C. Spinaux cérébraux antérieurs (réflexe cordial antérieur
D. Cérébraux antérieurs (érotomanes, extatiques). id/^ Agoraphobie, claustrophobie, topophobie. 14o Aboulie.
IV. A. Manie raisonnante. Folie morale (persécutés, persécuteurs).
B. Délire primaire multiple, polymorphe, ra- / Délire ambitieux, pide ou quelquefois de longue durée, ) — hypocondriaque, mais sans succession évolutive déter- ) — religieux, minée. \ — de la persécution, etc.
C. Délire systématique, unique, fixe, sans tendance évolutive (analogue k ridée obsédante).
D. Excitation maniaque, dépression, mélancolie.
(I) Magnan, Recherches sur les centres nerveiix, Paris, 1893.
Toutefois, si complexe que soit ce tableau, vous constatez qu'il ne comporte que les dégénérescences mentales. Et au sujet de cette signification d'allure restrictive, il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse.
La dégénérescence ne peut, en effet, se limiter aux seules régressions de Tesprit. Elle implique avant tout une notion biologique, et son critérium essentiel est la stérilité individuelle aboutissant à 1 extinction de la souche. Et pendant que cette involution générale s'accomplit pour ainsi dire dans la descendance, des phénomènes particuliers signalent les dégradations individuelles successives. Ces phénomènes particuliers sont d'ordres divers. Ils s*accusent et se généralisent au fur et à mesure que rinvolution s'achemine vers la déchéance finale. Les fonctions rétrocèdent successivement, et nous verrons que Tordre de cette rétrocession est assez régulièrement uniforme et réglé. L'une de ces fonctions, par sa complexité, par l'apparition prématurée de ses déviations, par la sériation qu'on peut y tracer et le parallélisme de son involution avec l'involution générale, a particulièrement sollicité la curiosité et l'étude. La fonction mentale est devenue ainsi comme une pierre de touche de la dégénérescence. Elle a servi à en marquer les étapes, à les sérier, à les systématiser. Mais elle ne doit pas masquer la réelle portée des processus dégénératifs. Sous peine de perdre leur plus solide appui, ces derniers doivent garder leurs significations spécifique et biologique. Il faut que dans le déséquilibré supérieur, aux tares subtiles, rafiinées et parfois brillantes, nous voyions la première des étapes qui mènent vers l'impuissance, la stérilité, l'extinction de la race. Et il est nécessaire que l'idiot profond soit à nos yeux non seulement le dernier terme de l'involution mentale, mais encore l'expression de la déchéance biologique irrémédiable.
Ceci ne constitue nullement une critique. Sous peine d'empiéter sur les terrains de la biologie et de la sociologie, la science psychologique ne pouvait étudier les dégénérés que par leur côté mental. Et la classification de Magnan a le grand mérite d'avoir, avec l'aide d'un seul élément, reproduit la sériation de l'involution dégénérative dans une large mesure.
Cependant les considérations précédentes nous obligent à comprendre un peu différemment la composition du groupe des dégénérés. Tout en conservant la filière dégénérative, esquissée par Horel, bien délimitée par Magnan, nous croyons à la nécessité d'intercaler entre les formes mentales des types intermédiaires. Il nous paraît difficile d'éviter la nécessité de transitions progressives entre l'idiot et l'imbécile, d'une part, et les déséquilibrés supérieurs, d'autre part. Ces transitions, nous les avons cherchées dans les névropathies que Morel, du reste, faisait déjà figurer dans son tableau dégénératif. Nous examinerons plus tard les raisons qui rapprochent les épileptiques, les hystériques, les neurasthéniques du dégénéré. Nous aurons à rechercher dans la suite si la névropathie implique par elle-même la dégénérescence ou si cette dernière ne constitue
pas une tare aggravant et compliquant raffection nerveuse. £n ce moment, ces questions ne doivent point nous préoccuper. Nous vous les signalons pour fixer vos idées et préciser nos intentions.
Notre cadre des dégénérés s'éloigne encore des régressions mentales de M. Magnan par une autre particularité essentielle. Le clinicien de Sainte-Anne termine sa classification par un exposé de quelques formes d'affection mentale particulières aux dégénérés : ces formes psychiatriques tranchent sur le restant des folies par des caractères qui, selon l'heureuse expression de M. Gamier, exagèrent la déviation jusqu'à les rendre anormales dans la maladie môme. Cette délimitation est fondée cliniquement lorsqu'il s'agit de différencier les diverses manières dont l'hérédité intervient dans la genèse de la folie. Il est clair que l'accumulation des tares héréditaires explique seule l'effondrement psychique rapide et précoce de certaines formes de régressions mentales dégénératives. £t seul, un terrain prédisposé peut rendre compte des perturbations des types nosologiques qui particularisent la folie des.héréditaires. Du reste, en pathologie générale, le fait des tares antérieures compliquant et modifiant l'évolution d'une maladie déterminée, est d'une constatation quotidienne. Il résulte nettement des discussions de la Société médico-psychologique que la distinction des folies spéciales aux héréditaires relève particulièrement d'une conception déterminée de l'hérédité.
C'est en se représentant cette dernière intense, capita Usée chez le dégénéré, atténuée et latente chez l'héréditaire simple qu'une telle délimitation se justifie. On suppose dans le dégénéré une préparation profonde et prolongée du terrain par une hérédité accumulée. Dans la formule générale de toute perturbation fonctionnelle, la prédisposition, l'organisme l'emporte ici sur la nature et l'intensité de la cause. Le dégénéré devient fou à propos de tout et à propos de rien. Et son organisme détraqué, loin de résister, &it une folie désordonnée et atypique. L'héréditaire simple semble ne céder qu'en face de l'intensité et de la persistance des influences perturbatrices. Et quand sa résistance diminue, elle cède nohmalement dans une forme qui montre une intégrité relative des appareils et des fonctions. II fait une folie normale comme d'autres font une fièvre typhoïde ou une pneumonie classiques. Cependant ces nuances ne conservent leur indépendance que par leur rapport aux diverses valeurs du critérium héréditaire. Or, dans notre esprit, la dégénérescence ne peut ainsi se localiser dans une partie du circuit héréditaire. Loin d'être une notion restrictive, elle embrasse l'ensemble des processus qui mènent progressivement de la tare initiale à la déchéance finale. L'hérédité, depuis ses formes les plus atténuées jusqu'à ses manifestations les plus graves, intervient, dans ce cas, d'une manière aussi intégrale que continue. Elle implique la dégénérescence, la régression, dès qu'elle entre en scène. Cette dégénérescence n'est pas toujours identique à elle-même : elle com-
IS0 DÉGtRÉRÉS ET DÉSÉQUIUBRÉS.
porte des degrés et retrace bien plus particulièrement une succession de courbes qu'une courbe unique. Hais ses formes les plus marquées ne doivent pas nous marquer ses degrés intermédiaires. On aboutit à la dégénérescence rapidement ou lentement et par des voies diverses. Et, à ce titre, les folies, dans leur plus large acception, mènent à la dégénérescence. Nous les écarterons cependant de notre groupe des d^nérés. Elles se trouvent même en y englobant les folies héréditaires sur une autre des grandes routes qui mènent à la déchéance radicale. Leur reconnaissance plus commode aurait, du reste, pour vous, un intérêt professionnel moins évident. Quant aux rapports de nos dégénérés avec les diverses formes de la folie, nous aurons l'occasion de vous les signaler à diverses reprises.
Hais avant d*en finir avec le tableau des régressions mentales dcMagnan, il nous paraît utile d'attirer votre attention sur une des vues personnelles du clinicien de Sainte-Anne. Vous pouvez voir dans le tableau ci-dessus, à Tarticle des anomalies sexuelles, une subdivision en spinaux, spinaux cérébraux postérieurs, spinaux cérébraux antérieurs, cérébraux antérieurs. Cette subdivision semble à la vérité n'intéresser que les perversions du sens génital ; en réalité, cette conception a dans l'esprit du clinicien de Sainte-Anne une portée plus générale : elle synthétise le mécanisme physiologique du groupe tout entier. Et pour Magnan, il y a dans les dégénérés des spinaux purs et simples, des spinaux cérébraux postérieurs, etc. Il s'en explique du reste à diverses reprises d'une manière assez nette et notamment dans le passage suivant. Magnan (ij vient de parler des stigmates physiques des héréditaires dégénérés. Il ne leur attribue qu'une importance secondaire. <c Une étude plus utile, écrit-il, est celle des anomalies du développement cérébral. Suivant le siège et la généralisation des lésions, suivant la localisation des troubles fonctionnels, les types cliniques observés sont très variables. Car, malgré leur diversité, des transitions insensibles nous conduisent d'une extrémité de l'échelle à l'autre, de l'idiot complètement dégradé au dégénéré supérieur, intelligent, mais déséquilibré. Nous n'avons ici que peu de chose à dire de l'idiot qui, relégué dans la moelle, dans le mésocéphale ou dans le cerveau postérieur, vit d'une façon tantôt purement végétative, tantôt uniquement instinctive; les excitations périphériques provoquent des réflexes médullaires et cérébraux ; mais ce ne sont que des réflexes simples, et les centres modérateurs n'interviennent jamais. Dès que la région frontale devient libre, le sujet commence à pénétrer dans le domaine de l'idéation, du contrôle; il cesse alors d'être idiot et s'élève à la dignité d'imbécile.
» La localisation des lésions de tel ou tel centre perceptif à une étendue plus ou moins grande de la région antérieure, nous explique que telle ou telle &culté ait survécu au naufrage et qu'il existe des génies partiels, des
(1) Hàgitan, Congrès ^anthropologie criminelle. Paris, 1889.
ORIGINES ET LIMITES DU GROUPE. iS7
idiots savants. Chez les débiles, les déséquilibrés, ce ne sont plus des lésions anatomiques grossières, mais bien des troubles fonctionnels qui tiennent sous leur dépendance les modifications de l'axe cérébro-spinal. Ce qui prédomine chez eux, c'est la désharmonie et le défeut d'équilibre non seulement entre les facultés mentales, les opérations intellectuelles proprement dites, d'une part, les sentiments et les penchants, d'autre part, mais encore la désharmonie des facultés intellectuelles entre elles, le défaut d'équilibre du moral et du caractère. »
A la Société médico-psychologique, Magnan avait exposé une conception fonctionnelle du système nerveux plus schématique encore en instituant la zone cérébrale postérieure, siège des appétits et des instincts. Falret avait trouvé que son collègue était allé un peu loin, « car, disait-il, l'histoire des localisations est trop peu avancée pour qu'on soit très affirmatif sur toutes les questions qui en découlent ».
Quant à nous. Messieurs, nous n'insisterons pas sur le désaccord qui existe entre cette psycho-physiologie générale et celle que nous avons cru devoir vous exposer précédemment. Ni nos localisations ni nos vues plus intimes sur le mécanisme cérébral ne concordent avec les doctrines du maître français. Nous aurons l'occasion de nous expliquer au sujet des défectuosités du schéma de Hagnan lors de l'étude des psychopathies sexuelles. Cependant nous ne vous demandons pas d'oublier ce schéma sur rheure. Conservez-le, au contraire, comme moyen mnémonique. En y songeant, vous verrez comme une progression fonctionnelle dans les différents groupes, et cette notion, ainsi circonscrite et limitée, n'est pas dénuée de vérité. Toutefois, n'en faites pas abus. Elle nuirait à certaine psychopbysiologie générale que nous voudrions vous voir se préciser progressivement dans la suite de nos entretiens. Nous en avons fini avec ce qu'il y avait d'essentiel à vous dire concernant le rôle de la psychiatrie dans la genèse de ridée de la dégénérescence. Cependant, nous sommes loin d'avoir résumé les diverses origines des conceptions contemporaines. La psychiatrie réussit à donner une allure systématique aux régressions mentales, mais ses efforts furent puissamment secondés par des influences variées et multiples. Nous verrons, lors de l'étude des causes, de quelle façon s'afSrma avec Dailly l'importance des facteurs biologiques de la dégénérescence. La psychologie, en nous faisant entrevoir les lois de la régression de certains faits psychiques, donna de son côté la clef d'un nombre considérable de mécanismes dégénératifs. La sociologie relia l'involution individuelle à i'involution sociale. L'économie politique montra les troubles de l'alimentation reflétant les variations de la vitalité des classes et des individus. Et, à l'heure actuelle, c'est dans une poussée, dans une communion de toutes ces sciences que s'élaborent les conceptions définitives. Nous reviendrons tantôt, avec plus d*à-propos, sur ces multiples influences. Nous avons volontairement limité cette conférence à l'étude des conceptions de
iS6 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
porte des degrés et retrace bien plus particulièrement une succession de courbes qu'une courbe unique. Mais ses formes les plus marquées ne doivent pas nous marquer ses degrés intermédiaires. On aboutit à la dégénérescence rapidement ou lentement et par des voies diverses. Et, à ce titre, les folies, dans leur plus large acception, mènent à la dégénérescence. Nous les écarterons cependant de notre groupe des dégénérés. Elles se trouvent même en y englobant les folies héréditaires sur une autre des grandes routes qui mènent à la déchéance radicale. Leur reconnaissance plus commode aurait, du reste, pour vous, un intérêt professionnel moins évident. Quant aux rapports de nos dégénérés avec les diverses formes de la folie, nous aurons l'occasion devons les signaler à diverses reprises.
