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L^IMPULSIVITÉ MORBIDE. U

Rouby (1), des exemples nombreux d'obsessions de ce genre. Malgré rintérél que quelques-uns d'entre eux présentent au point de vue de leur mécanisme psychologique, nous ne pouvons nous y arrêter.

Hais il est essentiel de vous signaler deux modes exceptionnels de rimpulsion homicide.

L'un d'eux se caractérise par la précocité même de l'impulsion; elle semble comme innée. c< Dans ces faits, dit Garnier (2), la sollicitation instinctive naît de toutes pièces, en dehors de toute logique, de tout mode même délirant. L'hérédité morbide est le ferment qui fait germer cette envie apparaissant parfois, comme cela nous est arrivé de le constater, chez un enfant de 4 ou 5 ans, venu tout armé dans la vie avec l'idée homicide. »

Le second des deux modes d'impulsion sur lequel nous désirons attirer votre attention, est également remarquable par l'absence des luttes obsédantes tout en présentant des caractères qui l'éloignent de la catégorie des réflexes impulsifs relatés précédemment. Comme exemple, nous rapporterons les observations connues d'Henriette Cornies et de Marie Jeanneret.

Henriette Cornies s'applique à gagner la confiance de ses voisins pour obtenir qu'ils lui permettent d'emmener leur petite fille chez elle. Arrivée dans sa chambre, où elle avait eu soin de faire d'avance les préparatifs nécessaires pour l'accomplissement de son sinistre projet, elle tranche d'un seul coup la tête de l'enfant et jette cette tête dans la rue.

Marie Jeanneret, âgée de 30 ans, possédant une certaine fortune, devient garde-malade dans le but de se procurer l'occasion d'empoisonner ses clients. Elle fait ainsi, sans la moindre hésitation et de propos délibéré, une vingtaine de victimes.

Le mécanisme de l'impulsion homicide est donc variable, et cette variété démontre l'infipossibilité des classifications a prion. C'est que dans l'acte morbide, comme dans l'acte normal, l'individu conserve néanmoins ses attributs et son caractère. C'est sa propre personnalité qu'il introduit dans l'action, et cette personnalité donne à l'impulsion son allure et ses mortalités. Les conditions schématiques de l'obsession, selon les classiques, constituent des nécessités cliniques et juridiques. Elles ne peuvent prétendre disjoindre des choses continues, et séparer définitivement la physiologie de la pathologie. Finalement, s'il existe un grand nombre d'obsessions, il est encore un plus grand nombre d'obsédés. Et c'est l'obsédé qui, lui-même et en dernière analyse, imprime à l'acte son caractère spécifique.

Ce que nous venons de dire des formes diverses de l'impulsion homicide s'applique à l'idée du suicide.

(t) Rouby, Des aliénés criminels. (Archiv. d anthrop. crimin , mai 4894.) (2) Paul Garnier, La folie à Paris, 1890.

Du reste, ces deux manies alternent assez souvent dans le même individu et fréquemment Tune engendre Tautre. L'impulsif homicide cherche parfois dans la mort le moyen de se soustraire à l'obsession qui le poursuit. Et les formes du suicide sont aussi variées que les formes de Thomicide. Le suicide peut se produire brusquement, sans raison, comme un réflexe. Le plus souvent il termine une crise obsédante. Ces deux cas constituent l'accès de fièvre chaude des faits divers. La chronique des méfaits et sinistres renseigne chaque jour des exemples qui nous dispensent de toute énumération. Mais il arrive aussi que le suicide est un acte mûrement et tranquillement délibéré. Il n'est accompagné ni d'obsession ni d'anxiété et semble résulter d'un examen très calme d'une situation donnée.

Ces suicides ne sont que dans une mesure restreinte des actes morbides et il faut à leur égard se défier de rapprochements hâtifs avec les signes du déséquilibre dégénératif. Toutefois il est des suicides qui décalquent absolument l'obsession homicide avec ses caractères classiques. Ceux- lu seuls peuvent prétendre à une signification morbide régressive.

Maudsley (1) fait remarquer que cette sorte de folie du suicide est souvent héréditaire au plus haut point. Les manifestations en sont alors opiniâtres et irrésistibles, même lorsqu'il n'y a pas d'autres signes d'aliénation mentale, ce Un homme d'une haute et puissante intelligence, dit Maudsley, occupant dans sa profession un rang élevé et doué d*une énergie remarquable, me consulta à deux ou trois reprises. Il se plaignait d'insomnie, d'abaUement, d'une fatigue d'esprit inaccoutumée dès qu'il s'agissait de certaines matières, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi. Son intelligence était parfaitement nette; il comprenait fort bien toutes ses atfaires et causait de toutes choses aussi sensément que tout autre individu aurait pu le faire. L'idée du suicide était née plusieurs fois dans son esprit, mais il l'avait toujours repoussée comme contraire a ses principes religieux et condamnée par sa raison. A qui m'eût demandé si une telle personne était capable de se suicider, j'aurais répondu que sa force de caractère et sa puissance intellectuelle étaient trop grandes pour que l'événement eût la moindre probabilité. Cependant un jour cet homme sortit de chez lui, se dirigea en toute hâte vers un des ponts de la Tamise ety après l'avoir traversé et retraversé plusieurs fois, il se précipita dans le fleuve. »

Cet exemple est typique ; il montre comme schématisés les caractères classiques de l'obsession. Le suicide est sans motif; l'idée fixe semble éclater en pleine santé cérébrale; elle produit une obsession contre laquelle une volonté bien trempée lutte au nom de tous les intérêts sociaux et religieux; puis l'idée fixe prend le dessus, s'accumule pour ainsi dire, et finalement, l'explosion se produisant, l'acte s'efiectue.

(1) Maudsley, Le crime et la folie. Paris, 1880.

