstitue sur le terrain sociologique. On a beau prendre pour critérium du délit juridique le degré de volonté et de conscience inclus dans l'acte incriminé, il reste à formuler l'étendue et la portée des droits de la société, le critérium sociologique. Et cette distinction subsiste même dans l'école positive; c'est une des raisons de la diversité des doctrines du délit entre des hommes qui s'inspirent cependant des mêmes vues générales.
Il nous est impossible d'aborder ici l'examen du vaste problème auquel ressortissent ces questions. Nous le signalons simplement pour marquer les différences et motiver la séparation radicale qu'il nous faut établir entre la responsabilité et le droit de punir. Le droit de punir subsiste quelles que soient la doctrine et l'école, et il n'est nul besoin, pour le motiver, d'une responsabilité individuelle quelconque. Le droit de punir peut donc se formuler de plusieurs manières, avec ou sans libre arbitre. Mais la responsabilité, — et les classiques purs seuls sont en ce point d'accord avec la logique, — ne se comprend que dans la liberté absolue. En dehors d'elle, la responsabilité ne s'explique pas et se justifie moins encore.
Les théories à côté ajoutent simplement aux difiicultés du problème le déséquilibre des questions mal posées et la fragilité des principes vermoulus par les restrictions. Certes, il est dur d'abandonner ces vues grandioses. Elles furent jadis comme des flambeaux de civilisation, et il nous vient une sorte d'appréhension d'immense obscurité à l'idée de
(1) Beaussire, Les principes du droit, Paris, 1888.
(2) Vaccaro, Genesi et funzione delli leggi penali. Rome, 1889.
(3) Gouzer, Le sens du mot crime. (Arch. d*antiir. crim , septembre 1893 )
DÉGÉNÉRESCENCE ET CRIMINALITÉ. 6âl
leur disparition de Thorizon social. Cependant toute hésitation doit cesser, ce L'école classique du droit criminel a achevé son cycle, dit Ferri (1), l'étude a priori du crime, comme entité juridique abstraite, n'a plus que le droit de figurer comme exercice aux programmes de rhétorique. Cette doctrine est épuisée et ses vieux partisans ne font que rééditer leurs traités ; les plus jeunes sont condamnés à la discussion byzantine de forroules scolastiques, à un exercice infécond de rumination scientifique. )>
Hais nous vous avions promis d'être bref dans ce procès instruit à charge des théories classiques, et voilà que nous nous attardons à discuter comme à plaisir. Vous nous pardonnerez ces digressions et nous rattraperons le temps perdu en écoui'tant notre réquisitoire.
Nous vous disions que nous reprochions, en second lieu, aux théories classiques, soit absolues, soit mitigées, de compliquer le problème sans intérêt. Car, en fait, ni les unes ni les autres ne croient à cette liberté qu'elles proclament si haut. L'arsenal des peines édictées, la collectivité des moyens destinés à provoquer l'intimidation, toute la pompe des cours d'assises, la pourpre des présidents et le colback des gendarmes, l'écrasante immensité des palais de justice, la glaciale sévérité des prisons cellulaires, tout cela dit à sa façon que la masse n'est pas libre et qu'on peut, qu'on doit l'influencer.
Et cette attitude vis-à-vis des collectivités se retrouve dans l'examen des faits individuels, car l'analyse subtile à laquelle se livrent les juristes témoigne de leur croyance à la toute-puissance des motifs. En effet, ils procèdent à l'égard du criminel à une réelle enquête psychologique ; ils soumettent l'accusé à une sorte d'examen de conscience ; ils cherchent, à l'aide de formules théoriques, à doser et souvent à restreindre cette inconnue qu'on nomme la volonté; ils rapprochent les faits, ils discutent les détails, ils dramatisent ou ils atténuent les choses, et tout cela au hasard d'une impulsion où tous les préjugés et toutes les sentimentalités interviennent. Et n'allez pas croire que nous nous livrons, Messieurs, à une charge déplacée de la magistrature de notre pays. Nous ne faisons que traduire en impressions le train habituel des affaires de cour d'assises. Du reste, pour justifier ces critiques, l'examen d'une seule des questions posées fréquemment au jury sufiira amplement . Il est peu de crimes ob la préméditation ne soit avidement recherchée.
L'école classique base souvent sinon toujours sur l'existence ou l'absence de préméditation la mesure de la culpabilité. Or, Messieurs, quand commence et quand finit la préméditation? Creusez donc par curiosité cette question de psychologie à l'aide de nos documents psychophysiologiques et vous serez inquiets du vague, du flou, de l'insaisissable
(i) Ferri, La sociologie criminelle, Paris, 1893.
6S3 DÉGÉPIÊIIÉS ET DÉSÉaUlLIBRÉS.
de cette notion. Alimena (1) a mis nettement en irelief les données de ce problème délicat et la lecture de son travail hâtera cette conviction que, malgré le libre arbitre, les difficultés persistent chaque jour plus insolubles au fur et à mesure que la science éclaire davantage la mécanique humaine. Chaque cas pourrait servir de moyen de démonstration à cette proposition fondamentale. Et la conclusion régulière de ces analyses partielles serait Tinutilité absolue du dogme des écoles classiques.
Du reste, Messieurs, la vieille doctrine alarme à tort vos esprits en prophétisant avec sa fin, la fin de la justice et du droit. La justice subsistera sans elle; le droit de punir se renforcera de tous les éléments que ses inductions lui soustraient. Et la responsabilité elle-même, loin de disparaître, se consolidera, se fortifiera en se transformant. « Il faut être déterministe pour comprendre les conséquences de la responsabilité, » dit Taine, et Fouillée ajoute : « Loin de rendre les lois inutiles, la négation du libre arbitre, fût-elle absolue, les rend plus nécessaires, plus infaillibles que jamais. » Et ce sont là des autorités que les classiques n'ont pas encore mis à l'index, pensons-nous.
Nous aurons du reste l'occasion de revenir sur ces questions capitales et notre démonstration de l'inutilité du dogme classique se complétera d'elle-même.
Nous en resterons donc là de cette discussion et nous passerons à l'examen des théories émises en dehors de l'école sur le crime et les criminels.
La plus curieuse et la plus paradoxale a été formulée par M. Paul Albrecht (1). Selon cet auteur, le crime est un acte de normalité biologique; le criminel est l'homme normal, il constitue le réel produit de la nature et personnifie l'humanité dans ses attributs essentiels et spécifiques. Le côté paradoxal de cette théorie a désarmé la critique. A Rome même, les juristes sourirent et la théorie d'Albrecht figura au programme comme un intermède agréable.
Mais si le paradoxe d'Albrecht n'a ni remué les esprits ni provoqué la controverse, les idées de Lombroso suscitèrent des travaux nombreux. Nous n'insisterons pas sur les doctrines du célèbre anthropologiste. Chacun sait que, parti d'études anatomiques, il créa tout d'abord le type criminel-né, atavique. Cette introduction du type atavique dans le domaine de la criminologie fut le signal d'un mouvement scientifique intense. Celle poussée devint tellement considérable que l'auteur de l'atavisme, combattu ardemment, abandonna sa première manière. Il continua néanmoins à accumuler les documents, comme en témoignent ses publications successives. Cependant on peut dire que la conception
(1) Bebnabdo Aumena, La premeditazione. Turin, 1888.
(2) Paul Albrecht, Congrès d^ anthropologie. Rome, 1886.
du type criminel n'est plus qu'une date dans révolution des idées. Combattue dès 1881 dans notre pays (1), elle fut réfutée magistralement par Manouvrier (2), par Houzé (3), puis au Congrès d'anthropologie par le rapport décisif de HH. Houzé et Warnots (4). Mais, pour Lombroso, d'atavique, le criminel devint épileptique. Le crime ne fut donc plus qu'une des formes larvées de l'épilepsie. Déjà nous vous avons renseigné ce second avatar des théories lombrosiennes. Constatons toutefois que l'auteur se rapproche de cette façon des partisans des doctrines psychiques et de la conception du criminel dégénéré.
Parmi les défenseurs des théories psychiques, nous citerons Colajanni (5), le créateur de l'atavisme moral.
Pour cet auteur, le criminel n'est ni fou, ni fou moral, ni épileptique, ni malade, ni dégénéré, « car les provinces italiennes qui se distinguent par la santé physique et la parfaite conformation organique, se signalent aussi par la supériorité criminelle; et là, au contraire, où la dégénérescence sévit, la moralité relative règne communément ». « Quant à l'acavisme moral, dit Colajanni, il est essentiel de ne pas le confondre avec l'atavisme physique. L'évolution physique, qui vient de loin, n'est pas parallèle à révolution morale, de date plus récente. Cette circonstance explique sa non-localisation. » L'auteur italien expose ses vues très ingénieusement et dépense à cette besogne un talent et une érudition remarquables.
En tête des psychiatres, partisans d'une espèce de névrose criminelle, nous citerons spécialement Dailly et Haudsiey.
Dailly (6) est un des promoteurs des théories actuelles ; nous le rangeons parmi les partisans d'une névrose spéciale; en réalité, il fait partie de ce groupe des Morel, des Despine, des Moreau de Tours, dont les idées philosophiques hâtèrent les progrès du mouvement contemporain.
Quant à Maudsley (7), chacun connaît sa fameuse zone mitoyenne. Selon cet auteur, ce entre le crime et l'insanité, il existe une zone neutre : sur un de ses bords, on observe un peu de folie et beaucoup de perversité; à la limite opposée, la perversité est moindre et la folie plus forte ».
Les idées du célèbre écrivain anglais sont présentes à l'esprit de chacun de vous.
Après la névrose criminelle de Maudsley, nous rangeons les anomalies morales de Despine et Garofalo.
(1) Heger & Dallemagne, Cfltaclères'craniologiqueSy etc. (Annales de l'Université DE Bruxelles.)
(2) Manouvrier, Actes du deuxième Congrès d* anthropologie criminelle, Paris, 1889.
(3) Houzé, Normaux et dégénérés. (La Clinique, juin 1890.)
(4) Houzé & Warnots, Actes du troisième Congrès d anthropologie, Bruxelles, 1892.
(5) Colajanni, La sociologia. Catana, 1887.
(6) Dahxy, Annales médico-psychologiques. Paris, 1871.
(7) Maudsi^y, Le crime et la folie. Paris, 1880.
•84 DÉGÉNÉHÉS ET DÉSÉQUILIBRES.
Despine (1) fut un novateur comme Morel et Moreau de Tours. Sa psychologie naturelle manque d'ordre et de méthode, mais renferme en germe la plupart des idées modernes.
Garofalo (2) est l'un des magistrats italiens dont le concours brillant et érudit seconda Lombroso et Ferri dans la création de la « nuova scola ». L'auteur définit le criminel à l'aide du crime lui-même. Et pour lui le erime est c< la violation des sentiments de pitié et de probité dans leur mesure moyenne chez les peuples civilisés avec des actions nuisibles à la communauté ».
Dans une note plus atténuée, la théorie de la neurasthénie de Benedikt serait à classer après ces vues générales.
Benedikt spécifie la condition étiologique du crime dans une prédisposition d'aflaiblissement physique et moral qui met le criminel à la merci des influences du milieu.
Nous avons longuement parlé des idées de Benedikt au chapitre de la neurasthénie. Nous ne nous y arrêterons donc pas.
La théorie de Mairo est plus unilatérale, d'un mécanisme plus délicat encore que celle de Benedikt. Selon Mairo, le trouble psychique, dont le crime n'est que l'extériorisation, dépend simplement a d'une nutrition défectueuse du système nerveux central ».
Nous tenons simplement à vous signaler cette conception sans la discuter, car nous avons hâte d arriver à des théories plus générales et dont l'examen se relie plus intimement à notre sujet.
Nous passerons également sous silence les conceptions économiques de Turati et Battaglia, la doctrine du défaut d'adaptation sociale de Vaccaro ainsi que les vues de Lacassagne, Tarde, Manouvrier, Jolly, Guillot, Aubry et Topinard sur l'influence des facteurs sociaux dans la production du crime. Depuis le Congrès de Rome, les formules de Lacassagne sont célèbres. Le milieu social, c'est le bouillon dont le criminel est le microbe, dit l'éminent professeur de Lyon. Les sociétés n'ont que les criminels qu'elles méritent, ajoute-t-il. A Paris et à Bruxelles, le maître français a défendu éloquemment ses théories. Tarde (3), concrétant davantage la formule, croit particulièrement à l'influence de l'imitation. Aubry (4) renforce cette imitation au point d'en faire une sorte de contagion du crime. Jolly (5), dans ses trois ouvrages, et particulièrement dans La France criminelle, insiste sur les perturbations sociales, origines du déclassement. Pour Guillot, les multiples agents de désorganisation sociale minent pro-
(1) Dbspinb, Psychologie naturelle. Paris, 4668.
(2) Garofalo, Criminologie. Pans, 4888.
(3) Tarde, La criminalité comparée. Paris. 4886. {h Aubry, La contagion du meurtre. Paris, 4894. (5) Jolly, La France criminelle Paris, 4894.
gressivement les résistances individuelles. Manouvrier (1) finalement, dans un rapport très méthodique et très complet, a nettement posé le problème du dualisme étiologique criminel, tout en se prononçant, dans une certaine mesure, dans le sens de la prépondérance du milieu. Nous ne pouvons que renvoyer à la lecture de cet important travail ainsi qu'aux débats que provoqua cette question au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles.