Mais avant d'en finir avec le tableau des régressions mentales de Magnan, il nous parait utile d'attirer votre attention sur une des vues personnelles du clinicien de Sainte-Anne. Vous pouvez voir dans le tableau ci-dessus, à l'article des anomalies sexuelles, une subdivision en spinaux, spinaux cérébraux postérieurs, spinaux cérébraux antérieurs, cérébraux antérieurs. Cette subdivision semble à la vérité n'intéresser que les perversions du sens génital ; en réalité, cette conception a dans l'esprit du clinicien de Sainte-Anne une portée plus générale : elle synthétise le mécanisme physiologique du groupe tout entier. Et pour Magnan, il y a dans les dégénères des spinaux purs et simples, des spinaux cérébraux postérieurs, etc. II s'en explique du reste à diverses reprises d'une manière assez nette et notamment dans le passage suivant. Magnan (1) vient de parler des stigmates physiques des héréditaires dégénérés. Il ne leur attribue qu'une importance secondaire, a Une étude plus utile, écrit-il, est celle des anomalies du développement cérébral. Suivant le siège et la généralisation des lésions, suivant la localisation des troubles fonctionnels, les types cliniques observés sont très variables. Car, malgré leur diversité, des transitions insensibles nous conduisent d'une extrémité de l'échelle à l'autre, de l'idiot complètement dégradé au dégénéré supérieur, intelligent, mais déséquilibré. Nous n'avons ici que peu de chose à dire de l'idiot qui, relégué dans la moelle, dans le mésocéphale ou dans le cerveau postérieur, vit d'une façon tantôt purement végétative, tantôt uniquement instinctive ; les excitations périphériques provoquent des réflexes médullaires et cérébraux ; mais ce ne sont que des réflexes simples, et les centres modérateurs n'interviennent jamais. Dès que la région frontale devient libre, le sujet commence à pénétrer dans le domaine de l'idéation, du contrôle; il cesse alors d'être idiot et s'élève à la dignité d'imbécile.
» La localisation des lésions de tel ou tel centre perceptif à une étendue plus ou moins grande de la région antérieure, nous explique que telle ou telle faculté ait survécu au naufrage et qu'il existe des génies partiels, des
(1) Magnan, Congrès ^anthropologie criminelU, Paris, 1889.
ORIGINES ET LIMITES DU GROUPE. iS7
idiots savants. Chez les débiles, les déséquilibrés, ce ne sont plus des lésions anatomiques grossières, mais bien des troubles fonctionnels qui tiennent sous leur dépendance les modifications de l'axe cérébro-spinal. Ce qui prédomine chez eux, c'est la désharmonie et le défaut d'équilibre non seulement entre les facultés mentales, les opérations intellectuelles proprement dites, d'une part, les sentiments et les penchants, d'autre part, mais encore la désharmonie des facultés intellectuelles entre elles, le défaut d'équilibre du moral et du caractère. »
A la Société médico-psychologique, Magnan avait exposé une conception fonctionnelle du système nerveux plus schématique encore en instituant la zone cérébrale postérieure, siège des appétits et des instincts. Falret avait trouvé que son collègue était allé un peu loin, « car, disait-il, l'histoire des localisations est trop peu avancée pour qu'on soit très affirmatif sur toutes les questions qui en découlent ».
Quant à nous. Messieurs, nous n'insisterons pas sur le désaccord qui existe entre cette psycho-physiologie générale et celle que nous avons cru devoir vous exposer précédemment. Ni nos localisations ni nos vues plus intimes sur le mécanisme cérébral ne concordent avec les doctrines du maître français. Nous aurons l'occasion de nous expliquer au sujet des défectuosités du schéma de Magnan lors de l'étude des psychopathies sexuelles. Cependant nous ne vous demandons pas d'oublier ce schéma sur l'heure. Conservez-le, au contraire, comme moyen mnémonique. En y songeant, vous verrez comme une progression fonctionnelle dans les différents groupes, et cette notion, ainsi circonscrite et limitée, n'est pas dénuée de vérité. Toutefois, n'en faites pas abus. Elle nuirait à certaine psychophysiologie générale que nous voudrions vous voir se préciser progressivement dans la suite de nos entretiens. Nous en avons fini avec ce qu'il y avait d'essentiel à vous dire concernant le rôle de la psychiatrie dans la genèse de l'idée de la dégénérescence. Cependant, nous sommes loin d'avoir résumé les diverses origines des conceptions contemporaines. La psychiatrie réussit à donner une allure systématique aux régressions mentales, mais ses efforts furent puissamment secondés par des influences variées et multiples.Nous verrons, lors de l'étude des causes, de quelle façon s'afSrma avec Dailly l'importance des facteurs biologiques de la dégénérescence. La psychologie, en nous faisant entrevoir les lois de la régression de certains faits psychiques, donna de son côti^ la clef d'un nombre considérable de mécanismes dégénératifs. La sociologie relia l'involution individuelle à l'involution sociale. L'économie politique montra les troubles de l'alimentation reflétant les variations de la vitalité des classes et des individus. Et, à l'heure actuelle, c'est dans une poussée, dans une communion de toutes ces sciences que s'élaborent les conceptions définitives. Nous reviendrons tantôt, avec plus d*à-propos, sur ces multiples influences. Nous avons volontairement limité cette conférence à l'étude des conceptions de
Horel et de Magnan. Cependant nous ne voulons point quitter le domaine neurologique où nous sommes confiné sans vous signaler le rôle non moins actif de la neuro-pathologie, et principalement de TÉcole de la Salpétrière. Charcot, en effet, a largement contribué à étendre et à fortifier la notion de la dégénérescence. Par ses belles recherches sur Thystérie, il a fini par mettre en relief les caractères de celle qu'il nomme avec raison la grande simulatrice. En montrant l'hérédité nerveuse s'aflSrmer dans les névroses avec une intensité croissante, il a fortifié de sa grande autorité les principales tares dégénératives héréditaires. Enfin, il a groupé autour de lui des élèves, maîtres à leur tour, comme Richet, Féré (1), Déjérine (2i, Ballet (3), sur les travaux desquels nous aurons à revenir à plusieurs reprises. Lui-même a rattaché aux syndromes de dégénérescence sa maladie des tics convulsifs. Ses leçons du mardi à la Salpétrière nous fourniront plus d'une considération générale. Et parmi les travaux de ses élèves de la dernière heure, nous aurons à rappeler fréquemment ceux de Pau) Blocq (4) et de Pierre Janet (5).
C'est grâce à cette marche parallèle de la psychiatrie et de la pathologie nerveuse proprement dite que l'idée du dégénéré selon Magnan et Charcot a progressivement conquis les esprits. Du reste, l'étroite communion des deux écoles s'est affirmée par la publication de travaux du plus haut intérêt. Charcot et Magnan (6) ont écrit en collaboration deux mémoires d'une grande portée doctrinale et scientifique. 11 s'agit de stigmates curieux qui se manifestent parfois chez les dégénérés supérieurs, les simples déséquilibrés, comme les appellent les (Jeux maîtres français. Nous aurons à revenir sur ces syndromes de certains héréditaires. Nous ne les citons maintenant que pour marquer à quelle concordance de point d'arrivée sont parvenues, par des voies distinctes, les deux grandes écoles de Paris.
11 nous resterait. Messieurs, pour terminer notre conférence d'aujourd'hui, à vous dire ce que, de notre côté, nous comptons mettre dans notre groupe des dégénérés. Hais cette vue d'ensemble sera mieux en place à cdté de l'étude générale des causes et des stigmates de la dégénérescence.
Nous ajournerons donc cet exposé. Il se déduira naturellement de notre manière de concevoir dans leurs caractéristiques essentielles les dégénérés et les déséquilibrés.
(1) Féré, LafamiUenéitrojpathxque, Paris, 1884.
(S) Déjérine, L'hérédité dans Us maladies nerveuses. Paris, 1886.
(3) Ballet, Le langage intérieur, Paris, 1887.
(4) Blocq, Les stigmates de V hystérie, Paris, 1891.
(5) Janet, État mental des hystériques. Paris, 1892.
(6) Charcot & Magnan, De Conomatomanie (Arch. de neurol., 1885). — inversion du sens génital (Arch. de neurol., 1882).
CINQUIÈME CONFÉRENCE
USS CAUSES DX LA DÉOANÉRBSGENGB BT DU DÉSÉQUILIBRB21ENT.
Parallélisme des causes et des limites de la dég^néresc4>iice ~ Les diverses formes du deséquilibre. — La loi de régression. — Sa défiDition dans l'oidre des faits psychiques. — La régression dans révolution biologique. - La régression des besoins. — La régression individuelle et la régression spécifique — Les étapes de la régression dans la dégénérescence. — Les causes de la dégénérescence selon Morel. — Sa classification purement étiolngique. — Examen des facteurs. — Influence des idées de MoreL — La classification de Dailly. — Les diathèses en dégénérescence. — Examen des causes selon Dailly. — Appréciation de celte classification. — L'extension de la notion causale.— Dégénérescence individuelle et dégénérescence collective. — Leurs points de contact et lenrs différences — Les principes de classification. — Notre tableau des causes de dégénérescence. — Eiposé des données de cette classification. — Rôle exclusif du milieu. — Rôle exclusif de rindividu. — Influences combinées du milieu et de l'individu. — Intensité et point d'application de tout facteur de dégénérescence. La maladie, l'alcoolisme sous ce double aspect. — Civilisation et dégénérescence.
Messieurs,
Nous abordons aujourd'hui l'étude des causes qui engendrent les états de dégénérescence et de déséquilibrement. Cette étude nécessite une délimitation plus ou moins nette de ces principaux états. Car le cadre des causes doit évidemment varier avec les faits dont il comporte l'explication. En assistant dernièrement à l'évolution de l'idée de dégénérescence, vous avez pu concevoir de quelle façon le mot et la chose avaient, depuis Horel, subi une large et progressive extension. I^a collectivité des dégénérés a fini par dépasser en importance et en étendue la portée primitive de la notion de dégénérescence. Tel qu'il commence à s'imposer, le groupe dégénératif renferme des espèces dont les caractères s'éloignent considérablement les uns des autres. Et certaines d'entre elles n'ont plus finalement que des attaches lointaines avec la dégénérescence proprement dite.
Si nous bornions donc notre étude étiologique à l'examen des causes de la dégénérescence dans son acception biologique, nous risquerions de n'envisager qu'une partie de notre sujet. C'est pour cette raison que nous avons ajouté aux causes dégénératives celles du déséquilibrement. Hais avec ces correctifs, le programme s'accroît démesurément, et il devient nécessaire d'y introduire quelques points de repère. Sans cette introduction préalable, les causes dont vous verrez tantôt le long défilé s'allonger devant vos yeux risqueraient de vous paraître comme une succession de focteurs variés, que rien ne coordonne. Il nous paraît indispensable de
délimiter le sujet en vous traçant dans ses grandes lignes le programme môme que nous comptons suivre.
Ce programme comporte l'histoire des états de déséquilibrement ou des états pathologiques de l'équilibre dans ses diverses modalités. Reportez-vous donc, Messieurs, à ces notions de Téquilibre par lesquelles nous terminions l'un de nos entretiens précédents. Nous vous disions à ce moment que l'équilibre, résultat de l'adaptation, pouvait s'envisager dans les différents territoires de l'activité organique. Nous concevions de cette manière l'existence d'un équilibre végétatif, destiné à assurer la nutritioo tout au moins dans ses caractères essentiels. Nous comprenions ensuite un équilibre présidant au fonctionnement régulier de la vie affective. Et nous terminions par l'indication d'un équilibre psychique, réglant les manifestations intellectuelles. Nous ajoutions en outre que la notion de l'équilibre ainsi compris pouvait se subdiviser quasi anatomiquement, tout en se sériant pour ainsi dire fonctionnel lement. L'équilibre végétatif se cantonnerait alors dans la moelle et le bulbe, l'équilibre affectif incomberait aux ganglions de la base, l'équilibre psychique se centraliserait dans l'écorce. Nous terminions par une répartition' de ces divers équilibres par ordre d'importance et de conscience. L'équilibre végétatif bulbo-médullaire, indispensable à la vie, s'effectuerait sans intervention de la conscience et d'une manière automatique. L'équilibre affectif, apanage des centres sous-corticaux, ne posséderait qu'une sensibilité générale et une conscience atténuée. Son importance, quoique considérable — car il est la base du caractère et la raison de notre individualité, — resterait inférieure à celle de l'équilibre végétatif. Enfin l'équilibre psychique, le dernier venu, le plus instable, n'aurait pour ainsi dire qu'une valeur complémentaire et coordinatrice.
Les équilibres végétatif et affectif intéressent au plus haut point l'existence individuelle et la persistance de l'espèce. L'équilibre psychique se traduit surtout dans l'évolution sociologique. Sans les deux premiers, toute vie personnelle ou spécifique est impossible. Le troisième préside à révolution sociologique; il mène à l'adaptation de plus en plus parfaite de l'intellect avec les choses de la nature; il est l'artisan par excellence de tous les progrès dans tous les domaines de la pensée.
