Hérédité i **"°j;f
vésanique. j ji^j^^bie.
2* Hérédité névropathique.
Alcoolisme.
Syphilis.
Tuberculose.
Rhumatisme.
Goutte.
Diabète.,
Nutritif.
Génésique.
Intellectuel.
Age.
Ëducation.
Caractère.
Qualités.
Vices.
Caractères généraux.
Caractères particuliers.
Climat.
Saison.
Température.
Caractères particuliers. ^
Caractères généraux.
Mœurs.
Religion.
Militarisme.
Loi.
Industrie.
Éducation.
Nutrition.
Reproduction.
Intelligence.
Ce vaste tableau serait dépourvu de toute signification précise si des considérations générales ne venaient tout d'abord vous en faire comprendre Tesprit et le caractère de coordination.
Comme nous vous le disions tantôt» nous envisageons d'abord séparément le milieu et Tindividu pour réunir ensuite sous une même rubrique les résultats de l'action simultanée de nos deux facteurs. Quelle est la portée qu'il faut attribuer à cette subdivision? Entendons-nous par là qu'il y a des cas très nets où le milieu seul ou l'individu isolément peuvent créer de toutes pièces la dégénérescence et le déséquilibrement? Une telle pensée ne peut être la nôtre. Lors de notre premier entretien, définissant la personnalité humaine, nous vous avons parlé des influences dues à Toi^nisme et aux conditions ambiantes. Nous insistions sur le caractère relatif de ces influences. Il n'y a jamais de prépondérance absolue. Toute supériorité est relative. Lorsqu'on parle de l'influence exclusive du milieu ou de l'organisme, on ne fait allusion qu'à la prédominance nettement marquée de l'un ou l'autre facteur. Dans toute manifestation vitale, cette distinction s'impose nécessairement : qu'il s'agisse de la nutrition dans sa formule la plus générale ou de l'activité psychique la plus spécialisée, une double influence est en jeu. En considérant l'action exclusive du milieu ou de l'organisme, on procède par une sorte d'abstraction mathématique. Nous ne reviendrons plus sur cette considération primordiale. Quand nous parlerons d'influence exclusive du milieu, vous traduirez simplement influence hautement prépondérante.
Mais là ne se borne pas la restriction. Car il faut encore s'entendre sur la portée attribuée à cette influence prépondérante. Sans délimitation de cette portée, nous risquons de retomber dans la confusion des causes sociologiques et des causes individuelles, il est des cas où l'intensité d'un seul facteur peut triompher des résistances de la collectivité. Nous n'entendons évidemment parler en aucune façon de causes ayant atteint un degré d'acuité incompatible avec l'existence. L'impossibilité de l'évolution ne doit pas être confondue avec les conditions de l'involution. Ne pouvoir pas vivre et ne pouvoir plus vivre ne sont pas identiques. La vie n'est nullement une quantité toujours égale à elle-même. L'hypothèse de l'éternité de la vie constitue un paradoxe dont l'étrangeté a pu tenter la virtuosité d'un savant en quête de raflSnements. Elle ne tient pas devant la critique, elle ne résiste pas aux dénégations des faits. « Les sciences géologiques et astronomiques, dit Errera (1), s'élèvent contre l'éternité de la vie dans le passé, tout au moins pour notre système solaire, le seul sur lequel il soit possible de risquer une hypothèse sérieuse. » Puis il ajoute : « Et un flacon de sublimé suffit pour réfuter l'indestructibilité de la vie. » Or, il ne peut être question, pensons-nous, d'élever un flacon de sublimé à la hauteur d'un facteur de dégénérescence.
Mais celte restriction ne s'applique pas seulement à la portée générale des deux grands facteurs naturels, elle s'étend même à chacune de leurs
(i) Léo Errera, Lai de la conservation de ta vie. (Revue philosoph., octobre 1891.)
subdivisions. En jetant un coup (l'œil sur le tableau, certaines causes secondaires vous apparaissent se répétant sous des formes peu déguisées dans diverses catégories. C'est encore une question de prépondérance qui motive cette répétition. Dans une des catégories, la cause secondait^ jouait le rôle essentiel ; ce rôle n'est plus qu'accessoire dans l'autre. Nous pensons, par cette complication peu déroutante du reste, avoir réussi à imprimer à notre classification un peu de ce caractère de sériation, de hiérarchie indispensable à nos yeux. Car ce tableau condense la somme des causes organiques et ambiantes. Non seulement la pathologie tout entière semble comprise dans cette classification, mais nulle des activités organiques n'y échapper. Sans une mise au point reflétant l'idée supérieure de notre étude, nous nous serions simplement livré à une récapitulation et nullement à une classification.
Enfin, après les réserves au sujet de nos subdivisions des causes qui y figurent, il nous reste une dernière considération à vous signaler. Elle concerne la cause envisagée en elle-même, d'abord, et dans ce qu'on pourrait appeler son povit (fapplicalion, ensuite. En elle-même se rapporte à ses degrés, ses fluctuations, ses hauts et ses bas, et ces particularités de son action ne nécessitent guère de développements. Mais ce qu'il faut comprendre sous le nom de point (Tapplication vous apparaît peut-être moins nettement au premier examen. Par le point d'application d'une cause déterminée, nous entendons parler du moment même de son intervention dans l'évolution individuelle. Un traumatisme survenu pendant la grossesse peut retentir profondément sur la constitution du nouvel être et influer inexorablement sur la vie enlière du sujet. Le même traumatisme atteignant l'individu à l'âge adulte, n'aurait qu'une influence réduite ou nulle. Hais le point d'application varie avec la nature même de l'agent. Les émotions morales ne portent guère sur le cerveau de l'enfant. Elles agissent puissamment sur l'adolescent, et leur action faiblit avec l'Age et rimpressionnabilité. Les grandes idées, les systèmes politiques sont les puissants moteurs de notre maturité intellectuelle ; elles ne tourmentent pas notre enfance et ne détournent qu'incomplètement notre jeunesse. Le point d'application, c'est-à-dire le moment de son intervention, constitue donc à la cause une seconde individualité.
Enfin, nous tenons à vous rappeler que notre étude comprend l'examen des dégénérés et des déséquilibrés. Notre classification devait contenir toutes les causes de dégénérescence mêlées aux causes de déséquilibrement. En traitant du milieu et de l'organisme, il y aura donc une distinction à faire selon que c'est la dégénérescence au sens strictement biologique ou le déséquilibrement pur et simple qui se trouve en cause. Le milieu, par exemple, peut produire la déchéance irrémédiable de l'individu par ses influences telluriques, climatériques et autres, comme il donne fréquemment naissance, par son côté sociologique, aux déséquili-
CAUSES DE DÉGÉNÉRESCENCE ET DE DÉSÉQUIUBKEMENT. i6i
brations de tous genres. Nous aurons, du reste, soin de vous signaler ces restrictions en temps et lieu. Elles sont impliquées dans la distinction que nous avons établie à plusieurs reprises entre la régression collective et la régression individuelle. Elles comportent donc une réduction générale de rinfluence des facteurs à large portée. Elles n'envisagent ces facteurs que dans leur action atténuée et limitée soit à Tindividu isolé, soit à de petits groupes d'individus.
Et grâce à ces restrictions, nous pouvons examiner de haut — car l'étude des détails serait démesurée <- le mécanisme général des conditions étiologîques renseignées dans notre tableau. Nous serons très bref et bornerons nos indications à des vues synthétiques et spécialement à celles que nos conférences ultérieures ne nous donneront plus l'occasion de vous exposer. Car ces causes, dans leur action, spécialisées et rapportées à nos dégénérés en particulier, nous les retrouverons au début de Tétiologie des grandes manifestations symptomatiques de la dégénérescence et du déséquilibrement. *
Quel est donc le mode d'intervention du milieu capable de produire isolément les troubles que nous étudions? Le milieu comprend à la fois les influences physiques et les influences sociales. Les unes s'adressent aux fonctions végétatives, les autres aux manifestations émotives et psychiques. Le milieu physique peut, dans certaines circonstances, par sa seule action, créer de toutes pièces la dégénérescence. Il peut vaincre toutes les résistances organiques et triompher des énergies de la collectivité tout entière. Dans ce dernier cas, les distinctions individuelles disparaissent devant l'intensité de sa puissance régressive.
Mais encore une fois, quand nous parlons de dégénérescence, il ne peut être question d'influences collectives aussi radicales. A propos des individus, c'est dans une mesure plus restreinte qu'agit le milieu physique. Son action opère alors une réelle sélection. Elle ne porte que sur ceux dont la vitalité amoindrie implique déjà comme une régression virtuelle. C'est la distinction du « ne pouvoir pas vivre » et du « ne pouvoir plus vivre ». El encore cette action, pour impliquer la dégénérescence, doit-elle procéder d'une manière lente et quasi insidieuse. En tuant brutalement, elle empêche l'involution. Car finalement ce sont les stades involutifs qui caractérisent la régression dégénérative. Il faut donc que la vie elle-même, dans ce qu'elle a d'intime et de général, demeure un certain temps comme souffrante et blessée. C'est dans une sorte de mesure atténuée que doivent agir l'acclimatement, la famine, les nourritures foncièrement viciées, les grandes pestilences telluriques et endémiques. La déchéance organique mettra donc un certain temps à évoluer, tout en gardant sa fatalité. Certes, ces diverses causes n'ont pas la même portée. Leur intensité crée à pj*opos de chacune d'elles des distinctions et des temps d'arrêt dans l'involution; d'ordinaire cependant leur action est aussi prépondérante
i6S DÊGÉNÉHÊS ET DÉSÊQUILIBUÊS.
que définitive. Les causes physiques à large portée interviennent surtout dans la genèse des dégénérés au sens biologique du mot. Elles épuisent lentement la vitalité de l'individu, de même que, quintuplées et brusquées, elles peuvent aboutir, en doublant les étapes, à Tanéantissement de la race elle-même. Elles sont parmi les facteurs essentiels du groupe des dégénérés inférieurs. Et vous avez vu l'accord unanime de Morel et Dailly à ranger ces causes parmi celles qui mènent d'emblée à la stérilité, à Textinction de l'espèce .
Mais le milieu intervient encore par ses caractères sociaux. Il est inutile de vous rappeler que c'est d'une intervention prépondérante qu'il s'agit. L'action régulière du milieu social est en effet aussi constante que celle du milieu physique. La question, ici comme tantôt, réside dans la possibilité d'une production d'états de déséquilibrement et de dégénérescence sous l'action lente et continue des causes sociales. Parmi ces causes sociales, nous avons inscrit spécialement les commotions politiques et les commotions morales. Il suffit de rappeler Ies*ëtudes récentes sur la criminalité des foules, sur la psychologie des masses, pour comprendre quel puissant élément de perturbation l'idée, l'émotion peuvent constituer par moments au sein des collectivités. A ces époques où ce qu'on nomme le vent de folie a comme nivelé les individualités, les distinctions secondaires disparaissent. L'instinct, dans ce qu'il a de plus général et de plus fortement ancré dans l'organisme, parle en maître. La cause sociologique est bien alors à la première place dans la genèse de l'acte ou de l'idée. Toutefois la politique et ce qu'elle comporte n'ont pas seuls le privilège de pousser ainsi au déséquilibrement toute une communauté, tout un peuple. Rappelez-vous ces grandes épidémies religieuses dont Calmeil a si curieusement retracé l'histoire. N'y a-t-il pas là comme un déséquilibrement général où les prédispositions plus ou moins prononcées disparaissent pour faire place comme à une réceptivité uniforme et collective? Certes, cette réceptivité était avant tout accentuée chez les acteurs de haute marque, mais les comparses n'y échappaient point. L'intensité du choc social avait triomphé de toutes les résistances. Et de nouveau, notre distinction de l'involution collective et de l'involution individuelle se retrouve.
Ces grandes commotions politiques et religieuses n'engendraient ordinairement que des déséquilibrements. Et l'équilibre de la masse, un instant rompu, se rétablissait assez rapidement; l'évolution collective, un moment suspendue, se continuait dans un mouvement ascensionnel. Les individus aux tares accumulées atteignaient seuls à la* dégénérescence. Mais il ne faudrait point juger des effets de la commotion par ce qu'on pourrait appeler ses victimes immédiates, ses déchets de la première heure. Le remous éteint à la surface se répercute dans la profondeur. Le choc va en s'opuisant et se dispersant dans l'ensemble. Il se localise dans les unités dernières, y créant, d'une manière latente, comme une régression à puissance. Qui pourrait dire en effet les résultats déGnitifs de ces
ces déséquilibrements séculaires? De quelle répercussion lente ne minentils pas actuellement nos sociétés modernes? Et qui pourrait affirmer que les désorganisations superficielles de ces époques d'intolérance politique, religieuse et philosophique n'ont pas fait souche pour venir s'accumuler dans ces individualités d'une débilité corporelle et psychique dégénérative» où le fanatisme irréfléchi se confond avec l'imbécillité renforcée? Ceux-là sont les crétins de la malaria sociale, et leur état civil pourrait bien remonter à ces époques dont nous parlons.
Le milieu tant physique que social peut donc, par lui seul, engendrer la dégénérescence, la stérilité individuelle ou ethnique, ou la déséquilibration affective ou psychique. Et Sergi(l) en a judicieusement classé les nombreuses influences perturbatrices et régressives. Cependant, pour rentrer dans le cadre des causes dégénératrices, le milieu doit agir lentement et permettre la régression progressive. En dehors de ces conditions, il peut ôtre question d'involution sociale, d'extinction des races et des espèces, de dégénérescence et de régression collectives, mais notre groupement particulier des dégénérés n'est plus en cause.
Les causes individuelles arrivent, à leur tour, à déterminer des résultats analogues. Toutefois nous remarquerons que pour se hausser à ce niveau, il faut tenir compte, relativement aux causes individuelles, de ce que nous appelons leur point d'application. Nous avons, en effet, rangé parmi les fecteurs organiques les monstruosités, les arrêts de développement, les maladies, l'alcoolisme, l'hérédité. Il est évident que l'influence de chacun de ces facteurs dépend du moment même de son intervention dans l'évolution individuelle. Pour les monstruosités et les arrêts de développement, la chose se démontre d'emblée. La tare individuelle seule en cause ou mise en action par une circonstance tout à fait accessoire, a porté à l'origine de l'être lui-même. La divergence est d'autant plus prononcée qu'elle a commencé plus près du point de départ. Il y a pour ainsi dire accumulation des effets par une espèce de capitalisation à intérêts composés.
Hais il est possible que cette notion vous apparaisse moins clairement au sujet des maladies, de l'alcoolisme et de l'hérédité.
Nous allons tâcher de vous l'exposer rapidement en examinant sommairement l'influence de chacun de ces facteurs essentiels.
Les maladies sont dans certains cas parfaitement assimilables aux tares congénitales. Si la maladie frappe l'individu tout près de sa naissance, le résidu, l'impulsion morbide peut, en effet, aller en s'accumulant et aboutir à la déchéance. La vie est alors comme empoisonnée à sa source et Tinvolution n'est que le développement progressif de la perturbation initiale.
ce Un fait qu'on ne peut passer sous silence, disait Hagnan {% c'est que si les dégénérescences mentales sont héréditaires, dans quelques circonstances elles peuvent être acquises. » Et s'adressant à ses confrères de la
(1) Sergi, Les dégénérescences humaines. Milan, 1888. (9) Magnan, Société médico-psychologique, janvier 1886.
164 DÉGÉNÉRÉS ET DÊSÉQIILIBBÉS.
Société médico-psychologique, lors de cette discussion dont nous avons rapporté les grandes lignes, il ajoutait : (c Chacun de vous a certainement observé, à la suite d'affections aiguës chez les très jeunes sujets, des cas d'arrêts d'intelligence et de dégradations mentales analogues à Tidiotie, à l'imbécillité, à la débilité mentale et même à la déséquilibration de Thérëditaire. Donc il suffit de l'apparition d'une maladie aiguë, et notamment d'une fièvre typhoïde, d'une variole, d'une scarlatine, — ce sont là les facteurs habituellement en cause, — pour pervertir ou anéantir à tout jamais l'intelligence d'un enfant jusque-là bien pondéré. »
Rapportant les travaux antérieurs sur la question, travaux réunis dans l'excellente monographie de Landouzy (1), Magnan concluait : « Tous ces désordres sont la conséquence de lésions analogues à celles qui se développent pendant l'évolution fœtale, et sur les cerveaux de jeunes sujets en voie d'évolution, les résultats sont identiques ».
Du reste, Messieurs, que ceux dont la carrière compte déjà quelque expérience jettent les yeux autour d'eux. Qu'ils se ressouviennent de ceux de leurs compagnons d'enfance que la maladie frappa gravement à l'aurore de la vie, et peut-être trouveront-ils dans ces souvenirs de tristes confirmations de ce que nous venons de dire. Et il n'y a pas que l'enfance qui soit susceptible de ressentir si gravement les atteintes d'une fièvre typhoïde ou d'une variole dangereuse. Les maladies graves peuvent tarir et anéantir à sa source l'activité qui déjà dans la jeunesse donnait les plus brillantes espérances. Par quelles influences encore mal définies la vie se trouve-t-elle ainsi viciée à son origine, empoisonnée au plus profond d'elle-même? La science ne pourrait à ce sujet nous fournir que des conjectures. Elles n'auraient du reste qu'un intérêt secondaire, et la nécessité de doubler les étapes nous interdit même de les mentionner. La maladie peut donc dans l'enfance, ainsi qu'au seuil de la jeunesse, perturber profondément l'économie et pousser fatalement à la déchéance organique ou psychique. Certes on pourrait ici encore, en dehors de la cause perturbatrice, faire intervenir la prédisposition organique. C'est un jeu toujours facile et toujours de saison. Et nous croyons devoir nous en dispenser après toutes les considérations qui précèdent. Car si la cause morbide avait par elle-même cette puissance régressive absolue, elle ne serait plus un facteur individuel, mais un facteur collectif. Nous ne pouvons donc lui reconnaître en ce moment qu'une portée et une puissance limitées. La condition essentielle dans le cas qui nous occupe, c'est ce que nous nommons le point d'application. Mais, à vrai dire, l'intensité même d'une cause morbide peut suppléer à sa tardive intervention. Elle pénètre l'organisme tout comme si elle avait évolué avec lui. Et l'alcoolisme est dans ce cas.
Nous saisissons. Messieurs, avec quelque empressement l'occasion qui nous est offerte de vous parler de l'alcoolisme. Ce mode d'intoxication a
(i) Landouzy, Des paralysies dans les maladies aiguës, Paris, 1880.
déjà figuré au premier rang parmi les facteurs essentiels de la dégénérescence. Horel et Dailly y consacrent un chapitre important. Vous nous entendrez fréquemment Tincriminer. Et la presse scientifique insiste régulièrement sur ses méfaits. Ces considérations nous imposeraient une étude d'ensemble si une raison primordiale ne la motivait plus sérieusement encore. L'alcool est, en effet, et avant tout, un facteur de dégénérescence à ce point de vue strictement individuel auquel nous désirons nous placer. 11 montre dans son action lente et progressive la régression allant d'étape en étape vers l'extinction de la souche. 11 crée des sélections à peine marquées tout d'abord. Le besoin d alcool semble même naître presque fatalement de rintensité déprimante et progressive de notre civilisation. Puis, après avoir atteint les sommets d'une manière comme intermittente, il poursuit sa tâche implacablement et d'une allure continue dans la descendance. 11 réalise donc bien ces attributs de sélection, d'évolution lente et progressive que nous réclamons à toute cause réelle de régression et de dégénérescence.
L'étude de l'alcoolisme peut s'aborder par divers endroits, se faire à plusieurs points de vue. Nous ne Tenvisagerons ici que comme facteur essentiel de dégénérescence et de déséquilibrement. Nous rappellerons d'abord les travaux et les opinions qu'il a provoqués dans cet ordre d'idées ; nous déterminerons sa puissance d'action aux difiérentes périodes dans lesquelles on peut la subdiviser.
C'est à Magnus Huss (1) qu'on doit la notion de l'alcoolisme telle qu'elle existe aujourd'hui en pathologie. L'antiquité connaissait l'influence pernicieuse de l'alcool, mais Huss, le premier, réunit en un corps de doctrines la conception des troubles et des altérations organiques dénature alcoolique. Peu de temps ensuite, Morel (2), vous l'avez vu, appuyait sur les travaux de Huss ses considérations sur l'importance de l'alcool comme facteur de dégénération. Quelques années après la publication de ce Traité des dégénérescences dont nous vous avons mis de nombreuses pages sous les yeux, Morel (3) s'exprimait comme suit à la Société médico-psychologique : « Les enfants nés sous l'influence de l'état d'alcoolisme des parents, subissent les conséquences de l'état convulsif suivi de stupeur que détermine l'alcool chez ceux qui en font abus : l'hystérie, l'épilepsie, l'imbécillité et les infirmités qui sont la conséquence des afiections convulsives du jeune âge, l'abaissement profond de l'intelligence, les tendances instinctives les plus mauvaises se voient chez les enfants des alcooliques comme ils existent momentanément chez les géniteurs ».
Les idées de Morel firent souche rapidement. Motet (4), dans une thèse où figure le tableau célèbre et souvent reproduit de l'ivresse absinthique,
(i) Mag>ts Huss, Alcoholismus chroniojLS. Stockholm, 1852.
(2) Morel, Traité des dégénérescences. Paris, 1857.
(3) Morel, De la formation du type dans les variétés dégénérées, Paris, 1864.
(4) Motet, Considérations générales^ etc. Thèse de Paris, 1859.
déclarait que l'alcoolisme « mine sourdement la race ». Lancereaux (1) écrivait dans le Dictionnaire encyclopédique son article sur l'alcoolisme, resté classique malgré les années. « L'individu qui hérite de l'alcoolisme, disaitil, est, en général, marqué du sceau d'une dégénérescence qui se manifeste tout particulièrement par des troubles des fonctions nerveuses. Enfant, il est emporté par des convulsions ou d'autres désordres nerveux; il reste idiot ou imbécile. Adulte, il a un cachet spécial : sa tête est petite, — tendance à la microcéphalie , ^ sa physionomie est hébétée, son regard sans expression ou stupide. Une susceptibilité ou une mobilité nerveuse plus ou moins accentuée, un état névropathique voisin de l'hystérie, des convulsions épileptiformes, des idées tristes, de la mélancolie ou de l'hypocondrie, tels sont ses attributs. La passion des boissons alcooliques, la tendance à l'immoralité, à la dépravation, au cynisme, tel est, en somme, le triste héritage que laissent à leurs descendants un nombre malheureusement trop grand d'individus adonnés aux boissons alcooliques. »
Les vues de Morel, Motet, Lancereaux sont aujourd'hui classiques grâce aux travaux de Legrand du Saule (2), et surtout aux recherches expérimentales de Hagnan (3) et de son école. Le médecin de Sainte-Anne a réalisé expérimentalement les accidents nerveux amenés par l'abus des liqueurs fortes. Magnan (4) insiste tout spécialement sur les relations de l'épilepsieet de l'absinthisme.
Et disons en passant qu'au sujet de l'absinthe, Magnan (8) terminait récemment un mémoire du plus haut intérêt par cette déclaration : a II faut proclamer bien haut cette vérité incontestable : c'est que l'alcool est un poison et qu'il devient un poison encore plus redoutable sous les travestissements perfides dont le recouvre l'industrie pour lui donner accès sur nos tables ».
Depuis ces travaux, les méfaits dégénératifs de l'alcool n'ont cessé d'être mis en lumière par des savants de tous les pays.
