‹ Dégénérés et déséquilibrésChapitre 5 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

la plus grande part, au inonde normal. L'anthropologie criminelle les rencontra sur son chemin et les étudia. Alors les lacunes se comblèrent entre les types, les têtes de liste. On observa entre tous ces névropathes des transitions insensibles. On entrevit leur filiation et on leur reconnut une souche commune, une même origine : l'hérédité. Il est inutile que nous rappelions les moyens utilisés par la science pour en arriver à ces conclusions. Le récent congrès d'anthropologie criminelle a montré de quelle façon, dans cette œuvre commune, les anatomistes, les physiologistes, les psychologues, les juristes, les sociologues et les philosophes se sont mutuellement aidés et éclairés. On a bien vu de temps à autre une école s'efforcer de revendiquer pour elle une plus large part dans l'étude des dégénérés. Hais l'acxord n'a jamais tardé à se faire sur les origines et les bases à la fois anatomiques, physiologiques et sociologiques de la nouvelle science.

Nous aimons à croire que les conséquences de cette évolution scientifique seront considérables. Elles permettront tout d'abord de se rendre mieux compte de cas curieux, extraordinaires, dont l'incohérence déroutait à la fois le psychologue et le juriste* Elles apporteront dans l'appréciation médico-légale de ces types morbides une plus grande lucidité. Elles hâteront certainement des transformations que les efforts des écoles auraient vainement cherché longtemps encore ù réaliser. Nous aimons même à rêver qu'avec votre aide elles feront entrer dans le Droit une plus grande somme de justice et de science. Et nous comptons sur elles pour des réformes plus vastes encore. Mais c'est assez d'avoir parlé de nos rêves, inutile de vous entretenir de nos illusions.

Du reste, les résultats indiscutables et légitimement démontrés suflSsent à satisfaire nos aspirations scientifiques. Car les progrès sont décisifs et le terrain conquis restera définitivement acquis. La barrière n'existe plus entre ce qu'on nommait l'homme normal et l'homme morbide. La personnalité humaine est apparue plus vaste, confinant, dans ses multiples et incessantes transformations, aux types sublimes par en haut, aux dégénérés les plus inférieurs par en bas. Les manifestations de l'humanité ont à leur tour subi le contrôle des formules physiologiques. Et classées selon leur importance biologique, elles ont cessé de justifier des vues a pHori, des conceptions métaphysiques. La formule de la personnalité humaine s'est donc agrandie de toutes les exceptions, de toutes les monstruosités, de tous les déchets qu'un sentiment trop orgueilleux de nos destinées lui avait enlevés. Et force nous est de l'étendre encore chaque jour. Car en nous apportant des matériaux nouveaux, l'anthropologie criminelle nous apporte régulièrement de nouveaux problèmes. En nous ouvrant la voie où nous nous sommes engagés, elle nous a imposé le devoir de répondre à toutes ses questions. En nous autorisant à user de la psycho- physiologie pour expliquer tous les actes, même les plus désordonnés, elle nous

6 DÉGÊNÉRf.S ET DÉSÉQUlLIBItÉS.

a mis en demeure d'accroître encore nos moyens dMnvesti^ication. Nous avons appelé à notre aide des méthodes, des procédés divers pour pénétrer plus avant dans les méandres de la vie affective et intellectuelle de l'humanité. Et petit à petit, le cadre de nos connaissances sur la personnalité humaine s'est agrandi. Quelques idées directrices essentielles sont nées de ces études. Elles dominent actuellement la psycho-physiologie normale et morbide. Il faut qu'elles soient présentes à votre esprit tout le long de nos entretiens. Elles doivent pour ainsi dire ne pas quitter notre horizon. Car elles constituent des formules que nous évoquerons saiis cesse. Et tout en les évoquant, nous les démontrerons de telle manière qu'elles deviendront pour ainsi dire progressivement des conclusions définitives. Mais leur rôle est tellement considérable que, si étrange que paraisse le procédé, force nous est de commencer nos entretiens par l'exposé même de quelques-unes de ces conclusions. Il est évident que cet exposé sera très bref. Ce sera à peine un cadre que rempliront successivement nos conférences futures. Mais ce cadre devait vous être tracé. H consiste essentiellement dans une étude d'ensemble de la personnalité humaine.

Ancieimeté du proUème; — SofaitioDs variées. — Elle résulte de l'action de deux facteurs. — L'organisme et le milieu. — Origines de la conception moderne. — L'erreur géocentrique. — L'erreur anthropocentrique.— Nécessité d'une définition de la personnalité.— Définitions de Ribot, de Herzen, de Pierre Jeannet, de Binet. — Les transformations de la personnalité. — La part du milieu et de l'organisme. — Les fonctions organiques.— Leur aclivité réflexe?— Le système nerTeux. — La conscience. — Le déterminisme absolu. — A qui incombe la preuve. — L'argument des conséquences. — L'impossibilité de la connaissance absolue. — Sa portée. — N'exclut pas les lois. — Les lois aboutissent à l'acte réflexe.— C'est la notion fondamentale.— Elle domine la fie 50us tontes ses formes. — Nécessité d'aflBrmer définitivement son influence et l'étendue de son action.

Le problème de la personnalité humaine s*est posé, pour ainsi dire, de tout temps. L'intérêt qu'il comporte motive, du reste, la diversité des solutions dont il a été l'objet. Il résume, en effet, l'histoire de la plupart des systèmes de philosophie, et chaque civilisation l'a résolu à sa façon, dans la mesure des moyens dont elle disposait. Il serait aussi long que sans intérêt de rappeler les formules qui ont successivement résumé la manière dont l'homme s'interprétait lui-même. Certaines d'entre elles n'ont manqué ni de vérité ni d'ampleur. Mais c'étaient des vues purement spéculatives; leur influence fut restreinte faute d'arguments, de faits pour les appuyer. On comprend d'ailleurs facilement que tout le développement scientifique moderne était nécessaire pour établir définitivement une conception claire et solide de la personnalité humaine.

Aujourd'hui le problème, s'il est encore loin de sa solution définitive, se trouve en tout cas nettement posé. La personnalité humaine est le résultat de deux facteurs essentiels, réagissant l'un sur l'autre : l'organisme et le milieu. Cette formule est aussi générale que synthétique, car nous verrons que toutes les questions secondaires se rattachant à la personnalité, à un de ses attributs, à une de ses modalités, se décomposent régulièrement en ces deux éléments primordiaux. C'est ainsi que, pour vous parler de choses qui vous sont familières, dans l'étude du criminel, Tinfluence de cette dualité des causes s'est tellement accusée qu'un instant elle a séparé les anthropologistes en deux écoles. Disons rapidement qu'aujourd'hui la paix est faite, et que là comme ailleurs, l'absolu des prétentions du début a fait place à un éclectisme plus sage et plus vrai à la fois.

Et cette reconnaissance de l'influence parallèle du milieu et de l'organisme dans la genèse du crime nous dispensera d'une discussion fastidieuse. Bien souvent, en effet, la controverse s'est attardée à rechercher auquel des deux facteurs, organisme ou milieu, il fallait accorder la prépondérance. C'était du byzantinisme tout pur. Il est clair que la question posée de cette façon ne réimporte aucune réponse absolue. La prépondérance de l'un ou de l'autre facteur dépend de la nature de l'élément examiné. On a souvent reproché aux biologistes, aux psychologues, de

chercher à amoindrir le rôle du milieu. Les partisans de la théorie sociale du crime nous faisaient jadis encore un gros procès avec cette accusation. Or, jamais reproche ne fut aussi peu fondé, car le credo du physiologiste est tout entier compris dans la formule qui définit la vie, depuis ses manifestations les plus élémentaires jusqu'à ses formes les plus transcendantes, comme une réaction incessante, continue, permanente, entre l'organisme et le milieu. La doctrine de l'évolution, à laquelle nous sommes tous ralliés, établit nettement les transformations parallèles du milieu et de l'organisme. Dans la série des étapes parcourues par l'être vivant, le rôle du milieu fut souvent prépondérant; et, à l'heure qu'il est, si ce rôle semble moins actif, sa nature même intervient encore d'une manière essentielle. Il est évident, par exemple, que le milieu doit rester compatible avec la vie. II ne pourrait être question de personnalité d'aucune sorte là où l'organisme ne rencontrerait pas les conditions propres à son existence. Mais, d'un autre côté, le mode d'utilisation des ressources du monde extérieur dépend de l'organisation individuelle. Et l'on sait que ce mode d'utilisation contribue largement à imprimer à la personnalité son allure, à la société son cachet. En résumé, plus le caractère soit de l'organisme, soit du milieu, est essentiel et général, plus ce caractère est prépondérant. Hais plus il est secondaire et indépendant des conditions indispensables à la vie, moins grande est son influence sur la nature même de la personnalité.

C'est ainsi que la personnalité varie avec la race, le climat, les conditions matérielles de l'existence, le caractère de la civilisation, et une étude complète de la personnalité humaine comporterait l'examen de ces divers facteurs. Mais il ne peut être ici question d'un travail aussi considérable. Nous envisagerons simplement la personnalité humaine telle qu'elle s'offre à nous sous notre climat et dans la société au milieu de laquelle nous vivons. Et la question, réduite à ces proportions, est encore tellement vaste qu'il a fallu tout l'intérêt qui s'y rattache pour nous enhardir à l'aborder devant vous. Sa complexité nous obligera à l'étudier successivement de diverses façons. Car avant d'indiquer les origines de ce que nous appellerions volontiers la conception scientifique moderne, il faudra dire en quelques mots ce qui doit disparaître des anciennes théories. Ces origines elles-mêmes de notre conception actuelle devront être rapidement passées en revue. Puis, dans cette étude si complexe de la personnalité, il faudra procéder par gradation. Nous examinerons d'abord l'individu en général dans ses caractères essentiels et pour ainsi dire à l'état statique. Nous étudierons ensuite l'évolution individuelle et les changements qu'elle apporte dans la personnalité. Ce sera le côté en quelque sorte dynamique de notre travail. L'examen de ce qu'on nomme le moi résultera de cette étude. Nous pénétrerons avec le moi dans le domaine de la conscience. Malgré tous nos scrupules, il nous faudra aborder ce difficile problème.

Nous serons très bref sur tous ces points et particulièrement réservé sur le dernier. Il restera forcément dans vos esprits des lacunes et des doutes. Nous demandons à vos convictions de ne pas se former trop précipitamment. Nous espérons que progressivement les doutes se dissiperont, les lacunes se combleront. Car, nous tenons à le répéter, ce que nous vous traçons aujourd'hui est un programme, un cadre. Cette introduction est destinée à vous donner une idée de la langue que nous allons pour ainsi dire parler. Nous avons craint qu'en ne vous exposant pas ces notions essentielles, sur lesquelles nous resterons les yeux constamment fixés, les dispositions d'esprit ne fussent trop dissemblables entre l'auditeur et le conférencier. Nous allons donc nous efforcer de nous mettre un peu à l'unisson. Ne vous inquiétez pas trop des dissonances du début; nous aimons à croire que nous nous retrouverons dans le ton lors de l'ensemble final. Mais écartons tout d'abord les malentendus. Et avant d'esquisser ce que semble être la personnalité humaine, disons brièvement ce qu'elle ne peut plus être.

Longtemps, une conception a jorim de la personnalité humaine a régné et pesé lourdement sur la science. Partant d'une hypothèse définitivement ruinée aujourd'hui, on se représentait l'homme comme composé d'un organisme matériel, siège d'une force spéciale : la force psychique ou vitale. On sait les caractères d'indépendance, ainsi que les qualités diverses attribuées à cet élément hypothétique par les anciens psychologues. L'examen subjectif ayant rencontré dans le domaine de la conscience des modes d'activité divers, on les avait érigés en facultés. Ces facultés de mémoire, de volonté, etc., avaient été définies, individualisées et parfaitement classées. Ces hypothèses faisaient elles-mêmes partie d'hypothèses plus vastes, où tout était expliqué, étiqueté et mis en place. L'ensemble présentait une apparence harmonique, une allure d'édifice solidement assis. Et la résistance du bâtiment était telle qu'il a fallu une évolution scientifique prodigieuse, remuant jusqu'au fond la connaissance humaine, pour en finir avec ce que Haeckel a si bien nommé les hypothèses anthropocentriques et géocentriques.

Dans un travail auquel on nous permettra de faire parfois allusion dans le cours de ces conférences, nous avons recherché à tracer un tableau raccourci de cette gigantesque évolution. On nous permettra d'en transcrire les lignes suivantes, qui préciseront ce qu'on entend par hypothèses anthropocentrique et géocentrique :

ce Pour que l'homme rentrât dans l'harmonie universelle, disionsiious(l), pour que les manifestations de son existence, tant physiologiques que sociales, fussent devenues susceptibles de ces vues générales ({ui mènent à l'intelligence des lois, à la synthèse des formules, une double

(1) Dallemagne, Principes de sociologie. Biiixelles, 1886.

erreur devait disparaître de l'entendement humain. Tant que le credo scientifique débutait par Terreur géocentrique pour se continuer par Terreur anthropocentrique, les manifestations de la vie pouvaient échapper à la rigueur des lois scientifiques. La Terre, centre de Tunivers, jetée exprès dans un coin de Tespace pour servir de théâtre aux évolutions humaines, donnait raison à la Genèse. L'homme, but final de la nature, roi de la création, autocrate d'essence divine, continuait Terreur et permettait aux théologies et aux philosophies spiritualistes de séparer violemment 1 être humain du restant des êtres et de le placer seul sur son trône inaccessible aux lois naturelles.

» C'est celte auréole divine mise au front de l'humanité par les philosophies qui avait ébloui et arrêté les plus grands penseurs de tous les temps. Aristote pressentait révolution, la puissance du milieu et la valeur de la formule organique, mais ses vues n'avaient osé atteindre TAme humaine. Descaries avait réduit Tunivers à une mécanique immense, mais il s'était incliné devant la pensée et lui avait assigné une origine immatérielle. Kant eut comme Descartes des éclairs de génie à propos du mécanisme fonctionnel humain, mais, par respect pour la tradition, il tomba dans Terreur cartésienne. Aujourd'hui encore, l'évolution intellectuelle rencontre chez chacun de nous une terrible barrière dans ces résidus des anciennes conceptions Ihéologiques et spiritualistes, qui traînent dans nos cerveaux, toujours prêts à venir vicier nos déductions et à nous dérouter dans nos synthèses. Certes, ces barrières ont été quelquefois franchies : Épicure et Lucrèce ne s'en sont guère inquiétés ; mais ces pressentiments scientifiques, audacieuses échappées de la raison humaine, furent plutôt les éclairs d'une intuition presque géniale, que des conceptions régulièrement établies. La science d'ailleurs à cette époque n'était pas née. »

Aujourd'hui, ces deux hypothèses ont disparu sans retour. La Terre n'est plus le centre du monde, et l'homme ne peut plus se dire la raison de tout ce qui l'entoure. On ne parle plus en science d'un corps fait d'organes auquel commande une force immatérielle et indépendante. La barrière est tombée entre l'esprit et la matière tout comme elle a disparu entre l'animal et Thomme. Des liaisons se sont établies entre ces éléments que l'ancienne philosophie avait disjoints e( individualisés. L'univers s'est dépeuplé de ses dieux tout comme l'esprit de ses attributs.

Il serait trop long et trop peu en harmonie avec la nature de ces conférences de vous faire l'histoire de ces glorieuses campagnes de la science moderne. Hais nous serions incx)mplet si nous les passions tout entières sous silence, car ce sont elles qui justifient nos tentatives actuelles et consolident nos conclusions.

II lui a fallu tout d'abord établir, avec les Lyel, les Lamarck et les Darwin, la théorie de Tévolution. Elle a dû rattacher à cette théorie si puissante et

si générale l'homme lui-même par Tétude attentive et minutieuse de Tembryologie. La physiologie est venue à son tour montrer que les grandes lois physico-chimiques qui président à l'évolution des mondes interviennent dans l'explication de la vie elle-même. Et non seulement dans l'explication de la vie elle-même, mais encore dans ce que cette vie comporte de plus étrange et de plus noble : la vie psychique. La théorie des localisations, dont vous vous ressouvenez, a réussi à vous donner bien des clefs de cette vie psychique. Elle vous a placés au seuil de l'étude de la conscience, du moi. Cette étude de la conscience et du moi, nous la reprendrons ensemble. Et nous la reprendrons pour en appliquer les lois et les données à l'intelligence du groupe étrange des dégénérés. Il nous faudra, pour comprendre ces individualités anormales, vous retracer sommairement les dernières acquisitions de cette science toujours en travail. Car bien des erreurs subsistent encbre, nous voilant le peu de vérité auquel nous pourrons jamais prétendre.

Et la lutte n'est pas finie. Elle se poursuit encore aux confins du champ de bataille. Les résistances n'ont pas cédé définitivement. Mais ce ne sont plus que des escarmouches pour déloger des fuyards attardés. Laissons donc l'écho des derniers coups de feu se perdre à l'horizon et continuons comme si la victoire était définitivement proclamée. Et après avoir rappelé quelques-unes des conceptions erronées de la personnalité humaine, efforçons-nous d'en donner une idée suffisamment synthétique.

Et tout d'abord, entendons-nous sur la valeur à accorder au mot personnalité. Dans la langue courante, on confond assez volontiers les notions de personnalité, d'individualité, de moi, de caractère, de tempérament. Chacun de ces termes est employé un peu au hasard; son étendue, sa signification, ses restrictions se trouvent établies d'ordinaire dans la suite du discours. En science, on pèche parfois par le même laisser-aller. Et ce manque de rigueur constitue un grave danger. Il semble, pour un grand nombre d'esprits, que les définitions rigoureuses, mathématiques ne soient obligatoires que dans les sciences dites exactes, les sciences de nombre et de mesure. Nous pensons que le contraire est plus près de la vérité. C'est surtout dans les sciences naturelles et plus particulièrement dans les sciences biologiques qu'il faut des définitions nettes et bien délimitées. Car ces sciences, non seulement se relient entre elles, mais dans chacune de leurs parties des transitions progressives unissent les phénomènes les uns aux autres. Les subdivisions que nous y traçons n'ont d'autre but que de faciliter l'étude; les limites établies n'existent pas en réalité; il ne faut pas nous attendre à rencontrer des jalons sur notre route. Il faut que ces jalons, nous les placions nous-mêmes.

Quelle définition faut-il donc donner de la personnalité?

Nous avons déjà parlé de la conception spiritualiste ; nous n'y reviendrons pas. La question ne s'est posée scientifiquement qu'avec l'aide des données biologiques.

Ribot(l), un des philosophes biologistes que Tëtude delà personnalité a des premiers attiré, définit la personnalité a la forme la plus haute de Tindividualité psychique »,*sans dire cependant ce qu'il faut entendre par individu. Il l'appelle encore un tout concret, un complexus dont la connaissance implique l'analyse, mais dont l'analyse ce est fatalement artificielle, car elle disjoint des groupes de phénomènes qui ne sont pas juxtaposés, mais coordonnés, dont le rapport n'est pas de simple simultanéité, mais de dépendance réciproque ». Quand il essaye d'une définition synthétique, il écrit: a La personnalité résulte de deux facteurs fondamentaux, la constitution du corps, avec les tendances et les sentiments qui la traduisent, et la mémoire. »

Herzen (2), reprenant les idées de Haudsley, conclut : « Le moi n'est autre chose que l'unité de l'organisme se révélant à la conscience; l'organisme est la personnalité; la conscience ne fait que nous le dire. »

La plupart des définitions se sont calquées sur ces espèces de schémas psycho-biologiques. Tant que l'étude de la personnalité normale a seule fourni les solutions, elles ont conservé ce caractère d'unité trompeuse.

Mais avec l'aide des données pathologiques, la science semble s'éloigner progressivement des attributs essentiels jadis accordés k la personnalité ou tout au moins au moi. L'unité du moi, en effet, avait jusqu'à ce jour, au point d'être souvent confondu avec elle, constitué un des attributs essentiels de la personnalité. Cette unité, ou tout au moins son ancienne conception, semble devoir se décomposer à son tour et entraîner dans ses dédoublements la personnalité elle-même. Les idées à ce sujet ne sont pas encore ni précises ni précisément exprimées. Ce manque de précision est d'ailleurs très explicable dans un ordre de faits si complexes et si délicats. Et il nous impose le devoir, par crainte de substituer nos intentions à la pensée de l'auteur, de transcrire textuellement. Dans un ouvrage remarquable, où l'expérience et l'observation psychologique sont utilisées simultanément, M. Pierre Jeannet (3) s'exprime ainsi :

« Un autre caractère toujours attribué à l'activité supérieure, c'est le caractère de Tunité : la puissance volontaire semble une et indivisible comme la personne elle-même dont elle est la manifestation. 11 est impossible de comprendre les actions humaines si l'on veut se représenter toutes les activités sur ce modèle. L'unité et la systématisation nous semblent être le terme et non le point de départ de la pensée, et l'automatisme que nous étudions se manifeste souvent par des sentiments et des actions multiples et indépendantes les unes des autres avant de céder la place à la volonté une et personnelle. »

(i) RiBOT, Les maladies de la personnalité. Paris, 1885.

l2) Herzen, Le cerveau et l'activité cérébrale, Paris, 1887.

(3) Pierre Jeannet, VautomatUme psychologipue, Paris, 1889.

LA PERSONNALITÉ HUMAINE. i3

Dans un ouvrage plus récent sur les altérations de la personnalité, M. Binet(l) conclut ainsi :

« Nous sommes faits de longue date, par les habitudes du langage, par les fictions de la loi et aussi par les résultats de l'introspection, à considérer chaque personne comme constituant une unité indivisible. Les recherches actuelles modifient profondément cettte notion importante. 11 paraît aujourd'hui démontré que si l'unité du moi est bien réelle, elle doit recevoir une définition toute différente. Ce n'est point une entité simple, car s'il en était ainsi, on ne comprendrait pas comment, dans des conditions données, certains malades, exagérant un phénomène qui appartient sans doute à la vie normale, peuvent manifester plusieurs personnalités distinctes; ce qui se divise doit être formé de plusieurs parties; si une personnalité peut devenir double ou triple, c'est la preuve qu'elle est un composé, un groupement, une résultante de plusieurs éléments. L'unité de notre personnalité adulte et normale existe bien, et personne ne songerait à mettre sa réalité en doute; mais les faits pathologiques sont là qui prouvent que cette unité doit être cherchée dans la coordination des éléments qui la composent. »

Et plus loin il ajoute : « Ce qu'il faut retenir de tout ceci, c'est que ce que nous appelons notre esprit, notre intelligence, est un groupement d'événements internes extrêmement nombreux et variés, et que l'unité de notre être psychique ne doit pas être cherchée ailleurs que dans l'agencement, la synthèse, en un mot la coordination de tous ces événements. »

Ces définitions de la personnalité sont des définitions psychologiques. Elles résultent d'études récentes très curieuses, dans lesquelles l'hypnotisme et la suggestion sont intervenus largement.

Elles sont arrivées à rattacher la personnalité, d'apparence une et synthétique, aux formes le plus manifestement dédoublées qu'on rencontre dans le somnambulisme spontané et dans le somnambulisme provoqué.

Les dédoublements spontanés sont très connus dans la science.

Les cas de HacNish et deFeiida sont classiques. Tous deux démontrent la possibilité pour l'être humain de vivre successivement deux vies psychiques. Tune ne gardant ni le souvenir, ni les attributs de l'autre.

Le dédoublement provoqué réalise pour ainsi dire artificiellement ce que le somnambulisme spontané produit naturellement.

Voici, en deux mots, une des expériences auxquelles nous faisons allusion. On met une hystérique en somnambulisme. On parle devant elle sans la suggestionner. Au réveil, elle a tout oublié. Alors l'expérimentateur lui prend la main, place entre les doigts un crayon. On masque le bras. Et

(I) BiNET, Les altérations de la personnalité. Paris, 1895.-

U DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBUÉS.

pendant que l'hystérique continue la conversation commencée, la main transcrit les paroles prononcées pendant l'hypnose.

L'activité de l'inconscient est surtout mise en relief par les expériences fiaites en utilisant l'insensibilité hystérique. Cette activité dépasse largement le domaine de la conscience. C'est l'inconscient, en effet, qui continue les mouvements commencés consciemment. La main insensible de l'hystérique laisse arriver à l'inconscient, qui en atteste expérimentalement la perception, des sensations que la conscience ne perçoit pas. La vue inconsciente distingue et renseigne des choses que la vue normale ne reconnaît point.

Hais le phénomène le plus nouveau, celui qui est intervenu le plus largement dans les théories de psycho-pathologie, c'est sans contredit ce qu'on nomme la distraction hystérique. Ce phénomène se réalise à l'aide de la main insensible de l'hystérique.

L'hystérique suit une conversation, et derrière elle l'expérimentateur en continue une à laquelle le sujet répond inconsciemment par écrit, à l'aide de la main insensible.

Ces expériences démontrent que pour l'inconscient, l'anesthésie n'existe pas. Elles affirment la mémoire de l'inconscient et sa personnalité. Elles attestent même la possibilité de suggestionner l'inconscient.

Et l'inconscient qu'elle révèle n'est autre qu'une de ces personnalités dont l'existence est attestée par les dédoublements spontanés et provoqués. Il existe donc sous notre moi conscient un ou plusieurs moi plus arges, plus complets que le premier. La conscience semble les faire disparaître. Us réapparaissent à volonté par la suggestion, par exemple.

La suggestion peut à son gré transformer la personnalité. Richet (1) métamorphose en une demi-douzaine de types curieux et variés le même individu, et cela avec des détails d'une réjouissante ressemblance.

Vous savez, du reste, que la suggestion peut aller jusqu'à pousser insensiblement à l'action, et les limites de sa puissance sont, à l'heure qu'il est, un grave sujet de préoccupation dans le domaine médico-légal.

La personnalité est donc, en dépit de son unité apparente, une collection de sous-personnalités. Et le moi a des substitutifs dont l'intrusion dans le domaine de la vie de tous les jours est aussi fréquente qu'inaperçue.

C'est le sous-moi qui marche pour nous, qui mange pour nous et qui parle pour nous, quand notre moi réel est occupé ailleurs.

Ceux que ces études tenteraient trouveront, du reste, dans les deux excellents ouvrages de MM. Binet (2) et Pierre Jeannet (3), dont nous venons de résumer les points essentiels, des exposés clairs et méthodiques, basés sur des expériences scrupuleusement contrôlées.

(1) Richet, LHomine et rintelligence. Paris, 1883.

(2) biNET, Les altérations de la personnalité. Paris, 1892.

(3) PiERAE Jeannet, V automatisme psychologique, Paris, 1889.

Ce qui vient de vous être dit suflSt pour justifier une étude des éléments de toutes ces personnalités distinctes. Ces éléments, Tétude de la personnalité dans son sens le plus large nous les renseignera. Et il est essentiel que vous les possédiez, car le groupe des dégénérés nous fournira de nombreux types où cette dissociation de la personnalité est nette et indiscutable.

L'hystérie, dans son mécanisme, n'est, par exemple, pour toute une école, que le résultat de certaines désagrégations du moi.

Hais cette manière exclusivement psychologique d'envisager la personnalité ne nous serait que d'une utilité restreinte. Le groupe des dégénérés contient des types variés, dont les caractères ne sont pas tous susceptibles d'une interprétation psychologique. Nous agrandirons donc notre conception de la personnalité. Au lieu d'en faire une entité psychique, nous l'envisagerons comme une entité biologique. Cette manière de voir nécessitera un exposé très large, qui nous tiendra plusieurs séances. Elle va nous forcer à reprendre de loin l'origine de l'organisme humain, de ses fonctions et de leur mécanisme.

Il n'est plus permis, à l'heure actuelle, de procéder autrement.

La personnalité humaine, selon nous, envisage l'homme comme formant un tout organique et fonctionnel. Et cette notion se résume dans l'examen des actions et des réactions qui se produisent entre Torganisme et ce qui l'entoure.

La personnalité humaine est donc le résultat d'un double travail d'adaptation entre l'être humain et le monde extérieur. Et si l'on ne craignait de pousser les choses trop loin, on pourrait dire que cette personnalité humaine, ainsi comprise, peut s'examiner sous un double aspect. Par le coté biologique et psychologique, quand il s'agit des modifications qu'elle reçoit du milieu; par le côté social, quand on envisage les transformations qu'elle fait subir au monde qui l'entoure.

Nous ne tiendrons pas compte de ces subdivisions. Leur subtilité pourrait nous gêner, et, du reste, nous pensons avoir rarement besoin de ces distinctions pour préciser nos idées.

Nous nous en tiendrons donc à la notion de personnalité humaine telle qu'elle résulte des remarques précédentes. Nous voyons que son étude implique à la fois une étude de l'organisme et une étude du milieu. Nous nous efforcerons de ne point perdre de vue ces deux obligations. Et si parfois Tune des deux parait sacrifiée à l'autre, il n'y aura là qu'une nécessité de mise au point, rendue nécessaire par l'importance momentanée plus considérable de l'un de nos deux facteurs.

D'ailleurs, il est facile de comprendre que, étudiant la personnalité humaine dans un milieu sujet à des variations peu considérables, l'influence du facteur milieu doit s'atténuer sensiblement. Elle s'atténuera d'autant plus que, dans cette étude de la personnalité, nous allons pro-

céder d'une manière assez méthodique. Nous étudierons Torganisme humain d'une manière générale en le dépouillant de la majeure partie de ce qu'on nomme ses attributs les plus nobles. Nous Tétudierons sans tenir compte de la conscience, de la sensibilité, de la mémoire, du moi. Nous n'en ferons tout d'abord qu'un organisme vivant et se reproduisant. Et dans ces conditions, il est évident que le milieu, s'il doit remplir certaines conditions déterminées, ne peut, ces conditions une fois remplies, exercer sur les fonctions qu'une action très réduite. Le milieu n'interviendra activement que plus tard, quand nous l'envisagerons dans son caractère le plus élevé, dans son caractère social, en un mot quand nous étudierons les influences de la société sur la personnalité humaine.

Pour le moment, notre étude de la personnalité va se poursuivre sans intervention secondaire des conditions du monde extérieur. Nous considérerons les nécessités organiques comme pouvant se satisfaire librement.

Une fonction essentielle caractérise tout être vivant : c'est la nutrition. Du haut au bas de l'échelle animale, la nutrition impose ses lois avec une irrésistible rigueur. Elle est la raison de la vie comme elle en constitue les diverses représentations. L'évolution animale n'est, au fond, que l'évolution de la fonction nutritive. La première de ses conséquences, c'est la reproduction. On peut dire, d'une manière toute générale, que la reproduction n'est que la nutrition poussée au delà des limites compatibles avec l'individualité. Ces deux modes d'activité de la matière vivante sont d'abord confondus. Puis, au fur et à mesure que l^nimal se perfectionne, la nutrition reste présente partout, tandis que la reproduction semble se disjoindre pour se cantonner dans des organes spéciaux. Des liens subsistent toujours cependant entre ces fonctions aussi primordiales qu'essentielles, mais ils relient des organes arrivés à une indépendance fonctionnelle relative. Mais il n'y a pas que la reproduction qui, dans l'évolution animale, finit par se localiser distinctement. Nous avons dit que l'organisme est le produit des réactions du milieu sur une substance adaptée pour la vie. La première de ces réactions essentielles, c'est la nutrition. Cependant, là ne se borne pas l'influence du milieu.

Il continue à agir sur cet organisme qui évolue sous la poussée de la nutrition. Il le pétrit peu à peu en contribuant à lui donner sa forme, à l'adapter à ses conditions. Ainsi se créent des organes. Ces organes sont d'abord rudimentaires et, comme la reproduction, perdus eux-mêmes dans l'ensemble de la matière vivante. Puis, comme la reproduction, ils se cantonnent dans des réceptacles : ils se localisent en s'affinant et se perfectionnant. Évidemment, toute cette évolution ne se poursuit pas d'une haleine dans la série animale. Il y a dans cette immense chaîne qui va de la monade de Haeckel à l'homme lui-même, des chaînons défectueux, inutiles ou disparus. La vie semble, dans ses réalisations successives, avoir procédé par étapes; ses tentatives n'ont pas toujours été heureuses : des fautes parais-

sent avoir été commises. Quoi qu'il en soit, la formule que nous venons d'esquisser est généralement admise comme l'expression approximative de ce qui a dû se passer. Et cette formule comporte un tel degré d'évidence que, après nous avoir donné la clef de la vie à ses débuts, elle nous est encore indispensable pour comprendre cette vie arrivée à sa réalisation la plus haute : la vie humaine.

L*homme est donc un organisme de la matière vivante en évolution sous l'influence du milieu qui l'entoure. Sa propriété la plus essentielle est la nutrition ; la résultante immédiate de cette nutrition, c'est la reproduction.

Ces fonctions sont toutes deux liées intimement à l'activité du monde extérieur qui perfectionne son action sur l'organisme par l'intermédiaire de ces organes spéciaux dont il fut à l'origine la cause déterminante et dont il reste le perpétuel stimulant. Les notions de physiologie nerveuse acquises l'an dernier vous ont appris de quelle manière nutrition et reproduction s'enchaînent au sein de l'organisme. Elles vous ont montré aussi par quelle évolution les organes des sens et les organes moteurs, d'abord rudimentaires et isolés» se perfectionnèrent en s'associant et en s'harmonisant. Le système nerveux fut le grand trait d'union de tous ces perfectionnements, nés sous l'effort d'une grande loi d'adaptation. Ce système nerveux, vous l'avez vu pousser ses rameaux partout et aller partout porter l'ordre et la règle. Vous l'avez vu ramener de la périphérie les impressions du milieu et caser dans ses centres les reliquats de son expérience. Vous avez appris quel fut, au début, son unique procédé : l'acte réflexe. On vous a dit que cet acte réflexe est resté le point de départ de son mécanisme. C'est encore ainsi qu'il procède malgré nos yeux éblouis par les merveilles qu'il en tire. Au fond, tout acte humain est un réflexe. Hais entre le point de départ et le point d'arrivée, des commutateurs ont été int^posés qui déroutent nos investigations les plus habiles. Ces commutateurs sont les résidus accumulés dans les centres de l'expérience d'ancêtres infiniment nombreux, dont les premiers durent assister à l'éxîlosion de la vie elle-même. Ces traces de l'expérience ancestrale sont notre plus précieux héritage. Nous leur devons ce que nous paraissons être. Les actes les plus compliqués, depuis les plus sublimes jusqu'aux plus horribles, ne sont que les explosions extérieures de forces mises en réserve par les vies de ceux qui nous ont précédés. Hais ces actes, en dépit de ce qu^on aime à nommer leur noblesse, leur supériorité, relèvent, comme ceux des humbles dont ils tirent leur origine, de nécessités toujours les mêmes. C'est toujours la nutrition, d'une part, les forces extérieures, de Tautre, qui se retrouvent en dernière analyse comme les deux facteurs essentiels auxquels tout se ramène.

L'homme donc, avant tout, cherche à se nourrir. Sa nutrition entraine sa reproduction. Il a, pour satisfaire ces deux besoins primordiaux, les organes des sens et du mouvement. Il possède, pour harmoniser ses

18 DÉGÊiNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

moyens et réaliser ses fins, son système nerveux. Hais en améliorant, par Tacquisition de sens spéciaux, d'une moelle et d'un encéphale, ses fonctions de nutrition et de reproduction, l'animal a multiplié ses modes d'action, tout comme il a affiné ses instincts.

L'homme possède en lui les reliquats de ces activités antérieures. Ce sont les résidus cantonnés dans les centres spéciaux dont nous parlions tantôt. La supériorité de l'acte ne signifie jamais autre chose qu'une complication née de l'existence plus ou moins considérable des résidus en question. Il est vrai qu'en arrivant à former le cerveau humain, la substance nerveuse a semblé acquérir tout à coup des propriétés nouvelles, étranges, incompréhensibles. Nous n'avons parlé jusqu'à présent que de réflexes. Et ces réflexes, nous les avons montrés tirant leur origine du milieu lui-même. La fatalité qui préside au mécanisme à son départ, semblait se poursuivre tout le long du trajet sans interposition de force étrangère. L'action partie de l'extérieur se répercutait sur le centre et de là repassait par l'intermédiaire d'un courant centrifuge dans le monde ambiant. L'élaboration centrale plus ou moins complexe donnait seule aux difl'érents réflexes des allures plus ou moins compliquées. Hais cette élaboration ayant pour base des résidus anciens, des mécanismes acquis par l'expérience, le déterminisme de l'élaboration centrale paraissait tout aussi absolu que celui de l'excitation initiale.

Hais tout à coup, dans ce centre où nous croyions ne se passer que des réactions moléculaires inexorables, quelque chose surgit qui trouble nos spéculations mécaniques et nous force à les élargir. Ce quelque chose, c'est la conscience. Nous la rencontrons pour la première fois. Et tout semblait devoir évoluer sans son concours. Quelle est-elle? Et quel est son rôle? Faudra-t-il, à cause d'elle, reviser nos formules? Ces formules qui nous ont tout expliqué et qui nous semblaient devoir rester comme des lois indiscutables, devrons-nous y renoncer? Au moment ob nous croyons tenir un peu de cette vérité que des efforts continus paraissaient légitimer, allons-nous retomber dans l'incertitude et ne plus rien voir dans cette mécanique humaine démontée ainsi pièce par pièce?

Nous ne le pensons pas.

La conscience est, à la vérité, inconnaissable dans son essence, comme toute manifestation de la force, comme la force, comme la matière ellemême, du reste. Hais, comme toute manifestation de la force, elle reste soumise aux lois qui régissent la matière dans ses transformations, dans son évolution. Et par là même, elle rentre dans nos formules, et rien ne peut nous l'arracher. Qu'importe qu'elle nous crie orgueilleusement son origine, ses ambitions, ses gloires même ? Qu'importe que les systèmes nés de ses accès d'enthousiasme protestent contre nos tentatives?

Au fond de tous nos actes, nous retrouvons le déterminisme sous sa forme inexorable. La vie humaine porte partout la même empreinte : fuir

la douleur, rechercher la satisfaction. Nous verrons que partout, dans Tanimalitë, cette grande loi se vérifie. Elle domine la vie normale, elle pénètre tout aussi intimement la vie morbide. L'obsédé travaillé par l'idée criminelle, ne va vers le crime que pour atteindre la satisfaction d'un centre en état d'éréthisme. Et tout cela finalement n'est que l'instinct de conservation qui nous imprègne jusqu'à l'automatisme le plus absolu. Ceux mêmes qui veulent, malgré le déterminisme, rester prosternés devant la volonté, ne peuvent se soustraire à la proclamation de ces vérités. Ils les adaptent aux convenances de leur philosophie, leur prêtent la livrée de leur système, simplement. Ce que nous nommons la nécessité devient, dans leur bouche, la volonté nécessaire; l'existence pure et simple des déterministes se transforme dans la volonté d'exister. Mais sous ces déguisements la vérité inéluctable se reconnaît : « La loi primordiale, dit Fouillée (1) lui-même, la loi des lois, c'est la volonté de l'être et du bienêtre, dont le mécanisme n'est que la conséquence extérieure. » Et à ceux qui nous demanderont d'autres preuves que celles dont nous disposons, nous dirons, avec Maudsley (2), « que la tâche de prouver qu'un agent immatériel intervient à un moment donné comme un Dem ex machina et de déterminer à quel moment il intervient, incombe à ceux qui i'aflSrment ou qui ont besoin de cette hypothèse : ils n'ont pas le droit de febriquer arbitrairement une hypothèse absolument inconciliable avec ce que nous savons de la marche habituelle de l'évolution dans la nature... et de venir ensuite exiger de ceux qui ne l'admettent pas qu'ils en démontrent l'inconsistance ».

A ceux qui, au nom de la plus antiscientifique des méthodes, adoptent ou rejettent une conclusion selon les conséquences qu'on suppose devoir en résulter, nous dirons avec Herzen (3) qu'ils oublient :

« 1<» Que la science n'a rien à démêler avec les conséquences sociales, juridiques, morales ou religieuses de ses conclusions;

» 2^ Que, quelles que puissent être ces conséquences, elles ne peuvent en aucune façon infirmer les preuves expérimentales ou logiques d'une conclusion scientifiquement établie;

» 3* Que si ces preuves existent et sont suffisantes, on est forcé, sous peine d'abdication intellectuelle, d'admettre ce qu'elles démontrent, quelles que puissent en être les conséquences. »

Et à ceux qui subissent avec mélancolie cette introduction de l'inévitable fatalité dans les destinées humaines, nous sommes heureux de répondre : La doctrine du déterminisme, décourageante au premier abord, devient, selon l'expression de Quetelet, consolante quand on l'examine de près.