L'importance de ces notions d'allure spéculative est considérable. Elles dominent toute notre classification des dégénérés. Elles motivent les subdivisions que nous allons tracer dans la collectivité des déséquilibrés. Elles nous serviront à mettre l'ordre et la progression parmi ces anormaux dont nous avons vu la masse croître avec l'extension des notions de dégénérescence. Chacun des états d'équilibre que nous venons d'envisager est en effet susceptible de troubles d'importance diverse. Le déséquilibrement peut atteindre successivement nos individualités végétatives, affectives ou psychiques en perturbant les fonctions qu'elles synthétisent.
Cette subdivision autorise une répartition de nos dégénérés eii classes plus ou moins distinctes selon la nature même des troubles dont ils sont affectés. Mais cette répartition ne s'opère pas d'une manière indifférente. Elle s'effectue généralement dans un ordre déterminé. Et pour la comprendre, il nous est nécessaire de faire intervenir cette loi de régression que déjà, sans insister, nous avons signalée à votre attention.
Rîbot (1), l'un des premiers, a mis en relief les caractères de la loi de régression à propos des phénomènes de mémoire. L'éminent philosophe s'était posé la question suivante : « Dans cette dissolution psychique qui caractérise la démence et qui s'opère progressivement, la perte de la mémoire suit-elle un ordre déterminé?» Il découvrit que dans cette maladie mentale l'amnésie, après s'être d'abord limitée aux faits récents, s'étend aux idées, puis aux sentiments et aux affections, et finalement aux actes.
ce La destruction progressive de la mémoire, 4lit-il, suit donc une marche logique, une loi. Elle descend progressivement de l'instable au stable. Elle commence par les souvenirs récents qui, mal fixés dans les éléments nerveux, rarement répétés et par conséquent faiblement associés avec les autres, représentent Forganisation à son degré le plus faible. Elle finit par cette mémoire sensorielle instinctive qui, fixée dans l'organisme, devenue une partie de lui-même ou .plutôt lui-même, représente l'organisation à son degré le plus fort. Du terme initial au terme final, la marche de l'amnésie, réglée par la nature des choses, suit la ligne de la moindre résistance, c'est-à-dire de la moindre organisation. »
Il nous est facile de transformer en notions physiologiques concrètes ces considérations générales. Rappelons-nous cette double propriété statique et dynamique attribuée au résidu de l'excitation et base de toutes les mémoires. Le résidu, avons-nous vu, ne consiste pas seulement dans une disposition moléculaire nouvelle et définitive qui lui crée son individualité qualitative, mais encore dans un mode vibratoire spécial de ses particules intégrantes. Ce mode vibratoire est variable et ses oscillations ont des longueurs diverses qui confèrent au résidu ses propriétés quantitatives. Selon l'amplitude de l'onde oscillatrice, selon l'énergie vibratoire, le souvenir conscient augmente ou diminue. Et rappelez-vous en passant que ces qualités, nous les avons fait également intervenir dans les systématisations mnémoniques et dans les synthèses de la perception. Elles y formaient comme une association dynamique superposée aux associations statiques que crée la loi de contiguïté dans l'espace et dans le temps.
Enfin, souvenez-vous qu'au fur et à mesure qu'une organisation plus stable préside à la consolidation du résidu, les vibrations s'éteignent
(1) RiBOT, Les maladies de la mémoire. Paris, ISSl.
progressivement. Et avec les oscillations disparaît, en même temps, le caractère instable et fragile du résidu. Sa stabilité est donc en raison inverse de ses vibrations. Par la répétition, cette stabilité s'augmente de tout ce qu'abandonne l'instabilité. Le résidu s'organise par le rappel. Au début, l'ébranlement est employé presque complètement à déterminer les oscillations. Ce qui est définitivement organisé ne représente qu'une portion restreinte du résidu. Et pour cette raison nous ne gardons jamais le souvenir intégral de nos sensations, car avec l'oscillation s'évanouit graduellement la mémoire consciente. Elle fait place à la mémoire organique, tenace et définitive, qui a sa plus haute expression dans l'automatisme absolu, dans le réflexe pur et simple.
La loi de régression des faits de mémoire s'explique donc facilement dans son processus physiologique à l'aide des données qui précèdent. Dans le résidu mnémonique, les propriétés dynamiques disparaissent en premier lieu. Ces propriétés dynamiques sont l'apanage des acquisitions récentes. Cette disparition plus prompte résulte de leur instabilité. Cette instabilité les met, en efiet, à la merci des chocs et des réactions de tous genres. C'est une espèce d'impressionnabilité qui, exagérée, peut devenir morbide.
Quant aux propriétés statiques du résidu, à ce qu'on pourrait appeler son architecture intime, leur plus grande résistance explique leur tardive désagrégation. Vous savez que ces propriétés constituent les qualités des acquis les plus anciens, de ceux que le rappel a pu faire passer progressivement de l'instabilité du début à la stabilité finale. Il n'est donc pas extraordinaire de constater dans la régression des faits de mémoire la disparition prématurée des acquisitions récentes, fragiles, et la résistance des acquisitions anciennes.
Nous avons vu précédemment que les considérations nées de l'examen d'un seul résidu étaient applicables à l'ensemble du système nerveux. Nous ne reviendrons pas sur ce point. Il suffit du reste de vous le rappeler pour qu'immédiatement vous conceviez toute la portée de la loi de régression. La généralisation des mêmes processus physiologiques autorise la généralisation des mêmes processus pathologiques. Et nous arrivons ainsi à étendre aux fonctions du système nerveux tout entier la loi de régression trouvée h propos des faits de mémoire. <c Cette loi, si générale qu'elle soit par rapport à la mémoire, dit Ribot (1), n'est qu'un cas particulier d'une loi encore plus générale, d'une loi biologique. C'est un fait bien connu dans le domaine de la vie, que les structures formées les dernières sont les premières à dégénérer. C'est, dit un physiologiste, l'ana* logue de ce qui se passe dans les grandes crises commerciales. Les vieilles maisons résistent à l'orage; les nouvelles maisons, moins solides, crou-
(1) Ribot, Les maladies de la mémoire. Paris, 4881.
CAUSES DE DÊGÊMÊKESGENCE ET DE DÊSÉQUILIRREMENT. 133
lent de tous côtés. Enfin, dans Tordre biologique, la dissolution se fait dans l'ordre inverse de l'évolution : elle va du complexe au simple. Huylings Jackson, le premier, a montré en détail que les fonctions supérieures, complexes, spéciales, volontaires du système nerveux disparaissent les premières; que les fonctions inférieures, simples, générales, automatiques, disparaissent les dernières. » Cette loi de régression est d'une application générale. Après l'avoir utilisée au sujet des troubles de la mémoire, Ribot (1) la fait intervenir dans l'intelligence des maladies de la volonté. Un éminent économiste de notre pays, M. Guillaume De Greef (2), l'a introduite récemment en sociologie.
De notre côté, nous aurons fréquemment occasion de vous la montrer, pénétrant la vie individuelle tout entière. Nous vous en reparlerons à maintes reprises. La régression de nos instincts, de nos appétits, de nos tendances la reflète régulièrement. Dans la satisfaction d'un besoin, par exemple, ce qui disparait tout d'abord, c'est le superflu, le côté personnel et comme surajouté. Lorsque la maladie jette la perturbation dans le caractère, ce sont les acquis récents, les goûts les plus instables qui tout d'abord s'efiacent. Il s'établit ainsi comme un enlèvement, couche par couche, de ces différentes stratiflcations qui forment notre personnalité.
Hais la loi de régression. Messieurs, ne se borne pas à synthétiser les états de désorganisation individuelle : elle porte plus haut et plus loin. Elle s'étend à la pathologie de l'espèce tout entière.
Il sufiit, pour en saisir immédiatement l'application, de considérer non plus les fonctions nutritives, végétatives, affectives et psychiques dans l'individu, mais de les envisager dans la série tout entière. Et déjà cette manière de concevoir les choses vous a été indiquée à propos de l'hérédité. Car l'étude des régressions n'est, en somme, que l'étude de l'involution héréditaire. Et quelle signification faut-il attribuer à cette involution héréditaire, si ce n'est celle qui caractérise l'involution mnémonique, l'involution du besoin, l'involution du caractère? Les fonctions de l'espèce se sérient en effet comme les fonctions individuelles. L'espèce est une unité à laquelle on peut appliquer toutes les lois déduites de l'étude de l'individu. Dans les nécessités de la vie de l'espèce, nous retrouvons les nécessités de la vie individuelle.
Or, ce qui pénètre au plus haut point l'être, quel qu'il soit, c'est l'instinct de conservation. Cet instinct n'est que l'hérédité accumulée de toutes les vies antérieures dont l'existence individuelle ou spécifique représente le couronnement. Il sature pour ainsi dire tous les éléments, y compris les centres de l'axe encéphalo-médullaire. Il imprègne d'un automatisme
(1) RiBOT, Les maladies de la volonté, 8« édit. Paris, 1893.
(S) Db Grsef, Cours à V École des sciences sociales, Bruxelles, 18S9-i890.
imprescriptible Torganisme entier et retentit jusque dans Técorce. II s*exprime par le besoin de nutrition qu'il met ainsi à la base de toutes nos activités. Il se caractérise par la fonction nutritive, végétative, dans ses attributs les plus généraux, en un mot, dans la vitalité corporelle synthétisée et résumant les vitalités spéciales organiques. Par quel mécanisme s'effectue cette synthèse? La chose est difficile à préciser. Le système nerveux pourrait bien jouer le rôle d'intermédiaire. Et dans ce système nerveux il est possible que, d'une façon imprescriptible, se soit organisé l'instinct végétatif, la nutrition générale dans son acception la plus étendue. Cependant nous ne pouvons refuser à chacun de nos organes, à chacune de nos cellules de receler encore en puissance toute l'énergie latente, évolutive que seuls certains éléments appropriés parviennent à développer, à extérioriser. L'hérédité et l'évolution ne sont guère possibles qu'à cette condition. Toutefois cette conception de propriétés virtuelles également réparties dans chacun de nos éléments constitutifs n'empêche point une localisation fonctionnelle. El le système nerveux nous apparaîtrait ainsi comme particulièrement apte à traduire en manifestations positives les propriétés synthétiques qui n'existent plus dans les autres cellules que sous leur forme potentielle.
Et dans le domaine plus accessible des faits d'observation, le caractère spécifique et quasi exclusif de l'hérédité des maladies nerveuses porte à croire que l'axe encéphalo-médullaire intervient dans l'hérédité morbide d'une manière capitale. Il est possible que ce soit là qu'il faille reporter l'hérédité sous toutes ses formes, tant normale que pathologique, tant diathésiquc et végétative que fonctionnelle et neurologique. Mais quel qu'en soit le mécanisme, qu'elle se localise spécialement dans l'axe encéphalo-médullaire ou se dissolve pour ainsi dire dans l'ensemble, la fonction générale de nutrition, avec ses centres, ses besoins, son instinct particulier, constitue réellement une entité physiologique. Et comme toute entité physiologique, elle doit avoir sa localisation particulière et sa pathologie spéciale. L'idée d'une localisation des divers mécanismes qui président à la nutrition n'est encore émise qu'à titre d'hypothèse. « L'ensemble de la nutrition, disent Polin et Labit (i), est subordonné au système nerveux, et peut-être à un centre régulateur spécial que semble démontrer la possibilité d'agir sur cette fonction par la suggestion. » (Debove.) Bien des faits se rapportant aux troubles hystériques ne peuvent guère s'expliquer en dehors d'une supposition analogue.
Quanta la pathologie de la fonction nutritive, moins discutable, elle a été ébauchée déjà. Bouchard (2) a consacré des leçons du plus haut intérêt aux maladies de la nutrition considérées dans l'évolution individuelle. Il
(4) PoLiN & Labit, Hygiène alimentaire. Paris, 4893.
(2) Bouchard, Les maladies par ralentissement de la nutrition. Paris, 1885.
existe des ralentissements de nutrition générale dans l'espèce ; nous vous les montrerons de loin dans nos conférences ultérieures. Nous disons de loin, car les choses sont peu avancées dans cette partie de la science. Ces troubles sont comme les déséquilibres nutritifs ou végétatifs de l'espèce. Ils semblent comme la souche d'où vont sortir et diverger tous les autres. La famille diathésique fait plus que confiner à la famille névropathique : elle la prépare et la contient virtuellement.
Hais avant de vous parler de ces désordres primordiaux et essentiels de Tespèce, il est nécessaire que nous continuions Texamen de ce qu'on pourrait nommer la stratification héréditaire individuelle. Nous venons de vous montrer à la base de cette stratification Tinstinct nutritif. A sa suite, nous plaçons immédiatement le groupement des facultés afifectives. Il est possible de reproduire à leur sujet tout ce que nous venons de dire des fonctions de nutrition. Elles ont leur centre, leurs caractères extérieurs, et concourent, comme les premières, à des satisfactions fonctionnelles indispensables. Elles réalisent l'équilibre afifectif nécessaire à la vie de l'espèce tout comme l'équilibre nutritif synthétise l'ensemble des conditions inhérentes à la vie individuelle.
Enfin, il y aurait lieu de pousser la schématisation jusque dans les fonctions de l'écorce, car les facultés psychiques réalisent à leur façon un équilibre destiné à compléter les autres. Comme les autres, elles ont des centres, des besoins, une activité propre.