L IMPULSIVITÉ MORBIDE. 55t

Les choses, à la vérité, ne se passent pas toujours avec cette allure théorique. Le motif peut être futile et hors de proportion avec l'action mentale. Et Tobse^sion, comme raccourcie dans son évolution, s'évanouit parfois du fait de sa continuité et de sa précipitation. Dans ces conditions, le suicide perd pour ainsi dire sa notion syndromique et se rapproche d'un accès d'émotivité morbide , ce qui prouve qu'au sujet de l'impulsion au suicide, comme au sujet de l'impulsion à l'homicide, les distinctions classiques n'ont qu'un sens didactique ou clinique. Nous rangeons l'obsession morbide du feu après l'impulsion au suici.de La pyromanie, l'idée obsédante du feu, suivie de l'impulsion à l'incendie, avec la lutte et l'angoisse obligées,* constitue une rareté, selon Magoan.

uteur en cite quelques cas d'une façon très brève. Nous les résus.

n dégénéré de 55 ans, un jour, sans nul motif, saisit le chandelier et ilgré tous ses efforts pour résister, il approche la flamme de plusieurs ièces de linge et provoque un commencement d'incendie. Une femme de 44 ans est obligée de fuir sa maison pour se débarrasser de l'obsession d'y mettre le feu.

Un jeune garçon de 12 ans met, sans aucun motif, le feu à la cave où se trouvent du bois et des cartons; il avait, dit-il, longtemps résisté, mais c'était plus fort que lui; il ne comprenait pas, ajoutait-il, les raisons de « cette bêtise ».

D'ordinaire, l'impulsion à l'incendie ne présente que faiblement les caractères de l'obsession. L'incendie est souvent allumé d'une manière quasi automatique, sans lutte ni hésitation préalables. Il faut distinguer cette pyromanie automatique de la pyromanie obsédante. La pyromanie automatique est fréquemment le fait d'un épileptique, d'un imbécile ou d'un idiot, a C'est alors, dit Régis (1), un acte morbide, irréfléchi, inccmscient, sans lutte et sans anxiété concomitantes et qui, par conséquent, n'offre rien des caractères pathognomoniques de l'obsession. Elle est plus fréquente dans le sexe féminin et les crises surviennent surtout à l'occasion des diverses étapes de la vie génitale, particulièrement à la puberté et pendant l'époque menstruelle. »

Cependant, l'obsession pyromaniaque peut revêtir des caractères intenses qui la mettent au rang des manies morbides les plus tenaces et les plus douloureuses; et dans ces cas, elle alterne fréquemment avec d'autres tendances impulsives.

a Les confidences de certains héréditaires dont la nature honnête et droite, écrit Saury (2), proteste avec énergie contre leurs sollicitations.

(1) RÉGIS, Manuel de médecine mentale, Paris, 1892. {% Saury, Les dégénérai. Paris, 1886.

peuvent à peine rendre compte des soutfrances qu'ils endurent. L'un d'eux, le plus doux des hommes, aussi incapable de mal agir que de mal penser volontairement, mais tourmenté par des impulsions violentes, me disait un jour : ce Je préférerais recevoir trente mille coups de bâton, » être astreint au métier le plus pénible plutôt que de me sentir obsédé » comme je le suis par des idées coupables. L'idée de me débarrasser de » la vie n'est rien à côté de celles qui m'excitent à allumer des incendies, » à tuer mon prochain; et ce qu'il y a de plus fort, c'est que si je ne me » surveillais pas, j'en arriverais à la ruse pour faciliter l'exécution de ces » tendances. »

La kleptomanie est plus connue que la pyromanie. Cependant, au dire de Magnan, la vraie kleptomanie, poussant irrésistiblement au vol, avec la résistance, la lutte et l'angoisse classiques, suivies de la détente consécutive à l'acte, est un syndrome peu fréquent.

Lasègue (1) se montre plus explicite encore, car il dit : c< La kleptomanie, dans le sens vulgaire du mot, n'a pas d'assises plus solides, et je suis encore, malgré ma longue expérience, à voir un voleur emporté par le besoin délirant du vol. »

En réalité, s'il y a peu d'obsessions kleptomaniaques pures, avec l'ensemble des stigmates de l'obsession clinique, nous rencontrons néanmoins des variétés nombreuses de kleptomanes.

Chez la plupart de ces kleptomanes, toute lutte intérieure semble en effet avoir disparu ; le vol se commet automatiquement, sans effort comme sans hésitation. Le jugement parait suspendu ; il n'en est rien cependant; et la preuve d'une sorte d'activité psychique sans conscience s'accuse dans la spécialisation fréquente de la kleptomanie. Le kleptomane ne vole pas indistinctement tous les objets; souvent c'est un objet déterminé, toujours le même, qui provoque Pacte morbide.

Ici c'est, en effet, un médecin qui, pendant ses visites, ne peut s'empêcher de soustraire la montre du client, pendue au chevet du lit ou placée sur la table de nuit. Là c'est un magistrat qui s'approprie les couverts, soit du restaurant, soit de la maison où il est invité; la famille le surveille, et dès qu'il rentre, ses poches sont fouillées et l'objet dérobé est aussitôt restitué.

Il y a dans la distinction et la reconnaissance de l'objet qui précèdent le vol comme un discernement réel. Seulement, ce discernement semble se faire sans l'intervention de la conscience. Il y a là une sorte de perception inconsciente sur le mécanisme de laquelle nous avons inststé lors de nos premières conférences et dont Onanoff (2) des premiers signala l'intervention dans le domaine de la pathologie mentale. Et comme l'obses-

(1) Lasègue, Études médicales^ V. Paris, iSS4.

(2) Onanoff, Delà perception inconsciente, (Arch. de neurol., mai 1890.)

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sîon ne va pas sans conscience, on enlève à ces actes leurs caractères obsédants.