(1) Fouillé, Origine de notre sinuiure. (Kevue philosophiole, 1890.) (S) Maudsi^y, La Physiologie de l'esprit. Paris, 1883. (3) HEazEif, Le cerveau et l'activité cérébale. Paris, 1887.

20 DÉGÉN^.HÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Elle nous grandit au lieu de nous abaisser. Elle nous donne tout d'abord cette légitime satisfaction d'arriver enfin plus près de la vérité. L'intelligence humaine peut s'enorgueillir, en effet, d'être parvenue à soulever les voiles qui masquaient son origine. Uais comme elle a fait la lumière sur son passé, elle éclaire ses destinées. Elle laisse entrevoir une conception plus sûre et plus méthodique de son existence et du monde qui l'environne. Elle nous montre l'humanité libre d'entraves, dégagée des fantaisies et des caprices de forces occultes, marchant résolument vers la complète possession d'elle-même.

Du reste, le déterminisme est non seulement une théorie grandiose, mais il constitue une théorie nécessaire.

Sans le déterminisme, la nature reste fermée à nos conceptions. Du moment que les phénomènes ne se produisent point selon des lois immuables, il est inutile d'en rechercher le mécanisme. Les rapports découverts hier pourront ne plus être ceux de demain. Les déductions de la veille vont se trouver anéanties par les fluctuations du jour suivant. Il ne reste à l'esprit découragé que le loisir d'assister en spectateur indifférent à l'évolution des choses.

Et qu'on n'essaye point d'atténuer la rigueur de ces conséquences. Qu'on ne s'efforce pas, pour y échapper, de créer une distinction aussi subtile qu'arbitraire entre le monde physique et le monde biologique. Rien n'autorise semblable tentative. Notre ambition seule légitime de pareilles audaces. La science les réprouve et les condamne. Elle démontre au contraire que les lois du monde physique pénètrent et compliquent le monde biologique. Seule cette complication, engendrée par des différences matérielles, donne aux actes biologiques des aspects multiples et d'emblée moins accessibles à nos intelligences. Hais la faiblesse de notre intellect seule est en cause. Et la rigueur et la précision sont au fond des mécanismes biologiques, malgré notre ignorance et nos préjugés.

Quant à l'impossibilité où nous nous trouvons de préciser l'essence même des forces biologiques, elle ne peut constituer un argument. L'essence des forces physiques nous échappe tout aussi complètement. Nions-nous ces forces? Songeons-nous un instant à mettre en doute leur existence? Mais qui donc a pu jamais expliquer l'attraction, et qui peut se flatter d'en saisir le mécanisme, l'essence, pour reprendre notre terminologie? L'inconnue est aussi mystérieuse quand il s'agit des masses sidérales que lorsque les molécules cérébrales seules sont en cause. Du reste, l'intellect doit renoncer à escalader ces sommets. La matière est arrivée à percevoir les conditions mêmes de son existence et des existences qui l'entourent. Nous ne pensons pas qu'elle puisse aller au delà de la détermination de ces conditions mêmes.

Quelque grandiose que soit son évolution, on ne parvient pas à comprendre une science faite d'autre chose que de rapports.

Certes, bien des esprits éminents se résignent difficilement à cette limite mise éternellement à notre intellect Et Ton ne peut les condamner pour ces tentatives de métaphysique. Mais il est nécessaire cependant de se garder des envahissements en retour de ces audacieux, égarés dans l'inconnaissable. Il ne faut pas qu'ils nous rapportent de ce monde des chimères des théories toutes faites, des barrières ou simplement des entraves. Nous repoussons tout ce qui a la prétention de substituer aux rapports nécessaires entre les choses, aux lois naturelles, en un mot, la puissance de forces quelconques soustraites aux conditions matérielles. Et si nous insistons sur ces considérations philosophiques, c'est qu'elles comportent à nos yeux une valeur capitale.

La loi de la réaction et de l'action domine la matière, et le déterminisme en est l'expression dans le domaine biologique.

11 nous suffit de constater la vie comme une résultante de ce principe d'action et de réaction. L'organisme ne s'est compliqué et perfectionné que sous l'influence des réactions s'établissant progressivement entre lui-même et le milieu.

Les différenciations organiques et fonctionnelles traduisent la lente évolution du processus. Et l'être humain ne doit nous apparaître que comme le dernier terme de cette évolution même. Seuls les modes interprétatifs se sont modifiés. La loi d'action et de réaction s'est spécialisée en s'appliquant à l'animal. Elle a pris le nom de réflexe. L'acte réflexe en a symbolisé le mode d'existence; l'acte réflexe s'est substitué aux termes génériques du rapport de la réaction et de l'action universellement admis dans le monde physique. Hais, au fond, les deux processus sont les mêmes et la nature seule des résultantes justifle des appellations nouvelles.

L'homme n'est donc pas une exception placée en dehors des lois naturelles. En l'examinant comme un organisme au sein duquel des réflexes de tous genres se produisent et se compliquent, nous obéissons à cette loi imprescriptible qui ne nous montre autour de nous que la matière en mouvement.

La notion de l'acte réflexe, elle, nous est apparue présidant à la genèse de la vie et de l'individu. Son activité s'est manifestée tout le long de cette ascension des êtres de l'infériorité du début jusqu'à la supériorité actuelle. Un moment, lors de l'entrée en scène de la conscience, le réflexe a paru s'efiacer et laisser à la volonté le soin de veiller dorénavant aux destinées de l'organisme. Nous avons dit que c'était une illusion. La croyance à la volonté n'est qu'une erreur de Tintelligence prise un instant de vertige en face de l'étendue même de ses propres facultés.

Dans nos prochaines conférences, nous vous démontrerons que l'acte réflexe ne perd nulle part ses droits dans le domaine de nos facultés supérieures. Il y reste notre meilleur guide et notre règle la plus sûre et la plus infaillible.

Hais ce n'est pas seulement dans ce domaine de la conscience qu'il nous aidera puissamment.

Après une esquisse de Thomme normal, nous aborderons l'examen des dégénérés et des déséquilibrés, et nous tenterons l'explication des anomalies et des étrangetés de ce groupe qui va de l'idiot presque jusqu'à l'homme de génie. Or, ces explications ne seront autre chose que des essais de décomposition ayant pour schéma, pour décalque, l'acte réflexe. Partout cette décomposition sera l'objet de nos efforts , et nous ne nous croirons en possession d'une loi, d'une règle que du moment où l'acte, dépouillé de ses caractères énigmatiques, réapparaîtra comme un réflexe.

Nous avions donc raison de justifier cette notion par des considérations qui, un instant, avouez-le, vous ont paru lointaines et nuageuses. Nous excusons ces moments d'incertitude. Vos esprits, plies à des théories hostiles, ont trop gardé l'empreinte des conceptions a priori. Souvent encore vous ressentirez cette impression étrange d'écroulement de vos anciennes doctrines. De temps à autre, vous aurez de ces révoltes que nous semblerons ignorer. Par instant, des formules subversives viendront heurter vos croyances et susciter dans vos consciences alarmées des oppositions violentes, exaspérées. A ces moments où le calme de nos convictions contrastera étrangement avec le remous de vos pensées, reportez-vous aux vues développées aujourd'hui. Dites-vous bien que ces formules subversives ont derrière elles un passé glorieux. Rappelez-vous qu'elles ont des racines au plus profond des lois de la nature, et ne sont en dernière analyse que les déductions ultimes d'une loi simple et modeste, partout la même et présente partout. Puis, le calme revenu dans votre esprit, reprenez ces formules, décomposez-les à l'aide des éléments que vous possédez déjà. Livrez-vous à ce travail d'analyse qui, seul, donneles grandes convictions, et cette échelle que nous venons de gravir, redescendez-la, sans préjugé comme sans rancune. Vous trouverez en bas, non pas l'incertitude et le doute, mais la tranquille sérénité des convictions définitivement établies. El vous nous reviendrez, étonnés de vos résistances et plus dispos pour continuer ensemble cette revue longue, mais étrangement attractive, des dégénérescences et des déséquilibrements de l'humanité.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

I<B8 DONNÉB8 DE L'INCONSCIENT.

Généralité du réflexe. — Ses trois catégories. — Les réflexes nutritifs. — Les réflexes génésiqaes. — Les réflexes inteUectaels. — Degré de conscience des réflexes.— Naissance dn premier are réflexe.

— La conscience primitive. — La loi physique de la conscience selon Berzen. — Les degrés de la comwience. — Son origine matérielle n'anéantit point son importance. — Nécessité de la psychologie. — Les lois fondamentales du réflexe. — Le résidu de l'excitation. — Son caractère statique et dynamique. — Association des centres. — Double fonction de chacun des centres. — Conséquences physiologiques. — L'axe cérébro-spinal et ses subdivisions. — La moelle comme organe central et comme organe de conduction. — Le bulbe. — Valeur physiologique des corps opto-striéa.

— La fonction n'est déterminée que par l'excitant spécifique approprié. — L'expérimentation sur les corps opto-striés. — Opinions de f^ugs, Beaunis, Nothnagel, Meyneri, Wundt, Laborde. — L'autonomie des corps ganglionnés de la base. — Leur degré de saturation. — Leur sphère d'action personnelle. — Leur degré de conscience et de nécessité fonctionnelle.

Notre premier entretien pourrait assez facilement se formuler comme une justification de la notion du réflexe dans l'interprétation de la vie en général, de la vie humaine en particulier. Cette justiflcation a dû se faire à Taide d'arguments un peu hétérogènes et puisés à des sources diverses; mais le nombre et la variété des éléments ont peut-être nui à l'unité de la démonstration. Nous avons passé, à diverses reprises, de la biologie à la psychologie, et ces interruptions nécessaires ont enlevé à notre argumentation une partie de sa rigueur. Tout cela était indispensable cependant, car nous devions prévenir vos objections et renseigner vos esprits. Il y avait pour nous une impression bien plus encore qu'une conviction à faire naître. L'impression est née, pensons-nous, mais il nous reste à préciser la conviction. A cet effet, nous allons résumer rapidement ce qu'il y a d'essentiel et d'indispensable à retenir dans notre premier entretien. Cette mise au point ne sera, du reste, pas inutile. Elle servira parfaitement d'introduction à la conférence d'aujourd'hui. Celle-ci n'en est que la continuation.

Nous avons donc tout d'abord défini la personnalité humaine comme la résultante des réactions successives de l'organisme et du milieu. Cette définition s'est justifiée par des preuves diverses.

Nous vous avons montré que cette conception de la genèse de la personnalité relève d'un principe fondamental : ce principe fondamental est celui qui règle les rapports de la matière, quelque grandioses ou minuscules que soient ces rapports. Il a présidé à l'éclosion de la vie, il a assisté aux transformations animales, il détermine encore à l'heure actuelle nos

actes les plus iatimes. Il prend des noms différents selon la nature des faits qu'il engendre ; dans les sciences biologiques, il se nomme simplement réflexe. Le réflexe est donc le mécanisme essentiel selon lequel ranimai évolue. Tout acte vital se réduit à un réflexe.

Hais les réflexes, théoriquement équivalents, ne sont pas d'égale valeur et d'égale importance dans révolution animale. Ils peuvent se subdiviser en catégories diverses; celles-ci ont pour origine les trois grandes fonctions qui synthétisent toutes les formes de l'activité organique. Ces fonctions, nous les dénommerons nutritives, génésiques et intellectuelles. Il y a donc des réflexes destinés à réaliser la vie nutritive, la vie génésique et la vie intellectuelle de l'individu.

Hais, en même temps que ces réflexes se subdivisent suivant cette espèce de trilogie, ils subissent, par ce fait même, comme une sériation par ordre dimportance tout d'abord, et par ordre de conscience ensuite.

Quelques mots pour justifier cette manière de classer les réflexes organiques.

La classification selon l'importance ne réclame pas, pour se motiver, de longs développements. Il est évident que la première et la plus importante des fonctions, celle qui préside à toutes les autres, c'est la fonction de nutrition. Aussi les réflexes destinés à réaliser la vie nutritive occupent-ils la première place. La seconde revient, sans plus d'insistance, aux réflexes présidant à l'acte génésique. Si la vie de l'individu est impossible sans la persistance des premiers, la vie de l'espèce ne se comprend pas sans les seconds. La dernière place est donc assignée aux actes réflexes préposés à la vie intellectuelle.

Hais, en même temps que cette importance s'accuse par des raisons inhérentes aux nécessités mêmes de l'existence individuelle et spécifique, elle se révèle par des particularités d'un autre ordre.

Ces réflexes ne se bornent pas à présider aux diverses modalités biologiques : ils pénètrent, pour ainsi dire, la trame individuelle, et le degré de cette pénétration peut encore servir à les subdiviser. La subdivision se règle, du reste, de la même façon.

Il est évident que, parmi les réflexes , ceux qui font au plus haut degré partie de notre vie elle-même sont les réflexes nutritifs. Jadis, ils furent probablement superficiels et transitoires. Il n'est pas difiicile de se représenter des périodes biologiques où le besoin de se nourrir, intermittent et instable, manquait de la régularité et de l'énergie indispensables à la conservation individuelle. Et l'existence ne s'est trouvée définitivement assurées que du jour où les réflexes nutritifs, atteignant jusqu'au fond la matière elle-même, s'y sont organisés, s'y sont retranchés d'une façon inexpugnable. A partir de ce moment, l'essence même des choses s'en est trouvée pénétrée; l'hérédité les a transmis intégralement : l'accident fortuit est devenu une règle immuable.

LES DONNÉES DE L*1NC0NSCIBNT. 25

Ces réflexes nutritifs ont atteint aujourd'hui leur plus haute expression dans une synthèse qui a reçu le nom dHnstinct de conservaHon, Cet instinct n'apporte en réalté à l'organisme aucune suprématie, et ne peut le soustraire aux lois générales. Uais il faut le considérer comme un héritage pieusement transmis de génération en génération. Il est à la base de toute manifestation vitale. Et lorsque, sous la pression des circonstances, l'individu se trouve acculé par la destinée aux pires résolutions, c'est encore cette voix de la conservation qui se fait entendre, alors que tous les instincts se sont tus au fond de l'être humain. Mais sa signification est plus large encore. Quand la déchéance a frappé l'organisme au point de lui enlever ses attributs essentiels ; quand l'homme, déchu, dégénéré, ne se rattache plus à l'animalité que par une fonction, c'est la fonction nutritive, réflexe brutal , dépouillé de tous ses caractères sensitifs et intellectuels, qui constitue le dernier et suprême lien. Nous verrons nos dégénérés inférieurs, nos idiots les plus monstrueux subir encore ce besoin de nutrition, alors que l'instinct génital lui-même, anéanti, ne parvient plus à s'aflSrmer.

Dans une mesure plus restreinte, le besoin génésique présente des caractères de pénétration et d'intensivité bien spécialisés. Et il est probable que lui aussi a présidé aux premiers essais de la vie à la surface du globe ; il serait facile cependant de démontrer par des exemples qu'il n'a droit qu'au second rang. Nous aurons du reste l'occasion de revenir à plusieurs reprises sur l'instinct de génération. Il nous faudra plus tard parler de ces déviations, et nous profiterons à ce moment de l'occasion qui nous en sera fournie pour le mettre en relief avec les couleurs et le ton nécessaires.

Enfin, les besoins les plus superficiels, ceux qui, derniers venus, paraissent comme surajoutés aux premiers, peuvent être rangés sous le nom de besoins intellectuels. L'intelligence, en réalité, n'est bannie d'aucune des manifestations de l'activité humaine. Elle intervient largement dans les réalisations fonctionnelles d'un caractère nutritif et génésique, nettement spécifiques. Hais elle ne traduit alors que des nécessités pour ainsi dire étrangères à elle-même. Elle est au service de centres sousjacents. A certains moments, au contraire, l'intellect semble acquérir une réelle indépendance. Les centres, comme émancipés de la tutelle médullaire, réclament des satisfactions personnelles. L'écorce crée des besoins nouveaux. En réalité, ces besoins ne sont qu'une dérivation très détournée d'impulsions sous-jacentes ; mais leur caractère particulier autorise un classement spécial. Cette subdivision, étrange au premier abord, est du reste aussi rationnelle que la répartition des instincts en nutritifs et génésiques. C'est partout la même cause réalisant sous une même impulsion, d'après un mécanisme uniforme, une évolution continue. Nous schématisons, nous sérions les choses pour les comprendre et les interpréter. Hais nous ne devons jamais perdre de vue l'artificiel de nos

conceptions. Les besoins se pénètrent mutuellement. C'est en biologie surtout que rien n'est étranger à rien. Hais Textrôme variété des manifestations de la vie permet d'y distinguer des prédominances et des suprématies. Ces prédominances et ces suprématies se caractérisent par la nature de l'acte et de l'organe. Les besoins intellectuels peuvent se réclamer de cette double caractéristique. Cela suffit pour motiver leur autonomie. Autant nous aurons peu à nous inquiéter des déviations de l'instinct de conservation, autant, au contraire, il faudra nous occuper des déviations morbides de l'intelligence. Nous aurons à préciser plus tard ce que nous entendons par les besoins intellectuels. En ce moment, il est impossible de nous attarder. Nous laisserons donc pour les reprendre au moment voulu et leur assigner la place nécessaire, ces manifestations intellectuelles couronnement de l'évolution organique.

Il nous reste à vous dire quelques mots de ce que nous avons appelé la sériation des réflexes au point de vue de leur degré de conscience.

Le degré de conscience d'un réflexe, voilà probablement. Messieurs, une de ces expressions qui doivent heurter désagréablement vos oreilles.

Réflexe et conscience s'excluent très probablement dans vos convictions actuelles.

Cette exclusion confine même de très près à l'antagonisme. 11 nous semble que la conscience impliquant le jugement, la délibération, la volonté, il ne peut être question, à propos d'elle, de phénomènes réflexes. Sans compter qu'un réflexe à la fois intellectuel et conscient dépasse absolument les bornes de votre bonne volonté.

II faudra cependant vous habituer progressivement à ces profanations de l'ancienne terminologie spiritualiste. Fréquemment ces appellations paradoxales réapparaîtront dans le cours de ces entretiens, et il nous serait difficile de modifier un vocabulaire aussi indispensable. Nous espérons du reste motiver par quelques bonnes raisons le choix et l'emploi de nos termes.

Comme cette question est une des plus grosses et des plus inquiétantes de la physiologie nerveuse, nous vous demanderons de ne pas en finir d'une fois; il faudra nous accorder d'y revenir à plusieurs reprises et nous autoriser dans ce travail à procéder par étape et par retouche.

Aujourd'hui nous bornerons nos efforts à l'acquisition d'une seule notion : le caractère surajouté de l'intellectualité et de la conscience dans la notion du réflexe. Cela nous suffira pour faire comprendre ce que nous entendons par le degré de conscience des diverses catégories de réflexes.

Vous avez tous présent à la mémoire ce qu'on nomme le schéma du réflexe nerveux. Mais il est possible que le mode selon lequel l'arc a progressivement revêtu la forme connue vous soit moins familière. Evidemment l'induction seule fait les frais de cette conception. L'expérimentation n'a jamais réussi à réaliser la forme la plus rudimentaire de

LES DONNÉES DE l'iNCONSGIENT. 27

Tare réflexe. Mais cette induction paraît justifiée; elle a acquis en science même force de loi.

On suppose qu'au début la vie se trouvait pour ainsi dire dissoute uniformément dans la matière protoplasmique. Cette matière homogène de structure était également homogène de fonction. Cette homogénéité aurait peut-être persisté éternellement sans Thétérogénéité du milieu ambiant. Hais l'irritabilité de la matière, sa seule et unique propriété fondamentale malgré les protestations de Bouchard (1), la mettait à la merci du monde extérieur. Et ce monde varié dans son action a diversement réagi sur la masse vivante initiale. La surface de cette masse s'est d'abord différenciée; puis dans son intérieur des courants durent se former; ces courants ne furent d'abord que des voies plus perméables, mais petit à petit ils devinrent des parties organiquement différenciées : la fonction évoluant avec l'organe. Il y eut donc entre deux points de la surface de cette première particule vivante comme un fil conducteur des réactions ambiantes. Ce fil s'incurva, se couda. Au coude une difierenciation se fit et un agrégat moléculaire nouveau se constitua. Des modifications déterminées et spécifiques se produisirent au point de départ et au point d'arrivée. Et dès ce moment l'arc réflexe fut virtuellement créé au sein de la première masse vivante.

L'association et l'organisation des molécules avaient seules fait les frais de cette ébauche fonctionnelle et organique à la fois. Ce que les premières molécules ont réalisé dans la monade primordiale, les éléments distincts l'ont constitué dans l'organisme pluri-cellulaire. Cet organisme n'est, au début, qu'une sphère de cellules virtuellement égales. Quelques-unes d'entre elles, sous le choc extérieur, délimitent ce que nous nommions tantôt le fil conducteur. Ensuite ce cordon s'incurve, et au point d'incurvation la différenciation s'effectue en même temps qu'elle se poursuit aux deux extrémités. Cette différenciation s'accentue et progresse. Les extrémités deviennent des plaques sensibles et des éléments musculaires. L'élément centrdl devient la cellule nerveuse. Et au sein de chacune de ces trois grandes subdivisions, un travail incessant d'adaptation et de complexité se poursuit. Les appareils de réception et d'expression acquièrent une finesse, un degré d'acuité de plus en plus élevé. Le centre voit à son tour sa fortune s'accroître ; ses destinées modestes, obscures au début, deviennent grandioses, et la conscience, rudimentaire d'abord, afiinée ensuite, y fait son apparition. « On s'est fréquemment demandé, dit Ribot (â), si cette propriété, faite — de rudiments de conscience et de volonté obscure — pouvait porter le nom de conscience ». Nous répondrons, quant à nous, que le nom importe peu. Certes, il ne faut

(i) Bouchard, Les maladies par ralentissement de nutrition, Paris, 1886. (2) Ribot, Les ynaladies de la personnalité. Paris, 1885.

pas interpréter le mot avec les idées et les sensations diverses qu'évoquent nos modernes conceptions. La conscience primitive n'a guère dépassé les limites de l'irritabilité commune à tous les êtres vivants. Mais il nous faut néanmoins la considérer comme la première apparition de ce qui deviendra plus tard la conscience au sens le plus absolu. Et cette apparition n'est que la continuation d'un travail initial ; car la conscience était virtuellement en puissance dans la masse primordiale; elle s'est lentement élaborée sous l'insistance séculaire et répétée du milieu. Elle n'apparaît pas comme une force nouvelle, incorporée soudainement à des éléments anciens; mais son enfantement s'est fait laborieusement au sein de la matière elle-même. Elle lui reste rivée indissolublement; elle en subit les fluctuations sans rien y ajouter, sans rien en retrancher. Elle signifie simplement que des conditions nouvelles se sont produites au sein des éléments. Et, née de l'action de la matière sur la matière, elle ne peut avoir la prétention de substituer ses fantaisies aux lois immuables qui lui ont donné naissance.

La conscience et les facultés dans lesquelles on la décompose ne sont donc qu'un accident survenu un jour au sommet d'un arc réflexe. Cet accident était probablement aussi fatal qu'inévitable ; il traduit une supériorité, un perfectionnement, une complication, rien de plus. Du reste, cet accident ne s'est pas produit partout à la fois. Il a peut-être débuté en divers points, et son évolution a pu marcher différemment. Certains arcs réflexes ont dû le posséder très tôt, et n'en garder que très peu. D'autres, venus plus tard, l'ont conservé et développé tout spécialement.

Bien des opinions ont été émises au sujet des conditions organiques de delà conscience. Herzen (1) en a fait une étude approfondie; il a même formulé ce qu'il nomme la loi physique de la conscience.

Selon lui, « la conscience est liée à la désintégration fonctionnelle des éléments nerveux ». Cette manière de voir est passible d'objections. Mais quelle opinion est donc à l'abri de la critique dans ce mystérieux domaine? Cependant l'observation autorise quelques données générales, non pas sur l'essence du phénomène, essence qui, comme celle de toute chose, nous échappera toujours, mais sur le mode d'évolution du fait biologique.

Car la conscience évolue ; elle disparaît d'éléments où jadis elle a dû exister pour s'afliner et se perfectionner dans les centres de formation plus récente; elle débute avec les premiers troubles moléculaires dans les territoires vierges pour progresser au fur et à mesure que l'irritabilité du centre devient plus vive et plus étendue; elle disparaît quand l'organisation fonctionnelle s'établit définitivement. Son évolution traduit, du reste, une progression organique et physiologique. Et, chose curieuse, elle disparaît à ce moment même où sa présence semble devenir inutile. A cet

(1) Hkrzen, Le cerveau et l'activité cérébrale. Paris, 1887.

LES DONN^ÊfoE L INCONSCIENT. 29

instant où le centre, adapté à sa fonction, atteint l'équilibre définitif; au moment où ses parties, inaccessibles à des métamorphoses nouvelles, ont accompli le cycle de leurs transformations. La conscience est donc liée à un trouble moléculaire, à une instabilité fonctionnelle; son évolution marque comme des étapes dans l'adaptation de plus en plus stable des divers centres. Et ce sont ces degrés qui constituent les subdivisions de conscience que nous avons attribuées à nos trois catégories de réflexes. Il serait nécessaire de mettre en relief certaines données essentielles au sujet des d^és de conscience de nos différents réflexes.

Il faudrait vous parler de l'automatisme qui se caractérise précisément par l'absence plus ou moins marquée du caractère conscient. Nous pourrions vous montrer l'acte automatique comme l'expression définitive du progrès sous l'influence de l'adaptation. Il y aurait lieu d'indiquer, en passant, l'infériorité de l'acte conscient au point de vue strictement biologique. Hais ces considérations nous entraîneraient trop loin. Il nous suffit, à l'heure actuelle, d'avoir montré la conscience liée à l'évolution de la matière, à la formation de l'arc réflexe. Nous avons justifié, pensonsnous, les formules paradoxales de réflexes intellectuels et les phénomènes de conscience dans les réflexes de nutrition.

Pour motiver la subdivision des trois catégories de réflexes selon leur degré de conscience, il suflSt simplement de coordonner ce qui vient d'être dit. La disparition de la conscience des réflexes nutritifs est liée à l'ancienneté, à l'adaptation complète de ces réflexes; la conscience brillante, avivée des réflexes intellectuels, n'est que la conséquence de sa tardive apparition et de son adaptation encore imparfaite.

Nous aurons, du reste, occasion de revenir sur ces notions'; force nous est actuellement de poursuivre le programme volontairement limité de cette seconde conférence. Une bonne partie des choses que nous venons d'entendre n'y sont pas étrangères, mais quelques mots d'introduction nous paraissent encore indispensables.

L'étude du groupe des dégénérés nous mettra fréquemment aux prises avec des troubles divers; ces troubles seront, pour ainsi dire, répartis sur une large échelle; ils pourront atteindre les fonctions les plus essentielles, et déterminer des désordres anatomiques et physiologique de la plus haute importance. Et il leur arrivera parfois de se cantonner dans un coin perdu et quasi inaccessible du domaine cérébral. II faudra vous exposer le mécanisme de ces anomalies, préciser leur portée, leur assigner comme une place dans la hiérarchie des désordres de la dégénérescence. Or, ces appréciations délicates ne sont possibles que sous certaines conditions.

11 est d'abord indispensable que des termes de comparaison vous soient fournis, et ensuite qu'ils vous soient fournis dans une langue accessible à chacun devons.

Quelques points de repère vous sont déjà acquis. Vous connaissez nos

vues sur la personnalité humaine; vous savez de quelle stratification d'instincts elle est formée; vous pressentez le mécanisme de chacun d'eux; Tacte réflexe vous apparaît à la base de toute satisfaction fonctionnelle, et vous commencez à entrevoir de quelle façon les plus hautes facultés ellesmêmes sont nées de ces réflexes, expressions de Firritabilité de la matière, traductions biologiques de la loi générale d'action et de réaction.

Hais ces vues sont loin de suffire à l'interprétation des faits qui vont suivre. Elles ne peuvent être considérées que comme des idées directrices à l'aide desquelles nous devons continuer notre étude psycho-physiologique de la personnalité humaine.

Cette étude sera forcément incomplète; la série tout entière de nos entretiens ne suffirait pas au développement de ses points essentiels. Aussi nous faudra-t-il nous limiter.

Nous laisserons de côté tout ce qui a trait aux grandes fonctions de nutrition et de reproduction. Nous nous bornerons, au sujet de ces deux puissants attributs de la personnalité humaine, aux données générales qui vous ont été fournies. Nous les abandonnerons momentanément, leur laissant l'étiquette de réflexe que nous leur avons pour ainsi dire apposée.

ils constituent les personnalités nutritives et génésiques qui, accolées à la personnalité psychique, synthétisent ce que nous nommons d'une façon générale l'individualité humaine. Leur importance est très grande dans la notion finale de personnalité. Ils jouent un rôle intense dans la vie de l'individu tout comme dans la vie des sociétés. Les désordres qu'ils subissent sont d'une haute portée et les dégénérescences les plus graves sont celles qui les atteignent particulièrement. Nous aurons fréquemment occasion de les montrer intervenant activement dans les états de déséquilibrement. Mais, seul, le troisième des groupes de réflexes, que nous avons isolé, fera les frais de ce qui va suivre. Cette étude spéciale est du reste indispensable pour bon nombre de raisons. Et parmi ces raisons, permettez-moi d'insister sur deux des plus essentielles.

Le courant des idées modernes n'oppose plus guère de résistance au déterminisme des fonctions nutritives et génésiques, mais la lutte reste très vive dans le domaine des facultés intellectuelles. On admet généralement que se nourrir et se reproduire sont pour l'homme des fonctions inéluctables, dont l'impérieuse nécessité peut triompher de toutes les résistances. Mais on se refuse à considérer la pensée comme l'activité pure et simple du cerveau. Et l'on est moins disposé encore à regarder cette activité comme marquée du sceau d'insurmontable nécessité qui domine les fonctions de la vie animale. Or, tout l'enseignement qui vous sera donné s'inspire de ces vues directrices, et nos efforts vont tendre vers leur démonstration. Il est donc indispensable qu'antérieurement à l'étude roécaniste des déséquilibrements de l'esprit, il soit procédé devant vous à la preuve de l'existence de ce mécanisme lui-même.

D'un autre côté, un certain nombre d'entre vous se trouvent encore imbus des doctrines spiritualistes. Or, nous considérons Tcssence même de ces doctrines comme une source d'erreurs et de contradictions. Il est nécessaire d'en faire table rase et d'y substituer les notions de la psychophysiologie moderne. Et cette nécessité de vous débarrasser des préceptes de l'école classique, constitue à nos yeux la seconde et la plus importante des deux raisons qui ont motivé ces considérations préliminaires.

Il faut donc en finir avec la notion de l'âme spiritualiste et de ses facultés. Nous ne comprenons plus l'esprit comme distinct de la matière et pourvu d'attributs particuliers. Il n'y a plus de raison, de jugement, de sensibilité, de volonté, apanages d'un agent immatériel existant en luimême et pour lui-même.

Il y a des phénomènes physiologiques doublés d'état de conscience ; et encore faut-il bien nous entendre sur la portée de ces termes.

Quand nous disons que les phénomènes physiologiques sont doublés d'états de conscience, nous n'entendons nullement parler de deux choses distinctes. Tout au plus voulons-nous mettre en relief deux aspects différents d'un même fait. Et moins encore prétendons-nous dire que les seuls faits physiologiques pourvus de qualités conscientes constituent toute la personnalité psychique. Le domaine de la conscience n'est qu'un espace restreint du champ de l'esprit. Notre personnalité psychique excède de beaucoup notre personnalité consciente. Du reste, la conscience n'est pas une entité invariable toujours égale à elle-même. Nous l'avons vue naître au sein de la matière en voie de différenciation. Son modeste début semblait même autoriser une critique rigoureuse, à lui refuser son nom et ses titres. Hais aujourd'hui encore force nous est d'admettre des consciences atténuées, des consciences obscures, confuses, et des consciences nettes, définies. Ces consciences accompagnent un certain nombre des actes qui constituent notre personnalité psychique. Selon le degré, elles créent des états conscients ou subconscients, d'intensité variable. Le domaine très vaste d'oti elles sont exclues se nomme l'inconscient. Du reste, conscient et inconscient se pénètrent souvent ; l'inconscient s'éclaire parfois partiellement des lueurs de la conscience, et le domaine conscient s'obscurcit par moment au point de rentrer dans l'inconscient.

La conscience et les inductions qu'elle suggère ne peuvent donc plus servir de critérium à des subdivisions de l'activité psychique. Hais en limitant le rôle de la conscience, il est nécessaire de dire bien haut que nous ne prétendons point l'anéantir. Ce rôle reste essentiel en dépit de l'origine matérielle du phénomène lui-même. L'observation interne qu'elle caractérise subsiste comme un mode supérieur de connaissance et d'investigation. Les déterministes les plus convaincus ont plaidé la cause de cette observation interne : « II faut bien convenir, dit Herzen (1), que

(1) Herzbm, Le cerveau et Vactimlé cérébrale, Paris, 1887.

3â DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUIUBRÉS.

les physiologistes auraient beau étudier objectivement, pendant des siècles, les nerfs et le cerveau, ils n'arriveraient pas à se faire la plus petite idée de ce qu'est une sensation, une pensée, une volition, si eux-mêmes n'éprouvaient subjectivement ces états de conscience. En frappant d'ostracisme l'observation interne, les physiologistes limiteraient donc leur champ d'étude à certaines variétés de mouvements musculaires provoqués en dernier ressort par des simulations externes, et se refuseraient à découvrir les transformations subies par ces simulations; de telle sorte que les phénomènes psychiques resteraient exclus de leurs recherches. »

Du reste, en dehors de ces considérations théoriques, des raisons nombreuses nous obligent à ne pas nous dessaisir de l'observation interne. Cest à elle fréquemment que nous aurons recours pour saisir la filiation des états de déséquilibrement, et les ramener à leur point de départ organique. Souvent nous analyserons les états psychiques du déséquilibré pour y retrouver dans sa forme embryonnaire la tare psychopathique. La conscience qui nous fiicilite ces recherches n'est donc pas à nos yeux une quantité négligeable. Cependant, manifestation de la matière, elle n'est pour nous qu'un phénomène ressortissant aux lois organiques de l'activité nerveuse.

Hais si le critérium de conscience nous échappe, de quelle manière allons-nous procéder à ces subdivisions psychologiques que réclame impérieusement l'analyse?

Nous tâcherons de n'utiliser que des propriétés physiologiques. Certes, beaucoup d'inductions se mêleront forcément à des considérations expérimentales. Hais nous nous efforcerons, dans ces inductions, de serrer les faits d'aussi près que possible.

Cependant, avant d'entreprendre cette tâche délicate, il est nécessaire de vous dire de quelle manière nous la comprenons.

Il ne peut entrer dans nos vues de vous tracer même en raccourci une esquisse de la psycho-physiologie moderne. Cette esquisse, malgré ses proportions réduites, comporterait des controverses et des développements étrangers à nos entretiens. Car bien des obscurités planent encore même sur les choses essentielles. Nous ne vous exposerons que les grandes lignes de cette science si puissamment en travail de régénération. Et dans ce que nous serions autorisé à vous dire, nous établirons encore un triage. Nous aurons soin, en résumant ces notions, de tenir compte par-dessus tout des nécessités de notre sujet. Fréquemment en effet, dans les entretiens ultérieurs, il fendra faire appel à des données de psychophysiologie. Le mécanisme d'un certain nombre d'actes, de toute une série de manifestations resterait lettre morte sans ces indications. Cest les yeux pour ainsi dire fixés sur ces exigences de l'avenir que nous choisirons scrupuleusement les données d'aujourd'hui.

Que la conviction de leur indispensable nécessité soutienne votre attention. D'ailleurs, Messieurs, nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire de vous démontrer longuement que Fintelligence du déséqui librement ne va pas sans une étude préalable de l'équilibre. Et c'est, en somme, l'équilibre mental, dans sa genèse et dans ses transformations, que nous allons rapidement esquisser.

Hais comment procéder à rétablissement des données physiologiques dont nous voulons faire le fondement de notre psycho-physiologie? En nous inspirant de subdivisions que nous allons vous eicposer brièvement.

La personnalité psychique, avons-nous dit, n'est qu'une association de réflexes. Qu'implique cette définition ?

Elle implique l'étude du réflexe nerveux en lui-même, puis l'examen des associations de réflexes entre eux. De là donc un dédoublement imposé, par la nature des choses, à l'étude même de la personnalité psychique.

Cette double étude préliminaire va se ressentir du caractère schématique que nous nous efibrçons de réaliser. Mais nous ne bornerons pas là nos efforts.

Après cette détermination des conditions de l'activité d'un centre et de l'association fonctionnelle des centres entre eux, nous passerons pour ainsi dire de la théorie à la pratique. Dans une vue d'ensemble du fonctionnement du système nerveux, nous vous montrerons dans leur rapport naturel, ce que nous avions dissocié par l'analyse. Et, appliquant toutes ces données à la psycho-physiologie humaine, nous regagnerons, par des voies un peu détournées, l'étude des problèmes dont les solutions nous sont indispensables.

Nous aborderons alors et sucessivement l'étude de la sensation,, de la mémoire, de la perception, de l'attention, du raisonnement, de la volonté, du moi, de la personnalité.

Nous serons ainsi en possession des formules indispensables à l'interprétation des troubles réalisés par les états de déséquilibrement et de dégénérescence dans nos facultés afiectives et intellectuelles.

Quelques-uns d'entre vous trouveront peut-être que le moment est mal choisi pour faire de la psychologie. C'est, en efi*et, une science un peu discréditée. Mais ce discrédit immérité revient, dans une large mesure , aux psychologues bien plus qu'à la science. Ce qui se trouve discrédité n'est, en réalité, que le système a priori des métaphysiciens de l'ancienne école.

La psychologie a droit à tous les efforts, à tous les respects. C'est une des erreurs de nos programmes de la glisser subrepticement au début des études, alors que l'esprit, mal éclairé, n'en perçoit ni l'ampleur ni l'importance.

34 DÉGÉ^ÉRÉS £T DÉSÉOUILIBKÉS.

Lasègue (1) dit, à ce sujet, avec son admirable sincérité et sa grande netteté : « De tous les affluents dont la somme compose la biologie, les données psychologiques sont aujourd'hui les plus discréditées. Il paraît étrange, à une époque oii le rôle de la psychologie ne passera certes |>a$ pour être abaissé, qu'on dépense une sorte de passion à détacher du tronc une des branches de l'arbre physiologique, en l'accusant d'être stérile. Nous ne comprenons pas, pour notre part, que le rythme des battements du cœur ou des oscillations artérielles, mesuré dans ses moindres variations, soit seul nécessaire à connaître, et que le flux et le reflux des sentiments ou des idées ne vaille pas la peine qu'on en recherche la loi. »

Nous ferons donc de la psychologie, Messieurs, pénétré de la conviction, qu'à ce travail nous ne perdrons ni notre temps, ni nos peines.

La première des études partielles que nous impose notre programme, c'est celle des conditions d'existence et de fonctionnement de l'arc réflexe le plus simple.

Cet arc se compose d'un centre en communication avec deux prolongements, l'un centripète, l'autre centrifuge, munis d'éléments terminaux.

Quelles sont les nécessités que réclame l'activité de cet appareil ainsi schématisé?

La première de ces conditions a reçu le nom d'irritabilité; elle implique simplement la faculté de se modifier sous l'excitation. Mais cette faculté revêt des caractères difiérents selon le segment d'arc qui intervient.

L'excitation frappe la plaque réceptive centripète, et là tout d'abord elle subit une certaine élaboration, car ce qui sort de cette plaque comporte déjà des attributs spéciaux. L'irritation ainsi transformée chemine par la voie centripète vers le centre de la cellule. En pénétrant dans ce centre, une seconde métamorphose survient. Le sens et l'intensité de cette métamorphose sont variables. Richet (3) a cherché à synthétiser sous forme de lois les caractères essentiels de ces modifications du centre sous l'influence de l'excitation. Ses subdivisions, très méthodiques, se résumeraient assez facilement dans une formule représentant la réaction comme proportionnelle à l'intensité de l'excitation, à sa force vive, à sa durée d'une part, et de l'autre à l'état d'irritabilité de l'élément cellulaire. Chacun des attributs mériterait une mention spéciale; mais nous nous bornerons aux considérations suivantes.

L'intensité de l'excitation est le facteur essentiel ; cependant la promptitude avec laquelle elle agit dans un temps donné peut suppléer à une réduction quantitative proportionnelle; cette suppléance s'obtient également par une prolongation de la durée de son action.