Tout cela vous a été dit sous différentes formes. Cela vient de vous être rappelé à propos de l'équilibre dans sa formule physiologique individuelle. Nous vous l'avions indiqué lors de l'examen des influences héréditaires dans la constitution du groupe des dégénérés. Nous vous le redirons en quelques mots dans une étude générale de l'hérédité qui suivra l'entretien d'aujourd*hui. Nous vous l'indiquions à l'instant en classant nos états de déséquilibres. Nous vous le montrons actuellement dans une série établie par voie d'importance et d'ancienneté, pour motiver physiologiquenient l'ordre dans lequel la loi de régression doit frapper la vie de l'espèce. La loi de régression s'attachant tout d'abord aux acquis les plus récents, attaquera donc en premier lieu l'élément psychique. C'est dans le domaine de l'écorce, dans l'intellectualité pure, dans le monde des idées, des images ou des sensations complexes qu'elle portera ses premiers coups. Puis la désorganisation reproduisant en sens inverse l'organisation, l'involution schématisant à rebours l'évolution, c'est la vie affective dans ses centres opto-striés, basiques, qui se déséquilibrera en second lieu. Enfin, sôus Feffort de l'hérédité accumulée, la vie végétative se troublera à son tour. Dans les désordres psychiques, la vie sociale répercutera, amplifiera les perturbations et nous fournira les stigmates sociologiques. Les troubles affectifs dépendront particulièrement des stigmates biologiques et fonctionnels. Les tares organiques anatomiques se révéleront d'une façon prépondérante dans les dégradations irréparables de la vie végétative.
196 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÊQUILIBllÉS.
L'involution et sa formule générale, la loi de régression, nous dicteront donc le sens et la sériation du groupement de nos dégénérés. Leur étude comportera donc, en même temps que des analyses individuelles et des systématisations par catégories, l'examen des trois grandes séries de déséquilibrés.
Nous nous bornerons simplement à intervertir, dans l'exposé que nous en tenterons, l'ordre de leur production naturelle. Dans Tinvolution dégénérative, les déséquilibrés psychiques viennent en première ligne. Les dégénérés définitifs, ceux qui marquent la fin de leur race, n'arrivent que pour clore la série. Nous les étudierons cependant dès le début. Nous désirons, en terminant par les déséquilibrés supérieurs, vous les montrer se confondant progressivement avec les types de la vie normale.
Nous examinerons donc en premier lieu les désordres de la vie végétative, le déséquilibre nutritif. Nous passerons ensuite aux troubles affectifs. Nous finirons par le déséquilibre psychique.
C'est, en somme, la méthode de Magnan étendue et justifiée par l'intervention de la loi de régression et la systématisation des fonctions essentielles, tant spécifiques qu'individuelles.
Dans les dégénérés d'ordre nutritif se trouveront les individus voués à la dégénérescence, à la déchéance irrémédiable proprement dite, ceux dont la vie semble atteinte dans son mécanisme essentiel. Ils sont, ceux-là, les véritables dégénérés, marqués pour la fin prochaine; leurs jours soat comptés. Très peu d'entre eux réussissent encore à procréer. Le plus grand nombre meurent avant l'âge adulte. Et ceux qui ont le pire malhçur d'enfanter ne donnent le jour qu'à des produits d'une viabilité débile et rapidement épuisée. Dans ce premier groupe, nous rangeons le crétin, le myxœdémateux, l'idiot et ses transitions vers les différents degrés de l'imbécillité.
Les dégénérés du second ordre seront les déséquilibrés de la motricité, de la sensibilité, de l'activité sous toutes ses formes, et surtout les déséquilibrés de la vie affective, parmi lesquels figurent en première ligne les psychopathes sexuels.
Enfin, les déséquilibrés de l'intellect, toute la série des phobiques, des obsédés, trouveront place dans la dernière catégorie de nos anormaux. Avec elle, nous rentrerons progressivement dans la vie courante et nous y montrerons les germes mêmes de la déséquilibration sous toutes ses formes.
Ce programme très vaste et peut-être quelque peu prématuré dans sa conception, est le seul qui puisse vous permettre de retirer de cet enseignement ces idées synthétiques, directrices de toute activité intellectuelle. Pour vous le subdiviser ainsi, ce programme, il nous faudra parfois forcer la note et nous tenir plus près du schéma que de la réalité. Nous aimons à vous prévenir de cette nécessité à laquelle l'exposition nous astreint.
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Déjà, dans tout ce qui vient d'être dit, Tingérence de cette nécessité se constate manifestement. Car il est clair que les fonctions ne se subdivisent pas avec cette régularité. Tout s'influence, se relie, se coordonne dans la nature. Dans le domaine de la biologie, cette vérité est de tous les jours, de tous les instants.
La nutrition, qui domine toutes les fonctions, porte partout ses troubles, et les troubles nutritifs ne vont jamais sans une répercussion fonctionnelle adéquate. De même, au haut de l'échelle, le déséquilibre psychique a des retentissements nutritifs indéniables. Enfin, vous savez tous que les perturbations affectives, les émotions, sont à la fois une source d'altérations de la santé générale et de la santé psychique.
Or, dans le groupement de nos dégénérés, il faudra tenir compte de restrictions analogues et d'égale portée. Chez l'idiot, par exemple, la nutrition, viciée pour ainsi dire jusque dans son anatomie, présente une vie affective réduite, une vie psychique nulle. Le psychopathe sexuel souflre de troubles généraux, tout comme il voit son activité intellectuelle refléter pour ainsi dire la teinte de sa sexualité morbide. Enfin, le bizarre, te fantaisiste, l'excentrique, le phobique, le maniaque ne sont pas exempts de désordres nutritifis et affectifs.
Nos schématisations ne sont donc valables que dans l'ordre quantitatif. Elles n'impliquent que des variations portant sur la prédominance de telle ou telle systématisation organique et fonctionnelle. Mais cette solidarité des diverses catégories de déséquilibre, si elle nuit à leur étude isolée ainsi qu'à leur spécialisation, contribue à rendre à lensemble un caractère d'unité; elle autorise leur groupement et leur sériation; elle aflSrme le retentissement de l'une sur l'autre et montre l'échelle d'involution, non plus seulement réelle théoriquement, mais vraie sur le terrain des faits eux-mêmes.
Nous aurons soin de revenir, lors de l'étude des stigmates, sur ces considérations générales, et nous les préciserons méthodiquement dans l'examen particulier de nos divers groupes de dégénérés.
Vous êtes maintenant en possession du cadre de ce qui fera l'objet de ces conférences. Cette vue d'ensemble vous a été tracée pour nous permettre d'examiner aujourd'hui les causes de la dégénérescence et du déséquilibrement. Nous vous disions, au début de cette leçon, qu'elles étaient subordonnées d'une manière générale au nombre et à la variété des troubles étudiés. Ces troubles sont donc à la fois d'ordre nutritif, affectif et psychique. Une étude des causes de dégénérescence et de déséquilibrement pourrait rationnellement se faire en procédant à l'examen des facteurs morbides de la vie nutritive, affective et psychique. Toutefois une telle méthode présenterait des inconvénients nombreux. Elle entraînerait des répétitions multiples et ferait double emploi avec les notions étiologiques qui vous seront données à l'occasion de chacun de nos groupes. Nous avons préféré baser
notre classification des causes sur une considération générale qui déjà nous a guidé lors des conférences précédentes : notre conception de la personnalité humaine. Dans cette conception, nous avons fait entrer successivement l'examen du milieu et de l'organisme. C'est aux causes inhérentes ù ces deux grands facteurs de la personnalité humaine que nous ferons appel dans notre étiologie générale des états de dégénérescence et dedéséquilibrement. Cependant, avant de vous exposer nos idées à ce sujet, il nous paraît légitime de procéder à un examen de la manière dont les questions de classification ont été résolues précédemment. Il y a là une revue qui s'impose. Elle est destinée à compléter votre intelligence de la genèse de la notion de dégénérescence. Vous avez vu cette notion s'étendre sous l'adjonction de types nouveaux aux types anciens. L'extension des causes a contribué de la même façon à l'amplifier, à en élargir le cadre.
Nous commencerons par l'étude des idées de Horel. Ce savant de génie possédait, nous l'avons signalé, une conception du type normal absolument erronée. Il était de ceux dont parle Vogt, qui tiennent leur esprit en partie double. D'un côté, les préjugés théologiques ; de l'autre, les doctrines scientifiques. Horel concevait un type normal déchu de son ancienne splendeur par la faute originelle. Mais cette conception du recto de son esprit ne l'empêchait nullement de rechercher, au verso et avec un merveilleux sens de l'avenir, les causes réelles de la dégénérescence. Dans la mesure des choses d'alors, il s'était particulièrement inquiété de la classification des dégénérés. « Elle a été de ma part, dit Morel, le sujet de préoccupations d'autant plus vives que, dans mes études antérieures en aliénation mentale, j'ai profondément ressenti ce que le défaut d'une bonne classification laissait dans l'esprit de doutes, d'incertitudes, et quelle voie funeste restait ainsi ouverte aux tâtonnements de l'empirisme. » II montre que si la notion des causes ne parvenait pas à rendre compte des formes de dégénérescence, nous serions voués à l'incertitude indéfinie. « Nous pourrions encore, dit-il, soigner les maladies d'après la nature de leurs principaux symptômes, mais l'homme malade deviendrait pour nous un mystère de plus en plus impénétrable, et les destinées de l'humanité soufl^rante péricliteraient entre nos mains. » Et il ajoute : €( Heureusement il n'en est pas ainsi. Tout nous fait entrevoir la possibilité de classer les diverses dégénérescences humaines. Ces dégénérescences ont, en efibt, leur cachet typique. Elles se distinguent les unes des autres par la raison que certaines causes maladives qui afiectent profondément l'organisme produisent plutôt telle dégénérescence que telle autre ; elles forment des groupes ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans la nature de la cause qui les a produites. »
La classification de Morel était donc avant tout ce qu'on nomme une classification étiologique. Toutefois les efforts qu'il fait pour la justifier témoignent visiblement d'une perception très nette des erreurs fatalement
inhérentes à une systématisation aussi tranchée. II est curieux de voir le savant, pour ainsi dire aux prises avec lui-même, nous faire assister à une sorte de débat interne et contradictoire. Les lignes qui vont suivre, outre qu'elles comportent un sérieux enseignement, sont donc transcrites avec intention.
a Les dégénérescences ont un cachet typique, disait-il en premier lieu, mais quels seront les caractères essentiels de ces types? Les distinguerons-nous les uns des autres par la forme de la tête, par la différence dans la taille, dans la couleur et la nature des cheveux et de Tenveloppe tégumentaire, par la prédominance de tel ou tel tempérament, par le plus ' ou moins d'aptitude des fonctions génératrices? Sera-ce la durée de la vie moyenne, la possibilité ou Timpossibilité de se reproduire entre eux, et cela dans des conditions déterminées, qui nous guideront dans cette voie? Établirons-nous une classification basée sur la plus ou moins grande perfection du langage, des idées, des dispositions morales, des instincts? » Et il répond : « Aucun de ces caractères, si essentiel, si important qu'il puisse être en lui-même, ne formera la base exclusive de notre classification. » Puis, après une digression destinée à démontrer l'impossibilité des classiGcations mono-symptomatiques, il dit : « Il est facile de prouver que, dans l'état de déviation d'un type normal, il est impossible de s'appuyer sur un caractère exclusif. » Et cependant, ce caractère exclusif, Horel s'en éts^it déjà préoccupé, car il avait cherché à établir, même en dehors des causes, comme une sériation des dégénérés par ordre de régression fonctionnelle. Voici ce qu'il dit à ce sujet : « [1 existe des caractères généraux qui appartiennent à différentes catégories d'êtres dégénérés, mais il y a aussi des caractères spéciaux qui distinguent telle variété dégénérée de telle autre.
» Les éléments distinctifs ne reposent pas seulement sur des dissemblances extérieures, mais sur des ressemblances intérieures qui proviennent du plus ou moins de perfectibilité du système nerveux et des appareils des sens. Tel individu dégénéré se classera à côté de tel autre, malgré les dissemblances extérieures physiques les plus frappantes, par la raison que des lésions cérébrales organiques de même nature impliquent chez tous les deux la même nullité de la pensée, l'évolution des mêmes habitudes et des mêmes tendances, et l'impossibilité de propager dans des conditions normales la grande et unique famille du genre humain.
» La dégénérescence peut être congénitale ou acquise, complète ou incomplète, susceptible d'être heureusement modifiée ou entièrement incurable, et ces distinctions importantes nous fourniront encore de nouveaux éléments de classification.
» Le terme extrême de la dégénérescence existe lorsque l'individu appartenant à telle ou telle classe d'êtres dégénérés est non seulement incapable de propager dans des conditions normales la grande et unique
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famille du genre humain, mais se montre complètement impuissant, soit en raison du non-développement des organes génitaux, soit en raison de Tabsence de toute faculté prolifique. »
Cependant, en dépit de Tespèce de sériation fonctionnelle que les lignes qui précèdent laissent entrevoir, Morel adopte finalement une classification des dégénérés basée sur la nature supposée des causes de la dégénérescence. Il termine les généralités qui la concernent par les lignes suivantes : « La même méthode de classification nous guidera dans Tétude de l'action spéciale des causes que nous avons indiquées, et nous avons lieu de croire que si cette manière de classer les êtres dégénérés peut présenter quelque chose d'arbitraire à la première vue, la partie descriptive de cet ouvrage fera disparaître les obscurités inséparables de l'exposition générale que nous avons dû faire du plan de notre œuvre. Le principe que les êtres dégénérés forment des groupes ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans la nature de la cause qui les a faits invariablement ce qu'ils sont en réalité : une déviation maladive du type normal de l'humanité, ce principe, dis-je, recevra une confirmation progressive, et les caractères qui distinguent une variété dégénérée d'une autre variété, ressortiront avec la même certitude et la même évidence que les caractères qui forment la base distinctive des diverses races humaines. »
En réalité, Morel est moins dogmatique qu'il ne veut le paraître. Son esprit, ouvert à toutes les données de la science, ne pouvait s'accommoder de conceptions théoriques ou métaphysiques. Et finalement, il ne oblige aucun des facteurs de la dégénérescence.