Lenz (6) reconnaît deux espèces d'hérédités alcooliques : l'hérédité de similitude et l'hérédité de transformation. Cette dernière se traduit chez la descendance des ivrognes par différentes transformations morbides de l'état psychique, par des névroses, de l'irritabilité excessive, de l'hallucination, de l'hystérie, de l'épilepsie et des maladies mentales. Et à cdté de ces formes, il ajoute, dans une autre catégorie, les arrêts de développement intellectuel jusqu'à l'idiotie la plus complète. Selon cet auteur, ces arrêts de développement du cerveau aboutissent souvent à des atrophies accompagnées de malformations crâniennes.
(1) Lancereaux, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1865. (S) Legrand du Saule, La folie héréditaire. Paris, 1873.
(3) Magnan, De Valcoolvme, Paris, 1872.
(4) Magnan & Hardy, Analyse de Vessence d absinthe, Paris, 1872.
(5) Magnan, De.t principaux signes cliniques de l'absinthisme, Paris, 1890.
(6) Lbnz, De Valcoolisme, Bruxelles, 1884.
Velault (1) relève les particularités physiques et psychiques du dipsomane et montre « qu'aux nombreuses particularités intellectuelles qui, en général, indiquent si clairement la tare héréditaire, s'ajoutent souvent des stigmates physiques d'une véritable importance ».
Legrain (2), sous l'inspiration de Magnan, écrit : « L'alcoolisme des ascendants est un des facteurs les plus puissants de la dégénérescence. Inversement, les dégénérés commettent avec la plus grande facilité des excès de boissons. L'alcoolisme est une des causes les plus puissantes de la dégénérescence mentale ; en d'autres termes, les fils d'alcooliques sont des dégénérés ».
Et Combemolle (3) distingue, dans les descendants des alcooliques, des troubles somatiques fonctionnels ou originels. Les troubles somatiques atteignent l'intégrité de la constitution du corps; les troubles fonctionnels se traduisent par l'aliénation mentale sous les formes les plus diverses. Quant aux troubles originels, « ils portent sur la totalité de l'intelligence, ou sur l'une des facultés de l'âme, ou même sur l'une ou l'autre des parties constitutionnelles de ces facultés ; elles sont exaltées ou déprimées : passions, mémoire, volonté sont de la première forme; idiotie ou imbécillité, absence de volonté sont de la seconde forme. Le déséquilibre entre les divers éléments de l'état intellectuel et moral est la caractéristique de ces troubles originels ».
Il nous serait possible d'ajouter encore à ces citations. Nous croyons qu'elles suffisent pour établir défmitivement vos convictions.
L'alcool est donc un facteur essentiel de dégénérescence. Il peut créer à lui seul tous les états dégénératifs et déséquilibrés, et cette question paraît définitivement tranchée. Mais l'alcoolisme agit-il uniformément ù toutes ses périodes? Nous dirons en deux mots ce qu'on peut conclure à ce sujet des données fournies par l'observation et la clinique.
L'alcoolisme est aigu ou chronique. Le descendant d'un alcoolique au début ou procréant dans un accès d'ébriété serait, dit-on, fréquemment un nerveux, un déséquilibré, un toqué, un mélancolique, un bizarre. Si le père se trouve déjà en puissance d'alcoolisme chronique, si les fonctions nerveuses sont ébranlées tout en laissant subsister une santé générale relativement intacte, l'enfant pourra, tôt ou tard, contracter l'une des grandes névroses essentielles : l'épilepsie ou l'hystérie. Enfin, si l'alcoolisme devenu chronique a pénétré la trame même de l'organisme, si les tissus sont comme imprégnés d'une régression toxique, les tares organiques et physiques deviendront la règle. L'enfant sera frappé d'idiotie ou d'imbécillité, ou bien emporté prématurément dans un accès convulsif.
Cette classification, malgré son caractère absolu, reflète pour ainsi dire
(1) Velault, Ètudtsur Valcoolûme. Paris, 1887.
(S) LEGRAm, Du délire chez les dégénérés, Paris, 1886.
(3) Combemolle, La descendance des alcooliques, Montpellier, 1888.
les faits, et vous remarquerez en passant comme elle rappelle en même temps nos différents groupes de dégénérés, de dégénérants et de déséquilibrés. Elle motive donc tout particulièrement les considérations que nous exprimions précédemment. Et l'alcoolisme, par son action dissolvante et progressive, par le nombre et la nature des causes qui y poussent, constitue un type de facteur dégénératif.
Pour compléter notre étude des causes de dégénérescence spéciales à rindividu, il resterait à vous parler de Tinfluence de l'hérédité. Elle vient déjà de vous être signalée à propos de Talcool. Nous l'étudierons dans ses détails lors de notre prochaine conférence. Nous n'insisterons donc que pour lui marquer sa place parmi les facteurs individuels essentiels. L'hérédité seule et sans le secours des forces extérieures, peut donner lieu à la série tout entière de nos dégénérés. Cependant, il est nécessaire de s'entendre. En réalité, l'hérédité ne crée rien; d'hérédité en hérédité il faut, comme on Ta dit, toujours remonter à la cause. Et l'hérédité ne vaut que par les renseignements qu'elle nous apporte sur l'intensité et la pénétration de cette cause elle-même. Elle nous indique le déséquilibre des tendances évolutives les plus intimes. Elle permet à cet équilibre de se développer pour ainsi dire tout le long de la série des descendants. Elle extériorise, elle réalise ce que contenait virtuellement le trouble initial. C'est tout ce que nous tenons à dire, pour le moment, au sujet de l'hérédité.
Nous aurions, Messieurs, à passer en revue toutes les combinaisons qu'autorise dans notre classification le groupe étiologique des actions mutuelles et réciproques du milieu et de l'organisme. Nous bornerons notre examen h quelques considérations générales.
Le principe même de cette disposition indique que ni le milieu ni l'organisme ne peuvent intervenir isolément. Toujours se trouvent en présence la cause prédisposante organique et la cause occasionnelle ambiante. Et la prédominance passe assez régulièrement de l'une à l'autre.
Dans l'individu, nous considérons les dispositions héréditaires et les dispositions constitutionnelles. Les premières représentent Thérilage ancestral, ce qui rattache l'individu à ses ascendants; les secondes synthétisent ses caractères acquis, sa personnalité tout entière.
L'hérédité la plus grande est l'hérédité vésanique. C'est elle qui atteint l'être le plus profondément et qui réclame, pour hâter la dégénérescence, la stérilité, la moindre des causes occasionnelles.
Nous avons eu, dans la dernière conférence, l'occasion de traiter des rapports de la dégénérescence et de la folie. En réalité, du moment que l'on élargit le groupe des dégénérés au point d'y incorporer les déséquilibrés de tous genres, les fous en font partie pour ainsi dire de droit. Mais vous avez vu le soin des psychiatres français de distinguer l'aliéné simple de l'aliéné héréditaire. Cette description, très justifiée en clinique, s'impose moins rigoureusement dans une conception plus sociologique de la dégénérescence. En réalité, la folie est à la fois une cause et un élément
dégénératif. Le déséquilibre psychique, cortical que révèle la folie, n'est que le prélude de déséquilibrements plus essentiels et plus pénétrants. Cette manière de comprendre la folie comme une sorte d'inadaptation intellectuelle nous imposerait Tétude des différents domaines de la psychiatrie. Force nous est cependant de les passer sous silence. Ils n'interviendront que comme facteurs essentiels de Tinvolution individuelle.
L'hérédité névropathique est une source de déséquilibrements nerveux soit identiques, soit transformés. Nous Tétudierons longuement dans la suite. L'hérédité pathologique renferme la dernière et la plus contestée des catégories faisant partie des dispositions héréditaires. Et à son sujet quelques restrictions sont indispensables. Tout d'abord nous n'entendons nullement faire de la maladie un indice de dégénérescence. La maladie a des origines multiples, variables avec les causes et les individus. Elle traduit une perturbation et n'implique nullement l'involution. Mais les maladies des parents peuvent léguera leur descendant une vitalité amoindrie, et dans ce cas la maladie prépare le terrain à la régression dégénérative. Enfin parmi les subdivisions de l'hérédité pathologique nous faisons figurer l'hérédité diathésique. Et l'hérédité diathésique domine la famille diathésique dont les relations avec les névropalhies et les dégénérations ont été mises en relief par Dailly (i), Chauflàrt(2), Féré(3). Fréquemment ces relations s'imposeront à notre attention.
Les dispositions constitutionnelles sont réparties en générales et en particulières. Les dispositions générales ont trait à une subdivision de l'activité individuelle en nutritive, génésique et intellectuelle. Nous avons ailleurs développé cette triple répartition. Nous signalons simplement son mode d'intervention dans les états de déséquilibrement et de dégénérescence. Les déviations des fonctions nutritives aboutissent aux perturbations générales de la nutrition qui sont à l'origine des diathèses. Et par celles-ci, nous rentrons, à l'aide de l'hérédité, dans une des catégories ultérieures. Les perturbations de l'instinct génital donnent lieu aux psychopathies sexuelles, qui nous occuperont toute une séance. Les troubles psychiques nous montreront le déséquilibrement en préparation; une de nos dernières conférences sera consacrée à discerner dans les perturbations intellectuelles à peine appréciables, le germe des bizarreries, des manies, des involutions futures.
Quant aux caractères particuliers, ils n'ont, sauf deux d'entre eux : l'âge et réducation, qu'une influence secondaire. L'âge, intervient en vertu de considérations signalées lors de l'examen de l'influence d'une cause dégénérative relativement à l'époque de son intervention dans l'évolution individuelle. L'éducation vaut en somme par des raisons analogues. C'est par son point d'application sur un cerveau vierge encore et parti- Ci > Dailly, Dégénérescence. (Dict. encycl. des se. méd.)
(2) Chauffart, Imbécillité. (Dict. e>xycl. des se. méd.)
(3) Féré, La famille névropathique. (ârch. de neur. Paris 1884.)
culièrement malléable, qu'elle possède sa grande et positive influence. Quant aux sentiments, l'amour-propre , l'égoîsme, le dévouement, ils peuvent dans certains cas se révéler comme l'expression d'une émotivité maladive, ils caractérisent dans leurs anomalies des états de déséquilibre virtuels. Ils placent à la merci des causes occasionnelles ceux qui en sont porteurs. Haudsley (1) a mis en lumière, avec sa grande vigueur descriptive, l'importance de ces sentiments dans la pathogénie de la folie. C'est sous le couvert de sa haute autorité que nous plaçons cette catégorie de facteurs dégénératifs.
Nous arrivons enfin aux causes sociologiques. Nous les avons réparties en particulières et en générales. Le caractère spécial du milieu a trait aux us et coutumes, à la religion, au militarisme, aux lois, à l'industrie, etc.
Chacune de ces causes peut hâter, par une action démesurée, des perturbations de tous genres : les us et coutumes en perpétuant des pratiques anti-hygiéniques, telles que l'abus du tabac, de l'alcool, les mariages consanguins, etc.; les religions en poussant à l'extase et au mysticisme; le militarisme en pratiquant une espèce de sélection à rebours; les lois en décrétant des abus et des injustices; l'industrie en intoxiquant l'économie, en accumulant les causes d'insalubrité.
Nous terminons par l'influence attribuée à la marche même de la civilisation. La civilisation favorise raffinement des sens, accentue les préférences fonctionnelles et rend, pour ces raisons, la satisfaction physiologique plus difficile. Or, tout besoin non satisfait est une source de perturbations intellectuelles, afiectives et organiques. La civilisation accroît la lutte pour l'existence, la rend plus difficile etde cette façon entrave de son cdté nos tendances et nos fonctions. Enfin cette civilisation agit encore par une spécialisation de plus en plus grande des besoins. Cette spécialisation nuit à son tour au jeu régulier des centres et devient pour son compte le point de départ de troubles divers.
Il y aurait lieu d'examiner l'influence de la civilisation ainsi schématisée sur les fonctions nutritives, génésiques et intellectuelles. Cet examen nous entraînerait trop loin. Il ferait, du reste, double emploi avec nombre de choses qui vous seront dites dans nos prochaines conférences. D'une manière générale, la vie intensive pousse aux excès, à l'intempérance et secondairement aux troubles morbides et aux diathèses. L'instinct sexuel hyperesthésié entraîne le surmenage génésique, et par l'individualisation amoureuse inconsidérée, il mène à la mélancolie, au détraquement, au suicide. Enfin la civilisaticm, par la tension d'esprit qu'elle réclame, engendre la neurasthénie. Et la neurasthénie, nous vous le montrerons, se trouve au seuil de la grande route névropathique dont les principales étapes sont l'hystérie, l'épilepsie et finalement l'idiotie et la folie.
(1) Mauoslby, La pathologie de Vesprit,
SIXIÈME CONFÉRENCE
LES STIGHATES DE LA DÉGiNÉBESGENGE ET DU DÉSÉQUILIBREMENT.
Oriipne do mot stigmate. — Sa valeur dans les sciences néTropathiqnes. — Nos trois catégories de Btigmat<*s. — Les stigmates anatomiqnes. — L'opinion de More). — Exposé des stigmates des béréditaires selon Falrel et Magnan. — Description de Déjé:ine. — Extension de cette notion des stigmates. — Critiques de Sanson. — Où s'arrête le déséquilibrement. — Étude nécessaire et particulière. — Appréciation des stigmates. — Leur hiérarchie , leur sériation. — Les stigmates physiologiques. — Les stigmates sociologiques. — Compléments des stigmates : l'hérédité et l'impulsivité. — L'Importance et les modes d'intervention de Ihérédité. — L'impulsivité. — Unité du mécjimsme. — L'obsession et ses bases physiologiques. — Impulsion et inhibition. — Les théories de Brown-Sequard. — Les centres modérateurs de Setchenoff. — Rôle de l'inhibition. — L'impulsivité comme caractère générique des dégénérés. — Spontanéité et impulsion. — Le rôle de la systématisation dans l'évolution intellectuelle. ~ La systématisation selon Wundt. — La systématisation selon Paulhan et Bourdon. — Les systématisaiions dans l'axe cérébro-spinal. — La systématisation psychique et la systématisation corticale. — Elles sont subordonnées à des systématisations sousjacenles. — La déséquilibration psychique. — La déséquilibration affective. — L'origine de l'obsession. — Ses caractères. — Elle obéit aux lois physiologiques.
Messieurs,
Nous allons esquisser aujourd'hui une symptomatologie collective des états de dégénérescence et de déséquilibrement. Ce qui va suivre constitue une sorte de pathologie générale dont le complément, la pathologie spéciale, vous sera fourni dans les entretiens ultérieurs. C*est la dernière conférence consacrée aux généralités. La première vous a montré la genèse psychiatrique du groupe, les discussions scientifiques d'où il est sorti, Textension qu'il a subie particulièrement sous l'impulsion des doctrines de Magnan et de ses élèves ; la seconde s'est attachée plus spécialement à vous présenter un tableau étiologique, en précisant l'idée synthétique qu'il faut attribuer au terme dégénérescence; la conférence actuelle est destinée à servir de complément aux deux précédentes. Elle établira dans leurs caractères essentiels les signes spécifiques de l'ensemble du groupe des dégénérés. Ces signes ont reçu le nom de stigmates. Le mot stigmate, dans les sciences pathologiques, est d'importation récente, et sa signification toute moderne exige quelques explications. Ce terme, transformé dans son acception et d'allures rajeunies, nous vient, après quelques détours, de la pathologie nerveuse. L'école de la Salpétrière l'a pour ainsi dire mis à la mode; elle a contribué dans une large mesure
à lui donner ce qu'on pourrait appeler sa nuance, son coloris. Stigmate est un vocable encore en évolution, mais qui synthétise bien une idée du moment et répond à une nécessité dans notre terminologie scientifique actuelle. L'étude de l'hystérie a, dans ces derniers temps, fait un emploi régulier du mot stigmate, et c'est elle qui , tout d'abord, va nous fournir, par les acceptions particulières qu'elle en donne, une sorte de définition différenciée du terme lui-même. « Les symptômes hystériques, dit Pierre Janet (1), tout en gardant continuellement à peu près la même nature, se présentent cependant de deux manières différentes : tantôt ils sont essentiels et constitutifs de la maladie, ils sont permanents et durent à peu près autant que les dernières traces de la maladie, enfin, ils sont jusqu'à un certain point indifférents au malade, qui se sent affaibli, mais sans pouvoir préciser au juste le symptôme dont il souffre ; tantôt, au contraire, ils sont accidentels, surajoutés en quelque sorte à la maladie qui ne comporte pas nécessairement ce phénomène particulier, passagers ou tout au plus périodiques et pénibles pour le malade qui sait précisément ce qui le tourmente le plus. Cette différence a donné naissance à la distinction classique des stigmates et des accidents. » Et relativement à leur afiinité, à leur parenté dans l'hystérie, l'auteur ajoute : « La séparation est quelquefois assez facile à faire, et l'on peut dire assez facilement qu'une anesthésie est un stigmate, qu'une attaque est un accident; mais souvent un symptôme peut être rattaché à l'une ou à Tautre catégorie ».
Il résulte de ces considérations qu'en général le stigmate est avant tout un signe essentiel et permanent. C'est du reste ce que dit plus succinctement M. Paul Blocq (2) dans les lignes suivantes : « Selon l'enseignement de M. le professeur Charcol, nous désignons sous ce terme de stigmates des signes qui, par la fréquence de leurs constatations, par la spécificité de leurs caractères, la fixité de leur durée, peuvent être regardés comme pathognomoniques ».
Visant la dégénérescence au sens absolu, Legrain définit le stigmate if toute disposition organique congénitale et permanente dont l'effet est de mettre obstacle à l'accomplissement régulier de la fonction correspondante et de détruire l'harmonie biologique où l'espèce trouve les moyens de poursuivre son double but naturel de conservation et de reproduction».
Selon nous, stigmate implique en premier lieu essentialilé, permanence et spécificité. Quant à sa complexité, elle varie avec l'ampleur du phénomène qu'il sert à caractériser.
Le terme stigmate, appliqué à nos dégénérés, doit forcément acquérir une signification plus étendue. En pathologie nerveuse spéciale, il représente un symptôme déterminé et n'intervient que pour affirmer et motiver
(i) P. Janet, État mental des hystériques. Paris, 1892. (2) Paul Blccq, Des stigmates de Vhystérie. Paris, 1892.
un diagnostic. Dans le domaine de la dégénérescence, son action plutôt collective portera plus spécialement sur les groupes que sur les individus. Le stigmate cessera de représenter un signe pour résumer une série de caractères; son acception concrète se fondra dans une signification générale abstraite. Et cette signification plus étendue nécessitera une classification plus large. Nous divisons, en effet, les stigmates de dégénérescence en anatomiques, physiologiques et sociologiques. Le dégénéré peut s'étudier dans ses tares anatomiques, fonctionnelles et sociales. Cette sériation des stigmates se motive par des différences dans leur signification et leur portée relativement à Tindividu. Et la prédominance de chacune d'elles sert aussi è caractériser, à sérier les différents groupes. C'est en nous plaçant à ce double point de vue que nous allons passer une rapide revue de ces caractères essentiels de la dégénérescence.
Cependant, quelques mots d'introduction historique sont indispensables à l'étude particulière des stigmates.
La chose, sinon le mot, appartient incontestablement à Morel (1). Lors de l'exposé de sa classification, nous avons vu s'affirmer une remarquable préoccupation des attributs particuliers aux différents types. Morel s'inquiétait non seulement de cequ'on nomme aujourd'hui les stigmates anatomiques, mais encore de toutes les particularités physiologiques et sociologiques qui permettent de tracer des limites entre les dégénérés. « Les distinguerons-nous les uns des autres par la forme de la tête, disait-il, par la différence de la taille, etc.? Sera-ce la durée de la vie moyenne, la possibilité ou l'impossibilité de se reproduire, etc.? Établirons-nous une classification basée sur la plus ou moins grande perfection du langage, des idées, des dispositions morales ? »
Horel avait donc la notion de la pluralité des stigmates de notre conception actuelle. Ses éléments de classification générale ont été repris par d'autres et utilisés pour le groupement des dégénérés qu'il énumérait sans s'y arrêter; ses distinctions forment les bases de la répartition régulièrement admise. Son esprit critique avait même formulé la règle qui préside aux classifications fondées sur les stigmates, car Morel affirmait rimpossibilité de s'adresser à des caractères exclusifs.
Mais la forme et la signification des stigmates datent surtout de l'importante discussion à laquelle donna lieu, à la Société médico-psychologique de Paris, la question de la folie héréditaire.
Falret définissait alors ce qu'il nommait les stigmates héréditaires. Ces stigmates héréditaires ne sont en réalité que l'ensemble des stigmates de la dégénérescence, envisagés dans leur mécanisme originel. « Toutes les formes d'aliénation mentale, disait Falret (3), portent donc l'empreinte de
(1) Morel, Traité des dégénérescences humaines. Paris, i855.
(2) Falret, Société médico-psychologique, mars 1885.
i74 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBKÉS.
l'hérédité et, de plus, cette hérédité imprime des marques caractéristiques à chaque forme héréditaire. Les aliénés présentent dès Tenfance une foule de signes tels que asymétrie du crâne et de la face, strabisme, tics de la face, bégaiement, bec-de-Iièvre. Chez ces prédisposés, ces stigmates se retrouvent dans toutes les parties du corps, dans la démarche, dans les organes génitaux (pieds bots, hernies). A côté de ces signes physiques, il y a des signes intellectuels, comme des inégalités énormes dans le développement des facultés; certains sont brillants, poètes, calculateurs, peintres, sculpteurs, ils ont une mémoire prodigieuse : ce sont des génies partiels, d'après Félix Voisin; et, à côté de cela, ils ont des instincts vicieux, sont réfractairesà toute éducation, indisciplinableset incapables de se conduire. C'est au moment de la puberté que ces caractères s'accusent. On voit survenir des accidents convulsifs, choréiformes ou délirants, qui déroutent le diagnostic et simulent une méningite. L'évolution de la puberté est lente, difficile dans les deux sexes et n'a pas été assez étudiée. C'est à ce moment que s'opère la bifurcation; les uns deviennent idiots et imbéciles, les autres tendent vers la folie raisonnante et le délire des actes. Ceux-ci s'engagent, changent de position, se font condamner, passent pour des excentriques ou se font enfermer, deviennent la source d'une foule de contestations et passent leur vie entre la liberté et les asiles. Ce qui est intéressant, c'est d'étudier les signes physiques qui correspondent à ces troubles intellectuels et moraux. Si ces aliénés ont l'air d'individus normaux à certains intervalles, les signes physiqueâ n'en persistent pas moins, ainsi que M. Legrand du Saule l'a établi et que M. Hagnan vient de l'exposer à l'Académie de médecine. Ce sont des anomalies génitales, dans tous les temps de l'acte génital, en plus ou en moins, excès de salacité ou divers degrés d'impuissance. Ceci est souvent difficile à obtenir dans les confidences des malades ou de leurs familles. Les traités de l'impuissance et de la stérilité contiennent des faits très intéressants, mais mal interprétés ; il y a des crises et des accidents cérébraux subits, à apparence grave, mais d'un pronostic moins sérieux. Toutefois, ces crises cérébrales sont souvent un des modes de terminaison de tous ces héréditaires.
c( Ainsi, à la naissance, dans l'enfance, à la puberté, plus tard et jusqu'à la mort, ces aliénés héréditaires se comportent donc autrement que les autres aliénés. »
Revenant sur les considérations exprimées par Falret, Magnan (1) établissait que « les héréditaires dès la naissance offrent la marque de leur origine: des stigmates physiques, des stigmates psychiques les (ont recon-' naître parmi tous les autres aliénés ». Au sujet des stigmates analoraiques, il disait : ce M. Falret a passé en revue les caractères propres de la folie héréditaire. Il a rappelé d'abord les stigmates physiques, bien connus
(1) Magnan, Société médico-paychologique, janvier 1886.