Magnan range parmi les obsessions kleptomanes les envies de la grossesse. C'est une transitioa vers les formes atténuées de Tobsession, car dans Fenvie dti la grossesse, Pacte est impulsif, non angoissant et souvent intéressé, c^r la femme enceinte ressent le plus souvent un véritable appétit de la chose volée.

Une classe de kleptomanes qui sollicite particulièrement votre attention, c*est celle des voleurs et voleuses à Tétalage.

Lasègue, le premier, chercha à caractériser la nature morbide du vol à l'étalage. Avec un esprit critique qu'il devait en grande partie à ses études philosophiques et psychologiques antérieures, Téminent clinicien s'efforça de distinguer la kleptomane séduite irrésistiblement et machinalement de la voleuse d'occasion.

L'élude est curieuse, car la dilHcultéavec laquelle se trouvait aux prises Lasègue est pour ainsi dire monnaie courante dans les choses dont nous nous occupons aujourd'hui.

C'est toujours le môme problème psychologique, toujours insoluble parce qu'on le maintient purement psychologique.

Lasègue commence par poser nettement ta question dans une formule et par en dégager les pointsr essentiels.

L'étalage provocateur oîi tout est accumulé pour faire naître la tentation, voilà l'élément capital. A cette tentation, nous cédons un peu tous, selon Lasègue, et le fait de régler notre compte à la caisse n'exclut point ia défaite partielle de notre volonté. Mais si cette volonté est particulièrement débile, la défaite peut être totale.

(c Et, dit Lasègue, on comprend qu'étant données ces incitations, les faibles succombent et que leurs défaillances soient non pas excusées, mais motivées. »

Et Lasègue établit alors deux catégories de voleurs à l'étalage :

<c Parmi les voleuses surprises, écrit-il (1), plus encore probablement parmi celles qui échappent à la surveillance, un certain nombre agissent avec la conscience exacte et par conséquent avec la responsabilité du larcin. Quand on les interroge, elles racontent qu'elles ont lutté d'abord, qu'elles sont revenues à la charge, qu'elles se sont aguerries à la pensée et à l'accomplissement du vol. Quand on fait une enquête, on constate que ce sont des femmes dont les ressources sont bien au-dessous de leurs goûts ou de leurs prétentions. Leur existence est semée d'aventures et tout ce qu'on accorde à titre d'atténuation, c'est qu'elles auraient peutêtre été préservées si les séductions avaient été amoindries ou le délit plus périlleux. »

Voilà la catégorie condamnable.

(1) Lasègub, Études médicales, l. Paris, 1884.

55i DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Quant à la voleuse irresponsable, en voici le croquis d'après Lasègue : <c La femme arrêtée nantie de marchandises de valeurs diverses, appartient à une famille dont Thonorabilité est hors de doute. Son passé comme son présent est irréprochable; ses besoins, ses fantaisies n'excèdent pas son avoir et se tiennent même dans les plus modestes limites. »

Nous avons tenu à vous transcrire textuellement la pensée de Lasègue. Elle fait autorité en matière juridique; et les distinctions qu'elle établit ont aujourd'hui force de chose jugée. Toutefois, il est probable que ces deux subdivisions ne comprennent pas toutes les modalités de la kleptomanie; quelques-unes pourraient être logiquement rapportées aux névropathies. Le caractère de l'obsession disparaîtrait alors et se perdrait, pour ainsi dire, dans la symptomatologie de la névrose. Une observation de ce genre a été relatée dernièrement par M. L. De Rode (1). Il s'agissait, dans ce cas, de vol à l'étalage ; Tacte, dépourvu des attributs de l'obsession, avait été commis par une hystérique avérée. C'est en invoquant la névrose et son déséquilibrement que M. De Rode a provoqué l'acquittement de la kleptomane.

Avec la kleptomanie, nous terminons la série des obsessions criminelles ou délictueuses. Certaines obsessions sexuelles qu'on y ajoute régulièrement ont été l'objet d'une élude préalable. Tous les types que nous venons d'étudier sont nettement caractérisés; ils ont une valeur étiologique et une valeur pronostique; ils traduisent une origine déterminée comme ils laissent prévoir une terminaison spéciale. À ce titre, ces distinctions sont d'une haute valeur; elles font le plus grand honneur aux cliniciens qui les ont définitivement établies. Nous verrons dans quelques' instants de quelle façon doivent s'envisager leur subdivision au point de vue psychologique et leur signification vis-à-vis de la dégénérescence.

A ces obsessions criminelles succèdent d'autres manies obsédantes d'un caractère moins agressif et moins délictueux.

La mieux connue et la plus importante au point de vue social, c'est la dipsomanie. Magnan a fait de la dipsomanie une étude désormais classique. C'est aux savantes leçons du clinicien de Sainte-Anne que nous empruntons les principaux éléments de l'exposé qui va suivre.

L'historique de la question importe peu. Les fluctuations de ta notion de dipsomanie n'auraient pour nous aucun intérêt. Magnan ne considère pas la dipsomanie comme une entité morbide, comme une maladie distincte, mais comme un des épisodes de la dégénérescence mentale.

Il réclame avant tout une prédisposition héréditaire. « Ce qui domine dans l'étioiogie de la dipsomanie, dit Magnan (2), c'est l'hérédité, y»

(1) L. De Rode, Vol à Vélalagepar une hystérique. iBmx. db la soc. de méo. ment. DE Bei.g., 1892.) {% Magnan, Leçons cliniques sur les maladies mentales. Paris, 1893.

l'impulsivité morbide. 55S

L'influence des causes occasionnelles est secondaire ; elle ne s'adresse qu'à la manifestation elle-même et n'a pas sur le fonds maladif l'importance qu'on est tenté de lui attribuer.

Et c'est là un des caractères distinctifs de l'ivrognerie et de la dipsomanie.