L'irritabilité cellulaire suit une courbe dont la ligne d'ascension est

(1) Lasègie, Études médicales. Paris, 1884.

(i) Richet, Essai de psychologie générale, Paris, 1887.

LES DONNÉES DE l'iNCONSCIENT. 35

plus rapide et plus courte que la ligne de descente. Cette irritabilité augmente avec la répétition pour finir par une adaptation qui la supprime presque complètement en la transformant en conductibilité.

Ces notions, du reste purement expérimentales, se conçoivent facilement. Mais elles ne sont pas les seules dont il soit nécessaire de tenir compte.

En même temps que ces phénomènes se passent au sein de la cellule, des modifications moléculaires d'ordres divers s'y effectuent. Car l'irritation laisse des traces matérielles, et ces traces constituent ce qu'on nomme aujourd'hui les résidus de l'excitation. La notion des résidus de l'excitation a joué un grand rôle dans l'interprétation des faits psychologiques. Nous aurons, au cours de nos entretiens, à y revenir fréquemment. Il est indispensable de l'étudier d'un peu près aujourd'hui.

Lorsque l'excitation pénètre pour la première fois la matière nerveuse cellulaire, elle y produit un dérangement moléculaire. Ce dérangement n^est pas quelconque. Il est pour ainsi dire adéquat à la cause qui l'a engendré. Il en a reçu une empreinte spéciale, et si difficile que soit l'intelligence de cet attribut, il faut se le représenter comme réellement spécifique.

Mais en quoi consiste- t-il? Devons-nous simplement y voir un arrangement nouveau et pour ainsi dire statique? Ou faut-il se l'imaginer comme état vibratoire spécial, surajouté à une architecture moléculaire modifiée?

Nous pensons que le résidu de l'excitation doit être interprété, tout au moins en certaines circonstances, dans le sens d'une modification statique et dynamique à la fois. Nous ne développerons pas les raisons qui justifient cette manière de voir, mais nous aurons probablement l'occasion de vous montrer que seule elle permet l'interprétation de certaines catégories de faits. Disons simplement en passant qu'elle intervient dans l'élucidation des actes de mémoire et d'association. L'excitation laisse donc dans la cellule nerveuse des traces qui modifient à la fois l'arrangement et le mode de vibration des molécules protoplasmiques. Mais l'excitation ne borne pas là ses effets. Elle franchit le centre et, par un trajet approprié, s'en va le long de la voie centrifuge s'extériosiser en se transformant dans les appareils terminaux. Et là seulement le cycle se trouve complètement achevé. Mais il est évident que la rapidité et l'intensité de cette traversée et des transformations que nous venons de signaler sont variables. Le cycle lui-même tout entier est soumis aux lois de l'excitation résumées à propos de la fonction de la cellule centrale. Et il faut, au sujet de cet arc réflexe ainsi complété, tenir compte de l'irritabilité des segments, de la résistance de chacun d'eux, de l'intensité de l'irritant, de son mode d'action et de sa durée.

Et remarquez, Messieurs, que toutes ces considérations qui vous semblent confiner de si près à la spéculation, sont des notions essentiellement pratiques. L'induction seule parait en faire les frais. En réalité, elles sont

puisées dans rexpérimentation méthodique, dans robservation scrupuleuse, et ne font que traduire des phénomènes physiologiques. Elles coexistent au fond de toutes les manifestations nerveuses, et il n'est pas une seule de ces manifestations qui n'en reproduise presque schématiquement les diverses modalités. Nous aurons fréquemment à y faire appel. Et lorsque nous négligerons de vous les rappeler, il sera parfois nécessaire de vous livrer vous-mêmes à ce travail d'adaptation et de reconnaissance.

Et il en est de même du second schéma que nous allons vous retracer.

Dans ce qui précède, il n'a été question que d'un centre unique, fonctionnant isolément sous une seule source d'excitations dont les variations étaient simplement d'ordre quantitatif. Il est nécessaire de pousser plus loin la combinaison et d'examiner les transformations qu'apporte à ce premier schéma l'association d'un centre nouveau.

Cette association peut se faire de plusieurs manières.

La plus simple d'entre elles est réalisée par une communication interposée entre les deux centres: la voie centrifuge du premier n'aboutît plus à la périphérie, mais le relie au second ; de ce dernier seul part le segment terminal.

Quels sont les rapports possibles de ces centres entre eux? Ils sont au nombre de trois. L'excitation du premier peut se trouver renforcée, modifiée ou atténuée en passant par le second.

Le renforcement aura lieu quand le second centre constituera pour ainsi dire un décalque du premier; quand son irritabilité, adaptée aux mêmes excitations, sera mise en jeu par les mêmes causes. Les deux centres seront de même ordre, et l'égalité deviendra absolue dès que leurs rapports pourront être intervertis. L'absence d'interversion possible marquera une prédominance du premier sur le second.

Quant à la transformation et à l'atténuation de l'excitation, elles ont leur source dans un état spécial et personnel du second des centres. Dans la supposition du renforcement, le second centre était pour ainsi dire de la même famille que le premier. Pour comprendre la transformation et l'atténuation, il est nécessaire de vous le représenter comme ayant une indépendance réelle et un fonctionnement particulier. Ce second centre est lui-même le siège d'excitations venues du dehors; il élabore des forces spéciales. Ces forces vont se trouver en conflit avec celles émanées du premier centre; il en peut résulter une transformation, une atténuation, voire même une annihilation.

Nous sommes ainsi amenés à la notion des centres modérateurs et inhibiteurs. Car, dans le cas actuel, l'un des cen(res semble jouer vis-à-vis de l'autre le rôle de modérateur ou d'inhibiteur. Mais il est nécessaire de tenir compte de l'entrave apportée par le deuxième centre à l'action du premier. En théorie, l'inhibition ou la modération sont donc réciproques.

Tout ceci se comprend du reste aisément, et il est inutile d'insister. 11 s'agit de notions de mécanique biologique dont la physiologie générale offre des exemples variés. La seule logique motiverait ces inductions si la réalité ne se chargeait régulièrement de leur démonstration. Mais les résultats de ces chocs, la nature des transformations qui en résultent sont plus diflSciles à préciser. Ces transformations peuvent être plus ou moins profondes. Elles peuvent arriver à modifier complètement la nature de l'excitation partie du premier centre. 11 est difficile, dans ces questions si délicates, d'échafauder même des hypothèses. Cependant des nécessités semblent inévitables, et parmi ces nécessités celle de la formation d'un agi^égat nouveau, virtuellement différent des premiers et pénétré cependant de leur essence même, paraît s'imposer. Cet agrégat aura pour ainsi dire une vie propre et deviendra à son tour l'agent et la matière à la fois de métamorphoses ultérieures. Ce phénomène de l'intluence et de la transformation réciproques et mutuelles des centres est de beaucoup le plus fréquent. Il constitue le point de départ de leur éducation et de ce que nous aimons à nommer leur stratification. Car cette répercussion peut dépasser les limites mêmes de la cellule influencée, et cette extension nous amène à vous parler d'un second mode d'association des centres.

Dans ce second mode de systématisation, un élément intermédiaire vient s'interposer entre les deux premiers. Ceux-ci gardent leur personnalité; la conflagration de leur irradiation centrifuge se passe en dehors de leur territoire, dans une cellule qui leur sert de trait d'union. Et les résultats de cette conflagration, quoique divers, tendent au même but. Us finissent par réaliser des centres nouveaux qui, à leur tour, deviendront le point de départ d'évolutions centrales ultérieures. Et ainsi, d'association en association, de réaction en réaction, les centres se compliqueront. Mais en même temps qu'ils se diversifient, ils gardent cependant quelque chose de leur origine commune et comme une unité dans leur collectivité. Cette délimitation physiologique se double d'une délimitation anatomique. Cette unité pourra donc à son tour jouer vis-à-vis d'unités similaires des rôles variés, dont le caractère se compliquera progressivement. Et les distances qui séparent fonctionnellement et organiquement ces stations successives varieront dans les mêmes rapports. Entre deux cellules l'écart était presque nul ; d'un système à l'autre les nuances deviennent des différences aussi déroutantes que radicales. Elles sont le point de départ de toutes les subdivisions de l'ancienne psychologie.

Dans la psycho-physiologie moderne, ces subdivisions surannées ne peuvent subsister qu'en s'adaptant aux conditions de cette genèse que nous venons d'esquisser. Quelques-unes d'entre elles reposent cependant sur des phénomènes généraux, sur des attributs essentiels pénétrant la trame même de l'élément nerveux. En tête de celles-ci, il faut citer la mémoire, dont la base nous paraît à la fois statique et dynamique, orga-

nique et fonctionnelle. Mais la plupart des autres ne sont que des dissociations artificielles dont l'existence découle de Tignorance des transitions insensibles et multiples dont nous venons de vous parler. Et, parmi ces dernières, la volonté justifie au plus haut degré ces considérations, ainsi que nous aurons l'occasion de vous le redire.

Ce que nous venons d'esquisser constitue ce qu'on pourrait appeler les bases anatomiques et physiologiques de la psycho-physiologie générale. Ce sont les nécessités organiques et fonctionnelles indispensables à tout mécanisme nerveux. Mais pour compléter cette description, il est nécessaire d'insister encore sur quelques considérations générales.

Et tout d'abord, il est essentiel de mettre au premier plan la double fonction de centralisation et de conduction dont nous venons de suivre révolution.

Qu'il s'agisse de cellule unique, de cellules associées en centre distinct, de centres groupés en systèmes, cette double fonction est partout présente et partout distincte.

Chaque unité, soit anatomique, soit physiologique, possède pour ainsi dire une double personnalité. L'une de ces deux personnalités est chargée de la besogne intérieure, l'autre paraît plus spécialement affectée aux relations avec l'étranger. Et pour continuer la comparaison, il semble que l'ordre et la régularité président plus particulièrement aux opérations de la première ; les fonctions de la seconde, de nature plus variée, doivent davantage compter avec l'imprévu. D'un autre côté, la fonction de conduction paraît plus générale, la fonction de l'élément comme centre est plus spécialisée. La conduction relève d'excitations variées, mais le fonctionnement central ne s'exerce que sous un excitant spécifique et strictement approprié. Car l'excitation, ainsi que nous vous le signalions tantôt, en se transformant réalise tout d'abord des agrégats différenciés. Mais sa transformation a d'autres conséquences. En progressant, l'excitation acquiert de cette façon, vis-à-vis de centres nouveaux, des propriétés qu'elle ne possédait pas avant sa métamorphose. Et ces propriétés deviennent l'excitant indispensable au fonctionnement de ces nouveaux centres. En dehors de l'espèce d'agent qu'il réclame, le centre pourra donc servir d'appareil de conduction, mais son mécanisme intime et personnel n'interviendra que sous l'influence deson excitant particulier. Nous sommes en face. Messieurs, d'une notion de la plus haute importance et qui nous sera ultérieurement d'une grande utilité ; il est nécessaire d'en pénétrer intimement le sens. Sans elle, il vous serait impossible de comprendre cette qualité des centres qui en font des sources d'élaboration et de transformation d'une part, des appareils de conduction d'autre part. Ces deux propriétés sont-elles localisées dans l'élément, ou constituent-elles des modes vibratoires distincts de mêmes particules matérielles? Ce sont des questions insolubles à l'heure actuelle; mais l'explication ici importe peu, la réalité du fait nous suffit.

Et grâce à lui, une série de notions diverses trouvent une explication satisfaisante.

On conçoit ainsi facilement que chaque appareil central puisse à la fois constituer une chaîne ouverte et une chaîne fermée; que le mc^canisme intime ne soit actionné que par des causes spécifiques , mais que le trouble apporté par des agents mal appropriés se répercute en dehors du territoire particulier que nous examinons. De là Texplication de l'irradiation des réflexes, de leur caractère de plus en plus général au fur et à mesure que l'excitation s'accroît et se répand. Mais de là se déduit en même temps une notion délicate et un peu plus subtile. C'est que seuls les excitants appropriés peuvent déceler la fonction réelle du centre auquel ils s'adressent. Lorsque cet excitsTht ne répond pas à la nature de l'élément impressionné, c'est sa fonction conductrice qui intervient exclusivement. L'importance de cette notion vous apparaîtra davantage dans l'avenir. Elle vous donnera la clef de l'impuissance de nos modes expérimentaux à mettre en relief des fonctions délicates. Mais ces considérations hâteront l'intelligence des lois de l'automatisme. L'automatisme, en neurologie, vous le savez, représente cette qualité que possèdent certains centres de répondre, d'une manière régulière et ponctuelle, à une excitation appropriée. Sa marque distinclive est de s'effectuer selon un mode toujours identique à lui-même. Cette notion serait inexplicable sans l'intervention de ce que nous appelons la saturation fonctionnelle des centres. C'est par le fait d'une utilisation de toutes ses molécules que ce centre n'offre plus de prise à l'imprévu. Chacun a sa besogne, sa tâche à l'abri de toute tentation dans cette usine où règne une harmonie préétablie. Et l'on comprend que l'automatisme préside à l'action d'un centre aussi saturé, car cette action, réglée de son début à sa fin, n'est susceptible d'aucune variation. On conçoit que la conscience ellemême soit bannie de ces territoires saturés. Nous avons vu, en effet, que la conscience avait pour condition organique essentielle l'instabilité, et qu'elle se retirait progressivement des centres en état d'équilibre définitif. Cette notion dépasse même la portée de l'individu, et, envisagée dans l'espèce, elle aide à l'interprétation de l'hérédité sous toutes ses formes. Et elle montre aussi que toute cause qui détruit l'équilibre d'un centre ainsi formé provoque des perturbations définitives, dont le degré et l'intensité varient en raison du nombre et de l'étendue des altérations.

Mais il nous faut sortir de ces généralités, ou tout au moins vous en montrer l'application. C'est à cette fin que nous avons décidé de vous exposer à leur suite un aperçu du fonctionnement du système nerveux. Ce fonctionnement vous a été expliqué Tan dernier dans ses détails ; il ne peut être question de revenir sur cet enseignement. C'est donc à un point de vue spécial que nous allons procéder à cet examen.

Il nous servira tout d'abord à illustrer comme d'un exemple les généralités précédentes; mais il sera en même temps une transition à notre

4a DÉGÉNÉRÉS Et DÉSÉQUILIBRÉS.

prochaine conférence. Cette seconde partie aura pour objet, ainsi que déjà nous l'avons annoncé, l'étude des principales facultés de l'esprit. Hais ces facultés ne constituent pour nous que l'élaboration dernière, au sein du système nerveux, des influences à la fois ambiantes et organiques. Avant de les analyser, il est donc indispensable d'en montrer la genèse. Or, cette genèse débute tout au bas de l'arbre nerveux. C'est de ses profondeurs que montent dans un courant ininterrompu les éléments conscients et inconscients de notre individualité psychique.

Le système nerveux cérébro-spinal de l'homme peut assez logiquement se scinder en quatre segments principaux : la moelle, le bulbe, les ganglions de la base et l'écorce. Chacune de ces parties vous est connue dans sa structure et sa fonction. Nous allons donc nous borner à les résumer pour ainsi dire en vue des besoins de notre c^use.

La moelle est la partie la plus ancienne dans l'ordre d'évolution. Elle possède au plus haut degré les centres saturés, en état d'équilibre stable, dont nous avons parlé. Elle préside avec le sympathique aux réflexes splanchniques, et ces réflexes sont marqués d'un automatisme rigoureux. Dans cette moelle sont donc échelonnés les divers territoires affectés aux fonctions végétatives. Ces centres sont aujourd'hui dépourvus de conscience, et l'adaptation y est complète. Ils rentrent dans la catégorie (les éléments dont l'évolution fonctionnelle parait spécifiquement terminée. Ils n'interviennent dans le fonctionnement des centres supérieurs que sous une forme particulière et dans certains cas nettement déterminés. Cette intervention s'exerce rarement dans le domaine de la pleine conscience; elle s'arrête le plus souvent dans l'inconscient et le subconscient. La notion qu'en reçoit la conscience ne se traduit guère que par une sensation de bien-être ou de malaise. On attribue en effet au fonctionnement régulier des centres inférieurs le sentiment vague et non localisable que procure la santé. Ajoutons cependant que les fonctions échelonnées dans la moelle traduisent dilféremment leurs troubles : les unes semblent ne protester que faiblement, tandis que les autres peuvent s'irradier même dans les régions les plus inaccessibles de la conscience. Enfin la nature de ce trouble lui-même est sujette à des variations. Il peut résulter d'une perturbation organique, anatomique dans le sens le plus concret du mot. Cette modalité est rare et, du reste, fréquemment incompatible avec l'existence. Hais il en existe une autre plus importante au point de vue de nos études actuelles. Ces centres ne sont pas doués d'activité spontanée; ils reçoivent l'excitation fonctionnelle des organes dont ils règlent le mécanisme ; ces excitations s'accumulent dans ces centres et y déterminent des tensions suivies de décharges le long des filets centripètes. Quand ces décharges peuvent s'effectuer régulièrement, la tension, ne dépassant pas la normale, ne provoque aucune irradiation; mais que la satisfaction n'ait pas lieu, que la pression intracentrale s'accentue, et

LES DONNÉES DE L'iNCONSClEDiT. 41

la surcharge forcera les barrières, pénétrant jusque dans la conscience. L'accalmie de ces centres médullaires est donc liée à leur fonctionnement spécifique et continu. Et toute suspension de la décharge régulière des centres se répercutera de proche en proche jusqu'à Técorce, réalisant dans cette ascension des transformations multiples. Hais il n'y a pas que l'inaction qui engendre de ces perturbations ; l'abus, le surmenage peuvent se traduire à leur tour par des désordres variés. Cependant l'importance de ces troubles médullaires est relative, et rarement leur intensité acquiert dans l'existence normale une certaine acuité. D'ordinaire, l'équilibre instinctif qui règle en dehors de la conscience la plus large part de notre vie végétative, s'oppose à l'épuisement des centres médullaires. Ces centres alimentant, du reste, dans la sous-conscience, leur propre activité, l'asthénie spinale a pour conséquence première une asthénie sous-corticale et corticale. Et c'est un signe de déséquilibre évident qu'une hyperesthésie de récorce avec un épuisement de la moelle. Elle se traduit physiologiquement par l'intensité des désirs et l'impuissance de leur satisfaction. Les déséquilibrés supérieurs nous fourniront dans ce sens de curieux sujets d'analyse.

Nous aurons surtout l'occasion de revenir sur ces notions générales à propos de certains états de déséquilibrement, et tout particulièrement des troubles sexuels. C'est à ce moment que vous comprendrez les terribles exigences de ces centres médullaires et leur audacieuse intervention dans la genèse de nos plus nobles aspirations. Qu'il vous suffise de retenir qu'il monte continuellement de ces centres inférieurs des poussées qui sont comme la matière première de notre vie affective et les éléments essentiels de notre vie intellectuelle.

Les leçons de H. le U' Warnots vous ont, du reste, montré la moelle découpée en une série de petits territoires à fonctions variées ; vous avez vu les différents muscles subir déjà dans ses centres comme une première harmonisation. Il vous a parlé des réflexes de la moelle, de la loi d'irradiation et de généralisation qui y préside. Vous avez pu constater, en outre, que toutes les grandes fonctions d'abord, et ensuite une série de modalités fonctionnelles en second ordre, se trouvent réglées déjà d'une manière relative dans les différents segments spinaux. C'est à ces groupements cellulaires partiels que nous donnons le nom de centres médullaires.

Ce que nous venons de dire de la moelle s'applique au bulbe. 11 partage l'automatisme de la moelle et, comme lui, il semble aujourd'hui frappé d'inconscience. 11 n'est, du reste, qu'un segment médullaire approprié à des exigences fonctionnelles plus délicates, mais de même ordre.

Cette appropriation ne semble qu'une coordination en vue d'un mécanisme plus subtil des différentes formes de la vie végétative.

Nous ne pouvons insister sur ces données. Nous remontons l'arbre ner-

4S DÉGÉKÉIIÉS ET DÉSÉQCILIBIIÊS.

veux non pas pour en iaire une étude détaillée, mais pour surprendre Torigine même de ces fonctions affectives et intellectuelles, dont nous aurons à étudier, la semaine prochaine, les manifestations supérieures.

La troisième des subdivisions que nous avons établies comprend les ganglions de la base. Ces ganglions sont spécialement la couche optique et les corps striés.

En foce d'un programme très vaste, mon ami H. le D' Warnots (1) n'a pu vous dire Tan dernier que quelques mots des fonctions de ces masses; leurs relations, mieux connues, vous ont été exposées avec plus de détails. Nous ne reviendrons pas sur la question anatomique, mais il est nécessaire de compléter vos notions physiologiques. Hàtons-nous de dire cependant que ce que nous allons y ajouter relève en majeure partie de l'induction. L expérimentation ne va guère au delà de ce qui vous a été enseigné, et la portée des faits connus ne dépasse pas notablement la réserve sur laquelle se tiennent la plupart des physiologistes. Nous croyons cependant qu'un peu de hardiesse est excusable, et nous pensons aussi que Fexpérimentation et ses méthodes actuelles sont impuissantes à nous éclairer suffisamment sur les fonctions de ces centres intermédiaires.

Nous aurons l'occasion de revenir sur les raisons que nous pourrions invoquer à Tappui de cette manière de voir. Il faut aujourd'hui nous faire grâce de cette démonstration et nous autoriser, sans autre préambule, A compléter par l'induction les indications trop brèves de la physiologie expérimentale. Le rôle essentiel que nous faisons jouer à ces ganglions dans les phénomènes affectifs et moteurs, justifiera cette digression.

Que nous renseigne tout d'abord l'expérimentation au sujet de la ooudie optique et du corps strié?

Mais disons au préalable que l'expérimentation, en ces régions, est très délicate. Ces ganglions sont en effet enfouis dans des masses de substance blanche formées de fibres aux directions les plus variées et les plus entremêlées. Il est difficile de les atteindre sans léser des parties accessoires, et les résultats de Pexpérience se trouvent viciés tout d'abord par les procédés expérimentaux. Hais des particularités d'un autre ordre enlèvent à ces résultats une partie de la valeur que la critique expérimentale pourrait finalement leur laisser.

Il est, en effet, une considération dont l'importance nous a paru assez régulièrement méconnue en expérimentation physiologique.

Qu'autorise tout d'abord, en bonne logique, une expérience qui consiste l f*iiHer sur une masse de cellules ner\'euses l'excitation soit mécanique, soit i^k-ctrique? Une seule conclusion: celle qui se borne à dire que sou» rififluence mécanique ou électrique, le ganglion répond de telle ou

(t> V^'4i50TS, Le^ fonctions du cerveau. Bruxelles, 1S9S.

LES DONNÉES DE L INCONSCIENT. i3

telle manière. Rien de plus. Quelles inductions cette conclusion sommaire mais rigoureuse permet-elle quant à la nature même des fonctions de ce ganglion. Celles qu'autorise le degré de similitude existant entre le mode expérimental et le mode naturel d'excitation. Or, nous avons vu précédemment que Texcitation centrale, périphérique ou viscérale subissait dans son ascension une série de transformations. Ces transformations Tapproprient sans cesse aux différentes susceptibilités des centres qu'elle rencontre sur son chemin. Et cette complexité des centres augmente avec le rang occupé par la masse centrale. Cette nécessité de l'adaptation de l'excitation à l'organe excité n'est pas une vue de l'esprit.

Des arguments nombreux la justifient. Nous vous en citions quelquesuns, à l'instant. Et sa portée dépasse même le cadre de ces notions générales de psycho-physiologie, disions-nous. Nous verrons plus tard l'importance de cette spécialisation de l'excitation et la nécessité du centre de trouver Texcitant qui lui convient pour aboutir à la satisfaction fonctionnelle. Elle explique l'habitude. Elle rend compte du caractère individuel de nos goûts et de nos passions. Elle va jusque dans les régions les plus élevées de l'activité affective et intellectuelle éclairer les manifestations les plus rattinées de notre vie émotive et psychique. En ce moment, nous désirons insister sur un seul point : la prudence nécessaire dans les généralisations qui déduisent les fonctions des cellules nerveuses des résultats de leur excitation mécanique ou électrique. Et au sujet des ganglions qui nous occupent, cette prudence est d'autant mieux indiquée que, placés très haut dans l'échelle des centres encéphalo- médullaires, leurs excitants spécifiques doivent présenter des caractères bien différenciés.

Notre impuissance à réaliser les conditions naturelles de fonctionnement des corps opto-striés vient donc encore compliquer les difficultés nées de leur situation anatomique.

Cependant, il est nécessaire de répondre à la question posée et de vous rappeler les résultats de l'expérimentation appliquée aux masses grises en question.

Comme d'ordinaire, l'excitation électrique et la destruction«mécanique ont été à peu près exclusivement utilisées pour expérimenter sur les corps opto-striés. Malgré des divergences nombreuses et variées dans l'interprétation des résultats, les physiologistes sont généralement d'accord sur la nécessité d'établir entre la couche optique et le corps strié des différences fonctionnelles très nettes. Ces différences ont pour base les faits expérimentaux qui vont suivre.

L'excitation électrique du noyau caudé a été réalisée par Ferrier (1), puis par Carville et Duret (2). En appliquant sur le corps strié un courant

(i) Ferrier, Leçons sur les fonctions du cerveau. Paris, 1878.

(S) Car VILLE & Duret, Fonction des hémisphères, (Arch. de phtsiol., 1875.)

électrique d*intensité suffisante, ces expérimentateurs ont vu se produire chez le chien des effets moteurs croisés.

L'animal, fortement contracture, décrivait un arc de cercle de telle façon que la tête venait toucher la queue; les muscles de la tête et du cou étaient en contracture, et les membres antérieur et postérieur en flexion forcée.

L'excitation localisée n'a point permis la dissociation de ces différents mouvements.

L'extirpation a été réalisée par Carville et Duret(l), au moins dans un cas. Elle a donné lieu à des phénomènes de deux ordres. Tout d'abord un mouvement de manège d'un caractère spécial : l'animal décrivait un cercle toujours le même avec les deux pattes saines, pivotant sur les pattes paralysées; ensuite une grande faiblesse du côté opposé à la lésion, chutes fréquentes de ce côté, impossibilité des mouvements de progression. Laborde et Lemoine(3) sont parvenus à produire des foyers localisés d'hémorragie en plein corps strié, et dans ces cas la paralysie motrice croisée a été constamment le symptôme fonctionnel prédominant.

Quant à la couche optique, quelles sont les données expérimentales à son sujet?

L'excitation mécanique, notamment la piqûre des couches optiques, reste sans effet appréciable, à la condition de porter uniquement sur leur surface ventriculaire; les phénomènes obtenus en piquant profondément ne sont que des phénomènes d'emprunt, dus au voisinage de fibres nombreuses indépendantes de la couche optique.

L'excitation électrique, pas plus que l'excitation mécanique, n'a donné de résultats. La destruction réalisée par Notbnagel (3) et par Laborde et Lemoine (4), à l'aide de leur procédé particulier, a révélé une hémianesthésie du côté opposé à la lésion. Cette destruction n'a jamais été suivie d'une paralysie du mouvement au sens propre du mot.

A quelles conclusions les faits nous mènent-ils donc par eux-mêmes? A des conclusions bien modestes, si on les dégage des conjectures et des hypothèses. Elles peuvent se formuler en deux lignes : les couches optiques semblent intervenir dans les fonctions de sensibilité, les fonctions de motricité étant plus spécialement en rapport avec les corps striés.

Mais il est évident que ces formules ne peuvent suffire aux interprétations que réclament la physiologie et surtout la pathologie. Et d'ordinaire les expérimentateurs ne se sont pas bornés à renonciation de ces vues générales positives mais vagues.

Nous allons insister quelque peu sur ces interprétations, car nous aurons

(1) Carville & Dlhet, Fonction des hémisphères. (Arch. de physiol., i875.)

(2) Laborde & Lemoine, Travaux de laboratoire. Paris, 1885.

(3) Nothnagel, Die Extirpation , etc. (Gentrai.bl., 1875.)

(4) Laborde &, Lemoine , Thèse. Paris, 1880.

LES DONNÉES DE L INCONSCIENT. iB

souvent à les utiliser, à les discuter dans le cours de nos entretiens. Les ganglions de la base forment, en effet, un territoire mixte au point de vue de la conscience et de ses modalités affectives et intellectuelles, et cette raison déjà leur attribue une place spéciale dans Tétude que nous poursuivons aujourd'hui. Hais ces ganglions, en dehors de cette qualité gén^érale de nous offrir comme des consciences rudimentaires, présentent d'autres particularités. Ils sont des centres d'élaboration d'impressions sensitives et motrices, et firéquemment nous ferons appel à leurs propriétés spécifiques pour élucider le mécanisme de certaines désordres ou déséquilibrements sensitivo-moteurs.

Mais leur rôle s'accroîtra davantage quand nous vous les aurons montrés comme les centres de nos états émotifs les plus importants. Ils vous apparaîtront doués d'énergies spécifiques et d'une réelle personnalité. Vous les verrez projetés pour ainsi dire sur l'écorce cérébrale, les reflets de cette personnalité. Les différents territoires corticaux leur sont redevables d'une partie de leur activité, et finalement notre formule individuelle tire d'euxmêmes ses attributs les plus caractéristiques.

il est donc nécessaire qu'après vous avoir dit simplement quelques mots de la moelle et du bulbe, ces centres saturés en équilibre stable, nous entrions dans des détails au sujet de ces ganglions opto-striés en évolution continue, en instabilité permanente.

Luys (1), un des premiers, tenta une synthèse psycho-physiologique des fonctions des corps opto-striés. Dans un livre fort suggestif, il a esquissé un fonctionnement basé spécialement sur des déductions anatomiques. Malheureusement l'anatomie de Luys, déjà fort schématisée, provoqua de sa part une schématisation physiologique plus radicale encore. Le désir de mettre dans ses combinaisons une harmonie souhaitable mais impossible encore à l'heure actuelle, l'entraîna à des systématisations hâtives. Cependant certaines vues générales de Luys sont à retenir, et il nous paraît assez proche de la vérité quand il dit : a Le centre opto-strié est un terrain commun dans lequel viennent s'anastomoser l'activité cérébrale, l'activité cérébelleuse et l'activité spinale ».

a Les noyaux opto-stries jouent un rôle prépondérant dans les phénomènes de l'activité cérébrale, et chacun d'eux a une manière d'agir complètement différente.

» Les éléments des couches optiques épurent, transforment, par leur action métabolique propre, les ébranlements irradiés du dehors, qu'elles lancent en quelque sorte sous une forme spiritualisée vers les différentes régions de la substance corticale.

» Les éléments du corps strié, au contraire, ont une influence inverse sur les incitations parties de ces mêmes régions de la substancg corticale.

(1) Luys, Les (omtions du cerveau. Paris, 1876.

lis les absorbent, les condensent, les matérialisent par leur inter\'ention propre et sous une forme nouvelle, après les avoir amplifiées et incorporées de plus en plus avec Torganisme, les projettent vers les différents noyaux moteurs de l'axe spinal, où elles deviennent ainsi une des stimulations multiples destinées à mettre en jeu la fibre musculaire. »

Les vues de Luys eurent jadis un succès très motivé.

Cétait à leur époque une tentative originale et hardie. Nous vous avons dit qu'une aspiration exagérée à tout expliquer avait nui à la solidité de l'œuvre. Cependant, gardez de la citation que nous venons de faire une impression synthétique. Dépouillez quelques-uns de ses termes du vernis conventionnel et l^èrement métaphysique dont ils sont couverts. 11 vous restera une idée générale assez nette du mode d'intervention des ganglions opto-striés dans le mécanisme cérébro-spinal.

Et, Messieurs, il ne faut pas se montrer trop rigoureux envers les doctrines de Luys. Ceux qui se sont essayés à préciser les fonctions des corps opto-striés n'ont pas toujours été plus heureux.

Les plus réservés se tiennent sur l'expectative. Selon Beaunis (1), oc toutes les expériences s'accordent à faire des corps striés des centres de motilité d'ordre supérieur et plus élevés physiologiquement que les centres bulbo-médullaires et spinaux ». Et au sujet de la physiologie des couches optiques, le même auteur dit simplement : « Contrairement à Topinion de quelques physiologistes, leur excitation ne détermine ni douleur ni troubles spéciaux de la motilité; les troubles observés dans quelques cas paraissent tenir à l'excitation des pédoncules cérébraux ou des tubercules quadrijumeaux antérieurs des destructions, et l'extirpation des couches optiques a donné des résultats très variables, ce qui rend très difficile la dissociation de leurs fonctions ».

Landois (2) rappelle l'opinion de Heynert attribuant à la destruction du noyau caudé l'abolition des mouvements volontaires hémilatéraux. Il cite parmi les résultats, dus à la lésion des noyaux striés, l'abolition du sens musculaire, une hyperexcitabîlité générale et une élévation rapide de la température. A propos de la couche optique, il cite l'opinion de Christiani, qui en &it un centre inspirateur, celle de Sénator, qui lui reconnaît des propriétés de coordination motrice. Il insiste plus particulièrement sur les vues de Bechterew, qui attribue aux couches optiques un rôle prépondérant dans les mouvements d'expression.

Pour Nothnagel (3), le noyau caudé c< serait en relation avec ces espèces de mouvements combinés qui, provoqués primitivement par une impulsion psychique, continuent automatiquement à s'accomplir sans nouvelle impulsion ».

(1) Beaukis, Traité de physiologie, Paris, 1886.

(2) Landois, Traité de physiologie humaine. Paris, 1893. (3j Nothnagel, Die Extirpation, etc. (Centralbl., i873.)

Quant aux idées de cet auteur au sujet des couches optiques, elles sont moins précises et nous paraissent exclusives et partielles. Il se rattacherait à l'opinion de Heynert, d'après lequel les couches optiques représenteraient les centres des mouvements combinés se produisant inconsciemment et par action réflexe, en réponse aux impressions qui partent des surfaces sensibles périphériques et vont aboutir à ces couches.

Entre autres choses, Nothnagel rattache à la lésion des parties postérieures de la couche optique certain trouble de la vue. Et il croit que la destruction de la couche optique a pour résultat, chez l'homme, d'empêcher les jeux de physionomie dans le côté opposé de la face, bien que la volonté puisse encore faire contracter les muscles.

Les psycho-physiologistes ne sont guère plus explicites, et la pensée de Wundt, qui se rapproche de celle de Nothnagel, nous semble passible des mêmes critiques d'instabilité et de latéralité.

Selon Wundt (1), les couches optiques « représentent les centres réflexes du sens tactile dans lesquels les impressions tactiles mettent constamment en jeu des mouvements corporels composés ». Et il ajoute : a En comparaison de la moelle allongée, on pourrait les appeler des centres réflexes d'un ordre plus élevé ».

Et sur le terrain pathologique, lés incertitudes sont tout aussi grandes. Il semble cependant que de ces expériences réalisées par la nature ellemême il y aurait lieu de tirer des conclusions formelles. Au sujet des couches optiques, la même indécision se manifeste. Nothnagel (2) formule celte indécision en une série de conclusions diagnostiques dont nous extrayons les lignes suivantes :

a En ce qui concerne la pluralité des phénomènes que l'on fait dépendre d'une afiection de la couche optique, dépendent-ils réellement de celle-ci, ou bien sont-ils indirectement l'efiet de la coatteinte de parties voisines de l'encéphale? Le doute le plus grand règne à ce sujet. »

Tout au plus l'auteur se permet-il d'affirmer que, sur le terrain pathologique, « les foyers qui limitent exactement leur action à la couche optique ne déterminent pas de paralysie motrice ». Et cette négation concernant la motricité n'est que partiellement renforcée par ce qui suit, au sujet de la sensibilité : « En l'état des choses, nous devons réserver notre jugement définitif; sans doute, nous basant sur les matériaux d'observation existants, nous ne tenons pas pour probable que les foyers de la couche optique engendrent de Tanesthésie, mais nous ne pouvons mettre l'ensemble des faits d'accord avec cette opinion ».

Les conclusions sont heureusement plus positives quant aux corps striés. Leur destruction détermine, à n'en pas douter, une hémiplégie.

(1) Wundt, Éléments de pfiycJwîogie physiologique, Paris, 1886.

(2) Nothnagel, Traité des maladies de l'encéphale. Paris, 1885.

48 DÉGÉiNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Hais, chose dont il faut tenir compte, cette hémiplégie peut rétrocéder graduellement quand le noyau lenticulaire ou le noyau caudé seul est atteint. Elle subsiste en permanence quand la capsule interne est intéressée, soit seule, soit avec les noyaux gris. Quant aux manifestations hémianesthéniques et vasomotrices qui accompagnent fréquemment les lésions des corps striés, il y a lieu de les rapporter à l'intervention de certaines fibres du segment postérieur de la capsule interne.

Nous venons de passer en revue les opinions d'auteurs divers, basées sur des méthodes difiérentes et inspirées par des considérations distinctes. Ces citations un peu laborieuses vous ont été faites à dessein. Émettant au sujet des ganglions de la base des inductions considérables, il fallait motiver nos audaces par l'exposé des incertitudes et des indécisions contemporaines. Qu'autorisent-elles définitivement au sujet des fonctions des corps opto-striés isolément et de leurs relations mutuelles?

Il nous semble que ce qui vient d'être dit suffit à créer aux corps optostriés l'autonomie relative d'un véritable centre sensitivo-moteur. Et cette opinion est clairement exprimée dans les lignes suivantes :

a Maintenant, quel rôle, dit Laborde (1), chacun de ces centres joue-t-il dans le fonctionnement respectif dont il s'agit? Sont-ce des centres supérieurs d'élaboration fonctionnelle, ncttamment des centres réflexes supérieurs, des foyers récepteurs de transformations des impressions sensitives en mouvements volontaires, en rapport organique et fonctionnel avec les centres de contrôle qui président à la perception consciente (centres psychiques}? Cela est possible probablement si l'on considère la situation, les connexions et la constitution propre de ces masses ganglionnaires, qui sont moins des lieux de passage pour les fibres conductrices que des composés d'éléments nobles ressortissant à la substance fondamentale d'élaboration fonctionnelle ou substance grise cérébrale. Peut-être y aurait-il lieu, en vue de cette interprétation, de ne point séparer fonctionnellement les deux ganglions cérébraux, et même de les considérer solidairement avec les conducteurs inter-ganglionnaires de l'expansion pédonculaire, constituant de la sorte un double système sensitif et moteur, ou sensitivomoteur : moteur par sa portion antérieure au lenticulo-striée, sensitif par sa portion postérieure au lenticulo-optique. »

Nous pensons. Messieurs, qu*il y a lieu d'adopter complètement cette manière de voir. A notre avis, les corps opto-striés constituent le troisième grand segment de l'arbre encéphalo-médullaire. Il est tributaire des centres sous-jacents tout comme par réaction il intervient dans leur fonctionnement. Il constitue pour le dernier segment représenté par la sphère corticale un lieu d'élaboration en constante activité, ms|is il n'est pas soustrait à l'action de l'écorce, ainsi que nous le verrons dans la suite.

(1; Laborde, Traité de physiologie. Paris, 1892.

Il semit fastidieux d'entrer dans les détails nécessaires à la justification de ces vues. Mais il importe que vous sachiez quel genre de sensibilité et de motricité incombe à ces ganglions.

Il est tout d'abord une loi de biologie qui nous enseigne que la nature ne se copie point et ne se répète pas. Cette loi est particulièrement applicable au système nerveux. Si les centres opto-striés ne devaient être qu'une réédition de centres sous-jacents, soyez certains, Messieurs, que depuis longtemps l'économie naturelle, la meilleure et la plus sage de toutes, en aurait débarrassé l'organisme. Ces centres ne peuvent donc représenter qu'un degré supérieur dans l'évolution encéphalo-médullaire. Et toute supériorité se traduit en neurologie par une complexité équivalente.

Ce sont donc des phénomènes complexes, ou, si vous le désirez, des synthèses motrices et sensibles qui constituent la fonction particulière des corps opto-striés. Les réflexes moteurs auront sur ceux de la moelle et du bulbe un caractère de coordination et d'adaptation plus marqué. Les perceptions sensibles seront formées de sensations multiples élaborées par les centres sous-jacents et confondues en une entité affective déterminée. Tous les troubles fonctionnels des étages inférieurs, toutes les poussées créées par l'inaction ou le surmenage dans les territoires bulbospinaux, viendront se répercuter dans la couche optique. Ils y trouveront des reliquats de sensations antérieures avec lesquels ils s'organiseront définitivement. Et selon son importance, sa nature et son intensité, l'excitation née de cette synthèse tentera de s'extérioriser, suivant le mécanisme décrit lors des réflexes composés de plusieurs centres.