LES STIGMATES. i75
depuis Morel, et à leur propos, j'ajouterai simplement qu'il n'est pas rare de trouver, chez des héréditaires à conformation extérieure régulière, des anomalies du fond de l'œil, faciles à constater avec l'ophtaimoscope : des pigmentations irrégulières, des amas pigmentaires de la choroïde; l'insertion irrégulière de cette membrane au pourtour du nerf optique ou des fissures choroïdiennes donnant lieu à des colobomes qui laissent apparentes des parties plus ou moins étendues de la sclérotique; on voit encore l'émergence irrégulière de l'artère centrale de la rétine qui natt parfois sur le limbe de la papille, et généralement, dans ces cas, celle-ci est ovalaire et plus ou moins déformée. Enfin, quelquefois on aperçoit, munies de leur gaine de myéline, des faisceaux de fibres qui s'épanouissent en forme d'aigrettes, d'un blanc nacré, au delà de la papille. Ces anomalies n'entraînent pas habituellement de troubles sensibles de la vision ; mais, de même que l'adhérence du lobule de l'oreille, l'hypospadias du doigt palmé, elles sont la traduction de déviations nutritives. »
Et au sujet des stigmates intellectuels, il ajoutait : ce Les symptômes psychiques ont été décrits avec beaucoup de soin. M. Falret a fait ressortir les inégalités intellectuelles des héréditaires, la prédominance chez eux de certaines facultés, l'influence sans contre-poids des instincts. Notre distingué collègue nous a entretenus ensuite de la double tendance qui se dessine chez ceux-ci à la puberté; les uns, les apathiques, descendent insensiblement la pente intellectuelle; les autres, les raisonnants, marchent vers la folie des actes et conservent toute leur vie leur lucidité».
Progressivement, cette notion des stigmates, de leur sériation et de leur importance est devenue classique. Autour des caractères essentiels se sont accumulés des attributs secondaires. Le stigmate, qui était à l^origine un moyen de classement, a pris finalement les allures d'un instrument de recherche. Il est devenu un élément de transition et d'union entre des groupements dont les rapports avec la dégénérescence n'apparaissaient que lointains et mal établis. Féré (1) a pu, de cette façon, montrer les relations de la famille névropathique et de la famille dégénérative. « Les malformations congénitales, telles que la cécité, le daltonisme, le bec-delièvre, le pied bot, le strabisme, dit en effet Féré, coïncident fréquemment avec certaines formes de dégénérescence du système nerveux. »
Baqué (2) a fourni une liste très étudiée des stigmates des dégénérés; cependant, il semble s'être préoccupé avant tout de donner des arguments à la théorie du criminel dégénéré.
La synthèse la plus complète des stigmates nous est fournie par Déjérine (3). Uans 'sa brillante thèse d'agrégation, cet auteur classe avec une
(1) Fébé, La famille névropathique. (Arch. de neurologie, 1884.)
(% Baqué, Les stigmates de la dégénérescence mentale héréditaire, Paris, 1887.
(3) DÉJÉRiKE, De Vhérédité dans les maladies nerveuses. Paris, 1886.
176 DÊGÉKÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
grande abondance et une réelle ampleur de vues la multiplicité des attributs dégénératifs. Nous ne pouvons nous dispenser de reproduire textuellement cette partie de son remarquable travail.
(c Les stigmates des dégénérés héréditaires peuvent être distingués en deux classes : les stigmates physiques et les stigmates psychiques.
» Les stigmates physiques, les mieux connus, bien étudiés par Morel, Legrand du Saule, etc., peuvent affecter, chez le même malade, tous les organes, tous les appareils, et se traduire par des anomalies, des vices de conformation les plus divers. Je vais essayer de les passer en revue d'une façon rapide, me bornant à une simple énumération.
» C'est surtout dans les asiles, dans les services spécialement affectés aux idiots, que Ton peut étudier ces stigmates dans toute leur diversité ; et quoi d'étonnant à cela, si l'on songe que ces malheureux sont tous des victimes de l'hérédité morbide et fondent, comme nous le verrons plus lard, la dernière expression de la dégénérescence héréditaire? Dans une classe plus élevée, chez les simples déséquilibrés, les stigmates existent néanmoins, mais sous des aspects plus ou moins variés, sous des types plus ou moins complets.
» Les stigmates physiques les plus frappants sont ceux qui affectent le système osseux, et il y a longtemps qu'on a remarqué, dans ce sens, les déformations de la boîte crânienne produisant tous ces types divers de microcéphalie, hydrocéphalie, acrocéphalie, plagiocéphalie, scaphocéphalie, dolichocéphalie, et, à des degrés moindres, les simples exagérations des bosses crâniennes, les dépressions irrégulières. On a signalé aussi, dans ces cas, des anomalies dans l'état intime des os, dans leur mode de développement, leur ossification, leurs sutures. Le squelette entier peut être atteint de même; la face peut être asymétrique, le rachis incurvé, les os des membres eux-mêmes, atteints dans leur évolution, peuvent présenter toutes les apparences du rachitisme ; on a signalé l'existence possible de doigts palmés ou surnuméraires, les pieds bots sous leurs différents aspects, l'effacement de la voûte plantaire.
» Le système musculaire se développe tard et incomplètement; les muscles offrent toujours un état de flaccidité spéciale; ils peuvent même être atrophiés.
» L'appareil digestif n'est pas épargné : la voûte palatine est asymétrique, quelquefois étroite, ogivale, les lèvres souvent épaisses ; les becsde-lièvre simples ou compliqués sont très fréquents; les dents, irrégulièrement implantées, apparaissent tard; leur nombre peut être diminué; elles se carient aisément ; leur implantation n'est pas normale et dans certains cas le prognathisme est très accentué. D'ailleurs, le maxillaire inférieur est souvent très développé, proéminent, très lourd, et certains auteurs, tels que Lombroso, ont voulu voir là un signe distinctif des dégénérés à tendances vicieuses, à instincts nuisibles. Les fonctions digestives
sont souvent troublées : ces malades sont souvent gloutons ; ils ont des bizarreries de Tappëtit ; leur estomac est souvent dilaté, Tabdomen parfois très développé. Un vice fonctionnel de la digestion qu'on rencontre quelquefois chez eux est le mérycisme, étudié dans ces derniers temps par Bourneville et Séglas, et depuis par Cantarano. On sait aussi que le g&tisme n'est pas rare chez les idiots. Signalons enfin la fréquence des hernies de toute sorte.
» Les appareils respiratoires et circulatoires sont les moins atteints : notons seulement la fréquence, chez les dégénérés, de la tuberculose pulmonaire; des troubles vaso-moteurs se manifestant surtout par des rougeurs passagères au visage et par une teinte cyanique aux extrémités; enfin la persistance du trou de Botal.
» Des anomalies assez caractéristiques sont celles qui affectent l'appareil génito-urinaire. Je n'ai pas à décrire ici les troubles fonctionnels, parmi lesquels l'incontinence d'urine est un des plus constants ; je reviendrai plus tard sur les perversions sexuelles. Je me bornerai à signaler maintenant la grande fréquence des phimosis, les hypospadias, la descente tardive des testicules ; chez la femme, des anomalies diverses : imperforation et cloisonnement du vagin, troubles de la menstruation.
» Du côté de la peau, on rencontre la coloration violacée due aux troubles vaso-moteurs, la sensation de froid qu'elle donne au contact, l'odeur spéciale qu'elle exhale souvent, puis des troubles trophiques divers, une tendance au développement exagéré des tissus graisseux, le myxœdème (W. Gull. Ord, Ballet, Hammond, Savage, Thaon, Bourneville et d'Olier, Ridel-Gaillard, Inglis, Blafse, etc.), des anomalies du système pileux qui devient ou très rare ou très abondant. Notons en passant l'existence, chez les femmes, de barbe, de moustaches, et le double tourbillon des cheveux, trace d'une anomalie de développement de l'extrémité céphalique du canal vertébral. (Féré.)
y> Les organes des sens eux-mêmes offrent à considérer des signes spéciaux souvent très accentués : du côté de l'œil, ce sont des blépharites chroniques, le strabisme, Morel, Féré, (Limpritis), la cécité congénitale, Famblyopie, l'épricanthus, le daltonisme, le coloboma de l'iris (Ireland), des altérations du fond de l'œil (Magnan) telles que les pigmentations irrégulières de la choroïde, l'albinisme, la rétinite pigmentaire, les déformations de la papille, l'émergence irrégulière de l'artère centrale de la rétine, etc. Pour le sens de l'ouïe, je rappellerai la surdité-mutité, les déformations de l'oreille externe, l'adhérence du lobule de l'oreille, les anomalies de l'hélix, dont une, décrite récemment par Féré et Huet, consiste en un prolongement de la racine de l'hélix qui, rejoignant l'anthélix, sépare ainsi la conque en deux parties. On a signalé encore chez les héréditaires des vices de prononciation, le bégaiement, la blésité.
D Des différents systèmes de l'économie, le système nerveux est incon-
178 DÉGÉriiÉUÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
testaUeinent celui qui porte le plus la marque de l'influenoe prépondérante de rhérédité. Les parties périphériques aussi bien que Taie central peuvent être atteintes ; je ne ferai qu'énumérer pour le mom^it les migraines, les vertiges, les convulsions, les tics, les chorées, les désordres variés de la sensibilité cutanée ou viscérale, les hallucinations, les troubles du sommeil : insomnies, cauchemar, rêves, somnambulisme, naroolepsie.
» Enfin, c'est encore au système nerveux qu'il faut rapporter les stigmates d'ordre psychique que présentent les héréditaires, et dont je vais m'occuper maintenant. Ces stigmates psychiques peuvent affecter aussi bien les facultés morales que les acuités intellectuelles. »
Nous parlerons très peu en ce moment des stigmates psychiques. Nos dernières conférences vous les montrerons exposés et détaillés dans leur mécanisme. Quant aux stigmates physiques, nous avons transcrit sans commentaires cette énumération. Cette longue série de signes variés nécessiterait cependant une critique détaillée, une judicieuse mise au point. Sans une étude comparée de leurs significations et de leurs valeurs respectives, ces tares risquent de n'être à vos yeux qu'une accumulation d'anomalies et de monstruosités. Nous aurons l'occasion, dans quelques instants, de grouper sous des rubriques particulières ces nombreuses manifestations régressives. Ce groupement réalisera la mise au point indispensable. Nous ne pourrons cependant examiner séparément chacun des caractères renseignés par Déjérine. Nous nous bornerons à préciser la signification des catégories importantes dans l'échelle des régressions.
Hais avant de rechercher la valeur de chacun de ces groupes, il est nécessaire d'aborder une question plus générale. Le nombre des stigmates dégénérât! fs, et particulièrement des stigmates psychiques, s'accroît chaque jour. Avec leur amoncellement s'élève progressivement comme un doute qui déteint sur leur réelle valeur, sur la somme de confiance qu'on peut leur accorder. Il nous est donc prescrit d'examiner de près l'objection capitale sous laquelle se cachent les incertitudes des uns et les ironies des autres.
Disons cependant que la plupart des faits rapportés par Déjérine échappent d'ordinaire à la critique; leur signification objective les soustrait à la controverse. Par contre, les stigmates nerveux, surtout dans ce qu'ils ont de subtil et d'individuel, sont vigoureusement battus en brèche. Et la critique semble d'autant plus autorisée que le cadre des stigmates s'enrichit de signes chaque jour plus nombreux. Les maladies nerveuses, l'épilepsie, l'hystérie, la neurasthénie tout spécialement, enregistrent régulièrement de nouveaux indices de déséquilibrement. Et les divers domaines de la pathologie spéciale mettent de plus en plus en relief la riche symptomatologie des états de dégénérescence L'appareil génito-urinaire surtout semble plus spécialement apte à faire ressortir les tares névropathiques.
Il ne s'agit pas seulement de Tacte génital et des passions dont il forme le substratum physiologique : les désordres plus prosaïques de la miction bénéficient de cette espèce d'action sélective.
Les psychopathies urinaires, déjà esquissées par Guyon (1) et Geffier (2), viennent d'être définitivement rapprochées des dégénérescences. En dehors des urinaires hystériques et épileptiques, « il existe, dit Jules Janet (3), une classe de malades qui sont pour ainsi dire les auteurs de leurs symptômes morbides par l'attention exeessive qu'ils portent au fonctionnement de leur vessie : ces malades sont des héréditaires, des dégénérés, souvent des neurasthéniques ».
Et, vous le savez, on va plus loin encore. Aux signes physiques dont rénumération précède, aux troubles affectifs et intellectuels dont nous aurons à vous reparler, des commentateurs trop zélés n'hésitent pas à joindre les particularités les plus intimes de nos tendances, de nos goûts, de nos sympathies ou de nos antipathies* Et lors même que nos aspirations sont de l'essence artistique ou scientifique la plus pure, elles n'échappent point au carnet féroce de ces inquisiteurs de la dégénérescence. Nordau (4), dans ce steeple-chase aux stigmates rafiinés et quintessenciés, tient le premier rang.
En présence de ces exagérations, on se demande avec quelque sentiment d'inquiétude personnelle si tout cela est bien vrai, ou tout au moins complètement vrai ; si le déséquilibre nous guette ainsi à tous les détours du sentier ; si l'idée qui germe tout à coup imprévue ou insolite, l'habitudequi nous délasse, la fantaisie qui nous distrait, l'originalité qui nous séduit ou nous distingue, sont comme les précurseurs d'une dégénérescence future pointant à l'horizon. Nous aurons à répondre plus tard et par le détail à des questions de ce genre posées particulièrement à l'occasion de la neurasthénie.
Nos dernières conférences, en nous amenant à la limite des états de dëséquilibrement, nous forceront à nous inquiéter de ces signes délicats et controversés. Nous ne voulons cependant point passer sans répondre à vos préoccupations. Mais à notre parole dépourvue d'autorité nous substituerons momentanément les réflexions d'un homme familiarisé avec les sciences d'observation. Nous les transcrivons textuellement ; leur forme et jusqu'à l'exemple qu'elles comportent contribueront probablement à les rapprocher de vos objections et de vos impressions personnelles.
« La difficulté, dit Sanson (5), au sujet des dégénérés supérieurs de
(1) Guyon, Leçons sur les maladies des voies urinaires, (S) Gbffibr, Des troubles de la miction. Paris, 1884.
(3) Jules Janet, Les troubles psycho-pathologiques de la miction. Paris, 1890.
(4) Nordau, Entartung. Berlin, 189S.
(5) Sanson, L'hérédité normale et pathologique. Paris, 1893.
i80 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Magnan, est d'ailleurs dans rapplication exacte de ces signes de prétendue dégénérescence ou de déséquilibration. Cette appréciation dépend néoes* sairement toujours des idées que Ton s'est faites soi-même sur ce qui doit être considéré comme normal. Une anecdote dont je puis garantir la véracité en fournira un frappant exemple. Une personne de ma connaissance me confiait un jour devant quelqu'un que son propre fils, alors âgé de moins de dix-huit ans, s'était, en 1870, engagé pour la durée de la guerre, avait été blessé, et qu'à la vue de sa blessure son chef lui avait manifesté l'intention de faire en sa faveur une proposition pour la médaille militaire; sur quoi le brave enfant avait prié ce chef de bien vouloir s'en abstenir, lui faisant remarquer qu'il n'avait point mérité une récompense pour avoir eu la malechance de se trouver sur le trajet de la balle à laquelle il devait sa blessure. Voici comment le fait fut apprécié par le quelqu'un en question : « Cela ne m'étonne pas, dit-il, je savais depuis longtemps que dans votre famille on est mal équilibré ».
» Croit-on qu'une telle façon de juger les actes de désintéressement et de droiture soit une rare exception? Ce serait malheureusement une erreur. Dans notre monde actuel, où les distinctions honorifiques de toute sorte sont si ardemment convoitées et sollicitées, est-ce que celui qui les dédaigne, celui qui pense que le titre de membre d'une académie, notamment, ne vaut point les sacrifices de dignité ou tout au moins de fierté qu'il coûte le plus souvent à acquérir, n'est pas considéré généralement comme un original, par conséquent comme un déséquilibré, comme un de ceux que Magnan appelle des dégénérés supérieurs? C'est évidemment une bizarrerie de caractère pour tous ceux qui pensent et agissent autrement et qui ne peuvent manquer de trouver que leur façon de penser et d'agir est la seule sage, puisque c'est en effet celle du plus grand nombre.
» Et ce membre de l'Institut, collectionneur forcé d'autographes, que les géomètres du monde entier considéraient comme le maître et dont la candeur se laissait vendre des papiers de Jésus-Christ et de Jeanne d'Arc par un Vrain-Lucas, n'était-ce pas un déséquilibré au premier chef? Si l'équilibre intellectuel, c'est-à-dire le développement de toutes les facultés au même degré, constitue seul l'état mental parfaitement sain, combien parmi nous pourraient se flatter de n'être pas des candidats à l'aliénation? Notre géomètre tout à fait supérieur n'a-t-il pas montré, sur l'article des autographes, qu'il était par définition au moins un débile, sinon un parfait imbécile? H n'était pas possible d'avoir, sur ce point-là, un jugement plus affaibli. »
Puis, caustiquement, il ajoute (1) : « En lisant les travaux des aliénistes, quand on ne l'est pas soi-même, on s'aperçoit aisément que s'il fallait prendre à la lettre leurs définitions de la déséquilibration intellectuelle.
(1) Sanson, L'hirédilé normale et pathologique. Paris, 1893.
sur la liste des déséquilibrés ils occuperaient un bon rang. Ils y seraient d'ailleurs en excellente compagnie. Leur tendance proFessionnelle est de voir un peu partout des signes de folie, ou tout au moins de prédispositions héréditaires à la folie. Ces signes, Magnan les a systématisés en les considérant comme des syndromes épisodiques de la folie héréditaire, comme des stigmates psychiques par rapprochement avec les stigmates physiques dont il a été parlé plus haut. Si, parmi eux, il y en a beaucoup qui appartiennent en effet à la folie, bon nombre d'autres ne peuvent évidemment pas lui être rattachés, à moins d'étendre outre mesure son véritable domaine. Ils comprendraient en réalité tous les troubles nerveux, aussi bien spinaux que cérébraux. De même, dit-on, que les modalités de rétat mental du dégénéré sont infinies, de même les modalités syndromiques sont innombrables. Alors, à quoi s'arrêter? »
Ces réflexions de Sanson correspondent rigoureusement, pensonsnous, à la plupart de celles qui forment le fond des controverses habituelles ; leur forme même et leur allure dégagée traduisent la moyenne de l'opinion courante. Et il n'y a pas jusqu'au mot de la fin qui ne nous apparaisse comme un écho des discussions quotidiennes. C'est qu'en effet. Messieurs, toute la question est là. A quoi s'arrêter? En vérité, il est plus commode de la poser que de la résoudre, cette question. L'hérédité dégénérative n'est pas un vain mot cependant. Ses stigmates, si divers et si importants, ne sont point des mythes. Cette accumulation des tares, qui se suit à travers les générations jusqu'à la déchéance finale, ne peut passer pour une pure conception de l'esprit. Qu'on dise aux psychiatres, à mots couverts, qu'ils sont, comme les princes, toujours un peu de leur métier, nous n'oserions trop nous y opposer. Il entre toujours un peu d'entrainement, de sport dans l'exercice d'une profession. Cependant l'appréciation • exagérée d'un fait, d'une série de faits ne peut leur enlever leur réalité! Comment sortir de cette impasse? Car, d'un autre côté, ils sont nombreux ceux qui, comme Sanson, raillent et critiquent la doctrine nouvelle! La vérité, c'est l'impossibilité de donner une solution unique à ce problème. Chaque cas particulier doit être étudié, analysé dans ses détails en dehors de toute règle a priori. 11 faut reconstituer non seulement la généalogie, mais encore la vie entière de l'individu qu'il s'agit d'apprécier et de classer; rechercher les stigmates de tous genres et tenir compte également du milieu ; s'inquiéter avant tout du fait lui-même et voir ce qu'il comporte de peu motivé ou d'excentrique. L'acte normal est celui qu'amène le jeu régulier des fonctions. L'acte anormal n'est explicable ni par son étiologie, ni par l'importance qu'il comporte. Et si cet acte-là, pour s'imposer, fait en outre taire des nécessités organiques, s'il compromet des fonctions essentielles, son caractère de déséquilibration s'accentue et s'aggrave. Toutefois la conclusion n'a pas encore le droit de s'intituler définitive et irrévocable. Le déséquilibre, arrivé aux hauteurs où nous sommes, peut n'être
que transitoire. Les oscillations sont la règle au sommet de la vie intellectuelle. Notre pensée vacillante va du juste à l'injuste, du pondéré à Tirréfléchi, dans une perpétuelle alternance. L'équilibre n'est pas perdu sans retour pour une oscillation exagérée, voire même pour une chute. Pour que la déséquilibration s'organise irrévocablement, il est nécessaire qu'en dehors des conditions déjà citées la répétition du même fait indique l'habitude définitivement acquise.
11 faut surtout que ces tendances insolites soient entérinées par l'hérédité afin de les développer et de les compliquer le long de la série des descendants. A ce moment, le stigmate acquiert, en effet, sa spécificité et son importance. Toute l'idée moderne se résume dans cette conception. Elle suppose à l'individu une somme de vitalité déterminée. Cette somme de vitalité peut aller en s'épanouissant et en s'amplifiant dans une série évolutive, mais elle peut aussi se réduire progressivement, en se d^^radant dans une série régressive. Des signes marquant l'inadaptation extériorisent pour ainsi dire les étapes de la montée ou de la descente. Toutefois ces caractères tirent plus particulièrement leur signification de la partie de la courbe où ils se produisent. La courbe tout entière, c'est l'hérédité. Et seule la branche descendante implique la régression et donne au stigmate sa signification irrévocablement involutive.
Legram (1) a pu dire avec justesse dans ce sens : « La dégénérescence est l'état de l'être qui, comparativement à ses générateurs, est amoindri dans sa résistance psychophysique. Cet état, qui se traduit par des stigmates indélébiles, est essentiellement progressif; il aboutit plus ou moins rapidement à l'anéantissement de l'espéM^e ».
Enfin, Messieurs, il est une dernière particularité des stigmates que nous croyons utile de vous mentionner. Les stigmates physiologiques, sensoriels et psychiques tout particulièrement, peuvent encore être envisagés au point de vue de leur apparition dans l'évolution individuelle. Toute fonction qui traduit avant l'heure ses besoins, ses effets, l'irrésistibilité de sa poussée, est un indice de déséquilibrement. Il le révèle autant qu'il l'aggrave. Magnan avait rappelé ce signe pour motiver l'intervention de l'hérédité lors de la discussion à la Société médico-psychologique. Vous vous souvenez de l'exemple typique du psychopathe sexuel qu'il évoquait alors. Il revient sur cette précocité des stigmates à l'aide d'un autre exemple que nous transcrivons. « Il n'est pas rare de voir chez les héréditaires dégénérés, dit Magnan (2), un stigmate très net dès l'âge de quatre ou cinq ans. Chez un malade, à l'heure actuelle professeur de Acuité, l'inversion génitale s'était montrée à six ans; déjà il éprouvait une voluptueuse curiosité pour les nudités masculines, un attrait irrésistible
(1) Legram, De la dégénérescence dam l*espéce humaine. Paris, i89S. (9) Hagkak, Héréditaires dégénérés. (Arch. de neurologie, 1892.)