Dans l'ivrognerie, le besoin de boire se contracte progressivement ; il devient une nécessité dans l'existence. Les serments mêmes de l'ivrogne momentanément sobre attestent des luttes intimes et sont des preuves de la persistance de son penchant maladif. L'ivrogne est par le fait de ses habitudes et de sa tournure mentale à là merci de l'occasion.

Le dipsomane est arrivé d'emblée à la dipsomanie en vertu de sa prédisposition. C'est une impulsion réelle avec ses accalmies et ses paroxysmes. En dehors de ses crises, le dipsomane est sobre sans effort, souvent même il manifeste une répugnance réelle à l'égard des boissons L'accès survient sans motif, en dehors de toute occasion. Le dipsomane boit comme l'impulsif frappe : sans raison.

Enfin, l'ivrogne, l'alcoolisé peuvent ne présenter d'autres tares que leur ivrognerie ou leur alcoolisme; le dipsomane révèle, au contraire, une hérédité souvent chargée. Il ne faudrait cependant point exagérer la valeur de ces distinctions. En clinique, le dipsomane et l'ivrogne forment incontestablement deux entités parfaitement reconnaissables et séparables. Mais l'involution dégénérative, plus large dans ses conceptions, les réclame tous deux, (c Tout ivrogne appartient à une famille dans laquelle les névropathies sont héréditaires, dit M. Joseph De Smeth (1) ». Et il ajoute : « En somme, on naît ivrogne, c'est-à-dire qu'on naît avec une constitution mentale spéciale réalisant une prédisposition puissante à l'alcoolisme, et que la moindre cause occasionnelle met au jour. » Legrain (2), de son côté, déclare que le buveur même conscient de ses excès et pleinement responsable n'en est pas moins un déséquilibré. Il semble donc que la délimitation porte avant tout sur l'importance des tares héréditaires.

L'ivrognerie réclame le concours des circonstances, et c'est à juste titre que l'excellent clinician de l'hôpital Saint-Jean en fait une maladie sociale. La dipsomanie éclate pour ainsi dire spontanément, ce qui atteste à ta fois l'intensité de sa prédisposition et l'étendue de la dégénérescence qu'elle extériorise.

L'évolution de l'accès de dipsomanie est, du reste, à elle seule suffisamment caractéristique.

Hagnan en trace la description suivante. L'importance que nos lois pénales surannées attachent encore aux distinctions fondées sur les questions de conscience et de libre arbitre, nous engagent à la transcrire. C'est du reste malgré son allure schématique, un réel modèle du genre.

(1) Joseph Db Smith, L'ivrognerie, maladie sociale. (La Clinique, 15 mai 1890.)

(2) Legrain, Hérédité et alcoolisme. Paris, 1889.

« La dipsomanie a pour caractère principal de se traduire par des accès essentiellement intermittents et paroxystiques; ils laissent, après leur disparition, un malaise cérébral qui s'atténue peu à peu, et les malades, reprenant leurs habitudes de sobriété, regrettent les abus auxquels ils se sont momentanément livrés.

» L'accès est précédé de prodromes toujours à peu près les mêmes : d'abord un sentiment vague de tristosse que les occupations ou les distrac* tions sont incapables de surmonter; les malades, déprimés et découragés, renoncent bientôt au travail auquel il leur est désormais impossible de penser; des idées noires les obsèdent, tout semble changer autour d'eux, ils se sentent comme menacés d*un prochain malheur, leur caractère s'aigrit; leurs sentiments affectifs sont altérés, les êtres les plus chers leur deviennent indifférents. A ces symptômes d'ordre intellectuel et moral s'ajoutent plus tard d'autres symptômes physiques. D'abord de l'anorexie axec anxiété précordiale, un serrement de l'épigastre et parfois de la gorge, puis du dégoût pour les aliments solides. Enfin, des troubles de la sensibilité générale surviennent; ces malades se plaignent d*une brûlure à Teslomac, d'ardeur au gosier, ont une soif intense, non pas une soif qu'une boisson quelconque pourrait calmer, mais une soif particulière avec désir, tendance irrésistible à boire quelque chose d'excitant.

» Désormais, rien ne les arrête, il leur faut à tout prix une liqueur alcoolique; quand l'argent leur manque pour l'acheter, ils ne reculent devant aucun expédient; les plus honteux ne les arrêtent pas; le vol, la prostitution, le crime même, tous les moyens leur sont bons pour se procurer une boisson excitante. C'est alors qu'on voit le père de famille, portant au cabaret les dernières ressources du ménage, rester sourd aux supplications de la mère qui montre les enfants sans pain; qu'on voit la mère« oublieuse de ses devoirs et perdant toute pudeur, se prostituer pour quelques verres d'eau-de-vie ou vendre sa fille.

» Chez tous les dipsomanes, ajoute Magnan, l'impulsion est précédée des mêmes prodromes et se traduit de la môme façon avec cette seule différence que suivant l'éducation ou l'intelligence du sujet, l'entourage s'aperçoit plus ou moins vite de la maladie. D'ailleurs, quelques-uns d'entre eux déploient beaucoup d'habileté pour cacher cet état aux yeux de tous.

» La lutte qpe livrent plusieurs de ces malheureux avant de céder à leur funeste penchant, indique d'une manière très nette combien ils diffèrent des ivrognes ordinaires. Ceux-ci recherchent les occasions de boire; le dipsomane, au contraire, commence par les fuir; il se fait des reproches; il se fait à haute voix Ténumération des tourments divers qui l'attendent; il cherche à se dégoûter par mille moyens; il souille même parfois sa boisson dans l'espoir de ne pas céder à la tentation. Jamais le buveur ordinaire n'agit de la sorte.

