‹ Dégénérés et déséquilibrésChapitre 4 sur 16 · PREMIÈRE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CONFÉRENCE

OF THE

UNIVERSITY

OF

^>\UFpha^ INTRODUCTION.

Messieurs,

Eo m'autorisant à prendre la parole devant vous, vous m'avez donné une preuve de confiance et de sympathie dont je vous remercie cordialement. Mais en acceptant la tâche de succéder à mon ami, H. le D' Warnots, j^ai assumé une grande responsabilité. Et vous me permettrez, pour prévenir les déceptions et tempérer les regrets, de vous dire dès le début le sentiment d'infériorité dont je suis pénétré en ce moment.

Ce sentiment a une double raison d'être. Tout d'abord les conférences de H. Warnots ont été données avec un art, une science que je m'efforcerais vainement d'égaler. Ensuite elles ont porté sur des questions où Texpérience pouvait à tout instant intervenir et fournir des preuves décisives. Au fur et à mesure que la physiologie nerveuse vous dévoilait, avec ses méthodes, ses théories et ses dogmes, la conviction pénétrait plus profondément dans vos esprits. La conférence d'hier était confirmée par celle de demain en même temps qu'elle la motivait et la légitimait. Une chose comprise était une chose définitivement acquise et entérinée par votre conviction.

Nous allons aborder des questions plus délicates et moins susceptibles de démonstration immédiate. Rarement nous pourrons vous rapporter des preuves expérimentales. Et quand l'expérimentation nous viendra en aide, elle restera souvent susceptible de plus d'une interprétation. Le doute, l'incertitude vous distrairont malgré vous d'un raisonnement dépourvu de contrôle ou de pièces à conviction.

Il vous faudra donc, cette année, faire preuve d'indulgence et de bienveillance à la fois. De notre côté, nous nous efforcerons de ne pas trop

abuser ni de Tune ni de l'autre. Nous pensons, du reste, que Pintérét pratique qui s'attache aux problèmes que nous allons étudier, soutiendra votre zèle comme il a enhardi nos intentions. Vous avez compris que les notions de physiologie nerveuse acquises aux conférences de H. Wamots réclament un complément. Leur valeur serait réduite, en effet, si elles ne vous permettaient pas d'apporter dans la vie de chaque jour un peu de cette rectitude entrevue dans l'étude des fonctions nei*veuses. Cette étude vous a laissé l'impression d'un mécanisme admirable, où tout s'est progressivement coordonné en vue de fonctions de plus en plus supérieures. Vous avez vu le système nerveux présider aux premiers essais de la vie organique. Son rôle sans cesse grandissant s'est révélé comme marqué d'une supériorité merveilleuse au fur et à mesure que ses centres se développaient et se compliquaient. Le cerveau vous est apparu finalement comme le réceptacle des propriétés les plus incompréhensibles de la matière. Vous êtes arrivés au seuil même des problèmes les plus délicats. Et au sujet de ces problèmes eux-mêmes, des solutions générales vous ont été fournies.

Mais ce cerveau humain garderait trop de ses secrets si vous ne vous efforciez de pénétrer plus avant dans son fonctionnement. Vous avez fait de la psycho-physiologie générale, il vous reste à faire de la psychophysiologie spéciale et à passer pour ainsi dire de la théorie à la pratique.

Hais en quittant les sommets de la science pure pour entrer dans le domaine de la réalité, nous allons peut-être provoquer des froissements et heurter des convictions d'ordre spécial. Car il est à remarquer que les affirmations scientifiques les plus considérables s'écoutent sans protestation quand elles portent sur des objets soustraits aux controverses habituelles. L'esprit le plus orthodoxe s'émeut rarement d'une déclaration générale de l'indestructibilité de la matière ou des rapports de la matière et de la force. Mais ces lois appliquées aux phénomènes de la vie psychique, employées à l'intelligence des questions de conscience, de volonté, de responsabilité, suscitent d'emblée l'opposition la plus vive. Bien plus : on croit sans peine au désintéressement de l'homme qui parle de science générale, de science abstraite. Tant qu'il se borne à énoncer les lois qui règlent les rapports des soleils entre eux, on n'incrimine aucune de ses intentions. Hais dès qu'il s'inquiète des relations des molécules cérébrales les unes avec les autres, dès qu'il passe de la mécanique céleste à la mécanique nerveuse, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, il devient suspect à une foule d'esprits.

Nous aimons à croire, Messieurs, que nous ne rencontrerons parmi vous aucune de ces suspicions auxquelles nous faisons allusion. Nous apporterons, du reste, dans l'examen des questions qui vont faire l'objet de ces conférences, un esprit dégagé de toute préoccupation de parti et de doctrine Nous nous sentirions amoindri par le soupçon de vouloir donner

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à nos aflSrmations une allure de combattivité. Nous croirions avoir gravement abusé de votre confiance en laissant deviner, ne fût-ce qu'un instant, le polémiste dans le conférencier.