Elle pourra passer vers les centres corticaux et porter dans le domaine de la pleine conscience la perception brute qu'elle contient. Car la couche optique est reliée par des fibres nerveuses avec tous les lobes du cerveau, et Honakov (1) vient de démontrer à nouveau que les lésions de certaines parties de l'écorce cérébrale amènent l'atrophie de territoires optiques correspondants. Le fait avait été réalisé expérimentalement. Trois nouvelles observations avec autopsie établissent définitivement que chez rhomme les centres optiques primitifs (centres infra-corticaux) dépendent du lobe occipital correspondant. Les relations de la couche optique avec l'écorce sont non seulement anatomiques, mais encore étroitement fonctionnelles. Dans ces territoires corticaux, l'excitation provoquera à son tour des irradiations et des associations du genre de celles dont elle est née. Et finalement l'acte volontaire conscient sera l'expression finale de ces élaborations successives. Mais la pénétration dans l'écorce pourra ne se produire que partiellement. 11 ne parviendra dans ce cas aux centres supérieurs qu'une excitation réduite. Cette dernière ne comportera plus

(i) MoNAKOV, Recherches sur les centres optiques, etc. (Arch. fur Psychiat., 4892.)

de réactions motrices; elle réveillera des souvenirs, des impressions, sans aboutir aux zones psycho-motrices. Le gros de Texcitation passera alors de la couche optique au corps strié par les fibres portant le nom de fibres internonciales. Elle y réveillera des résidus moteurs. Et le phénomène ultime, au lieu de revêtir le caractère délicat et complexe des volitions, prendra l'allure brusque et explosive du mouvement émotionnel. Du reste, les extériorisations soit volontaires, soit involontaires, ne constituent pas tous les effets de la décharge nerveuse. En même temps que des manifestations motrices, des répercussions vers les centres sousjacents s'effectueront, et ces répercussions seront fréquemment en raison inverse de l'explosion extérieure. Et de la sorte esquissé, le mécanisme des centres optO:Striés nous apparaît, sauf la complication, identique aux centres spinaux, aux centres bulbaires et en général calqué sur le type général du réflexe dont nous avons si souvent parlé. Tout en tenant compte du caractère schématique de ces descriptions, nous vous prions de ne pas les perdre de vue. Elles vous seront d'une grande utilité dans la suite de nos conférences.

Hais, demanderez-vous, quels sont donc les perceptions et les mouvements qui constituent l'apanage spécial des centres opto-striés? La réponse à cette question vous' a été esquissée. Et délicate serait une tentative d'appréciation plus explicite du degré de conscience qui caractérise le fonctionnement de ce groupe ganglionnaire. Ce territoire est le plus obscur et le plus discuté à tous les points de vue. Autant les opinions sont nettes et tranchées à propos des autres groupes centraux, autant les controverses et les indécisions sont nombreuses au sujet des noyaux optostriés. Cependant, nous vous devons une réponse à vos deux questions. Les considérations précédentes étaient destinées à y préparer vos esprits.

Nous vous dirons donc notre opinion en vous avertissant de son caractère personnel et inductif. La couche optique représente li, nos yeux un centre subconscient, oh les sensations brutes, nées de la périphérie ou des centres sous-jacents, viennent s'épanouir. Ces sensations n'ont jamais de caractères objectifs; elles ne comportent que des attributs vagues traduisant l'éréthisme ou l'épuisement d'un centre. Elles éveilleront les appétits de tous genres, le désir sous toutes ses formes, le plaisir et la douleur dans leurs modalités générales de bien-être et de malaise. Elles seront régulièrement dépouillées d'attributs concrets. Elles constitueront entre rinconscient absolu et la complexité consciente comme un intermédiaire, sorte de fusion physiologique. Il faudrait, pour autoriser plus de précision en cette matière, refaire dans ses grandes lignes l'historique de l'évolution animale, s'efforcer de pénétrer les mécanismes selon lesquels se sont coordonnés les résidus sensibles et moteurs de cette longue ascension . On devrait étudier à ce point de vue tout biologique la genèse de notre vie affective. Il y aurait à montrer de quelle façon nos sentiments dérivent

de nos instincts, ceux-ci synthétisant à leur tour nos diverses fonctions. Ce travail serait trop \od^ et dépasserait le cadre de nos entretiens. Spencer s'est fréquemment inspiré de ces nécessités dans ses divers ouvrages; Bain (1) s'en est préoccupé à son tour, et Paulhan(2) a très heureusement traité le cdté psychologique de cette genèse de nos phénomènes aifectifs. En ce moment, il ne nous est pas permis d'entrer dans les détails. Il vous faut des termes nets et précis, qui fixent vos idées définitivement. Nous définirons donc sans préambule les localisations optiques, mais il reste entendu que nous forçons les nuances et brutalisons les choses. C'est dans ce sens que nous localisons d'abord dans la couche optique et dans les ganglions qui en dépendent les sensations de faim et de soif, les aspirations génésiques dans leur forme confuse et impersonnelle, les manifestations les plus vagues de la sensibilité générale, ainsi que certaines formes rudimentaires de la sensibilité spéciale; nous considérons ces centres sous-corticaux comme le siège de nos sentiments affectifs dans leur allure instinctive, réflexe, en un mot dans ce qui les relie le plus étroitement à la conservation individuelle et spécifique. Enfin l'ensemble des impressions, nées de tous les points de l'organisme, collectionnées par les centres inférieurs et lancées par eux vers les parties supérieures, après une première série de transformations et de synthèses élémentaires. Tiennent s'y coordonner en transformations et synthèses plus complètes.

Quant aux corps striés, leur fonction est adéquate à celle des couches optiques. Chaque sensation, chaque besoin est le point de départ d'irradiations dont le mécanisme ultime a pour but l'extériorisation de la sensation ou la satisfaction du besoin. Ces mécanismes ne sont autres que des agencements de cellules motrices selon des modes appropriés. Les corps striés constituent les centres de ces groupements d'éléments moteurs en relation avec les groupements correspondants de la couche optique. Cest, avec un degré de complexité supérieur, le schéma du centre spinal ou bulbaire. Il n'y a de différence que dans le caractère plus synthétique des sensations, dans l'allure plus coordonnée des mouvements.

Quant au degré de conscience, ainsi que nous venons de vous le dire, il tient le milieu entre ceux de la moelle et de l'écorce. Chacune des sensations brutes de la cx)uche optique correspond à quelque chose d'impersonnel et de non spécialisé. Et vous pouvez déjà conclure que le degré de conscience de chacune d'elles est en raison de l'intensité et de rétendue de ses origines médullaires. Nous verrons prochainement ce qu'y ajoute la conscience corticale. Il vous sera plus facile à ce moment de comprendre toute notre pensée. Elle ne vous apparaîtra clairement qu'après un exposé complet de la psycho -physiologie générale

(1) Baim, Les émotions et la volonté, Paris, 1885. (f) Paulhan, Les phénomènes affectifs. Paris, 1887.

53 DÉGÉKÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

de Tarbre encéphaio-niéduUaire. 11 est cependant nécessaire d'iusister encore sur quelques points essentiels.

Et tout d'abord, quel est le degré de saturation de ces centres opiostriés? Vous vous ressouvenez, Messieurs, de ce que nous avons appelé, en général, la saturation d'un centre. Cette saturation traduit une évolution complète, une adaptation définitive du centre à la fonction. Rien n^est laissé à l'imprévu dans ce territoire intégralement coordonné et l'automatisme préside à son fonctionnement. Il peut encore extérioriser ses troubles intimes ou laisser passer, comme conducteur, une excitation inappropriée. Mais là se borne sa spontanéité. Les centres de la moelle et la meilleure partie des centres bulbaires présentent cette saturation physiologique. Mais dans les corps opto-striés nous devons la considérer comme incomplète. L'automatisme absolu ne règle pas les fonctions des couches optiques et des corps striés. II existe pour les systématisations de perceptions et d'activités motrices de ces noyaux comme un certain jeu, une réelle sphère d'action autonome. Elles varient d'un individu à un autre et acquièrent de la sorte une espèce de sous-personnalité qui intervient dans la constitution de la personnalité complète. Les centres médullaires réagissent d'une manière uniforme chez chacun de nous; les centres opto-striés possèdent, dans une certaine limite, une liberté et une indépendance fonctionnelles relatives. Et la comparaison que nous avons déjà signalée à propos de la conscience se retrouve ici au sujet de la saturation. La conscience la plus nette, comme la saturation minima, appartient à l'écorce; l'inconscience et l'automatisme sont les attributs de la moelle et du bulbe; une sous-conscience et une sous-spontanéité caractérisent le fonctionnement des corps opto-striés et des ganglions connexes.

Mais si nous ne craignions de fatiguer votre attention, nous vous montrerions que la systématisation se poursuit plus intimement encore entre ces différents segments encépbalo-médullaires. Nous vous avons parlé de l'imprescriptibilité des droits de nos centres spinaux et bulbaires. Leur impérieuse nécessité à fonctionner, à assouvir leur besoin, à se soustraire à l'accumulation de l'excitation, à l'éréthisme central, en un mot, peut passer pour absolue. Les centres corticaux, au contraire, ne réclament que rarement avec force et ténacité un apaisement fonctionnel . La vie psychique est susceptible d'accommodements. Même chez les plus exigeants, l'écorce n'impose ses lois qu'avec discrétion et mesure. Seuls les états de déséquilibrement s'accompagnent de manifestations intellectuelles absorbantes, tenaces et prolongées. Et c'est même cette particularité qui constitue le plus souvent leur caractère pathologique. Nous la retrouverons lors de l'étude de l'obsession morbide. Or, entre ces deux groupes, les corps optostriés occupent de nouveau une position intermédiaire; les dérivations et les inhibitions des centres cçrticaux leur sont applicables; cette demiteinte dans la nécessité est pour ainsi dire le corollaire de leur demisaturation.

Nous en avons fini avec ces territoires opto-striés. L'exposition du peu que nous savons a été longue; cette exposition était nécessaire.

Vous verrez prochainement l'importante intervention dans la vie intellectuelle et affective des sensations localisées dans les ganglions de la base.

Elles donnent à l'individu ses caractères, et nous oserions presque dire son caractère. Elles projettent sur IVcorce comme un reflet de leur propre personnalité et impriment à l'activité intellectuelle des directions bien spécifiques. Elles constituent comme les centres d'élaboration de notre vie psychique, et nos idées ne sont souvent que nos sensations intellectualisées. Nos pensées portent leur livrée. Car elles sont les serviteurs de ces appétits de tous genres qui pénètrent par elles dans la conscience. Et, souvent, toute une vie se passe A exécuter les ordres de ces nécessités dissimulées au fond de l'inconscient ou du sous-conscient.

D'un autre côté, leur rôle dans les états morbides n'est ni moins général ni moins important. Elles ne sont pas étrangères à un nombre considérable de troubles physiques. Leur fonctionnement régulier intervient au plus haut point dans l'équilibre physiologique, mais leur rôle est essentiel dans l'équilibre affectif et intellectuel. Les perturbations émotionnelles sont, selon Haudsiey, les plus actives dans la genèse des désordres psychiques. Vous les verrez à l'œuvre, ces perturbations, dans nos états de déséquilibrement, et particulièrement dans les manifestations de l'hystérie et de l'épilepsie. Et vous nous pardonnerez à ce moment les longues élaborations psycho-physiologiques de l'entretien de ce jour.

Cependant, Messieurs, nous n'en avons pas fini avec le programme que nous nous étions tracé au début de cette conférence. Il nous reste à examiner, au double point de vue de la conscience et du mécanisme réflexe, les difl'érentes modalités fonctionnelles de l'écorce. Mais notre besogne est ici simplifiée déjà par votre éducation antérieure. Les leçons de M. Warnots vous ont appris ce qu'il fallait entendre par fonctions particulières des territoires corticaux. Reportez-vous aux leçons qui vous ont été données sur les localisations. Représentez-vous cette subdivision des circonvolutions en zones distinctes, pourvues de fonctions variées et spécifiques; et le mécanisme de ces centres corticaux s'évoquera successivement dans vos souvenirs.

Quant au rôle de la conscience dans le fonctionnement de Técorce, son importance réclame des développements considérables. Ces développements feront l'objet de notre prochaine conférence.

TROISIÈME CONFÉRENCE

Synthèse générale. — Signification du caractère conscient des processus psychiques. ^ Conditions essentielles de ces processus : la mémoire.— Les caractères physiologiques de la mémoire.— Leuis interprétations diverses. — Les lois de la mémoire. — Pas de mémoire isolée. — Le» associations des centres dominent les associations mnémoniques. — Les associanistes anglais. — Les lois de contiguïté et de ressemblance. — fiain et Spencer. — L'association selon Wundt. — Bases physiologiques de la mémoire. — Les attributs du souvenir. — La mémoire mode de mouvement. — La mémoire qualité fondamentale de l'intell^t. — La sensation. — Ses vaiiétés. — L insensibilité est relative et résulte de Tadaptalion. — Le besoin comme complexus de sensation. — Origine péiiphérique et origine centrale du besoin.— Sensations internes.— Sensations externes. — Perception et image. — Rapports de limage et de la sensation. — L'image consécutive. — Localisation de 1 image simple. — lUusion et hallucination. — L'hallucination hypnotique. — Siège unique de la sensation, du souvenir et de l'hallucination. — Variétés des images : les types sensoriels. — Schéma de Charcot. — Perception et aperception. — A perception caractérisée par l'attention. — L'attenHon est une. — Les conditions de l'atiention — Dynamisme et inhibition dans TattentioB. — L'aperception, son siège et ses caractères. — Raisonnement. — Jugement. — L'association anatomique et l'association dynamique. — Pas de volonté, des volitions. — Le moi. — L'imagination. — L'équilibre et ses formes.

Messieurs,

Ce qui vous a été exposé précédemment peut, dans ses grandes lignes, se résumer de la manière suivante. La personnalité humaine n'est que le produit d'un organisme évoluant dans un milieu déterminé. Entre cet organisme et ce milieu, les réactions se passent suivant un mode uniforme qui porte le nom de réflexe. Ce réflexe ne représente du reste dans les sciences biologiques que le phénomène physique fondamental qui proclame en tout et partout la réaction naissant régulièrement de Faction. Ce réflexe nous vous en avons montré l'origine aux premiers stades de la vie. II vous a été décrit schématiquement lors de l'exposé des divers centres, de leur formation et de leur fonctionnement. Vous l'avez vu dominer l'ensemble du système nerveux en s'y cantonnant pour ainsi dire d'une manière de moins en moins stable. Le réflexe permanent et automatique indique un état de saturation. Le réflexe instable pourvu d'un jeu déterminé, d'une longueur d'oscillation, implique un centre incomplètement adapté.

Les centres de la moelle et du mésocéphale sont des centres fermés en pleine saturation; l'équilibre y est stable : ils fonctionnent automatiquement. Seul l'influx normal ou anormal né de leurs élaborations successives

est porté vers des régions supérieures pouralimenter les centres ganglionnaires et corticaux. Ces deux derniers groupes sont, eux, contrairement à ceux de la moelle et du bulbe, dans une évolution fonctionnelle relative. Les ganglions opto* striés représentent les sensations brutes, héritage de ces temps où le discernement et la dissociation des perceptions étaient à Tétat embryonnaire. Les centres corticaux constituent la plus haute perfection réalisée par Tacte réflexe. Tout y est en pleine instabilité, en pleine évolution. L'adaptation, complète pour la moelle et le mésocéphale, incomplète dans les corps opto-striés, se trouve réduite à son minimum dans l'écorce cérébrale.

Quant à la conscience, elle est née virtuellement avec le premier réflexe, avec la formation du premier centre réactionnel. Elle a évolué comme le système nen'eux lui-même. Sa condition essentielle, c'est Tinstabilité. Au fur et à mesure que cette instabilité émigrait de la moelle et du mésocéphale vers les centres encéphaliques, la conscience se retirait dans les ganglions opto-striés et dans Técorce. C'est là qu'il faut l'étudier. Et cette étude constituera la grande partie de l'entretien d'aujourd'hui. Il est nécessaire de vous ressouvenir au préalable de notre démonstration de l'origine matérielle de la conscience elle-même. La conscience, manifestation de la matière, liée à elle d'une façon indissoluble, ne peut donc déranger nos combinaisons, anéantir notre systématisation. Hais nous avons eu soin de vous dire que la conscience qui permet l'observation interne est d'un puissant secours au psycho-physiologiste. Et nous avons résumé notre pensée en disant qu'elle n'était qu'un épiphénomène. Mais, Messieurs, il me paraît indispensable de préciser cette dernière dénomination. En qualifiant la conscience d'épiphénomène, nous n'entendons nullement identifier un fait accompagné de conscience au même fait non conscient. L'un implique des conditions physiologiques plus nombreuses que celles qui caractérisent l'autre, et c'est dans cette différenciation biologique que réside leur différence fonctionnelle. « Un processus purement physiologique, dit judicieusement Paulhan (1), et un processus psycho-physiologique ne sont pas identiques au point de vue mental, mais leur diflërence n'est pas due à ce que l'un s'accompagne de conscience, mais aux différences physiologiques qui les séparent, la conscience étant un simple signe de ces différences. » Et cette indication des différences physiologiques renseignées par la présence du phénomène de conscience, est d'une haute utilité. Les faits de conscience sont donc parallèles aux processus physiologiques qui leur donnent naissance; ce parallélisme permet l'étude des faits psycho-physiologiques par l'examen même des modalités de conscience qu'ils engendrent. Et cette notion est précieuse si on la rattache à celle de Tinstabililé de la matière nerveuse, con-

(1) Paulhan, Les phénomènes affectifs. Paris, 1887.

ditîon fondamentale de la conscience. Elle nous apparaît plus importante encore en nous reportant à Tobjet même de ces entretiens : Tétude des déséquilibrements organiques et fonctionnels. Le déséquilibre des faits de conscience révélera le déséquilibre physiologique des centres. 11 nous permettra de conclure par l'observation interne à Texistence de troubles oi^niques destinés à échapper indéfiniment à l'analyse. Il nous renseignera même sur leur localisation. Nous avons donc, dans cette corrélation des phénomènes de conscience et des processus physiologiques, une méthode importante et fondamentale qui nous permettra de diagnostiquer et même de localiser le déséquilibre fonctionnel organique par le déséquilibre affectif et intellectuel.

Ces considérations nous paraissent justifier suffisamment l'étude que nous allons faire des modifications introduites par la conscience dans le fonctionnement encéphalo-médullaire et dans la personnalité humaine en g«»néral.

La première des indications que nous donne la conscience est la sensation. Mais la psychologie classique a longtemps opposé la sensation à la perception. On faisait de la sensation le premier terme d'une évolution psychique aboutissant à un complexus qu'on nommait perception. La sensation était la répercussion isolée de l'excitation dans un centre privé de tout acquis antérieur. Cette sensation théorique, virtuelle échappe h l'analyse parce qu'elle échappe à la conception. « Après la première sen- «oltoii, dit très clairement Bastian(l), il n'y a rien qui réponde strictement à ce terme. Nous réalisons seulement d'une manière consciente une impression quelconque, comme étant de telle ou telle nature, en la comparant automatiquement avec d'autres impressions antérieures. Une simple sensation ne saurait, en réalité, exister qu'à peine dans la conscience et ne saurait être imaginée par nous dans notre phase actuelle d'évolution mentale. Nos prétendues sensations sont, en réalité, des perceptions. » La sensation initiale n'aurait, en effet, ajouterons-nous, pour substratum et pour nécessité que la matière et son irritabilité. Nous ne concevons pas un processus aussi simple et du reste sa conception possible ne lui créerait aucun titre à l'étude. Ce qui nous importe, ce sont les perceptions; les perceptions représentent dans notre vie intellectuelle et affective les faits réels, élémentaires, les unités psychiques. Cependant, malgré leur communauté d'origine et de mécanisme, l'usage a prévalu de distinguer, dans les phénomènes de l'esprit, la sensation et la perception. Cette distinction présentant l'avantage d'être admise dans la science et de synthétiser des catégories de perceptions étiologiquement différentes, nous la conserverons. Hais il reste établi que réellement notre vie psychique ne se compose que de perceptions. C'est d'elles et de leur mécanisme que nous

(1) Bastian, Le cerveau et la pensée. Paris, 1882.

OF Th£ '

UM^VERSITY

OF

allons directement nous occuper. Hais tout d'abord, qu'implique une perception? Elle implique le rappel et la systématisation des sensations. La systématisation nous occupera longuement dans la suite de cet entretien ; nous débuterons par ce que nous appelons le rappel de la sensation, autrement dit : la mémoire. Il semblerait que l'étude de la sensation en elle-même dût précéder celle du souvenir. Mais, comme le dit très justement Hirt, la sensation elle-même implique la mémoire : ce qui, dans la sensation, survit à l'excitation, accuse déjà, en effet, des qualités mnémoniques. Du reste, nos sensations même les plus simples sont déjà des complexus élaborés par association et conservés dans la mémoire. Le phénomène de mémoire s'impose donc en première ligne à nos investigations.

L'étude de la mémoire est une des questions fondamentales de la psycho-physiologie générale. Cette faculté intervient d'une manière essentielle et permanente dans notre vie psychique. Ses troubles ont un tel retentissement qu'il nous paraît nécessaire de lui consacrer une étude détaillée, (^tte étude se subdivisera d'elle-même en deux parties. Dans l'une, nous récapitulerons ce que, dans l'état actuel, nous pouvons considérer comme les conditions physiologiques et les lois de la mémoire. Dans l'autre, nous examinerons les diverses modalités de la mémoire ainsi que leurs perturbations.

Mais avant d'aborder l'examen de ces différents points, il est nécessaire de nous reporter au mécanisme de l'excitation exposé dans la conférence précédente, ce Lorsque l'excitation pénètre pour la première fois la matière nerveuse cellulaire, disions-nous, elle y produit un dérangement moléculaire. Ce dérangement n'est pas quelconque. Il est pour ainsi dire adéquat à la cause qui Ta engendré. Il en a reçu une empreinte spéciale, et si difficile que soit l'intelligence de cet attribut, il faut se le représenter comme réellement spécifique. Mais en quoi consiste-t-il ? Devons-nous simplement y voir un arrangement nouveau et pour ainsi dire statique, ou faut-il se l'imaginer comme un état vibratoire spécial surajouté à une architecture moléculaire modifiée? Nous pensons que le résidu de l'excitation doit être interprété, tout au moins en certaines circonstances, dans le sens d'une modification statique et dynamique à la fois. » Ces conditions essentielles renferment toutes les nécessités biologiques de la mémoire, mais de la mémoire au sens strict du mot, c'est-à-dire rappel pur et simple de l'excitation.

Dans le langage courant, on confond régulièrement mémoire et souvenir. La psychologie physiologique ne circonscrit pas la mémoire au seul champ des souvenirs. Elle comprend très bien une mémoire sans conscience. Nous donnerons donc, dans ce qui va suivre, au terme mémoire sa signification la plus large. Cette signification ne comporte que le rappel de l'excitation, soit conscient, soit inconscient; elle confond la mémoire physiologique, organique, fonctionnelle et la méinoire psychique

LE GâAMP DE LÀ CONSCIENCE. 59

OU faculté de se ressouvenir. Elle comprend aussi l'explication de l'automatisme qui n'est, par un certain côté, que la mise en jeu des mémoires en dehors du champ de la conscience. Et cette manière d'interpréter le mécanisme de l'activité du résidu rend non seulement compte des phases conscientes et actives de la mémoire, mais aussi de ses périodes de silence qui constituent l'oubli. Mémoire, en effet, implique oubli. Hais l'oubli qu'implique la mémoire n'est pas l'oubli définitif, absolu. C'est la disparition momentanée du domaine de la conscience, d'une part, mais avec la persistance de la trace dans le champ plus vaste de l'inconscient. Le côté statique du résidu lui donne ce caractère de stabilité et de persistance définitive. Ce sont ces variations dynamiques, ces vibrations spécialisées plus ou moins étendues qui constituent la gamme des états de conscience dont il peut être le siège. Quand ces vibrations s'atténuent au point de se rapprocher de l'immobilité, la conscience disparaît; lorsque l'oscillation augmente d'étendue, la conscience s'accentue et le souvenir reparaît. Ces vibrations, d'ampleurs variables, sont nécessitées par l'observation des foits. Sans elles, sans leur persistance, il serait difficile de comprendre qu'une excitation violente, instantanée, laisse une sensation, une douleur, par exemple, dont la durée peut se prolonger longtemps et passer par toutes les phases, de la note la plus aiguë à l'apaisement progressif, au retour lent et régulier vers l'état indifférent. Disons même que sans elles, la sensation pure et simple ne se conçoit point, car nous aimons à répéter avec Hirth (1) que toute sensation est déjà un fait de mémoire.

Il existe en outre comme un antagonisme entre ce qui constitue le côté statique et le cdté dynamique de ce résidu. L'un se consolide de tout ce qu'abandonne l'autre. Plus les vibrations moléculaires sont intenses, plus Tarrangement de ces molécules elles-mêmes est précaire, instable. Les propriétés statiques du résidu sont d'autant plus définitives que l'état vibratoire s'atténue et se calme, perd sa faculté spécifique, et tend par la saturation vers l'adaptation définitive.

Ces vues doivent vous paraître hypothétiques. La physiologie ne vous a mis en contact qu'avec des associations stables. Ces vues nouvelles en biologie sont, en effet, empruntées à la physique. Ceux d'entre vous qui sont familiarisés avec les théories de la physique moderne, saisiront d'emblée la portée de notre hypothèse. Ils ont dans l'esprit une conception mécanique de la matière et de ses forces qui leur permet d'aller progressivement des choses de la physique et de la chimie aux choses de la biologie. Que les autres se remémorent simplement la théorie des couleurs basée sur les différences des vibrations de l'éther. Cette réminiscence suffira, pensons-nous, à hâter l'intelligence de ce qui précède. Les résidus

(!) Hirth, La physiologie de l*art. Paris, 1893.

physiologiques seraient donc, selon nous, différenciés, à structure identique, par des oscillations spécifiques et variables.

Telles sont, Messieurs, d'une manière synthétique, les conditions physiologiques de la mémoire, tant de la mémoire consciente que de la mémoire inconsciente, réflexe inconscient, mémoire oi^nique, fonctionnelle. Elles nous expliquent comment Tautomatisme s'est implanté dans la moelle à mesure que la conscience s*en retirait. Elles jettent une lumière très vive sur la stabilité des mécanismes bulbo-médullaires comme elles éclairent l'instabilité des phénomènes corticaux, Tabsence de leur caractère réflexe et leur degré de conscience. Elles résument les seules nécessités de la mémoire. Mais elles n'en constituent pas le phénomène en entier, car qui dit mémoire dit rappel. Nous venons d'indiquer les conditions physiologiques nécessaires à la possibilité de ce rappel. Mais sa possibilité n'implique pas son existence; les conditions physiologiques ont donc besoin, pour engendrer la mémoire, de l'existence d'une cause extrinsèque adéquate, autrement dit d'une excitation analogue à celle qui leur a donné naissance.

Ce qui précède ne s'applique qu'à la mémoire d'une seule impression, à la sensation remémorée, si vous permettez. Or, nous avons vu que, dans la psychologie telle que nous l'étudions, une sensation isolée est un concept difiicile et inutile. La mémoire d'une sensation isolée est également une notion abstraite et superflue. Et, de même que nous n'avons admis que des complexus de sensations, autrement dit des perceptions, nous n'admettrons que des complexus mnémoniques, c'est-àdire des souvenirs de sensations, des images, pour employer la terminologie classique. Cependant, de même que nous avons conservé le terme générique c< sensation », nous garderons le terme générique « mémoire » pour désigner la propriété spéciale mais matérielle qu'il comporte.

Mais nous n'en avons pas fini avec les conditions physiologiques de la mémoire. Elles constituent, disions-nous h l'instant, les bases de la mémoire tant organique ou fonctionnelle que consciente ou psychique. Car Texistence de la mémoire en dehors du domaine de la conscience est une vérité élémentaire. « C'est un faux orgueil de l'homme adulte, dit Hirih (1), de ne vouloir avoir rien remarqué sans réflexion et sans attention. Même en l'absence de ces états de conscience, la mémoire ne cesse de s'enrichir. »

Sous la mémoire consciente, d'allure intermittente et capricieuse, se cache donc la mémoire inconsciente, tenace, scrupuleuse, toujours en éveil. Elle crée ces courants inférieurs latents d'où émergent vers la pleine conscience nos pensées et nos volitions. c< Elle ne cesse, dit Hirth, d'intervenir par suggestion au sein des actes de choix conscient et leur fait

(1) Hirth, La physiologie de l'art. Paris, 1891

prendre souvent une tournure qui nous étonne nous-mêmes. » Et nous ▼errons plus tard la manière ingénieuse dont la nouvelle école psychologique française utilise la mémoire latente dans l'explication des variations de la personnalité.

Les conditions de la mémoire ont été diversement formulées par les psycho-physiologistes, qui représentent è peu près les seuls observateurs dont les conceptions, sMnspirant des données positives, peuvent intervenir dans cette matière.

C*est des conditions théoriques de la mémoire dans la cellule même que parle Delbœuf (1) quand il dit : a Toute impression laisse une trace ineffaçable, c'est-à-dire que les molécules, une fois arrangées autrement et forcées de vibrer d'une autre façon, ne se remettront plus exactement dans l'état primitif. Si j'effleure la surface d'une eau tranquille avec une plume, le liquide ne reprendra plus la forme qu'il avait auparavant; il pourra de nouveau présenter une surface tranquille, mais des molécules auront changé de place et un œil suffisamment pénétrant y découvrirait certainement l'événement du passage de la plume.

» Des molécules animales dérangées ont donc acquis par là un degré plus ou moins faible d'aptitude à subir ce dérangement. Sans doute, si cette même activité extérieure ne vient plus agir de nouveau sur ces mêmes molécules, elles tendront à reprendre leur mouvement naturel. Mais les choses se passeront tout autrement si elles subissent à plusieurs reprises cette même action. Dans ce cas, elles perdront peu à peu la faculté de revenir à leur mouvement naturel et s'identifieront de plus en plus avec celui qui leur est imprimé, au point qu'il leur deviendra naturel à son tour et que, plus tard, elles obéiront à la moindre cause qui les mettra en branle. »

Notons en passant. Messieurs, que cette manière de voir, juste par l'un de ses côtés, est défectueuse par suite de l'impossibilité d'expliquer par un seul mécanisme la mémoire consciente et la mémoire réflexe ou orga^ nique. La conception que nous appellerions volontiers dynamo-physiologique nous parait plus adéquate aux faits.

C'est du processus général que Maudsley (2) parle dans les lignes suivantes : «Quand nous disons une trace, un vestige ou un résidu, tout ce que nous voulons dire, c'est qu'il reste dans l'élément organique un certain effet, un quelque chose qu'il retient et qui le prédispose à fonctionner de nouveau de la même manière. »

Mais c'est une sorte de formule dynamo-physiologique sous toutes ses &ces que Luys (3) résume à sa façon quand il dit : a Les phénomènes de

(i) Delbcbuf, Théorie générale de la sensibilité. Paris, 1876. (^ Maudslky, Physiologie de VespriL Paris. 1879. (3) Li'YS, Le cerveau, Paris, 1879.

62 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBIIÉS.

la vie des centres nerveux, malgré leur apparente complexité, sont néanmoins régis par des lois générales simples, par des principes communs qui leur donnent tous un air de famille indiscutable, et ces principes connus sont eux-mêmes réductibles à des propriétés vitales élémentaires qui forment la base de chacun d'eux en particulier et constituent en quelque sorte les corps simples primordiaux que Ton retrouve incessamment au fond de toute combinaison, quelque compliquée qu'elle soit, de l'activité nerveuse. Ces propriétés fondamentales, qui servent ainsi de matériaux élémentaires à toute action dynamique du système, se résument jusqu'à ce jour sous trois chefs principaux :

» La sensibilité, en vertu de laquelle la cellule nerveuse sent l'excitation extérieure et réagit à la suite en vertu de la sollicitation de ses aflSnités intimes.

» La phosphorescence organique, par laquelle les éléments nerveux conservent pendant un temps prolongé, comme les corps qui ont reçu les vibrations de la lumière, les traces des incitations qui les ont tout d'abord mis en activité, en emmagasinent eux-mêmes les traces phosphorescentes, les souvenirs des incitations reçues.

» L'automatisme, qui exprime les réactions spontanées de la cellule vivante, laquelle se met molu proprio en mouvement et traduit d'une façon inconsciente et automatique les états divers de sa sensibilité mise en émoi. »

Ces vues, du reste, dans leur sens général, ne sont pas nouvelles. Le médecin anglais David Harley (1) avait, bien avant nos psycho-physiologistes modernes, établi l'équivalence entre la vibration et la sensation.

Quel que soit d'ailleurs le point de vue auquel on se place, la même conception intervient partout.

Les uns, désireux de s'en tenir aux hypothèses générales, écartent volontairement la précision du détail ; d'autres, au contraire, cherchant à serrer de plus près les conditions physico-chimiques du problème, entrent plus avant dans le mécanisme du processus.

Mais peu importe le degré de précision ; l'accord unanime sur les bases physiologiques de la mémoire nous autorise à vous proposer l'hypothèse développée précédemment. Cette hypothèse subsiste dans tous les systèmes. Elle implique à la mémoire isolée se passant dans un élément unique deux conditions. La première a trait à l'existence d'un résidu antérieur, la seconde à l'action d'un rappel, c'est-à-dire d'une excitation nouvelle, appropriée et spécifique.

Les rapports de ces deux termes et des faits de mémoire qui les traduisent sont soumis à des lois. Ces lois symbolisent les modes d'existence du phénomène dont nous venons d'indiquer les bases physiologiques.

(1) HÀrlet, Observations sur Vhomme, Londres, 1749.

Nous les énoncerons rapidement. Le rappel de Texcitation, le fait de mémoire relève tout d'abord du degré de similitude existant entre Texcitation première, productrice du résidu, et Texcitation seconde, cause de mémoire. L'intensité de la mémoire dépend de la durée de l'excitation seconde, de sa force et du nombre de ses répétitions. Ces lois sont très simples, d'intelligence immédiate. Elles paraissent calquées sur les caractères génériques de l'activité physiologique en général et ne semblent guère nécessiter de longs développements.

Mais nous désirons appeler votre attention sur deux conséquences dont nous aurons à vous entretenir à nouveau dans la suite. La première de ces conséquences est presque banale de simplicité. Elle constate que la mémoire se produit à l'endroit même où s'est déposée l'excitation initiale, où s'est formé le substratum biologique. La seconde ne comporte guère p]us de subtilité. Elle se borne à exiger un certain degré de similitude entre l'excitation première, génératrice du résidu mnémonique, et l'excitation seconde, cause effective du phénomène de mémoire. La fréquence du rappel sera donc en raison inverse de la spécialisation de la sensation initiale. Plus la sensation sera différenciée et moins sa réapparition mnémonique sera fréquente. Nous aurons à utiliser largement dans la suite cett4; considération. Nous verrons, en effet, qu'un besoin traduit simplement la nécessité d'un rappel d'excitations. Les besoins dominent toute la vie organique ; les satisfactions qu'ils réclament sont pour ainsi dire au point de départ de tous nos actes. Cette satisfaction est d'autant plus tyrannique que le besoin est plus spécialisé; ce qui se déduit du reste Ëicilement des préliminaires que nous venons d'indiquer. Et ajoutons, sans insister, que bien des actes de notre vie émotionnelle et psychique ne doivent leur caractère étrange, inexplicable, qu'à des causes de ce genre. Nous verrons des exemples nombreux de cette loi de la spécialisation du besoin lors de l'étude des psychopathies sexuelles.

Mais, Messieurs, un fait de mémoire dans un élément isolé ne se conçoi t guère mieux qu'une sensation unique et primordiale dans une seule cellule. En réalité, notre mémoire, même la plus simple, n'est qu'une association de mémoires. C'est l'évocation, selon les mêmes lois fondamentales, de résidus divers; ce rappel ne diffère de celui que nous venons d'étudier que par un mécanisme plus compliqué. Pour vous faire une idée de ce mécanisme, il est nécessaire de vous reporter à un schéma exposé précédemment pour vous montrer Tassociation des centres entre eux. Vous avez vu que chacun de ces centres joue ou peut jouer vis-à-vis du voisin le rôle d'excitant ou d'inhibant à la fois. L'inhibition pourrait caractériser l'oubli. Elle éteint des vibrations antérieures et permet aux nouvelles, aux plus récentes, de s'affirmer exclusivement dans la conscience. Il y aurait donc entre le dynamisme' des résidus qui constituent les substrata mnémoniques une rivalité continuellement en éveil pour la

6i DÉGÉNÉRÉS ET DÉ.sÉQUILIBRÉS.

prépondérance dans le champ conscient des souvenirs. On trouverait peut-être là comme une raison de ce fait étrange qui se caractérise par l'impossibilité de penser à deux choses à la fois. En réalité, le monde des idées s'agite en nous aussi activement que le monde de nos sensations. Notre perception seule est bornée. Les courants inférieurs de la mémoire latente battent le seuil de la conscience d'un flux et reflux perpétuel. La mémoire composée n*est donc autre chose que le rappel des mémoires partielles les unes par les autres. De ce rappel, nous ne percevons que ce qui émerge de l'inconscient. Le souvenir avec ses attributs en caractérisent l'arrivée à ce que Wundt appelle le point de fixation de la conscience. Chaque souvenir joue donc pour celui qui le suit le rdle de l'excitation initiale dans l'élément isolé. Nous appellerons du terme générique c< mémoire » le fait de ces rappels combinés.

Les lois de ces rappels mnémoniques ont été étudiées diversement. Toute une grande école philosophique s'est attachée pendant plus d'un siècle à en préciser les caractères. Elle s'est particulièrement occupée de l'association comme mode de rappel et de groupement des idées. Et elle est connue elle-même sous le nom d'École de l'association. Elle est essentiellement d'origine anglaise. Nous examinerons avec quelque détail les théories nées de cette doctrine.

L'application que l'École de l'association a faite de son principe essentiel est considérable. En ses mains, il s'est en effet transformé en un véritable système. Car, suivant les plus célèbres philosophes de cette École, l'association, loin de borner son influence à la reproduction des connaissances, l'exerce à leur origine et en domine la composition. Nos facultés en seraient issues, et l'esprit lui-même devrait son unité et sa simplicité à une illusion que la loi d'association, constatée dans toute son étendue, aurait pour effet de dissiper.

Cette École appelle également l'attention par le nombre et l'importance de ses maîtres. Ferri (1), dans un ouvrage empreint d'une critique par trop académique, en a tracé l'historique. Les premiers fondements de la doctrine furent jetés par Hobbes, Locke et Berkeley, repris par Hume et Harley, continués par les deux Mill et Alexandre Bain. Herbert Spencer a illustré de son œuvre géniale la doctrine de l'association, et vivifiant la théorie psychologique par l'hypothèse de l'évolution, en a formé un vaste système embrassant à la fois les domaines inorganique, biologique et sociologique.

James Mill (2) avait formulé ainsi la loi générale d'association : a Nos idées naissent ou existent dans l'ordre dans lequel les sensations dont elles sont les copies ont existé. » Il déclarait ensuite que l'ordre des sensations était le même que celui des objets.

(1) Louis Ferri, La psychologie de rassodation. Paris, 1881.

(2) James Mill, Analyses, vol. I, 2« édit.

Bain et Spencer seuls, s'inspirant de vues physiologiques, se sont suffi samment soustraits à la spéculation pour motiver un exposé succinct de leurs idées.

Bain (1) distingue deux modes fondamentaux de l'association des idées : Tassociation par contiguïté et l'association par similarité. La loi de contiguïté signifie que « les actions, les sensations, les états de sensibilité qui se présentent l'un avec l'autre ou l'un immédiatement après l'autre, tendent à s'unir étroitement, à adhérer l'un à l'autre de telle façon que lorsque l'un d'eux se représente par la suite à l'esprit, les autres sont susceptibles d'être évoqués par la pensée. » Quant à la loi de similarité, il la formule dans les termes suivants : « Les actions, sensations, pensées, émotions présentes tendent à rappeler les impressions ou états d'esprit qui leur sont semblables. »

Quant au mécanisme essentiel de ces modes d'association, Bain ne s'en explique guère. Il définit à peine l'association.