» Et quand il finit par succomber, le dipsomane se conduit encore

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autrement que Tivrogne; il se cache, s'isole après être entre furtivement chez le marchand de vin, d'où il s'échappe ensuite tout honteux. Le buveur de profession, au contraire, est bruyant, tapageur, cherche des amis pour aller au cabaret, fait étalage des bouteilles qu'il a vidées et met une certaine gloriole à raconter ses exploits. L'un est alii^né avant de boire, l'autre ne devient aliéné que parce qu'il a bu. »

Nous compléterons ce tableau, où se reconnaît la note sobre et profondément clinique de Magnan, par quelques considérations accessoires.

Chez le dipsomane, avec la fureur de boire, se montrent donc d'ordinaire d'autres impulsions et des obsessions diverses.

Ces tares sont significatives, avons-aous dit, elles accentuent encore le côté dégénératif du syndrome.

. Parmi les impulsions, celle qu'on rencontre le plus fréquemment paraît être l'impulsion au suicide. Il est à remarquer que cette impulsion n'a rien de commun avec les déterminations qui peuvent amener l'ivrogne à attentera ses jours; l'impulsion précéderait chez le dipsomane l'accès de dipsomanie.

L'idée du suicide naîtrait du désespoir et de la honte que le dipsomane éprouve «l'être retombé dans les excès dont il rougit.

(c Honteux de leur conduite, dit Hagnan, et des soucis qu'ils causent à leur famille; découragés par une lutte perpétuelle d'où ils sortent toujours vaincus et plus avilis, ils sont poussés à se donner la mort et expliquent par leurs remords les impulsions au suicide qui viennent s'ajoutera l'impulsion à boire. Certains mettent une telle persistance de volonté dans leurs projets, qu'on est sûr qu'ils finiront tôt ou tard par aboutir. »

Et il arrive. Messieurs, que, l'égarement se complétant, la manie du suicide se complique d'impulsions homicides. Â côté de la dipsomanie on trouve également les idées de persécution et les idées ambitieuses. La durée de l'accès de dipsomanie varie d'ordinaire entre deux et quinze jours. L'intermittence peut n'être que de quelques jours; elle dure parfois des mois et même des années. Lorsque les attaques de dipsomanie se rapprochent ou se prolongent, le délire alcoolique vient souvent les compliquer.

A la dipsomanie se rattache la sitiomanie. Le sitiomane remplace la boisson par l'aliment. La sitiomanie est un syndrome dégénératif assez rare; ses particularités distinctives sont pour ainsi dire calquées sur celles de la dipsomanie.

Hagnan en rapporte une curieuse observation. 11 s'agit d'une héréditaire mélancolique. A trente-six ans, lors d'une poussée de mélancolie, elle fut tout à coup surprise de l'étrangeté des sensations qui l'envahissaient, tt Cette femme qui ne s'intéressait à rien, dit Magnan (1), éprouva

ii) Magnan, Recherches sur les centres nerveiuc, Paris, i893.

subitement un désir insatiable de manger. Tous les aliments lui étaient bons : pain, viande, légumes, fruits, fromage, peu lui importait, pounru qu'elle mangeât; elle avait beau se lamenter, se reprocher sa gloutonnerie, elle ne s'en corrigeait pas : les journées et les nuits se passaient à manger. Cette existence lui devint si intolérable qu'elle demanda à être placée dans un établissement où on Tempécherait de satisfaire son appétit; elle eut même, dans ces derniers temps, des idées de suicide qui décidèrent à prendre cette résolution. « Voilà- la cause de mon malheur», ditelle chaque fois qu'elle voit un morceau de pain. )>

Une des plus curieuses obsessions rnqNilsîves esisan& contredit i'onomatomanie.

I.a description en a été magistralement tracée par Magnan et Charcot (1).

L'onomatomanie est la recherche angoissante du mot. Pas plus que la dipsomanie,elle ne constitue une entité morbide. Selon Magnan et Charcot, elle est l'apanage exclusif des sujets très élevés dans l'échelle des dégénérescences mentales, de ce qu'on nomme les simples déséquilibrés. Toutefois, comme les formes plus graves de l'impulsion, elle ne peut se développer qu'en terrain prédisposé.

Cette prédisposition explique la facilité avec laquelle la préoccupation angoissante du mot prend naissance. Car, disent Magnan et Charcot, sous la cause prochaine, souvent banale, se trouve toujours la cause éloignée, la prédisposition : le sujet était mûr pour l'explosion de l'accident.

L'onomatomanie ne semble, à première vue, qu'une curiosité dans le domaine de l'aliénation mentale. Celte manie paraît plus étrange et drolatique qu'importante ou dangereuse.

Mais Magnan (2), dans son rapport sur l'obsession morbide, a fait ressortir le côté doctrinal de ce syndrome un peu banal. Il s'en était servi déjà pour rattacher les dégénérés supérieurs aux types dégénératifs inférieurement situés dans l'échelle des dégénérescences. Au Congrès rl'anthropologie de Bruxelles, Magnan (3) déclarait que rien n'est plus propre h faire comprendre aux criminalistes et aux magistrats l'irrésistibilité de l'obsession morbide que l'examen de cette obsession dans les cas où elle a pour objet le mot ou le nom, et le plus souvent le mot ou le nom insignifiants.

Et l'étude de l'onomatomanie se motive encore par sa haute portée psycho-physiologique, peut-on ajouter. Nous nous permettrons donc de retracer cette curieuse manifestation dégénéralive avec quelques détails.

a Pour bien comprendre le rôle que ce syndrome peut jouer dans la préoccupation des héréditaires, dit Magnan, il faut examiner les principales situations qu'il peut créer : 1*» la recherche angoissante du mot ou

(1) Magnan & Charcot, Onomatomanie. (Auch. de neuuol., 1885,)

(2) Magnan, Société médico-psychologique. Paris, 1886.

(3) Magnan, Congrès d'anthropologie C7iminelle. Bruxelles, 1892.