Il peut paraître étonnant à quelques-uns d'entre vous de nous voir passer rapidement sur des doctrines variées et intéressantes, alors que nous avons mis une réelle insistance dans la critique des théories de la volonté absolue et de la volonté relative. La raison de cette différence de méthode est très simple. Les diverses catégories d'opinions que nous venons de résumer ont un lien commun. Toutes, elles recherchent la genèse du crime, soit dans les conditions du milieu, soit dans le fonctionnement biologique normal ou morbide de l'organisme. Aucune ne fait appel à un facteur étranger. Nous restons avec elles dans le domaine scientitique. La vérité contenue dans chacune d'elles n'est jamais annihilée par une conception métaphysique. Elles pèchent toutes par le même défaut d'unilatéralité, de généralisation hâtive; mais partout la méthode est scientifique, et, chose plus importante, aucune d'elles n'oppose à des investigations étrangères une fin de non-recevoir.
Les théories qui, complètement ou partiellement, font intervenir le libre arbitre et la volonté sont, au contraire, passibles de deux reproches essentiels. Leur méthode exclusive est condamnée par les idées modernes, et leur solution d'un problème à l'aide d'un facteur injustifiable et indéfinissable infirme d'avance les tentatives ultérieures. Leur existence implique la disparition des nôtres. Enfin nous devions à l'autorité dont elles jouissent, au talent des maîtres qui les défendent autre chose qu'un résumé incolore.
Du reste, la critique des autres théories n'offre pas grande difficulté. L'exclusivisme et l'unilatéralité de la formule d'où elles sont nées les infirment dès l'abord. Un examen même superficiel fait immédiatement percevoir les côtés défectueux et spéculatifs de chacune d'elles.
Le terrain ainsi déblayé, débarrassé de ces conceptions systématiques, nous abordons la théorie qui fait du criminel un dégénéré. Bien des détails de cette théorie vous sont connus.
Nous avons eu à diverses reprises l'occasion d'insister sur les contacts de la dégénérescence et de la criminalité. En passant en revue les diverses catégories de nos dégénérés, nous avons souvent déterminé l'appoint approximatif que chacune d'elles apportait à la collectivité criminelle. Cette détermination a même dépassé parfois les limites d'une simple évaluation. Fréquemment la nature et les origines du crime vous ont
(1) Manouvrier, Quêtions préalables, etc. (Gong* d*anthrop. crim., Bruxelles, iSdS.)
636 DÉGÉNÉHÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
été exposées ; et il nous est arrivé à diverses reprises d'en esquisser le mécanisme. Nous avons montré la réaction brutale et iniDielligente de Fidiot vis-à-vis des influences les plus ordinaires de son milieu, de son entourage. La décharge brusque du crime épileptique nous a révélé des caractères d'explosion soudaine, souvent nocturne, précédée de troubles psychiques, suivie d'amnésie ou de dépression cérébrale. L'hystérique vous est apparu sous des couleurs moins sombres. Son instabilité mentale réloigne d'ordinaire des actions froidement et longuement méditées, tout comme elle l'exonère des crimes monstrueux de l'épileptique. Enfin, dans nos cérébraux supérieurs, nous vous avons montré l'impulsion morbide comme facteur important de criminalité.
Désireux de multiplier davantage encore les transitions, nous avons cherché à nous rendre compte du mécanisme de l'impulsion. Et au fond de l'impulsion nous avons rencontré l'obsession. Cette obsession a été envisagée sous ses diverses formes et à tous ses degrés.
Dans le domaine de la passion, tout comme dans celui de l'idée pure, nous l'avons vue aboutir à .l'émotion et se confondre parfois avec les plus nobles attributs du génie. Puis, de l'étude de ses formes passant à celle des variations de son intensité, elle s'est arrêtée tout d'abord au seuil de la conscience. Elle nous est apparue ensuite s'irradiant dans le domaine psychique tout entier, accaparant complètement la vie intellectuelle. Enfin elle est parvenue, dans une poussée ultime, à vaincre toutes les résistances et à réaliser la détente finale par l'extériorisation même de l'idée morbide. En remontant ainsi graduellement l'échelle de nos dégénérescences, nous avons pu souvent assister à la genèse, à l'évolution du crime lui-même.
Mais l'étude de nos dégénérés a comporté d'autres enseignements. Elle nous a permis d'aboutir par synthèse à une notion essentielle tant en dégénérescence qu en criminalité. Cette notion est celle de Timpulsivité. Dès nos premières considérations générales sur la genèse scientifique de l'idée de dégénérescence, nous avons attiré votre attention sur cette particularité commune aux actes des dégénérés.
Au-dessus des divers stigmates communs, dans des proportions variées, à tous nos dégénérés, nous placions alors l'impulsivité. L'impulsivité, disions-nous, c'est le signe générique, la tare de race, l'étiquette collective, quelque chose comme la marque de fabrique. C'est elle qui décèle le déséquilibre, traduit le trouble psychique et peut servir de critérium à la dégénérescence elle-même. Nous vous avons montré toutefois que cette impulsivité n'est pas toujours semblable à elle-même : elle peut résulter d'une faiblesse congénitale apportée par un cerveau inculte à la poussée du milieu; elle signifie parfois qu'au déséquilibre mental s ajoute un déséquilibre sensoriel ou organique dont l'impulsion représente IVxplosion parvenue en dernier lieu dans le domaine de la conscience ; elle a sa source aussi dans certains états d'éréthisme des centres nerveux, et
DÉGÉNÉRESCENCE ET CRIMINALITÉ. 6t7
elle peut n'être, comme dans l'obsession, que la traduction d'une insuffisance des territoires bien équilibrés à refréner la déséquilibration locale d'un centre partiel. La série de nos entretiens a pleinement confirmé, pensons-nous, la justesse et le bien-fondé de ces distinctions et de la sérialion qu'elles comportent. Des exemples vous ont été donnés des diverses formes de l'impulsion, et le souvenir de certains d'entre «ux nous dispensera d'insister plus longuement sur ces considérations.
Enfin, notre étude du groupe des dégénérés nous a permis de vous montrer l'évolution pour ainsi dire parallèle de la notion générale de dégénérescence et de la notion du criminel dégénéré. Morel fut l'introducteur, vous le savez, de cette double conception. Nous avons jadis mis en lumière les imperfections de l'œuvre de Morel. Ces imperfections, répétons-le, étaient inévitables et elles n'obscurcissent en rien la gloire du grand psychiatre.
Dans un rapide historique, vous avez assisté aux développements de l'idée, à l'extension du groupe. La science française a joué un rôle considérable dans cette évolution, et c'est justice de rappeler à côté du nom de Morel, ceux de Moreau de Tours, Despine, Dailly, Falret et Lasègue.'
Mais une mention spéciale revient à l'école psychiatrique contemporaine. Elle a su, avec Magnan et ses élèves, donner aux vues éparses et disséminées de ses devanciers, l'allure définitive d'un corps de doctrine.
Elle les a étendues tout d'abord en montrant qu'aux dégénérés il fallait joindre les déséquilibrés et qu'il était nécessaire de compléter le cadre des dégénérescences établies par le groupe des dégénérescences en évolution. Elle sut ensuite dévoiler le mécanisme intime de ces états de dëséquilibrementet le rattacher au mécanisme général du syndrome dégénératif. Enfin elle réunit dans un faisceau solide et compact les individualités entrevues par la pléiade de ses devanciers.
Cette unité du groupe, elle l'affirma par la mise en lumière des stigmates, par la démonstration de l'existence de l'impulsivité comme caractère essentiel et spécifique. Et dans le domaine qui nous préoccupe actuellement, elle peut revendiquer le mérite d'avoir appliqué méthodiquement à l'étude de la criminalité les notions générales nées de la constitution du groupe des dégénérés.
Certes, la notion du criminel dégénéré aliéné est bien antérieure aux origines du mouvement actuel.
Morel (1) avait déjà répliqué que les types extraordinaires et inconnus qui peuplent les prisons « ne sont ni extraordinaires ni inconnus pour ceux qui étudient les variétés maladives au double point de vue de l'état physique et de l'état moral des individus qui les composent. Sous l'in-
(1} Morel, Traité des dégénérescences. Paris, 1857.
ftS8 DtoÊMÉRÊS BT DÊSÊQUaiBRtS.
fluenoe de causes bien définies, il se produit toujours et partout, — nous Favons suflSsainment prouvé, — des types identiques. Ces types sont les personni6cations des diverses dégénérescences de Tespèce, et le mal qui les engendre constitue pour les sociétés modernes un danger plus grand que ne l'était pour les sociétés anciennes l'invasion des barbares. »
La phrase imagée de Mcm^I et son idée des barbares modernes avaient souvent alimenté les controverses; mais on n'était guère allé au delà «le cette période un peu romantique. Despine (1) avait bien parlé des criminels a à sang froid », des criminels « par emportement des passions », des criminels par « anomalie morale » ou par a folie pathologique », mais ces notions étaient obscurcies de toutes les incertitudes qui régnaient alors en psychiatrie.
Dailly (2) avait soutenu, devant fai Société psychologique, l'assimilation du criminel à l'aliéné, et son opinion, quoique taxée de brillant paradoxe, avait ébranlé les convictions.
Et bien avant la renaissance actuelle, en Angleterre, Haudsley disait depuis longtemps que la psychose criminelle est une variété de névrose, Bruce Thomson enseignait méthodiquement que les criminels ne sont que des dégénérés héréditaires. Virchow lui-même proclamait, avant les Anglais, que les criminels sont des aliénés en voie de formation.
Hais toutes ces vérités étaient restées pour ainsi dire dans l'air ; elles n'avaient point pénétré l'opinion; elles flottaient, vagues, indécises, dans l'atmosphère des sociétés savantes ; on semblait les regarder distraitement, sans les reconnaître. L'École française, en les rassemblant en une doctrine d'une belle venue, en leur donnant le solide appui de la clinique, les imposa définitivement au public scientifique. Et le moment était admirablement choisi. Lombroso, après avoir excité les cerveaux, selon l'expression imagée de Tarde, venait d'accomplir son célèbre mouvement tournant ; la théorie exclusive du criminel atavique avait fait place au criminel épîleptique; l'école positive italienne s'aflirmait sous Firopulsion de Ferri et de Garofalo. En France même, les travaux craniologiques de Broca, Bordier, Manouvrier avaient attiré l'attention sur les malformations céphaliques des délinquants. Enfin, l'examen des criminels révélait leurs tares héréditaires au moment même où l'hérédité s'accusait comme le caractère essentiel et générique du groupe entier des dégénérés scientifiquemi*nt reconstitué. Il serait trop long de rappeler, même brièvement, les discussions et les travaux d*où sont sorties les idées nouvelles.
Nous tenons cependant à rappeler les leçons de Magnan sur les héréditaires dégénérés, sur l'épilepsie; les mémoires de Féré sur la faimille névropathique ; son livre succinct, mais substantiel, intitulé : Dégénères-
(1) Despine, Psychologie naturelle, Paris, 4888.
(S) Daillv, Annales médico-psychologique. Paris, 1865.
DÉGÉNÉRESCenCE ET CRIHfTIAUTÉ. 6M
cence et criminalité, et enfin la remarquable thèse de Déjérine sur rhëré» dite dans les maladies nerveuses. Et à o6té de la création de sa belle publication des Archives d'anthropologie criminelle dont l'influence fut si considérable et si puissante, il convient de rappeler que, dès 1882» Lacassagne (1) témoignait déjà de la largeur de sa conception cnminalogique. Nous avons fait de trop fréquents emprunts à ces travaux pour devoir insister sur leur mérite.
Mais les deux derniers congrès d'anthropologie criminelle ont sanctionné particulièrement l'intime solidarité, établie par Magnan et son école, entre le criminel et le dégénéré.
A Paris, les voix autorisées de Magnan et de Manouvrier ont rappelé les rapports indiscutables de la criminalité et de la dégénérescence.
 Bruxelles, l'opinion semblait tellement établie qu'elle flottait, pour ainsi dire, dans l'air, imprégnant, saturant les discussions. Et vous ave2 probablement subi l'obsession, car c'en est une. 11 semble, pour nos esprits hypnotisés par les brillantes théories et le$ superbes démonstrations de l'École de Paris, que désormais dégénérescence et criminalité soient indissolublement liées. Il y a là comme un dogme tacitement admis, soustrait volontairement aux controverses et à la critique.
L'étude détaillée de nos dégénérés vous a montré de trop près le déséquilibre comme condition essentielle de leur crime pour qu'il soit nécessaire de rappeler tous les arguments échelonnés le long de la revue que nous en avons passée en commun. Du reste, mieux que les vues théoriques, les faits proclament la réalité des rapports admis et défendus par l'École française.
Il y a, en réalité, un grand fonds de vérité dans la doctrine de la dégénérescence. Il suffit d'un examen, même superficiel, du monde des prisons pour se convaincre des liens étroits qui unissent le criminel et le dégénéré. Tous ceux que des exigences professionnelles ont mis fréquemment en contact avec les délinquants, proclament Tétrangeté des ressemblances.