Spencer (2) est plus concluant : « L'association, dit-il, n'est pas une affaire de pensée ou de volonté : elle est instantanée et absolue ; chaque état de conscience, quand il naît, s'associe instantanément, non à sa classe seulement, mais aussi à sa sous-classe... une association primaire et essentielle a lieu entre chaque état de conscience et la classe, l'ordre, le genre, l'espèce et la variété des états de conscience semblables à lui. »

Spencer (3) assimile d'une part tout principe d'association à la ressemblance, d'autre part la ressemblance elle-même à la différence. Quant à la contiguïté, a elle se résout, dit Spencer, en ressemblances de rapports dans le temps ou l'espace ou les deux. » Quant au rapport de différence, tt il est, dit Spencer (4), primordial : c'est le rapport indiqué dans tout autre rapport et on ne peut rien en dire sinon qu'il est un changement de conscience. »

La théorie de l'association qui, depuis Spencer et Bain, semble dormir dans son pays d'origine, est l'objet d'études variées en Allemagne. Car ce n'est pas strictement des doctrines de l'association que s'inspire Romanes (5). Cet auteur, malgré des vues judicieuses auxquelles nous ferons appel dans quelques instants, cherche avant tout des arguments dans la philologie comparée. Sa méthode, tout en s'inspirant des sciences naturelles et des doctrines de l'évolution, s'efforce plus particulièrement d'adapter à la physiologie les anciennes formules psychologiques.

(1) Bain, Les sens et Vintelligence. Paris, 1874.

(2) Spencer, Principes de psychologie^ t. L Paris, 1875.

(3) Spencer. Principes de psychologie^ t. L Paris, 1875.

(4) Spencer, Principes de psychobgie t. IL Paris, 1876.

(5) Romanes, L'évolution mentale chez l'homme. Paris, 1891.

66 Df:G<^^ÉUÉS ET DÉSÊQUILIBUÉS.

Le professeur Th. Ziehn (1), cFIéna, fait jouer un râle essentiel à l'association des idées dans ses Leçons de psychologie physiologique. « Nous comprenons sous le nom d'association, dit Ziehn, la somme des processus qui mènent progressivement de la sensation initiale à l'action elle-même. Les représentations et les perceptions ne sont que des modes d'association. » La mémoire, déclare-t-il à un autre endroit, n'est que l'association des idées vue par un de ses côtés. Et, à propos de la conscience, il ajoute même : « Notre conscience n'est qu'une abstraction; notre association des idées, avec ses sensations et ses représentations, est notre conscience même. » Ziehn est un des rares psychologistes ayant fait définitivement table rase des données artificielles et erronées de l'ancienne philosophie. Il oppose sa conception strictement physiologique aux vues de Wundt et de son école. Wundt, en effet, refuse aux lois de l'association la valeur d'une formule psychologique générale. Ses théories sont un mélange curieux de psycho-physiologie moderne et d'antique métaphysique. Leur haute notoriété tout autant que leur caractère personnel nous obligent à les examiner de près.

Wundt (2) a donc repris la théorie de l'association et l'a appliquée à sa théorie de Taperception dont nous vous parleronstantdt. Wundt distingue les liaisons associatives et les liaisons aperceptives. Les liaisons associatives se subdivisent ensuite en associations simultanées et en associations successives. Les associations simultanées forment une série à travers laquelle la sensation initiale devient représentation et finalement complication. Wundt groupe les associations successives sous quatre lois qu'il nomme : la liaison par ressemblance, par contraste, par coexistence spatiale et par succession dans le temps. Les deux premières unies entre elles constituent l'association interne; les deux autres représentent le mode externe de l'association.

Ces distinctions sont très justifiables. Cependant elles n'ont point prévalu dans la langue courante. Ce qu'on entend habituellement sous le nom de lois d'association, ce sont les lois de la contiguïté et de la ressemblance. Ces lois sont aussi celles de la mémoire. Le rappel des sensations l'une par l'autre se fait en vertu soit de leur contiguïté dans l'espace ou dans le temps, soit de leur ressemblance. Deux événements liés par des relations de temps ou d'espace se rappellent mutuellement et réciproquement. Deux faits semblables jouissent des mêmes prérogatives.

Il est évident que ces lois ne sont en réalité que des constatations psychologiques. Elles ne peuvent servir de base à une théorie physiologique de la mémoire. Les psycho-physiologistes contemporains ont nettement compris le côté subjectif de ces principes et ont tenté de leur

(1) Ziehn, Leitfaden der PhysioL-PsychoL léna, 1893.

(2) Wundt, Principes de psyckobgie. Paris, 1886.

substituer des conditions plus objectives. Ribot (1) résume de la manière suivante les conditions physiologiques de la mémoire :

Une modification particulière imprimée aux éléments ner\'eux ;

Une association, une connexion particulière établie entre un certain nombre de ces éléments.

Et il ajoute qu'on n'a pas donné à cette seconde condition l'importance qu'elle mérite. Elle forme à elle seule et d'une manière exclusive les bases de la mémoire organique. Et l'auteur, pour bien insister sur l'importance de ce qu'il entend par association, dit : « La mémoire est un fait biologique. Une mémoire riche et bien fournie n'est pas une collection d'empreintes, mais un ensemble d'associations dynamiques très stables et très promptes à s'éveiller. »

11 ne faut pas, en effet. Messieurs, vous représenter la matière nen^euse comme faite d'éléments réalisant un seul instant l'équilibre. Tout y est en mouvement, en élaboration continue. Hais les mouvements y procèdent par systèmes absolument comme dans le domaine des infiniment grands. Ces systèmes ne sont pas tous dérangés par la même cause. Plus l'intensité irritative est pénétrante, plus elle trouble les mouvements intimes et primordiaux. En dehors de l'irritation, les combinaisons formant la masse nerveuse semblent se trouver dans un état stationnaire assimilable au repos complet. « Mais ce repos n'est qu'apparent, dit Wundt (2), comme dans tous les cas où il s'agit d'états stationnaires de mouvement. Les atomes de ces combinaisons complexes exécutent des mouvements continuels. Ils sortent de tous côtés des sphères d'action des atomes auxquels ils étaient liés jusqu'alors et entrent dans les sphères d'action d'autres atomes, qui sont également devenus libres. »

La mémoire nous apparaît donc liée à des modes de mouvement. Ces modes de mouvement systématisent la matière au point que des particules peuvent y paraître stables les unes par rapport aux autres. Cette stabilité apparente leur permet de faire partie de systèmes plus complexes. Et ainsi se forment ces associations dynamiques dont nous vous avons parlé tout au début. Ce n'est du reste que la continuation du phénomène physique qui, sous forme de systématisation de mouvements, préside par voie d'intégration à l'évolution des masses cosmiques tout comme aux oscillations éthérées de l'onde lumineuse.

Quant à l'essence même du phénomène, en ce qui concerne particulièrement la mémoire consciente, il faut renoncer à s'en faire une idée. Nous avons osé rattacher les degrés du processus à des intensités vibratoires variables, à des longueurs d'ondes : c'est tout ce que la spéculation peut

(1) Ribot, Les maladies de la mémoire, Paris, 188L

(2) WuKDT, Principes de psychologie. Paris, 1886.

68 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQGILIBRÉS.

autoriser. Bornez-vous à enregistrer le fait et gardez dans l'esprit cette conception schématique, mais nécessaire.

Mais dans un fait de mémoire, il n'y a pas que des réactions dynamiques: la nature des centres, leur mode de liaison, le degré de leur adaptation, de leur systématisation interviennent largement à leur tour. L'intensité du souvenir, son degré de conscience pourraient bien résider dans le degré de dynamisme et la longueur d'onde oscillatoire des résidus, mais, à coup sûr, la richesse de la mémoire, ses qualités de localisation dans le temps et l'espace, son ampleur et son étendue dépendent du nombre et de la valeur des centres qui en constituent comme le substratum fonctionnel. C'est sur ce terrain nettement physiologique que la mémoire doit être étudiée. Cette conception nous éloigne considérablement des anciennes doctrines. En étudiant de cette manière la mémoire, nous y englobons l'étude de l'intellect tout entier. Car toute opération intellectuelle n'est qu'une systématisation de sensations et de souvenirs.

La nature de la combinaison finale et des éléments qui la composent, l'intensité du phénomène, sa production lente, laborieuse ou instantanée, la quantité des images ou des résidus qui interviennent, semblent autoriser l'observateur à distinguer dans l'acte psychique des sensations, des perceptions, des raisonnements, des volitions. Ces distinctions sont purement subjectives. Elles ne valent que par les renseignements qu'elles nous apportent sur les différences physiologiques dont elles dérivent.

Du reste, l'importance de la mémoire dans la constitution de notre personnalité ne réclame guère de longs développements. « C'est par la perception synthétique de toutes nos sensations internes et externes, dit Sollier (1), que nous avons la conscience de notre personnalité actuelle. C'est par la mémoire de tous nos états antérieurs et de leur succession dans le temps que nous avons conscience de la continuité de notre moi. L'intégrité de la personnalité est donc intimement liée à l'intégrité de notre mémoire organique et psychique. » D'un autre côté. Messieurs, que signifient donc l'hérédité, les hérédités ontogénique et phylogénique elles-mêmes, si ce n'est la mémoire d'un passé incalculable, pénétrant indissolublement la matière? L'évolution de tout être vivant n'est qu'un phénomène grandiose de mémoire se continuant sous l'influence du milieu. C'est grâce à la mémoire dans sa plus large acception que l'humanité subsiste et progresse. C'est la mémoire qui règle nos mécanismes les plus intimes. Nos plus hautes conceptions ont à leur base des associations mnémoniques. Du reste, nous aurons l'occasion de reparler des différentes modalités psychiques de la mémoire : nous consacrerons une courte étude à chacune d'elles. Il nous suffit en ce moment de justifier par ces considé-

(1) SOLUBR , Les troubles de la mémoire, Paris, 1892.

rations préalables ce qu'il nous reste encore à vous dire de l'association des centres et des faits de mémoire qui s'y rattachent.

L'intelligence de ce qui va suivre vous impose la nécessité de vous reporter à nouveau au schéma des centres multiples et combinés dont nous vous avons montré l'agencement et le mode d'action. Ces centres doivent être considérés comme des circuits ouverts ou fermés, comme des arcs flanqués de branches multiples. Et les combinaisons les plus variées peuvent y u-ouver leur réalisation. L'existence de ces combinaisons n'est du reste pas une hypothèse géométrique; l'étude des altérations de la mémoire démontre la réalité des systématisations et des dépendances que ces formules établissent. Plus les bases anatomiques sont anciennes, plus le circuit est fermé et plus la mémoire s'accomplit dans le même sens. Le type de cette mémoire fermée est la mémoire organique, fonctionnelle. L'excitation, quel que soit son point d'arrivée, met en jeu les réminiscences, et la fonction s'exécute d'une manière régulière et invariable. Cette régularité diminue au fur et à mesure que la mémoire, de date plus récente, semble faite d'un dynamisme plus instable. Le réveil des images se produit, dans ce dernier cas, différemment chez chacun de nous et ce sont ces réveils variés et différenciés qui constituent les différences individuelles, les variations de la personnalité.

Les considérations qui précèdent synthétisent les bases physiologiques de la mémoire et les conditions de son fonctionnement. Elles s'appliquent indistinctement à toutes les mémoires. Hais la mémoire peut s'étudier au seul point de vue psychologique : elle se borne alors à l'étude du souvenir. Le souvenir se distingue par trois attributs spéciaux : la localisation dans le temps, la localisation dans l'espace et le rapport du fait mnémonique à l'unité du moi. Le mécanisme de ces localisations ne peut être décrit ici. Notez cependant que ce mécanisme relève des principes généraux exposés précédemment et qu'il ne nécessite l'intervention d'aucun facteur étranger. Selon que les localisations et l'attribution au moi sont précises ou vagues, la certitude mnémonique est forte ou faible. Et, chose essentielle, digne d'attention, chacune de ces notions peut disparaître sans entraîner la disparition des autres. La localisation dans le temps peut manquer, les deux autres éléments de la certitude subsistant intégralement. Et parfois aussi le sujet se remémore nettement ses actes, leur date et leur siège sans arriver à les reconnaître comme émanant de sa propre personnalité. Nous aurons l'occasion de vous reparler de ces troubles du souvenir et nous verrons leur importance s'accuser davantage encore dans certaines formes pathologiques spéciales.

Les bases et les conditions physiologiques de la mémoire totale, organique établies, sa distinction d'avec la mémoire partielle, psychique ou souvenir indiquée, nous pouvons passer sans craindre les confusions à l'étude des autres attributs de notre vie affective et intellectuelle. Us

70 DÉGÉNÉRÉS ET DÊStQOlLIBR&S.

impliquent la mise en jeu de mémoires soil organiques, soit psychiques et comportent également des états de conscience et des états d'inconscience. Us ne se distinguent donc que par des particularités inhérentes aux conditions mêmes de leur production.

Nous étudierons successivement les sensations, les images. Puis nous aurons à vous expliquer le mécanisme de l'attention, de la perception, du raisonnement. Nous vous dirons ce qu'il faut entendre par volitions et volonté. Ces différentes questions nous mèneront à l'étude du moi et de la personnalité. Nous réunirons enfin tous les éléments de ces trois entretiens préliminaires dans une synthèse qui nous fournira la notion de l'équilibre organique, fonctionnel et psychique.

L'étude des sensations ne sera qu'esquissée. Nous vous en avons, du reste, déjà parlé à plusieurs reprises et leur mécanisme général vous est connu. Nous aurons à y revenir dans la suite en plusieurs circonstances. A la fin de cet entretien, nous les réexaminerons déjà par un de leurs côtés les plus curieux : les besoins qu'elles déterminent dans les centres. En ce moment, notre étude sera très brève. Elle n'a d'autre but que de vous rappeler une série de notions déjà connues.

Les sensations se divisent en sensations internes et en sensations externes. Les sensations externes sont celles qui sont perçues par les sens spéciaux : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Toutes celles perçues par une autre voie constituent la collectivité des sensations internes. « Ce sont, en somme, dit Beaunis (1 ), les sensations qui ont été appelées du nom de sensibilité génét^ale (Gemeingefûhie), sensations générales, sensations systématiques, sensations oi^aniques.

i> Elles se distinguent des sensations externes parce qu'elles ont pour point de départ ordinaire les organes internes, parce qu'elles sont rapportées au moi sentant et non aux objets extérieurs, enfin parce qu'elles ont en général un caractère de vague et d'indétermination qui n'existe pas dans les sensations externes. » Mais aucun de ces attributs n'est absolu, ajoute l'auteur. Tels qu'ils sont, ils suffisent cependant à motiver nettement les différenciations, et nous ne nous arrêterons pas aux critiques, soit simplement possibles, soit nettement justifiées.

On peut subdiviser les sensations internes de diverses façons. II est permis, ainsi que l'a fait Beaunis, d'attribuer à chaque oi^ne, ou tout au moins à chaque fonction, une sensibilité spéciale. On forme de cette façon une série de groupes de sensations, à caractères plus ou moins distincts. Nous n'avons nul besoin, pour la suite de nos études, d'une différenciation poussée si loin. En théorie, chaque tissu, chaque élément simple, par le fait même qu'il possède l'irritabilité, peut être le point de départ de sensations. Et il est probable que, même à l'f^tat normal, les irradiations

(1) Bbauhis, Les sensations internes. Paris, 1889.

LR CHAMP DE LA CONSCIENCE. 7i

qui partent de tous les points de l'organisme se synthétisent dans des centres appropriés sous forme de stimulus progressifs ascensionnels. Leur action se borne d'ordinaire à renforcer le jeu spécifique des autres centres et la perception qui nous en reste doit se chercher dans le sentiment de bien-être et de force caractéristique de la santé. La somme globale de notre énergie vitale trouverait là comme son expression synthétique et consciente à la fois. Le milieu interne se résumerait physiologiquement dans le dynamisme de ces centres supérieurs. Et le milieu externe pourrait peut-être, par cette voie, influencer le mécanisme interne de notre vie nerveuse. Car il est possible que la peau elle-même, alors que sa sensibilité n'est nullement mise en jeu, intervienne dans le processus final au même titre que les tissus profonds.

Dès que la peau, les muqueuses ou les tissus ou organes sont troublés dans leurs conditions de vie normale, l'influx habituel, l'irradiation continue, devenue plus intense, franchit les limites de l'inconscient ou du subconscient, où elle expirait régulièrement, pour pénéti*er dans la conscience. Cette pénétration se révèle d'ordinaire par un sentiment pénible qui peut successivement revêtir tous les modes douloureux. Dans son expression la plus atténuée, elle se borne à nous donner le sentiment d'un amoindrissement de nos forces, d'une réduction de notre énergie physique et morale. De même que le jeu régulier des fonctions engendre des impressions de robustesse et de résistance, le déséquilibre organique donne naissance aux défaillances de toute nature Et à mesure que ces troubles s'accusent, les perceptions douloureuses se concrètent et se localisent. Chaque tissu, chaque organe conserve, même dans la douleur, son individualité, et les sensations qui naissent des difiérents troubles organiques sont marquées au coin d'une individualité très nette.

Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'à Tétat normal, une série de tissus et même d'organes, tels que l'épiderme, les cartilages, les fibro-cartilages, le tissu compacte de l'os, etc., sont dépourvus de sensibilité. En général, les tissus pourvus de nerfs sont seuls sensibles. Mais, notion importante et fondamentale, les tissus qui sont insensibles ou presque insensibles à l'état normal peuvent, sous le coup de l'inflammation, acquérir une très vive sensibilité provoquée ou spontanée, ce qui prouve que l'insensibilité est chose relative, simple résultat d'adaptation et que nos sensations ne constituent qu'une minime partie des réactions physiologiques.

Hais les organes, les tissus ne sont pas seulement le siège d'irradiations sensibles; leur fonctionnement entraîne toute une autre catégorie de sensations qui ne visent plus à la synthèse de la sensibilité générale, mais se traduisent isolément, d'une manière spécifique. Les sensations nées de cette façon se nomment les besoins. Un grand nombre se confondent avec la sensibilité obtuse, inconsciente si l'on veut, dont chaque organe est le siège. Mais il existe entre les besoins une hiérarchie qui nous fait

une loi de ne pas les confondre sous une seule formule. Il est difficile de déterminer la véritable origine des besoins. Naissent-ils dans les organes ou dans les centres? La question est délicate à trancher. Certes les organes interviennent dans une certaine mesure, et peut-être fréquemment dans la mesure la plus large. Hais il ne faut pas perdre de vue que, de son cdlé, le centre possède une individualité sur laquelle nous avons déjà insisté. Le centre est, selon nous, à son tour et pour son compte siège de besoins. L'inertie fonctionnelle d'un centre se traduit, en dehors de toute action extérieure, par une tension interne qui cherche à s'échapper, à s'extérioriser. Les divers centres sont ainsi, par le fait même de leur activité périodique, de véritables laboratoires d'influx nerveux. L'éréthisme central constitué en dernière analyse de ces vibrations unifiées et synthétisées, n'est que le résultat d'un besoin d'activité intrinsèque et personnel inhérent à chacun des centres. Et il n'y a pas que les centres rie la sensibilité, lieux d'affluence des irradiations sensibles centripètes, qui présentent ces propriétés. Tout élément, toute systématisation cellulaire tend à la satisfaction fonctionnelle.

Il y a des besoins de tous genres, et seule notre sensibilité consciente limitée, borne et restreint notre connaissance.

Les besoins perçus par la conscience sont d'ordinaire les plus exigeants ; mais les autres, pour agir dans le domaine de l'inconscient, ne perdent ni leur individualité ni leur action personnelle et spécifique. Souvent même ils sont l'origine et la source de ceux qui, plus élevés en hiérarchie, semblent ne tenir que d'eux-mêmes leur propre activité.

c( Les centres nerveux, dit Beaunis (1), ressemblent à un réser\'oir qui se charge et se remplit peu à peu et exerce une tension de plus en plus forte, de façon que, quand la tension a atteint un certain degré, le besoin d'exercice se produit et détermine la contraction. » Et il ajoute : « Il y a de très fortes raisons de croire que l'activité des centres moteurs peut, comme celle des centres sensitifs proprement dits, être consciente et s'accompagner de véritable sensation. » Ce qui se passe dans les centres moteurs et sensibles peut, sans inconvénient, se généraliser. Et les divers centres s'influencent réciproquement. La vie de l'un sert de stimulant à la vie de l'autre. Des courants se créent entre les territoires nerveux. L'énergie se répartit entre les diverses stations et l'accumulation ou l'épuisement de l'une d'elles retentit immédiatement sur toutes les autres. De là naissent les actions dynamogènes, les phénomènes d'interférence ou d'inhibition. Vous voyez, de cette façon, se vérifler concrètement pour ainsi dire et à propos de toutes les fonctions ce que nous vous avons dit lors de l'examen théorique des centres hypothétiques.

Nous aurons l'occasion, à plusieurs reprises, de réexaminer les sensa-

(1) Beaums, Les sensations internes. Paris, 1889.

LE CHAMP DE LA GOnSGlENCE. 73

tions internes par le besoin qu'elles traduisent ; nous nous bornerons en ce moment aux généralités qui précèdent.

Hais les sensations internes ne sont qu'un des deux groupes de sensations que nous apprend à connaître la physiologie. Il nous reste à étudier les sensations externes. Les sensations externes sont celles que nous procurent les organes des sens. Nous n'insisterons pas sur les caractères qui les distinguent des sensations internes. Au point de vue général, les distinctions sont comprises implicitement dans les attributs accordés précédemment à ces dernières. Il est cependant quelques particularités qu'il faut signaler. La première de ces particularités a trait à la localisation. La plupart des sensations internes ne sont que des coordinations progressives dont il faut rechercher l'origine dans les premières cellules ganglionnaires. Elles aboutissent très probablement, ainsi que nous avons eu occasion de le dire, aux ganglions de la base. Les sensations externes n'ont pas une origine aussi complexe et aussi profonde. Elles parviennent plus directement aux régions supérieures encéphaliques et leurs attributs régulièrement plus concrets sembleraient leur assigner une localisation exclusivement corticale. Hais nous ne partageons point cette opinion, généralement admise cependant. Selon nous, la localisation doit être h la fois sous-corticale et corticale. La localisation sous-corticale serait dévolue aux propriétés générales, la localisation corticale aux caractères particuliers. Cette manière de voir n'est peut-être pas absolument dans le courant des idées contemporaines. La mode semble en effet s'inspirer du tout à l'écorce. Nous ne pouvons cependant nous habituer à la pensée d'une évolution physiologique des sensibilités spéciales rompant ainsi avec tout ce que nous savons de l'évolution ep général. Il nous est difficile de ne pas croire à une stratification fonctionnelle de chacun de nos divers sens. Nous sommes convaincu qu'une étude plus détaillée et plus minutieuse de nos modes sensoriels démontrera cette stratification. Ce que nous savons de la vision peut déjà, du reste, servir d'argument. Sans nous rallier aux vues de Goltz, dont les expériences et les observations judicieuses sur le chien nous semblent susceptibles d'interprétations diverses, nous ne pouvons admettre les théories absolues de Munck. Les idées de Luciani et de Seppelli, concernant les centres infracorticauxdela vision, nous paraissent plus proches de la vérité. Du reste, les partisans de la seule vision corticale se voient fréquemment forcés aux concessions. Knies pense que la fusion des impressions binoculaires se perfectionne déjà dans les ganglions primaires (centres sous-corticaux) du sens visuel. Et Hirth (1), admirateur passionné de Hunck, admet des diversités très grandes dans les fonctions visuelles de l'écorce et des centres sous-cortioAux. « Le croirait-on? ajoute-t-il. Il est des oiseaux qui voient encore et avec conscience après l'extirpation de

(1) Hirth. La vue plastique fonction de Fécorce cérébrale. Paris, 1893.

récorce. » La conscience chez Thomme a émigré vers l'écorce, mais ce qui du sens visuel s'était complètement adapté dans les ganglions y a, pensonsnous, persisté en majeure partie.

Parmi les autres particularités sur lesquelles nous appelons votre attention, au sujet du fonctionnement de ces centres, nous groupons les suivantes.

Leur activité, quoique spéciale, n'est pas dépourvue d'attributs généraux, de sensibilité dans le sens le plus large du mot. Leurs centres» tout en dépendant exclusivement d'excitations spéciales, possèdent une individualité réelle, des besoins d'activité dont la non-satisfaction détermine l'éréthisme et la tension intra-centrale.

Nous verrons, du reste, cette règle se vérifier, non seulement pour les centres de la sensibilité générale et spéciale, mais encore pour les centres d'idéation. Et nous aurons dans la suite à vous parler des besoins psychiques après les besoins nutritifs et sexuels.

Hais les sensations de tous genres, pour être déjà des complexus, ne jouent en réalité que le rôle d'unités dans l'activité consciente. L'esprit n'est pas constitué d'une suite de sensations, mais d'une série de perceptions. Le mot perception comporte peut-être, à vos yeux, un certain vague qu'il est nécessaire de dissiper. En science médicale, tout comme dans la vie courante, on confond généralement sensation et perception. Comme le fait remarquer très judicieusement Binet, le médecin dit volontiers de tel malade qu'il a perdu la perception du rouge ou du bleu en voulant parler de la sensation de ces couleurs. Les psychologues français définissent la perception, l'acte par lequel l'esprit distingue et identifie des sensations. Les Allemands disent volontiers dans de cas, aperception.

Les Anglais, et Bain (1) notamment, désignent par perception l'acte qui se passe quand notre esprit entre en rapport avec les objets extérieurs et présents. Perception implique donc pour tout le monde représentations ou images. Et Binet (2) a parfaitement raison de la définir : un processus par lequel l'esprit complète une impression des sens par une escorte d'images. Il faut donc, au préalable, nous occuper de ces images ou de ces représentations, selon la terminologie allemande.

Nous allons devoir faire. Messieurs, un peu de psychologie classique. Hais que le mot ne vous inquiète pas; la chose se réduira à ce qu'en réclame strictement l'intelligence de nos études.

L'image est le substitut de la sensation, dit Taine (3). Et il ajoute : ce A côté des sensations proprement dites, lesquelles de leur nature sont temporaires, attachées à l'ébranlement des nerfs, presque toujours inca-

(1) Bain, Les émotions de la volonté. Paris, 1885.

(2) Binet, Psychologie du raisonnement. Paris, 1886.

(3) Taine, De Vintelligence, t. H. Paris, 1883.

pables de renaître spontanément et situées dans les centres sensitifs, il y a en nous une autre série d'événements absolument analogues, lesquels de leur nature sont durables, survivent à Tébranlement du nerf, peuvent renaître spontanément et sont situés dans les hémisphères cérébraux. Ce sont eux que nous nommons images. »

Que représentent ces images? Sont-elles des phénomènes naturels, intervenant dans le cerveau à la façon d'une sensation? Sont-elles, en un mot, des modes de mouvement dans un substratum nerveux? L'accord sur ce point ne date pas de longtemps. « En 186S, dit Binet, à l'époque où une grande discussion sur les hallucinations eut lieu au sein de la Société médico-psychologique, le philosophe Garnier et des aliénistes éminents, tels que Baillarger, Sandras et d'autres encore, soutenaient qu'un abîme infranchissable sépare la conception d'un objet absent ou imaginaire, — autrement dit Timage, — et la sensation réelle produite par un objet présent; que ces deux phénomènes diffèrent non seulement en degré, mais en nature, et qu'ils se ressemblent tout au plus comme le corps et Tombre. » Aujourd'hui, l'accord est définitivement établi entre les psychologues et les physiologistes. L'image est la sensation rappelée par la mémoire. Mais n'est-eile que la sensation? La reproduit-elle textuellement? A priori, on peut répondre : Non. Quand la sensation se produit au sein de la cellule nerveuse, elle y trouve des conditions déterminées. Mais ces conditions sont instables. La cellule est en connexion avec d'autres éléments; des échanges de courants se produisent entre ces centres primitifs; et finalement, ce qui résulte de ces actions et réactions réciproques peut s'éloigner notablement de la sensation initiale. Il y a donc des catégories d'images, comme il y a des catégories de sensations. Et de même que la sensation n'est jamais une, l'image ne reconstitue jamais la sensation intégralement. C'est ce qui a permis à Spencer d'appeler les images des états faibles, par opposition aux sensations, qu'il nomme des états forts.

Hais en dehors de ces restrictions, l'image jouit de quelques propriétés générales qu'il est essentiel de rappeler. Son étude est indispensable à rintelligence de l'illusion et de l'hallucination. Elle nous permettra de vous exposer plus clairement ce qu'on nomme la théorie des types. Enfin, entre autres choses, elle nous sera d'une grande utilité quand nous aborderons l'étude du raisonnement.

Les images ayant leur origine dans la sensibilité spéciale, chacun de nos grands territoires sensoriels est donc un véritable réceptacle d'images. Il y a autant de sortes d'images qu'il y a de centres. Les images sont donc auditives, olfactives, etc., mais surtout visuelles. Le centre visuel et les images qu'il contient sont particulièrement aptes à nous fournir la démonstration de quelques propriétés spéciales aux images.

Dans ce qui va suivre il sera donc exclusivement question des images

visuelles. Mais il reste établi que les résultats de cette étude pourront se généraliser et s^appliquer à tous les genres d'images. C'est d'ailleurs dans ce même ordre d'idées qu'on a cherché à déduire les qualités de l'image en général de celles de l'image consécutive.

L'image consécutive, — visuelle, par exemple, — est celle qui succède à l'impression d'un objet extérieur sur la rétine. Elle se rapproche considérablement de la sensation. Elle n'est en réalité que la sensation prolongée. Elle en diffère cependant, car déjà elle permet à la mémoire, à l'association d'intervenir. Mais elle constitue une précieuse transition entre la sensation, fait initial, et les manifestations les plus élevées de notre vie consciente. Les images consécutives sont de deux ordres : positive ou négative. On établit de la manière suivante la démonstration expérimentale de cette subdivision. « Placez, dit Binet (1), un petit carré rouge sur une surface blanche vivement éclairée, regardez ce carré pendant une seconde, puis fermez les yeux sans effort en les recouvrant de la main, vous voyez apparaître le carré rouge : c'est l'image positive. Répétez la même expérience en fixant plus longtemps le carré rouge, puis, en fermant les yeux ou en les fixant sur un point différent de la surface blanche, vous verrez apparaître ce même carré, mais au lieu d'être rouge, il sera vert, de la teinte complémentaire : c'est l'image négative. »

L'image consécutive constitue un type de transition entre la sensation et l'image ordinaire; elle tient de la sensation en ce qu'elle succède immédiatement à l'action d'un rayon de lumière sur la rétine et elle tient de l'image en ce qu'elle survit à cette action. D'ordinaire l'image consécutive a une grande intensité, circonstance qui favorise l'expérimentation.

Il était intéressant de connaître le siège de cette image consécutive. N'est-elle que la vibration de l'excitation lumineuse persistant sur la rétine? Ou siège-t-elle en réalité dans le centime, à la place même que vient d'y occuper la sensation?

Des expériences très curieuses ont permis à M. Parinaud (2) de démontrer la réalité du siège cérébral de l'image consécutive. Le centre visuel serait donc à la fois le centre de nos sensations visuelles et le centre de nos images visuelles. Et on serait autorisé à admettre avec M. Richer (3) « que la rétine a sa représentation exacte dans le centre visuel cérébral ; qu'il existe en quelque sorte une rétine cérébrale dont chaque point est en relation intime avec les points correspondants de la rétine périphérique. » Munck soutient même la chose au point de vue exclusivement anatomique.

Et du siège cérébral de l'image consécutive on déduit avec beaucoup

(1) BmET, La psychologie du raisonnement. Paris, 1886.

(2) Parinaud, Société de Biologie. Mai 1882.

(3) RiCHKR, Études sur rhystéro-épilepsie. Paris, 1885.

de certitude le siège régulièrement cérébral de l'image simple. Les Anglais, Spencer et Bain entre autres, sont très catégoriques sur ce point. Bain (1) dit textuellement : « Sauf la différence d'intensité, la manière d'exister d'une sensation qui persiste après le fait qui Ta produite, est essentiellement la même que celle qu'elle nous présente durant le fait même; les mêmes organes sont en action, les mêmes courants circulent. » Nous vous dirons plus tard, au point de vue du sentiment et des émotions, le parti à tirer de ces déductions. Car, ainsi que le déclare également Bain, ce le sentiment renouvelé occupe les mêmes parties et delà même manière que le sentiment primitif; il n'occupe aucune autre partie ni d'aucune autre manière. » Et nous verrons dans la suite que l'idée et ses réminiscences se localisent à leur tour dans ces territoires où la conflagration des sensations leur donna naissance jadis. Et comme elles semblent comporter un degré d'intellectaalité plus prononcé, elles constituent à leur tour des termes de transition . Leur étude nous fournit donc les moyens d'édifier sans heurt et gradue liement un système psychologique à Taide des données de la physiologie nerveuse. Hais avant d'étendre de cette façon les conséquences de ces données sur les images, il est nécessaire de vous dire quelques mots de l'illusion, de rhallucination. Ces phénomènes jouent un rôle dans la vie intellectuelle normale, mais ils interviennent surtout dans l'activité psychiq ue morbide. A ce double titre, ils méritent votre attention.

L'illusion, contrairement à l'hallucination, possède comme une raison extérieure de son existence. C'est l'évocation d'images appropriées par une sensation qui peut n'avoir avec ces images que des rapports éloignés ou nuls. Selon la distance qui sépare l'objet cause d'illusion et l'image qui la constitue, le phénomène est fort ou faible, intense ou réduit, ample ou limité. L'illusion faible n'est que la sensation comme illustrée et amplifiée. L'illusion forte aboutit à l'hallucination.

L'hallucination, c'est l'extériorisation d'une pièce de l'image sans intervention de sensation homologue. Nous savons très bien que ces distinctions ne sont pas adoptées universellement. Certains auteurs admettent des hallucinations de causes organiques. Il n'y a là que des questions de mots. Si l'excitation organique est de même ordre fonctionnel que l'hallucination, il ne peut être question en ce cas que d'associations d'image s selon les règles mêmes qui président aux associations. Et nous sommes en face de l'illusion. Si l'excitation est d'un ordre fonctionnel différent, nous rentrons dans notre définition de l'hallucination. Car jamais nous n'avons prétendu que le phénomène psychique, pas plus que les autres, pût naître spontanément. Hack Tucke (2) a, du reste, démontré qu'il est possible de différencier nettement les hallucinations réflexes d'origine rétinienne de ce qu'on pourrait appeler les hallucinations psychiques.

(1) Bain, Les sens et IHntelligence. Paris, 4874.

(3) Hack Tucke, Des hallucinations. Londres, 1888.

En examinant de près ]a valeur des processus d'illusion et d'hallucination psychiques, on conçoit facilement leur importance. Car il est clair qu'ils offrent des transitions très nettes du phénomène de l'image à la perception, à l'idéation, au raisonnement. £t si l'on rapproche ces considérations de ce qui déjà nous est acquis sur l'origine de l'image, l'étude de l'illusion et de l'hallucination nous permet de passer par degré de la sensation aux formes les plus élevées de la vie psychique. On comprend donc l'importance dont nous parlions tantôt de ces transitions pour une conception du mécanisme cérébral exclusivement basée sur les sensations et leurs transformations à travers les centres corticaux.

Examinons en premier lieu dans cet ordre d'idées le mécanisme et la signification de l'illusion. Dans Tillusion, il y a donc un fonds de réalité. Mais ce fonds qui est constitué par une sensation réelle et bien nette, l'esprit le recouvre pour ainsi dire d'images. Ck)mment naissent ces images? Il est aisé de démontrer que les lois de l'association, c'est-à-dire la contiguîtéet la similitude, expliquentcomplètement le genre de ces images. Le phénomène se passe ici d'après un mécanisme que nous avons déjà exposé et qui est basé sur notre conception même de la sensation. Nous y reviendrons du reste dans un instant. Mais quelle que soit l'explication, l'illusion constitue une opération très simple où les images ainsi que leur mode de rappel et de groupement interviennent exclusivement.

L'hallucination est plus difficile à rapprocher du mécanisme de l'image et paraît plus éloignée de la sensation. En effet, dans l'hallucination vraie, le point de repère nous manque. L'hallucination est une perception naissant spontanément et s'imposant à l'esprit avec toute l'apparence d'une perception réelle. « Un homme, dit Esquirol (1), qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n'est à portée de ses sens, est dans un état d'hallucination. C'est un visiomane. » Et rattachant encore plus intimement le mécanisme de l'hallucination à celui de l'idéation, Taine(3)a pu dire : « La perception est une hallucination vraie. » Il est donc essentiel de rechercher le mécanisme de l'hallucination. A la rigueur, ce que nous avons dit des images pourrait suffire à former une conviction. Car dès que l'image se trouve liée à la sensation au point d'en constituer comme la phosphorescence sur place, d'en reproduire les conditions, l'hallucination qui n'est en somme qu'un composé d'images doit se rattacher à son tour à la sensation. Mais sur un terrain aussi délicat, les preuves éloignées ne suffisent pas. Notre esprit, déformé par l'éducation spiritualiste, reste défiant vis-à-vis d'arguments lointains. Les vieilles tendances ont place pour se glisser entre les prémisses et les conséquences du raisonnement; elles nous

(1) EsQUiROh , Maladies mentales. Paris, 1838.

(2) Taine, De Vintelligence. Paris, 1875.

masquent les conclusions. ]I faut donc procéder avec rigueur et il est nécessaire de chercher des transitions, d'établir des preuves intermédiaires. Ces preuves intermédiaires, nous alions les trouver dans un phénomène bien étudié depuis peu et qui porte le nom d'hallucination hypnotique. L'hallucination hypnotique tient à la fois de l'illusion et de l'hallucination vraie. Elle constitue un excellent terme de transition. L'hallucination hypnotique se provoque par suggestion. Les exemples de l'hallucination hypnotique sont fréquents; le mécanisme, identique dans tous les cas, peut se résumer de la manière suivante. On montre à un sujet en état de somnambulisme un objet quel qu'il soit, et sur le ton de la suggestion, on lui dit, par exemple : « RegarBez ceci : c'est votre portrait. » L'objet peut n'avoir aucun rapport avec la photographie du sujet. L'hallucination ne s'accomplit pas moins. Le somnambule se reconnaît, décrit son propre costume et se livre même à une critique de l'épreuve photographique qu'il croit avoir devant les yeux. Et remarquez bien qu'il ne s'agit pas d'une hallucination vraie, sans point de repère, ce qui ruinerait notre démonstration. L'hallucination est ici liée à l'objet et cette liaison peut durer un temps très long. Voici une expérience que nous empruntons textuellement à Binet (1). « Nous tenons de M. Londe, le chimiste de la Salpétrière, le fait suivant : Wit étant en somnambulisme, il lui montre le cliché d'une photographie représentant une vue des Pyrénées, avec des ânes gravissant une côte ; en même temps, il lui dit : a Regardez : c'est votre portrait, vous êtes toute nue. » A son réveil, la malade aperçut par hasard le cliché, et furieuse de s'y voir représentée dans un état trop voisin de la nature, elle sauta dessus et le brisa. Hais on avait déjà tiré de ce cliché deux épreuves photographiques qui furent conservées avec soin. Chaque fois que la malade les aperçoit, elle trépigne de colère, car elle s'y voit toujours représentée nue. Au bout d'un an, l'hallucination dure encore. »

Il est évident que l'hallucination est liée à l'épreuve photographique. Par quel mécanisme ? C'est ce que nous aurons peut-être occasion de rechercher. Et il n'est pas nécessaire que le point de repère attire particulièrement l'attention : un simple carton blanc, que l'observateur lui-même ne parvient pas à distinguer des autres, suffit pour remplir les conditions expérimentales.

A la vérité. Messieurs, un peu de correction psychique intervient toujours dans ces expériences. Le résultat est rarement l'extériorisation pure et simple d'une sensation. La preuve de l'intervention de l'intellect vient d'être ingénieusement donnée par M. le D'' Crocq fils (2). M. Crocq place contre une vitre, donc à l'envers, une feuille de papier blanc sur laquelle l'hypnotisée avait vu par suggestion quelques instants auparavant le mot

(i) BuxEi, La psychologie du raisonnement, Paris, 1886. (2) Crocq fils, Revue de l'hypnotisme. Juin 1893.

MARIE. A son réveil, l'hypnotisée suit sur la feuille de papier blanc à l'aide d'un crayon, les lettres du mot interverti ; mais au lieu de les transcrire comme à rebours 3lflAM, elle écrit simplement El RAM. La difficulté de reproduire le mot tel qu'elle le voyait, avait amené l'intervention des centres didéation ainsi qu'une association des lettres vues, mais difficiles à transcrire, avec le souvenir isolé de chacune des lettres ordinaires de l'alphabet.