Car en dehors des conditions organiques, Morel avait parfaitement entrevu le rôle du milieu. Il en parle, il est vrai, avec une circonspection qui semble inspirée par l'appréhension des doctrines déterministes. 11 a soin de souligner l'idée de l'homme comme finalité vis-à-vis de luimême et maître absolu de ses destinées. Et il ne s'aperçoit pas quMI tient de nouveau le livre de ses croyances en partie double. Combien d'hommes agissent comme Morel, sans avoir pour excuse l'ignorance de leur temps et l'éclat d'un génie incontesté !
Voici du reste les quelques lignes auxquelles nous faisons allusion : (€ Les causes qui amènent les dégénérescences humaines ne se trouvent pas exclusivement dans l'homme, ou, si l'on aime mieux, dans la lésion de ses fonctions; car malgré la grandeur du but qu'il est destiné à atteindre et quoique, d'après l'expression de quelques philosophes, U soU lui-même un but, il n'en reste pas moins un être dépendant soumis à l'action de causes générales qui sont extrêmement importantes à étudier et sans la connaissance desquelles l'explication d*un grand nombre de phénomènes isolés devient impossible. »
Tous ces correctifs apportés constamment par Morel à des principes
d^olarës tout d'abord primordiaux et absolus, nous démontrent l'imprescnptibilité des droits de l'intelligence. Quoique égarée par des dogmes enronés, elle se laisse involontairement inspirer par les faits, et ses déduc* lions dernières traduisent malgré tout les injonctions de la réalité.
Morel, confondant donc la classification des individus avec la classifi- «nation des causes, reconnaît à la dégénérescence les focteurs suivants : Intoxication, famines, milieu social, industries, professions insalubres, misère, transformations pathologiques héréditaires, mal moral, infirmités eongénitales ou acquises, hérédité.
Nous allons rapidement résumer les idées essentielles de l'auteur sur ctiacun de ces points.
Sous le titre de dégénérescences par intoxication, Morel étudie les résultats des influences miasmatiques paludéennes, de l'alcool, de l'opium, de la femine, des épidémies et enfin de la viciation alimentaire. Les mécanismes de ces dernières causes sont essentiellement différents; mais la science, à l'époque de Horel, ne permettait pas les distinctions admises aujourd'hui. Disons cependant que sa classification des dégénérés par suite d'alcoolisme en quatre catégories est encore , à cette heure, très proche de la réalité.
Dans la première catégorie, Horel range les alcooliques qui, de dégradation en dégradation, tombent dans la paralysie et la démence sénile prématurée.
La seconde comprend les individus internés dans les asiles d'aliénés au titre d'êtres dangereux, avec les caractères maladifs de corps et d'esprit.
La troisième est formée d'enfants d'alcooliques ou frappés d'un arrêt congénital de développement, imbéciles, idiots ou atteints d'une durée limitée de la vie intellectuelle avec phases critiques.
La dernière catégorie renferme les enfants d'aliénés non alcooliques, atteints eux-mêmes d'une prédisposition à l'alcoolisme par voie de transformation pathologique héréditaire.
n rapproche également, non sans mérite, les effets du miasme paludéen et des narcotiques : « L'homme qui vit dans un milieu paludéen, dit-il, est pour ainsi dire la victime involontaire des causes qui détruisent sa santé et amènent des états de cachexie héréditaire; il subit nécessairement les phénomènes de l'intoxication. Hais il est d'autres circonstances où la d^énérescence de l'espèce est en rapport plus direct avec la dépravation du sens moral : la violation des lois de l'hygiène, les exigences de certaines habitudes que donne l'éducation ; c'est ce que l'on remarque dans l'abus des alcooliques et de quelques narcotiques, tels que l'opium. Sous l'influence de ces agents toxiques, il se produit des perversions si grandes dans les fonctions du système nerveux, qu'il en résulte, comme nous le démontrerons, de véritables dégénérescences, soit par l'influence directe de l'agent toxique, soit par la seule transmission héréditaire. »
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famille du genre humain, mais se montre complètement impuissant, soit en raison du non-développement des organes génitaux, soit en raison de Tabsenee de toute faculté prolifique. »
Cependant, en dépit de Tespèce de sériation fonctionnelle que les lignes qui précèdent laissent entrevoir, Morel adopte finalement une classification des dégénérés basée sur la nature supposée des causes de la dégénérescence. 11 termine les généralités qui la concernent par les lignes suivantes : « La même méthode de classification nous guidera dans Tétude de Faction spéciale des causes que nous avons indiquées, et nous avons lieu de croire que si cette manière de classer les êtres dégénérés peut présenter quelque chose d'arbitraire à la première vue, la partie descriptive de cet ouvrage fera disparaître les obscurités inséparables de l'exposition générale que nous avons dû faire du plan de notre œuvre. Le principe que les êtres dégénérés forment des groupes ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans la nature de la cause qui les a faits invariablement ce qu'ils sont en réalité : une déviation maladive du type normal de l'humanité, ce principe, dis-je, recevra une confirmation progressive, et les caractères qui distinguent une variété dégénérée d'une autre variété, ressortiront avec la même certitude et la même évidence que les caractères qui forment la base distinctive des diverses races humaines. »
En réalité, Horel est moins dogmatique qu'il ne veut le paraître. Son esprit, ouvert à toutes les données de la science, ne pouvait s'accommoder de conceptions théoriques ou métaphysiques. Et finalement, il ne néglige aucun des facteurs de la dégénérescence.
Car en dehors des conditions organiques, Morel avait parfaitement entrevu le rôle du milieu. Il en paile, il est vrai, avec une circonspection qui semble inspirée par l'appréhension des doctrines déterministes. Il a soin de souligner l'idée de l'homme comme finalité vis-à-vis de luimême et maître absolu de ses destinées. Et il ne s'aperçoit pas qu1l tient de nouveau le livre de ses croyances en partie double. Combien d'hommes agissent comme Morel, sans avoir pour excuse l'ignorance de leur temps et l'éclat d'un génie incontesté !
Voici du reste les quelques lignes auxquelles nous faisons allusion : (c Les causes qui amènent les dégénérescences humaines ne se trouvent pas exclusivement dans l'homme, ou, si l'on aime mieux, dans la lésion de ses fonctions; car malgré la grandeur du but qu'il est destiné à atteindre et quoique, d'après l'expression de quelques philosophes, il soii lui-même un but, il n'en reste pas moins un être dépendant soumis à l'action de causes générales qui sont extrêmement importantes à étudier et sans la connaissance desquelles l'explication d'un grand nombre de phénomènes isolés devient impossible. »
Tous ces correctifs apportés constamment par Morel à des principes
déclarés tout d'abord primordiaux et absolus, nous démontrent l'imprescriptibilité des droits de l'intelligence. Quoique égarée par des dogmes erronés, elle se laisse involontairement inspirer par les faits, et ses déduc* lions dernières traduisent malgré tout les injonctions de la réalité.
Morel, confondant donc la classification des individus avec la classifi- «nation des causes, reconnaît à la dégénérescence les facteurs suivants : intoxication, famines, milieu social, industries, professions insalubres, misère, transformations pathologiques héréditaires, mal moral, infirmités congénitales ou acquises, hérédité.
Nous allons rapidement résumer les idées essentielles de l'auteur sur chacun de ces points.
Sous le titre de dégénérescences par intoxication, Morel étudie les résultats des influences miasmatiques paludéennes, de l'alcool, de l'opium, de la femine, des épidémies et enfin de la viciation alimentaire. Les mécanismes de ces dernières causes sont essentiellement difiérents; mais la science, à l'époque de Horel, ne permettait pas les distinctions admises aujourd'hui. Disons cependant que sa classification des dégénérés par suite d'alcoolisme en quatre catégories est encore , à cette heure, très proche de la réalité.
Dans la première catégorie, Horel range les alcooliques qui, de dégradation en dégradation, tombent dans la paralysie et la démence sénile prématurée.
La seconde comprend les individus internés dans les asiles d'aliénés au titre d'êtres dangereux, avec les caractères maladifs de corps et d'esprit.
La troisième est formée d'enfents d'alcooliques ou frappés d'un arrêt congénital de développement, imbéciles, idiots ou atteints d'une durée limitée de la vie intellectuelle avec phases critiques.
La dernière catégorie renferme les enfants d'aliénés non alcooliques, atteints eux-mêmes d'une prédisposition à l'alcoolisme par voie de transformation pathologique héréditaire.
n rapproche également, non sans mérite, les effets du miasme paludéen et des narcotiques : « L'homme qui vit dans un milieu paludéen, dit-il, est pour ainsi dire la victime involontaire des causes qui détruisent sa santé et amènent des états de cachexie héréditaire; il subit nécessairement les phénomènes de l'intoxication. Hais il est d'autres circonstances où la dégénérescence de l'espèce est en rapport plus direct avec la dépravation du sens moral : la violation des lois de l'hygiène, les exigences de certaines habitudes que donne l'éducation ; c'est ce que l'on remarque dans l'abus des alcooliques et de quelques narcotiques, tels que l'opium. Sous l'influence de ces agents toxiques, il se produit des perversions si grandes dans les fonctions du système nerveux, qu'il en résulte, comme nous le démontrerons, de véritables dégénérescences, soit par l'influence directe de l'agent toxique, soit par la seule transmission héréditaire. »
U9 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUIUBRÉS.
Même en tenant compte de l'intervention que Horel attribue à la dépravation du sens moral, il reste beaucoup de vrai dans ce rapprochement. II suffirait de faire la dépravation morale facteur d'une dépravation physiologique initiale pour rentrer dans le courant des idées modernes.
Au sujet des influences telluriques, Morel écrit : « Les efforts que fait la nature pour adapter la constitution de l'homme au pays dans lequel il est appelé à vivre, amènent, comme nous l'avons vu, des variétés de caractéristiques dans l'espèce.
)) Mais il arrive aussi que les efforts de la nature sont neutralisés par des influences d'un ordre tellement actif que les hommes qui vivent dans certains milieux sont soumis à une véritable intoxication; c'est ce que l'on a vériflé dans les contrées marécageuses, où la constitution des habitants finit par s'altérer et où l'espèce humaine dégénère. Des phénomènes analogues sont observés dans les pays où la constitution géologique du sol exerce sur l'homme une action dégénératrice; le crétinisme, cette dégénérescence sur laquelle nous avons déjà plus d'une fois appelé l'attention, en sera pour nous un des plus frappants exemples. »
Cette conception est encore vraie à' l'heure actuelle. Et celle que nous trouvons esquissée dans les lignes suivantes constitue une des plus brillantes thèses de l'économie politique contemporaine :
a Les famines et les épidémies, dit Morel, altèrent également la constitution générale, elles engendrent des tempéraments maladifs dont on retrouve les types dans les générations qui succèdent à celles qui ont été le plus cruellement éprouvées. »
Enfin, il termine cette première catégorie de causes en établissant que les conditions préjudiciables à la santé générale sont en relation directe, non seulement avec la viciation de l'air que l'homme respire, mais aussi avec la nature de ses aliments.
Vous savez. Messieurs, le rôle joué par l'alimentation dans les luttes économiques auxquelles se livrent les nations civilisées. Ces vues synthétiques de Morel se sont consolidées dans ces dernières années de travaux remarquables, auxquels le nom d'Hector Denis restera définitivement attaché. C'est le propre du génie d'avoir ainsi des pressentiments de l'avenir.
La seconde catégorie des causes de dégénérescence admises par Morel comprend comme facteurs essentiels les industries, les professions insalubres et la misère. Nous n'avons pas à entrer dans des développements à ce sujet. Morel, avec une intuition très nette, avait encore pressenti au sujet de ces données les résultats que la science moderne a mis définitivement hors de doute. Son esprit éminemment synthétique et généralisateur, sur ce point à nouveau, devançait l'acquis scientifique de son temps.
Les états de dégénérescence résultant d'une affection morbide antérieure ou d'un tempérament maladif constituent le troisième des groupes étiologiques de Morel. Au sujet de ces catégories de causes, l'auteur se livre à
une discussion qui .nous parait manquer de la clarté qu'il apporte d'ordinaire dans ses conceptions. II est loin de mettre en relief sa proposition fondamentale avec la netteté voulue. Il aboutit à la formule suivante : a A chaque maladie correspond une expression typique qui est la manifestation palpable d'une lésion fonctionnelle x>. Or, on sait aujourd'hui que le même état morbide peut résulter de causes diverses. Et l'auteur parait avant tout préoccupé de faire cadrer ses idées sur la dégénérescence avec des opinions précédemment exprimées en pathologie mentale.