Les similitudes sont effrayantes entre les aliénés et les criminels, dii Eug. Mouton (2). Et Laurent (3), dans une élude intéressante, nous donne des détails que nous aimons à mettre sous vos yeux : ce Chez tous nos détenus, dit cet observateur distingué, qui ont voulu ou qui ont pu nous donner des renseignements, nous trouvons toujours la tare chez un ou plusieurs de leurs ascendants. Souvent même l'hérédité est chez eux très chargée, et suivant la grande loi établie par l'École de Sainte-Anne, plus la tare est lourdement chargée, plus l'héritier est affaibli intellectuel-
(1) Lacassagnk, La crinùmilité cliez lea animatuv. (Rkvik scikxtif., janvier 188Î.)
(2) Eug. Mouton, Le devoir de punir. Lyon, 1887.
(3) Laurent, Us dégénérés (Uim les prisons. (Arch. r'anthrop. crim., 1888.)
lement. Presque toujours on trouve chez nos détenus Thystérie du côté maternel, Fépilepsie, la folie ou l'alcoolisme du côté paternel. Ce fait est constant et pour ainsi dire fatal. Mais de toutes les tares, la plus fréquente, celle qu'on retrouve toujours seule ou donnant la main aux autres, c'est l'alcoolisme. »
Mais, Messieurs, il n'est pas nécessaire d'apporter ici des preuves à l'appui de cette thèse : votre expérience a devancé nos théories, vous avez à plusieurs reprises retrouvé, dans nos descriptions des dégénérés et des déséquilibrés, des silhouettes vues ailleurs, dans vos cabinets, au banc des prévenus, à la barre de la cour d'assises. Vous les avez reconnus, ces détraqués, ces passionnels, ces alcooliques, et souvent nos paroles ont produit en vos esprits une sorte d'évocation du passé. Du reste , c'est l'intime conviction de cette étroite parenté du crime et de la dégénérescence qui a motivé la série de nos conférences. A diverses reprises, nous l'avons mise sous vos yeux, cette parenté, et fréquemment nous avons rapproché le mécanisme de l'acte criminel de l'évolution et du mécanisme de l'obsession morbide.
Notre entretien d'aujourd'hui ne se motive, du reste, que comme une mise au point des rapports intimes qui unissent la dégénérescence et la criminalité.
Ces rapports sont donc étroits, et les faits justifient les théories; le monde des prisons n'est qu'une mixture de dégénéré s . Mais dans cette mixture, quel pourrait bien être l'appoint de chacun de nos divers groupes régressifs? Car la notion du dégénéré est bien large, depuis l'extension que lui a donnée l'École de Sainte-Ânne, et le terme « dégénéré » ne suftit pas pour évoquer dans vos esprits des exemples précis ou simplement des notions concrètes. La contribution des diverses catégories vous est connue théoriquement. Il nous reste à vous apporter, à l'appui de ces considérations, l'autorité des faits. C'est encore à Laurent que nous demanderons ce qu'on pourrait appeler des documents humains. c< Par ordre de fréquence, dit cet auteur (1), les dégénérés les plus nombreux dans les prisons de Paris sont les débiles; viennent ensuite les dégénérés supérieurs, et enfin les imbéciles.
» Les débiles, ces déshérités de l'intelligence et du jugement, ces individus aux idées étroites, à la mémoire mécanique, à la volonté défaillante, ces êtres incapables d'attention et d'efforts, sans force d'imagination et qui obéissent passivement aux suggestions d'autrui, sont de beaucoup les plus nombreux : les prisons sont peuplées de débiles.
» Si les débiles sont nombreux dans les prisons, les dégénérés supérieurs sont rares. Ce fait s'explique facilement. En effet, le dégénéré supérieur est surtout caractérisé par le défaut d'équilibre et l'absence de pon-
(i) Laurent, Lm dégénérés dans les prisons, (Arch. d'anthrop. crim., 488S.)
DÉGÉNËRBSCENCE ET CRIMINALITÉ. 631
dëration. Il est intelligent. Mais son activité intellectuelle agit d'une manière inégale et par soubresaut. Il est susceptible d'idées généreuses et de hautes conceptions, et lorsqu'on cause avec lui on reconnaît une élévation de sentiments parfois très grande; mais il est incapable d'efforts soutenus ; il met rarement en pratique ses belles théories. Il évite souvent la prison et plus souvent ses excentricités le mènent à l'asile d'aliénés. Néanmoins il est des cas où, par suite de leur manque de pondération, influencés par leurs passions qu'ils ne savent pas réprimer, ils se laissent aller à des actes criminels. Ordinairement ils ne sont pas récidivistes.
» L'imbécile, cet être chez qui l'impulsivité et l'instinctivité résument la majeure partie des opérations cérébrales, est encore plus rare dans les prisons que le dégénéré supérieur. I^ plus souvent, dès sa jeunesse, il a été placé dans un asile. Et si, obéissant à ses instincts, il commet quelque acte délictueux, l'examen médical suffit ordinairement pour le faire envoyer à sa véritable place, à l'asile. »
Dans un autre travail, rauteur(l) dit avoir rencontré l'épilepsie beaucoup moins souvent que l'hystérie dans les antécédents des criminels.
Par ordre d'importance décroissante, les causes morbides du crime pourraient se ranger, selon Laurent, de la manière suivante : en première ligne, l'alcoolisme; puis les vésanies et les névroses; enfin, et à titre secondaire, la tuberculose.
Les faits justifient donc la théorie et l'École de Sainte-Anne triomphe sur tous les terrains. Du reste, ce succès n'a rien de surprenant. La théorie de la dégénérescence englobe toutes les hypothèses émises sur le crime et le criminel. Seules les doctrines classiques échappent à cette assimilation, et encore n'en sortent-elles que réduites et amoindries. Car elles sont obligées de laisser aux psychiatres tous les sujets que ceux-ci leur réclament. Et chacun sait que le domaine de la psychiatrie s'étend chaque jour théoriquement et pratiquement. La doctrine du dégénéré criminel n'avait donc qu'à se formuler pour rencontrer une adhésion quasi unanime. Comment, en effet, les partisans du criminel épileptique, neurasthénique, névrosique, cérébral, eussent-ils pu justifier leurs r^istances? Même ceux qui, avec Mairo, reportent la genèse du crime bien loin dans le domaine des infiniment petits, des molécules cérébrales, ne pouvaient marchander leur concours. Car la dégénérescence n'est parfois qu'un trouble limité, confiné dans un territoire perdu des centres cérébraux, sans répercussion extérieure, sans accompagnement de ces stigmates biologiques à la fois brutaux et révélateurs.
Elle devait rencontrer Tappui des psychologues qui, avec Colajanni, préconisent l'atavisme moral. Ceux qui, en compagnie de Sergi(2), l'ingénieux
(i) Laurent, Les habitués des prisons de Paris. Paris, 4890. (3) Sbrgi. Les dégénérescences huimines. Milan, 1889.
63S DtGÊPIÊRÉS BT DÉSÉQUILIllliÊS.
auteur da la théorie de la stratiCcatioii des caractères, aboutissent à la conclusion qui voit dans le criminel la synthèse de toutes les dégénère»cences humaines, ne pouvaient la contredire. Et même dans un ordre d'idées plus pratiques, la doctrine de Sainte-Anne pouvait compter sur tous ceux qui, séduits par l'allure positive de ses doctrines, cbercbeat avant tout à donner à la criminalité des bases positives et expérimentales.
Du reste, tout conspirait en faveur de cette heureuse doctrine du dégénéré criminel. L'hypnotisme révélait la possibilité de forfaits dramatiques accomplis dans des circonstances étranges et la suggestion apparaissait douée d'une influence envahissante, comme un facteur puissant de l'activité psychique normale et morbide. L'École de Nancy émettait même l'hypothèse de l'existence à l'état de veille de véritables auto-suggessions criminelles. Et Laurent (1), malgré ses préférences pour les doctrines de Lacassagne, écrivait récemment encore ce qu'il y a dans ces théories une grande part de vérité ». Ur, hypnotisme et suggestion s annonçaient comme les apanages spéciaux de toute une collection de névrosés, de déséquilibrés, de détraqués. L'École de Charcot allait même jusqu'à faire de l'hypnose le stigmate exclusif de l'hystérie. Nous le répétons, tout souriait, tout sourit encore, du reste, à la théorie qui voit dans le criminel un dégénéré.
Il est cependant nécessaire de dire que toutes les résistances sont loin d'avoir désarmé.
L'École de Lyon, avec Lacassagne, maintient haut et ferme la prédominance des facteurs sociaux, et même sur le terrain des faits, la théorie du dégénéré criminel a été vivement combattue.
Nous ne rappellerons pas l'argument de Colajanni établissant la disproportion de la criminalité et de la dégénérescence dans certaines provinces italiennes. La réplique qu'y fait Ferri dans sa Sociologie criminelle est loin d'être décisive cependant. Mais il nous est impossible de passer sous silence les intéressantes recherches de Semai. Contrairement à l'opinion reçue. Semai, dans un travail dont les éléments, rassemblés avec une patience digne de tous les éloges, ont été vérifiés avec une scrupuleuse exactitude, a démontré que le monde des prisons présentait une moyenne d'aliénés inférieure à celle de la vie courante. Semai, sur 526,313 détenus, trouve 514 aliénés, soit une moyenne de 100 aliénés sur 100,000 détenus, alors que les recensements généraux de 1868 et de 1878 accusent pour la Belgique une proportion de 133 aliénés sur 100,000 habitants, non compris les aliénés en liberté. « La statistique donnerait donc l'avantage à la détention sur la vie libre », dit très judicieusement Semai (2). Hais il y a plus encore : l'auteur remarque d'abord que, sur ces SI i aliénés.
(1) Laurent, L'anthropologie criminelle^ 2« édition. Paris, 1893.
(i) Semai., ùe Vinfluence de V emprisonnement cellulaire, etc. BnixeUes, 1870.
il y a 320 prévenus renvoyés des poursuites pour cause d'aliénation mentale, et qu'il ne reste en réalité que 395 condamnés qui seraient devenus fous après leur condamnation. Mais une nouvelle élimination est encore è opérer, car un examen minutieux lui a prouvé que 8 d'entre eux étaient des simulateurs, et que 155, dont la folie a été reconnue dès le début de la détention, étaient des malades dont Tétat avait été méconnu durant l'instruction et les débats.
Ces chiffres, Messieurs, ont par eux-mêmes une trop haute signification pour qu'il soit utile d'y ajouter des commentaires- Du reste, on dirait qu'un peu de réaction se produit, même dans le camp des psychiatres. Dans un travail où les choses sont mises au point avec une grande netteté, Marandon de Montyel (1), médecin en chef des asiles publics d'aliénés de la Seine, conteste formellement les rapports régulièrement admis entre la criminalité et la dégénérescence. Les deux termes lui semblent même s'exclure, et l'auteur conclut : (c Dans la folie, la criminalité est en raison inverse de la dégénérescence. »
Le crime, dit Oortel (3), n'est qu'un épiphénomène, un accident dans la vie des fous, des épileptiques, des dégénérés; il peut se réaliser chez des êtres indemnes de toute tare. Mais la critique des rapports de la dégénérescence et de la criminalité vient d'être faite d'une manière magistrale par Legrain (3). Nous ne pouvons que citer rapidement les quelques propositions essentielles de l'auteur; mais elles suffiront, pensons-nous, pour justifier la nécessité de dissocier, tout au moins dans une certaine mesure, criminalité et dégénérescence.
ce II est bien vrai, dit Legrain, que le dégénéré est souvent criminel, mais faut-il en conclure que le crime est relié à l'état dégénératif par un lien d'effet à cause? » Et il répond : « Il n'existe pas de raison de confondre ensemble dégénérescence et criminalité; le crime n'est pas plus un syndrome faisant partie de l'histoire des dégénérés qu'il ne fait partie de celle de la paralysie générale. » Puis l'auteur range sous les trois propositions suivantes les rapports de la dégénérescence et de la criminalité : 1^ Les dégénérés peuvent devenir criminels, et ils le deviennent plus souvent que les êtres non dégénérés, parce qu'ils s'adaptent moins que ces derniers aux conditions de la vie régulière et aux conventions incompatibles avec les actions légalement qualifiées de crimes; i" Certains criminels présentent des stigmates de dégénérescence; bien que ces stigmates ne puissent avoir aucun rapport d'indication avec les actions commises par ceux qui en sont porteurs, ils signifient tout au moins que ces criminels sont des dégénérés; 3^ Mais si le dégénéré peut être criminel, et si le criminel
(1) Harandon de Montyel, Archives d'anthropoloyie crimineCte, mai 1892.
(2) DoRTEL, L'anthropologie criminelle. Thèse de Paris, 1894.
(3) Legrain, La médecine légale du dégénéré. (Arch. d*anthrop. crim., janvier 1894.)
peut être dégénéré, il y a des criminels qui n*ont aucun des caractères de In dégénérescence.
Toute la critique de la théorie qui tente de confondre la criminalité et la dégénérescence tient dans ces quelques propositions. On ne pourrait leur ajouter que des développements. Mais il serait diflScile de les infirmer. Nous les tenons, pour notre part, pour Texpression réelle des rapports entre les deux formes biologique et sociale de la régression.