Hais que le mécanisme soit simple ou complexe, l'hallucination hypnotique reste la même en principe. Vous pressentez déjà le parti qu'on peut tirer de cette hallucination hypnotique pour comprendre le mécanisme de l'hallucination vraie. Supposez que le sujet se suggestionne luimême, placez ensuite n'importe où, en les multipliant, les points de repère, et l'hallucination vraie, classique, est créée. Rappelez-vous en second lieu que l'image occupe le siège même de la sensation et vit pour ainsi dire de sa vie, que l'hallucination n'est qu'une reviviscence de l'image, et vous comprendrez cette formule de Binet : « Soit qu'on ait la sensation du rouge, qu'on ait le souvenir du rouge ou qu'on voie le rouge dans une hallucination, c'est toujours la même cellule qui vibre. »

Et pour ceux que le rôle si considérable dévolu à une seule cellule dérouterait un peu, je transcris avec plaisir ce passage d'une conférence donnée par M. le professeur Heger (1) :

« En cherchant à construire un électromètre capillaire, j'observais au microscope l'extrémité effilée d'un tube de verre auquel était appendue une gouttelette de mercure si petite qu'elle était invisible à l'œil nu; elle avait tout au plus un vingtième de millimètre; comme je me servais d'un microscope de Sv^ift donnant la vision du relief, je pus voir très nettement, en regardant la gouttelette, l'image de tout ce qui se trouvait dans la salle, le détail des appareils étalés sur les tables, etc. Et je pensai à ce moment aux impressions qui se fixent dans les cellules cérébrales; en songeant que nous comptons cent vingt-cinq cellules par millimètre carré de surface corticale et que chaque cellule représente une armoire à clichés, je me sentis rassuré sur la place pour loger les impressions à venir. »

11 ne nous sera pas difficile dans quelques instants de passer, à l'aide des données que nous venons d'établir, au mécanisme de la perception et des formes psychiques les plus élevées de l'entendement. Soury (2) expose très nettement les degrés qui mènent progressivement de l'hallucination consciente reconnue et enrayée à l'hallucination absolue faite d'une conviction inébranlable, « Nous croyons alors, dit-il, à la réalité des visions suscitées et aucun raisonnement ne saurait prévaloir contre le témoignage

(1) Heger, Sur l'évolution du langage. Bruxelles, 1893.

(2) Soury, Les fonctions du cerveau, Paris, 1891.

de notre conscience. » Cette transition s'effectue, du reste, aisëmept à Faide des théories de l'association. C'est l'association qui intervient, en effet, dans l'illusion et l'hallucination classiques. Et nous venons de voir l'association, en aidant à corriger les lettres de l'alphabet, réussir à nous donner comme l'impression d'un raisonnement rudimentaire. Nous pourrions poursuivre la démonstration. Mais au préalable, il nous paraît utile d'employer cette étude de la sensation et de l'image à l'exposé de ce qu'on nomme la question des types en psycho-physiologie.

Cette question, intéressante par elle-même, mérite surtout votre attention par son importance dans les troubles psychiques que nous aurons à étudier.

La notion de type sensoriel est née d'une constatation que chacun de vous a pu faire plus d'une fois.

Il vous est très probablement arrivé, en lisant le discours ou la lettre d'une personne de votre entourage, d'entendre comme intérieurement la voix du personnage réciter lui-même son discours ou sa lettre. Ce fait est le plus fréquent. Mais il peut être remplacé par un autre phénomène. Au lieu de la voix de l'orateur, c'est sa figure, ses gestes qu'on aperçoit alors dans une vision interne. Enfin il arrive qu'aucune de ces deux manifestations ne se produise. Le lecteur n'entend que sa propre voix ou perçoit simplement l'impression des mouvements de la bouche et des lèvres, nécessaires à la lecture à haute voix. Ces phénomènes ne sont que des rappels d'images ayant pour point de départ des phénomènes d'association mnémonique.

La prédominance d'un groupe de sensations ne tient qu'à une supériorité de l'une des mémoires sensorielles sur l'autre. On désigne du nom de type visuel ceux dont les images visuelles s'évoquent facilement et de préférence à toutes les autres. Les auditifs sont ceux qui entendent les discours sans voir l'orateur. Les moteurs constituent la plus rare des catégories. Ils comprennent les individus dont la mémoire ne retrace lors de la lecture mentale que les mouvements d'articulation nécessaires à la lecture à haute voix. Enfin, on désigne du nom de type indifférent ceux qui n'ont pas de préférence. Quand, par exemple, ils cherchent à se ressouvenir d'une personne déterminée, ils voient tout aussi nettement dans leur esprit la forme et la couleur de sa figure qu'ils entendent le son de sa voix. Il devrait théoriquement exister autant de types que nous possédons de sources sensorielles. Mais les sens de l'odorat et du goût, restreints dans leur exercice comme dans leur portée, ne donnent lieu que difficilement à des types.

Quel est le mécanisme déformation des types sensoriels? Ce mécanisme vous est connu dans ses grandes lignes. Vous saisissez déjà qu'il s'agit ici de rappel d'images à l'aide de sensations. C'est donc un phénomène d'association de nos diverses mémoires par l'intermédiaire de sensations immédiates. Ce rappel, à la vérité, peut s'effectuer sans points de repère, mais il

est généralement facilité par leur concours. Quant à la variété des types, elle s'explique à Taide des notions de physiologie nerveuse enseignées Tan dernier. Elle dépend du nombre des centres, de leurs groupements, de leur association, de leurs connexions, de leur suppléance.

Vous avez appris, en effet, que la surface de Técorce cérébrale peut assez nettement se subdiviser en territoires, fonctionnellement distincts. Chacun de ces territoires, dénommés du nom- de centre, vous a été délimité et expliqué. Vous savez qu'ils sont les réceptacles des sensations perçues par les sens dont ils forment pour ainsi dire les débouchés corticaux. Ce que nous venons de dire de l'identité du siège de la sensation et de l'image vous permet de conclure que ces centres interviennent effectivement dans les rappels variés qui donnent naissance aux différents types. Or, ces centres sont unis par des connexions nombreuses, par des fibres d'association multiples. Ce sont ces fibres d'association qui président à l'évocation de l'une des mémoires par l'autre, tout comme le degré d'acuité de l'un de ces centres représente le facteur essentiel dans la constitution du type.

Ces notions un peu abstraites vont du reste s'éclairer par la démonstration suivante. Nous dessinons sous vos yeux ce qu'on nomme le schéma de Charcot. Ce schéma est emprunté à un ouvrage de M. Gilbert Ballet (1), connu probablement d'un grand nombre d'entre vous. Il vous suffira de jeter un coup d'oeil sur ce schéma pour vous apercevoir du mode selon lequel s'acquiert la connaissance des choses. Vous aurez en même temps, à l'aide d'un exemple classique, une idée très nette de la valeur et de la signification des différents types.

L'idée du mot « cloche », selon Charcot, est immédiatement associée dans l'esprit de chacun de nous à une série de sensations ou d*images. La vue de l'objet et du nom, l'audition du son, celle du mot ainsi que son écriture et sa prononciation, tout cela est compris dans le concept « cloche y>. Et tout cela se tient, se lie. et se rappelle mutuellement. Évidemment l'évocation ne porte pas à la fois et uniformément sur tous les attributs de l'idée l'un d'eux prédomine d'ordinaire, et c'est cette prédominance qui accuse le type. Hais toutes les combinaisons sont possibles, sont même réalisées

Le type le plus fréquent, c*est celui qui a reçu le nom de type indifférent Puis viennent les auditifs, les visuels et finalement les moteurs. Hais i existe entre les divers individus d'un même type des variations considérables. Chez les uns, l'image reste faible, indécise, ne s'imposant que mol lement à l'attention. Chez d'autres, au contraire, elle acquiert une force, une intensité qui va jusqu'à l'extériorisation, l'hallucination. Ces types Hessieurs, auxquels l'hypertrophie de cette faculté crée souvent une supériorité professionnelle, surtout chez les peintres et les musiciens, ont déjà pour nous une signification pathologique. C'est un signe de désé-

(1) Ballet, Le langage intérieur, Paris, 1886.

quilibre, et l'avenir a souvent vérifié ce diagnostic. Plus tard, quand nous étudierons Tobsession morbide, nous verrons également un fait psychique prédominer au point d'absorber à son profit toute l'activité consciente. Souvenez-vous à ce moment de nos types sensoriels, de leur hypertrophie maladive, et vous comprendrez alors, par la tyrannie de l'image, la tyrannie de l'idée.

Mais, Messieurs, le schéma en question n'est ])as seulement destiné à illustrer d'un exemple notre théorie des images et des types : il va nous fournir un moyen de transition vers l'intelligence des formes plus élevées de l'activité intellectuelle. L'association de ces différentes formes de mémoires sensorielles implique, en effet, plus qu'un fait de mémoire; elle représente, selon la remarque de Herbert Spencer (1), le germe d'un processus de raisonnement sous forme d'un simple acte d'induction.

Cependant, avant de passer au mécanisme du raisonnement, il est nécessaire de vous dire quelques mots d'une forme psychique moins compliquée qui jouit en psychologie classique d'une haute notoriété ; il s'agit de l'aperception. Mais que faut-il entendre par aperception? L'aperception est un de ces vocables sans limite précise, engendré par les seules nécessités de différenciation que réclame notre intellect aux horizons limités. Il nous est légué par l'ancienne psychologie. Il peut, comme bien d'autres, subsister dans la nouvelle, à condition de s'adapter aux faits physiologiques. Car toute la terminologie en psycho-physiologie est défectueuse, et cette défectuosité réclame même quelques indications préliminaires. Hais ces obscurités de langage n'ont rien d'extraordinaire. La théorie spiritualiste avait construit la science de l'intellect à sa façon. Ignorante de la physiologie, elle établissait des distinctions injustifiées ou négligeait de spécifier des choses nettement différentes. C'est ainsi, par exemple, que nous n'avons pas de terme pour désigner la sensation inconsciente, l'image inconsciente, tout comme nous manquons de mot pour dénommer le réflexe intellectuel. Les mots anciens eux-mêmes se déforment. Le terme « psychique » semblait, par ses caractères concrets, défier les tentatives transformistes. Nous en rencontrons à l'instant une définition nouvelle, inquiétante pour l'avenir du vieux vocable psychologique, ce J'appelle psychiques^ dit Hirth (2), les associations des perceptions et souvenirs périphériques et splanchniques qui sont devenues automatiques avec les innervations motrices qui les accompagnent et ne peuvent plus d'ordinaire être décomposées en leurs parties constitutives. » Psychiques, les impressions viscérales automatiques ! Mais passons. En réalité, toutes ces dissociations ne sont pas toujours légitimes, et des transitions existent entre ces diverses formes de Tactivité mentale. Il est

(1) Spencer, Principes de psydiologie. Paris, 1875.

(2) Hirth, La vue plastique, fonction de Vécorce, Paris, 1893.

absolument impossible de dire où la sensation devient perception, et plus diflBcile encore il serait de préciser le moment où la perception se transforme en aperception. Il n*y a là qu'un circuit dans lequel tout se lie et s'enchaine eu une évolution permanente et continue. Les arrêts que nous y traçons ne sont que des fictions destinées à nous faciliter Tinterprétation des faits ; mais des exigences didactiques et d'exposition nous font une nécessité d'établir des subdivisions.

Nous n'avons pas toujours pu donner les distinctions au cours de ce qui précède; ce qui va suivre remettra peut-être les choses au point dans votre esprit, non familiarisé encore avec notre terminologie quelque peu subversive, empruntée quasi-exclusivement à la physiologie.

a On a essayé de remédier aux difficultés de langue que nous signalions plus haut, dit Richet (1), en appelant sensation tout ébranlement, conscient ou non, du système nerveux, et en réservant le nom de perception à la sensation consciente. Le mot d'aperception (Wundt) devrait alors être réservé à la perception consciente et accompagnée d'attention. »

Il résulte de cette terminologie, que nous adoptons, que tout ce que nous avons dit des sensations et des images se rapporte à la sensation et à la perception. II nous reste à vous dire quelques mots de l'aperception , et tout d'abord de son caractère spécifique : l'attention.

Hais il est nécessaire, pour justifier ces notions prolongées de psychologie, que nous vous disions notre but en insistant sur ces considérations. Ce que nous aurons à étudier, ce sont les déséquilibrements du système nerveux surtout. Or, ces déséquilibrements, nous nous efforcerons de les traduire en données de psycho-physiologie moderne. Nous n'entendon s faire intervenir que des troubles matériels organiques. Et pour vous parler régulièrement cette langue, une condition nous semble indispensable: c'est que l'équilibre lui-même vous apparaisse comme fonctionnel et purement organique. L'essentiel dans notre tâche est de mettre en lumière cette vérité générale. Et pour aboutir dans cette voie, votre esprit doit passer sans heurt et par gradation de la matérialité de la sensation que personne ne conteste à la matérialité des plus hautes manifestations de l'intellect. Toute la justification des considérations générales qui vous ont été données, tout comme celle des interruptions du même genre que vous serezobligés desubir encore, se trouve dans ces quelques lignes. Nous espérons que cette justification vous apparaîtra progressivement plus nette et plus motivée. Mais puisque l'attention différencie seule, selon les classiques, la perception de l'aperception, examinons brièvement ce phénomène.

c( Il y a deux formes bien distinctes d'attention, dit Ribot (2) : Tune spontanée, naturelle; l'autre volontaire, artificielle.

(1) Richet, Essai de psychologie générale, Paris, 1887. (!2) Ribot, Psychologie de l'attention, Paris, 1889.

» La première, négligée par la plupart des psychologues, est la forme ^ritable, primitive, fondamentale de l'attention. La seconde, seule étudiée par les psychologues, n*est qu'une irritation, un résultat de l'éducation, du dressage, de Tentratnement. Précaire et vacillante par nature, elle tire toute sa substance de l'attention spontanée, où seule elle trouvera un point d'appui. Elle n'est qu'un appareil de perfectionnement et un produit de civilisation. »

Et plus loin, l'auteur donne de l'attention la définition suivante : ce L'attention consiste dans un état intellectuel exclusif ou prédominant, avec adaptation spontanée ou artificielle de l'individu. »

Quels sont les causes et le mécanisme de l'attention?

Comme le dit très justement Ribot, l'attention spontanée a toujours pour cause des états affectifs. Hais en est-il de même pour Tattention artificielle? Évidemment non. L'attention, au sens le plus large du mot, traduit un état psychique d'une certaine vivacité; mais cet état psychique peut dériver des causes les plus vulgaires de la sensibilité générale, comme il peut provenir des plus hautes manifestations de l'émotivité et de l'intelligence.

Quant au mécanisme de l'attention, il a été l'objet de nombreuses études, surtout dans ces derniers temps. Ribot, dont nous ne pouvons partager les idées, réclame comme conditions fondamentales, constitutives de l'attention les mouvements corporels. Et pour le célèbre philosophe, les mouvements ne sont ni les effets ni les signes de l'attention ; ils en constituent les conditions nécessaires, les éléments essentiels, les facteurs primordiaux en un mot. Pour Ribot (1), « si l'on supprimait totalement la faculté d'engendrer des mouvements, on supprimerait totalement l'attention. » Féré (2) a dernièrement apporté aux idées de Ribot l'appui de son autorité. Il leur a même fourni un argument sérieux en constatant que le relâchement musculaire engendre progressivement l'inattention. Cette thèse a le défaut d'être trop absolue ; elle dissocie, en créant des préséances, deux faits connexes, issus d'une même cause, d'un même phénomène. Nous comprenons les mouvements caractéilstiques de l'attention comme concomitants d'un phénomène de dynamogénie ayant pour siège le centre attentif. L'irradiation peut agir directement par excitation ou par inhibition. Elle se diffuse, pour ainsi dire, dans le restant de l'écorce. Elle inhibe les autres centres sensoriels, ce qui explique leur indifférence. Lors de l'attention, la vie intellectuelle paraît, en effet, comme concentrée sur un point déterminé de l'écorce. Hais sa diffusion s'étend bien au delà. Elle atteint tout d'abord les centres psycho-moteurs, y crée les tensions et les relâchements musculaires caractéristiques de l'état d'attention. Hais le courant parti du centre en état d'hypertension attentive ne se borne pas à l'écorce. Il s'irradie

(1) Ribot, Psychologie de l'attention, Paris, 1889.

(2) FÉRÉ. La pathologie des émotions. Pans, 1893.

dans tout Tarbre nerveux. Les ganglions de la base sont influencés à leur tour. Et c'est vers eux que va s'épuiser, en réalisant les effets physiologiques de l'attention, le courant sorti du centre attentif dynamogénîsë.

L'étude de l'attention a vivement préoccupé les psychologues et les physiologues. Quelques-uns en ont fait la clef de voûte de l'entendement. CTautres, comme SoUier (1), ont basé sur les perturbations de l'attention une classification de certaines formes pathologiques de l'intellect. Cependant tout ce qui touche à l'attention est encore bien précairement établi. Ijes données essentielles sont constamment remises en question. Dernièrement encore, Bastian (2) proposait une origine sensorielle aux irradiations motrices, nées de l'attention : « L'activité fonctionnelle, que l'on suppose exercée par des centres moteurs volontaires de la zone rolandique, est en réalité, disait-il, exercée par des centres sensoriels kinesthésiques semblablement situés ». Cependant rien ne démontre la présence de centres aussi hypothétiques, doublant réellement les centres psychomoteurs et les pénétrant pour ainsi dire matériellement. Ils constituent, du reste, une supposition inutile.

Nous ne pouvons nous rallier qu'à une théorie strictement physiologique. Et pour cette raison, il nous est également difficile d'admettre les deux catégories d'attention de Ribot. La classification de Wundt en attention volontaire et attention involontaire, est tout aussi factice. Du reste, les psychologues eux-mêmes commencent à renoncer à ces subdivisions. Benini (3), après un exposé très net et très complet du livre de Ribot, finit par déclarer qu'il est difficile de marquer, dans le développement psychique d'un individu, les degrés intermédiaires qui séparent l'attention spontanée de l'attention volontaire.

Hirt (4), dans son livre dont le titre spécial cache un exposé des données essentielles de la psychologie physiologique, démontre clairement l'existence d'une attention latente et d'une mémoire latente, telles que nous les comprenons. Leur mécanisme unique, selon nous, les transitions qui les rapprochent, s'opposent à toute ligne de démarcation entre l'attention volontaire et l'attention spontanée. Même avec les correctifs de Ribot, l'attention ne se subdivise pas. Elle peut être d'origine interne ou d'origine externe, porter sur tel ou tel centre, mettre en jeu sous forme de tension ractivité particulière de l'un ou l'autre département cortical : voilà les seuls classements possibles des états d'attention.

Quant à l'essence du phénomène, au processus physiologique dont il est l'expression, comment devons-nous les envisager ? Wundt (S) appelle cela les conditions internes de l'attention.

(I) SoLUER, PsychohgUde l'idiot. Paris, 1891.

(8) Bastian, Attention et volition, (Rev. phil., 1892.)

(3) Bboni. De Cattention. (Rsv. ital. di filos., 1890.)

(4) Hirt, La physiologie de Vart. Paris, 1894-

(5) WcNDT, Principes de psychologie. Paris, 1886.

LE CHAMP DE LA CONSClErsCE. 87

Ces conditions nous révèlent, dit cet auteur, la production d'une adaptation à l'impression. c< En généra], écrit Wundt, les phénomènes physiologiques qui se manifestent lorsque l'attention est éveillée, se produiraient de la manière suivante. La première impulsion succède toujours à une irritation externe ou interne. Une irritation de ce genre a d'abord pour conséquence une représentation, une image provenant de l'attention ou de l'imagination... L'irritation sensorielle est en même temps transmise au domaine central de l'aperception ; de là, elle suit une double voie et peut se diriger :

» !• En arrière, vers les domaines sensoriels, ce qui renforce la représentation ;

» 2® Vers le domaine des muscles soumis à la volonté, et, dans ce cas, apparaissent nécessairement ces tensions musculaires qui aident à constituer le sentiment de l'attention et réagissent, de leur côté, sur l'attention qu'elles renforcent conformément à la loi que les sentiments associés se prêtent un mutuel appui. »

En dehors des questions de détail, le mécanisme de l'attention peut assez bien se schématiser selon la formule ci-dessus. Cette manière de voir se rapproche du reste considérablement de celle que nous avons nousmême esquissée plus haut. Mais, cpmme l'a très bien dit Dwelshauvers (1) dans son excellente thèse : « L'attention est, en fin de compte, une fonction ou un degré plus ou moins grand d'organes en fonction. » Le seul moyen de concevoir l'attention, c'est de la rapprocher des images et des types. Nous avons vu que, par moments, l'extrême sensibilité d'un centre sensoriel peut créer l'hallucination.

L'attention, qui fortifie l'image et crée dans le centre une réceptivité plus grande en accaparant à son profit les forces vives de tout l'appareil psychique, est un phénomène bien proche de l'hallucination. Et l'on pourrait facilement passer de l'une à l'autre. Il ne serait pas difficile de le démontrer. En somme, quand Léonard de Vinci disait à ses élèves de regarder avec une attention soutenue et prolongée les vieux murs pour y trouver des inspirations, il les poussait par l'attention vers l'hallucination artificielle et volontaire.

Nous savons très bien qu'en localisant partout l'attention, nous ne la localisons nulle part. Et nous n'ignorons pas que, l'aperception dérivant de l'attention, cette dissémination de l'attention nous prive d'une localisation de l'aperception. Enfin, nous connaissons les tendances de l'école de Wundt à placer l'aperception dans les lobes frontaux. Ces considérations ne nous semblent pas devoir modifier notre interprétation de l'attention. Il y a une hypertension frontale idéative qui symbolise l'attention frontale, comme il existe des hypertensions dans les centres

(1) DwBLSHAUVBRS, PsycholoçU (le l'aperception, Bruxelles, 1890.

sensoriels en rapport avec les phénomènes d'attention dont ils peuvent être le siège. L'attention, comme la mémoire, peut même, à la rigueur, se passer de la conscience. Il nous arrive d'avoir fait attention sans nous en apercevoir. Cette attention latente se confond en réalité avec la mémoire inconsciente. Et en définitive, comme toujours, l'unité du mécanisme se retrouve après l'écartement des dissemblances superficielles, héritage des anciennes philosophies.

Mais l'attention ne crée pas seulement un dynamisme plus considérable dans le centre où elle s'effectue, ainsi que l'a bien dit Obersteiner (1) ; elle engendre également l'inhibition. Et, selon nous, ce sont ces phénomènes d'inhibition qui jouent le rôle essentiel dans l'accalmie musculaire caractéristique de l'attention. Nous aurons, à diverses reprises, ù vous parler de l'inhibition. Déjà, lors des généralités sur les centres et leurs modes d'association, nous vous en avons dit quelques mots. L'inhibition n'est, en somme, que l'interférence nerveuse avec quelque chose d'actif et de spontané. Son rôle s'étendra forcément avec une connaissance plus approfondie du mécanisme nerveux.

Nous ne pouvons aujourd'hui examiner de plus près la question, car il est temps d'en finir avec l'attention. Elle n'introduit donc aucune donnée nouvelle dans nos vues sur le fonctionnement de l'écorce cérébrale. Elle n'est qu'un mode de l'activité consciente, subordonné aux conditions anatomiques et physiologiques des centres nerveux. Il faut vous représenter les différents territoires de l'écorce comme élaborant constamment des actions suivies de réactions et d'irradiations dans tous les sens. Les tensions, l'activité y sont variables. Ces variations ne font du reste que refléter les élats do tension des centres sous-jacents aux centres conscients, L'écorce n'engendre point spontanément l'attention. En ceci comme daas le reste de ses manifestations, elle demeure tributaire du milieu interne comme du milieu externe. Ce sont les variations de ces milieux qui, se répercutant de territoires en territoires, viennent affleurer à l'écorce sous forme d'hypertension attentive. Ces variations sont le point de départ des diverses modalités de notre vie psychique; elles sont à la base de toutes les subdivisions que l'observation interne a cru devoir y établir. Les distinctions sont, nous le répétons, des moyens mnémoniques nécessaires à notre intellect. Elles ne correspondent nullement à des différences qualitatives entre les choses. Ces propositions essentielles vont dominer de haut tout ce qui nous reste à dire de l'aperception, du raisonnement, du jugement, de la volonté, de l'idéation et même du moi. Il était indispensable de les rééditer en cette occasion. Le mirage métaphysique est tel, en effet, qu'il fausse le jugement de ceux-là mêmes dont les convictions psychologiques semblent s'inspirer intégralement des données

(1) Obersteiner, Experim. researches on attention, Brain, 4879.

LE CHAMP DE LA CONSaENGE. 89

physiologiques. Les anciennes théories ont des mouvements tournants très curieux. Ceci vise spécialement la théorie de Taperception dont Wundt a fait la clef de voûte de sa doctrine psychologique. Selon Téminent psychologiste allemand, Taperception est une entité d'essence indéfinie, soustraite aux lois de Tassociation. Elle domine de haut les éléments de l'esprit. Elle les choisit, les coordonne; l'association se borne à les lui fournir. Quant à cette dernière, elle reste la mystérieuse inconnue, selon rheureuse expression de Ziehn (1) qui, dans une page solide et bien pondérée, fait justice de cette tentative métaphysique de Wundt et de son école. Pour nous, Taperception proprement dite ne peut représenter que le phénomène de l'attention se produisant dans les centres d'idéation. Dwelshauvers exprime nettement ce fait tout en privant, avec Wundt du reste, les centres sensoriels du bénéfice de l'attention. Sauf les restrictions que comportent les données précédentes, nous pouvons dire avec cet auteur : « L'analyse des fonctions des hémisphères du cerveau nous amène à considérer la région frontale du cerveau antérieur comme étant le support des processus physiologiques qui accompagnent l'aperception des représentations sensibles. Tant que l'excitation centrale reste limitée aux centres sensibles proprement dits, elle n'est que perception ; l'attention des aperceptions est toujours liée à l'entrée en activité d'éléments de la région frontale du cerveau antérieur. »

Notons cei>endant que, comme le fait observer très judicieusement Ziehn, il n'y a pas que les troubles des régions frontales qui portent atteinte à l'idéation. Hais cette constatation ne peut enlever à ces parties leurs propriétés spéciales. Elle prouve simplement que l'association est nécessaire au fonctionnement des centres d'idéation et que, en d'autres termes, l'aperception de Wundt constitue simplement une de ces synthèses supérieures qu'élaborent progressivement les processus d'association.

Tout ce dont nous venons de vous parler au sujet des sensations, des images, des illusions, des hallucinations et même de l'attention des centres sensoriels, se passe dans le territoire cérébral situé en arrière des circonvolutions frontale et pariétale ascendante, y compris du reste ces deux circonvolutions ainsi que les centres de l'agraphie et de Taphasie motrice. Ces parties constituent les zones corticales en voie de saturation. Les lobes frontaux sont les régions les plus récentes et relativement vierges encore de ces résidus d'images et de sensations dont nous vous avons tant parlé Ces territoires se peuplent cependant, mais ils se peuplent selon un mode spécial. Les territoires sensoriels reçoivent leurs sensations par voie centripète des différents sens dont ils forment les débouchés. Ils sont plus ou moins directement tributaires de l'extérieur. Les centres d'idéation ne sont en rapport probable et direct avec aucun appareil péri-

(1) ZiBHN, Leitfaden der Psycholog.Physiolog. léna, 1893.

phérique. Ils ne s'alimentent que par des courants qui déjà ont traversé les centres sensoriels. Ce sont donc des résidus d'images qui jouent dans les régions frontales le rôle d'excitants, et leurs résultantes forment les concepts, les résidus de Faperception. L'attention consciente trouve là un terrain approprié. Car l'attention, — nous avons négligé ce point pour ne pas alourdir une exposition déjà délicate par elle-même, — l'attention consciente ne se développe particulièrement que dans les territoires où les éléments ont gardé une onde d'oscillation incompatible avec la saturation sensorielle. C'est pour cette raison que l'attention, quoique phénomène général, 'se produit surtout dans les lobes frontaux. Ces lobes frontaux sont donc peuplés de résidus d'images ou, si vous voulez, des complexus de sensations. Pour vous représenter nettement la chose, reportez-vous au schéma de Charcot dont nous vous avons parlé tantôt. En définitive, l'idée « cloche » qui occupe le sommet du schéma, de quoi estelle formée? De tout ce qui se trouve échelonné sous elle, c'est-à-dire du son, de la vue de l'objet, du mot écrit, du mot parlé, etc. Or, tout cela sont des images auditives, visuelles, musculaires, motrices, etc. Ces images siègent à l'endroit de la sensation, selon la proposition fondamentale énoncée précédemment. Hais l'idée de « cloche » se localise ailleurs : elle s'est constituée dans les lobes frontaux de la conflagration des résidus de toutes les images qu'elle synthétise. Et, Messieurs, pour comprendre, même dans ses détails, le mécanisme de cette formation du concept a cloche », rappelez-vous les deux propriétés statique et dynamique du résidu. C'est le côté statique du résidu qui localise l'image sensorielle au siège même de la sensation ; c'est le côté dynamique qui en projette comme le cliché vers les régions frontales. Ces clichés venus de partout se condensent dans la cellule frontale qui se trouve, elle, réaliser scrupuleusement la pittoresque appellation de boite à clichés que lui donne M. le professeur Heger. Chaque fois qu'une des sensations composantes du mot ce cloche », une des images donc, acquerra dans le centre où elle est déposée l'intensité nécessaire pour aller faire vibrer la cellule frontale, l'aperception se produira, et avec elle l'attention. C'est ce mécanisme que Wundt décrit très bien quand il nous parle du champ visuel et du point visuel de la conscience; lorsqu'il définit la sensation, l'entrée d'une représentation dans la conscience, Taperception, ou perception tout court des Français, son arrivée au point de fixation. Quant à ce point de fixation, à cette cellule frontale, pour parler le langage physiologique, elle possède des propriétés que Dwelshauvers exprime très clairement : k Le point de fixation, dit cet auteur (1), n'est donc qu'une partie très faible du champ de la conscience ; il en résulte que ce point d'application — ce que nous appelons aperception — ne vise qu'une portion du champ; et cette portion même.

(i) Dwelshauvers, Psychologie de Capej-ception. Bruxelles, 1890.

LE CHAMP DE LA CONSCIENCe. 91

nous ne pouvons la fixer que pendant un temps très court. Semblable en ceci à la mise au point de la rétine, il peut se rétrécir et s'élargir; dans le premier cas, il gagne en clarté, en précision ; dans le second cas, le contraire a lieu. »

En ejBTet, Messieurs, plus les images qui ont servi à projeter les clichés de la résultante sont nombreuses, et plus cette dernière s*élève dans Tordre des généralisations. La complexité indique un travail considérable d'association de résidus divers; elle symbolise une puissance supérieure de coordination : mais elle implique une oif anisation d'autant plus délicate et une perception d'autant plus laborieuse. Ceci vous explique la difficulté des généralisations, leur délimitation obscure, leur instabilité d'une part, mais aussi leur rappel facile, par suite même du nombre considérable des images d'où elles proviennent. Cela vous rend compte également de leurs points de contact, malgré des origines diverses, ainsi que de la facilité avec laquelle elles se substituent aux sensations et aux images. Vous comprenez en même temps la supériorité qu'elles décèlent et les progrès qu'elles réalisent. Enfin, vous arrivez ainsi à saisir la prédominance du type frontal et sa haute signification dans l'évolution intellectuelle. Les synthèses psychiques sont, en effet, les éléments dont se déduisent les lois, ces lois n'étant après tout que des synthèses supérieures, des synthèses de synthèses.

Mais grâce à ces considérations, ce qui nous reste à dire des autres modes de l'activité mentale s'interprétera facilement. Vous concevez tout d'abord les deux grandes catégories de perceptions que l'on nomme la connaissance spécifique et la connaissance individuelle. L'une n'est qu'une réduction de l'autre; elles diffèrent simplement par le nombre des images qui leur ont donné naissance.

Toutes deux relèvent de la mémoire dont elles constituent, du reste, une des caractéristiques essentielles. Elles interviennent dans le raisonnement et en représentent déjà des formes synthétisées, inconscientes et comme raccourcies. Les perceptions et les connaissances ainsi définies permettent en effet de comprendre le mécanisme du raisonnement. Car, comme le dit très bien Binet (1) : a II n'y a point de différence tranchée entre la perception — l'aperception des Allemands qui font du mot « perception » l'équivalent du terme a sensation » des Français — et le raisonnement logique. » Les deux opérations sont, en effet, des raisonnements do connu — la sensation et l'image — à l'inconnu, — la synthèse des clichés ou l'idée. « L'analogie est si grande, continue l'auteur, que nous avons pu comparer la perception au raisonnement en forme et montrer que la perception contient tous les éléments essentiels d'un syllogisme péripatéticîen. En somme, perception et raisonnement logique ne sont que les deux

(1) BiKET, La psychologie du raisonnement, Paris, 1886.

extrêmes d'une longue série de phénomènes. » Et apr^ avoir énuméré les considérations qui justifient cette thèse, Binet conclut : a Toutes ces raisons portent à croire que le raisonnement perceptif et le raisonnement logique supposent le même mécanisme. » D'ailleurs, nous vous avons déjà rappelé que Spencer, Bain et avec eux toute l'École associaniste anglaise admettaient que la perception contenait en germe le processus du raisonnement. L'École française, par les voix autorisées des Ribot, des Richet, des Binet, des Paulhan, proclame hautement ces vérités. Et vous avez vu qu'en Allemagne Ziehn oppose formellement à la conception nuageuse de l'aperception selon Wundt et son école, l'association comme clef de voûte de tout l'édifice psychologique. C'est poussé par l'importance de cette vérité que nous avons mis cette rigueur à déduire la perception, des images et des sensations. En possession du mécanisme de l'idée, tout se déduit facilement et nous ne pousserons pas plus loin la démonstration. Cest ainsi que Richet(l), par exemple, définit le jugement « L'association d'une idée générale à une idée particulière ». Romanes (2) montre à son tour qu'entre les diverses catégories de jugements, réceptuels, préconceptuels et conceptuels, il n'existe que des différences de niveau d'idéation. L'intelligence n'est donc, en dernière analyse, que la faculté de coordonner, d'associer et de synthétiser des perceptions. L'imagination, qui en symbolyse l'essence, est constituée uniquement des transformations de concepts généraux aux racines desquels pendent les sensations et les images. « Le pouvoir productif ou créateur de l'imagination, dit Maudsiey (3), qui semble, à première vue, être inconciliable avec le savoir acquis entièrement au moyen de l'expérience, n'est donc au fond qu'une manifestation plus élevée de la même force qui anime le développement organique. »

Hais il est temps, Messieurs, de jeter un coup d'œil sur le chemin parcouru. Nous voici parvenus au sommet même de l'activité intellectuelle. Rappelez-vous d'où nous sommes partis. Et pour gravir toutes ces pentes, effectuer toutes ces ascensions, aller du réflexe le plus primitif aux opérations les plus compliquées de l'entendement, quels principes avons-nous fait intervenir? Un très petit nombre et d'une simplicité mécanique. I..es lois de l'action et de la réaction, l'irritabilité de la matière, l'excitation et ses résidus, les propriétés de ces résidus sous la forme d'un double phénomène statique et dynamique, enfin la grande loi d'association et de synthèse des résidus. Et à l'aide de ces conditions, nous avons pu réaliser tous les degrés de l'activité mentale. Nous pourrions, sans crainte de nous égarer, hasarder une conception d'ensemble. Mais le programme si chargé

(1) Richet, Essai de psychologie générale, Paris, 18S7.

fS) Romanes, L'évolution mentale chez thomme. Paris, 1891.

(3) Haudsley, La physiologie de l'esprit, Paris, 1879.

de ce jour n'est pas épuisé et il nous reste encore à vous parler de choses importantes. Il est cependant une retouche à effectuer à cet ensemble. Elle a trait au mécanisme de l'association. Il vous a paru peut-être que, pour réaliser cette association, nous entendions mettre en jeu exclusivement des relations anatomiques, l'association de contiguïté dans laquelle Ribot résume les lois de l'association de l'École anglaise. La similitude disparaît, en effet, des descriptions de Ribot (1) comme rapport fondamental de reproduction, et le jeu de la mémoire y est expliqué uniquement par des contiguïtés, il nous semble, Messieurs, que les relations anatomiques que les contiguïtés font seules intervenir, ne sauraient élucider le mécanisme cérébral tout entier, il serait trop long de vous développer cette proposition dans ses détails. Nous vous dirons simplement qu'en dehors des relations que les résidus tiennent des connexions des centres, il en existe une source d'autres, basée sur la propriété dynamique, vibratoire du résidu. Cette propriété, nous vous la rappelions à l'instant. Nous y avons insisté peut-être un peu longuement, selon vos impressions du moment, lors de la description. Vous voyez à l'heure actuelle sa grande portée. Elle crée entre les centres comme une deuxième anatomie plus subtile et plus compliquée que la première. Cette anatomie complète l'autre en la décuplant et la sensibilisant pour ainsi dire. Les cellules nerveuses sont de réels diapasons et l'unisson vibratoire est un fait régulier et permanent dans toute l'étendue de la surface corticale. Toutes les appellations variées données aux modes différents selon lesquels ces mouvements associés se traduisent à la conscience, ne sont que des distinctions artificielles. a Les mots psychique, pensée, sentiment, etc., et même le mot psychophysique, dit Flournoy (3), relèvent exclusivement du vocabulaire de la psychologie. Ils sont totalement étrangers au domaine physiologique oh il n'existe que des événements physiques tout court et des mouvements s'enchainant et se transformant suivant les lois de la mécanique et sans égard à une doublure mentale possible. »Ce qui reste à expliquer, c'est la finalité apparente, l'ordre et la systématisation de ces mouvements. Nous esquisserons l'explication qu'on peut en oser à l'heure actuelle. Mais en ce moment, nous devons nous borner au caractère mécanique vibratoire du résidu psychique quel qu'il soit. Cet unisson des propriétés vibratoires des résidus donne la clef de ces associations étranges que l'anatomie des centres serait incapable d'expliquer. Vous le verrez intervenir fréquemment dans les éléments de psycho-physiologie morbide qui vont s'échelonner comme des intermèdes au long de nos entretiens. Nous tenons à vous le signaler aujourd'hui. Il nous est du reste indispensable pour tenter un exposé rapide des trois catégories de phénomènes qu'il nous reste à décrire sommairement : le moi, la personnalité et l'équilibre.

(1) Ribot, Les maladies de la mémoire. Paris, 1881.

(2) Flournoy, Revue philosophique. Mai 1891.

' No8 idées sur le moi et la personnalité vous sont connues, tout au moins dans leurs grandes lignes. Lors de notre première conférence, quand il fallait motiver à vos esprits inquiets les longs détours de ces entretiens préliminaires, nous vous avons dit de quelle façon la science moderne interprète le moi et la personnalité. C'est en partie pour développer ces synthèses de début, destinées à éveiller votre curiosité, que nous avons entrepris cette longue revue de psycho-physiofogie générale. Ce que nous avons à vous en dire ne sera qu'une suite de déductions; vous aurez à faire vous-mêmes la mise au point qu'elles réclament.

Mais, Messieurs, nous nous apercevons qu'une grave lacune s'est glissée dans cette étude. Nous avons négligé de vous parler de la volonté. En vérité, nous ne sommes guère coupable cependant. Si la volonté n'a pas trouvé place dans nos descriptions, c'est pour l'unique raison de l'inexistence de la volonté. Quant aux volitions, elles ne sont que des phénomènes psychiques reliés à la matière et au fonctionnement cérébral, tout comme les autres phénomènes psychiques.

a Du réflexe le plus bas à la volonté la plus haute, dit Ribot(l), la transition est insensible, e( il est impossible de dire exactement le moment où commence la volition, c'est-à-dire la réaction personnelle. D'un extrême à l'autre de la série, la différence se réduit à deux points : d'un côté, une extrême simplicité, de l'autre, une extrême complexité; d'un côté, une réaction toujours la même chez tous les individus d'uue même espèce, de l'autre, une réaction qui varie selon l'individu, c'est-à-dire d'après un organisme particulier limité dans le temps et l'espace. »

On a tenté dans ces derniers temps bien des réhabilitations de la liberté. Chaque jour, cet exercice périlleux lait de nouvelles victimes dans le champ clos de la philosophie. Parfois l'habileté de l'exposition supplée à la justesse des idées; tôt ou tard cependant l'illusion cesse. Et lorsqu'elle se continue, elle n'amène que le vertige ou l'ahurissement. Parmi les tentatives célèbres, on cite fréquemment celle de Fouillée. Cet auteur a cru trouver un terrain neutre où matérialisme et spiritualisme pouvaient se tendre la main. Nous devons avouer que nous considérons les théories du philosophe français comme autant d'hérésies physiologiques développées, du reste, dans une langue très savante et très habile. Nul, en effet, n'excelle comme lui à partir d'une vérité judicieusement observée pour aboutira une impossibilitéscientifique, à une subtilité métaphysique. Fouillée dépense une grande science et une réelle activité à édifier ses systèmes. Dans l'un de ces derniers, l'auteur s*efforce de montrer l'existence de la liberté même dans le déterminisme. « La vraie liberté, dit Fouillée (2), consiste à être déterminé par soi-même, en tant qu'être raisonnable, et non à être indéterminé, indifférent, comme un corps en équilibre instable

(1) RiBOT, Les maladies de la volonté. Paris, 1887.