Horel aborde ensuite l'étude des états de dégénérescence dans leurs rapports avec le mal moral. Et dans cette étude se révèlent encore d'une manière frappante les grandeurs et les lacunes de cet esprit original.
Horel, trop bon observateur, se refuse tout d'abord à admettre l'influence exclusive du moral. Du reste, il avait dit quelque part, mais en note, quasi timidement, au bas d'une page :
a Si nous devons étudier séparément chaque élément de dégénération, il existe cependant tel ou tel état de dégénérescence qui est comme la résultante de plusieurs causes réunies. »
Sa grande indépendance devait donc se sentir mal à l'aise en face de cette notion de causes exclusivement morales. Il était à la fois trop naturaliste et trop observateur pour s'attarder dans une conception exclusive. Il sentait à n'en pas douter que les causes morales ne sont jamais que facteurs ou conséquences de dégradations biologiques. Et il se tire d'embarras en s'échappant pour ainsi dire par la tangente.
Sans méconnaître les causes d'ordre purement intellectuel, il entend ne parler que des causes mixtes. Les causes morales, finit-il par dire, ne peuvent se séparer complètement des conditions physiques de l'organisme ; elles comportent simplement un élément d'ordre plus intellectuel. Puis, repris par ses scrupules spiritualistes et religieux, il s'écrie : ce Dans l'idée que nous nous sommes faite des rapports des manifestations intellectuelles avec les conditions maladives de l'organisme, rien n'est moins matérialiste que de traiter de l'influence du physique dans les actions de l'âme. »
Mais cette affirmation manquant de conviction, il éprouve le besoin d'essayer à nouveau de mettre d'accord sa science et sa foi. a Je crois, dit-il, que le cerveau est l'organe de l'âme. Toute force, quelle qu'elle soit, spirituelle ou autre, est nécessairement limitée par son organe ; elle ne peut rien faire, rien produire au delà des puissances contenues dans son instrument. L'âme peut bien avoir conscience des limites que son organisme lui impose, mais elle ne peut les dépasser ». Étrange spiritualisme, n'est-ce pas, qui s'accommode de pareilles déclarations! Et dire qu'à l'heure actuelle ils sont encore légion, ceux qui proclament que l'âme est fonction d'un cerveau, son organe, tout en se défendant avec énergie de compromission avec le matérialisme. Toujours la question de la tenue en partie double du livre de leur science et du livre de leurs croyances !
iU DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Après ce chapitre empreint de philosophie et de religiosité, Horel étudie les dégénérescences qui proviennent d'infirmités congénitales ou acquises dans Tenfance. Nous retrouvons ici les qualités de méthode et de pénétration du savant aliéniste. Il devance même de nouveau son époque en insistant sur la haute signification de la surdi-mutité et de la cécité congénitales. II montre la fâcheuse influence de ces troubles morbides sur le développement intellecluel. S'ils ne transmettent pas par hérédité leur infirmité congénitale, écrit-il, Tinfériorité psychique qui les rapproche de rimbécile et de Tidiot peut devenir le point de départ d'états de dégénérescence. Et cela s'est fréquemment vérifié depuis.
L'auteur termine son étude étiologique par l'examen des dégénérescences en rapport avec les influences héréditaires. Nous avons dit dans la conférence précédente que la notion d'hérédité prise par Morel comme clef de voûte du groupe des dégénérés, constitue un *de ses titres de gloire auprès de la plupart des savants. Vous avez pu constater de quelle manière s'était amplifiée l'influence héréditaire entre les mains de ses successeurs. Il est nécessaire de vous dire que Horel avait pressenti la fortune de sa géniale conception. Il avait lui-même, en termes très clairs, exprimé toute l'importance qu'elle présentait à ses yeux. Cette importance, il ne la bornait pas aux cas où la similitude des tares l'impose à l'esprit le plus prévenu ; il la montrait avec ses allures protéiformes, se cantonnant sournoisement et silencieusement dans les recoins les plus obscurs et les plus ignorés de l'activité intellectuelle ou morale.
« Il existe des individus, dit-il, qui résument dans leur personne les dispositions organiques vicieuses de plusieurs générations antérieures. Un développement assez remarquable de certaines facultés peut quelquefois donner le change sur l'avenir de ces malades ; mais leur existence intellectuelle est circonscrite dans certaines limites qu'ils ne peuvent franchir. Les conditions de dégénérescence dans lesquelles se trouvent les héritiers de certaines dispositions organiques vicieuses, se révèlent non seulement par des caractères typiques extérieurs plus ou moins faciles à saisir, tels que la petitesse ou la mauvaise conformation de la tête, la prédominance d'un tempérament maladif, des difformités spéciales, des anomalies dans la structure des organes, l'impossibilité de se reproduire, mais encore par les aberrations les plus étranges dans l'exercice des facultés intellectuelles et des sentiments normaux. »
Toute la conception moderne de la filiation dëgénérative est comme profilée dans ces quelques lignes.
Telle est, en résumé, l'œuvre de Horel. Vous avez pu constater dans la conférence précédente h quelles sources variées l'auteur avait tenu à puiser avant de jeter les bases de son travail. Nous n'insistons pas davantage sur l'ampleur des vues que nous venons de rapporter. Elles constituent à son auteur un titre de gloire impérissable. D'ailleurs, si ceux qui le suivirent
îminédiatemeat semblèrent méconnaître la haute personnalité du savant Français, la science contemporaine a réparé ce déni de justice. Horei, remis en honneur, 6gure parmi les rénovateurs de la psychiatrie, à côté des Pinel et des Esquirol. Il est au premier rang des créateurs de la doctrine de la dégénérescence.
Certes, Tœuvre de Horel, fortement remaniée par l'évolution scientifique si brillante des dernières années, ne tient plus dans ses parties théoriques. Mais certaines de ses vues, inspirées par les faits, resteront inattaquables. Et celles-là, nous avons pris soin de vous les signaler. Cependant il est juste de dire avec Dailly (1) :
ce Tout en rendant pleine justice à la tentative de Morel, il nous paraît que sa classification n'est ni méthodique ni fondée sur l'observation, et que sa définition est dépourvue de tout critérium. Qu'est-ce que qu'une déviation maladive? A quel signe la distingue-t-on d'une maladie? »
C'était, en effet, cette malheureuse conception d'un critérium de haute fantaisie qui devait frapper particulièrement les successeurs et les critiques de Horel. Elle contribua au discrédit total dont l'œuvre du savant psychiatre resta un certain temps enveloppée. Elle fut le point de mire de ses contradicteurs. Les tentatives de classification qui succédèrent à celle de Morel s'efforcèrent de se débarrasser de ce critérium malencontreux. Nous venons de vous rappeler l'objection de Dailly. Cet auteur figure au premier rang parmi ceux qui tentèrent, après Morel, une étude générale de la dégénérescence.
Nous allons procéder avec quelque détail à l'examen du travail de Dailly. Cet examen nous dispensera d'une étude longue et laborieuse, destinée à vous montrer les étapes parcourues par l'idée de dégénérescence depuis Morel jusqu'à notre temps. 11 nous renseignera sur la distance qui sépare l'ancienne conception des idées à peu près classiques de l'heure actuelle. Dailly définit de la manière suivante sa conception des dégénérescences : ce Ce sont, dit-il, des altérations organiques et fonctionnelles transmissibles par l'hérédité et aboutissant à la stérilité ». Le critérium essentiel est donc la stérilité finale, mais cette stérilité finale n'évolue pas d'une pièce et d'une façon inexorable. Sa marche est coupée de relais, parfois même de temps d'arrêt ou de réelles rétrocessions. Et par là, dit l'auteur, le dégénérant se distingue du dégénéré.
Quant aux causes de dégénérescence, Dailly les résume dans le tableau suivant :
Tableau des causes de dégénérescence d'après Dailly.
( Syphilis, scrofulose, luberculose, lèpre. A. — Pathologiques • • - ] Rachitisme. ( Cancer.
(1) DAU.LY, Dégénérescence. (Dict. encycl. des sg. méd. Paris, 18S1.)
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CAUSES DE DÉGÉNÉRESGBNCE ET DE DÉSÉQI3ILIBREMENT. U7
vera-t-on, dans le dernier cas, cette tache originelle? Faut-il exiger avec rigueur une lésion de forme syphilitique? Ou bien peut*on admettre une aërie de transformations morbides selon les tissus, et cependant similaires? Le rachitisme, la scrofule» les « dartres » ne sont-ils que les cousins des divers degrés d'une grande diathèse dont la syphilis serait la cause initiale? Ces questions, aussi intéressantes que difficiles à résoudre, se posent à propos de toutes les causes de dégénérescence dont nous avons fiait le tableau. 11 se peut donc que, dans un fSicheux concours de circonstances pathologiques, chacune d'elles puisse produire une déchéance qui conduise ou brusquement ou peu à peu à la stérilité. Dans ces conditions, les races humaines se maintiennent par la prédominance croissante des éléments purs, et dégénèrent par l'introduction croissante d'éléments contaminés, c'est-à-dire par la prédominance des causes sociologiques négatives sur les positives. x>
Ainsi élargi, le problème de la dégénérescence implique l'étude de l'évolution et de rinvolution des sociétés. Par les régressions des individus, il aboutit aux régressions des groupes, des nations, des civilisations ellesmêmes. En réalité, l'étude de la dégénérescence devrait comporter cette ampleur de vues. Hais en restant ainsi sur les sommets, on risquerait de perdre de vue les détails, les individus. Et c'est l'étude des dégénérés plus particulièrement que nous nous sommes proposé de poursuivre avec vous dans ces entretiens. Nous nous efforcerons donc de nous rapprocher des cas individuels. Nous distinguons du reste, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, l'involution individuelle et l'involution sociale. Certaines des causes qui expliquent l'une peuvent intervenir dans l'intelligence de l'autre. Cependant la première n'implique pas inévitablement la seconde. La régression individuelle est un fait normal, continu, régulier, même dans révolution des collectivités. Il est donc nécessaire de disjoindre dans vos esprits le processus particulier du processus collectif. Il importe surtout de limiter les causes dégénératives aux facteurs exclusifs de la dégénérescence individuelle.
Or, cette distinction est d'autant plus difficile que le domaine de l'étiologie morbideestmis à contribution dans sa presque totalité. Vous venez d'entendre Dailly s'inquiéter du danger d'englober toute la pathologie dans l'étude d'un cas spécial. Nous aurons nous-méme, dans quelques instants, à émettre des considérations analogues. Car il est impossible à une classification de faits aussi lointains, aussi vastes, attenant à l'humanité par des côtés à la fois nombreux et variés, de ne pas englober en ses formules la plus grande partie de l'étiologie morbide tout entière. L'ampleur déroutante, obligatoire du tableau doit être corrigée par une mise au point, par une sorte de sériation de ses éléments. C'est ce que nous tenterons pour notre compte lors de l'exposé de nos vues particulières. Nous avons tenu cependant à mettre sous vos yeux les réserves de Dailly, et à les souligner dès
Tabord. Elles vous serviront pour ainsi dire de méthode d'évaluation dans l'examen sommaire que nous allons faire des causes auxquelles Dailiy rattache les dégénérescences.
Dailiy étudie en premier lieu les causes pathologiques. L'auteur âéweloppe à ce sujet une théorie qui lui est personnelle : la formation des diathèses. II la formule dans les termes suivants :
a L'hérédité morbide, écrit-il, peut s'accomplir par l'acte de la transformation pathologique, et il est très commun de rencontrer des familles de tuberculeux issues de parents scrofuleux, ou réciproquement des enfants rachitiques ou dartreux dont les pères ont été atteints d^one syphilis constitutionnelle. » Or c'est une grosse diflSculté doctrinale, Messieurs, que celle que soulève l'auteur. La portée de sa proposition vous échappe probablement. 11 faut être initié aux choses de la pathologie pour comprendre les questions de principe qui se cachent sous ces questions de fait. C'est, en dernière analyse, l'influence de l'hérédité qui se trouve au fond du débat. L'hérédité lègue-t-ellece qu'on pourrait appeler une caractéristique spécifique, ou prépare-t-elle simplement le terrain à la graine qui va venir? Si la tare particulière existe en réalité, les diathèses conservent leur individualité et l'hérédité n'est qu'un intermédiaire, un mode de transmission. Mais si cette hérédité limite ses effets à la préparation organique, elle perd de son importance et son influence s'amoindrit considérablement. Sans intervenir dans le débat, notons que Dailiy se rapproche notablement de cette dernière opinion. « L'hérédité, dit-il, n'est pas une cause; d'hérédité en hérédité, il faut toujours remonter à une cause en dehors de cette condition, et cette cause peut se représenter pour constituer l'hérédité accumulée. » L'auteur croit donc que les grandes maladies diathésiques préparent le terrain. La syphilis, la scrofulose, la tuberculose, la lèpre, le rachitisme, le cancer louent aux descendants des résistances de moins en moins prononcées à l'action dissolvante des causes.