Nous ne pouvons donc nous rallier au crime, manifestation de la dégénérescence que dans un être marqué des stigmates du dégénéré. En dehors de la présence des stigmates, le crime ne suffit pas pour caractériser la régression. Le crime, comme toute manifestation de la personnalité humaine, est un produit de l'organisme et du milieu. Cest là une formule indéniable qui s'afiirme au nom de révolution tout entière. Or, réclamer l'intervention nécessaire de la dégénérescence, c*est nier la possibilité d'une prépondérance momentanée du second des deux facteurs, du milieu soit physique, soit social. Dans la mesure que comporte la définition précédente, nous nous rallions donc pleinement à la doctrinede Ferri. Certes, les facteurs mésologiques et organiques n*ont pas à nos yeux une égale valeur ; nous avons dit ailleurs(l) nos préférences et leur justification; nous les résumerons dans quelques instants. Hais nous croirions commettre un réel déni de justice en ne donnant point le pas sur nos idées aux vues d'un des maîtres les plus éminents de l'anthropologie criminelle. Nous avons nommé Enrico Ferri. La doctrine du chef de l'École positive constitue en effet, à nos yeux, la synthèse la plus scientifique des données de l'anthropologie criminelle. Et bien qu'elle soit déjà célèbre, nous tenons à rappeler ici la doctrine du criminaliste italien.
c( Le crime, dit Ferri (2), est un phénomène d'origine complexe, à la fois biologique, physique et sociale. Certes, la prédominance difi*érente de tel ou tel facteur détermine les variétés bio-sociologiques du criminel ; mais, sans doute, tout crime de tout criminel est toujours le produit de l'action simultanée des conditions biologiques, physiques et sociales. »
Et, répondant aux critiques formulées contre sa doctrine, il ajoute pour mieux préciser sa pensée : « C'est sur cette conclusion que, dès la première édition de cet ouvrage, j'ai le plus insisté, et c'est elle cependant que nos critiques ont toujours oubliée pour se donner le plaisir facile mais inconcluant de combattre les idées de l'école positiviste avec des objections unilatérales, les uns en supposant que pour nous le crime n'est que l'efiTet exclusif du facteur biologique, les autres, qu'il n'est que le produit unique du milieu physique, et d'autres encore en nous acccusant d'avoir
(i) Dallemagne, Êtiologie fonctwnnelU du crime. (Congrès d*anthrop. crin, de Bruxelles, 1892.) (t) Ferri, La sociologie criminelle. Paris, 4893.
aflBriné que la cause unique et absolue du crime n'est que la société même. »
Nous ne tomberons sous le coup d'aucun des reproches d*unilatéralité formulés si judicieusement par Ferri à l'adresse de ses adversaires. Cependant, Messieurs, il est impossible de s'en tenir exclusivement aux doctrines du célèbre criminologiste italien. Certes, la formule de Ferri est à l'abri de toute critique fondée sur l'exclusion de l'un ou l'autre des facteurs de la criminalité. Elle est d'i^ne ampleur qui lui permet, par une espèce d'absorption de toutes les formules, d'échapper au reproche d'en exclure l'une ou l'autre. Mais cette ampleur, qui semble faire sa force, constitue sa faiblesse. La doctrine de Ferri manque de précision et, disons le mot, d'adaptation. Car elle s'applique à toute manifestation vitale et elle revient simplement à dire que le crime est dû à l'influence des causes organiques et ambiantes qui président à l'activité humaine tout entière. Il est vrai que l'auteur a tenté instinctivement d'échapper à ce reproche. Il avait, du reste, mis en relief avec une trop grande sagacité les côtés faibles des théories adverses pour n'être point frappé des lacunes de sa manière de voir. La théorie générale que nous venons de résumer est, en effet, passible des objections faites par Ferri aux doctrines opposées. Le rappel de quelquesunes de ces objections va éclairer et motiver nos allégations.
Parlant des théories épileptiques, neurasthéniques, dégénératives, etc., Ferri disait en eflet : ce Elles ne nous donnent pas la raison précise et fondamentale pour laquelle la même condition d'anormalité biologique arrive à déterminer le crime chez tel individu, tandis que chez tel autre, dans les mêmes conditions de milieu physique et social, elle ne détermine que le suicide, ou bien la folie, ou bien une simple infériorité biopsychique. » Et il ajoute : « Si l'on disait que cela dépend des conditions extérieures qui ne sont jamais les mêmes pour deux individus, cela ne suffirait pas, car il y a très souvent des différences si petites dans ces conditions extérieures, qu'elles ne sont pas une raison proportionnée de l'énorme différence entre celui qui, par exemple, réduit à la misère, se tue au lieu de tuer et celui qui tue au lieu de se tuer. Pourquoi de deux idiots d'une même famille, traités de la même manière, l'un répond-il aux railleries avec l'indifférence ou la douleur concentrée, et l'autre avec l'assassinat? Et pourquoi de deux dégénérés ou fous, à qui leur fiancée refuse sa main, l'un, arrivé en présence de la fille aimée se tue-t-il, l'autre préfère- t-il la tuer? »
L'auteur ajoute encore à ces exemples. Mais ce qui précède suffit pour vous permettre d'en faire l'application à la formule trilogistique de Ferri lui-même. Car si le crime est le résultat des facteurs mêmes qui président à toute activité humaine, si chaque acte résulte, en effet, de l'intervention d'une série de causes ressortissant à l'organisme, au milieu physique ainsi qu'au milieu social, n'est-on pas en droit de se demander pour quelles
4i96 DÉGÉNÉRÉS ET DÉ8ÉQUiUBRÉS«
raisons ces causes produisent dans certains cas le crime et dans d'autres le patriotisme, le dévouement ou le martyre?
Et cette objection est d'autant plus fondée que Ferri l'a pour ainsi dire devancée. Il a senti que la généralisation de sa formule devait être corrigée. Cette généralisation, dont il aimait à ne pas se défaire tant que grondait la menace de Tanilatéralité, il s'en débarrasse une fois l'orage apaisé. Il a donc compris que, sous peine de n'avoir rien expliqué, il était nécessaire d'entrer plus avant dans l'examen du problème, et c'est alors qu'il atteste SCS préférences pour le facteur biologique, en affirmant sa prépondérance. En cela, il nous parait avoir vu juste. « Le facteur biologique du crime, dit en effet Ferri, est quelque chose de spécifique qu'on n'a pas encore déterminé, mais sans quoi toutes les autres conditions biologiques, physiologiques et sociales ne suffisent pas à expliquer toutes les formes du crime et le crime lui-même. » Ferri a marqué dans ces lignes, et sans les dépasser, les limites de l'argumentation scientifique.
Tout biologiste peut encore, dans une très large mesure, s'associer à ces déclarations. Mais le divorce doit nécessairement commencer entre Ferri et les physiologistes lorsque, décidé à caractériser quand même cette inconnue biologique, le criminaliste italien ressuscite bien étonnamment la névrose criminelle.
<c La criminalité (congénitale et occasionnelle aussi, mais à différents degrés) est donc une forme spécifique d'anomalie biologique qui la distingue de toute autre, et sans laquelle ni le milieu physique ni le milieu social ne suffisent à expliquer le crime. Et non pas pour indiquer la nature de cette anomalie spécifique, mais seulement pour lui donner un nom, je l'appellerai la névrose criminelle, comme on Ta déjà fait en la distinguant de toute autre forme de pathologie, d'atavisme, de dégénérescence. » « Névrose criminelle, ajoute-t-il, qu'on pourrait dire aussi, avec M. Virgilion, une forme de tératologie psychique et qui s'accompagne presque toujours, dans des proportions différentes chez tel ou tel criminel, d(ïs anomalies de l'atavisme, de l'arrêt de développement, de la neurasthénie, de l'épilepsie, de la dégénérescence, mais qui est vraiment le facteur spécifique par lequel tel individu avec tels caractères biopsychiques dans tel milieu physique et social, commet tel crime. »
C'est contre cette névrose criminelle que nous nous insurgeons. Tout d'abord, et quoi qu'en dise son auteur, elle enlève à la définition du crime de Ferri une partie de la généralisation qu'elle comporte. Du moment que la névrose criminelle spécifique, et nous insistons sur le mot, est une condition essentielle de criminalité, l'importance des facteurs physiques et sociaux s'évanouit dans une large mesure. Ils ne jouent plus qu'on rôle accessoire, car ils ne sont plus des éléments de différenciation. Leur actton se borne à mettre en mouvement le mécanisme névrosique. Et dans ces conditions, l'auteur n'est plus autorisé à dire que le crime est un
DÊGÊNÊHESCËKCE ET CRIMINALITÉ. 637
phénomène d'origine à la fois biologique, physique et sociale. Sa définition doit être réformée et le crime ne peut plus être pour lut qu'un fait bioiogi(|ue, s'eifectuant en vertu d'un mécanisme biopsychique déterminé dans un milieu physico-social.
Mais ce n'est pas un simple procès de forme que nous intentons à Ferri : nous protestons contre l'abstraction qui fait le fond même de sa doctrine; nous n'admettons pas cette séparation de l'humanilé en deux catégories que créerait fatalement l'admission d'une névrose criminelle. 11 n'y a pas une classe d'hommes marqués au front de la prédisposition criminelle, et une classe d'êtres soustraits pour toujours, et quoi qu'il arrive, au monde de la criminalité.
La vérité, c'est que la résistance au crime constitue une quantité variable. Dans la vie courante et pour la moyenne des hommes, cette résistance suffit pour neutraliser les influences biologiques, physiques et sociales, toujours actives et toujours en éveil. Toutefois il n'y a jamais là qu'un rapport dont le caractère positif ou négatif dépend avant tout des variations des facteurs qui le composent. Ces variations sont diverses selon les cas. Et pour une société déterminée, l'importance de ces variations se déduit pour ainsi dire de la collectivité de ses attributs et de ses nécessités. Enfin les états sociaux eux-mêmes se modifient et les termes d'un rapport, vrais hier, peuvent se déplacer demain. Les facteurs individuels sont fréquemment les agents les plus actifs de la conduite humaine; ils créent les différences si tranchées qui, en temps d'accalmie sociale, séparent les hommes les uns des autres. Cependant, qu'une poussée physique sociale vienne, comme ungrand coup de vent, heurter et secouer celte foule, et voilà ' que le diapason s'unifie, que la fibre cérébrale tremble de la même indignation, s'émeut du même sentiment; lesdifférences individuelles disparaissent et la collectivité frappe comme d'un seul bras, marche d'un même pas, parle une même langue. Que sur un radeau perdu entre l'infini de l'océan et l'infini descieux, des êtres humains luttent contre la faim qui va les anéantir, toutes les distinctions morales et affectives s'effacent, un même instinct fait taire tous les autres et un nivellement féroce passe sur les consciences : l'anthropophagie qui nous fait régulièrement horreur est admise à l'unanimité chez ces êtres unifiés dans une même aspiration criminelle, mais naturelle.
Hais, abandonnant ces sommets où l'émotion conspire avec nous contre vos résistances et que chacun de vous redescende au fond de sa conscience. Interrogez-vous, demandez-vous si, maintes fois, vous ne vous êtes pas sentis à la merci des événements, des moindres influences. Il ne s'en est fallu que d'une oscillation. Messieurs, à ces moments délicats, pour vous trouver atteints et précipités dans le crime. Certes, le crime, nous en sommes convaincu, n'eût été ni sanglant ni odieux. Cependant l'étendue de la faute possible, en créant des variations individuelles, ne suffit pas pour ruiner l'objection.
658 DÉGÉRÊKÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Certes, nous ne nions pas l'existence de ces variations individuelles, mais elles sont avant tout d'ordre quantitatif. Ces variations individuelles justifient l'existence de catégories de criminels; elles n'autorisent pas l'établissement d'un type criminel, quelque élasticité qu'on donne à sa définition. En d'autres termes, quiconque commet une faute, un délit, un crime, n'est pas définitivement et irrémédiablement un criminel ; nous ne sommes pas autorisés à le renvoyer dans une catégorie à part, marqué de la névrose criminelle.
Il faiit revenir à des idées plus larges. Un des génies de ce siècle, Moleschott, dont la science porte encore le deuil, disait déjà au Congrès de Rome que les circonstances peuvent triompher des vertus du plus vertueux d'entre nous. Au Congrès de Paris, il insistait sur les modifications du caractère produites par le chagrin, la fatigue ou quelque grave contrariété. Et il ajoutait : « Sous l'effort de certaines conditions physiologiques, un homme peut tomber; il n'est pas plus un criminel que le savant qui se trompe ne devient un ignorant ou un faible d'esprit. » Et la plupart d'entre vous se souviennent du langage élevé que tenait dans ce sens au Congrès de Bruxelles un des représentants les plus autorisés de la science anthropologique française, M. Manouvrier.