LES STIGMATES. i83
pour les garçons; à cinq ans, il prëisentait un entraînement inetplicable au vol ; un peu plus tard, il était irrésistiblement poussé à compter et à recompter les fleurs et les lignes d'une tapisserie, et il eut la recherche angoissante du mot. » Ces stigmates psychiques, ajoute Magnan, se développent bien avant que le milieu, ou une éducation vicieuse aient pu exercer sur eux la moindre influence.
La précocité réalise, comme la ténacité, Tintensité et la répétition, l'un des critériums essentiels de la signification dégénérative des stigmates.
Les stigmates de la dégénérescence ont donc des valeurs différentes ; ceux qui s'accusent simplement par un trouble comme perdu dans un recoin ignoré de l'écorce, doivent nous paraître suspects; à ceux-là, nous réclamerons l'autorité des autres, et pour eux-mêmes, nous exigerons les caractères d'intensité, de répétition, d'inconséquence et de ténacité dont nous parlions tantôt. Il faudra qu'ils nous apparaissent pénétrant profondément, pour ainsi dire, la trame de la vie psychique. Et, en résumé, ce n'est pas tant le déséquilibre que l'impossibilité de revenir à l'équilibre qui caractérisera cette déséquilibration. Le pendule, qui oscille sous l'efibrt d'une secousse accidentelle, tend vers le repos malgré son agitation. Il y reviendra régulièrement après un temps plus ou moins long. Au contraire, l'œuf qui, par miracle, tient sur sa pointe* une fois dérangé ne retrouvera plus sa position première. Ce double rapprochement, pour manquer d'élégance, n'est pas dépourvu d'à-propos. Il y a en psychologie, comme en physique, différentes sortes d'équilibres. Il en est qui, troublés, s'efforcent de se reprendre, de se recaler, et d'autres qu'un rien détruit sans retour.
Les stigmates perdent donc de leur valeur à mesure qu'ils s'adressent à des éléments d'une instabilité normale plus accusée. Il est, en effet, une instabilité physiologique tout comme il existe des stabilités indispensables. Et l'on comprendrait aussi diflScilement une écorce pavée de centres automatiques qu'une moelle susceptible de reviser le rythme cardiaque. La division des stigmates est donc nécessaire et les restrictions que nous venons d'indiquer la motivent suffisamment.
Ces restrictions leur imposent une hiérarchie que d'ailleurs vous connaissez. Il est évident que les stigmates anatomiques qui traduisent la tare arrivée à son plus haut point, ont j[>ar eux-mêmes une signification décisive. C'est le déséquilibre involutif nutritif qu'elles impliquent, et celui-là, nous le savons, comporte l'irréductibilité absolue. Il caractérise particulièrement le groupe des dégénérés inférieurs.
Les tares physiologiques, y compris les tares psychiques, forment une série ascendante qui, par les désordres fonctionnels les plus graves, les névroses, touche aux dégénérés inférieurs et les pénètre, tout comme les troubles intellectuels la relient aux simples déséquilibrés, aux dégénérants. Enfin* nos stigmates sociologiques constituent une classe de signes qu'il nous a paru utile de joindre aux deux autres.
184 DÉGÉRÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
L'adaptation sociale est, en eflTet^ comme les autres adaptations, un critérium, une pierre de touche. Elle constitue évidemment la source la plus importante des déséquilibrements. Toutefois il ne faudrait pas conclure de l'inadaptation sociale au déséquilibre effectif. Là, plus encore que dans le domaine intellectuel, il importe de réclamer la persistance, l'intensité, la ténacité de la tare et le témoignage des autres caractères. Cependant, en dépit de cette instabilité et de leur importance doctrinale réduite, nous avons cru devoir placer les stigmates sociaux après les stigmates psychiques. Et la pensée qui nous a guidé n'est pas étrangère au désir de joindre, à votre intention, l'intérêt professionnel à l'intérêt scientifique. Ces stigmates sociaux nous permettront d'ouvrir, à propos de chacun de nos groupes, une parenthèse consacrée à l'étude de ses rapports avec la criminalité. Et nous verrons de cette façon qu'un même crime comporte une importance sociale offensive et défensive toute différente selon la catégorie de dégénérés où il se produit. Résumer et coordonner ces stigmates sociologiques sera l'un des éléments de notre dernier entretien.
Dans ce dernier entretien, nous arriverons à la notion du déterminisme social et de la conscience sociale tout comme nous affirmons aujourd'hui le déterminisme individuel dans la conscience individuelle. La grande loi des réactions subsiste, en effet, dans le monde des idées comme dans le monde des molécules. Ceux même des philosophes éminents de notre époque qui défendent la volonté efficiente, l'idée-force, proclament le déterminisme social par révolution et l'adaptation successives, ce II y a donc eu à travers les siècles, dit Fouillée (1), action et réaction mutuelle de tous les cerveaux humains jusqu'à ce qu'ils fussent en harmonie, comme des horloges marquant la même heure au cadran de la logique. •
Nous touchons. Messieurs, par là, à des notions bien subtiles et bien profondes à la fois. Ce qui est, constitue-t-il réellement un acheminement vers ce qui doit être? L'intelligence humaine procède-t-elle normalement dans son ascension vers le progrès? Ses théories, ses institutions sont-elles bien le reflet de l'harmonie nécessaire ?
Peut-être aurons-nous l'occasion de vous dire quelques mots de tout cela. En ce moment, ce n'est pas de si haut qu'il faut juger l'adaptation sociale. Nous ne pouvons l'envisager que dans ses rapports avec Tidée de dégénérescence. L'inadaptation crée un affaiblissement; l'adaptation constitue un progrès. L'individu en opposition avec le milieu physique ou social se trouve en péril, et souvent il succombe. La lutte aboutit fréquemment à la déséquilibration, même quand cette lutte s'opère au nom d'une idée vraie. Les libérateurs de la pensée ont souvent sombré avant l'heure; quiconque tourne la poitrine vers le flot qui accourt risque de perdre
(1) FocnxÉE, Origine de notre structure. (Revoc philosophique, i890.)
réquilibre. La diflBculté d'adaptation sociologique constitue donc un critérium de déséquilibrement, d'affaiblissement, de dégénérescence. C'est à ce titre simplement que nous plaçons nos stigmates sociologiques à la suite des stigmates psychiques, sensoriels et anatomiques.
Quant à vous détailler par le menu ce qu'il faut placer dans chacune de ces catégories de stigmates, c'est inutile. Vous avez déjà fait ce classement vous-mêmes, lors des citations que nous vous en avons faites. Il se complétera lors de l'étude de chacun de nos groupes. Chacun d'eux, en effet, présente d'une manière plus spéciale l'une ou l'autre catégorie de stigmates. Nous n'avions du reste d'autre but aujourd'hui que de vous donner une idée générale de leur valeur, de leur importance relative, de leur signification.
Nous croyons ces divers points suffisamment établis. Nous passerons donc à l'étude des deux attributs essentiels qui, au même titre que les stigmates, caractérisent les états de dégénérescence et de déséquilibration.
L'une vous est déjà familière : c'est l'hérédité. L'autre, l'impulsion, vous a été renseignée simplement.
Nous vous avons parlé de l'hérédité comme facteur constitutif du groupe; c'est son rôle dans la genèse même de la doctrine que nous exposions à ce moment. Elle vous est ensuite apparue intimement mêlée aux causes dégénératives, et l'hérédité alcoolique a fait l'objet d'une étude spéciale. Aujourd'hui, c'est de l'hérédité en général que nous allons vous entretenir; nous l'envisagerons dans son caractère symptomatologique, dans ce renforcement qu'elle apporte à la signification des stigmates. Nous aurons à vous dire, par la même occasion, quelques mots des théories de l'hérédité, car nous parlerons parfois plus tard de l'hérédité animale, spécifique, radicale, familiale, individuelle. La notion de stratification héréditaire reviendra fréquemment dans nos conférences ultérieures. Il est nécessaire que cette terminologie éveille dans vos esprits des idées classées, des notions stables. D'un autre côté, l'hérédité n'est pas un facteur de dégénérescence, mais un procédé, un mode opératoire, disions-nous dernièrement. Il est sujet à des variations notables selon les individus et les caractères en cause. L'hérédité n'agit pas de la même façon du haut au bas de l'échelle de nos dégénérés. Les caractères de déséquilibration psychique ou sociale sont un peu, vis-à-vis de l'hérédité dégénérative, comme les caractères acquis individuels en face de l'hérédité normale. On discute encore à leur sujet : ce qui constitue la meilleure des preuves de leur transmission irrégulière et instable.
Cependant il nous faudra être sobre de détails. Le sujet est vaste autant qu'obscur, et les restrictions indispensables à toute formule biologique prennent souvent, au sujet de l'hérédité, des proportions inusitées. Quelques mots donc des théories destinées à en montrer le mécanisme. Nous ne signalerons que les plus récentes. L'une des plus célèbres est due
à Darwin (1). Elle a reçu de son auteur le nom de pangenèse. Elle suppose que chacun des éléments de nos tissus émet un germe, une gemmule. Ces gemmules sont des réductions de leurs cellules originelles. Ils s'accumulent dans rélément générateur, qui devient comme une synthèse réduite, concentrée, de la collectivité cellulaire de Tindividu. Haeckel (2) substitue la plastidule à la gemmule. Cette plastidule est une molécule de matière organique caractérisée par un mode vibratoire spécial. Ce mode vibratoire lui constitue, selon l'auteur, une sorte d'âme pourvue de facultés et surtout de mémoire. Les plastidules sont en même temps variables et réceptives. La mémoire explique la stabilité ; les autres qualités rendent compte de la variété des formes organisées. Les plastidules s'accumulent dans rélément générateur un peu à la façon des gemmules. Cette préoccupation de réduire le mécanisme héréditaire ou jeu de particules organiques et même organisées se retrouve dans un grand nombre de théories. Spencer (3), il y a presque trente ans, les appelait des unités physiologiques. Naegeli (4) leur donne le nom de particules idioplasmiques ou de groupes de micelles. De Vries (5) les nomme des pangènes et Hertwig (6) des idioblastes.
Une théorie un peu différente dont il a été beaucoup parlé est celle de la continuité du plasma germinatif de Weissman (7). Cet auteur croit à la transmission d'un individu à son descendant d'une parcelle de plasma non utilisée et continuellement disponible. L'hérédité ne serait que l'héritage régulier et permanent de la particule vivante primordiale.
Nous ne discuterons pas ces théories. Aucune ne répond aux nécessités de notre sujet. Toutes confinent à l'hypothèse transcendante. Elles ne peuvent, à l'heure actuelle, que servir d'orientation, en limitant à l'aide des lois biologiques dont elles sont issues les tendances, les aspirations et les systèmes. L'hérédité existe, voilà l'essentiel. Et elle existe à des degrés variables. Elle ne transmet pas tous les caractères avec la même fidélité. La régularité de sa transmission dépend de l'ancienneté et de la stabilité du caractère. Elle transmet ce mode de mouvement qui est l'essence même de la vie; et de celte façon, elle se montre à l'aurore même de l'activité vitale ; cette hérédité primordiale et essentielle pourrait s'appeler l'hérédité biologique. Elle transmet ensuite l'ensemble des organes indispensables à notre existence purement végétative : c'est l'hérédité animale. Quand cette double hérédité fait défaut, la vie est impossible. Elle nous lègue
(i) Darwin, ik la variation des animaux, t. II. (3) HiECKEL, Essai de psychologie cellulaire, Paris.
(3) Spencer, Principes de biologie. Paris, 1877.
(4) Naegeli, Mecanisch-Physiolog. Théorie. Mflnchen, 1SS4.
(5) De Vrks, Intracellulare Pangenesis. léna, 1SS4.
(6) Hertwig, /.a cellule et les tissus. Paris. iS93.
(7) Weissmann, Die Continuitât des Keimplasmae, etc., 4S85.
ensuite nos caractères spécifiques; chacune de ses erreurs aboutit dans ce cas à la monstruosité. Cette intervention régulière constitue l'hérédité spécifique. Elle est très fidèle dans la transmission des caractères de la race : hérédité radicale. Elle commence à hésiter, à se dérober dans la bmille lors de l'hérédité familiale; elle faiblit considérablement dans riodividu, au point que dernièrement encore Bail (1) niait formellement l'hérédité des caractères acquis, l'hérédité individuelle. Hais ses erreurs dans l'individu ne doivent point nous faire méconnaître la légitimité, l'authenticité et l'ancienneté de ses parchemins. Ses défaillances dans l'hérédité individuelle ne proviennent que de l'instabilité des caractères acquis. Alors même qu'elle ne transmet rien d'apparent et de tangible, son rôle reste actif et permanent; ses efforts préparent le terrain, et c'est une prédisposition héréditaire, une hérédité virtuelle et latente qu'elle organise silencieusement.
Et cette conception des tendances de l'hérédité régressive n'est nullement une vue de l'esprit. Elle s'inspire des théories des naturalistes les plus familiarisés avec les données expérimentales; ces théories relèvent elles-mêmes de l'étude des particularités les plus intimes de la vie des cellules sexuelles. Ce sont les phénomènes de la fécondation, scrutés dans leurs détails microscopiques, qui ont fait abandonner les anciennes doctrines de la préformation et de l'épigenèse. Oscar Hertwig (2) a bien mis en relief ces constatations. Avec Naegeli et de Vries, il localise dans des éléments ultimes et derniers, qu'il nomme idioblastes, les tendances qui constituent comme l'hérédité potentielle. L'organisme adulte est, dit-il, virtuellement contenu dans la somme des tendances latentes au fond des idioblastes de la cellule sexuelle.
Il est probable. Messieurs, que ces tendances, ces unités potentielles ne sont, à leur tour, que des formules déjà compliquées, des résidus d'évolutions antérieures. Il doit exister dans les tendances des hiérarchies dont la stratification héréditaire n'est que l'extériorisation.
Certaines tendances, celles qui symbolisent la vie dans son acception générale, constituent probablement la propriété la plus ancienne et la phis irréductible des idioblastes. Les caractères distinctifs de Tespèce, d'acquisition plus récente, sont déjà plus instables dans leurs énergies latentes. Les particularités individuelles représentent logiquement ce qu'il y a de moins ancré et de plus fragile dans l'ensemble des tendances héréditaires.
Et vous retrouvez ainsi une systématisation qui doit vous reporter à des systématisations analogues, déjà entrevues en divers endroits. C'est, en dernière analyse, la série évolutive que nous retrouvons au fond des infi-
(1) Ball, Hérédité et exercice. Paris, 1891.
fl) Hbrtwig, La cellule et les tissus. Paris, 1893.
188 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÊQUILIBKÉS.
niment petits qui constituent la trame cellulaire. Et l'évolution ainsi comprise nous explique à son tour Tinvolution.
Nous pressentons les degrés de la régression par la connaissance des étapes de Tascension.
Dans l'hérédité dégénérative, nous retrouvons donc comme dans l'hérédité normale, la permanence de l'action héréditaire, aboutissant aux prédispositions quand elle ne réalise pas des états particuliers. Car retenez, Messieurs, que rien n'échappe à la continuité de cette action ; la faiblesse de nos moyens d'investigation, en créant des lacunes, est la seule cause de son invisibilité. A ce premier facteur de la permanence se joint l'intensité régressive adéquate, elle, à l'ancienneté et à la stabilité du caractère à transmettre. Car l'hérédité dégénérative comme l'hérédité normale est proportionnelle à la valeur des attributs à transmettre. L'hérédité n'est pas une cause, dit Uailly; elle a besoin d'être capitalisée, ajoute Féré. Et c'est dans ce sens qu'il faut entendre l'hérédité dégénérative. Elle subit la grande loi de régression, tout comme elle symbolise l'évolution tout entière. Elle n'abandonne tout d'abord que le superflu, mais elle capitalise les plus minimes acquisitions. Quant à sa pathologie, elle est soumise à une autre loi que déjà nous avons signalée : la loi du point d'application. La cause qui la trouble est d'autant plus active qu'elle intervient plus prématurément. Et nous aurons occasion de revenir sur ces particularités que nous abandonnons pour reprendre l'étude de l'impulsion et de l'obsession dégénérât! ves.
Ces manifestations appartiennent à la catégorie des stigmates psychiques. Elles en forment même comme la modalité générale , la formule synthétique.
« Car, que sont au fond tous les stigmates psychiques de la folie des dégénérés? se demande Déjérine (1). Peut-on leur considérer des caractères généraux et les assimiler les uns aux autres? Si le fait est possible, n'en ressort-il pas d'une manière éclatante que tous les syndromes sont une seule et même chose quant au fond, et que la forme seule diffère? Et dans ce cas, sachant le peu de valeur que l'on doit accorder à la forme d'un délire, si le clinicien ne se détermine pas à rattacher l'état syndromique à l'état héréditaire, n'en doit-il pas conclure au moins, de prime abord, que toutes les monomanies ne forment qu'un seul et même groupe bien distinct et non point des affections différentes? »
« Au fond de toute monomanie, quelle qu'elle soit, nous trouvons l'un des deux phénomènes suivants : l'obsession ou l'impulsion, tous deux avec leur caractère constant d'irrésistibilité. Voilà ce que la clinique démontre d'une façon péremptoire. Considérez un kleptomane, un dipsomane, un onomatomane : tous trois sont des obsédés, tous trois sont des impulsifs. Le kleptomane vole avec conscience, sans pouvoir s'en empé-
(i) Déjébixe, De r hérédité dans les maladies nervetises, Paris, 1886.
cher; le dipsoinane boit, sans que sa volonté soit capable de restreindre ses excès, jusqu'à ce que l'accès soit passé ; l'onomatomane est obsédé par certains mots qu'il ne peut chasser de son esprit, et il les prononce avant que son énergie volontaire ait eu le temps de s'y opposer. Tous les syndromiques sont dans le même cas; aucun ne fait exception à la règle; prenez le malade atteint de folie du doute, prenez l'aliéné poussé à l'homicide, toujours vous trouverez la même obsession irrésistible, la même impulsion que rien ne peut restreindre. »
Nous vous avons rapporté. Messieurs, de quelle façon, au cours de la discussion à la Société médico-psychologique, Hagnan avait motivé, devant Falret, la légitimité de l'extension de son groupe des dégénérés. Quand il comparait l'individu proférant irrésistiblement un mot à l'individu frappant sans raison un inconnu, un passant, c'était l'impulsion et l'obsession dégénératives qui servaient de trait d'union. Et par l'impulsion et l'obsession, il reliait l'onomatomane, cherchant avec une fébrile ténacité le mot libérateur, et le dipsomane, allant vers la boisson avec une aveugle frénésie. C'est encore l'impulsion qui domine dans son étude sur les psychopathies sexuelles. Il fait même de cette impulsion un argument en faveur de l'irresponsabilité des invertis. Cette citation vous intéressera. Messieurs, et je la transcris.
a Les troubles intellectuels de ces dégénérés, dit Hagnan (1), exercent une telle action obsédante, qu'ils annihilent la volonté et déterminent des actes que celle-ci est impuissante à réprimer. C'est, au point de vue médico-légal, une des conditions les plus importantes à relever. C'est d'autant plus nécessaire que, malgré leurs apparences raisonnables, ces malades, à la merci de leurs élans impulsifs, ne sauraient être considérés comme responsables. » C'est par l'impulsion que, dans son travail en collaboration avec Charcot, Hagnan (2) rattache l'inverti aux autres dégénérés. a Si, quittant le domaine de la sphère génitale, disent ces auteurs, nous observons ce qui se passe dans les autres états impulsifs, dans la dipsomanie par exemple, où l'irrésistible besoin de boire s'empare du sujet, nous voyons dans les deux cas les mêmes luttes, les mêmes résistances, les mêmes angoisses et habituellement, coûte que coûte, la satisfaction finale du besoin maladif. » L'exhibitionniste est à son tour rapproché de l'onomatomane, du dipsomane, du sitiomane : « Si l'on compare entre eux les divers syndromes épisodiques des folies héréditaires, dit Hagnan (3), la physiologie pathologique fait ressortir les liens intimes qui unissent ces diverses variétés d'obsessions et d'impulsions ». C'est encore à l'aide de rimpulsion maladive que Hagnan rattache la criminalité à la dégénérescence.
(i) Magnan, Académie de médecine, janvier 1885.
{% Charcot & Magnat, Inversion du sens génital. (Ahch. de nburol., 1882.)
(3) Maghan, Société de médecine légale, mai 1890.
190 DÉGÉNÉHÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
« Qu'il s'agisse, dit Hagnan (1), d'un homme tourmenté par le besoin de prononcer certains mots, grossiers ou non, peu importe, et qui, conscient de la bizarrerie de son acte, ne peutl'empécber et projette au dehors le mot, l'image tonale qui obsède son centre cortical; qu'il s'agisse d'un déséquilibré qui projette au dehors, non plus un mot, mais un choc et qui se sent poussé à porter un coup violent à un passant inoffensif; qu'il s'agisse, enfin, d'un malade que la recherche d'un mot angoisse, tourmente jusqu'à ce qu'il ait procuré à son centre cortical l'image tonale désirée , ou du dipsomane attristé, exaspéré, tant qu'il ne peut satisfaire le besoin impérieux de boire, ce sont là des phénomènes de même nature. Dans tous, un conflit s'élève entre le cerveau postérieur dont tel centre est un état d'éréthisme et les centres modérateurs; cette lutte s'accompagne d'une angoisse caractéristique. Ces faits, où se montre si nettement l'impulsion maladive du dégénéré syndromique, ont des analogues chez ces dégénérés que certains actes ont fait désigner du nom de criminels. Mais tandis que précédemment les centres modérateurs, malgré leur énergie amoindrie, pouvaient, pendant un temps, faire contre-poids à l'impulsion elle-même anormalement intense, chez le criminel dégénéré, il n'y a plus lutte, et des impulsions, même faibles, entraînent le malade sans que la région antérieure proteste : c'est le règne, sans contre-poids, des instincts. »
Enfin, Messieurs, un grand nombre d'entre vous ont encore présente à l'esprit la communication du maître français au Congrès de Bruxelles. Nous aurons à faire à diverses reprises de larges emprunts à ce travail, il traitait de l'obsession morbide. Nous ne la signalons en ce moment que pour achever de motiver une étude un peu détaillée de l'impulsion et de l'obsession morbides. Et cependant, malgré ses développements nécessaires, elle ne sortira point des généralités, car elle n'est nullement destinée à vous faire un tableau des syndromes impulsifs et obsédants qui marquent les états de dégénérescence. L'examen détaillé de ces manifestations régressives occupera particulièrement nos dernières réunions.
Il s'agit exclusivement aujourd'hui de mettre en lumière les mécanismes de l'impulsion et de 1 obsession chez les dégénérés en général.
Mais, Messieurs, pour comporter le plus souvent un caractère pathologique, l'impulsion et l'obsession n'en touchent pas moins de très près à la vie physiologique. La maladie ne fait, ici comme ailleurs, qu'exagérer et pousser à l'extrême les processus normaux. Et les transitions sont multiples et progressives entre l'acte régulier et l'acte morbide. L'étude des conditions de l'impulsion physiologique doit donc nécessairement précéder l'examen de l'impulsivité pathologique.
Les divers mécanismes de cette impulsivité pathologique nous amèneront à vous parler de l'obsession. L'obsession se trouve en effet fréquem-
(1) Magnan, De Cenfance criminelle. (Congrès d*anthrop. crim. Paris, 1880.)
LES STIGMATES. itfi
ment à rorigine de l'impulsion dégénérative. L'étude de ses conditions générales complétera les données de cet important chapitre.