(2) FouiLLÉB, Le développement de la volonlé. (Rev. phil., oct. iQQÎ,)

qui attend que le moindre souffle extérieur le fasse pencher d'un côté ou de Pautre. L'obsession de Tindéterminé nous est devenue naturelle parce fait que nous avons besoin d'être relativement indéterminés ou plutôt non déterminés en présence des choses extérieures; mais transporter cette indétermination au sein de nous-mêmes et jusque dans notre intelligence, sous prétexte de nous rendre libres, voilà l'illusion vulgaire. C'est donc dans le déterminisme, non en dehors, qu'il, faut chercher la vraie liberté, puisqu'elle est la détermination pour des raisons supérieures ayant leur unité dans Tidée même de notre moi comme cause et comme fin. »

Singulière liberté. Messieurs, que celle qu'on doit chercher dans le déterminisme. Et il parait que celle-là, c'est la vraie. Que pourrait donc bien être l'autre, par hasard?

Toutes les tentatives de ce genre sont vouées à un avortement certain. Nous déclarons donc qu'à notre avis, la volition est un fait de conscience s'effectuant dans un substratum matériel. Ce substratum matériel est tributaire des lois de la physiologie et ne peut en aucune façon s'y soustraire. Les relations du centre et de l'acte sont directes, indissolubles, inexorables. Et cette volition fût-elle même autre chose que la cellule où elle se produit, que de par les nécessités de la nutrition elle n'en serait pas moins éternellement sa chose.

Quant à la couleur, aux teintes si variées de nos volitions, nous verrons d'où nous les tirons. Mais ce sera pour plus tard.

Par la volonté, nous arrivons insensiblement à la notion du moi. Car on a pu dire avec une certaine raison : a Je veux, donc je suis ». Mais, comme on a judicieusement répliqué, le « je veux » constate une situation et ne la constitue pas. La volonté, qui intervient dans la composition du moi, ne le crée en aucune façon. Quant au moi. Messieurs, nous nous bornerons à le définir, un peu à notre façon, comme représentant la personnalité vue du côté de la conscience. La notion du moi est donc liée à celle de la personnalité; son mécanisme dépend du mécanisme général, de tout fait de conscience. Comme pour tout phénomène cérébral, ses conditions essentielles résident dans une coordination terminée par une synthèse. Cette synthèse, c'est ce qu'on nomme l'unité du moi. Cette unité, comme toute synthèse psychique, est, au début de notre existence, instable et fragile. Elle ne se fortifie que par la systématisation et le rappel. Notre sentiment du moi n'est donc que l'action lente et progressive de mémoires coordonnées dans une notion dont le nombre des résidus, leur degré de similitude et de cohésion, leur unisson statique et dynamique constituent les éléments essentiels. Et cette unité psychologique n'existe qu'en vertu d'une unité biologique difiicile à définir, mais dont certains phénomènes pathologiques font prévoir l'instable et fragile complexité. Reportez-vous, ïlessieurs, à ce que nous avons dit des altérations du moi et de la personnalité au début de ces leçons. Les divers aspects sous lesquels ces

attributs ont été envisagés par Herzen (1), Binet (2), Jeannet (3), vous ont été exposés. Nous n'insisterons pas ; les critiques seraient ici hors de saison. Ce qui importe, c'est une notion précise et directrice ; nous croyons vous ravoir fournie, sinon complètement, au moins dans ses éléments essentiels.

Quant à la personnalité, c'est la notion la plus complexe et la plus vaste à laquelle vous puissiez parvenir en condensant dans une même formule tout ce qui vient de vous être dit. Rappelez-vous les critiques formulées à l'adresse des diverses définitions de la personnalité. Souvenez-vous de nos efforts pour élai^ir cette notion, en agrandir le cadre, y faire entrer tout ce qu'elle contient en réalité. Et maintenant, arrivés par l'analyse à justifier cette synthèscrdont le caractère étrange a dû vous dérouter en principe, réexaminons notre définition de la personnalité. La personnalité humaine, disions-nous lors de notre première conférence, envisage l'homme comme formant un tout organique et fonctionnel. Elle néglige l'attribut emprunté à la notion de l'espèce pour ne considérer que le caractère de son existence comme agrégat bien délimité, tant dans sa composition que dans son mécanisme. Or, ce mécanisme et cette composition étant tributaires du milieu, ajoutions-nous, la notion de la personnalité humaine se résume dans l'examen des actions et des réactions qui se produisent entre l'organisme et ce qui l'entoure.

C'est, en somme, cet examen grandiose que nous venons de tenter. Nous avons paru parfois négliger le milieu; ce n'était que pure abstraction momentanée. Le milieu, vous l'avez vu intervenir dans la formation de l'arc réflexe; si dans la suite son rôle s'est pour ainsi dire joué dans la coulisse, son invisibilité ne lui enlève rien de son activité. Quand nous parlions d'excitations sensorielles, affectives et autres, c'était le milieu physique et social qui entrait en scène. Et par ces quelques considérations, notre définition de la personnalité se complète. Il y aurait encore de nombreux côtés à remettre en lumière. Il serait nécessaire de vous reporter à notre théorie des besoins, à celte trilogie de toute vie individuelle et collective dont nous vous avons longuement parlé dans notre première conférence; à chercher dans notre seconde conférence de quelle façon rinçons cient, qui en fait l'objet, n'est en somme que la première des étapes parcourues par chacun de nos besoins. Il y aurait à vous remémorer ce que nous disions à ce moment de l'automatisme des centres et des tensions fonctionnelles dont ils sont le siège. Puis, résumant l'objet de notre leçon d'aujourd'hui, qui constitue comme une étude du domaine de 'a conscience superposée au domaine de l'inconscient, vous arriveriez à

(i) H£RZEN, Le cerveau et l'activité cérébrale. Paris, 1887.

(2) Binet, Les altérations de la personnalité. Paris, 1892.

(3) Jeannet, Uautomatisme psychologique. Paris, 1892.

retape ultime de Tascension du besoin. Vous avez assisté, en effet, à toute une activité psychique se passant dans l'écorce. Au début de cette activité, nous avons mis, sans la définir autrement, la sensation. Mais ce terme «c sensation » dépassait considérablement les limites que lui assigne le langage habituel. «.Sensation » résume à nos yeux toutes les excitations qui, des profondeurs de l'organisme, de chaque organe, de chaque tissu, de chaque cellule, montent, par les filets nerveux, le long de la moelle, jusqu'à l'écorce. « Sensation » synthétise en même tétnps l'ensemble de toutes les influences que le milieu exerce sur nous par sa double modalité physique et sociale. L'activité organique consciente ou inconsciente n'est donc que la résultante des actions et réactions successives s'effectuant entre le milieu et l'individu. La synthèse de cette activité, c'est la personnalité. Et par le seul fait de l'adjonction de l'action du milieu à tout ce qui vous a été dit durant ces trois entretiens préalables, vous aboutissez à notre définition du début. Et vers quoi tendent, disions-nous à ce moment, toutes ces perpétuelles conflagrations? Vers l'adaptation, répondions-nous simplement alors. Nous pouvons ajouter : Vers l'adaptation par la coordination. La coordination, nous l'avons vue partout dans le développement du système nerveux; nous l'avons retrouvée dans les sensations et les images, et elle existe également dans le monde des volitions et de l'idéation. a Cette coordination à complexité croissante qui forme les étages de la volonté, dit Ribot (1), est semblable à là coordination des images et des perceptions qui constitue les divers degrés de l'intelligence, toutes deux étant une adaptation plus ou moins complète de l'être à son milieu dans l'ordre de l'action ou dans l'ordre de la connaissance. »

Cette coordination et l'adaptation qu'elle exprime, nous les retrouvons même au faite de l'intellect, dans cette suprême qualité qui nous a permis d'appeler l'imagination Tessence même de l'intelligence. L'imagination, c'est le besoin d'adaptation se traduisant dans le seul domaine des nécessités psychiques en vue des synthèses et des coordinations à venir. Et cette haute faculté ne vaut en réalité que par la sûreté des coordinations inférieures dont elle cherche vaguement et spontanément à réaliser la synthèse. c( L'imagination de chacun, dit Maudsley (2), crée réellement ou produit des monstruosités et des avortons, selon que l'esprit est bien fourni de connaissances solides et possède par conséquent des concepts vrais, ou bien imparfaitement fourni et rempli de concepts faux; en d'autres termes, selon que l'individu est ou n'est pas en harmonie avec la nature. » Par la coordination, l'adaptation et l'harmonie, nous passons, comme par des transitions naturelles, à la notion d'équilibre.

II serait nécessaire de définir d'une manière synthétique cette généralisation dernière à laquelle nous venons de parvenir. Hais il faut terminer.

(1) Ribot, Les maladies de la volonté. Paris, 1886. (S) Maudsley, La physiologie de l'esprit. Paris, 1879.

L'équilibre ne peut avoir évidemment, dans le domaine scientifique, qu'une signification schématique et surtout momentanée. L'équilibre définitif serait la mort physiologique et psychique comme il marquerait Téternelie inertie dans le monde physique. L'équilibre représente simplement l'adaptation limitée à une portion du temps et de l'espace. Il n'est qu'un temps d'arrêt infinitésimal entre des oscillations indéfinies. Et il va sans dire qu'il n'a rien de commun avec son acception physique.

L'équilibre dans la persoiTnalité humaine peut s'étudier sous plusieurs rapports. Nous ne pouvons passer ea revue toutes les subdivisions que cette notion d'équilibre, appliquée à l'organisme, pourrait suggérer. Notre but est l'étude des déséquilibrements, mais des déséquilibrements limités aux trois grands ordres de fonctions qui constituent la trilogie individuelle. C'est ainsi que nous aurons simplement à considérer l'équilibre v^tatif, l'équilibre affectif et Téquilibre intellectuel. Vous remarquez d'emblée que nous avons là comme une réédition des trois ordres de besoins d'où découle toute l'activité humaine. Si nous osions pousser la schématisation plus loin, nous vous dirions que ces trois ordres d'équilibre ont plus que des localisations fonctionnelles. Avec un peu de hardiesse, on serait autorisé à les localiser anatomiquement. La vie végétative est en effet reléguée en large partie dans la moelle et dans le bulbe; la vie afiective, nous vous l'avons dit et nous reviendrons sur cette démonstration, notamment à propos de l'hystérie, se passe dans les ganglions de la base; quant à la vie intellectuelle, c'est sans conteste l'apanage exclusif de l'écorce, en tenant compte évidemment dans ces schématisations de l'union intime, tant fonctionnelle qu'anatomique, qyi relie les difiîérents segments encéphalo-médu Maires. L'équilibre de l'un reste généralement solidaire de l'équilibre des autres. Hais cette solidarité ne nuit pas à leur indépendance et la pathologie arrive fréquemment à les dissocier. Combien de fois ne voyons-nous pas, en effet, le déséquilibre affectif et intellectuel coïncider avec tous les signes de l'embonpoint général ? Il y aurait encore à rapprocher ces divers états d'équilibre dans leur hiérarchie et leur degré de conscience tout comme nous avons comparé entre eux les besoins et les réflexes qui président à leur satisfaction. Enfin, sans anticiper sur la pathologie, nous devrions vous montrer l'importance et l'étendue des déséquilibrements en rapport avec l'ancienneté fonctionnelle et organique du territoire déséquilibré. Et finalement, il faudrait mentionner la généralisation qu'on peut faire subir à la loi des régressions imaginée si ingénieusement par Ribot (1) à l'occasion des troubles de la mémoire. Mais tout cela peut à peine être indiqué : les développements de chacun de ces points viendront à leur temps. Le cadre vous est fourni; nous le remplirons progressivement. Mais retenez-en les dimensions et l'étendue, retenez surtout la rigueur que nous avons apportée à vous en tracer les limites.

(1) Ribot, Les maladies de la mémoire, Paris, 1881.

QUATRIÈME CONFÉRENCE

ORIGINES ET LIMITES DU GROUPE DES DÉGÉNfiRÉS.

DilBciiItés de la délimitation du groupe — Origines psychiatriques.— PineL — EsquiroL — Morel. — La dégénérescence selon More). — Les défectuosités de cette conception. — La genèse de l'idée actuelle. - Ses bases.— L'hérédité.— La folie héréditaire.— Les discussions de la Société médioopsychologique de Paris. — Caractères des héréditaires. — Les stigmates de la dégénérescence. — > Discussion à la Société psychiatrique de Berlin. — La classification des psychoses. — Le Congrès international de 1889. — L'école de Magnan. — Constitution du groupe des dégénérés selon Magnan. — Les raisons de son étendue. — Justification clinique des types de transition. — Tableau synoptique des dégénérescences mentales selon Magnan. — L'importance comparée des stigmateSk — Les stigmates psychiques et leur localisation. — L'école de la Salpétrière renforçant les théories de l'école de Sainte-Anne.

Messieurs,

Nous abordons aujourd'hui l'étude du groupe des dégénérés et des déséquilibrés. Les entretiens qui précèdent ne forment qu'une préfoce, une sorte d'introduction nécessaire à l'objet même de nos conférences. Ainsi que nous vous l'avons dit, ils constituent comme une mise au point de vos idées psycho-physiologiques en même temps qu'ils préparent nos explications ultérieures du mécanisme des dégénérescences et des déséquiiibrements. Ils étaient nécessaires, même avec leurs longueurs, pour nous procurer une orientation méthodique dans la série des troubles variés dont nous allons passer la revue.

Cependant, malgré notre vif désir d'aboutir rapidement à des notions concrètes, à des types distincts et spéciaux, il nous est impossible d'entrer aujourd'hui dans le détail de notre sujet. Le groupe des dégénérés et des déséquilibrés ne forme pas une de ces catégories bien délimitées dont on puisse donner d'emblée une définition. Son étendue, les transformations qu'il a subies, ses origines et ses frontières nécessitent un exposé indispensable. Cet exposé vous montrera tout d'abord la genèse de. la notion de dégénérescence avec Horel, puis son extension sous les efforts de l'école de Magnan. Il vous permettra en second lieu de jeter de haut un coup d'œil sur la série des troubles variés dont se compose la collectivité des dégénérés et des déséquilibrés. L'évolution de l'idée de dégénérescence fera l'objet de cette première conférence. Le second des trois entretiens que nous avons décidé de consacrer à cette revue générale se composera de l'étude des causes de la dégénérescence et du déséquilibrement. Le troisième traitera de la symptomatologie générale des états dégénératifs, de leurs stigmates ainsi que de leurs caractères spécifiques, et notamment de l'hérédité et de l'impulsivité.

Le groupe des dégénérés et des déséquilibrés ne forme pas une espèce définie, unifiée, délimitée, disions-nous à Tinstant, et il est impossible, ajoutions -nous, d'en donner d'emblée une définition. Tout au plus peut-on lui assigner une place dans cette zone mitoyenne, faite de tous les états intermédiaires entre la santé et la maladie, la raison et la folie. Cette absence de délimitation tient à des causes multiples. Les notions de dégénérescence et de déséquilibrement sont des notions qui évoluent encore. Elles manquent, pour se préciser d'une matière stable, d'un critérium non encore fourni de l'état normal et de l'état d'équilibre. Les liaisons entre les types se font à l'aide de termes intermédiaires et les raisons des délimitations primitives semblent disparaître au fur et à mesure que les différences entre les catégories s'atténuent ou s'effacent. Enfin, dégénérescence et déséquilibrement se rapportent à des notions distinctes : les unes semblent faites plus spécialement de caractéristiques biologiques; les autres relèvent particulièrement de la psychologie et de la sociologie. La variété et le nombre des stigmates servent encore à étendre davantage les limites de la dégénérescence et contribuent à rendre la précision de ses frontières plus délicate et plus difficile. La nécessité d'obvier à ces difficultés, nées de la complexité et de l'étendue de notre sujet, nous impose donc l'obligation de vous retracer les origines des conceptions désignées sous le nom de dégénérescence et de déséquilibrement.

Lorsque vous verrez ces notions se dégager peu à peu, prendre corps et s'affirmer, vous arriverez progressivement à des vues synthétiques qu'une définition actuelle serait dans l'impossibilité de vous donner.

L'idée de dégénérescence telle qu'on la comprend aujourd'hui nous vient, dans une certaine mesure, des sciences psychiatriques : c'est un des aliénistes les plus éminents de ce siècle, Morel, qui l'introduisit dans le domaine scientifique. L'ouvrage capital où Morel (1) expose ses idées, date de 1857. Nous aurons fréquemment l'occasion, au cours de ces entretiens, de vous reparler de ce livre qui marque une étape importante de l'histoire des névropathies. Les idées de Horel ont alimenté l'esprit scientifique pendant de longues années, et l'on peut dater de l'ouvrage du médecin de Saint- Yon le mouvement dont nous voulons vous retracer les étapes.

Cependant il y aurait quelque inconvénient à vous parler d'emblée des idées de Horel sur la dégénérescence. Leur importance, le progrès qu'elles apportaient dans le domaine de la psychiatrie'vous échapperaient, tout au moins partiellement; vous ne comprendriez qu'imparfaitement le côté original de la conception du savant français. Une rapide revue de l'évolution des sciences psychiatriques vous en facilitera, pensons-nous, l'intelligence et l'estimation.

(1) Horel, Traité des dégénérescences de Vespèce humaine. Paris, 1857.

OKIGINES ET LIMITES DU GROUPE. |0l

Les origines de la psychiatrie moderne ne remontent guère au delà de Pinel et de la Révolution française. Avant 1793, époque mémorable où Pinel prit la direction du service des aliénés à Bicétre, les fous étaient traités comme des brutes. Enfermés à la Salpétrière ou à Bicétre, regardés comme incurables, ils ne parvenaient à inspirer ni pitié ni réserve. « Haï nourris, couverts de haillons, dit Régis (1), chargés de chaînes et de colliers de fer, confinés dans d'infects cabanons, destinés jadis aux criminels, couchés sur de la paille pourrie, respirant un air méphitique, ils traînaient une vie misérable, exposés à la vue du public qui, les jours de fête, était admis moyennant rétribution à se repaître de leur spectacle et à les agacer comme des fauves à travers les barreaux de leur cage. »

C'est que sur eux pesaient lourdement les préjugés religieux et philo-» sophiques de plusieurs siècles de superstition et d'ignorance. Le moyen âge, avec ses fanatismes et ses horreurs, et qui si souvent les tortura et les brûla, ne leur avait pas même laissé la dignité et les prérogatives humaines. Il est vrai que l'exe mple venait de loin : les Égyptiens et les Grecs, donnant à la folie une origine divine et pernicieuse, brûlaient déjà les fous pour les purifier. La science cependant n'avait cessé de tout temps de protester contre des tendances et des préjugés aussi absurdes qu'antihumanitaires. Déjà Hippocrate avait eu le courage de résister aux Âsclépiades dont il faisait partie et de proclamer la nature pathologique de la folie; il avait combattu les pratiques religieuses pour leur substituer un traitement plus rationnel et plus médical. Hippocrate semble avoir eu des notions assez nettes sur les formes essentielles de l'aliénation mentale. Ses successeurs, sans étendre considérablement son œuvre, surent cependant maintenir à la médecine mentale son caractère humanitaire et scientifique. Et l'un d'eux, Cielus Auronius, après avoir conseillé de confier les malades difficiles et agités à la garde de surveillants habitués à cette tache, écrivait ces lignes : « Si la vue des hommes les irrite, et seulement dans des cas très rares, on emploiera des ligatures, mais avec les plus grandes précautions, sans aucune secousse, en recouvrant attentivement toutes leurs articulations, et avec le soin de ne se servir que de liens d'une texture molle et délicate, car les moyens de répression employés sans ménagement augmentent et même font naître la fureur au lieu de l'apaiser. » L'observation avait donc devancé la science, le génie avait eu par intuition le pressentiment des vérités futures. Car dans cette page émue qu'on dirait inspirée par la philanthropie moderne, se trouve en germe la réforme de Pinel. Mais le moyen âge devait emporter ces idées généreuses comme il a partout anéanti le meilleur de ce que nous avait légué la civilisation antique. « Pendant toute la durée du moyen âge, dit Régis (2), l'étude de la folie se perd dans le chaos et on

(i) RÉGIS, Manuel de médecine mentale. Paris, 1892. (2) Régis, Manuel de médecine mentale. Paris, 1892.

n'en trouve plus trace. La croyance au démon domine toutes les imaginations ; la superstition se répand de toutes parts ; c'est le règne de la sorcellerie, du sabbat, de la démonopathie, de la lycanthropie, de la possession démoniaque.

» Aussi voit-on éclater sur tous les points du territoire ces terribles épidémies de folie religieuse hystérique dont Calmeil nous a conservé Phistoire détaillée et qui toutes, après une série d'exorcismes et de cérémonies mystiques plus ou moins solennelles, aboutissent à la condamnation des aliénés et à leur supplice par les tortures et le bûcher.

» Des milliers de malheureux, victimes des préjugés populaires, payent de leur vie la perte de leur raison et deviennent la proie des Qammes. Pas une voix ne s'éleva pour les défendre ; les parlements eux-mêmes sont les plus acharnés dans cette lutte barbare contre de pauvres malades, et il faut arriver jusqu'au XV* siècle pour renouer, au point de vue de l'histoire de la médecine mentale, la chaîne si longtemps interrompue. »

Et, Messieurs, il faut ajouter qu'elle se renoua bien lentement, car les fous grouillaient encore dans les cabanons de Bicétre à l'époque de la Révolution. C'est à ce moment que parut Pinel et que s'accomplit la mémorable réforme de 1793 qui changea complètement le sort des aliénés et inaugura une ère nouvelle dans l'histoire de la médecine mentale.

Pinel fit tomber les chaînes, provoqua en faveur des aliénés un mouvement de commisération, posa les premières bases du traitement moral et établit les r^les de l'hospitalisation, a Un homme, dit Régis, par sa généreuse initiative et sa persévérante volonté, avait réalisé ce que plusieurs siècles avaient vainement poursuivi : la réhabilitation de l'aliéné et son élévation à la dignité de malade. »

Mais il faut reconnaître que cette entreprise venait à son heure, secondée par les circonstances mémorables au milieu desquelles elle s'effectuait.

Elle eut un retentissement quasi-universel. Tucke en Angleterre, Daguin en Savoie, Chiaruggi en Italie, Heinroth en Allemagne, et en Belgique Guislain, un des plus éminents aliénistes de l'époque, se firent les champions de l'idée nouvelle.

Hais à ce moment oh la société s'humanisait vis-à-vis des fous, de quelle manière la science les comprenait-elle donc? La science, il faut l'avouer, retardait sur l'opinion et ses poussées instinctives : elle regardait les fous comme incurables et tentait rarement de les étudier. Aucune vue générale, aucune idée directrice ne présidait à ses investigations. Pinel, le |jn ïiH<îr, s'efforça de lui imposer une classification méthodique. Car Pinel fut non seulement un réformateur, mais encore un savant et un philosophe. Son Traité de la manie fut déclaré par Cuvier, à l'Institut, « non seulement un livre de médecine, mais un ouvrage capital de philosophie et mèmf de morale. »

Cependant, dans l'œuvre de Pinel, aucune allusion aux dégénérescences

ne se retrouve, même effleurée. L*idée, en effet, n'était pas née. Elle devait nous venir des sciences naturelles, sortir des efforts et des œuvres des Cuvier et des Buffon ; il lui fallait lentement s'élaborer sur les bases positives et expérimentales que lui édifiaient laborieusement les sciences biologiques; et surtout, il était nécessaire qu'un homme à l'esprit ouvert, à l'érudition vaste et synthétique, condensât dans une pensée nouvelle les découvertes de son temps. Cet homme, qui fut Morel, ne devait naître que plus tard.

Cependant, en psychiatrie pure, l'influence de Pinel fut considérable. Uœuvre du médecin de Bicêtre constitue un progrès décisif. Il arriva à la notion de types nosologiques distincts, alors qu'autour de lui régnaient Terreur et la confusion.

Pinel, en effet, admit et décrivit quatre espèces de folie : la manie, la mélancolie, la démence, l'idiotie, dans laquelle il confondît le crétinisme.

Pendant ce temps, se fondait en Allemagne ce qu'on a nommé l'école psychiatrique allemande et dont le point de départ fut la théorie spiritualiste de Stahl. Pour ce philosophe, les maladies de l'esprit n'étaient que la perversion des tendances morales de l'âme produite par le péché. Le péché devenait donc la cause essentielle et générale des diverses manifestations de la folie.

Cette école compte des noms illustres; elle acquit sa plus haute expression avec les théories de Heinroth (1773-1843). Heinroth admit que la folie avait sa souirce dans l'absence de moralité et que son caractère essentiel était la perte de la liberté. Il instituait comme le meilleur des préservatifs l'attachement aux vérités de la religion chrétienne.

Ces idées provoquèrent une réaction qui donna naissance à l'école somatique dont le représentant en Allemagne fut Griesinger et en Hollande, Schroeder van der Koik. Tous deux protestèrent contre les doctrines spiritualistes outrées des psychologues et s'efforcèrent de prouver que la folie tient à des lésions physiques, soit cérébrales, soit viscérales.

En France, Esquirol, né à Toulon en 1773, succéda à Pinel. Il continua l'œuvre de son maître, contribua à la construction et à l'organisation des nombreux asiles dont il dressa lui-même les plans, améliora de plus en plus le sort des aliénés, enfin prépara de longue main, par ses voyages et ses écrits, le mouvement qui aboutit à la loi du 30 juin 1838.

Comme savant, Esquirol quitta le domaine de la spéculation pure pour s'attacher surtout à l'observation et à la clinique; il traça d'admirables tableaux des principales formes de la folie auxquelles il ajouta la monomanie; enfin il soupçonna l'existence de la paralysie générale.

Comme maître, il forma ou dirigea une magnifique pléiade d'élèves, c< si nombreuse et si brillante, dit Régis (1), que les découvertes s'accu-

(1) Régis, Manuel de médecine mentale, Paris, 1892.

mulèrent et que jamais la médecine mentale ne fit en si peu de temps d'aussi rapides progrès.

» A Charenton, c'est Bayle, Delage, Georget Foville, Calmeil qui découvrent et décrivent les symptômes et les lésions de la paralysie générale.

» A la Salpétrière, c'est Trélat qui décrit la folie lucide; Félix Voisin qui fait une étude approfondie de Fidiotie; enfin, Falret père qui combat la doctrine des monomanies, émet des idées générales nouvelles sur les maladies mentales, et, maître à son tour, laisse après lui des élèves tels queMoreL »

Morel introduisit, comme vous le savez, le premier dans la science la notion de dégénérescence. Il est nécessaire que nous accordions à l'œuvre de Morel une attention détaillée. Vous acquerrez de cette façon une idée précise de ce que fut au début la notion de dégénérescence; vous saisirez rétendue des modifications qu'y introduisirent Magnan et son école, et enfin vous percevrez plus clairement les influences qui présidèrent dans l'esprit de Morel à la genèse de cette vue synthétique. Morel (1) nous a tracé l'exposé de ces influences dans quelques pages que nous aimerions à placer sous vos yeux ; elles vous montreraient, mieux que des dissertations, tout ce que comprenait, dans l'esprit de Morel, l'idée de dégénérescence.

Force nous est de vous les résumer brièvement.

Chose assez curieuse, ce fut un ouvrage peu connu de Gai) qui décida de la vocation de l'illustre auteur des Dégénéresccfices.

Encouragé par de Blainville, l'auteur date de cette lecture les premières investigations qui devaient l'amener à sa célèbre conception.

Puis, des leçons de philosophie naturelle données par de Blainville, Morel passa aux leçons cliniques de Falret père. Il fut en même temps l'élève de Flourens, Serres, Roger et Parchappe. Roger l'initia à la pathologie comparée, Serres lui enseigna l'anthropologie, Flourens lui exposa les découvertes de Cuvier et de Bufibn. Lié d'étroite amitié avec Claude Bernard, Morel suivit de près les débuts dans la science du réel fondateur de la physiologie expérimentale et profita des découvertes du jeune savant. Enfin il puisa dans des expériences de Magendie sur les conditions dégénératives des chiens mal nourris, ses idées sur l'influence du régime dans l'abâtardissement de l'espèce.

Cette longue et laborieuse initiation rend compte de la tournure d'esprit de Morel et de la variété des preuves rassemblées à l'appui de sa thèse. Elle nous le montre s'adressant spécialement aux sciences naturelles, à Cuvier, Bufi'on, mais ne négligeant aucune source d'informations ou de renseignements, jusques et y compris la théologie. Elle nous

(1) Morel, Préface au traité des dégénérescences, Paris, 1S57.

ORIGINES ET LIMITES DU GROUPE. lOB

explique,— ce qui semblerait singulier sans ces renseignements, — l'hétérogénéité des conceptions de Morel, où se mêlent aux préoccupations religieuses les plus orthodoxes Tamour des dernières découvertes scientifiques. Elle éclaire les intuitions géniales de Tœuvre de MoreU tout comme elle en excuse les préjugés théoiogiques. Mais on peut dire du savoir de Morel qu'il constituait la meilleure part de ce dont la science disposait à cette époque.

Il y avait bien quelque part au Muséum un vieux savant aveugle, aux théories modestes, quoique profondément novatrices. Mais Lamarck et le transformisme dont il était le précurseur et l'apôtre semblaient voués pour longtemps encore au dédain et à l'oubli.

Que d'erreurs cependant l'hypothèse féconde de l'évolution eût arrêtées sur les lèvres de Morel, et de combien d'efforts stériles elle eût allégé son labeur! Quels horizons se fussent ouverts à son esprit novateur et inquiet! Morel a fermé volontairement les yeux aux idées transformistes. Imbu des doctrines de Cuvier, pénétré de religiosité, il ne soupçonna point le côté grandiose et la puissante vitalité des théories de Lamarck. Il les connaissait cependant, car au début de son ouvrage, il dit textuellement : ce L'homme n'est ni le produit du hasard, ni la manifestation dernière de prétendues transformations incompatibles avec les notions les plus vulgaires sur la succession des espèces selon leur type primitif. »

Et Morel, forcé de s'appuyer sur la Genèse, admet l'existence primordiale d'un type parfait et cherche la dégénérescence dans les dégradations de cet être primitivement doué de toutes les perfections, ce L'existence d'un type primitif que l'esprit humain se plaît à constituer dans sa pensée comme le chef-d'œuvre et le résumé de la création, est un fait si conforme à nos croyances, que l'idée d'une dégénérescence de notre nature est inséparable de l'idée d'une déviation de ce type primitif qui renfermait en luimême les éléments de la continuité de l'espèce. »

Selon Morel, a la difficile question des dégénérescences humaines doit être étudiée à sa source et poursuivie scientifiquement dans l'examen des conditions nouvelles que dut créer à l'homme le grand événement de sa chute originelle. » Conformément à ces vues, il définit ainsi la dégénérescence : c( L'idée la plus claire que nous puissions nous former de la dégénérescence humaine est de nous la représenter comme une déviation maladive d'un type primitif. Cette déviation, si simple qu'on la suppose à son origine, renferme néanmoins des éléments de transmissibilité d'une telle nature que celui qui en porte le germe devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans l'humanité, et que le progrès intellectuel, déjà enrayé dans sa personne, se trouve encore menacé dans ses descendants.

n Dégénérescence et déviation maladive du type normal de l'humanité sont donc, dans ma pensée, une seule et même chose. »

* Quant aux causes de cette dégénérescence qu'il comprenait sous une forme si dogmatique, Morel les range en classes distinctes. Il considère séparément les dégénérescences par intoxication et celles qui résultent d'une affection morbide antérieure ou d'un tempérament maladif. 11 étudie ensuite les dégénérescences dans leur rapport avec le mal moral, avec les infirmités congénitales ainsi que dans leurs relations avec les influences héréditaires.

La classification des dégénérés correspond, dans l'idée de Morel, aux catégories causales d'une manière adéquate. « Le principe que les êtres d^énérés, dit- il, forment des groupes ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans la nature de la cause qui les a fait invariablement ce qu'ils sont en réalité : une déviation maladive du type normal de l'humanité, ce principe, dis-je, recevra une confirmation progressive et les caractères qui distinguent une variété dégénérée d'une autre variété ressortiront avec la même certitude et la même évidence que les caractères qui forment la base distinctive des diverses races humaines. »

Les mérites et les tares de la conception de Morel apparaissent clairement dans ces citations que nous avons choisies à dessein, il suffit de les relire les yeux fixés sur nos théories modernes pour saisir d'emblée tout ce qui sépare la science actuelle des idées de Morel. Plusieurs d'entre elles sont cependant comme des visions de l'avenir. Et il est curieux d'étudier de quelle façon le génie du médecin de Saint-Yon sut tourner les difficultés que son orthodoxie lui créait régulièrement. Car les principes qu'il affirme, que lui-même et avec insistance souligne d'italiques, il les contredit constamment et les méconnaît tout le long de son ouvrage, ils restèrent néanmoins comme des étiquettes indélébiles attachées aux idées du célèbre aliéniste et contribuèrent à les laisser longtemps dans l'oubli.

Tout ce que contenait de suggestif la notion de dégénérescence, tout ce que renfermait de scientifique le principe des tares héréditaires, de l'hérédité régressive menant graduellement à l'extinction de l'individu et de la race, resta de longues années obscurci ou méconnu.

Mais hâtons-nous d'ajouter qu'en réalité l'œuvre de Morel était passible des plus graves objections.

Tout d'abord, l'hérédité, dont il faisait un critérium absolu, ne pouvait servir de lien unique à un groupement particulier. Le domaine de l'aliénation tout entier relève, en effet, de la notion d'hérédité, et la prendre pour base exclusive prêtait à la confusion. Morel ne sut pas distinguer les particularités qui marquent d'un trait distinctif l'hérédité dégénérative et enleva à son critérium la meilleure part de son importance.

I^a classification de Morel était également des plus défectueuses. Elle reposait, comme on sait, exclusivement sur l'étiologie. Or, quelques-unes des causes manquaient de valeur objective et la plus grande partie des autres, intervenant à la fois dans la production d'états pathologiques différents, perdaient pour cette raison leurs qualités spécifiques.

OHIGINBS ET LIMITES DU GROUPE. i07

Enfin, son critérium de rhomme normal dépassait même toute hypothèse et n'avait pour se définir que les citations des théologiens.

Cependant l'influence de Horel fut considérable ; il y avait une idée géniale dans la conception du médecin de Saint-Yon et l'avenir ne pouvait lui échapper. Du reste, Horel était, en même temps qu'un novateur, un aiîéniste de grand mérite et ses travaux en psychiatrie, sa classification étiologique surtout, contribuèrent au progrès de la médecine mentale. Ils poussèrent vers l'étude et la difiérenciation des types vésaniques et fournirent ainsi dans la suite des éléments de subdivision plus nets et plus caractéristiques. Ils furent l'origine de nombreuses recherches sur l'hérédité et hâtèrent les distinctions entre les héréditaires dégénérés et les autres aliénés.

Il se fît, du reste, à ce moment une brillante poussée dans la science psychiatrique. Il ne nous appartient pas de retracer cette évolution dont nous constatons aujourd'hui les résultats. Elle date en réalité d'Esquirol, maiss'afiirma surtout parla création de la Société médico-psychologique de Paris. Cette Société a compté parmi ses membres Moreau de Tours, Dailly, Despine, Lasègne, Legrand du Saule, pour ne citer que ceux qui ont disparu. C'est dans ses annales que les curieux d'entre vous retrouveront les relations des discussions qui consacrèrent les progrès successifs de la médecine mentale. L'une de ces discussions, assez rapprochée de nous, eut un grand et légitime retentissement. Elle touche de très près à notre sujet et nous en parlerons longuement dans un instant. Mais il nous faut au préalable tâcher d'esquisser les influences diverses qui provoquèrent l'éclosion des idées contemporaines sur les dégénérés. La besogne est délicate : tout d'abord, ce terrain, qui n'est pas le nôtre, est mouvant et de consistance inégale; ensuite, les opinions ne sont pas encore nettement établies à l'heure qu'il est. On commence à pressentir les formules définitives, mais toutes les résistances n'ont pas cédé devant la conception des dégénérescences selon Hagnan et son école. Il est cependant nécessaire que certaines considérations vous soient indiquées. Leur ignorance aurait pour la suite de ces conférences les plus grands inconvénients. Et faute d'avoir vu naître et grandir cette notion du dégénéré moderne, il vous resterait des incertitudes et des obscurités quant à son étendue et à sa complexité.

En psychiatrie, il y a toujours à compter avec deux éléments essentiels : la description et la classification. Les descriptions minutieuses, délicates conduisent à multiplier les formes; la classification cherche, au contraire, à les ramener vers cette unité indispensable à Tintelligence supérieure des choses. Ce double travail synthétise et résume toute l'évolution de la psychiatrie depuis Esquirol. L'élève de Pinel avait, ainsi que nous vous le disions à Tintant, consolidé l'œuvre du maître par des descriptions qui resteront comme d'étemels modèles. Mais Esquirol, en créant la monomanie, ouvrit à la science des horizons nouveaux. Pinel n'avait connu que

108 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBBÉS,

les folies généralisées, c'est-à-dire celles qui englobent l'intellect tout entier et retentissent profondément sur toutes les fonctions. Il décrivit la manie, la mélancolie, la démence, l'idiotie. Esquirol fut frappé de certains états dans lesquels l'activité mentale ne parait atteinte que partiellement; il semble exister dans ces cas comme une localisation du trouble intellectuel ; en dehors de sa manie, le maniaque a l'air de vivre de la vie com^ mune ; son délire ne tend pas à se généraliser et ne se révèle que dans des circonstances déterminées. En d'autres termes, Pinel n'avait connu que les fous, Esquirol découvrit l'aliéné. Cette découverte, qui était un progrès dans la description, exerça cependant une espèce d'action dissolvante sur la systématisation psychiatrique. « La théorie des délires partiels, dit Régis, a eu pendant longtemps une influence f&cheuse sur les progrès de la médecine mentale. Partant de ce principe que tous les délires, toutes les aberrations, toutes les tendances anormales, si isolées qu'elles fussent, représentaient des entités distinctes, on avait fini par admettre autant de délires partiels ou monomanies qu'il existe de manifestations morbides dans la sphère des idées, des sentiments et des actes. De là, la division des monomanies en monomanies intellectuelles, monomanies morales ou raisonnantes, monomanies impulsives et instinctives. De là aussi, une véritable invasion de folies, soi-disant spéciales, dans le cadre nosologique. Le délire ambitieux était devenu la mégalomanie; le délire religieux, la théomanie; le délire erotique, l'érotomanie; l'impulsion au vol, la kleptomanie ; l'impulsion à boire, la dipsomanie, etc., etc. Le champ des monomanies n'avait plus de limites... »

Disons cependant en passant. Messieurs, qu'il n'y avait là qu'excès de richesses, et rarement on meurt d'une pléthore réelle. Ajoutons encore que les idées d'Esquirol, en reculant les frontières de l'aliénation jusqu'au point d'enserrer de partout la vie normale, avaient hâté Tintelligence des transitions qui mènent progressivement de l'une à l'autre. Mais en réalité, elles créaient des subdivisions factices; elles contrariaient l'esprit humain dans son besoin instinctif d'unité, et cen était assez pour justifier les résistances. Falret père, le disciple d'Esquirol, le maître et l'ami de Morel, s'était déjà fortement prononcé contre cet émiettement du domaine de l'aliénation et l'invasion des manies de plus en plus spécialisées.