Du reste, il n'y a pas que la science qui, du haut des sommets où elle trône, jette ainsi sur les actions humaines un regard d'indulgence. Ceux dont la vie s'est passée au milieu des infirmités et des misères sociales, dont l'i ntransigeance des doctrines s'est fondue au contact des tristesses de la réalité, ceux-là laissent tomber à leur tour des paroles précieuses que nous aimons à recueillir. « A mesure qu'on s'élève audessus de cette lice étroite, dit un ancien procureur impérial, Eugène Mouton,(l), où se débattent les misères humaines, l'orgueil du justicier se trouble, les rigueurs de la conscience s'amollissent; on se sent pris d'une sorte d'attendrissement pour ces vaincus qui tombent déshonorés dans la bataille de la vie ; on voit de quel poids terrible pèsent la misère, l'ignorance, l'exemple, le hasard lui-même dans la destinée qui leur est faite; et aussi plus on avance, plus on devient certain que le progrès du droit criminel est dans la direction où nous appelle le sentiment de la faiblesse du coupable et de l'infirmité miséiTible du juge. »
Nous ne voulons rien ajouter à l'éloquence émue de ces quelques lignes. La chair est faible, répète-t-on ; Tesprit n'est pas plus fort. Il n'y a pas. dans la bataille de la vie, des cuirassés inaccessibles à la faute et des prédestinés marqués pour la défaite bien avant la lutte. La psychosi^ criminelle n'existe pas plus que les autres, et c'est dans une autre direction que la pensée humaine doit chercher les solutions aux problèmes qui la préoccupent. Car nous ne pouvons nous contenter de la formule vague
(i) EuG. Mouton, Le devoir de punir, Lyon, 1887.
DÉGÉNÉRESCENCE ET CKIMINALITÊ. 659
qui fait du crime un produit à la fois biologique et social. La science nous autorise à pousser plus loin nos investigations et à préciser les ternies de cette définition incolore. Elle a pénétré au sein de la mécanique humaine assez profondément pour nous y ouvrir des voies larges et sûres. Elle a jeté sur l'activité animale une clarté qui suffit à nous en montrer les origines. Cest de ces origines mêmes qu'il faut partir pour arriver progressivement à l'étude des manifestations instinctives ou psychiques, conscientes ou inconscientes. Et le problème de l'étiologie criminelle trouvera dans les lois qui résulteront de cette analyse, les éléments indispensables à sa solution.
Ces vues nous semblent à la fois directrices et essentielles ; elles nous ont guidé dans un travail (1) auquel nous vous demanderons la permission d'emprunter le résumé qui va suivre.
a La loi qui domine de haut toute la sociologie, disions-nous, est celle qui implique à la fois conservation et progrès.
» La société a pour devoir de veiller à ce que cette loi ne subisse point d'atteinte. Le rôle de l'individu se mesure d'après son utilité quant à l'observance et au maintien de cette loi.
» La conservation de la société est assurée par deux actes importants de l'individu : sa nutrition et sa reproduction. Le progrès est garanti par le développement et le perfectionnement de son intelligence.
» La vie de l'individu tout comme la vie de la société sont donc liées au fonctionnement des organes qui assurent la nutrition, la reproduction et le fonctionnement de l'intelligence. Et non seulement il y a liaison, mais il y a relation de cause à efl'et. La vie individuelle n'est que l'expression de cette triple nécessité organique, et la vie sociale reflète nettement ces trois côtés de l'activité humaine.
» Tout acte individuel, toute manifestation sociale peut se ramener à la satisfaction fonctionnelle d'un des trois besoins nutritif, génésique, intellectuel.
» Cette triple formule embrasse la vie de l'individu comme elle synthétise la vie sociale.
» Ces fonctions, tout en s'imbriquant, pour ainsi dire, dominent chacune à son tour dans la vie de l'individu comme dans la vie des sociétés. Les fonctions inassouvies créent dans leurs centres respectifs une tension qui, objectivement, rend la décharge consécutive plus violente et plus spontanée, et subjectivement, donne naissance à toute la gamme des sensations qui vont du simple malaise indétinissable à la douleur qui affole et masque la conscience.
» Les satisfactions fonctionnelles donnent lieu à l'inertie des centres.
(1) Dallemagne, Étiologie fonctionnelle du crime. (Congrès d'anthrop. crim. de Bruxelles, 1892.)
d'une part, et à toute l'échelle des sensations qui vont du bien-être pur et simple aux plus raffinées de nos sensations, d'autre part.
» Ces satisfactions, ces tensions trop prolongées laissent dans les centres des reliquats multiples qui , en subissant toutes les transformations de l'hérédité, finiront par donner à certaines catégories d'actes des caractères étranges, où l'analyse ne retrouve plus d'emblée l'origine fonctionnelle. Le point de départ, pour être reculé ou masqué, n'en subsiste pas moins. »
Et nous ajouterons :
Si ces formules doivent donner la clef de tous les actes de la vie sociale normale, elles doivent également éclairer les faits anormaux, tant dans la vie des individus que dans la vie des sociétés.
Car les lois de la pathologie ne sont que les lois de la physiologie appliquées à des phénomènes morbides. Et, selon l'heureuse expression de Tarde (Ij, les faits sociologiques ne sont que des rallonges des faits biologiques. Les actes morbides sociaux ne peuvent échapper à cette règle. Ils doivent s'expliquer à l'aide des lois de la sociologie normale. Et le crime, fait de pathologie sociale au premier chef, ne constitue pas une exception. Le crime n'est donc que l'émanation d'un trouble fonctionnel dont le point de départ réside dans une modification organique déterminée. C'est l'explosion d'un centre en état d'érélhisme, que cet éréthisme traduise une nécessité physiologique normale ou une altération fonctionnelle morbide. L'éréthisme crée une tension engendrant une sensation qui peut aller de la perception à peine consciente d'un malaise indicible à la douleur nettement sentie et localisée. L'éréthisme agit aussi d'une manière générale en renforçant l'excitation, au point qu'en présence de l'énergie de l'explosion, la force excitatrice initiale, très faible, s'efface pour revêtir l'acte final d'un caractère spontané.
Il intervient encore en supprimant une grande partie de ce qu'on nomme le temps perdu physiologique. Il se manifeste en accumulant dans le centre des résistances qui empêchent la diffusion nerveuse, l'irradiation vers les centres voisins, et la mise en activité des résidus antérieurs. Il donne à l'acte son air instinctif et inconscient.
Hais toutes ces notions, pour être comprises et appliquées avec netteté aux problèmes qui nous occupent, nécessiteraient des développements considérables. Nous regrettons de ne pouvoir mêmQ vous les indiquer. Reportezvous toutefois aux considérations générales psycho-physiologiques exposées lors de nos premiers entretiens. Rappelez-vous ce que nous vous avons dit des rapports du conscient et de l'inconscient, des sources viscérales de nos sentiments affectifs, des synthèses de sensations et d'images qui se forment peu à peu et dont l'effiorescence ultime pénètre finalement dans le domaine de la conscience. Que toute cette mécanique psychique
(1) TAfiBE, La sociologie criminelle et le droit pénal. (Argh. d*anthr. caiM., sept. 1893.)
OÉGÊNÉRESCBNCE et criminalité, 641
graduée, tout comme les organes dont elle relève, vous apparaisse dans ses lignes générales, et que de cette façon les besoins nés des profondeurs de l'organisme vous révèlent leur ascension régulière vers les centres corticaux, y portant le désir sous toutes ses formes.
Puis, cette vision de nos premiers enseignements rapidement évoquée, revoyez dans le même esprit nos différents groupes de dégénérés. Vous y trouverez tous les modes de déséquilibrement et toutes les formes que peut revêtir la nécessité fonctionnelle : la satisfaction instinctive, qui n'est que la traduction de l'instinct primitif et primordial; la satisfaction spécialisée et reportant sur un être un besoin, un caprice, toute l'énergie obsessive d'une concentration exclusive des tendances et des volitions.
De la passion normale, soit instinctive, soit quintessenciée, passez ensuite à la passion morbide, qui ne se relie plus qu'imperceptiblement à la vie physiologique.
Rompez enfin ce frêle lien et examinez les perturbations de tous genres qu'apporte le déséquilibrement dans la vie affective et intellectuelle.
Les déviations les plus singulières des divers instincts et l'apaisement cérébral qu'elles réclament prenant, pour se réaliser, les formes les plus étranges et les plus inexplicables, des exemples se présenteront à votre esprit, illustrant, pour ainsi dire, chaque idée générale d'un fait précis et catégorique.
Vous comprendrez alors notre conception du mode d'intervention de notre triple facteur, nutritif, génésique et intellectuel, dans la genèse de l'acte criminel.
(c Ils interviennent tout d'abord, disions-nous, dans notre étiologie fonctionnelle du crime, en créant sous la poussée de l'inassouvissement pur et simple une véritable explosion.
)) Et cet inassouvissement lui-même peut tenir à deux ordres de causes : il peut provenir de l'insuffisance absolue des ressources mises à la disposition de l'individu ou dériver d'une impuissance relative à les conquérir. C'est ainsi que, par exemple, il peut être le résultat de l'extrême besoin, dans un moment de crise individuelle ou sociale, chez un être bien doué, a)mme il peut provenir de l'impuissance d'un neurasthénique, plus propre à ruser qu'à travailler.
» Mais ce que nous nommons la spécialisation de plus en plus grande du besoin peut entrer en jeu à son tour et varier à l'infini la gamme des actes criminels. Nous venons de voir une fonction en détresse, poussant instinctivement à sa satisfaction, sans choix ni caprice. C'est le centre végétatif en état d'érétbisme, exigeant brutalement la détente. Hais dans ce centre, le besoin peut s'affiner, se dépouiller de son caractère initial, se localiser sur un individu, sur une idée, sur un caprice et dénaturer ainsi l'allure réflexe, fonctionnelle du début. Et malgré cette déviation, malgré l'absence de nécessité matérielle, tangible, quoiqu'on ne puisse
643 DÉGÊKÊRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
plus incriminer la nutrition, la reproduction, rintelligcnce même comme cause alimentatrice et efficiente, le besoin étrange, morbide n'abandonne aucun de ses droits. C'est un intrus dans la vie psychique, il ne peut se réclamer d'aucune fonction essentielle; sa satisfaction n*esl exigée par aucune nécessité d'ordre vital, et cependant il impose sa tyrannie au point d'avoir raison finalement de toutes les résistances.
» Nous entrons ainsi en plein dans le domaine des déséquilibrés, après avoir passé par la zone intermédiaire des passionnels. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le passionnel n'est que l'individu normal, spécialisant son besoin et subordonnant telle satisfaction à toutes les autres. Le déséquilibré n'objective plus son désir dans les limites des choses raisonnables. Ce qui le travaille semble ne plus le rattacher à l'individu normal dont les actes relèvent de notre triple formule. Le fait incriminé paraît soustrait aux nécessités communes ; au fond ce fait est du même ordre que tous les autres. Comme les autres actes, il exprime la détente d'un groupe cellulaire en vue de faire cesser un éréthisme central arrivé à son apogée ; comme les autres, il représente une nécessité fonctionnelle inéluctable; comme les autres, il est suivi d'une détente, et comme les autres, mais d'une façon fréquemment détournée, il doit son origine à l'évolution fonctionnelle. Certes cette origine est souvent masquée et remonte par l'hérédité à des individus ancestraux, mais elle n'en existe pas moins, nette et indubitable. Les influences héréditaires sont maintes fois en cause dans ces cas et ce sera pour l'avenir un problème délicat, mais attrayant, de rechercher dans les actes de ces déséquilibrés l'embryon normal, le facteur biologique primitif et rationnel. Nous ne pouvons ici qu'esquisser le fait.
» Il nous semble cependant que ces recherches doivent s'inspirer de certaines considérations, dont voici les plus essentielles.
» II faut tenir compte de cette particularité de l'individu, tendant de plus en plus, au fur et à mesure que s'écoule son existence, à satisfaire ses besoins selon des modes qui lui sont personnels. Il se crée ainsi ce qu'on a nommé des manies. Ces manies sont refrénées par la santé intellectuelle de l'individu normal et ne dépassent jamais une certaine mesure. L'héréditaire trouve en lui ce fonds de manies, mais ne rencontre plus les centres coercitifs de son ancêtre. De plus, l'hérédité, on le sait aujourd'hui, agita la fois en enlevant à l'acte une partie de ses phénomènes conscients, en annihilant des influences inhibitrices, en empêchant des irradiations vers des centres voisins, en économisant une partie du temps réactionnel, en favorisant l'explosion et en délimitant plus nettement et plus fatalement l'acte réllexe.
» Qu'on tienne compte de ces diverses remarques, et la manie sera créée, impulsive, obsédante, inévitable. Qu'on n'oublie pas non plus que l'hérédité peut encore agir en mêlant les choses qui devraient rester distinctes,
meublant le cerveau de la fille des instincts et des penchants du père. Par parenthèse, nous pensons que bien des faits d*inversion génitale trouvent là leur explication.
» Toutes ces remarques générales peuvent s'appliquer à chacun de nos trois facteurs en particulier.