Que faut-il donc entendre, en premier lieu, par impulsion physiologique? L'impulsion physiologique, prise dans son sens le plus large, n'est que le réflexe classique avec ses conducteurs cenU*i pètes, ses centres associés et ses conducteurs centrifuges. L'impulsivité siège donc avec le réflexe luimême au début de toute notre activité. Toutefois l'impulsion, par sa genèse compliquée, par ses nombreuses associations centrales et ses extériorisations multiples, réclame quelques développements.
Les facteurs essentiels de l'impulsion comprennent d'abord toutes les variations, faibles ou fortes, de l'excitation initiale. Ils se composent ensuite des attributs caractéristiques de nos divers centres de réception et de perception. Ils impliquent enfin les variations qualitatives et quantitatives de leurs rapports mutuels, et ils ne sont pas sans avoir d'étroites relations avec les mécanismes de nos différents modes d'expression et d'action. L'impulsion traduit donc à sa manière l'individualité organique, et nous comprenons de cette façon le rôle de critérium général qu'on tend à lui attribuer. «
11 serait trop long d'examiner en détail chacun des facteurs précédents. Ils sont du reste communs à la plupart des manifestations de notre activité. Nous bornerons notre étude aux différences individuelles de l'action centrale. Et dans l'action centrale, nous distinguons schématiquement d'une part le centre de perception, d'autre part les centres d'élaboration et de transformation.
Eux seuls possèdent des caractéristiques essentielles et seuls ils suffisent amplement pour expliquer les variations de l'impulsivité dans le groupe dégénératif. Les modalités de l'impulsion dérivent du reste fréquemment en droite ligne de leurs manières particulières de percevoir et de réagir.
Les centres de perception représentent les départements en relation directe avec Textérieur. C'est chez eux que le milieu ambiant vient se répercuter comme en premier lieu. L'excitation y subit donc une transformation préalable. Cette transformation dépend de la sensibilité et du dynamisme du territoire mis en jeu. L'influx qui sortira du centre percepteur comportera donc un reflet de sa personnalité. Sa physiologie, mais aussi sa pathologie, son déséquilibre, se trouveront comme concrètes et individualisés dans le courant centrifuge. Sorti du territoire récepteur, ce courant gagne les centres d'élaboration et de transformation. Le nombre, l'individualité de ces centres, leur équilibre ferme ou instable vont à leur tour intervenir. Ils pourront rendre à l'influx son caractère normal dévié par le centre récepteur. Hais il leur arrivera parfois de désori^niser une excitation pondérée et rationnelle, ils l'exagéreront, l'atténueront ou l'anéantiront. Ils contribueront donc dans une large part à l'élaboration centrifuge de second ordre qui aboutit à la mise en liberté de l'influx moteur terminal, à Tacte lui-même.
i9^ DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Ce qui précède reporte votre esprit à des considérations analogues, exposées lors de nos études de psycho-physiologie générale. Il les motive et les rappelle à la fois. L'impulsion, en effet, n'est qu'une des formes de cette activité nerveuse dont nous avons suivi l'évolution progressive et les diverses transformations. L'impulsion implique cependant des caractères spéciaux qui nous forcent à préciser les considérations générales précédentes. Elle ne représente à la vérité qu'une notion psychologique, mais elle n'en comporte pas moins des attributs physiologiques particuliers. Elle s'oppose, dans la terminologie classique, aux volitions, aux délibérations. En physiologie, elle semble se passer en dehors de ce qu'on nomme l'inhibition et de son champ d'opération. Et finalement, c'est du caractère plus ou moins inhibé de ses manifestations qu'elle tire son individualité ainsi que la série et l'étendue de ses variations. L'étude du mécanisme de l'impulsion impose donc l'examen des processus d'inhibition. Sans l'inhibition, l'impulsion serait la formule à la fois simple et générale de l'activité tout entière. Et ne comportant d'autres éléments que ceux du réflexe le plus simple, la constance et la permanence de son intervention exclueraient, annihileraient toute autre subdivision psychologique et physiologique. L'impulsion n'acquiert donc une valeur réelle et spécifique que par l'existence de l'inhibition qui la mesure et la règle. Or, si l'impulsion est un critérium d'involution , l'inhibition peut, dans son acception générale, caractériser le progrès, l'évolution intellectuelle. Et de cette façon se légitime l'étude détaillée que nous allons en faire du mécanisme inhibitoire.
L'inhibition, avons-nous dit précédemment, représente un cas particulier de ce phénomène général, l'interférence physiologique analogue à l'interférence physique. Tous les mouvements qui caractérisent les courants physiologiques s'interfèrent, en effet, selon des lois peu étudiées encore, et basées probablement sur des analogies vibratoires, des longueurs d'ondes. L'interférence constitue donc un processus général, continu, permanent, au sein de l'activité nerveuse. Quoique d'essence analogue, l'inhibition ne comporte pas une signification aussi large. Sa portée est plus restreinte et son mécanisme plus individuel. L'inhibition que nous envisageons n'est pas l'interférence passive, mais l'interférence active, et cette distinction elle-même réclame encore des restrictions. Vous venez de voir l'influx de premier ordre s'irradier dans les centres d'élaboration et de transformation pour y subir toutes les métamorphoses que comportent leurs propriétés dynamogènes et interférentes. Dans cette pérégrination de l'influx, des phénomènes analogues à l'interférence, passive ou active, doivent forcément s'exercer. Hais ce n'est pas à eux qu'on fait allusion en parlant de l'inhibition centrale et de ses localisations. L'étude de l'inhibition, dans sa signification limitée, comporte des indications plus objectives, plus circonscrites et plus spécialisées, que nous allons brièvement résumer.
La découverte des phénomènes d'inhibition date des frères Weber et de Claude Bernard qui, jusqu'à la fin, a cru à la puissance inhibitrice du grand sympathique sur les échanges nutritifs. Toutefois le mérite de leur généralisation et des découvertes de leurs principales propriétés appartient à Brown-Sequard. « Réunissant dans la catégorie des actions inhibitoires, dit Rodet (1), les actes d'arrêt exécutés à la périphérie par des nerfs d'arrêt, les cas où une influence centripète suspend le fonctionnement d'un centre nerveux (par exemple du centre respiratoire), enfin les cas où une lésion du système nerveux central modère le fonctionnement ou l'excitabilité d'une autre région, de certains nerfs ou de certains muscles, il annonça que le champ des phénomènes inhibitoires ou d'arrêt est infiniment plus étendu qu'on ne le croyait avant lui, et qu'une telle influence intervient à chaque instant dans un très grand nombre de phénomènes morbides ou thérapeutiques, pour lesquels on était loin de chercher une pareille interprétation. Sous l'impulsion de M. Brown-Sequard, l'inhibition apparaissait donc comme un mode d'action constamment et partout possible dans le système nerveux sous l'influence d'une irritation quelconque. Cétait la généralisation complète des actes inhibitoires. »
Depuis l'ouvrage de François Franck (2) surtout, les propriétés inhibitrices du système nerveux sont devenues classiques. Elles ont acquis la portée générale que définissait la citation qui précède. Le mécanisme nouveau qu'elles importaient a pénétré le langage et l'idée physiologiques. Mais l'honneur de ces transformations revient en première ligne à Brown-Sequard. En 1889, ce savant (3) inaugurait la nouvelle série des Archives de physiologie par un travail d'ensemble sur le champ d'action de l'inhibition, et depuis lors le recueil périodique publié sous sa direction a fréquemment rapporté des études et des observations nouvelles. Nous n'avons pas pour mission de récapituler tout ce que comporte la question des actions d'arrêt. Nous entendons seulement l'examiner à un point de vue spécial et approprié particulièrement à notre sujet. L'action d'arrêt résulte donc d'interférences passives ou d'influences inhibitrices. L'interférence passive et l'inhibition pourraient s'opposer l'une à l'autre, ainsi que nous vous le disions précédemment. La première absorbe du potentiel, tandis que l'autre en implique le dégagement. Toutes deux caractérisent l'activité de la cellule nerveuse au même titre et sur un pied d'égalité. Les combinaisons nerveuses sont analogues aux combinaisons chimiques; les résidus, dans un cas comme dans l'autre, constituent des accumulateurs d'énergie, car l'action nerveuse nous parait être tout aussi
(1) Rodet, Actions nerveuses cTarrêt, Thèse d*agrégation. Paris, 1886.
(3) Fkançois Fbarck, Leçons sur Us fonctions motrices. Paris, 1887.
(3) Brown-Sbquard, Ousmp (Taetion de Vinhibition. (Ahch. de physiol., 1889.)
bien une concentration qu'une libération des forces vives. Mais là n*est point la question pour le moment. Nous étudions actuellement à un point de vue spécial un mode d'action particulier du territoire central. Les notions de psycho- physiologie générale, développées lors de nos premiers entretiens, vous ont montré les territoires centraux comme les sièges de phénomènes continus d'interférence et d'inhibition dans le sens des formules rappelées à l'instant. En dehors de ce mode d'action général commun à tous les centres, existe-t-il une activité inhibitrice directe localisée dans un département spécial ? En d'autres termes, devonsnous croire à l'existence d'un centre d'arrêt au fonctionnement spontané et exclusif?
L'importance de la question posée en ces termes s'apprécie d'emblée. Un centre d'arrêt ainsi conçu entraînerait des conséquences d'une incalculable portée. Dans une erreur d'optique intellectuelle, des partisans du libre arbitre pourraient même y localiser le siège de leur faculté hypothétique. Ils oublieraient en réalité que ce centre, soumis lui-même aux conditions de la vie physiologique, comporterait néanmoins dans son fonctionnement le déterminisme entier qui préside à la nutrition en général, à la biologie cellulaire en particulier. Mais l'illusion n'en serait pas moins produite, et nous devons nous y soustraire. Setchenoif (1) émit le premier l'idée de Texistence « de centres paralysant et renforçant les réflexes ». Il émit cette idée avec des réserves et sans précision. On peut conjecturer qu'il place ses centres modérateurs dans la couche optique, mais l'auteur russe manque d'indications précises. Setchenoif était très réservé du reste sur la valeur de sa conception. « La présence de ces appareils est très probable, disait-il; toutefois elle n'est pas encore positivement démontrée. » Il qualifiait lui-même sa théorie de pure hypothèse et ajoutait très pacifiquement : « Si Ton trouve cette hypothèse faible, mal justifiée ou simplement déplaisante, on est libre de la rejeter ». Et comme toujours en pareille circonstance et sous un tel langage, la théorie fit fortune. Otto et Smith (3) décrivirent même dans la moelle les prétendues fibres inhibitrices et leur décussation. Vulpian (3) combattit énergiquement ces hypothèses partielles et restrictives; il fallut toutefois la ténacité de Brown-Sequard pour les déraciner entièrement. Aujourd'hui, l'opinion semble ralliée à l'idée du professeur au Collège de France, exprimée dans les termes suivants : « Des faits cliniques et expérimentaux, dit Brown- Sequard (4), établissent que toutes les parties des centres nerveux capables de déterminer des actions réflexes, motrices, sécrétoires, nutritives, tro-
(1) Sbtchenopp, Études psychologiques, Paris, 1884.
(2) Otto & Smith, Archives de neurologie, 1880.
(îQ VcLPiAN, Moelle épinière. (DiCT. EiNCYCLOP. dbs se. nèo., 1878.) (4; Brown-Sequard, Archives de physiologie, 1889.
phiques, etc., peuvent aussi donner lieu à des actes inhibîtoires. Il y a plus : presque toutes, sinon toutes les parties du centre cérébro-rachidien, comme tous les nerfs sensitifs et sensoriaux, peuvent déterminer l'inhibition. »
L'inhibition, dépossédée de ses localisations, rentre donc dans la formule générale du processus nerveux. Elle en traduit certaines particularités, mais n'apparaît que comme un cas particulier de l'interférence physiologique. Et cette conception nous permet de reprendre l'examen comparé que nous esquissions à l'instant. Autorisé à les étudier dans une formule générale, nous pouvons donner à nos rapprochements toute l'ampleur qu'ils comportent.
L'interférence implique donc des énergies potentielles accumulées dans les résidus, s'opposant à l'irradiation des impressions afférentes. Elle ne met en cause que les propriétés des éléments centraux dans leur état statique. C'est leur force d'inertie, leur résistance passive qu'ils opposent au courant qui les pénètre. Dans l'inhibition, l'état statique est renforcé ou accru par une intervention active; elle représente donc la conflagration de deux courants. Elle riposte au choc du courant afférent par l'intensité d'un courant efférent. C'est le centre récepteur dynamisé par des influences particulières qui oppose ses énergies spécifiques à celles des centres voisins. Ce centre n'utilisait dans l'interférence que sa seule passiveté, quelque chose d'analogue à sa force d'inertie. Dans l'inhibition, il lutte avec ses forces vives, avec son énergie intégrale développée par l'excitation. Et grâce à ces considérations générales, nous voilà en possession des données essentielles du problème. Nous pouvons le reprendre au point où nous l'avons laissé en ouvrant cette longue parenthèse consacrée à l'étude de l'inhibition. Grâce aux formules et aux considérations qui précèdent, renforcées des renseignements de nos premières conférences, les solutions se déduiront d'elles-mêmes.
Nous avons laissé l'impression au sortir du centre récepteur, au moment de sa pénétration dans les territoires nerveux d'élaboration et de métamorphose. Elle porte déjà en elle la marque de l'état d'équilibre ou de déséquilibre du centre qu'elle vient de traverser. Que peut-il se passer? Les suppositions plausibles ne sont pas nombreuses. Les centres secondaires peuvent être réduits, inertes, sans potentiel, de nombre restreint et d'individualité affaiblie; l'acte final sera, dans ce cas, l'expression de l'état particulier intense ou réduit, équilibré ou non, du premier centre. Mais si les centres secondaires présentent une résistance active ou si leur nombre supplée à leur faiblesse, le courant s'y transformera et son extériorisation constituera une résultante dans le sens mécanique du mot. L'impulsion sera la caractéristique du premier cas, l'acte plus ou moins volontaire délibéré personnifiera le second.
Dans ce qui précède, nous avons supposé l'excitation uniforme et d'in-
tensitë moyenne. Or, en s'accroissant, l'excitation peut surmonter les résistances et ramener le second cas au premier. Il ne manque pas d'exemples pour justifier ces considérations, et nous n'avons besoin pour les concevoir que de l'interférence et de ses modalités. Le phénomène se passe tout entier dans un seul circuit, et nulle influence étrangère ne vient troubler son fonctionnement. Ces influences n'entrent en scène qu'à la naissance de l'inhibition.
L'inhibition est, en effet, pour ce circuit, une force de nature extrinsèque. L'influx inhibiteur a des origines étrangères au trajet réflexe dont nous nous occupons. Il peut en outre s'exercer sur tout le parcours de l'arc ou se borner à inhiber soit le centre récepteur, soit l'un ou l'autre des centres d'élaboration. Et il est même nécessaire de le représenter à son tour comme un autre arc réflexe auquel peut logiquement s'appliquer l'ensemble des considérations émises au sujet du premier.
Combinez maintenant de toutes les manières possibles ces divers mécanismes, et vous aurez une idée de la variété des résultats observables. Songez à la sensibilité des différentes plaques réceptrices, ainsi qu'au renforcement que cette sensibilité peut donner aux excitations les plus faibles, et vous comprendrez qu'en présence de la ténuité de la cause, l'intensité du résultat, son allure complexe et coordonnée, puissent imposer l'illusion de la spontanéité et de la délibération. Puis procédez par inversion, réduisez les intensités initiales, supprimez les interférences et l'inhibition, et l'acte sortira de ces mêmes circuits avec le caractère de l'impulsion et de l'automatisme. Enfin, outre ces réductions quantitatives, faites subir aux centres des perturbations qualitatives, et les résultats de leurs diverses combinaisons vous donneront comme un tableau des formes variées du déséquilibrement.
L'impulsion normale résulte donc d'un affaiblissement momentané de l'inertie fonctionnelle, soit d'une intensité trop considérable et anormale de l'excitation. L'impulsion du déséquilibré traduit, au contraire, le déséquilibre d'un ou de plusieurs des centres de réception ou d'élaboration.
Dans le premier cas, la raison de l'impulsion réside dans un état astbénique de l'organe ou dans un caractère hypersthénique de l'influx excitateur. Cette impulsion semble donc étrangère soit à l'état normal du sujet, soit à l'état normal du milieu. Elle est, en un mot, extrinsèque à la manière dëire habituelle de l'organisme. Elle ne traduit qu'un accident momentané dans une existence régulière et normale. C'est l'impulsion physiologique.
Dans le second cas, elle dépend de la nature même des éléments nerveux; elle leur est intrinsèque. Elle symbolise leur individualité et peut passer pour l'expression de leur nature et de leur fonctionnement. Elle contient virtuellement les diverses formes de l'impulsion morbide.
Nous verrons que l'impulsion des dégénérés inférieurs résulte surtout de la rareté des centres d'élaboration et de l'apathie des centres de réception. L'impulsion des dégénérés supérieurs s'explique surtout par l'hyperesthésie et Timpressionnabilité de l'un ou de quelques-uns de ces appareils. L'impulsion des dégénérés inférieurs traduit particulièrement la pauvreté de leur réceptivité, l'absence des résidus antérieurs. Celle des déséquilibrés de haute marque est avant tout une fonction de l'hyperexcitabilité du circuit en cause et de la faible inhibition des territoires voisins. Hais il serait téméraire d'aller plus avant dans la voie des généralisations. Chaque cas doit s'étudier et se résoudre séparément. Les distinctions que nous venons d'établir suffisent pour nous permettre d'apprécier l'impulsion normale et l'impulsion anormale. L'impulsion physiologique est la caractéristique de l'enfant dont les centres cérébraux, momentanément inertes, n'opposent aucune résistance. Virchow appelait pour ces raisons l'enfant un être spinal. L'impulsion de l'enfant ne ferait que reproduire fonctionnellement une des phases de l'évolution humaine. L'homme primitif, selon Spencer (1), aurait été un impressionnable, un impulsif. Au fur et à mesure que les centres se garnissent, que le nombre des résidus s'accroît, que leur potentiel augmente, l'impulsion diminue de l'enfant à l'homme. A l'état normal, chez Tadulte, la longueur et les résistances du circuit permettent aux interférences d'agir, aux réminiscences de surgir dans la conscience et de s*y associer progressivement en un système final. Ce système final s'impose à l'observation interne comme une volition, à l'observation externe comme un acte volontaire. Son mécanisme ne difi'ère que quantitativement du mécanisme de l'impulsion. C'est toujours une excitation transformée suivant les mêmes lois et sur un même modèle : l'arc réflexe. Et ce que nous venons de dire de l'acte normal pseudovolontaire s'applique aux volitions des déséquilibrés. Chez eux, c'est le mécanisme de leurs centres perturbés qui, comme dans leurs impulsions, réalise les manifestations de leur apparente volonté. Leur déséquilibre complexe influence leur activité tout entière. Les temps perdus physiologiques, moins considérables, donnent même aux actes taxés de volontaires l'apparence de réelles impulsions.
L'impulsivité est donc la caractéristique des états de déséquilibration, et vous en connaissez les causes. Cette impulsivité ou cette tendance à l'impulsion qui caractérise une prédisposition commune, nous la distinguons de l'impulsion morbide. L'impulsion morbide implique l'obsession morbide. Elle n'en est que la conséquence finale, son irradiation vers les zones rolandiques, son explosion motrice. Il est donc nécessaire de débuter par l'étude de l'obsession morbide. Hais, tout comme pour l'impulsion, il nous paraît utile, avant d'entrer dans la pathologie, de
(i) Spencer, Principes de sociologie, 1. 1. Paris, i878.
consacrer quelques instants à la physiologie cette modalité de l'activité dégénérative. Car il y a l'obsession morbide et l'obsession normale.
On oppose, en psycho-physiologie normale, la spontanéité, la délibéraration à l'obsession. Existe-t-il entre ces deux manifestations une démarcation absolue? Non, car on démontrerait aisément qu'elles se relient par des transitions insensibles. Et nous sommes autorisés à partir de la spontanéité pour aboutir à l'obsession. Quant à la spontanéité elle-même, se sépare-t-elle de l'impulsion? Elle n'en diffère physiologiquement que par un seul point. Dans l'impulsion, l'excitation semble généralement et dans une large mesure d'origine externe. On peut parler de mouvements impulsifs nés d'impressions internes, mais c'est, à notre sens, user d'une terminologie défectueuse. Il faut laisser à l'impulsion sa détermination exclusivement extérieure, et faire rentrer dans la spontanéité tous les phénomènes non reliés directement aux influences ambiantes. Cependant y a-t-il dans ces distinctions autre chose que des schématisations et des dissociations? Évidemment non. Toute la physiologie nerveuse plaide contre la spontanéité comprise à la manière de l'ancienne philosophie. Et non seulement la physiologie, mais la science moderne tout entière proteste contre cette conception erronée. La loi de l'action et de la réaction pénètre l'univers et, nous vous l'avons déjà dit, les molécules nerveuses, pas plus que les masses planétaires, ne peuvent s'y soustraire. Il y a au sein du système nerveux des périodes latentes, où l'excitation, emmagasinée dans un résidu, se résout dans une tension, dans un potentiel, il existe des combinaisons qui absorbent de la force comme d autres développent de l'énergie. Toutes ces transformations peuvent créer des intermèdes apparents dans l'activité nerveuse. Ces intermèdes n'existent qu'à la surface. Le mouvement disparu de l'enveloppe pénètre la masse, et la translation moléculaire devient une vibration atomique. Car le mouvement est partout, et partout il est continu. La spontanéité ne représente que les sommets de la courbe, la mise en liberté des énergies, les périodes où la force vive se transforme en travail. Les silences de la pensée et de la conscience marquent les chutes, la condensation du travail en force vive.
Les courbes reliées par le souvenir forment la chaîne en apparence unifiée de notre vie, la conscience de notre moi. L'inconscient prend tout le reste. Hais la séparation n'est qu'une illusion psychologique. La courbe reste continue malgré ses dépressions et ses ascensions.
Il nous paraît donc impossible de différencier, en théorie, la spontanéité, la volition, la délibération do l'impulsion. Cette proposition était essentielle à démontrer. Nous pouvons maintenant passer à l'examen comparé de la spontanéité et de l'obsession. Qu'implique donc la spontanéité? Elle implique la réflexion, le jugement, la volonté, en un mot toute la série des opérations qu'on synthétise sous le nom de raison et d'intellect. Que comporte à son tour l'obsession? Elle résume la négation plus ou
moins considérable de tous ces facteurs. Nous établissons des degrés dans cette négation, et les raisons en sont aisées à comprendre. L'obsession peut être faible, passagère, transitoire, ne traduire qu'une des modalités banales de notre vie psychique. C'est un mot qui nous revient, un rythme qui nous incommode de ses vibrations intempestives, une préoccupation importune et inopportune. L'obsession représente le choc des idées vu du côté de la prédominance anormale de l'une d'elles. Elle caractérise les résultats de cette interrérence continue qui fait la trame de l'activité nerveuse. Elle est finalement au fond de la spontanéité la plus libre, et l'on pourrait même dire qu'elle la détermine et l'engendre. La spontanéité, la liberté ne prennent naissance que par une suite continue d'obsessions atténuées et renouvelées que nous appelons les réflexions.
Or, cette spontanéité n'existe que pour autant que la réflexion obsédante, faible et instable, disparaisse rapidement. Si l'idée devient tenace, absorbe de plus en plus l'activité, impose sa couleur, son rythme à tout l'intellect, à nos tendances et à nos volitions, la spontanéité disparait. Elle disparaît parce que sa condition essentielle, le renouvellement perpétuel et continu de l'obsession, cesse d'exister.