Elles mènent progressivement à l'extinction des races à l'aide de l'hérédité accumulée; et prenant un exemple, l'auteur ajoute : <c Ainsi la syphilis frappant un syphilitique héréditaire, l'atteindra dans ses œuvres vives beaucoup plus profondément qu'elle n'eût &it d'un individu exempt de diathèse. La constitution de types transitoires de dégénérants aboutissant à la destruction de la famille, est souvent le résultat de ces transformations morbides. »
Cest par l'étude attentive des cas spéciaux, suivis dans leur évolution à travers les générations, a que la médecine, dit Dailiy, agrandissant le cadre trop étroit où elle se meut, entre de plain-pied dans la sociologie où elle doit justifler le célèbre mot de Descartes que c^est par la médecine que les sociétés humaines peuvent progresser. »
Parmi les causes toxiques des dégénérescences, Dailiy cite en première
ligne l'alcool. Il rappelle que Delasiauve a trouvé» sur 83 enfants de son service, 60 fois Talcoolisme des parents. Dans les 60 familles auxquelles appartenaient les individus de la première série, le nombre total des enfants avait été de 301 ; 132 étaient morts au moment de l'observation. Sur les 169 survivants, il y avait 60 épileptiques, 48 avaient eu des convulsions dès le jeune &ge, 64 pouvaient être considérés comme bien portants.
Dailly rappelle ensuite les idées de Morel au sujet d'autres causes toxiques, telles que l'opium, le haschich et le tabac.
A la suite des causes toxiques, l'auteur range les causes climatériques et géographiques parmi les facteurs les plus actifs de la dégénérescence. Il examine tout d'abord la question du croisement. Il ne croit guère au cosmopolitisme des races. « Elles ne peuvent vivre sous tous les climats. Quelques-uns sont favorables à certaines races, tandis que d'autres races y dégénèrent et s'éteignent après un certain nombre de générations, si elles restent à l'état de pureté. A l'état de croisement entre races éloignées, elles s'éteignent, tels les nègres d'Afrique et les Européens; elles s'éteignent de même si, par un retour constant à l'une des races mères, l'un des deux types ne l'emporte définitivement dans le cours du temps. »
Et, la question du croisement écartée, il ajoute : « Il est certain d'ailleurs que la dégénérescence des races par l'action du climat se réduit à la question de l'acclimatement ou du non-acclimatement, celui-ci étant considéré comme synonyme d'anéantissement, en passant par une série d'étapes qui constituent les dégénérescences. »
Le paludisme intervient largement, selon Dailly, dans la dégénérescence ressortissant à ce qu'il nomme les causes géographiques. L'auteur rappelle les travaux de Horel, de Monfalcon, Burdel, etc.
Il aborde en dernier lieu les dégénérescences de cause sociologique. Il revient encore sur l'influence du croisement et considère ce croisement comme funeste à l'espèce. Il résume son opinion dans la formule suivante : a Les croisements représentent un élément de dégénérescence en proportion de la distance anthropologique des races ». Il insiste du reste sur une idée également chère à Morel. Ce dernier avait, en effet, proclamé : « Entre l'état intellectuel du Boschman le plus sauvage et celui de l'Européen le plus avancé en civilisation, il y a bien moins de différence qu'entre l'état intellectuel du même Européen et celui de cet être dégénéré dont l'arrêt intellectuel est dû à une atrophie cérébrale, congénitale ou acquise, ou à telle ou telle autre cause amenant un état maladif que nous désignons par les noms d'imbécillité, d'idiotie ou de démence. » Dailly développe des vues analogues : a Les dernières races humaines, en leur état normal, ne sont donc point composées d'être dégénérés; mais elles ne supportent pas notre phase sociale, pas plus, comme l'a dit Ivan, que la foune tertiaire n'a supporté le climat quaternaire... »
Nous aurons à revenir sur ce point ultérieurement. Nous cherche-
rons alors à établir que les étapes parcourues par notre loi de régression si caractéristique de l'involution dégénérative, sont complètement différentes des points d'arrêt similaires dans Téchelle évolutive.
Après les croisements, Tauteur incrimine la division du travail. Cette page est à citer tout entière. « Le pasteur, le chasseur, Tagricuiteur ont un champ d'activité complet 'qui donne au travailleur un développement organique intégral. La division du travail, condition d'une production plus intense, restreint les limites et le mode d'activité et le confinent souvent à une sphère très étroite. La culture mentale excessive et exclusive est certainement une cause de dégénérescence et peut-être la plus active parmi celles qui relèvent de la division du travail. La descendance des hommes d'un génie reconnu ne va pas loin à travers les dégradations cérébrales dont Mforeau (de Tours) nous a tracé le remarquable tableau ; le génie et la folie, dit-il, in radiée conveniunt. Mais aux génies reconnus, aux inventeurs heureux, aux grands hommes que la fortune a couronnés, il faut ajouter la liste des chercheurs 4'idées, des inventeurs morts à la peine, les uns dont la gloire se lève, comme celle de Denis Papin, deux siècles après leur mort, les autres à tout jamais oubliés, ceux-ci aboutissant à l'imbécillité après un demi-siècle, ceux-là traînant une vie entière dans la misère, poursuivant sans relâche leur mouvement perpétuel ou leur quadrature du cercle. Vos asiles en sont remplis! Or, le dégénéré sous sa forme la plus complète est le dégénéré cérébral, parce qu'il aboutit plus promptement que le paludéen à l'idiotisme et à la stérilité. »
Il est facile de constater que, sous prétexte de division du travail, Dailly intente un procès en règle à la civilisation elle-même, au progrès tout entier. Et sans s'exprimer catégoriquement, il accuse l'évolution de pousser à ladéséquilibration tout autant qu'au perfectionnement intellectuel. Nous dirons dans un instant les causes de la confusion dans laquelle semble tomber Dailly. Mais nous tenons, au préalable, à vous prémunir contre l'accusation portée à l'adresse de la division du travail. Sans examiner directement le côté biologique, Durkheim (1) a démontré que le travail social est, au contraire, un facteur de solidarité. Loin de constituer un dissolvant, il resserre les liens sociaux. Il traduit une évolution et nullement une régression. Il est une preuve d'adaptation, et nous avons vu que la première étape de la dégénérescence, le premier indice de déséquilibre était l'inadaptation sociale même.
Mais là n'est pas le point essentiel du débat soulevé par la thèse de Dailly. Et c'est, en dernière analyse, le problème si discuté de la parenté du génie et de la folie, qui se pose d'une façon détournée. Son examen ne nous attardera pas aujourd'hui ; nous le retrouverons du reste plus d'une fois sur notre chemin. Nous espérons le résoudre sans passer par le para-
Ci) DuRXHEiu, La divùion du travail social. Paris, 1893.
UNIVERSITY
OF
CAUSBS SSlrâgfNEIlESGBNGE ET DE DÉSÉQI3ILIBREHENT. 151
doxe : nous nous appuierons sur les données de psycho-physiologie générale qui ont servi d'introduction à ces conférences. Le génie même, dans sa feculté supérieure d'imagination, reflète les réalités du monde audessus duquel il a su s'élever. Les concepts primordiaux qui servent de base à ses synthèses grandioses sont nés des images et des sensations, transcriptions cérébrales des choses de la nature. Il reste logique dans ses déductions. Et dans son ascension il ne fait que brûler les étapes, tout en restant sur la route du progrès. Le fou spécule avec des dés pipés, des idées fausses, des concepts erronés. Ses opérations mal menées le conduisent à la faillite psychique. H vagabonde en dehors de la voie que doit parcourir rhumanité. Le génie représente l'équilibre, même dans le domaine de l'imagination. Le fou synthétise tous les déséquilibrements.
Mais tout cela vous sera redit et développé lors de nos derniers entretiens. Quand, parvenu au sommet de l'échelle dégénérative, nous n'aurons plus, pour caractériser nos types, que les stigmates psychiques les plus subtils, il nous faudra à nouveau examiner jusqu'à quel point le génie implique en réalité et comme virtuellement le déséquilibre et la régression. En ce moment, il ne peut être question de tout cela. Dailly incrimine la division du travail social et semble l'élever à la hauteur d'une cause dégénérative collective. Il y a dans la généralisation de sa thèse quelque chose qui heurte notre jugement., On ne comprend pas que ce qui est une marque de progrès soit en même temps un si puissant facteur d'involution. Involontairement, on se reporte aux premières pages de VÉmile de Jean-Jacques, et l'on croit en entendre comme une variation modernisée. Cette contradiction résulte d'une confusion que déjà nous avons signalée. Dailly ne différencie pas suffisamment les causes de la régression collective. La plupart des facteurs de l'évolution de l'espèce comportent des involutions partielles. La sélection et l'adaptation n'impliquent-elles pas autant la disparition des faibles que la survivance des forts? Faut-il les considérer comme des agents de dissolution sociale? Évidemment non. Et dans une certaine mesure, la division du travail peut s'étudier sous un angle analogue. Elle peut hâter des disparitions, créer des conditions de survivance plus délicates, rendre l'adaptation plus difficile. Or ce serait faire le procès de la civilisation elle-même que d'élever la division du travail à la hauteur d'un facteur de dégénérescence.
Nous ne pouvons donc nous rallier à l'espèce de confusion que tend à entretenir l'opinion de Dailly au sujet des relations du génie et de la folie. Il nous est par conséquent impossible de charger la division du travail de la responsabilité des perturbations et des folies qu'elle engendre. On no meurt fol d'amour que pour avoir enfanté un amour de fou. On ne dégénère d'une idée que sous le faix d'une idée de dégénéré.
1^ question suivante, toujours relative à la division du travail, est encore discutable et controversée. « Les déformations, les affections, les
empoisonnements qui résultent de la division professionnelle du travail n'ont pas jusqu'ici, que je sache, été accusés de donner lieu à des dégénérescences héréditaires. Sans doute, combinées à l'alcoolisme ou & la syphilis, les causes professionnelles qui font ici considérablement dégénérer l'individu, accélèrent et prolongent sa chute au delà de sa génération. Hais à elles seules elles n'entameraient que faiblement la descendance.
» C'est ainsi que les attitudes déformantes, pas plus que les anomalies acquises, ne se transmettent par l'hérédité. Ni les durillons, ni les dermites professionnelles, ni les synovites tendineuses, ni les hernies, ni les varices accidentelles, ni les lésions accidentelles des sens ne deviennent des causes connues de dégénérescence en dehors des individus. »
C'est encore l'hérédité, sa portée, son influence, sa valeur comme fecteur d'évolution, qui intervient à nouveau sous une autre forme. Il semblait que depuis le livre génial de Darwin, la question de la transmission des caractères acquis fût définitivement tranchée. Hais c'est la caractéristique des esprits de notre temps de scruter toute chose à nouveau et de ne jurer par la parole d'aucun maître. C'est ainsi que l'hérédité des caractères acquis vient d'être tranchée par la négative. Dans un travail où il s'attaque aux idées de Darwin et de Spencer, Bail (1; se demande : Les effets de l'usage et de la désuétude sont- il s héréditaires? Et il répond : L'hérédité d'exercice est discréditée comme n'étant ni nécessaire, ni prouvée, ni probable.
Ce débat, qui touche aux doctrines transcendantes de rhérédité, ne peut s'exposer en quelques lignes. Quant à la profession, si elle n'exerce sur la vie de l'espèce aucune influence notable, elle contribue cependant à l'étiolement individuel. Et Dailly cite à l'appui de cette thèse des statistiques dont le détail nous paraît inutile. De la profession en général, l'auteur passe à la profession de soldat. Il examine longuement l'influence du service militaire. II rappelle l'opinion de Broca à ce sujet et il cite l'opinion de M. Tschouriloff, qui résume nombre de calculs ingénieux : « 11 est incontestable que l'efflectif militaire de cinq cent mille hommes en 1809 a eu pour résultat d'augmenter de 3 ^o la proportion des enfants qui, selon les lois de l'hérédité, sont infirmes. »
L'auteur termine l'étude des causes de la dégénérescence par des considérations sur les agglomérations urbaines et la stérilité ethnique, ce Les agglomérations urbaines, dit Dailly, par le fait même de la diminution sensible de la population agricole et par les conditions pathologiques et physiologiques qu'elles créent, constituent une source permanente de dégradation. Ce qu'on a appelé la malaria urbana est un produit complexe de l'encombrement de la misère et de l'alcoolisme qui exerce de véritables
(1) W.-P. Ball, Les effets de Vusage et de la désuétude. Paris, 1869.
ravages. » Et il rappelle les études de Lagneau, dont la statistique anthropologique de la population parisienne a montré que la descendance des immigrés établis dans le département de la Seine décroît et s'éteint rapidement. c( Chaque génération procréée dans le département, dit effectivement Lagneau (1), est environ de deux cinquièmes moins nombreuse que le génération procréatrice. »
Quant à la stérilité ethnique, ses rapports avec le sujet qui nous occupe sont trop éloignés pour nous intéresser. La disparition des races inférieures au contact des races supérieures est du reste un fait aux origines multiples, mais incontestables.
Telles sont, résumées, les idées de Dailly sur la dégénérescence. Nous n'avons pas Tintention de nous livrer à leur sujet à une critique approfondie. Nous nous sommes borné à signaler de temps à autre les généralisations qui nous paraissaient entachées d'erreur et destinées à confondre en vos esprits des choses qui doivent rester séparées. Quant à la portée des divers facteurs invoqués par l'auteur, la critique s'établira d'elle-même au fur et à mesure quf^ nous avancerons dans l'élude de nos dégénérés. L*étioIogie spéciale de chacun de nos groupes nous permettra d'assigner aux causes particulières une signification précise et une portée déterminée. Mais il nous paraît utile de préciser les considérations générales qui ressortent du travail de Dailly. L'auteur a tout d'abord réduit l'extension donnée par Horel à la dégénérescence. Le médecin de Saint- Yvon, tout en tenant compte du critérium de l'extinction de l'individu, avait néanmoins élargi considérablement la notion de dégénérescence. Cette extension d'une idée empruntée aux sciences naturelles constitue même le principal mérite de son œuvre. Car l'hérédité, dont il a définitivement établi l'importance, ne vaut, en réalité, que par l'étendue du champ assigné à son action. Pour les psychiatres modernes, l'ampleur de la conception de Horel dépasse même en valeur le lien héréditaire assigné par le célèbre aliéniste à tous les groupes de dégénérés.