» Chacun d'eux intervient donc selon une triple formule dans la genèse de l'acte criminel. En réclamant tout d'abord satisfaction au nom d'une fonction inassouvie, en spécialisant, sous l'effort des civilisations et de raffinement sensuel, l'objet de ses désirs, en subissant enfin la tyrannie d'une déviation cérébrale, l'héréditaire produit des actes normaux spécialisés, mais dont l'hérédité n'a plus laissé subsister que le côté excentrique, bizarre, en lui conservant toute son exigence, tout son impérieux besoin de réalisation. »
Nous avons tenté, en quelques endroits de nos études des dégénérés, de vous retracer ce mécanisme. Nous vous avons montré dans quel sens devait intervenir cette notion d'hérédité. Nous ne pouvons que vous prier de vous reporter à ces explications antérieures. Il est impossible, à propos d'actes aussi divers que les crimes, d'êlres aussi différents que les criminels, d'esquisser un mécanisme général , une formule d'application courante. C'est le tort des doctrines unilatérales d'avoir rêvé un instant d'enserrer l'activité humaine dans les limites étroites d'une définition du délit ou du délinquant. On peut, en théorie, s'entendre sur la valeur à attribuer à un terme, sur les caractères essentiels à réclamer d'un type déterminé. Mais ces nécessités didactiques n'ont rien à voir avec la nature intime de l'acte ou le mécanisme de sa production. Tout ce que la théorie autorise en fait de crime et de criminel en général, c'est l'exposé d'idées synthétiques destinées à guider l'analyse de chaque cas particulier. Et c'est à cette analyse, Messieurs, qu'il vous faudra régulièrement faire appel.
D'ailleurs, pour cette analyse du criminel, les données ne vous feront pas défaut. Vous rechercherez tout d'abord, dans la mesure de vos connaissances, les caractères anthropologiques. Leur valeur, réduite en général, peut avoir à l'occasion une haute signification. Des caractères anatomiques, vous passerez aux caractères physiologiques. Finalement vous interrogerez la psychologie de votre sujet. Et vous ne vous bornerez pas à l'analyse du crime ou des incidents qui l'ont immédiatement précédé; vous reconstituerez peu à peu l'évolution psychique de l'individu. Vous étudierez celui-ci dans son milieu, aux jours de son enfance, où le cerveau, vierge encore, reçoit si facilement l'empreinte des choses et des gens. Vous le verrez à l'œuvre quand la spontanéité éclose en lui laura poussé dans la vie. Il vous sera facile de reconstituer le bilan de ses tendances, de ses sympathies comme de ses haines. Puis, cette formule de la personnalité du criminel ainsi déduite et synthétisée, vous la rattacherez au passé, vous étudierez sa genèse. Cette recherche, vous savez déjà de quelle façon
VOUS devez la poursuivre. Nos études sur les dégéaàrés vous ont renseigné des altérations morbides variées, mais plus ou moins spécifiques. Leur signalement vous mettra d'emblée sur la trace de la nature de la tare ancestrale. Puis, ces éléments généalogiques devant les yeux, il vous sera permis de reconstituer pour ainsi dire le bilan de votre personnage. Dans ce bilan, la part due à l'hérédité se dissociera d'elle-même en quelque sorte; le restant, vous serez autorisés à le porter à l'actif de l'initiative individuelle. L'ensemble vous donnera une sorte de formule psychique intégrale.
Et au sujet de cette formule psychique, nous aimons à vous rappeler que l'importance de l'examen de l'état mental des criminels vous a été signalée dans un travail très remarquable. Dans un discours prononcé à la Conférence du Jeune Barreau, H. Alfred Horeau(l) a tracé un aperçu dés théories nouvelles avec une science et un esprit critique dignes d'éloge. Le mémoire de M. Moreau est encore à méditer, malgré son origine quelque peu lointaine vis-à-vis d'une science qui double les étapes.
Ce travail préliminaire terminé, vous aborderez l'étude du crime; et vous l'aborderez, non plus avec l'intention d'y voir l'expression d'une volonté absolue ou relative, mais pénétrés de sa natu re exclusivement biologique et sociale. C'est un fait de biologie s'efiectuant dans un milieu social que vous placerez en face de vous. Et pour son analyse, vous ne vous servirez que des formules générales dont nous vous avons tant de fois parlé. Cette analyse sera parfois délicate, et chaque cas, différent de celui qui va suivre ou qui a précédé, réclamera régulièrement toute votre habileté. Mais elle seule vous donnera des satisfactions, car seule elle est en mesure de vous procurer des solutions définitives. Enfin, chose plus importante encore, elle vous fournira les éléments essentiels d'une sanc- . tion sociale positive.
Car, Messieurs, nous ne sommes pas désarmés en face du déterminisme et la négation de la responsabilité morale ne fait pas disparaître la responsabilité, et moins encore le droit de punir. Les partisans des anciennes doctrines ont contribué peut-être involontairement à revêtir le déterminisme de la livrée de l'anarchie. Or, cette légende doit s'évanouir. Les positivistes du droit pénal n'ont, au contraire, qu'une seule préoccupation : rétablir ce droit pénal sur des assises désormais inamovibles. Du reste, Messieurs, ils ne sont plus seuls à croire que le libre arbitre n'est point indispensable au droit. Les experts, que des exigences professionnelles forcent cependant à des opinions éclectiques, commencent à se refuser à doser quotidiennement les infiniment petits de la volonté. Le boulet du libre arbitre devient trop lourd à traîner et ils demandent à s'en dégager.
(i) Alfred Horeau, De Vitat mental du criminels. Bruxelles, 1881.
Cette liberté morale, si longtemps cherchée, contient en germe, dit Dubuisson (1), tous les abus qui se sont produits; et en face des difficultés chaque jour croissantes de séparer le champ de la criminalité du domaine de l'aliénation, <c elle ouvre une porte par laquelle toute la criminalité peut s'écouler dans Taliénalion ».
Les experts protestent donc contre les exigences d*une théorie pénale qui leur impose la recherche de ce qu'ils nomment une entité métaphysique : la volonté. Nous ne pouvons, dans ce travail, exposer ce qu'on pourrait nommer le terrain neutre que certains d'entre eux proposent en matière de transaction. Vous trouverez dans le beau livre de Paul Garnier (2) l'exposé très clair du rôle de l'expert, en tant que pathologiste et clinicien.
Semai (3) renforçait dernièrement de sa légitime autorité et de sa longue expérience les conclusions du savant français. Nous voudrions consacrer à l'exposé des idées de ces deux spécialistes réputés les développements qu'elles méritent si largement. Elles marchent visiblement vers la responsabilité sociale exclusive; c'est« de la part de ces maîtres, un acte de haute science et de réel courage professionnel. Et ces tendances, heureusement, paraissent vouloir se généraliser. Camuset (4) montrait dernièrement i'illogicité qui porte à diminuer les peines pour les dégénérés impulsifs, alors qu'on proclame qu'ils ont besoin, pour résister ù leurs penchants mauvais, de mobiles plus puissants que les individus normaux.
Enfin la magistrature, à son tour, commence à s'apercevoir que le libre arbitre compromet le droit pénal bien plus qu'il ne le justifie. M. Lakrewsky (5), procureur général près la cour d'appel de Kharkow, dans une critique des idées de Ferri et de Lombroso, reconnaît implicitement que la notion métaphysique du libre arbitre n'est point indispensable au droit pénal. Les temps semblent donc proches pour la réhabilitation pénale du déterminisme.
Mais nous nous permettrons d'aller bien au delà.
Le maintien de la lettre du code, la conservation de la définition juridique actuelle du crime, constituerait, en face des progrès modernes, le plus grave des dangers sociaux.
Vis-à-vis de l'empiétement sans cesse croissant du domaine de l'aliénation mentale et des libérations progressives qu'il entraine, la subsistance du libre arbitre comme critérium du délit et de la répression est indubitablement la porte ouverte par où va s'écouler, dans Tirresponsabilité et l'acquittement sans condition, la meilleure part de la criminalité.
(1) Dubuisson, Archives d* anthropologie criminelle, 189i.
(2) Paul Garnier, La folie à Parût, 1890.
(3) Semal, La responsabilité morale et pénale, Gand, 1891.
(4) Camuset, Etude méd.-lég. mr la pyromanie. (Ann. mêd.-psych.« 1893.)
(5) Lakrbwsky, Revue du droit dvil et criminel, 1891.
Et on aura beau nous dire que ces- acquittements ont des lendemains* que le cabanon guette le criminel et qu'il saura bien se transformer eo cellule. Vos lois et vos codes s^y opposent. Le cabanon doit s'ouvrir dès que la raison reprend ses droits. La justice n'est pas autorisée à se ressouvenir. Lorsque l'esprit, remis de la crise morale qu'il vient de traverser, réapparaît avec ses caractères normaux, les entraves doivent tomber. Nous avons déjà eu l'occasion d'insister sur ce côté du problème. Rappelez-vous nos entretiens sur les épileptiques, les impulsifs et les psychopathes sexuels. Irez-vous alors, scrutant les domaines reculés de l'intellect, intenter un procès de tendances et demander à la prévention ce que la répression n'a pas le droit de vous accorder? Encore une fois, vos lois, vos codes vous interdisent de tels errements. Et si, par hasard, vous mainteniez dans ce cabanon, transformé en cellule, ce criminel d'hier, parce que votre conscience vous dit qu'il est forcément le criminel de demain, vous feriez simplement, avec la franchise et le droit en moins, l'application des données de l'école positive.
La lettre de votre code est donc défectueuse vis-à-vis des empiétements des doctrines de l'aliénation. Elle est tout aussi déplorable et tout aussi grosse d'erreurs et de dangers vis-à-vis des théories de la dégénérescence.
Car là, l'irresponsabilité est plaidée par l'hérédité et l'impulsivité, ces deux tares toujours actives du dégénéré; il vous est impossible de faire remonter la responsabilité à des tendances dont le germe vient de si loin et qui pénètrent si intimement la trame individuelle. L'irresponsabilité vous est donc réclamée, non plus au nom de la folie, mais au nom des forces bien spécifiées par le texte même du code et auxquelles la volonté ne pouvait se soustraire.
Le déterminisme pourra encore subir de rudes assauts; il finira par s'imposer au nom même des plus immédiates nécessités sociales. Déjà, à l'heure actuelle, il ébranle les convictions dans un grand nombre d'esprits. La foi s'en va, nous entendons la foi aux doctrines classiques, et votre droit devient comme un temple dont le dieu contesté et discuté commence à ne plus inspirer ni le respect ni la crainte. Situation très grave dont on doit s'émouvoir.
C'est dans l'école positive que oe droit retrouvera les éléments d'une puissance nouvelle.
Car il serait étrange, en effet, que l'anthropologie criminelle, née des nécessités de livrer à l'étude le champ de la criminalité, n'aboutisse qu'à une confusion irrémédiable, là où elle voulait établir l'ordre et la méthode. II serait décourageant de croire un instant que toutes ces cat^ories de criminels, si laborieusement édifiées, ces travaux accumulés, ne marquent qu'un temps perdu dans l'évolution intellectuelle de l'humanité. En r&ilité, le maintien de la lettre du code actuel en face des progrès de la science aurait seul de semblables conséquences A quoi bon, en effet, tous ces efforts des anthropologistes, aboutissant au déterminisme, si l'on conservait
DÉGÉNÉRBSCBNCB ET GRIMINALITÉ. 6^17
néanmoins le libre arbitre comme critérium du droit de punir ? Du moment que rien n'est libre, tout est irresponsable, et peu importent les divisions entre les criminels, leurs catégories, leur diversité : le code, qui n'admet la responsabilité que dans la liberté, les confond tous dans une même indulgence.
Le danger est donc tout entier dans l'immobilisme de nos anciennes cropnces. Elles constituent, ces croyances, des entraves dont il faut se débarrasser.
Le droit pénal n'a nul besoin delà notion métaphysique du libre arbitre: voilà ce qu'il nous faut proclamer avec les juristes de la nouvelle école. Seule, la responsabilité collective lui suffit pour réaliser son but essentiel de défense et de protection sociales.
Du reste, les nécessités d'une réforme s'imposent à l'heure actuelle à tous les esprits non prévenus.
Peut-être y aura-tril parmi ceux qui m'écoutent quelques déceptions aux grands jours des belles représentations de la cour d'assises. Peut-être l'acquittement ému, sensationnel, immédiat d'aujourd'hui aura-t-il des lendemains désagréables.
Nous n'insistons pas sur ces points. Il suffira, du reste, pour apprécier complètement notre pensée et pour pressentir les développements, de nous garder encore quelques minutes d'attention.
Très rapidement nous allons vous esquisser les formules nouvelles issues des doctrines positivistes. Hais le peu de temps dont nous disposons encore nous oblige à procéder quasi algébriquement. La loi unique et fondamentale, conséquence suprême des données biologiques, implique à la fois conservation et progrès. Cette loi régit la vie sociale, tout comme elle pénètre la vie individuelle tout entière. Sa conséquence immédiate impose l'obligation de prendre toutes les mesures que réclament la conservation et le progrès. Il est donc nécessaire qu'à toute action antisociale et offensive la société réponde, selon l'expression de Ferri, par une action sociale et défensive.
Cette nécessité constitue la sanction sociale.
Or sur quelles bases faut-il chercher à édifier cette sanction sociale?
Sur les bases de la sociologie scientifique qui proclame l'existence de lois positives réglant les phénomènes sociaux.
Cette science réclame donc la connaissance et l'application de ces lois, et de ces lois seules, à l'intelligence des phénomènes sociaux.
Et elle autorise l'introduction dans la notion de la sanction sociale des mesures nées de l'étude de ces lois sociologiques.
Ces lois définissent le crime comme une réaction entre un organisme déterminé et le milieu social.
Il est donc nécessaire d'agir à la fois sur l'organisme et le milieu.