Nous pouvons passer insensiblement de la spontanéité absolue à des formes mentales où le sentiment de liberté spontanée disparait. Cette disparition s'accuse d'abord dans la préoccupation, ou même tout simplement dans l'attention, dont la préoccupation n'est que l'hypertrophie. Par des transitions imperceptibles, la préoccupation aboutit à l'idée fixe. Et lorsque cette idée fixe est devenue douloureuse et se porte comme un fardeau, quand elle s'accuse ainsi qu'un besoin réclamant satisfaction, ridée fixe accapare à son profit toute l'activité intellectuelle. Elle n'est plus un projet que l'œil de l'esprit regarde avec une persistante fixité ; elle est l'esprit tout entier, absorbé dans une seule activité, celle qui va, dans une explosion finale, apporter le calme au centre hyperesthésié.
Et l'on se trouve en face de l'obsession. Toutefois on s'aperçoit facilement que cette définition de l'obsession implique toutes les opérations de l'esprit marquées au coin de la persistance et de l'intensité. Nos œuvres les plus laborieuses, les plus prolongées ne sont donc que des conséquences d'une obsession toujours renouvelée et jamais épuisée. Nous retrouvons encore ici la continuité des opérations de l'esprit, si régulièrement reconnue ailleurs. Et nous constatons qu'il est impossible de dissocier l'obsession des formes les plus élevées de notre activité psychique.
Cette impossibilité existe au double point de vue de l'observation externe et de l'observation interne. La continuité des réactions du système nerveux anéantissait la dififérenciation physiologique. L'analyse psychologique écarte; la dissociation psychique.
La distinction ne réside donc pas dans le caractère objectif de l'acte, mais dans son caractère subjectif. C'est l'étrangeté, la non -coordination de
ridée obsédante avec le fond de notre vie psychique qui caractérise l'obsession. En un mot, elle manque d'association, de systématisation. Existe-t-il donc une systématisation psychique? Cette question, Messieurs, nous met en face d'un des problèmes les plus nouveaux et les plus intéressants de la psychologie contemporaine. Et vous voyez que nous y sommes amenés par Tordre logique des déductions. Nous ne pouvons*nous soustraire à son examen.
Quelques-uns d'entre vous trouveront peut-être que nous abusons un peu des digressions; chose plus grave, peut-être aussi le but de nos démonstrations nécessaires disparaît-il partiellement sous l'amoncellement des arguments et des déductions. La trame de tout ceci est bien simple cependant. Nous avons rappelé le mécanisme physiologique de l'impulsion ; celle-ci vous est apparue comme l'antithèse de l'inhibition. La physiologie générale de l'inhibition, mode d'interférence, et celle plus spéciale des centres inhibiteurs sont venues compléter l'étude de l'activité impulsive. De l'impulsion normale, nous avons passé à l'impulsion morbide, caractérisée par l'obsession. Et l'obsession s'est révélée comme un état de déséquilibre de la systématisation psychique.
La notion des systématisations psychiques, outre qu'elle rappellera l'équilibre intellectuel et affectif, nous permettra de comprendre dans ses détails le rôle de l'obsession morbide. C'est donc plutôt une transition qu'une parenthèse que nous établissons en vous parlant des théories modernes sur la systématisation de l'esprit.
Ces vues contemporaines dérivent directement de l'associationisme anglais. Elles représentent l'association reportée dans le domaine des idées en dehors de leurs rapports avec les influences ambiantes. L'école anglaise recherche les lois de l'association dans le mode de production des sensations et de leurs composés. I^ systématisation tente une explication des liaisons entre les idées par l'intervention de leurs qualités individuelles. Ce ne sont plus leurs relations de contiguïté et de ressemblance, mais leurs sympathies et leurs antipathies, leurs tendances et leurs répulsions qui interviennent tour à tour. Elles caractérisent l'association interne de Wundt, à l'exposé de laquelle nous vous prions de vous reporter.
Cette association interne représente une lai^ e part de la doctrine de la systématisation, telle que l'école française des dernières années l'a comprise.
Mais sur quelles catégories de faits positife et contrôlables repose donc l'association interne ou la systématisation?
Sur une constatation très simple, à la portée de chacun et qui ne réclame que l'observation interne la plus élémentaire.
Si nous analysons notre vie psychique, même dans ses manifestations banales, nous y apercevons des tendances et des répulsions, des sympathies et des antipathies. On dirait que dans la masse des idées qui se profilent
dans la conscience des unions se contractent et des luttes s'engagent. L'idée qui vient de naître nous paraît sollicitée à entrer dans des combinaisons anciennes, et parfois elle en semble comme violemment exclue. Il y a donc à son égard comme un classement qui tend à s'opérer. On dirait que les casiers de l'esprit la réclament ou la refusent, et qu'une absorption ou un anéantissement du nouveau par l'ancien se réalise ou cherche à se réaliser. Et qu'il s'agisse des idées ou des sentiments, des volitions ou des passions, un même travail tend à s'accomplir. Il a reçu le nom de systématisation. Le processus ne nous en est en réalité nullement étranger. Nous l'avons vu s'exercer dans le champ de la mémoire. Nous l'avons retrouvé symbolisant, dans une synthèse finale, la conception du moi. Nous avons longuement alors exposé nos idées sur le mécanisme de ces associations. Désireux de rester dans le domaine des faits, nous avons tenu à ne vous parler qu'un langage exclusivement physiologique. Nos explications se sont alors résumées dans une double conception. La'première, strictement anatomique, par les associations centrales, imposait à la systématisation ses premières et ses plus solides assises. La seconde, d'un caractère dynamique, supposait aux résidus des modes vibratoires divers, créant au sein même de lassociation anatomique générale, stable, des associations fonctionnelles, partielles, instables.
Or, cette manière de voir constitue la psychologie vue par son côté externe. Il est nécessaire, pour bien la comprendre, de l'examiner par son côté interne. Nous vous avons dit que nous aimions à associer ces deux modes de la connaissance. Nous devrons vous montrer que nos sympathies ne sont pas platoniques; nous vous dirons en terminant notre manière d'unifier les deux points de vue.
L'observation interne nous apprend donc qu'il existe une systématisation des éléments de l'esprit. Wundt établit des degrés dans cette systématisation. Nous vous avons résumé la façon dont il entendait l'association anglaise et la résolvait en associations simultanées et en associations successives réunies ensuite en liaisons associatives. Hais nous vous avons dit aussi que les liaisons associatives se complètent, selon Wundt, par les liaisons perceptives. Et il s'efforce d'unifier plus intimement encore son système en subordonnant les liaisons associatives aux liaisons aperceptives. Nous avons défini ailleurs ce que Wundt entend par aperception. L'activité de l'aperception constitue, selon le philosophe allemand, la marque dernière et unique de l'unité de notre être. L'association n'étant possible que grâce à l'unité même de notre conscience, l'aperception devient ainsi le fondement psychologique de l'association. En subordonnant donc les liaisons associatives aux liaisons aperceptives, il fait de ces liaisons mêmes les bases de la systématisation de l'esprit. Mais ces liaisons n'acquièrent de valeur vis-à-vis de notre conscience qu'à la suite de comparaison et de choix. « Les formes et les lois de ces liaisons.
dit Wundt (1), dépendent entièrement de cet acte de comparaison et de choix en lequel consiste l'essence de l'aperception active elle-même.»
Telle est, dans ses grandes lignes, la théorie du philosophe allemand, Elle expose le problème, en marque les différentes parties, mais n'apporte aucune solution. Toutes les distinctions et les synthèses progressives de Wundt se bornent à nous ramener au point de départ. Les sériations qu'il établit ne sont que des constatations psychologiques; elles peuvent passer pour des distinctions motivées, elles n'ont aucun droit à s'intituler les lois de la systématisation de l'esprit. En les résumant, on aboutit à la formule suivante, qui montre clairement la pétition de principes dont elles sont exclusivement composées.
Il se passe dans la conscience des systématisations impliquant des actes de comparaison et de choix s'effectuant en vertu de liaisons aperceptives dont les formes et les lois dépendent de propriétés de comparaison et de choix qui caractérisent cette chose irréductible et inconnaissable : la conscience.
Nous avons dit ailleurs tout le caractère métaphysique des conceptions de Wundt. Nous avons rappelé les jugements portés sur elles par certains psycho-physiologistes des plus accrédités de l'Allemagne. Nous aurions pu rappeler que Hunsterberg (2), un des promoteurs des doctrines de l'association, avait déjà dit de l'aperception de Wundt qu'elle était l'X inconnue, introduite comme un expédient commode dans les opérations de la psychologie. Et malgré les critiques de Titchener (3), nous croyons l'aperception de Wundt inutile et non fondée, et la considérons comme impuissante à rendre compte, même psychologiquement, de la systématisation de nos idées.
La systématisation n'est, en réalité, que l'association vue par son côté psychologique, étudiée exclusivement dans sa finalité. Tous ceux qui se sont préoccupés de l'association ont fait de la systématisation, peut-être sans pleinement le remarquer. James Hill, Bain, Spencer ont manifestement montré leurs préoccupations systématrices en s'efforçant de ramener vers l'unité leurs multiples lois d'association. Binet (4), en parlant de la fusion des états de conscience semblables, systématise à son tour, car ce phénomène de fusion, fort étudié par les psychologues allemands, constitue en réalité l'opération essentielle, l'unique opération de la systématitsaiou. Et finalement, c'est à une expression synthétique qu'aboutit Ribot (3) en constatant que l'attention tend au monodéisme.
(1) Wundt, Éléments de psydwlogie physiologique. Paris, 1886.
(2) MuNSTEBBBRG, Beitràgc zur experiment. Psychologie, Freiburg, 1889.
(3) Titchener, Mind, July-October 1891.
(4) BiNBT, La psychologie du raisonnement. Paris, 1886.
(5) Ribot, Psychologie de l'attention. Paris, 1889.
Cependant cette constatation ne peut suffire à une recherche des causes qui mènent l'esprit vers la coordination et l'unification de ses tendances. Et sans vouloir reprendre l'étude partielle et unilatérale des doctrines de l'association, il nous paraît nécessaire de vous exposer dans ses lignes essentielles une théorie nouvelle et ingénieuse de la systématisation de l'esprit.
Le système auquel nous faisons allusion est celui développé par M. Paulhan (1). L'auteur donne lui-même une idée synthétique de sa théorie en guise de conclusion à la première partie de son travail. Nous transcrivons textuellement cette conclusion : « Nous avons reconnu l'existence d'éléments psychiques plus ou moins complexes, toujoui^ composés, toujours, sauf celui qui réunirait tous les autres, prêts à entrer comme partie dans des ensembles plus vastes. Ces éléments ont une organisation propre et une activité relativement indépendante. Chacun, en tant qu'il est un système, agit pour soi; une fois réuni à d'autres éléments en un système supérieur, il n'agit plus, tant que l'association se maintient strictement, que pour ce système supérieur dont il fait partie ; quand l'association se relâche ou disparaît, il retourne à ses premières habitudes. On trouve ainsi des complexus d'éléments de plus en plus nombreux, de plus en plus étroitement liés. Dans cette lutte pour l'existence, la sélection est déterminée, les systèmes sont favorisés ou affaiblis par la nature plus ou moins imparfaite de leur organisation propre et de leur association avec les autres éléments de l'esprit, par le degré de leur intensité, par leur répétition , par leur persistance et par d'autres circonstances moins importantes. Ces éléments psychiques ont une double tendance : susciter pour s'associer avec eux, pour les absorber ou pour être absorbés par eux, selon leur importance, les systèmes psychiques qui peuvent s'harmoniser avec eux, s'unir avec eux en vue d'une fin commune, former avec eux des composés unifiés; et, au contraire, inhiber, empêcher de naître, de se développer, faire disparaître ceux avec qui ils ne peuvent entrer dans un même système ».
Les deux lois essentielles sont dénommées par l'auteur loi cCassociatioii et loi ffinhUntion systématiques.
La loi d'association systématique exprime que ce tout fait psychique tend à s'associer et à faire naître des faits psychiques qui peuvent s'harmoniser avec lui, qui peuvent concourir avec lui vers une fin commune ou des fins harmoniques qui, avec lui, peuvent former un système ».
La loi d'inhibition systématique signifie que « tout fait psychique tend à empêcher de se produire, à empêcher de se développer ou à faire disparaître les éléments qui ne sont pas susceptibles de s'unir à lui pour une fin commune ».
Ces deux lois, l'auteur les complète par d'autres, accessoires, qu'il
(i) Paulhan, UacUvité mentale et les élémenU de Vespnt, Paris, 18S9.
âOi DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
nomme lois de l'association par contraste, par contiguïté, par ressemblance. Hais ces dernières, y compris même la loi d'inhibition systématique, ne constituent aux yeux de l'auteur ce que des variations, des formes particulières, et la loi d'association systématique représente la raison d'être générale de toutes les autres ».
Il ne s'agit point ici de critique. Les très sérieux mérites du livre de Paulban seraient, dans ce cas, à signaler bien avant l'exposé des objections qu'il soulève. Le travail du philosophe français vaut surtout par la clarté, la méthode et la richesse de l'argumentation. Mais il faut reconnaître qu'en dehors des constatations générales que nous venons d'énumérer, l'auteur ne nous apprend rien des raisons de son association systématique. Or, la difficulté et l'intérêt du problème sont moins dans la démonstration de phénomènes désormais indiscutables que dans le détail de leur mécanisme et de leur origine.
Puis, ce que nous reprochons aux idées de l'auteur, c'est la finalité dont il dote les actes de l'esprit, la personnalité qu'il leur alloue, les tendances délibérées dont il les gratifie, toute cette vie particulière et indépendante qu'il leur confère sans restriction comme sans preuve.
Nous savons très bien que cette finalité, l'auteur l'attribue aux choses elles-mêmes et non à la conscience. Contrairement aux opinions métaphysiques de Fouillée, Paulhan (1) dit excellemment ailleurs, dans un petit livre du plus grand mérite, « qu'il n'y a absolument rien dans la conscience elle-même qui puisse autoriser à lui donner cette propriété d'organisation et de systématisation que nous refuserions à la matière ». Cependant la forme qu'il donne à ses lois et l'importance extrinsèque qu'il leur accorde prêtent à l'équivoque. Il a beau se défendre de nous expliquer la finalité par l'intelligence, on reste sous l'impression du reproche dont il se défend. Le chapitre où il s'efforce de ramener ses lois d'association à des processus physiologiques, est loin de fournir les arguments que réclament nos tendances biologistes. L'auteur se borne à y affirmer que pour lui, comme pour les psycho-physiologistes contemporains, les combinaisons psychiques ne sont que des combinaisons physiologiques. Or, nous le répétons, les caractères internes de l'activité intellectuelle ne constituent que le côté accessoire du problème. Toutes les généralisations possibles ne dépassent guère la portée d'un exercice de rhétorique tant qu'elles n'ont pas à leur base des considérations biologiques. C'est ce qu'a compris très nettement Bourdon (2). Cet auteur a tenté un exposé de l'association à l'aide d'éléments plus susceptibles de mesure et rappelant davantage les attributs des processus physiologiques. Il remplace la loi d^association, qui implique trop de finalité, par celle de
(1) Paulhan, l£s phénomènes affectifs, Paris, 1887.
(2) Bourdon, Résultats des théories contemporaines. (Revue phii.osoph., 1894.)
société. Cette loi de société des phénomènes se confond, dit-il, en dernière analyse, avec celle des similitudes. Or, selon l'auteur, « les similitudes paraissent devoir porter sur la quantité, la qualité, l'affectivité, la position dans le temps et l'espace, le nombre et l'ordre ». Cette tentative vaut surtout, ainsi que nous le disions à l'instant, par une recherche plus minutieuse des conditions de l'association. Par elle, nous côtoyons de plus près la physiologie ; car la plupart des éléments de son concept de similitude représentent des attributs que nous avons rencontrés dans la sensation. Nous rentrons donc en terrain biologique. Notre excursion nous a appris que les phénomènes de l'esprit se groupent et se combinent entre eux. Mais les raisons de ce groupement ne vous ont pas été fournies, et il est nécessaire de les chercher. Sans l'explication des lois qui maintiennent la systématisasation, il nous serait impossible de concevoir l'obsession. L'obsession, en effet, c'est le déséquilibre dans les associations ; ou plutôt, l'obsession représente la systématisation finale d'une idée qui fait tout convei^er vers elle, absorbe les autres associations ou les inhibe, et qui finalement aboutit à l'impulsion.
Comment s'opère donc la systématisation des idées? Et, au préalable, oùs'opère-t-elle? Car en examinant le problème physiologiquement, cette question est la première de celles qui réclament une solution.
En thèse générale, la systématisation psychique a pour siège l'écorce cérébrale. Or, le siège du phénomène permet déjà certaines déductions . Nous savons que les résidus corticaux sont les plus récents et les plus instables. Leur instabilité exclut a priori l'idée d'une systématisation qui leur serait personnelle et spontanée. D'un autre côté, ils ne traduisent aucune nécessité biologique. Ces résidus constituent les assises d'une adaptation progressive, mais ils ne représentent aucune des deux fonctions de nutrition et de reproduction indispensables à la vie individuelle et spécifique. L'écorce n'est, en effet, qu'une immense surface réfléchissante vers laquelle montent, de tous les points du système nerveux, les vibrations nées au sein de l'économie tout entière. Les trajectoires dépourvues de finalité sont réglées par des mécanismes sous-jacents. Ces mécanismes, étages et superposés, traduisent les nécessités dernières parvenues dans la conscience à leurs formes ultimes et spiritualîsées.
Nos études de psycho-physiologie générale , nos vues sur l'équilibre et ses formes n'avaient finalement d'autre but que celui de vous montrer la systématisation des résidus corticaux tributaire de la série des coordinations sous-jacentes. Or, vous vous rappelez que l'axe encéphalo-médullaire se subdivise, dans son évolution biologique, en trois grands segments fonctionnels. Le segment bulbo-médullaire coordonne la vie végétative. Mais cette coordination préliminaire se continue dans les ganglions de la base qui comporteraient eux-mêmes la systématisation de la vie de relation. L'écorce ne reflète que cette double coordination. ÏjCs raisons de
la systématisation des idées doivent donc être cherchées dans la systématisation des sensations et des fonctions, de nos tendances et de nos instincts. En réalité. Messieurs, nous ne valons que par ces derniers. Ils sont les plus anciens, ceux que l'automatisme guette sans les avoir asservis encore. La moelle, vouée aux réflexes, n'est plus susceptible de modifier son individualité. « Car la nature de l'individualité, comme dit Meynert (1), est uniquement relative aux images les mieux fixées. » Toutefois celte proposition, prise à la lettre, donnerait aux images médullaires, aux résidus des centres de la moelle une trop large intervention dans la constitution de l'individualité. Aussi, tout en conservant cette formule, il est nécessaire d'ajouter que les images ou plutôt leur centre, pour caractériser l'individualité, doivent garder un fond d'instabilité ou de malléabilité. Car la stabilité, c'est le réflexe indéfiniment semblable à lui-même, c'est la saturation, l'inamovibilité. L'instabilité, au contraire, c'est la vie, l'évolution, l'adaptation. Elle mesure la réceptivité de l'élément nerveux et trouve sa plus haute expression dans l'attention. C'est ce quelque chose d'instable, d'impressionnable, de réceptif, formant le fond de l'attention spontanée, que le centre doit garder. La préoccupation, qui n'est que l'obsession atténuée, a été appelée avec justesse une hypertrophie de l'attention. Mais si l'instabilité et ses propriétés fondamentales, l'impressionnabilité et l'attention, constituent des conditions nécessaires au fonctionnement central, une certaine coordination reste indispensable. Sans cette propriété coordinatrice, la systématisation est impossible. L'attention, la préoccupation, l'idée fixe et l'obsession, qui nVst que l'idée fixe revêtue de l'hyperesthésie douloureuse inhérente au besoin, n'existent point en dehors d'elle. Or, parmi les centres conscients, doués de stabilité et de coordination à la fois, seuls les ganglions de la base semblent satisfaire à ces nécessités. Ils paraissent posséder seuls cette propriété d'être les plus solidement organisés. Cette solidité d'organisation, ils la tiennent de toutes les conditions imposées et reconnues à la formation de la sensation et de son résidu : l'intensité, la répétition, la durée, etc. Elle leur vient de l'hérédité qui les relie aux séries inférieures de l'animalité. Elle a ses origines finalement dans la trame même de nos tissus, par cet instinct de conservation qu'elle synthétise au plus haut degré.
Voilà, Messieurs, la raison de la systématisation corticale; celle-ci nous apparaît comme subordonnée à une systématisation sous-jacente, dictée elle-même par nos besoins, par nos tendances, nos désirs, par toutes les forces subconscientes qui s'agitent dans ces zones intermédiaires entre la pleine lumière de l'écorce et l'obscurité réflexe de la moelle. C'est là que se brassent, pour ainsi dire, les formes élémentaires de notre personnalité. On pourrait, selon nous, y chercher les explîca-
(4) Meynert, Psychiatrie. Bruxelles, 1888.
tions des déséquilibrements moteurs de Fépilepsie, des modalités asthéniques des névropathes, des anesthésies systématisées et autres des hystériques. Et il nous paraît possible d'y localiser ces formes partielles ou générales de l'automatisme psychologique si bien décrites par Pierre Jeannet (1) dans ce livre de psychologie physiologique que nous tenons comme un des plus instructifs de ce temps-ci.
La suite de nos entretiens vous montrera les justifications probables d'une pareille conception. Aujourd'hui, nous n'avons qu'à considérer les ganglions de la base comme les éléments essentiels de la systématisation corticale. C'est la couleur et, moins métaphoriquement, la vibration particulière à ces centres récepteurs qui donnent à la sensation ses attributs systématiques. Ce sont les tensions projetées régulièrement de bas en haut vers l'écorce qui créent dans cette région la diversité et l'intensité variée des états de conscience. Quand l'idée naît à l'esprit, ce qui dirige sa systématisation ne vient point d'elle-même, mais de son harmonie avec nos tendances. L'intellect ne se systématise pas dans une fmalité qui lui serait propre et exclusive. Il se systématise pour répondre à une systématisation relativement préformée et sous-jacente. Payot (2)a très clairement exprimé une idée qui se rapproche considérablement de celles qui précèdent : a L'intelligence, qui est certainement ce qu'il y a de plus superficiel en nous, dit-il, n'est constituée que par un système de représentations hautement symboliques entre les seuls éléments qui ne soient pas symboliques pour nous, à savoir nos émotions. C'est dans le côté affectif de notre nature que la métaphysique, qui n'est qu'un rais hardi au delà des limites de notre conscience, devra chercher la réalité la. plus approchée de la réalité dernière. La chercher dans l'intelligence, c'est lui tourner le dos. »
Notre intelligence, en effet, même dans la réflexion la plus indépendante, en apparence, se borne à chercher des raisons à nos instincts.
Les troubles de la systématisation affective, voilà donc les raisons de la déséquilibration psychique. Le fonctionnement normal de l'écorce implique un fonctionnement normal de la base. Et ce dernier comporte une systématisation de toutes nos fonctions. L'harmonie générale n'est donc que la synthèse des équilibres partiels arrivés à leur suprême coordination. Nous pouvons maintenant. Messieurs, revenir au point de départ de cette longue parenthèse. Que traduit l'obsession? Elle traduit le déséquilibre d'une ou d'un certain nombre de nos sensations synthétisées en dernière analyse dans nos tendances affectives. Hais cette traduction peut être littérale ou plus ou moins libre. Si l'obsession est formée d'instincls ou d'appéti.ts morbides, la traduction prend l'allure
(1) Pierre Jeannet, L'automatisme psychologique. Paris, 1889.