Quant à Morel, il avait pour ainsi dire tourné la difficulté en proposant de substituer à la classification d'Esquirol, classification toute descriptive, une division des maladies mentales basée sur les données étiologiques. 11 rayait la manie et la mélancolie de Pinel et combattait ouvertement les monomanies d'Esquirol. Nous transcrivons du reste ci-dessous la classification de Morel ; elle constitue un document d'une certaine valeur dans l'étude que nous poursuivons; vous aurez parfois à vous en ressouvenir. Elle vous dépeindra l'esprit systématique de Morel et vous fera comprendre une des origines de sa conception des dégénérescences.

La folie présenterait, selon Morel, des caractères distinctifs en relation directe et régulière avec les causes qui lui ont donné naissance. Il divisait sous ce rapport les maladies mentales en six groupes principaux que nous résumons brièvement :

1® Aliénation hérédUaire. — Comprenant : !• la folie qui résulte d'un tempérament nerveux congénital ; 2* la folie morale, celle qui se caractérise par le désordre des actes plutôt que par le trouble de l'intelligence; 3* les faibles d'esprit, sujets à des impulsions morbides et portés à commettre des actes nuisibles.

2* Aliénation toxique. — Comprenant : 1* celle causée par l'ingestion de substances toxiques, l'alcool, l'opium, etc.; 2® celle qui est déterminée par une alimentation insuffisante ou de mauvaise qualité; 3** celle qui provient de miasmes marécageux, de la constitution géologique, etc., telle que le crétinisme.

3* Aliénation par transformation de certaines névroses. — Folie hystérique, épileptique, hypocondriaque.

4"* Aliénation idiopathique. — Affaiblissement progressif des facultés, paralysie générale.

S* Aliénation sympathique.

6* Démence. — Période terminale d'affections diverses.

Il y a dans ces subdivisions comme un reflet facile à percevoir des idées de Morel sur la dégénérescence et c'est du reste le même souci de l'influence spécifique des causes qui avait dicté à Morel l'une et l'autre systématisation. Nous ne pouvons procéder devant vous à une discussion détaillée de cette classification. Il est cependant nécessaire que nous insistions sur quelques-unes de ses particularités. Vous remarquerez tout d'abord le cas que Morel faisait de l'hérédité par l'inscription du groupe des héréditaires en tête même de sa classification. Puis, en jetant les yeux sur les subdivisions des premiers groupes, vous constaterez qu'elles comportent comme un aperçu du cadre même que nous avons assigné à la collectivité des dégénérés et des déséquilibrés. En réalité, il s'agit du cadre, exclusivement, car si Morel avait l'intuition de l'avenir, il était loin de la précision des conceptions contemporaines. Enfin vous retrouverez dans notre groupe des héréditaires une large part des aliénations toxiques et névrosiques de Morel.

Cependant il est impossible de contester l'allure originale et hardie de cette systématisation. Elle était la première tentative ayant pour but d'établir un lien causal entre les maladies mentales et elle se dégageait résolu-

ilO DÉGÉNÉBÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

inent de la doctrine des manies d*EsquiroL Or, tout le progrès moderne consiste dans une libération des entraves créées par Taccumulation des manies qui sévirent dans le domaine de l'aliénation à la suite des ensei* gnements de l'élève de Pinel. Mais, ne vous y trompez pas, le simple progrès de doctrine que représente, à première vue, une classification mieux motivée, vient de loin et résulte d'influences multiples.

Car la notion du type parfait primitif de Morel devait au préalable disparaître, réfutée par toutes les sciences, et elles sont nombreuses, qui contestent son existence. Il était nécessaire que la théorie de la pluralité des espèces cédât le pas aux doctrines de l'évolution et du transformisme. Il fallait enfin qu'une physiologie plus concrète du système nerveux vint synthétiser les vues, donner une base matérielle à la dégénérescence et montrer l'axe cérébro-spinal comme le foyer d'élaboration et de transmission de toutes les régressions.

Ce sont ces vues générales, jointes évidemment à un grand nombre d'autres d'ordre secondaire, qui hâtèrent Téclosion des idées nouvelles. Nous n'entendons ici diminuer le rôle de personne ni marchander la gloire à qui que ce soit. Certes, le mérite de Magnan et des savants firançais et étrangers qui contribuèrent â faire rentrer les manies dans le domaine des dégénérescences ne se trouve en rien amoindri par ces constatations. Mais, comme le dit remarquablement Ferri (1) : a Une nouvelle direction scientifique n'est qu'un phénomène naturel , comme tous les autres, déterminé dans son origine et dans ses progrès par des conditions de temps et de lieux qu'il faut avant tout indiquer. » D'ailleurs, les grands mérites de l'idée de Magnan sont précisément dans cette utilisation des données que nous énumérions tantôt. C'est en écartant Terreur d'un type biblique et d'une tache originelle que la science a pu se soustraire à l'idée de déchéance morale que Morel avait faite pour ainsi dire synonyme de dégénérescence. C'est en considérant l'homme comme un être en évolution ascendante, laissant sur la route les moins adaptés, que l'équilibre apparut, non comme le commencement, mais comme la fin et le but de la vie individuelle. C'est en renversant les barrières élevées entre les types, en vertu de l'involution, qu'on a pu rendre au groupe son unité. Cette unité, Magnan eut le grand mérite de la chercher dans une extension des lois de l'hérédité dont Morel limitait l'action aux groupes isolément. Et le clinicien de Sainte-Anne a rendu sa conception des héréditaires étrangement lucide et attractive par son décalque quasi-schématique des subdivisions typiques de la dégénérescence sur les subdivisions fonctionnelles de l'axe cérébrospinal.

Mais tout cela ne s'est amplifié, coordonné et jmposé que sous la pression des progrès réalisés dans le domaine de la biologie tout entière.

(1) Ferri, La sociologie criminelle. Paris, 1893.

ORIGINES ET LIMITES DU GROUPE. iH

Du reste, il fallut du temps aux idées modernes pour s'implanter définitivement, a Et, dit Saury (1), quoiqu'il soit accepté aujourd'hui qu'une idée prédominante, un acte saillant ne peuvent exister comme phénomènes isolés sans trouble plus étendu de la raison, il reste cependant quelque chose de la vieille doctrine. Les monomanies ont toujours des partisans qui se retrouvent avec leurs contradicteurs pour multiplier à Tenvi les formes artificielles. On n'admet peut-être plus de démonopathes, de lycanthropes, de théomanes ; mais on crée des exhibitionnistes et des claustrophobes. »

A l'heure actuelle, on peut affirmer cependant que les dernières résistances tombent définitivement; le ralliement se sonne un peu partout autour de la théorie de la dégénérescence et du groupement collectif des déséquilibrés.

Nous compléterons tantôt l'exposition et la portée de la méthode et de la conception de Magnan. II est nécessaire, au préalable, d'examiner isolément l'influence d'un facteur auquel Magnan, à la suite de Morel, fait jouer un rôle essentiel dans la production de la dégénérescence : nous entendons parler de l'hérédité.

Nous avons déjà vu de quelle façon Morel en circonscrivait l'influence et la sphère d'action. Elles ne dépassaient pas, selon cet auteur, les limites de chacune des subdivisions héréditaires établies par lui. Si l'hérédité constituait un lien aux difiérents faisceaux de la collectivité, ce lien était en quelque sorte exclusivement théorique. L'hérédité n'avait point pour faculté de semer entre ses subdivisions des attaches et des transitions. Chacune de ces subdivisions se laissait, pour son compte, pénétrer par elle; mais l'hérédité n'apparaissait que comme une qualité commune à chacune de ces catégories. Elle servait à relier les uns aux autres les divers types d'une même subdivision, mais n'intervenait en aucune manière dans la constitution du groupe total des dégénérés.

Or, dès qu'à la suite de Morel l'attention eut été attirée sur l'hérédité, rapidement on l'aperçut pénétrant pour ainsi dire tout le domaine de l'aliénation mentale.

Lucas (2), du reste, venait de préparer les voies en établissant les bases de l'étude de l'hérédité physiologique et pathologique. Moreau de Tours (3) étudia bientôt l'hérédité dans ses applications aux différentes formes de l'aliénation mentale. Et le retentissement des idées de Moreau de Tours fut même plus prolongé que celui qui suivit la doctrine de Morel. Puis Griesinger (4) proclama, à son tour, que a les recherches statis-

(1) Saury, Étude sur la folie héréditaire, Paris, i886.

(2) Lucas, Traité de l'hérédité naturelle. Paris, 1847-18^.

(3) Moreau de Tours, Psycliologie morbide. Paris, 1859.

(4) Griesinger, Traité des maladies mentales^ 2« édit., 1861.

tiques confirment d'une manière très remarquable Tidée généralement admise par les gens du monde et par les médecins, à savoir que, dans un grand nombre de cas de folie, les malades présentaient une disposition congénitale. Pour ma part, je crois pouvoir affirmer, ajoutait-il, qu'il n*y a pas de cause plus puissante de folie que l'hérédité ».

L'année suivante, Marie (1), se basant sur des statistiques, admettait l'hérédité dans les neuf dixièmes des cas. Legrand du Saule (2), tout en constatant des écarts considérables entre les résultats des statistiques, affirmait, de son côté, l'importance de l'hérédité. Et plus près de nous, Luys (3) résumait l'opinion générale en disant que « l'hérédité domine l'ensemble des phénomènes de la pathologie mentale, avec la même suite, la même énergie que, dans une même lignée, on voit dominer les ressemblances physiques et morales ».

Mais rhérédité cessant d'être un caractère exclusif au groupe des dégénérés, l'existence spécifique de ce groupe se trouvait compromise. Et il ne fallait pas songer, pour la raffermir, aux arguments secondaires de l'étiologie, ainsi que l'avait fait Morel. On sentait le côté étroit, artificiel de la notion causale dans une tentative aussi large; quelque chose de supérieur s'imposait. L'hérédité apparaissait bien comme réalisant cette vue synthétique indispensable, mais, nous le répétons, son ingérence dans le domaine entier de la folie la rendait suspecte. Il était nécessaire de l'étudier de plus près et de chercher si les distinctions qu'anéantissait l'étendue de son intervention, n'allaient pas se retrouver dans les caractères mêmes de cette intervention. Les partisans de la spécificité du groupe, les adversaires des monomanies comprirent nettement qu'il y avait là une importante question de doctrine à trancher, et ils la tranchèrent en proclamant et démontrant définitivement que l'action de l'hérédité n'est pas uniforme. Une étude attentive des faits révéla, dans le mode d'intervention de l'hérédité, des distinctions caractéristiques; elle permit d'établir des subdivisions parmi les héréditaires et d'y distinguer l'héréditaire dégénéré de ce qu'on nomma l'héréditaire simple. « La distinction entre l'héréditaire simple et l'héréditaire dégénéré n'est certes pas subtile, dit Saury (4). Si, dans tous les cas, l'organisme est préparé d'avance à contracter la folie, que de différences immédiates ou prochaines! D'un côté, nous trouvons un individu dont la prédisposition ne s'accompagne d'aucun signe pathognomonique. Loin d'être irrémédiablement modifié dès le début au point de vue intellectuel ou physique, il peut rester sain toute sa vie. Il est bien en puissance de la diathèse vésanique, mais d'une

(1) Marie, Traité pratique des maladies mentales. Paris, 1862.

(2) Legrand du Saule, Leçons sur la folie héréditaire, Paris, 1873.

(3) LuYS, Traité clinique et pratique des maladies mentales. Paris, 1881.

(4) Saury, Étude sur la foUe héréditaire. Paris, 1886.

façon latente, et rien ne trahit au dehors le fâcheux héritage. Qu'une occasion surgisse, capable de faire éclater la folie, celle-ci ne portera à son tour aucune empreinte insolite. En somme, et jusqu'au moment où la maladie fait son apparition, le prédisposé ordinaire ne s'est pas, pour ainsi dire, distingué de l'homme normal.

« Chez le dégénéré, au contraire, tout révèle un état organique essentiel, que des stigmates physiques permettent souvent de reconnaître même dès la naissance. Plus tard, les dispositions morales et intellectuelles viennent, elles aussi, et mieux que la conformation extérieure, dévoiler le cachet originel. De son côté, la folie qui n'attend pour éclore que la cause la plus banale, présente des particularités inhérentes à la tare première. »

Cette dernière proposition était la plus grosse de celles qu'il fallait démontrer. Car la distinction fondée sur la présence de caractères congénitaux chez le dégénéré et l'existence d'un équilibre apparent chez l'héréditaire simple, prétait à la discussion. Elle comportait quelque chose de subtil, confinant de près à la dialectique. Elle semblait plus proche de la rhétorique que de la clinique. Disons même que dans les termes rapportés ci -dessus elle n'était généralement pas admise. L'importance des stigmates même n'offrait, aux yeux du plus grand nombre, qu'une base instable et secondaire. Il devenait donc indispensable de montrer que même dans la folie, l'héréditaire dégénéré garde ses attributs spéciaux. Cette question primordiale fut débattue devant la Société médico-psychologique. La discussion fit grand bruit; elle s'éclaira d'une lumière très vive, grâce à la prépondérante intervention de Magnan et son école. Nous croyons, par suite de l'importance qu'elle présente au point de vue de l'exposé général de notre sujet, devoir vous la rapporter avec quelques détails. Seule une démonstration irréfutable des divers modes d'action de l'hérédité motive la conception du groupe des dégénérés, fondée sur Tinvolution héréditaire. Sans elle, en efiet, nos vues ne seraient que de la spéculation, et tout lien manquerait à l'étude que nous allons tenter» L'exposé de cette question vous permettra, en même temps, d'apprécier dans leurs grandes lignes les rapports de la folie et de la dégénérescence.

La discussion à la Société médico-psychologique débuta par une communication de M. Falret (1). Mais, déjà l'année précédente, H. Garnier (2) avait nettement posé la question dans les termes suivants : « Existe-t-il, oui ou non, des individus malades par lésion intellectuelle ou par altération morale, en face desquels un médecin expérimenté ait le droit ou le pouvoir de prononcer ce jugement : Voilà la folie héréditaire? Veut-on dire simplement que cette perturbation mentale prend sa source dans rhérédité? Non, la constatation est autre : elle signifie que le sujet auquel

(i) Falret, Société médico-psychologique, avril 1885. ($) Gariubb, Société médico-psychologique, juillet 1884.

s*applique ce verdict doit oifrir dans la nature la forme et Taspect de ces dispositions maladives, certains signes réalisant une individualité propre dans Tordre des manifestations psychopathiques; étrange type morbide, pour lequel le fait d*étre malade n'est plus une anomalie suffisante, et qui exagère la déviation jusqu'à être anormal dans la maladie même. »

M. Falret reprit la question en la décomposant de la manière suivante : (c Y a-t-il des stigmates physiques intellectuels ou moraux chez les descendants d'aliénés? Les aliénés héréditaires ont-ils un cachet spécial? » C'est la question, dit l'auteur, sur laquelle je veux insister en éclaircissant ces deux points principaux : Quelle est l'empreinte de l'hérédité dans les maladies mentales? Y a-t-il des formes mentales caractéristiques héréditaires? Falret, conformément à ce programme, examine les formes classiques de l'aliénation mentale et cherche ce qu'apporte aux symptômes et à l'évolution de chacune d'elles le caractère de dégénérescence.

Nous résumons rapidement les données essentielles de cet examen.

La paralysie générale du dégénéré se distinguerait par des rémissions fréquentes, la plus longue durée des rémissions et une tendance à revêtir la forme circulaire.

L'alcoolisme serait généralement héréditaire.

L'hérédité se manifesterait de plusieurs façons chez les fils des alcoolisés : les uns sont sensibles à la moindre quantité d'alcool, les autres ne peuvent s'enivrer et résistent aux plus fortes doses. Falret rappelle à ce sujet les faits nombreux, cités par Horel, établissant que les alcooliques aboutissent à la dégénérescence et à la stérilité.

1^ délire des persécutions, malgré son existence considérable en dehors du dégénéré, trouve dans les dégénérescence des caractères particuliers. Ces dégénérés persécutés n'ont jamais d'hallucinations : a Ce ne sont pas les persécutés de nos asiles ; ils font des mémoires, soulignent les mots, ont des formes de langage particulières, s'adressent aux autorités : ce sont des fous raisonnants, ce sont des héréditaires ».

L'épilepsie de l'héréditaire a son empreinte personnelle : l'état convulsif est moins intense, le vertige plus accentué; la forme larvée appartient de préférence à l'épilepsie héréditaire.

Les hystériques, au point de vue de leurs ascendants, rentrent dans la loi de Morel, et présentent aussi la prédominance des formes vertigineuses et frustes sur les phénomènes convulsifs, ainsi que que les caractères isolés de l'hystérie.

Les hypocondriaques eux-mêmes manifestent dans leur inquiétude mentale leur tare héréditaire. Les hypocondriaques par hérédité ont des idées absurdes, étranges, sur la nature et la cause de leur mal ; ils croient, par exemple, que leur sperme circule avec leur sang.

« Toutes les formes d'aliénation mentale, concluait Falret, portent l'empreinte de l'hérédité, et de plus cette hérédité imprime des marques caractéristiques à chaque forme héréditaire.

3» Ainsi à la naissance, dans Teniance, à la puberté, plus tard jusqu'à la mort, ces classes héréditaires se comportent donc autrement que les autres aliénés ».

A la suite de cet exposé très net et très catégorique, Magnan (1) développa magistralement ses vues sur l'influence de l'hérédité. Il limita l'hérédité à la valeur d'une cause prédisposante, résuma la thèse défendue par Falret et termina par la doctrine qui implique une folie héréditaire, indépendante des autres formes mentales. Et au sujet de cette dernière opinion, il ajouta : « Il va sans dire que les malades atteints do folie dite héréditaire, expression assurément impropre, que nous conservons parce qu'elle est déjà adoptée par plusieurs auteurs, il va sans dire que ces sujets n'ont pas Iç monopole des influences héréditaires, le privilège exclusif de devoir aux ascendants les dispositions névro- ou psychopathiques qu'ils présentent ».

a L'hérédité, en effet, continue Magnan, exerce son action, rayonne sur toutes les manifestations de la folie, sur toutes les formes vésaniques; qui dit psychoses dit maladies éminemment héréditaires, mais l'influence de l'hérjédité s'exerce à des degrés différents dans la folie héréditaire, la folie intermittente, le délire chronique. Les héréditaires, dès la naissance, offrent la marque de leur origine. »

Les doctrines de Magnan et Falret furent vivement combattues. Cotard (3) critiqua le nom de folie héréditaire. Il repoussa l'influence exclusive de l'hérédité dans les manifestations de dégénérescence. Rappelant les travaux de Billod et Lareyne, qui semblent établir que la folie dite héréditaire peut se produire en dehors de l'hérédité, il ajouta : « L'importance de l'hérédité doit être réduite ; il faut admettre que d'autres causes peuvent produire la folie héréditaire, et l'on se demande si ces autres causes ne sont pas également actives même dans les cas où l'hérédité existe, et si ce n'est pas à elle plutôt qu'à l'hérédité que l'on doit rapporter les caractères spéciaux de la folie dite héréditaire ».

Et cherchant quelles pouvaient être ces conditions étiologiques, M. Cotard attribua la plus grande importance à la priorité d'apparition des troubles mentaux; les héréditaires sont avant tout des congénitaux, des infantiles et des juvéniles. La cause efficiente importe peu: c'est l'âge où le malade a été atteint qui détermine la forme du mal.

Boucherav(3) réclama une distinction entre la folie des héréditaires et la folie des dégénérés. « Les premiers sont des gens qui, vers trente ou quarante ans, dit l'auteur, ont des accès mélancoliques comme en ont eu leurs parents; les dégénérés, au contraire, se montrent dès les premières années

(1) Magnaii , Société médico-psychologique, juillet 1885. (9 GoTÀRD, Société médico-psycholoffique, janvier 1886. (3; BoccBERAU, Société médico-psychologique^ janvier 1886.

SOUS des aspects qui leur sont spéciaux. » Charpentier (1 ) opposa à son tour aux théories de Falret et de Hagnan une série d'objections diverses. Il examina la question sous des aspects multiples. Et son argumentation tendit à montrer que la dénomination de folie héréditaire était inexacte. Cette folie ne se limite qu'artificiellement, selon l'auteur; ses diverses formes n'ont aucun attribut commun; elles sont fréquemment disparates, ne se soutenant pour ainsi dire que par des caractères négatifs; l'hérédité comme lien doctrinal domine le groupement de toutes les folies transmises par hérédité. Enfin, concluait l'auteur, « le groupe des folies héréditaires n'est utile ni au point de vue scientifique de classification, ni au point de vue médico-légal ».

Christian (2) s'attaqua spécialement à l'influence môme de l'hérédité. Elle ne lui semble pas avoir une étendue aussi générale que celle qu'on est tenté d'admettre. « C'est , selon cet auteur, un facteur étiologique important, mais dont il faudrait circonscrire et surtout préciser la sphère d'action. Si l'on n'y prend garde, ajoute-t-il, l'hérédité deviendra quelque chose de vague, de flottant, d'insaisissable, qu'on invoquera d'autant plus facilement qu'elle échappera à toute délimitation rigoureuse.

» Il faudrait savoir limiter son râle à l'état du père au moment de la conception ou à celui de la mère pendant la grossesse, car c'est là que l'on trouve la cause principale des dégénérescences, du moins de celles qui, en existant au moment de la naissance, peuvent être qualifiées d'héréditaires. »

Magnan (3) répliqua à toutes ces critiques. A Cotard, il répondit que la précocité des accidents n'infirme en rien la théorie. « Et j'espère, dit Hagnan, que M. Cotard admettra avec moi qu'un enfant qui, dès l'âge de cinq ans, a des érections à la vue d'une tête de vieille femme et qui, plus tard, est obligé d'invoquer cette image pour cohabiter avec sa femme, est un être dont l'hérédité seule a pu altérer si tôt la conformation normale. » A M. Charpentier qui lui reproche d'avoir réuni sous la même étiquette des folies disparates, il riposta : « Que M. Charpentier se rassure, nous n'avons jamais eu l'intention de mettre tant de choses dans la folie des héréditaires. N'y entre pas qui veut! »

Enfin, à la critique de Christian, il répondit dans les termes suivants : a H. Christian ne conteste pas l'influence de l'hérédité, mais il voudrait la limiter à l'état intellectuel du procréateur au moment de la conception, car tous les aliénés sont, dit-il, entachés d'hérédité, et pour faire une classe spéciale de quelques-uns, il faudrait leur accorder des caractères spéciaux- Ce n'est là qu'un petit côté de la question ; peu importe pour la doctrine

(1) Chjirpentier, Société médico-psychologique, février 1886.

(2) Christian, Société médico-psychologique, mai 1886.

(3) Magnan, Société médico-psychologiquè, juin 1886.

que l'influence pathologique se fasse sentir dans telle ou telle condition. L'important, c'est qu*elle existe. Pour ce qui est des caractères spéciaux aux héréditaires, ils existent : ce sont ceux accordés par Christian aux dégénérés, et je me suis mis d'accord avec lui en acceptant pour nos héréditaires le qualificatif de dégénérés. »

Nous faisons en ce moment. Messieurs, de l'histoire et non de la critique. Nous aurons l'occasion d'examiner pour notre compte cette grosse question de l'hérédité. Nous procéderons à cet examen par ce qui nous semble être le préliminaire obligé d'une pareille entreprise : l'étude de l'hérédité en général. Dans la discussion à laquelle nous venons d'assister, le vague de la notion à ralenti et obscurci les débats. Cotard, en réclamant une réduction de l'in fluence del'hérédité, combattait l'idée d'une action héréditaire, prédominante et exclusive. Boucherau s'insurgeait plus spécialement contre une hérédité toujours identique à elle-même, invariable dans son intensité. Charpentier s'attaquait à une conception qui faisait de l'hérédité un lien doctrinal impliquant des similitudes symptomatiques, née des similitudes étiologiques. Et Christian, comme Boucherau, luttait contre des tendances supposées et destinées à préciser dans une formule rigoureuse le facteur héréditaire. L'hérédité n'a ni cette rigueur, ni cette homogénéité. Loin d'être une cause toujours égale à elle-même, elle constitue un processus général bien plus qu'un facteur spécifique. C'est une notion variable à la fois dans son intensité, dans son étendue et dans son importance. Cette notion, nous chercherons à la préciser prochainement. En ce moment nous en sommes, vous ne Tavez pas oublié, à déterminer dans quelle mesure l'hérédité contribue à justifier la création du groupe des dégénérés. Sans nous ériger en juge d'une pareille joute scientifique, il est permis de reconnaître que l'opinion de Magnan et Falret réunit les adhérents les plus nombreux et triompha même de résistances autorisées et savamment motivées. Quant à l'accueil fait à l'étranger aux doctrines de l'école française, il fut divers. Ce côté du débat ne touchant que par un point à notre sujet, nous n'en dirons que quelques mots. Déjà en 1884, M. Jastrowitz (1), à la Société de psychiatrie de Berlin, avait abordé la question des dégénérescences héréditaires à propos des cas d'impulsions morbides. Et il avait admis que ces conceptions irrésistibles n'apparaissent jamais sur un terrain indemne d'hérédité psychiquement normal, non surmené, c'est-à-dire en pleine santé mentale. Il avait rappelé toute une série d'observations, et notamment celles de Charcot et Magnan.

Westphall (2) soutint une thèse opposée. Pour l'éminent clinicien, la notion de conception irrésistible est indépendante de tout autre trouble psychique; elle se produit isolément chez un individu autrement bien por-

(1) Jastrowitz, Société de psychologie de Berlin, juin i884. (9) Westphall, Sociélé de psychologie de Berlin, juin 1884.

118 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQCILIBBÉS.

tant. L'impressionnabilité cérébrale constitue un élément vague. Il est certain, d'un autre côté que les conceptions irrésistibles apparaissent sans affaiblissement préalable ; en bien des cas, une émotion de l'âme les a précédées, mais souvent ces états sont consécutifs. Les expressions d'imprégnation, de tare héréditaire sont incertaines, dépourvues de clarté.

Jastrowitz répliqua qu'il y aurait lieu d'établir que chez un homme complètement sain, pur de toute tare héréditaire, de toute prédisposition, les conceptions irrésistibles apparaissent brusquement, comme l'orage au milieu d'un ciel serein. « Il serait h souhaiter, ajoutait le savant berlinois, que des exemples de ce genre fissent l'objet de communications détaillées. Le surmenage psychique et la dégénérescence mentale jouent un rôle, mais il est difficile de tracer les limites de ce que traduit le mot dégénérescence; les psychoses dégénératrices ne peuvent avoir de bornes tracées qu'en des cas concrets, déterminés, et non en général. »

Ainsi que vous le voyez. Messieurs, c'était, à Berlin comme à Paris, les mêmes hésitations motivées à l'aide d'arguments analogues. Mais Berlin ajoutait à la discussion cette particularité du génie allemand qui fuit les synthèses d'allures hâtives quoique brillantes et se confine volontiers dans le détail et l'analyse laborieuse des faits.

Les difficultés inhérentes à la question de l'hérédité morbide se représentèrent encore dans la suite à deux reprises différentes. A la même Société médico-psychologique, elles surgirent à nouveau sous une forme déguisée, lors de la discussion des bases d'une classification des maladies mentales. En vue du congrès qui devait s'ouvrir Tannée suivante, la Société de médecine mentale de Belgique avait sollicité de la Société française un projet de classification. M. Paul Garnie r(i) assuma la lourde tâche de faire rapport sur cette délicate question. Il proposa à l'assemblée la classification de M. Magnan. Cette classification s'inspire d'un quadruple critérium relevant de Tanatomie, de l'étiologie, de la symptomatologie et de l'évolution morbide. Elle établit tout d'abord dans le domaine de la pathologie mentale deux grandes subdivisions.

L'une renferme les états mixtes tenant à la fois de la psychiatrie et de la pathologie; elle contient la paralysie générale, la démence sénile, les lésions cérébrales circonscrites, telles que ramollissements, hémorragies et tumeurs, l'hystérie et l'épilepsie, l'alcoolisme et les diverses intoxications, enfin le crétinisme.

L'autre ne comprend que les folies proprement dites ou psychoses. Et c'était là le nœud du débat. Magnan répartit les psychoses en quatre groupes. Le premier renferme la manie et la mélancolie, qu'il qualifie d'éléments simples; le second, le délire chronique, conception toute personnelle du clinicien de Sainte-Anne; le troisième est constitué par

(1) Garnier, Société médico-psychologique^ octobre 1888.

la folie intermittente, comprenant les folies simple, circulaire à double forme et alterne. Enfin, Magnan réunissait sous l'étiquette de folie des dégénérés, syndromes épisodiques et délires semblables, tout son groupe dégénératif : les idiots, les imbéciles, les débiles et les déséquilibrés.

Malgré tout l'intérêt que comporte la discussion qui suivit le rapport de H. Garnier, force nous est d'abréger cet exposé. M. Marandon de Hontgel proposa de se rallier à la méthode étiologique de Morel. M. Voisin contesta le caractère d'entité morbide de la manie et de la mélancolie. M. Luys exposa sa classification anatomo-pathologique, puis proposa d'en revenir à la classification de Baillarger. H. Garnier défendit avec un très grand talent la doctrine de son mattre. II réclama pour les travaux de Magnan une place d'honneur. Les études concernant l'hérédité morbide et les vues du clinicien de Sainte-Anne sur le délire chronique et la folie intermittente, venaient de créer, disait Garnier, cr un grand courant en dehors duquel il n'était plus permis de se tenir, et dont la classification avait à se préoccuper ». Hais les arguments de M. Garnier ne triomphèrent pas de toutes les résistances. « La folie des dégénérés est mal définie », dit Bail (i), et (c comment espérer, ajoutait-il, si l'on n'est pas d'accord à Paris sur une classification, voir l'accord régner à l'étranger? » La classification de Magnan, soumise au vote, ne fut pas adoptée. M. Garnier, en désespoir de cause, proposa finalement l'ordre du jour suivant : « La Société médico-psychologique, considérant que, dans l'état actuel de la science, toute tentative à l'effet d'établir une classification des maladies mentales ne saurait s'appuyer que sur des données ou trop incomplètes, ou trop contestées encore pour rallier la très grande majorité des suffrages, émet l'avis qu'il y a lieu de clore la discussion engagée à la demande de la Société de médecine mentale de Belgique, et passe à l'ordre du jour. »

Le Congrès international de médecine mentale se réunissait à Paris trois mois après. Après une courte discussion, il adoptait un projet de statistique internationale des maladies mentales, proposé comme terrain neutre et transactionnel par M. Morel, de Gand, au nom de la Société de médecine mentale de Belgique.

Que faut-il penser de cette longue discussion? La réponse est délicate et difficile. Nous n'avons'pour la formuler ni l'autorité, ni la compétence nécessaires. Et nous nous permettons même de croire que toute réponse catégorique serait prématurée. L'important problème posé depuis Morel recevra-t-il quelque jour une solution définitive? Le rôle de l'hérédité sera-t-il suffisamment élucidé pour autoriser des systématisations inattaquables. C'est possible. A l'heure qu'il est, une seule voie reste ouverte cependant: celle des observations minutieuses et détaillées. Quand, selon

(i) Ball, Société médiaypsychologique, mai 1889.

iSO DÊGÊN^.RÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

l'expression allemande, on verra tout à coup Forage éclater sans raison dans un ciel serein, il faudra s'incliner. Jusque-là, il est nécessaire de ne pas perdre de vue les enseignements accumulés depuis Morel. Il faut tenir compte de l'hérédité dans la plus large mesure, la rechercher dans chaque cas et là surtout où elle paraît débuter insidieusement, dans les replis mystérieux de l'intellect, au milieu de ces bizarreries, de ces détraquements précurseurs de la dégénérescence qui veille, indices du déséquilibrement qui évolue. Nous aurons à nous préoccuper de cette tâche, et nous nous efforcerons de ne point la méconnaître. Nous utiliserons pour cela les mécanismes dégénératifs et les éléments dont la science nous autorise à disposer. Les travaux de l'école française nous seront, du reste, dans cette voie d'une haute utilité. Car il nous parait à peine nécessaire de vous rappeler que toute cette longue discussion sur l'importance de l'hérédité dans la constitution du groupe des dégénérés s'est introduite ici dans le seul but de montrer l'éclatant parti tiré par l'école de Sainte-Anne de cette hérédité qui, malgré Horel, avait fini par pénétrer uniformément le domaine de l'aliénation mentale.

Mais, Messieurs, l'involution héréditaire n'est pas le seul des arguments invoqués en faveur de l'existence d'un groupe dégénératif délimité et autonome. D'autres caractères communs aux dégénérés viennent à leur tour renforcer les liaisons héréditaires. Magnan et ses élèves utilisent encore, pour étayer leur conception doctrinale, la notion des stigmates et celle, plus caractéristique et plus générale, de l'impulsivité. Ils ont surtout inauguré une méthode clinique d'une ampleur remarquable, qui leur a permis d'étendre le groupe des dégénérés d'une manière saisissante. Autour de cette doctrine ainsi comprise, les barrières tombent et le ralliement se sonne un peu partout, disions-nous précédemment. Nous la prendrons fréquemment pour guide dans la suite de nos entretiens. Nous aurons, dans les deux conférences qui vont suivre et qui seront comme celle-ci consacrées aux généralités, l'occasion de revenir sur la valeur des stigmates, l'importance de la notion de l'impulsion. Nous ne faisons ici qu'indiquer ces facteurs de la classification de Magnan. Ils nous occupe ront longuement dans la suite.

Mais il est nécessaire, avant de terminer cet entretien, de vous parler de la méthode de Magnan et de l'étendue qu'elle ^octroie au groupe des dégénérés. Cette méthode, Magnan (1) la définissait dans les termes suivants : « Pour réussir à comprendre et à démêler les dégénérescences véritables, il n'y a qu'une méthode qui ne soit pas trompeuse, c'est l'étude progressive des infirmités congénitales du cerveau, en parlant des lésions générales et manifestes de l'idiot profond, pour arriver Successivement aux lésions locales partielles dissimulées des irréguliers. On comprend

(1) Magnan, Impressions de Sainte-Anne, Paris, 1S8S.

alors, par les transitions pour ainsi dire insensibles qui les rattachent Tua à l'autre, que le dégénéré, tout en haut qu'il soit de l'échelle, est de la même famille que Tidiot. »

Cette manière de concevoir la filiation des états de dégénérescence s'inspirait à la vérité des idées de Morel, mais Magnan avait su leur rendre une ampleur et une vigueur inédites. Elle constituait une des hardiesses, une des nouveautés de la doctrine de Sainte-Anne. Elle avait une large portée et ne pouvait passer sans provoquer quelque résistance. Elle en suscita même parmi les partisans, les promoteurs de la théorie des héréditaires. Falret, un des plus autorisés défenseurs de cette théorie, disait, en effet, lors de cette discussion à la Société médico-psychologique dont nous avons déjà parlé : (c M, Magnan a très logiquement agi en commençant à décrire les idiots les plus défectueux pour arriver à ces originaux ne présentant que quelques particularités maladives ; mais je crains qu'il ait trop facilement admis, parmi ses héréditaires, des êtres physiologiques, anormaux, des prédisposés, plutôt que des héréditaires confirmés. » Et cette objection, curieuse à plus d'un titre, n'est, au fond, que la réédition déguisée mais décelable des anciennes critiques. Falret avait dans l'esprit une délimitation du rôle de l'hérédité. 11 la concevait comme un focteur jpour ainsi dire dosable et mesurable. Et l'ayant ainsi individualisée, il ne pouvait admettre une extension qui ruinait ^on critérium en en transformant et remaniant les limites. On lui changeait l'état civil de son hérédité, et il ne la reconnaissait plus comme la fille de ses propres œuvres. Magnan sut trouver, pour défendre l'ampleur de sa théorie, des preuves objectives et des comparaisons ingénieuses. « M. Falret, disait-il, me reproche de trop étendre le cadre des folies héréditaires et d'y faire entrer des êtres anormaux, n'offrant que quelques bizarreries sans conséquences graves. Si cependant nous les examinons de près, nous retrouverons chez eux des caractères atténués, mais analogues à ceux que nous observons communément chez les vrais héréditaires. Quelle sera alors la limite? Prenons pour exemple un déséquilibré qui, à un moment donné, projette impulsivement un mot qu'il ne peut retenir, et comparons-le à celui qui projette un coup et frappe sans raison un passant inconnu. Ne verrons-nous pas là deux phénomènes analogues? Ne sont-ce pas là deux malades analogues, presque identiques? Comparons un onamatomane, qui recherche sans trêve ni merci un mot, à un dipsomane, qui recherche avec la même fureur une boisson. L'un et l'autre sont à la poursuite d'une sensation qui doit mettre momentanément un terme à leur désir. Ils appartiennent donc tous les deux à un même groupe. Si j'ai aussi poursuivi mon enquête sur ces gens classés dans ce qu'on appelle les frontières de la folie, en commençant parles idiots pour continuer parles imbéciles et les faibles d'esprit, c'çst pour faire mieux comprendre par l'étude des derniers l'état mental des autres.

» L'avantage de cette méthode, c'est que Ton a pu réunir dans un même cadre des malades à manifestations différentes, mais reliés entre eux par un caractère commun, qui n'est autre qu'un état héréditaire, et de pouvoir ainsi, par Texamen facile des uns, s'expliquer l'attitude des autres.

» La clinique nous offre du reste plusieurs de ces syndromes réunis chez le même individu. »

Et pour rendre irréfutable son argumentation, Hagnan rappelait une malade présentée par lui à la Société médico-psychologique. Cette malade ne pouvait réprimer certains mouvements ni retenir certains mots grossiers; elle riait ou pleurait, alors que son état normal du moment était en désaccord avec ses rires ou avec ses pleurs. A d'autres moments, c'étaient des discours intarissables, qu'elle prononçait malgré elle, ou bien encore elle avait des impulsions homicides ou des obsessions génésiques. Il ne lui manquait rien.

On reprochait encore à Hagnan de négliger les subdivisions, et, dans son groupe si étendu des dégénérés, de n'avoir pas, comme en sciences naturelles, suffisamment distingué d'espèces et de variétés. Le clinicien de Sainte-Anne répliqua qu'il ne s'opposait pas à l'introduction de subdivisions et s'élevait uniquement contre la tendance de ceux qui veulent faire une entité morbide d'un simple syndrome épisodique.

En réalité, le mérite de Magnan consiste spécialement dans ces points de doctrine dont on semble lui faire un grief. L'impulsion imprimée, dans ces dernières années, par la conception de Hagnan à la science psychiatrique a hâté l'accord sur le terrain de l'anthropologie criminelle entre des doctrines essentiellement divergentes en principe. Hais ce résultat considérable n'est que la conséquence d'efforts persévérants tant de la part du chef d'école que de celle du savant. Les thèses inaugurales récentes de Lanteires, Taty, Sendron s'inspirent, en effet, des opinions du maître français et traduisent son enseignement. Son élève Saury (1) résume ses idées dans un mémoire auquel nous avons déjà fait d'intéressants emprunts. Garnier (2) et Legraud du Saule ont reporté sur le terrain médico-légal les doctrines de l'École de Sainte-Anne. Cest sous les auspices de Hagnan qu'ont été recueillies les curieuses observations des thèses de Legrain (3) et Grenier (4). Enfin, le succès des doctrines de Hagnan dans les deux Congrès d'anthropologie criminelle, le ralliement qui s'effectue autour de l'assimilation du criminel au dégénéré, démontre manifestement la puissante action de l'École de Sainte-Anne. Et c'est pour avoir formé cette vaste synthèse allant de l'idiot profond au déséquilibré, au bizarre, au fantasque même, que la doctrine de Hagnan a conquis de

(1) Saury, Étude sur la folie héréditaire. Paris, iS86.

(2) Garnier, Anomalies du sens génésique chez les dégénérés^ i8S7.

(3) LsGRAUf , Ou délire des dégénérés, Paris, 1886.

(4) Greiœr, Contribution à Vétude de la descendanee des aleooUques, Paris, 1887.

si vives sympathies. C'est pour avoir banni de ce groupe les éléments disparates qui en ruinaient l'unité et la continuité, que sa théorie s'est imposée à l'esprit d'une pièce et d'emblée. Quant au reproche de négliger des variétés et des subdivisions, il nous semble bien peu fondé en présence du tableau ci-dessous, que nous empruntons à l'œuvre de Magnan (1) lui-même.

Tableau synoptique des dégénérescences mentales. Les héréditaires dégénérés.

I. Idiotie, imbécillité, débilité mentale. II. (Déséquilibrés). Anomalies cérébrales. Dé£aut d*équiiibre des facultés morales

et inteUectuelles.

m. Syndromes épisodiques des héréditaires : l» Folie du doute.

9<» Crainte du toucher. Aichmophobie (aiXH^^) pointes).

Page 1