De là une série de mesures préventives, réparatives, répressives et éliminatives, pour employer la terminologie de Ferri. Nous avons
indiqué ailleurs (1) les bases physiologiques qui doivent guider le légiste dans l'application de ces mesures.
Ces mesures constituent les modes d'intervention de la sanction sociale.
Mais quel est le critérium de cette sanction sociale, et sur quelles bases va-l-elle s'établir?
Quelles sont, en d'autres termes, les raisons qui, pour chaque cas déterminé, vont présider au choix, au mode d'application, à la durée et à l'intensité de ces mesures protectrices?
^Ces raisons se déduisent des éléments mêmes que fournira l'analyse du danger social.
Que comporte cette analyse du danger social?
Elle comporte l'examen de l'antiscciabilité de l'acte et de l'antisociabilité de l'agent.
Examinons tout d'abord les facteurs qui caradérisent l'antisociabilité de l'agent.
Ces facteurs essentiels se résument dans une estimation et des caractères de l'agent et de la nature des motifs déterminants.
Nous n'insisterons pas sur la notion des motifs déterminants. Ils relèvent de notions complexes destinées à juger, par la nature même de ces motifs, du caractère permanent ou transitoire du danger social luimême.
Quant aux caractères de l'agent, ils impliquent la nécessité des données diverses de l'anthropologie criminelle, et ils en réclament l'application.
Mais aux vues directrices qu'apporte l'analyse de l'antisociabilité de Tagent, il faut joindre les considérations tirées de l'antisociabilité de l'acte.
Cette notion de l'antisociabilité de l'acte, c'est tout le programme de la sociologie moderne. Elle comporte des développements que les limites de ce travail n'autorisent pas ; elle aboutit finalement à ce que nous aimons à nommer la conscience sociale.
Ce serait une curieuse étude que d'en retracer les obscures origines, de la montrer s'ébauchant au sein des sociétés primitives, à l'aurore de la civilisation, d'en marquer les étapes, d'en signaler les éclipses et d'en découvrir les époques de radieuse clarté.
Car elle n'est pas une notion métaphysique, ainsi que le voudraient ceux qui, avec Fouillée (2), l'appellent l'union des volontés. Elle est faite des mêmes phénomènes que la conscience individuelle, dit, avec plus de justesse, Novicow (3), dans un livre remarquable par la hardiesse des idées et le souci des lois de la biologie dans le domaine des choses de la sociologie. Elle s'ébauche avec les premières sociétés, au début même de l'hu-
(1> Dallemagne, La peine corporelle et ses bases physiologiques, — Lamertin, Bruxelles, 1893.
(2) Fouillée, La science sociale. Paris, 1880. (3; Novicow, Les luttes entre sociétés humaines. Paris, 1893.
manitë; elle fermente, pour ainsi dire, à l'heure actuelle dans tous les domaines de l'activité humaine ; elle s'élabore instinctivement dans les replis du cerveau de chacun de nous; elle représente la conscience des droits et des devoirs de la collectivité.
Elle est au fond de toutes les tentatives qui s'efforcent de faire pénétrer le progrès dans nos esprits et dans nos institutions. Elle se brasse pour ainsi dire dans tous les milieux : dans les revues comme dans les cours et les laboratoires , à la tribune comme à la barre, partout où la pensée humaine parvient à pénétrer. Elle se renforce de la connaissance chaque jour plus précise de nos besoins et de nos tendances. Elle s'augmente surtout de la connaissance des mécanismes des êtres et des milieux.
Elle n'est que le couronnement de la conscience individuelle. Elle relève des mêmes causes.
« En résumé, dit excellemment De Greef (1), la conscience sociale se forme naturellement, suivant les mêmes lois que la conscience individuelle ; elle passe du réflexe à l'instinct, à la mémoire, au raisonnement, et finalement à la méthode; ce développement est organique. »
La conscience individuelle avait abouti à celte chose mystérieuse : la matière pensante s'efforçant de pénétrer le mécanisme de la matière qui pense.
La conscience sociale réalisera ce phénomène tout aussi grandiose : la société interprétant et réglant sa propre existence. Elle éclairera donc les destinées de l'humanité. Car l'humanité en est encore, moralement, au point où se trouvait physiquement l'homme primitif.
Dans le ciel social, elle voit luire l'éclair et entend gronder la foudre; elle subit l'orage des révolutions. Elle ignore la loi des cataclysmes dont elle est si régulièrement victime. L'homme primitif devait s'en aller ainsi instinctivement dans une nature étrange, inconnue et mystérieuse.
A l'heure actuelle, l'homme marche vers l'intelligence de plus en plus complète des choses qui l'entourent. Hais la société cherche encore sa voie; elle est toujours stupéfiée de l'éclair qui luit dans le ciel et de la foudre qui tombe à ses pieds; les orages sociaux la laissent troublée et inintelligente. Et ce sont eux qui la traquent chaque jour et la poussent brutalement dans la voie qu'elle parcourt en chei*chant instinctivement le progrès.
Un dernier mot.
La conscience sociale qui s'éclaire et s'atfermit fera-t-elle taire les luttes intérieures pour nous montrer, dans le lointain, ces horizons baignés de paix et de bonheur dont parle le poète? Peut-être.
(1) De Greef, Introduction à la sociologie, t. IL Bruxelles, 1889.
Pagci.
PrAfàge VII à IX
Introduction Ik6
Uk PERSONNALITE HUMAINE.
Ancienneté du problème. — Solutions variées. — Elle résulte de l'action de deux facteurs. — L'organisme et le milieu. — Origines de la conception moderne. — L'erreur géocentrique. — L'erreur anthropocentrique. — Nécessité d'une définition de la personnalité. — Définitions de Ribot, de Herzen, de Pierre Janet, de Binet. — Les transformations de la personnalité. — La part du milieu et de l'organisme. — Les fonctions organiques. — Leur activité réflexe. — Le système nerveux. — La conscience. — Le déterminisme absolu. — A qui incombe la preuve? — L'argument des conséquences - L'impossibilité de la connaissance absolue. — Sa portée. — N'exclut pas les lois. — Les lois aboutissent à l'acte réflexe. — C'est la notion fondamentale. - Elle domine la vie sous toutes ses formes. — Nécessité d'affirmer définitivement son influence et l'étendue de son action 7à2S
Généralité du réflexe. — Ses trois catégories. — Les réflexes nutritifs. — Les réflexes génésiques. — Les réflexes intellectuels. — Degré de conscience des réflexes. — Naissance du premier arc réflexe. — La conscience primitive. — La loi physique de la conscience selon Herzen. — Les degrés de la conscience. — Son origine matérielle n'anéantit point son importance. — Nécessité de la psychologie. — Les lois fondamentales du réflexe. — Le résidu de l'excitation. — Son caractère statique et dynamique. — Association des centres. — Double fonction de chacun des centres. — Concéquences physiologiques — L'axe cérébro-spinal et ses subdivisions. — La moelle comme organe central et comme organe de conduction. — Le bulbe. — Valeur physiologique des corps opto-slriés. — La fonction n'est déterminée que par l'excitant spécifique approprié. — L'expérimentation sur les corps oplo-striés. — Opinions de Luys, Beaunis, Nothnagel, Meynert, Wundt, Laborde. — L'autonomie des corps ganglionnés de la base. — Leur degré de saturation. — Leur sphère d'action personnelle. — Leur degré de conscience et de nécessité fonctionnelle . 33 li 53
Synthèse générale. — Signification du caractère conscient des processus psychiques. — Conditions essentielles de ces processus : la mémoire. — Les caractères physiologiques de la mémoire. — Leurs interprétations diverses. — Les lois de la
PrAfàge VII à IX
Introduction Ià6
uk personnautA humaine.
Ancienneté du problème. — Solutions variées. — Elle résulte de Taction de deux facteurs. — L'organisme et le milieu. — Origines de la conception moderne. — L'erreur géocentrique. — L'erreur anthropocentrique. — Nécessité d'une définition de la personnalité. — Définitions de Ribot, de Herzen, de Pierre Janet, deBinet. — Les transformations de la personnalité. — La part du milieu et de l'organisme. — Les fonctions organiques. — Leur activité réflexe. — Le système nerveux. — La conscience. — Le déterminisme absolu. — A qui incombe la preuve? — L'argument des conséquences - L'impossibilité de la connaissance absolue. — Sa portée. — N'exclut pas les lois. — Les lois aboutissent à l'acte réflexe. — C'est la notion fondamentale. - Elle domine la vie sous toutes ses formes. — Nécessité d'affirmer définitivement son influence et l'étendue de son action 7à2S
Généralité du réflexe. — Ses trois catégories. — Les réflexes nutritifs. — Les réflexes génésiques. — Les réflexes intellectuels. — Degré de conscience des réflexes. — Naissance du premier arc réflexe. — La conscience primitive. — La loi physique de la conscience selon Herzen. — Les degrés de la conscience. — Son origine matérielle n'anéantit point son importance. — Nécessité de la psychologie. — Les lois fondamentales du réflexe. — Le résidu de l'excitation. — Son caractère statique et dynamique. — Association des centres. — Double fonction de chacun des centres. — Concéquences physiologiques. — L'axe cérébro-spinal et ses subdivisions. — La moelle comme organe central et comme organe de conduction. — - Le bulbe. — Valeur physiologique des corps opto-striés. — La fonction n'est déterminée que par l'excitant spécifique approprié. — L'expérimentation sur les corps opto-striés. — Opinions de Luys, Beaunis, Nothnagel, Meynert, Wundt, Laborde. — L'autonomie des corps ganglionnés de la base. — Leur degré de saturation. —Leur sphère d'action personnelle. -— Leur degré de conscience et de nécessité fonctionnelle . 33 à 53
Synthèse générale. — Signification du caractère conscient des processus psychiques. — Conditions essentielles de ces processus : la mémoire. — Les caractères physiologiques de la mémoire. — Leurs interprétations diverses. — Les lois de la
654 TABLE DBS MATIÈUES.
LES ÉPILBP8IBS,
Étendue de la dégénérescence. ^ Les névropathies et les folies comme manifestations dégénérât! ves. — L'intensité de la prédisposition justifie seule les distinctions. — Parallèle du névropathe et du dégénéré. — Raisons apparentes qui s'opposent à leur assimilation. — Signification de Tunité des névroses. — Le triple critérium de la dégénérescence se retrouve dans les trois grandes névroses. — Raisons de Tétude détaillée des névroses. — Significations générales des modalités névrosiques.
— Relations de Tépilepsie et de la dégénérescence. - Valeur de l'étude des épilepsies. — Subdivisions des épilepsies. — Prodromes de la grande attaque. —Les auras. — Description de la grande attaque. - État de mal épileptique. — Êpilepsie partielle. — Ses difi^érentes subdivisions. — Forme tonique et forme vibratoire. ^ L*épilepsie infantile. — Les degrés de la forme motrice. — Tic, vertige, secousses.
— Les formes sensitivo-motrices servent de transition. — L'épilepsie larvée. — Les tics douloureux. — Coprolalie, écholalie. — Échokinésie. — Asthme et êpilepsie. — Angine de poitrine et êpilepsie. — Formes sensitives de Fépilepsie : migraine, névralgies, sensations anormales. — Formes sensorielles. — Les formes larvées de Tépilepsie; — Folies épileptiques. — Délires épileptiques. — L'épilepsie et les difierentes formes de la déchéance mentale. — Les formes variées du délire épileptique. — Les troubles mentaux équivalents de la grande attaque. — Opinions diverses. — Les stigmates de Tacte épileptique. — Les transformations de Tépilepsie. — Le crime épileptique. — La folie morale, forme larvée de Tépilepsie. — Les peurs morJjides. — Les altérations de la personnalité d'origine épileptique. — Les frontières de Tépilepsie . 261 à 297
ÉTIOLOGIE BT MÉCANISMES DES ÂPU^BPSIBS.
La triple signification régressive des épileptiques. — La physiologie des épilepsies. — Interprétations diverses de la grande attaque. — Théories de l'anémie et de la congestion cérébrales. — Théorie bulbaire. - Décharge épileptique et caractère rétlexe de l'épilepsie. — Théorie corticale. — Mécanisme de l'épilepsie dans la théorie corticale. — Les bases de la théorie corticale. — Objections. — Les propriétés motrices de l'écorce. — Résumé des expériences relatives à l'excitation et à la destruction des zones rolandiqucs chez l'animal et chez l'homme. — Localisateurs et antilocalisateurs. - Les théories localisatrices. — Opinions de Ferrier, Fritsh, Hitzig, Nothnagel, Schiff, Munck, Tamburini, Vulpian, Marique. — Résultats bruts de Texpérimentation. — Opinion de Franck. - Les propriétés épileptogènes de l'écorce. - Elles ne révèlent que la conductibilité corticale. — L'épilepsie expérimentale après oblation des zones psycho- motrices. — Les centres corticaux. — Rôle des ganglions de la base — Objections anatomiques et physiologiques. — Interprétation des autres formes de l'épilepsie. — L'épilepsie schématisant un arc réflexe. — Jlultiplicité et variation des centres d'élaboration du réflexe.
— Hiérarchie des centres des circuits épileptogènes. — L'élude des causes complète cette sériation. — Classification des causes. — L'épilepsie partielle. — Légitimité des distinctions. — L'épilepsie partielle n'exclut pas la prédisposition.