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du nom ; 2** l'obsession du mot qui s^impose et Timpuision irrésistible à le répéter; 3* la signification particulièrement funeste de ceitains mots prononcés dans le cours d'une conversation ; 4» Tinfluence préservatrice de certains mots; S"" le mot devenu pour le patient un véritable corps solide indûment avalé, pesant sur Testomac et pouvant être rejeté par des efforts d'expulsion et de crachement. Dans tous les cas, le malade a une entière conscience de son état; il le regrette et déplore, dit-il, ces idées absurdes, mais il n'en reste pas moins l'esclave de ces bizarreries. »

Le travail de Magnan et Charcot renferme plus d'une trentaine d'observations dons nous extrayons les éléments les plus démonstratifs.

La premit>re observation est curieuse par le nombre des troubles divers qui peuvent frapper successivement un héréditaire.

Dès l'enfance, l'individu qui fait l'objet de celte observation montre les indices d'un déséquilibremeat singulièrement précoce. A 18 ans, il éprouve un accès de mélancolie qui dure deux mois. Il avait du reste depuis longtemps contracté des habitudes d'onanisme. Il se livre plus tard ù la pédérastie et s'adonne au coït debout.

A deux reprises différentes, il subit l'obsession du nom d'un ami rencontré par hasard à la promenade. A la suite du second accès d'onomatomanie, il est obligé d'inscrire le nom de tous ceux avec qui le hasard le met en relation : cochers, marchands, fournisseurs, etc. A l'onomatomanie succède l'arithmomanie. 11 compte tout ce qui lui est servi à table, il dresse à chaque repas un tableau sur lequel sont indiqués le nombre de morceaux de viande ou de bouchées de pain, le nombre de cuillerées d'eau, devin, de lait qu'il va prendre. 11 passe une nuit à rechercher dans ses selles un vingtième noyau de cerise qu'il ne retrouve pas et qu'il croit avoir avalé. 11 a des accès d'oppression et de rire non motivés, et termine par s'effrayer de l'idée de Tinfini.

Un autre des malades étudiés par Magnan et Charcot ne se soustrait à l'obsession qu'en emportant son Botin en voyage. Quelques-uns suppléent au Boiin par un carnet de poche où se trouvent, par ordre alphabétique, les noms d(»s personnes avec lesquelles ils se trouvent en relation.

André (1) rapportait récemment un cas curieux qui montre d'une manière frappante Tintensité et la diversité des formes de ce genre d'obsessions.

Parfois le nom, au lieu de fuir à l'appel de la mémoire, s'impose tenace et continu, et oblige pour ainsi dire l'obsédé à l'expulser. Cette expulsion prend tous les modes pour se réaliser. Parfois l'individu se retire dans un coin pour prononcer à voix basse le vocable importun. Mais il arrive aussi que le nom s'échappe vibrant, offensant, au nez de l'interlocuteur scandalisé.

(1) Akdrê, Les nouvelles maladies nerveiuses. Paris, 189^2.

5tf0 DÉGÉNÉIIÉS ET PÉSÉQCILIBHÉS.

Gilles de la Tourette et Charcot (1) avaient déjà publié, depuis quelques mois, la relation précédente des cas analogues. Le mot étant souvent grossier et répété comme en écho, les auteurs donnèrent à la maladie le nom de coprolalie accompagnée d'écholalie.

De récholalîe, il faut rapprocher réchokinésîe de Charcot et l'échomatisme de Marie.

L'échokinésie, c'est l'imitation du geste à l'état de veille; l'échomatisme, c'est l'échokinésie et Técholalie des hypnotiques pendant la période somnambulique.

Enfin, il y a lieu de comprendre la maladie des tics convulsifs et ses diverses modalités dans le domaine de l'obsession morbide, car Charcot a démontré que l'idée fixe dominait le tic, tout au moins dans ses formes essentielles. Ce fonds d'obsession intellectuelle a reçu de Grasset (3) le nom de stigmates psychiques de la maladie des tics.

Toutefois les obsédés coprolaliques de Hagnan et Charcot montrent, en sus de leur onomatomanie, fréquemment d autres syndromes et particulièrement des accès de rire et de pleurs non motivés.

L'obsession est en outre souvent accompagnée d'impulsion et de phobies diverses ; elle s'associe parfois aux idées ambitieuses et aux idées de persécution; dans d'autres cas, la coprolalie est renforcée par la perversion morale et le délire alcoolique.

Une des plus curieuses observations relatées par les deux maîtres français, concerne cette femme qui se tient éveillée jusqu'à minuit pour commencer la journée sur un mot ou une pensée sans signification mauvaise, et qui refuse la consultation médicale parce qu'elle est fixée au treize.

Parfois le mot pousse instinctivement à la répétition de l'acte ou est accusé de porter malheur.

Une autre malade présentant un degré d'arithmomanie très prononcé passe son temps à compter les pavés dans les rues, ou les dalles dans une maison, les carreaux des fenêtres, les fleurs du papier d'une chambre.

Une des observations de Magnan et Charcot a trait à un genre d'onomatomanie bien singulier. Elle forme la dernière des subdivisions du syndrome.

Les mots sont devenus pour le patient un véritable corps solide, indûment avalé, pesant sur l'estomac et pouvant être rejeté par des efforts d'expulsion et de crachement.

L'obsession a cela de caractéristique, Messieurs, qu'elle va en s'atténuant comme syndrome pathologique au point de ne plus nous renseigner que les bizarreries et les particularités les plus saillantes de la vie de l'individu.