Et ce préambule un peu long est nécessaire, car, dans le cours de nos entretiens, nous rencontrerons les problèmes les plus importants, ceux qu'on n*aborde qu'avec hésitation et presque malgré soi. Il faudra fréquemment nous prononcer sur la nature même de la conscience, de la volonté, du libre arbitre, de la responsabilité. Nous n'hésiterons jamais à vous exprimer, au sujet de ces graves questions^ notre opinion la plus sincère et la plus catégorique. Car nous pensons que les barrières placées tout autour de ces grands problèmes doivent tomber et disparaître enfin. La science, en élargissant ses lois, a pour ainsi dire enveloppé ces questions dans son orbe toujours grandissant. Il n'est plus au pouvoir de personne de les lui arracher et de les rejeter dans le domaine de la philosophie et de la métaphysique. Les conceptions sociales auxquelles elles servent d'assises ne peuvent plus les préserver de l'investigation et du contrôle scientifiques. La majesté du Droit dont elles prétendent être le fondement ne les soustraira pas à leurs destinées, dût ce Droit lui-même sortir du débat modifié et transformé. Il en sortira d'ailleurs fortifié, car il reste chancelant tant qu'il s'appuie sur des conceptions dépourvues de solidité et de garanties scientifiques : il devient inexpugnable dès qu'on renonce au divorce qu'on semblait vouloir maintenir entre lui-même et la science.

L'étude que nous allons poursuivre ensemble vous démontrera, nous aimons à l'espérer, que ce divorce est impossible et dangereux à la fois.

Impossible, car il nous laisserait constamment en face des questions dont les solutions nécessaires doivent fournir les bases ^ des mesures juridiques et sociales.

Dangereux, car en soustrayant au contrôle de la science des problèmes d'une aussi haute gravité, on ouvre les portes à l'arbitraire et à l'erreur. ^

Et rien ne nous parait plus en mesure de justifier cette nécessité d'une union intime du droit et de la science que la revue méthodique du groupe de d^énérés.

Nous allons nous trouver quotidiennement aux prises avec l'intellect humain, avec ses grandeurs comme avec ses petitesses. Les sentiments les plus simples jusqu'aux aberrations les plus étranges de l'instinct et de rintelligence vont s'imposer à nos méditations. Et chaque fois, il faudra que l'analyse pénètre au fond de ces problèmes et y découvre pour ainsi dire la trame physiologique.

Besogne ardue. Messieurs, à la réalisation de laquelle des sciences diverses vont concourir. Vous n'avez étudié que les grandes lignes de la physiologie et cependant, en bien des endroits, il faudra vous parler de questions de pathologie nerveuse à la fois subtiles et délicates. Mais nous

n'avons pas hésité à comprendre ces questions dans le cadre de nos conférences.

Car cette élude, en nous permettant d'appliquer à des cas spéciaux les connaissances de physiologie nerveuse acquises Tan dernier, nous fournira l'occasion d'interpréter avec leur aide certaines questions médico-légales d'une haute gravité. L'importance du sujet s'est d'ailleurs elle-même considérablement accrue dans ces derniers temps. L'intérêt qui, tout à coup, s'est attaché aux questions de dégénérescence et de criminalité, a fait naître rapidement toute une série de travaux originaux et importants.

Cependant l'introduction dans la science de la notion de dégénérés est relativement récente. Il ne pouvait du reste en être autrement. Il était indispensable tout d'abord que la physiologie nerveuse montrât ce qu'on nommait les rapports de l'âme avec le corps.

Et il fallait que la psychologie morbide sortît, avec les Horel, les Horeau de Tours et les Despine, des formules déclamatoires de l'ancienne psychiatrique pour prendre sa place à la suite et à côté de la psycho-physiologie normale.

Hais si ces conditions suffisaient à donner droit de cité dans les classifications psychiatriques au groupe des dégénérés, il était nécessaire, pour hâter leur introduction dans la science médico-légale, qu'une poussée venue d'ailleurs vînt précipiter les événements.

L'histoire de ce mouvement qui commence à Lombroso en passant par les congrès d'anthropologie de Rome, de Paris et de Bruxelles, est présente à la mémoire de chacun de vous. Son début fut un coup d'éclat. La théorie atavique du crime, lancée par Lombroso, aviva les curiosités, suscita au plus haut degré les controverses et stimula les travailleurs. Hais brillante comme l'éclair, elle disparut comme lui. Tout ne rentra cependant point dans l'obscurité. L'impulsion était donnée. La science, avec toutes ses méthodes, venait définitivement de s'emparer du criminel ; elle ne le lâcha plus. Elle démontra assez rapidement qu'à l'étiquette romantique de Lombroso pouvait se substituer une indication moins spéculative et moins fantaisiste. Elle reconnut peu à peu parmi les délinquants dont elle passait la revue des membres de ce groupe des dégénérés que venait de lui léguer la psychiatrie rajeunie et régénérée. Et l'étude anthropologique et médico-légale des dégénérés apporta, pour rintelligence du groupe fondé par les psychiatres, des notions nouvelles plus larges et très fécondes.

Car quels étaient les éléments essentiels du groupe fondé par les anciens neuro-pathologistes? Quelques types d'hystériques, d'épileptiques, de fous moraux ou simplement d'imbéciles et de crétins. N'entraient dans ce» groupe que les individus marqués d'une tare très nette et, pour ainsi dire, tirant l'œil fortement. Les détraqués, les déséquilibrés, les maniaques, les passionnels, toute la catégorie des nerveux, étaient encore laissés, pour

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