— Êpilepsie essentielle et êpilepsie symptomatique. — Causes occasionnelles ou déterminantes et causes prédisposantes. — Causes déterminantes locales et causes déterminantes générales. — Causes prédisposantes. — La prédisposition est essentielle. — Elle subsiste même dans l'épilepsie rapportée ^ l'aulo-intoxicalion. — Sériation des épilepsies selon la nature des causes et l'intensité de la prédisposition 299à339
ÈPELEPTIQUBS BT DÈGÉN^SiÉS.
Sériation dégénérative des épileptiques. — Cause déterminante et prédisposition. — Valeui' complémentaire des stigmates. — Rôle et importance de la déformation crânienne selon Lasègue. — L'asymétrie faciale. — Les recherches de l'École italienne. — Importance et signification des tares anatomiques. ~ Les tares physiologiques. — Recherches de Féré, de Lombroso et de son école. — Les stigmates psychiques. - Le déséquilibre émotionnel et affectif parait prépondérant. — Justifications de cette opinion. - Son intervention dans révolution comitiale. — État mental des épileptiques. — Diversité des opinions. — Émotivité et impulsivité morbides. ~ Le caractère des épileptiques ; ses variations. - Leur interprétation basée sur la physiologie de Tépilepsie. — Les épileptiques selon Féré. — L'impulsion des épileptiques. —Les fugues des épileptiques. - Génie et épilepsie. — Épilepsie et criminalité, - La doctrine de Lombroso. — La tliéorie épileptique complète la théorie ataxique. — Objection de Lombroso à la théorie de la dégénérescence — Les crimes des épileptiques. ~ Leurs signes pathognomoniques. — Leur variété et la diversité de leurs interprétations. - La responsabilité des épileptiques. — Erreurs et dangei*s des théories actuelles. — Impossibilités pratiques. — Caractères génériques des épileptiques. ^ Opposition aux théories actuelles. — L*école positiviste n*est pas désarmée devant Tépileplique — La prison-asile. — Rôle du médecin selon les théories nouvelles 341 à 367
LBS MODALITÉS DE L^HTSTËXUE. ^
Étendue des manifestations de l'hystérie. — Préjugés. - Conception de Thystérie. - Ses rapports avec les formes de la dégénérescence. — Définitions — Formes de la névrose.— Elle existe dans toutes les races et sous tous les climats.— Subdivisions.
— Formes motrices : grande attaque, petite attaque ou hystérie vxilgaire, comparaison des deux formes et principe des transformations de l'attaque. — Variétés prodromiques : attaque syncopale, attaque de spasmes. — Variétés de la grande attaque : 1» attaque épileptique; ^ attaque démoniaque, attaque de clonisme; 3» poses plastiques, extases ; 4« attaque de délire, attaque de contracture. — Valeur de ces subdivisions. — Chorée, tremblement, secousses. Paralysies spontanées et traumatiques —Contractures. — Hystérie paroxystique et interparoxystique. — Stigmates. — Troubles sensitivo-moteurs. — Troubles de la sensibilité : dermalgie partielle ou généralisée; viscéralgie, ovarie, analgésie, formes et répartition. — Anesthésie viscérale. — Anesthésie kinétique. — Haphalgésie. - État des réflexes des parties anesthésiées. — Réflexe pupillaire. — Autographisme. — Troubles sensoriels, leur indépendance. — Loi de superposition de Charcot. — Troubles gustatifs.
— Charcot et Pitres. — Observations de Lichtwitz. — Troubles de l'olfaction et de l'audition. — L'œil hystérique : sensibilité générale, anesthésie, hyperesthésie eonjonctivales, amaurose, achromatopsie, dyschromatopsie. — Rétrécissement concentrique du champ visuel. — Asthéniopie. — Polyopie monoculaire. — Rapport de ces troubles avec ceux de la sensilité générale. — Leur signification. - Formes viscérales de rhystérie. — Les simulations de rhystérie 369 à 404
STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉOÉNÉRB8GENGB.
Parallèle de rhyslérie et de Fépilepsie. — Hystérie normale interparoxystique. — Hystérie paroxystique. — Les causes de l'hystérie. — Subdivisions. — L'hystérie est une. - L'École de la Salpétrière. — La prédisposition héréditaire est le facteur essentiel. — Hérédité directe. — Son importance. — Hérédité indirecte. — Hystérie et épilepsie. — Hystérie et aliénation mentale. — L'hystérie souche de névropalhies.
— Hystérie et diathèse. — Opinion de Charcot et de ses élèves. — L'hérédité dans l'hystérie masculine. — Les agents provocateurs de l'hystérie. — L'hystérie traumatique. — Les stigmates de l'hystérie. — Les stigmates anatomiques. — L'hystérique selon Louger Villermé. — Inexistence d'une constitution hystérique. — Les stigmates physiologiques. — Hystérie et nutrition. — Hypnose et hystérie. — Diathèse de contracture. — Diathèse d'amyosthénie. — Tremblements hystériques. — Syndrome de Lasègue. ~ Zones hystérogènes. — Zones idéogènes. — Zones hypnogènes. — Les stigmates mentaux de l'hystérie. — Les amnésies. — Les aboulies. — L'automatisme ambulatoire. — Les fugues des hystériques. — Le caractère des hystériques. — Opinion de Legrand du SauUe. — Description de Huchard. — La réhabilitation psychologique de l'hystérique. — Pierre Janet. — Pitres. — Gilles de la Tourette. — Stigmates sociologiques. — La responsabilité dans l'hystérie. — Ses degrés selon Legrand du Saulle. — Hystérie et d^nérescence. — La physiologie de l'hystérie. - Opinion de Pitres.— L'École de Paris.— L'École allemande. — Examen de ces doctrines. — Tentative d'explication psycho-physiologique. . . 105 à 454
l^a place de la neurasthénie dans la famille névropathique. — Origines de la névrose. ~ Renaissance de la neurastliénie. — Maladie de Béard. — La neurasthénie à la Salpétrière — Deux écoles — Charcot, Bouchard et Hayem. — Les stigmates de la neurasthénie. — Les dyspepsies neurasthéniques — La céphalée neurasthénique.
— Insomnie et neurasthénie — Asthénie cérébrale. — L'aboulie neurasthénique.
— L'asthénie musculaire — Troubles de la motilité. — Les anomalies de la sensibilité chez les neurasthéniques. — Hyperesthésie du cuir chevelu. •* Les troubles sensoriels - Les troubles viscéraux. — Les facteurs de la neurasthénie. — Prédisposition névropathique. — Le caractère du neurasthénique. — Passion et neurasthénie. - Surmenage cérébral et neurasthénie. — Signification de la prédisposition.
— Ses localisations. — Neurasthénie et dégénérescence. — Opinion de Mœbius — Opinion de Déjérine. — Valeur des stigmates. — Les neurasthéniques dans l'échelle dégénérative — Le caractère des neurasthéniques. — Hypochondrie neurasthénique.
— L'homme aux petits papiers de Charcot. — L'asthénique cérébro-spinal. — La neurasthénie chez la femme. — Le neurasthénique cérébral. — Le neurasthénique, dyspepsique. — Le cardiaque. — Le génito-urinaire - La neurasthénie traumatique — Les stigmates sociologiques. — Catégories sociologiques de neurasthéniques — Alcoolisme et neurasthénie. — Obsession et neurasthénie. — Impulsions et neurasthénie. — Les mécanismes de la neurasthénie. ~ Les neurasthénies locales. — L'évolution de la névrose. ^ Les frontières de la neurasthénie 5 l'École française et à l'École allemande. — Une sous-névrose : la névropathie — Les névropathes. — Névropathie et diathèse. — Bouchard et Charcot. — L'unité de la diathèse 455^493
LES P8TCHOPATHIB8 SEXUSLUBS.
Dégénérés et déséquilibrés - Les anomalies nutritives — Importance des anomalies sexuelles — Signification doctrinale des déviations génitales — Les localisations du réflexe génésique. — Le facteur biologique domine la sexualité — Classification des sexuels de Hagnan. — Objections à cette classification — Divisions fonctionnelles — Les uranistes. — Instincts et caractères des uranistes — Les théories de Turanisme — Interprétation physiologique. — Les tribades. — Mœurs et caractères. — Les causes de l'inversion sexuelle. — Le sadisme. — Son origine génitale.
— Les nécrophiies — La bestialité — Viol. — Inceste — L'onanisme. — Ses variétés — Leur mécanisme — Origine des associations onaniques — La poussée génitale précoce des héréditaires — Satyriasisme et nymphomanie. — Le fétichisme.
— Le masochisme — Les exhibitionaistes. — Frottteurs — Coupeurs de nattes — Stigmates des psychopathes sexuels. — Leur hérédité — Responsabilité des psychopathes ^ Opinions de Krafft-Ebing, MoU, Lasègue. — La responsabilité individuelle.
— Ses anomalies et ses erreurs 495 à 537
L'IMPULSIVITÉ MORBIBB
Idée fixe et obsession — Mécanismes — Subdivisions des obsessions — Les obsessions nutritives, génésiques, intellectuelles. — Division de l'obsession intellectuelle par ridée fixe — Les caractères classiques de l'obsession — L'impulsivité morbide ■
— Les impulsions criminelles — L'impulsion à l'homicide. — Ses formes et ses variétés. — 1^ mécanisme de l'impulsion homicide. — A l'impulsion homicide se rattache l'impulsion au suicide — Ses variétés — La pyroraanie — La kleptomanie.
— Les voleuses à l'étalage. — Voleuse honnête — La dipsomanie. — Les dipsomanes. — L'onoraatomanie — Ses variétés — Travail de Magnan et de Charcol — L'arithmomanie. — L'écholalie. — La coprolalie. — Échokinésie et échomatémie — Oniomanie — Morphinomanie — Les fugues comme manifestations de l'impulsivité morbide — Mécanismes — L'obsession pathologique et l'obsession physiologique .
— Valeur des types cliniques. — La responsabilité des impulsifs. — Nécessité des mesures de protection sociale 539 à 569
L^ÉMOnVITÉ ET L'INTELLECTUALITÉ MORBIDES.
Idée et sentiment. — Diflerences. — Évolution et localisation des sentiments. — Mutualité et réciprocité de l'idée et du sentiment. — L'obsession émotive. — Les phobies. — Leurs subdivisions — Agoraphobie et ses modalités. ~ Amazophobie. — Acrophobie et hypsophobie. — Cremnophobie. — Claustrophobie. — Psychrophobie et aérophobie. — Astrophobie. — Pyrophobie. — Kleptophobie. — Anthropophobie. — Gynophobie. — Hématophobie — Zoophobie — Toxophobie. - Nosophobie, pathophobie. — Syphilophobie. — Lyssophobie. — Thanatophobie. — Nécrophobie. — Dysmorphophobie. — Jalophobie. — Phobophobie — Phronémophobie ^ Folie du doute et délire du toucher. — Les catégories de Bail. — Délire des négations. — Folie des antivivisectionnistes. — Les multiples formes de l'obsession intellectuelle. — Leur origine physiologique. — Le rôle de l'inconscient. —
— Conséquences diverses du rôle considérable de l'émotion. — Les obsédés dans l'échelle dégénérative. — Toqués et originaux. — Excentriques. — Rôle social de rémotif. — Les catégories d'émotifis. — Les déséquilibrés — Génie et dégénérescence. — La psychophysiologie du génie. — Les frontières de l'hérédité morbide. - Les frontières de l'émotivité et de Uintellectualité morbides. — L'émotion physiologique. — Ses subdivisions - Bain et Spencer. - L'évolution des émotions. — Les conditions individuelles de l'émotivité. — Les conditions sociales. — La morale évolutionniste. — Maudsley — L'équilibre parle travail . . . . . .571 à6i2
DÂGÉNÈRBSCENGB ET GRIMIIfAIJTA.
Importance de l'étude des dégénérés. — Les causes de la criminalité dépassant celles de la dégénérescence. — Les théories criminelles. — La théorie classique. — Son procès. — Son erreur capitale : le libre arbitre. — La théorie absolue — Les responsabilités atténuées. — L'électisme; ses formes — Prins. — Proal. — Beaussire.
— Courcelle-Seneuil. — Fouillée. — Tarde. — Identité individuelle et similitude sociale. — Délit juridique et délit sociologique. — Les difficultés de l'instruction psychologique. — La préméditation. ~ Alimena. — Les théories nouvelles. — Albrecht. — Lombroso — Colajanni. — Dailly et Maudsley. — Despine. — Garofalo.
Benedikt. — Mairo. — Criminel dégénéré. — L'École française. — Morel. — Moreau de Tours. — Despine. — Falret. — Lasègue. — L'École de Magnan. — Les dégénérés dans les prisons. — L'École de Lyon. ^ I^s ojections à la théorie dégénérative du criminel. — L'École de Ferri. - Les théories positivistes. - Les objections aux théories de Ferri. — Le crime est un fait à la fois biologique et social. — L'interprétation physiologique du criminel. — L'interprétation sociologique du délit.
— L'étiologie fonctionnelle du crime. — L'examen du criminel. — Les dangers des théories classiques. — Les solutions de la théorie positiviste. La conscience sociale 613 à (V49
ff UNIVERSITY
LIBRAIRIE HENRI LAMERTIN