(i) Gilles de la Tourette & Charcot, Archives de neurologie, 1885. (S) Grasset, Cliniqtie de Vhôjntai Saint-Êloi. Toulouse, 1892.

l'impulsivité morbide. 5411

Parmi ces formes de transition, il faut signaler la manie du jeu et la manie des achats. Féré (1) rapporte, dans sa pathologie des émotions, une série d'obsessions dont nous regrettons de ne pouvoir vous lire les curieux détails. Il appelle avec humour et vérité Toniomane : un kleptomane qui paie. Enfin l'obsession peut, en s'atténuant, se confondre presque entièrement avec la vie normale et se rapprocher de Thabitude. L'arithmomanie, cette tendance morbide à supputer sans raison les choses les pi us' diverses, est peut-être, de ces manies d'une impulsion bien caractérisée, quoique banale, celle qui créerait la transition à la fois la plus imperceptible et la plus générale. Qui n'a pas, — aux heures de jeunesse surtout, — compté tantiH inconsciemment, tantôt avec une réelle ténacité, les réverbères dans la rue ou les dallés du trottoir.

Et finalement, il y a des obsessions acquises. Cette particularité démontre encore le caractère artificiel des distinctions imposées par la clinique entre les actes morbides et les actes physiologiques. Dans l'obsession acquise, c'est en vérité bien plus la nature de l'obsession que ses caractères obsédants qui motive la classification. Car tant que l'obsession ne porte que sur les objets de la vie courante, elle est admise à figurer dans le cortège des habitudes et des coutumes. Elle n'est cataloguée parmi les tendances régressives que du moment où elle a trait aux choses qui attirent l'œil, aux substances enivrantes ou toxiques. Elle reste intimement liée à la nature de ces agents et son importance croît avec le nombre et les propriétés de ces derniers. Hier la morphine, aujourd'hui la cocaïne, et demain la série ira en se continuant. Toutefois, la morphinomanie seule parmi cette catégorie possède pour le moment son histoire et ses auteurs. Cependant la cocaïne, quoique d'introduction récente, a déjà ses adeptes. Et rien n'est plus suggestif que cette espèce de sélection qu'elle pratique. 1^ cocaïnomanie, même à dose modérée, est l'apanage des arthritiques, des migraineux, des névralgiques. Elle soulage d'abord, elle fouette un peu les nerfs ensuite. Une sorte de nécessité biologique s'établit dès que la molécule toxique commence, selon l'expression de Danilewsky (2), à faire partie de la formule protoplasmique. Le besoin central s'efiace alors devant le besoin organique. L'habitude devient une nécessité physiologique.

La morphinomanie, de par son ancienneté, nous offre d'ailleurs, en dehors des cas d'origine thérapeutique, des exemples d'obsession morphinomanes classiques.

Car si l'on peut, selon l'expression de Bal, entrer dans la morphinomanie par la porte de la douleur, on y pénètre parfois aussi par la seule force de l'obsession.

(1) FérA, La pathologie de Vémotion. Paris, 189S.

(9) Danilbwskt, Congrès de médecine interne. Rome, 1894.

562 DÉOÊNÉRlvS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Chambard (1) rapporte dans son livre très documenté des exemples de ce qu'on serait en droit d'appeler la morphinomanie par besoin psychique.

Nous pourrions en finir ici avec les formes habituelles de l'impulsion morbide. Il nous reste toutefois à vous rappeler cette catégorie d'impulsions qu'on range d'ordinaire sous le nom spécial de fugues.

Il y a peut-être quelque inconvénient doctrinal à rapprocher ces fugues des manies impulsives. La fugue, en effet, ne présente aucun des signes de l'obsession ; elle en est même la négation, oserait-on dire, car d'ordinaire la fugue s'accomplit spontanément, sans hésitation comme sans lutte, et d'une manière quasi automatique.

Cependant, d'un autre côté, elle se rattache à l'impulsivité morbide par le caractère de l'acte lui-même et son mode de réalisation anormale.

La fugue peut survenir dans la paralysie générale, se retrouver parmi ce qu'on nomme les persécutés migrateurs ainsi que dans les états mélancoliques. Nous laisserons de côté ces cas qui sont du domaine de la pathologie mentale pure.

Nous avons déjà renseigné les fugues des épileptiques et des hystériques.

Chez l'épileptique, la fugue équivaut à un accès d'épilepsie larvée; elle est connue sous le nom d'automatisme ambulatoire. L'épileptique se retrouve tout à coup loin de chez lui, poussiéreux, fatigué, ignorant de quelle manière il a quitté son domicile.

On attribue à l'hystérie des fugues rappelant celles de l'épileptique. Nous en avons parlé en temps et lieu.

Il faut rapprocher de la fugue de l'hystérique les cas d'éttt second décrits en premier lieu par Azam et que Charcot considère comme des accès d'hystérie larvée.

Enfin, parmi les fugues marquées d'un caractère pathologique, on renseigne encore la fugue des enfants. Il s'agit de ces petits voyageurs, vagabonds précoces, qui tout à coup quittent leur famille et s'en vont comme poussés par l'irrésistible besoin du changement. Rollet et Tomel (3) ont dernièrement raconté sous une forme anecdotique les aventures de ces jeunes délinquants, de ces irréguliers de l'enfance.

Nous avons épuisé de cette façon la série des troubles impulsifs imputables à la dégénérescence mentale. Nous avons pu les subdiviser en deux grandes catégories : les uns sont liés à l'obsession, à l'idée fixe; les autres semblent être automatiques et se passer en dehors de la conscience. Cette subdivision, nous avons tenu à vous en préciser la valeur, en insistant sur son authenticité clinique. Elle possède du reste une autre signification au point de vue dégénératif. Elle revêt pour ainsi dire le caractère d'une loi.

(1) Chambard, Les morphinomanes. Paris, 1893.

(S) Rollet & Tomsl, Les enfants en prison. Paris, i893.

lVmpulsiyité morbide. S63

Plus Tobsession est faible, intermittente, et paraît rester pour ainsi dire dans la coulisse, moins le déséquilibrement est accusé.