Mais Dailly, plus circonspect, ne veut voir que la dégénérescence au sens strictement biologique. Sa conception gagne en unité. Par le mécanisme plus rationnel attribué aux influences causales, il témoigne de la science plus exacte de son époque. Et il montre un esprit autrement dégagé des préjugés théologiques en rejetant définitivement l'idée d'un type normal de Fhumanité. Il caractérise curieusement le puissant mouvement de rénovation scientifique né sous l'effort des théories de l'évolution.
Et Combemolle (2) dit à ce sujet, avec beaucoup d'à-propos :
ce Le terme dégénérescence est le terme sous lequel on range la plupart des anomalies de la vie de l'espèce. Autrefois intimement liée à l'existence
(1) Lagheau, Acad. de médecine, Paris, 1869.
(f) COMBEMOLLB, La descendance des alcooliques. Montpellier, 1888.
supposée d'un type parfait et d'une déchéance consécutive, graduelle, cette conception de la dégénérescence reconnaît maintenant comme processus une substitution d'atrophies partielles, aboutissant à l'amoindrissement et finalement à la stérilité. Il y a entre ces deux opinions, émises à vingt-cinq ans de distance, toute la diflférence qui sépare Horel et Dailly, la doctrine de la préformation de celle du transformisme, le théologien de l'anthropoiogiste. » Mais, selon nous, l'écueil de la conception de Dailly est quelque peu dans cette manière de restreindre le domaine de la dégénérescence. C'est très probablement à elle qu'il doit d'avoir confondu la régression individuelle et la régression collective. A cause d'elle, il ne s'est pas aperçu qu'en circonscrivant son critérium, il laissait échapper la plus large part du groupe réel des dégénérés.
Et il faut reconnaître que la conception plus synthétique de Horel tend aujourd'hui à rallier les esprits. C'est dans le sens du médecin de Saint- Yvon que les idées prennent leur direction. Vous vous rappelez la conception neurologique de Hagnan ainsi que les types divers et variés à l'aide desquels il constitue la collectivité des dégénérés. Et malgré l'assise plus stable donnée aux doctrines de la dégénérescence par le travail de Dailly, il est nécessaire de dire que le groupe des dégénérés ne se limite pas aux seuls individus frappés de stérilité. Ce groupe comprend sans conteste tout d'abord ce qu'y ont mis Morel et Magnan. Et vous verrez que nous y ferons entrer ces déséquilibrements variés dont l'épilepsie, l'hystérie et la neurasthénie forment pour ainsi dire les têtes de liste.
Du reste, l'opinion dominante en science plaide actuellement la cause de l'extension.
Conibemolle lui-même, qui prétend rester fidèle à la définition de Dailly et reproduit la classification de cet auteur, met remarquablement en lumière les gradations qui vont du déséquilibrement à la dégénérescence complète, à la stérilité. Il montre, dans le travail auquel nous faisons allusion, qu'un seul facteur peut, par l'hérédité, sufiîre à la réalisation des divers types des dégénérés de la classification de Magnan.
Certes, il y a un écueil à élargir ainsi le cadre d'un département pathologique. C'est celui dont parle Dailly. On risque, en effet, de voir la pathologie tout entière se trouver finalement résorbée dans une de ces subdivisions.
Et c'est cette crainte, il l'avoue, qui a poussé Dailly à rester au-dessous de l'extension donnée par Horel à la dégénérescence et aux dégénérés. Dans la classification que nous allons tenter à notre tour, nous nous inspirerons des vues de Horel et Hagnan. Les groupes si magistralement établis par le clinicien de Sainte-Anne forment, avons-nous dit, la collectivité des types marqués de près ou de loin pour la dégénérescence finale. Ces groupes, nous les avons répartis selon une triple formule que nous croyons inutile de vous rappeler. Le tableau étiologique que nous allons
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tracer est donc destiné à. contenir l'ensemble des causes prochaines ou éloignées qui mènent du dégénéré supérieur à Fidiot profond.
Mais notre classiBcation étiologique comprendra forcément davantage. Nous vous avons dit, en effet, que les états de déséquilibrement supérieurs avaient leurs racines dans la vie physiologique. Ils ne constituent en réalité que l'exagération et la persistance d'états fugitifs et instables de la personnalité normale. Une étiologie complète doit donc prendre le phénomène de déséquilibrement à son origine et le montrer naissant, grandissant, s'imposant tyranniquement à l'esprit subjugué et paralysé. Il nous faudra, par conséquent, entrer dans le mécanisme de la vie normale pour y retrouver les germes de l'activité morbide. Et par cette extension, nous risquons plus encore que d'autres d^encourir le reproche de tout absorber dans notre pathologie spéciale de la dégénérescence. Nous essayerons d'éviter les récriminations par une méthode scrupuleuse. Nous réclamerons pour la composition d'un type de dégénérescence ce qu'on réclame en science générale pour l'individualisation des entités morbides. Un signe ne sufiit plus pour caractériser une maladie. Et lorsque, par extraordinaire, le germe semble à lui seul fournir une raison suffisante, on réclame au germe plus d'un caractère pour lui constituer un état civil particulier. Nous ne baserons donc jamais nos conclusions sur un seul signe, et c'est à cette fin que nous consacrerons une partie de la conférence prochaine à l'étude des stigmates anatomiques, biologiques et sociologiques. Aujourd'hui nous terminons donc notre entretien par l'indication d'un groupement des causes différent des précédents. Hais avant de vous retracer le tableau que nous avons conçu, il est nécessaire de vous en indiquer l'esprit et la raison.
Et tout d'abord, il y avait quelques écueils à éviter. Nous devions disjoindre l'étude restreinte et circonscrite des dégénérés de l'examen plus large de la dégénérescence considérée dans ses multiples acceptions. Car, ainsi que déjà nous vous l'avons signalé, il existe dans les pages qui précèdent comme une sorte de confusion. La portée individuelle et la portée sociologique des causes sont rarement séparées l'une de l'autre. Cependant il importe, ajoutions-nous à l'instant, de ne point confondre les régressions individuelles avec les régressions sociales.
La régression individuelle, la dégénérescence limitée aux individus, aimons-nous à répéter, est un fait continu, permanent, même dans les sociétés en évolution. Les dégénérés sont à la fois les traînards des années victorieuses et les éclopés des armées en déroute. Même dans les sociétés en évolution, les déchéances particulières font partie du processus social normal physiologique.
11 faut donc distinguer l'involution des masses de l'involution des individus. Cette distinction n'empêche pas, à la vérité, l'existence de nombreux points de contact entre les causes particulières et de l'une et de
Tautre. En dehors des facteurs communs qui déjà vous ont été signalés, on retrouverait des analogies nombreuses entre la régression de Tindividu et la régression de la collectivité.
De Greef(l)^ dans son travail sur la déformation régressive sociale, montre que l'organisation politique décline avant l'organisation juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dégrade avant les institutions scientifiques. Dans les désorganisations de Tintellect humain, on pourrait fréquemment retrouver cette dégradation systématique.
Novicow (3) établit longuement que la société, comme l'individu, décroît à la fois « par le procédé biologique et par le procédé mental». L'infériorité intellectuelle des nations est, comme l'infériorité intellectuelle des individus, un symptôme de déchéance. « Quand une nation possède moins d'idées que ses voisines, elle finit par produire moins de richesses, puis, naturellement, la- natalité y diminue, puisqu'un homme ne peut naître et vivre que s'il peut se nourrir. » Et il n'y a pas jusqu'à la saturation mentale qui ne soit commune aux individus et aux masses. Quand le besoin intellectuel ne travaille plus le cerveau humain, c'est que l'heure de la régression a sonné.
a Nous observons dans les nations, dit Novicow, des périodes où les besoins intellectuels sont très vifs et d'autres où ils s'affaiblissent. Alors une société n'est plus avide d'idées nouvelles, elle se contente de son fonds mental, elle ne veut plus l'augmenter, elle se complaît dans les traditions du passé; bref, elle devient conservatrice. C'est le tournant à partir duquel commence le mouvement régressif qui cause la stagnation et la mort.
Quoique nous ne soyons pas de ceux dont parle De Greef (3), qui croient au danger d'une explication des phénomènes sociaux par les nécessités physiologiques, nous pensons qu'il y a lieu de distinguer les régressions sociales et l'involution individuelle. Mais ces régressions sociales n'en restent pas moins sous la dépendance des troubles biologiques. Nous croyons que la pathologie sociale est jfaite des pathologies inhérentes aux divers besoins des collectivités. Toutefois, nous le répétons, nous avons décidé de ne vous parler que des dégradations progressives qui, même dans une société en évolution, mènent l'individu et ses descendants à la stérilité finale.
Cependant, notre tableau ne pouvat être un résumé des causes dégénératives communes à la masse sociale, il devait éviter de faire double emploi avec les chapitres étiologiques particuliers à chacune des subdivisions du groupe de nos dégénérés, l'examen de ces causes plus spéciales se
(1) Ds Grsef, Les lais sociologiques. Paris,
(9) Novicow, Les luttes entre les sociétés humaines, Paris, 1893.
(3) Db GfiEEF, Les lois sociologiques. Paris, 1893.
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retrouvant, en effet, lors de chacune des analyses partielles. Il nous était interdit également, sous peine de contrefaçon, de reprendre les cadres de Morel et Dailly, dont du reste Tair de parenté vous aura frappés. Et d'un autre côté, la manière dont nous comprenons la classification nous imposait certaines obligations. A notre avis, une classification étiologique ne peut se borner à présenter sans un ordre bien légitime et motivé Tensembie des causes effectives qu'elle comporte. Elle doit tenir compte de l'importance et de la signification de chacune d'elles. Un tableau synoptique est donc forcé de réaliser une sériatiûn, une espèce de mise au point préalable. 11 faut que les facteurs généraux se distinguent nettement des agents secondaires, que l'essentiel tranche clairement sur l'accessoire. 11 est enfin nécessaire que cette classification reflète dans sa disposition ridée directrice qui l'inspire.
Or, Messieurs, reportez-vous à quelques-unes des considérations générales émises au cours de nos premiers entretiens. Rappelez-vous, par exemple, notre définition de la personnalité humaine, la» manière dont nous avons montré son évolution. Souvenez-vous qu'en toute circonstance nous vous en avons signalé l'activité noi*male, l'activité morbide comme résultant d'une réaction perpétuelle entre le milieu et l'organisme.
Nous avons pensé qu'il était nécessaire à l'intelligence complète de cette notion capitale, de ne point nous départir de notre méthode habituelle.
Les faits de dégénérescence, comme les actes normaux, ne sont que des cas particuliers de la loi des réactions qui régit la biologie tout entière. Les uns et les autres traduisent les nécessités de l'organisme sain ou morbide aux prises avec le milieu. Quand, dans une société, la somme des dégénérés l'emporte sur la collectivité des individus normaux, il y a involuiion sociale. Les lois qui règlent et expliquent ces déficits sociaux sont les lois de la pathologie sociale. On peut dire qu'elles synthétisent des nécessités biologiques collectives. Nous venons de déclarer qu'il y avait lieu de scinder leur étude de celle des causes de la dégénérescence individuelle. Et c'est ce qui nous permettra de borner notre examen à l'influence exclusive de l'organisme et du milieu dans lequel il évolue.
Mais nos investigations ne peuvent se limiter à l'étude isolée de chacun de ces facteurs. Rarement, en effet, ils interviennent séparément. Ainsi que l'avait déjà montré Horel, une cause unique ne suflSt pas plus qu'un signe unique pour caractériser un état de dégénérescence. La vie est un phénomène complexe tout autant dans ses processus morbides que dans son mécanisme normal. Après avoir étudié successivement le milieu et l'oi^nisme, nous les examinerons donc dans leurs rapports et leur action mutuelle.
Ib8
DÉGÉNÊKÊS ET DÊSËQUILIBKÊS.
ËTIOLOGIB DBS ÉTATS DB DÉGÉNÉRBSCBNCB BT DB DBSÊQCILIBBBNBMT.
1» Causes exclusives au milieu.
^ Causes exclusives à rindividu.
a. Milieu physique.
b. Milieu social.
Climat. — Sol. — Non-acclimatement.
Nourriture insuffisante. — Famine.
Nourriture viciée : pellagre, ergolisme.
Influence du sol : malaria.
Influences endémiques : crétinisme.
Commotions religieuses.
Commotions politiques.
Commotions morales.
Monstruosités.
Arrêts de développement.
Maladies.
Alcoolisme.
Hérédité.
Dispositions héréditaires.
3« Causes communes au milieu et à l'individu.
Individu.
3* Hérédité pathologique.^
I Dispositions constitutionnelles.
physique
Milieu.
social.