(2) PAtT)T, Comment la sensation devient idée, (Revue philosophique, 1891.)
d'un mot-à-mot. Quand l'obsession revêt des formes plus intellectuelles, plus psychiques, la traduction s'écarte progressivement du texte.
Elle peut même arriver à donner le change sur son origine et ses fins. Nous verrons, par exemple, dans l'érotomanie, lé trouble sexuel comme idéalisé et dépouillé de la matérialité de ses tendances originelles. Mais en dépit de ses transformations, le déséquilibre émotionnel représente partout la raison et la cause de nos déséquilibres psychiques. Les vérités de la vie normale de Tesprit sont aussi les vérités de la vie morbide. Nous avons vu, avec Maudsiey, que l'imagination elle-même avait ses origines au sein de notre éducation sensorielle et sensible. Selon que nos premières cx)ordinations sont plus ou moins adaptées aux choses, les produits de l'imagination confinent au génie ou à la folie. L'intellect, dont l'imagination n'est que la forme exaltée, subit les mêmes lois, se plie aux mêmes nécessités. Les manifestations psychiques morbides les plus élevées ont le plus souvent à leur origine des détraquements émotionnels et souscorticaux.
Cependant les relations que nous venons d'exposer ne constituent pas toute la psycho-physiologie de l'obsession. Cette dernière n'est pas seulement caractérisée par une intensité plus grande de l'idée en rapport avec rémotion qui l'alimente : elle implique en elle et au dehors d'elle des éléments indispensables à son extériorisation. Car vous vous rappelez, Messieurs, que l'obsession morbide ne figure ici qu'à titre secondaire, comme phénomène explicatif et causal à la fois de l'impulsion morbide. Pour aboutir à l'impulsion morbide, l'obsession morbide doit présenter un certain degré d'jntensité et être accompagnée d'une inhibition des centres circonvoisins. Le degré d'intensité s'explique facilement à l'aide de vos notions antérieures. Il faut que la tension du centre obsédé franchisse la distance qui le sépare des centres moteurs. Elle doit vaincre des résistances physiologiques représentées par la stabilité et l'organisation des résidus à traverser.
L'intensité est donc une notion de mécanique physiologique que justifient nos schémas du fonctionnement des centres associés.
L'obsession implique aussi la persistance, dont la signification biologique générale est la même que celle de l'intensité. Car la persistance de l'obsession ne traduit, en dernière analyse, que l'intensité du déséquilibre émotionnel inconscient sous-jacent.
Il nous reste à vous dire quelques mots du rôle de l'inhibition dans l'obsession. Nous avons distingué l'inhibition de l'interférence. Le choc subi par l'irradiation de l'obsession dans les centres à traverser pour atteindre les zones motrices, peut ne donner lieu qu'à des actes d'interférence. Les centres interfères sont supposés, dans ce cas, n'offrir d'autre résistance que leur inertie. Mais ces centres sont parfois, à leur tour, le siège d'élaborations nerveuses. Des tendances, des dégagements de force s'opposent
alors au passage de l'influx envahisseur. Ces résistances doivent être vaincues. Et les résistances à surmonter ne comportent pas seulement celles des centres que traverse l'obsession, elles impliquent également toot ce qui, des régions ambiantes, afflue au centre obsédé pour l'enrayer et le paralyser. C'est par l'inhibition que l'obsession tient tête à ce véritable assaut. L'inhibition symbolise alors toutes les tensions que les territoires obsédés projettent vers les départements voisins. Cette inhibition revêt des caractères variés. « La suppression d'un état, sensation, idée, mouvement, par un autre état se fait à tous les degrés », dit Binet (1). Elle se fait dans le domaine des sensations comme dans celui des perceptions et des idées; elle peut paraître sortir des profondeurs de notre vie affective, tout comme elle semble par moment naître spontanément dans le domaine de l'idée pure. Hais de près ou de loin, elle relève des centres sous-jacents , dont l'action permanente, positive ou négative, constitue la raison ultime et dernière de notre vie intellectuelle.
L'inhibition exercée par Tobsession morbide n'est donc, comme cette dernière, que le reflet de la tension des centres sous-jacents ; son mécanisme plus particulier ne dépend que de sa nature irradiatrice. La même tension qui provoque l'explosion motrice de l'obsession détermine également les phénomènes inhibitoires dont elle est accompagnée; que l'origine de cetle tension soit superficielle ou profonde, le mécanisme conserve une même formule.
Nous voici au terme de notre démonstration. Elle ne comporte, en réalité, que quelques éléments essentiels. L'obsession morbide implique donc généralement un déséquilibre afiectif se répercutant vers le cortex ; elle nécessite une certaine tension, une persistance marquée; elle est accompagnée d'inhibition et atteint son degré le plus élevé lors de son irruption dans les centres moteurs et de son extériorisation en impulsion morbide; elle implique l'attention, présente sa forme rudimentaire dans la préoccupation, sa forme développée dans l'idée fixe.
Les idées fixes, les obsessions et les impulsions morbides dominent toute la pathologie dégénérative. Sous des formes variées, elles sont à l'origine de la plupart des actes des déséquilibrés; elles traduisent le déséquilibrement sous tous ses aspects; elles l'annoncent de loin dans les dégénérés du haut de l'échelle, elles l'afiirment irréductible et permanent chez ceux du bas. Cette importance multiple motive les longs développements dans lesquels nous venons d'entrer au sujet de ces caractères collectifs. Quoique localisés dans l'écorce, ils trahissent donc des déséquilibrations sotts-jacentes, variables en importance et en profondeur. Les degrés de cette déséquilibration, son origine et ses transformations à travers le cir-
(i) BmET, Inhibition. (Rkvub PHiLOSOPBiQini, 1800.)
cuit psychique, son intensité, sa persistance constituent autant de fectem essentiels de ses variations.
Nous chercherons la raison de toutes ces variétés lors de l'étude de chacun de nos groupements régressifs; mais quel que soit le résultat de ces recherches partielles, Torigine de ces perturbations restera émotive el affective. Nous verrons, dans les dégénérés inférieurs, pleinement se confirmer cette vérité capitale. Les dégénérés inférieurs manquent du circuit psychique indispensable aux transformations dont nous parlons; chez eux, entre le centre émotif et Textériorisation de l'obsession ou de l'idée fixe, les commutateurs intellectuels font défaut. Ces dégénérés nous montrent les origines biologiques de l'acte instinctif et de ses causes. Vous verrez de cette façon que l'instinct est à la base même de l'idéation la plus élevée. Enfin, plusieurs conférences seront consacrées aux obsessions morbides, et la déséquilibration affective et motrice interviendra dans Télucidalion des troubles de Tépilepsie et de l'hystérie.
Toutefois, il est nécessaire, avant de clore cette conférence, de vous signaler encore deux caractères essentiels de l'obsession. L'un de ces caractères comprend une notion qui rapproche l'obsession du besoin. En effet, Messieurs, nous avons défini le besoin comme l'expression du trouble d'un centre, siège lui-môme de tensions anormales. Le substratum de l'obsession peut se représenter, travaillé par une réelle poussée qui tend vers la décharge. Cette tension ne traduit pas, comme dans le besoin, une fonction périodique en détresse; mais vis-à-vis de la conscience, le résultat revêt le même caractère. Et ce résultat, c'est la douleur. La douleur dégagée par le centre obsédé, constitue le second des attributs dont nous voulions vous parler. L'obsession même physiologique comporte donc un mécanisme identique au besoin. Et elle apparaît dans la conscience, en effet, avec tous les caractères du besoin intense et inassouvi. Or, vous le savez. Messieurs, tout besoin non satisfait domine peu à pea l'activité psychique ambiante, il l'organise et la systématise à son profit, il l'assujettit à son autocratique despotisme. Le besoin né de l'obsession jouit des mêmes propriétés : il déteint sur la vie mentale tout entière, l'absorbe pour ainsi dire.
C'est dans ce sens que l'idée mérite dans certains cas le nom d'idéeforce. Mais il ne s'agit pas ici de lu conception métaphysique de Fouillée (1) : l'idée finalité à elle-même dans la volonté et dans la conscience. Cette conception avait du reste été judicieusement réfutée par Gaston Danville (3), alors qu'elle subissait dans la Revue des Deux-Mondes une première et lointaine gestation. Pour les physiologistes, la force ne se comprend pas en dehors de la matière, et la finalité ne se comprend pas
(1) Fouillée, La psychologie des idées-forces. Paris, 1892.
(i) Dànvujlb, L'idée el la force. (Revus pho^osophique, octobre 1894.)
LES STIGMATES. SK
du tout. L*idëe-force représente à nos yeux la force de Tidée, et la force de ridée n'est que la puissance de son substratum, prise dans son acception mathématique. Elle réside dans un emmagasinement de force vive, dans la tension intramoiéculaire des particules du résidu dont elle synthétise la fonction. C'est ainsi que Tidée fixe symbolise la vibration la plus intense de celles qui constituent le champ entier de la conscience ; elle en attire à elle, pour ainsi dire, toute l'énergie disponible. Elle explique Tallure étrange, uniforme, monoidéique de l'individu sous le coup d'une obsession exaspérée. De cette manière se comprend le soulagement de la détente, la satisfaction qui l'accompagne» le calme qui suit l'acte, cet acte fût-il le crime le plus odieux.
Et voilà. Messieurs, que dans la pathologie de l'esprit, au sommet même de la vie psychique, dans ces régions inexplorées et comme soustraites aux lois habituelles, les principes généraux de l'activité humaine se retrouvent. L'impulsion qui traduit l'obsession n'est physiologiquement comme pathologiquement qu'un réflexe. Normale, elle atteste Tëquilibre psychique, reflet de l'équilibre affectif, qui du reste n'est luimême qu'une synthèse d'équilibres; morbide, elle signifie que la déséquilibration s'est emparée de l'individu. Normale, elle implique des rapports réguliers de l'activité interne et de l'activité externe ; morbide, elle proclame la désharmonie de l'être et du milieu.
Or l'une et l'autre ne réclament, comme condition essentielle, qu'un centre,, siège d'une hypertension, visant à la décharge. Toutes deux sont tributaires des lois physiologiques qui règlent les réflexes et les rapports des territoires centraux. Toutes deux s'accompagnent de phénomènes douloureux, suivis de satisfactions et d'apaisement fonctionnel; elles montrent que dans la vie normale comme dans la vie morbide, rélre humain fuit la douleur, recherche le plaisir. Cette double tendance est du reste universellement proclamée aujourd'hui.
Fouillée, qui ne nie le déterminisme que sur le terrain de la volonté et de la conscience, proclame l'être et le bien-être comme symbolisant les mobiles des actions humaines. <c Quelque formule qu'on veuille choisir pour expliquer les faits, dit de son côté Heynert (1), la plus simple sera toujours que dans les actes les plus compliqués, les plus incompréhensibles, les plus énigmatiques de l'homme, la fuite du plus grand déplaisir est la règle de conduite, le motif déterminant. » Et Beaunis (3), joignant l'autorité du physiologiste à celle du philosophe et du pathologiste qui précèdent, ajoute : ce Le plaisir et la douleur sont donc, si on a égard à l'évolution de l'individu comme à celle de l'espèce, non des épiphénomènes surajoutés, accessoires à la sensation, mais les éléments fonda-
(i) HimtERT, Psychiatrie. Bruxelles, 1888.
(t) Bbaunis, Les sensations internes. Paris, 1889.
9lf DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
mentaux 9 primordiaux et les germes mômes de la sensation. C'est en réalité la sensation qui est Tépi phénomène, et les premiers mobiles des premiers organismes ont été le plaisir et la douleur, comme du reste ils sont encore aujourd'hui les mobiles essentiels des êtres les plus perfectionnés et en particulier de Fhomme. »
Ajoutons, Messieurs, qu'ils ont leur source au plus profond de l'être. Nous démontrerons, en effet, qu'ils ne traduisent que les perturbations ultimes et dernières de la vie cellulaire. Disons encore qu'ils sont nécessaires, utiles, bienfaisants, providentiels. Ils traduisent les premiers indices d'un équilibre qui va se rompre. Et finissons en déclarant qu'ils constituent l'essence même du progrès et marquent les efforts de l'adaptation. Si Fouillée a pu dire qu'être et bien-être formaient les ressorts mêmes de l'existence, mieux être constitue la raison du progrès.
SEPTIÈME CONFÉRENCE
LBS DÉGÉNÉRÉS INFÉRIEURS.
Importance et signification da groupe. — Il caractérise particulièrement la régression nutritive. — Signification spéciale du déséquilibre nutritif. — Contenu du groupe. — Étude du crétinisme. -^ Stigmates physiques, biologiques et étiologie du crétinisme. — L'idiotie myxœdémateuse et ses rapports avec le crétinisme. — L'idiotie. — Idiotie congénitale et acquise. — Les stigmates anatomiques de l'idiot — Stigmates biologiques. — Les instincts chez les idiots. >- Les classifications des idiots : Esquirol, Morel, Félix Voisin. — Classification de Sollier.— Ses bases : Tatteni ion et ses df grés.— Valeur de l'attention.— La psychologie comparée des idiots.— Le langage et l'écriture chez l'idiot. — L'idéation et ses procédés chez l'idiot. — Les facultés chez l'idiot. — Critique de la classification de Soilier.— Classification de Jules Voisin. — De l'idiot à l'imbécile. — Définition de Déjérine.— Les catégories de l'imbécillité selon Chambard.— Les stigmates de l'imbécillité. — Le faible d'esprit. — Les nains et les géants chez les dégénérés inférieurs. — Valeur des stigmates aoatomiques des dégénérés inférieurs.— Signification des stigmates physiologiques et psychiques.— Parallélisme de dépendance de ces deux catégories de stigmates. — Les stigmates sociologiques chez les dégénérés inféi leurs. — Les antisociaux. — Les asociaux. — Les extrasociaux. — Criminalité et responsabilité des dégénérés inférieurs. — Les facteurs de la dégénérescence particuliers aux dégénérés inférieurs. — L'hérédité chez les dégénérés inférieurs. — Ses formes graves et ses formes atténuées. — L'hérédité pathologique. — L'hérédité parasyphilitique selon Foumier. — L'impulsivité chez les dégénérés inférieurs. — Son mécanisme — Sa signification et sa valeur.
Messieurs,
Les dégénérés inférieurs forment la première des subdivisions du groupe des dégénérés et des déséquilibrés. L'intérêt qui s'attache à leur étude semble, à première vue, considérablement réduit et d'ordre plus particulièrement médical. Les dégénérés inférieurs ne renferment, en effet, que des êtres pourvus d'une vitalité profondément atteinte et dont un grand nombre confinent plus ou moins directement à la catégorie des malades. Leur groupe paraît avant tout receler des infirmes et des malformés.
Les causes mêmes qui engendrent ces déshérités complets n'ont dès l'abord de valeur apparente que pour le biologiste. Elles ne comportent rien de cet attrait qui s'attache aux facteurs des perturbations affectives, psychiques ou sociales.
Les dégénérés inférieurs constituent, en effet, dans leur grande majorité des extrasociaux. Ils ont l'air de vivre d'une vie purement végétative et sont comme relégués par la nature en dehors du monde de nos idées et de nos sentiments. Nous consacrerons cependant aux dégénérés inférieurs toute la conférence d'aujourd'hui. Et les raisons de cette étude
détaillée sont nombreuses. Tout d'abord ils sont, eux, les vrais dégénérés; car, quasi-invariablement frappés de stérilité, s'il leur arrive le malheur de procréer, la déchéance irrémédiable guette leur progéniture. Ils servent donc de démonstration objective à la loi même des régressions qui domine la dégénérescence. Ils la montrent, cette loi, non plus active et réelle dans le domaine de la psychologie, mais vraie, tout aussi rigoureusement, dans la biologie des individus et des collectivités.
Puis ils composent des types nettement marqués qui nous fourniront l'occasion unique d'étudier dans ses effets accumulés l'influence isolée ou prépondérante des grandes causes dégénératives. La plupart de nos autres dégénérés relèvent, en effet, d'origines multiples; leur étiologie rentre dans la classe mixte où le milieu et l'individu interviennent à la fois dans la genèse de l'état dégénératif. Chez nos dégénérés inférieurs, au contraire, nous rencontrerons fréquemment une cause unique présidant à ce long travail de réduction et d'anéantissement progressifs de Têtre dégénéré. On dirait que chez ces dégénérés, la vie elle-même, dans son essence et à sa source, semble irrémédiablement atteinte, lis nous représentent, si vous le voulez, les déséquilibrés de la nutrition, au degré le plus accentué.
Nous avons dit ailleurs qu'ils témoignaient fréquemment d'une vitalité perturbée jusque dans son anatomie. Et ceci réclame quelques explications. Car en parlant de déséquilibres divers, nous n'entendons nullement les opposer les uns aux autres et moins encore les disjoindre et les individualiser. En réalité, ils relèvent tous de perturbations nutritives et tous ne sont au fond que l'expression de troubles cellulaires; mais l'intensité, la généralisation ou la localisation de ces troubles les différencient suffisamment. Les uns n'impliquent, en effet, que des désordres faibles et limités se traduisant par des manifestations supérieures au haut de l'écorce, dans les réactions des cellules nerveuses les plus perfectionnées. L'importance du phénomène psychique masque pour ainsi dire la cause phy«- Biologique restreinte dont il dépend. Il semble dans ce cas que le trouble nutritif se soit à la fois localisé et presque spiritualisé. A ces déséquilibres d'un caractère biologique réduit et d'une importance psychique et sociologique considérable, nous gardons l'étiquette subjective. Nous réservons la désignation de déséquilibre nutritif pour la série des perturbations généralisées à l'économie tout entière ou tout au moins à Tune de ses fonctions capitales. Le mécanisme de ce déséquilibre peut être variable : il résultera parfois d'une déformation de l'un ou l'autre des organes essentiels; d'autres fois, sans localisation apparente, il ne trahira qu'une incapacité vitale sans tare appréciable. Mais dans tous les cas le résultat sera le même; il se traduira par un retentissement profond et définitif sur l'enchaînement des processus biologiques. Par déséquilibre nutritif, nous entendons donc la nutrition perturbée, viciée dans son ensemble, de son origine à sa fin. Et vous vous souvenez que le déséquilibre nutritif ainsi
compris se trouve à la base des états de désëquilibration qui caractérisent les dégénérés inférieurs. Nous avons dit que le déséquilibre nutritif comportait la signification dégénérative la plus haute, qu'il exprimait le dernier terme de la loi de régression* appliquée aux grandes fonctions biologiques» mais qu'il signifiait aussi l'hérédité accumulée, soit l'intensité excessive ou l'intervention prématurée de la cause perturbatrice. Vous ▼ërifierez progressivement ces assertions, car les dégénérés inférieurs relèvent en effet d'une double étiologie.
Chez les uns, il s'agit d'une intoxication continue par un poison régulièrement absorbé, mêlé soit à l'eau, soit à la nourriture. Chez les autres, on constate, à l'état fœtal, ou dans les premières années de l'enfance, rintervention particulière d'un agent perturbateur. Ces deux subdivisions de la première des catégories de dégénérés inférieurs renferment la plus grande part des crétins, des pellagreux, des myxœdémateux et des malformés. Mais il est une seconde catégorie do dégénérés inférieurs présentant au point de vue régressif un intérêt plus spécial et plus instructif. Cette classe comprend les idiots et les imbéciles, derniers produits d'une lignée de déséquilibrés parfois brillants et quelquefois supérieurs. Ces dégénérés attestent l'involution dégénérative, montrent la persistance de la tare ancestrale et nous renseignent comme après coup sur la signification de certaines perturbations psychiques aux allures étranges, fantaisistes ou baroques d'ancêtres parfois éloignés. Ils représentent donc le terme ultime d^une série régressive pendant l'involution de laquelle les tares héréditaires se sont progressivement accumulées. Ils motivent la gradation et la hiérarchie apportée dans l'étude des divers groupes dégénératifs.
Cependant il s'attache à l'étude des dégénérés inférieurs un intérêt supérieur à celui que comporte la justification d'une classification. Au crétin, au pellagreux et à l'idiot qui forment, pour ainsi dire, le fond du groupe, s'ajoutent, en effet, les différentes catégories d'imbéciles et de débiles. Avec ceux-ci, nous rentrons dans le domaine de la vie quotidienne, dans le milieu social. Car les dégénérés les plus inférieurs ne sont, à la vérité, que des extrasociaux ou des asociaux; ils occupent le bas de l'échelle, et ces dégénérés inférieurs représentent les types marqués d'une dégradation absolue et renforcée. Ils sont le plus souvent retranchés du monde et relégués à l'asile.
Mais au-dessus de ces êtres à peine humains se rencontrent des individus moins maltraités. Ces individus, supérieurs dans leur infériorité, présentent des caractères spéciaux. On les désigne régulièrement sous les noms d'imbéciles et de débiles. Or, l'imbécile et le débile vivent en liberté dans une société qu'ils troublent, inquiètent ou entravent. Ils présentent, par ce fait même et contrairement à l'idiot profond, des stigmates divers dont l'étude est pleine d'enseignements. 1^ psychologie rudimentaire ou nulle de l'idiot n'offre, en effet, qu'un intérêt négatif, elle existe à peine et n'est qu'un mode un peu supérieur de l'instinct; elle n'a de valeur
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qu'en raison du témoignage qu'elle apporte quant à l'existence de la loi de régression dans le domaine biologique. L'imbécile, au contraire, possède une vie psychique plus ou moins complète; il a comme les germes de la vie afTective et intellectuelle. Et ces germes sont, au plus haut point, dignes de notre attention, car ils nous montrent ce qui se cache au fond même dé l'activité la plus élevée; ils mettent à nu les dernières couches de cette stratification dont nous avons dit se composer la personnalité humaine; ils nous révèlent nos premiers instincts, ceux qui subsistent les derniers, trahissant l'espèce alors qu'ont disparu progressivement les attributs successifs de l'évolution individuelle. Ils synthétisent la vie égoïste et personnelle qui précéda la phase altruiste. C'est l'humanité comme dépouillée de son auréole et plus près de l'état de nature que nous révèle souvent la psychologie des imbéciles et des débiles. Les conclusions de leur étude seront précieuses pour la suite de nos déductions : elles nous serviront plus tard de critérium, nous oserions dire de pierre de touche. La psychologie, la sociologie des dégénérés inférieurs éclaireront les perturbations psychiques et sociales des dégénérés supérieurs; elles constitueront dans le milieu brillant des déséquilibrés du haut de l'échelle des indices dénonciateurs d'une régression qui commence. Et dans l'ensemble de ce qui va suivre, ces considérations essentielles présideront au choix et à la coordination des faits et des conclusions, car nous ne pourrons tout vous dire et il nous faudra passer rapidement sur bien des choses. Le groupe des dégénérés inférieurs comprend, en effet, tous les déshérités parvenus, pour ainsi dire, au bas de l'échelle de l'humanité; tous ceux dont le ferment d'évolution spécifique s'est progressivement épuisé à travers l'involution elle-même; ceux qui, de dilapidations en dilapidations, ont vu s'émietter le capital de leur vitalité. Hais il renferme, en outre, tous ceux que des malheurs subits et hâtifs ont ruinés d'un coup et prématurément.