L'obsession tenace, dans laquelle l'idée fixe s'impose d'emblée avec une grande intensité, possède déjà une signification dégénérative plus grave.

L'idée fixe passant tout à coup au premier rang et ayant raison de la volonté presque sans obsession et sans lutte, atteste un étal de dégénérescence bien marqué.

Et quand l'idée fixe évolue en quelque sorte parallèlement à l'acte, au point de lui paraître simultanée et de perdre de cette manière son caractère spécifique, nous touchons de près à l'automatisme, à la forme dégénérative la plus marquée.

Remémorez- vous, en effet, la série des états obsessifs, à partir de ce qu'on pourrait appeler l'obsession physiologique.

En pleine santé psychologique, l'obsession nous arrive, elle nous préoccupe un instant : nous cherchons l'air de musique entendu en passant; le nom de la personne rencontrée par hasard. Nous cherchons avec une certaine ténacité, surtout si quelque intérêt nous y pousse. Puis, nos eflbrts restant stériles, nous pensons à autre chose et l'obsession s'évanouit.

Et souvent elle ne nous revient pas; mais elle peut nous reprendre. Qui ne s'est levé le matin appréhendé au saut du lit par l'obsession de la veille?

Or, dans ce cas déjà, le caractère morbide se dessine, car l'anxiété, le malaise commencent à percer dans cette recherche.

Mais hypertrophiez l'obsession, multipliez ses récidives, et l'état pathologique apparaît nettement. Les formes les plus élevées de l'obsession physiologique peuvent même revêtir le caractère d'une occupation supérieure. Les heures passées à la solution d'un problème ne sont-elles pas en effet comme des crises d'obsession scientifique? L'homme qui poursuit une idée, qui fait de sa vie, selon la belle expression du poète, une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr, n'est-il psis une sorte de brillant obsédé, un obsédé supérieur et parfois génial ? Et s'il nous répugne de voir poindre la régression à l'origine de nos actes les plus nobles et les plus méritoires, n'oublions pas cependant que l'intensité et la persistance de leffort qu'ils traduisent sont au plus haut degré des facteurs de déséquilibrement. Le travail prolongé détend les nerfs, trouble les fonctions, surmène, puis épuise nos forces. Nous avons vu la neurasthénie sortir progressivement du surmenage soit physique, soit intellectuel. Si l'obsession physiologique n'est pas encore du déséquilibre, elle y mène.

Elle peut prendre finalement des allures qui la rapprochent des premières obsessions pathologiques. Et il ne serait pas difficile de démontrer que, de transitions en transitions, on va des obsessions faibles à l'automatisme absolu. Cette démonstration pourrait s'efiTectuer pour chacune des catégories d'obsessions et d'impulsions dont nous avons parlé.

56i DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

M. Maurice Letulle (1) a réalisé d'une manière ingénieuse, avec faits à Tappui, cette démonstration à propos de la kleptomanie. Nous avons montré, malgré les distinctions cliniques, des étapes intermédiaires entre rivrognerie et la dipsomanie. Nous arriverions souvent à déceler Torigine de Timpulsion aux violences et à Fhomicide dans cette disposition brutale à l'agression qui caractérise certaines natures aux instincts grossiers et batailleurs. Et on pourrait ainsi égrener la longue file des impulsifs les plus indiscutables et leur trouver des ancêtres proches ou éloignés, voire même des représentants attitrés dans la masse des individualités que rien toutefois n'accuse ou ne signale à première vue.

C'est qu'au fond, toute énergie réitérée, travaillée par la volonté, esquisse l'obsession. En tête des obsédés physiologiques, nous trouvons le penseur infatigable, le chercheur de génie, l'homme supérieur, tandis qu'aux derniers rangs des automates, nous rencontrons l'imbécile et l'idiot. Entre ceâ termes extrêmes, l'humanité tout entière peut trouver place.

Les variations de l'obsession et les impulsions qu'elles traduisent constituent donc une véritable loi de régression dégénérative. Cette loi rattache les obsédés aux dégénérés supérieurs, puisqu'elle les place au premier rang des simples déséquilibrés; elle établit ensuite entre eux comme une véritable hiérarchie.

Car si l'obsédé a des caractères généraux, que décrit très nettement Déjérine (2), il existe entre les individualités des catégories diverses.

C'est ainsi que les kleptomanes se rencontrent particulièrement chez les hystériques. Legrand du Saulle (3) cite de nombreux exemples de ces névropathes kleptomanes.

Les pyromanes sont souvent des imbéciles ou des demi-imbéciles, disent Magnan (4), Sollier (5j et Voisin ((> . L'impulsif à l'homicide, au suicide sont des héréditaires à tares variées et multiples, impliquant une hérédité chargée qui les rapproche, comme leurs actes du reste, de la catégorie des épileptiques. Cullere (7) a rappoilé, d'autre part, huit observations d'arithmomanes atteints de névrose comitiale.

Les obsédés qu'on pourrait nommer superficiels sont fréquemment des neurasthéniques. Et si les autres manquent de généalogie, c'est qu'ils ouvrent eux-mêmes la série ou ne représentent, aggravée, qu'une particularité morbide à peine décelable de l'un ou l'autre de leurs ascendants.

Le degré de l'obsession série donc les obsédés dans ce que nous avons

(i) Letulle, Voleurs ïionnêtes. Paris, 18S5.

(9) DÉJÉRIKE, Lhéridité dans les maladies nerveuses. Paris, 1886.

(3) Legrand ou Saulle, Les hystériques. Paris, 1883.

(4) Magnan, LobsessUm criminelle morbide. Bruxelles, 18M.

(5) SoLLiBR, La psychologie de Vidiot. Paris, 1891.

(6) Voisuf, Uidiotie. Paris, 1893.

(7) Cullere, Les épileptiques arithmomanes. (Annales méd.-psychol., 1890.)

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