Il nous faudra faire un triage parmi tous ces déshérités, et ce triage nous sera dicté par les considérations doctrinales qui préx^dent; Nous étudierons spécialement le crétin victime de l'intoxication tellurique; nous y rattacherons le pellagreux et le myxœdémateux.^ Le pellagreux, dégénéré sous l'influence d'une nourriture vicieuse, et le myxœdémateux nous fourniront une transition entre le crétin et l'idiot. De l'idiot profond, nous irons progi*essivement aux deux degrés de l'imbécillité.
Nous étudierons tout d'abord d'une manière succincte chacune de ces variétés de dégénérés inférieurs. Dans une revue finale, nous grouperons dans notre triple catégorie de stigmates les caractères généraux du groupe tout entier. Nous terminerons l'étude de cette première subdivision de nos dégénérés par l'examen de ce qu'il faut entendra chez eux par l'impulsion et l'hérédité dégénératives, ces marques spécifiques de tous les états de déséquilibrement. Nous abordons l'étude des dégénérés inté-
rieurs par un des types à la fois les plus maltraités, les plus caractéristiques et les plus démonstratifs : le crétin.
Le crétin est un être physiquement et intellectuellement dégénéré, disent Baillarger et Krishaber (1), trappu, osseux, le plus souvent maigre, parfois bouffi, œdématîé et toujours difforme. Il est blanc livide ou brun rappelant le pellagreux, d'où le nom de marron qu'on lui donne dans certaines contrées. Il se caractérise par une sénilité prématurée.
Quelques mots concernant Tanatomie du crétin.
La tète est ordinairement volumineuse, surtout large, irrégulière, écrasée d'avant en arrière, large à la base, rétrécie vers le sommet; le front est bas, fuyant, déprimé sous les arcades sourcilières. Les deux moitiés de la tête sont souvent asymétriques; l'occiput est effacé ; il tombe comme verticalement et semble se continuer avec la nuque.
Les cheveux sont épais, touffus, fréquemment enchevêtrés. La calvitie est rare chez le crétin et ses cheveux ne blanchissent guère.
La face est stupide, indolente et, comme le crâne, développée en largeur; les pommettes sont saillantes, le nez épaté; les narines restent béantes, les lèvres épaisses et pendantes; la bouche présente fréquemment une largeur démesurée; elle est presque toujours cntr'ouverte et il s'en échappe assez régulièrement une salive visqueuse; les dents sont très espacées, mal implantées, souvent cariées; les yeux écartés, les paupières œdématiées complètent une physionomie caractéristique.
La nuque et le cou sont très gros et très courts ; la glande thyroïde atteint parfois un développement prononcé, mais chez le crétin profond cet organe est régulièrement atrophié. On ne le retrouve hypertrophié que sur le crétin incomplet auquel on a donné le nom de crétineux.
Le thorax est déformé, asymétrique, démesurément large et court chez certains individus, étroit et comprimé chez d'autres; l'abdomen est régulièrement ballonné, distendu; le bassin offre fréquemment des vices de conformation; les organes génitaux sont rudimentaires chez les vrais crétins; les semi-crétins présentent souvent des anomalies en sens inverse.
Les extrémités sont ordinairement disproportionnées, très longues ou très courtes; les ongles n'existent qu'à l'état rudimentaire ; par exception, ils peuvent devenir larges et considérablement épaissis.
En résumé, les malformations portent et sur l'ensemble et sur le détail, car nous ne citons que les anomalies saillantes et communes à la plupart de ces dégénérés. Le déséquilibre nutritif s'accuse partout, a En somme, disent Baillarger et Krishaber (2), la difformité de chaque organe pris isolément, le défaut de proportion entre eux des organes pris dans leur ensemble, voilà ce qui constitue comme un type de dégénéré uniforme et nettement accusé. »
(1) Baillarger & Krishabbr, Crétin. (Dict. bncycl. dbs se. mèd.) (%) Baillargbr & Krishabbr, Crétin. (Dict. bnctcl. dbs se. mêd.)
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Et le psychique est pliis maltraité encore. Au point de vue des facultés intellectuelles, il est nécessaire de distinguer des degrés dans le crétinisme. On peut subdiviser les crétins en crétins profonds ou complets, semi-crétins et crétineux.
Le crétin complet possède à peine les sentiments des besoins les plus impérieux et se laisserait mourir de faim et de soif si Ton ne prenait soin de lui. Il est absolument incapable d'affection et ne témoigne même pas ce sentiment rudimentaire d'attachement que l'animal manifeste envers celui qui le soigne. Le semi-crétin, moins indifférent au milieu et à luimême, possède au contraire à un très haut degré l'instinct de ses besoins et le témoigne avec brutalité et sans mesure. L'éducation a peu de prise sur lui ; incapable d'émotion morale, de distinction entre le bien et le mal, la beauté et la laideur, il est inconscient et l'âge ne fait naître chez lui aucune aptitude nouvelle. Les moins inintelligents des semi-crétins sont capables de contracter certaines habitudes automatiques; aucun d'eux ne sait comparer les faits et tirer un parti quelque peu raisonné d'une expérience acquise. Toute responsabilité doit donc être déniée au crétin et au semi-crétin ; ce dernier peut, dans une mesure restreinte, comprendre la portée de certains actes, au moins dans leur conséquence matérielle immédiate, mais il est toujours inapte à en apprécier la portée morale. De toutes les fonctions intellectuelles, c'est la mémoire des faits qui parait le moins abolie : les semi-crétins gardent le souvenir des objets et des personnes qu'ils ont eus souvent sous les yeux et ils savent associer certaines notions de bien-être ou de malaise aux circonstances qui les ont fait naitre ; d'où il résulte qu'ils fuient tout ce qui leur a déjà causé de la souffrance une première fois et vont souvent au-devant des bons traitements en témoignant leur joie par des gestes et des cris excessifs. Ils savent éviter les punitions et se souviennent de l'accueil qu'on leur a fait. Les plus intelligents peuvent faire des travaux domestiques simples, garder des bestiaux, etc. Cependant le semi-crétin même, dès qu'il rencontre un obstacle, s'arrête, se trouve dans l'impossibilité de prendre une initiative. Il est du reste paresseux, indolent, mais en général très doux. Le mauvais traitement lui suggère parfois une colère aveugle, instantanée, mais assez facilement apaisée. Quelques semi-crétins profèrent des mots qui sont ordinairement des substantifs, le reste de la phrase étant remplace^ par des vociférations, des grimaces. Quant au crétineux, qui est l'individu le moins dégénéré, il reste susceptible d'une certaine éducation, capable d'apprendre à lire, à écrire et à compter; il sait formuler des phrases, mais ne se sert de la parole que pour exprimer des besoins matériels. Bon nombre savent distinguer les pièces de monnaie, mais il est rare qu'ils apprécient judicieusement leur valeur intrinsèque.
La crétine de tous les degrés est, toutes choses égales d'ailleurs, plus inintelligente encore que le crétin.
Dans le crëtinisme incomplet, la puberté amène dans les deux sexes Féclosion de certaines aptitudes d'ordre intellectuel ; c'est ainsi que, mû par le désir de satisfaire des propensions sexuelles, Tindividu sait employer certaines ruses, et nous verrons plus loin que ses appétits sous ce rapport sont parfois très impétueux.
Le semi-crétin et le crétineux restent accessibles à Téducation, mais aucune influence extérieure n'a prise sur le crétin.
A quelque degré qu'ils appartiennent, les crétins sont tous solitaires ; ils ne s'aiment pas entre eux et ne vont jamais au secours les uns des autres ; ils s'évitent en général et se prennent facilement de querelle ; les moins intelligents d'entre eux témoignent un certain degré d'attachement aux individus sains de leur entourage et qui les traitent avec bienveillance.
I^a crétine est capable d'amour maternel; il est vrai que celle qui reste apte à engendrer n'appartient jamais au dernier degré, celui-ci impliquant la stérilité.
Le crétin a parfois des instants de stupeur périodique et transitoire qui ressemble à la stupeur des maniaques et dure plusieurs heures.
La voix et le langage sont profondément, mais inégalement affectés. Le crétin complet est frappé de mutisme. Le semi-crétin a des interjections monotones, à moins qu'une cause ne le surexcite : dans ce cas, il supplée à rinsufiisance du langage par des cris et des gestes passionnés. En temps ordinaire, il est plongé dans une demi-somnolence, il n'éprouve que rarement le besoin de manifester quelque émotion, il n'.agit jamais spontanément, son activité n'est que le reflet des influences extérieures.
La sensibilité générale est nulle ou rudimentaire chez les crétins ; le tact manque d'ordinaire au point d'empêcher la reconnaissance des objets d'un usage quotidien, les yeux fermés. Le plus obtus des sens est fir^uemment l'ouïe. Le goût et l'odorat n'existent qu'affaiblis ou faussés. Seule la vue semble échapper à cette annihilation sensorielle.
Il y aurait encore à vous signaler des désordres de tous genres, des troubles de locomotion, des altérations des fonctions respiratoires, circulatoires et digestives, des anomalies sécrétoires. Il suffira de les résumer en vous disant que, fonctionnellement comme anatomiquement, le crétin présente les états les plus marqués de la déséquilibration et de la déchéance irrémédiables.
Hais le caractère de dégénérescence des crétins est surtout mis en relief par les anomalies de leur vie sexuelle. Le vrai crétin des deux sexes reste stérile : l'individu mâle est impuissant et privé de désirs vénériens; la vraie crétine est inféconde. Nous avons signalé l'atrophie des organes génitaux chez les crétins complets et leur développement démesuré chez les semicrétins et les crétineux. Ceux-ci, en effet, loin d'être impuissants, paraissent fréquemment stimulés par des désirs excessifs. Aussi les voit-on se jeter avec brutalité sur l'objet qui a éveillé leur ardeur, n'hésitant pas à la
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satisfaire, même en public. La semi-crétine est lascive et complètement drfpoun'ue de pudeur. L'onanisme, qui n'existe pas cbez le crétin, essi fréquemment observé chez le semi-crétin des deux sexes. La puberté est toujours tardive; les désirs vénériens se révèlent chez Tindividu mâle vers la vingtième année ; les menstrues de la crétine apparaissent rarement avant la dix-huitième année; elles sont toujours peu abondantes et irrégalières; la conception est extraordinaire chez la semi-crétine et fréquemment le fœtus n'arrive pas à terme.
Terminons ces descriptions en disant que le système nerveux, loin d'échapper aux malformations et aux difformités de l'ensemble, révèle chez le crétin des tares anatomiques aussi variées que profondes.
Quant à la signification dégénérative doctrinale du crétinisme, nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'y insister longuement. Nous vous avons dit que l'intérêt d'une étude des dégénérés inférieurs consistait particu* lièrement dans le haut enseignement qu'ils nous apportent sur les origines de notre vie affective et psychique. Ils nous représentent ce qui subsiste de nos brillantes facultés quand la régression les a successivement et progressivement annihilées ou dénaturées. Et à ce sujet, les tares du crétin nous symbolisent la régression poussée à son extrême limite. Car, comme le disait déjà Morel : a Le crétinisme arrivé à sa période extrême nous offre un exemple frappant de ce résumé de toutes les dégénérescences. Le crétin est, pour ainsi dire, l'être dégénéré par excellence; il se présente à notre observation avec une expression tout à fait caractéristique dans le type de la figure et dans la forme de la tête; sa taille ne dépasse pas une certaine limite. Les crétins forment une grande famille d'êtres dégénérés ayant les mêmes aptitudes intellectuelles, les mêmes tendances instinctives. On remarque chez eux, il est vrai, des degrés dans leur état de dégénères» cence, ou, pour me servir du langage anthropologique, des variétés, des sous-races; mais les analogies sont trop frappantes pour qu'on les confonde avec d'autres variétés d'êtres dégénérés. Le non-développement de la puberté offrira toujours, dans la période ultime de l'affection, un élément distinctif dont il est facile de saisir l'importance. . . »
Mais l'étude du crétinisme présente encore une autre particularité aussi générale qu'essentielle : elle nous livre une éclatante confirmation du rôle de l'hérédité, elle démontre que, sous l'influence persistante d'une cause unique, Fhérédité suffit pour capitaliser les tares et développer ft elle seule toute la série des régressions qui mènent à la dégénérescence biologique absolue. Tandis que dans la genèse de la plupart des autres manifestations dégénératives, les facteurs abondent, se compliquant et s'enchevêtrant, on ne reconnaît ordinairement au crétinisme que l'action continue d'un même agent.
L'étiologie une et spécifique du crétinisme est, en effet, une vérité aujourd'hui bien établie. Cette forme de dégénérescence dérive d'une
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affection endémique bien spéciale : le goitre. Goitre et crétinisme sont unis par des relations de cause à effet indiscutables.
L'affection goitreuse vous est connue tout au moins dans sa manifestation la plus apparente, caractérisée par un développement énorme de la glande thyroïde. Le crétin descend directement du goitreux ; à mesure que l'hypertrophie glandulaire s'atténue, les tares organiques et fonclionnelles s'accumulent. « L'endémie du crétinisme, disent Baillarger et Krishaber (1), n'existe pas en dehors de l'endémie du goitre, et ces deux manifestations constituent à divers degrés deux termes d'une même affection : le goitre est le degré initial d'une dégénérescence dont le crétin complet est le dernier échelon. ^ Quant à l'origine de ces deux affections, elle est attribuée à un agent unique, spécial, partout le même et affectant, en dehors de l'homme, la plupart des organismes vivants. Déjà en 1848, la Commission piémontaise reconnaissait que le véhicule du toxique devait être l'eau de certaines sources. En 1868, la Commission française précisait davantage, en reportant à la présence de sels (^ magnésie, ainsi qu'à Tabsence de certaine quantité de chaux, l'action délétère de l'eau sur l'organisme.
Après le crétin, nous dirons quelques mots du peliagreux. Ce dégénéré, tout comme le précédent, témoigne dans son involution l'existence d'une série régressive et, comme lui, atteste la puissance de l'hérédité et la redoutable influence d'une cause unique et continue; car c'est un principe toxique incorporé à l'alimentation qui intervient également dans la dégénérescence pellagreuse. La pellagre est une intoxication lente, à évolution individuelle, attribuée au maïs contaminé par le verdet. Elle débute par des troubles cutanés auxquels succèdent assez régulièrement des troubles digestifs. Les troubles cérébraux, caractérisés spécialement par la mélancolie et l'indolence, aboutissent finalement soit à la folie, à l'imbécillité ou à la démence complète.
Dailly dépeint dans les termes suivants les dégénérés palustres : « Leur taille est très petite; les exemples de 1°>,30 et 1°>,40 sont les plus nombreux. La rate est toujours énorme, mesurant souvent 60 centimètres de diamètre; l'estomac est dilaté, énorme; les hydropisies variées atteignent les séreuses; la face est jaune et bouflfie chez les enfants; apathiques, indifférents à tout, leur état mental est voisin de celui du crétin. Les fonctions de la reproduction, généralement affaiblies, sont abolies chez les dégénérés complets. »
Au crétinisme se rattache encore l'idiotie myxœdémateuse. Nous allons dans un instant vous parler longuement de l'idiotie. Le myxœdémateux est un idiot spécial, très proche du crétin. Son caractère anatomique le plus apparent est l'état du tégument. Ce tégument est induré, tendu, lisse, dépourvu de poils; on l'a rapproché de la peau du pachyderme. Lesrela-
(1) Baillarcer & Kbishàber, GùUre. (Dict. bncygl. dbs se. ukù.)
lions en sont rares. Jules Voisin (1), rapportant la description d*un de ces cas, déclare que la science n*en compte pas une cinquantaine. Noos n'avons du reste pas à nous attarder à l'étude du myxœdémateux; nous ne le signalons que pour une raison : comme chez le crétin complet, la glande thyroïde de l'idiot myxœdémateux est atrophiée. Or il se trouve qu'à cdté de l'idiot atteint de myxœdème, il existe un type nosologique caractérisé par des lésions myxœdémateuses plus ou moins exclusives. Il est connu en science sous le nom de myxœdème simple. Dans ces derniers temps, les individus atteints de ce myxcedème ont paru s'améliorer sous l'action d'injections de sucs extraits de la glande thyroïde. C'est du reste à la suite d'une communication très curieuse de H. Bourneville (2) que Brown-Sequard émettait pour la première fois, croyons-nous, l'idéedu traitement de la cachexie pachydermique par les sucs glandulaires.
D'un autre côté, les altérations du myxœdème sont considérées comme relevant d'une perturbation nutritive sous la dépendance du système nerveux. Le trait d'union entre les mécanismes nutritifs généraux et le système nerveux serait pour ainsi dire fourni par les sécrétions internes des diverses glandes. Le rôle de la glande thyroïde était même récemment généralisé à l'idiotie tout entière par Mordret (3).
Ces constatations, si on arrivaità les préciser, pourraient éclairer la pathogénie des régressions supérieures par celle des termes inférieurs de la série. Elles nous feraient peut-être entrevoir quelques-unes des données essentielles qui président à ces équilibres divers dont tant de fois nous avons parlé. Car les mécanismes des groupes d'actions et de réactions dont nous formulons ainsi les synthèses nous sont presque inconnus. Le principe de leur existence n'est contesté par personne, mais l'enchaînement des processus que ces équilibres nécessitent reste inaccessible même à nos hypothèses. Des constatations du genre de celles qui précèdent pourraient, après éclaircissement, préciser des rôles ignorés, affirmer des relations insoupçonnées. Elles hâteraient peut-être la solution des questions de prépondérance, si discutées entre les partisans des théories nerveuses et nutritives des maladies et des régressions héréditaires.
Quoi qu'il en soit, l'idiot myxœdémateux constitue une transition vers l'idiot, tel qu'il est compris depuis Esquirol. C'est au disciple de Pinel que revient le« mérite d'avoir définitivement séparé l'idiot du dément. Son parallèle entre l'idiot et le dément est en effet resté classique. a L'homme en démence, dit Esquirol, est privé des biens dont il jouissait autrefois, c'est un riche devenu pauvre; l'idiot a toujours été dans l'infortune et la misère. L'état de l'homme en démence peut varier, celui de
(1) Jules Voism, L'idiotie. Paris, 1893.
(2) 6ouRi«Evn.LB, Idiotie myxœdémateuse, (Arch. neurol., 1S90 )
(3) Mordret, Congrès français d^aliénatùm ^nentale. Rouen, août iS90.
LES DÉGÉriÉRÉS INFÉRIBURS. SSS
rîdiot est toujours le même. Celui-ci a beaucoup des traits de l'enfance, celui-là conserve la physionomie de Thomme fait ; chez Tun et chez Tautre, les sensations sont presque nulles ou nulles; mais l'homme en démence montre dans son organisation et même dans son intelligence quelque chose de sa perfection passée; Tidiot est ce qu'il a toujours été, il est tout ce qu'il peut être relativement ft son organisation primitive. »
11 y aurait cependant quelque inconvénient à s'en tenir aux grandes lignes d'Esquirol dans l'étude de l'idiotie. Cette dernière est, en effet, très variable et va de l'idiot profond et du semi-idiot vers les degrés atténués de Timbécillilé. L'idiotie n'est pas une entité clinique, dit Paul Sollier(d). Elle n'est pas davantage une unité anatomo-pathologique. Nous aurons dans quelques instants à vous parler de la classification des idiots; en ce moment, nous nous bornerons à grouper sommairement ce que nous savons de plus précis au sujet des manifestations organiques et fonctionnelles des différents types de l'idiotie. Nous aborderons ensuite l'étude des causes ainsi que celle des degrés divers qu'on peut établir entre les idiots.
Il nous paraît nécessaire toutefois de distinguer dès l'abord l'idiot congénital de l'idiot héréditaire. Car si le crétinisme et la dégénérescence palustre semblaient ne représenter que la longue accumulation d'une seule cause par l'hérédité, l'idiotie est au contraire une étape ultime à laquelle on aboutit par des voies diverses. Et l'idiot congénital tout comme l'idiot héréditaire vérifient à nouveau, en les réalisant, les deux modalités sous lesquelles une cause peut intervenir dans la régression dégénérative. Nous avons vu, en effet, qu'un facteur régressif, par son action prématurée» arrive parfois à créer de toutes pièces la dégénérescence absolue. C'est au sujet de la cause ainsi comprise que nous vous avons parlé de l'influence compensatrice du point d'application. Hais vous savez aussi que l'hérédité se charge parfois de capitaliser les petites perturbations de lancétre et de les aggraver successivement dans la descendance. Ces deux modes d'action du facteur étiologique, nous les rencontrons bien distincts dans l'idiot congénital et dans l'idiot héréditaire.
Dans l'un, les influences nocives datent, en effet, soit de la période embryonnaire ou fœtale, soit des premières années de l'enfance. Chez l'autre, c'est l'hérédité, fortement chaînée comme dans la syphilis, ou lentement capitalisée comme dans les dégénérescences névropathiques, qui joue le rôle essentiel.
Les lésions constatées à l'examen clinique et nécropsique des idiots motivent du reste parfaitement cette subdivision. Ces lésions sont de deux ordres : les unes, intéressant la structure, généralement circonscrites au cerveau et à ses enveloppes, sont liées à l'idiotie accidentelle et datent
(1) SOLLBE, Psychologie de l'idiot et de VvmbkUe. Paris» 1891.
914 DÉGÉNÉR^.S ET DÉSÉQUILIBRÉS.
d'ordinaire des débuts de la vie fœtale ou infantile ; les autres, vices de conformation, sont souvent disséminées en divers points du squelette et se rattachent à Tidiotie par dégénérescence, par régression nutritive accumulée.
Les déformations osseuses les plus caractéristiques sont celles du crâne; la tète de l'idiot est presque toujours anormale. « Bien qu'Esquirol, dit Chambard (1), ait vu des idiots dont le front rivalisait avec celui de TApollon du Belvédère et que sur cinquante hommes d'intelligence normale, Parchappe en ait trouvé sept dont le crâne présentait des dimensions inférieures à celles des crânes d'imbéciles, le crâne des idiots se fait presque toujours remarquer par des anomalies de volume et de configuration. »
L'idiot présente parfois de la macrocéphalie. Celle-ci peut être due à l'hypertrophie cérébrale, mais c'est l'exception; le plus souvent elle a pour cause l'hydrocéphalie; la saillie exagérée des bosses frontales et pariétales, le refoulement des os du nez et des voûtes orbitaires donnent à la tête du malade un aspect caractéristique.
Hais la déformation la plus fréquente est la microcéphalie, caractérisée le plus souvent par une diminution de la courbe anléro-postérieure.
Virchow (2) attribue les déformations crâniennes, et particulièrement la microcéphalie, à une ossification prématurée des sutures. Selon le célèbre anatomo-pathologiste, le développement crânien retarde toujours dans une direction perpendiculaire à la suture soudée. L'idiotie microcéphalique serait due à la synoslose anticipée de la voûte, le crétinisrae dériverait de sutures anormales et hâtives de la base du crâne. Cette théorie est rejetée par l'École anthropologique de Paris.
a Cruveilher a réfuté par anticipation cette explication de la microcéphalie, dit Topinard (3), les faits rassemblés par M. Vogt ne l'établissent pas et les pièces du laboratoire de H. Broca la contredisent. » Cette idée avait cependant passé dans la pratique. Un chirurgien français, M. Lannelongue (4), a dans ces derniers temps fondé sur la théorie de Virchow un mode de traitement de l'idiotie microcéphalique. Lannelongue préconise la trépanation pour obvier à la synostose prématurée. Les résultats de cette méthode ne semblent pas encourageants; le principe, du reste, paraît souvent erroné et non fondé. M. Bourneville, au Congrès de Blois en 189S, a montré sur un des malades opérés par H. Lannelongue l'absence de la synostose théoriquement incriminée. M. Bourneville opposait au traite-
ci) Chambard, Idiotie. (Dict. enctcl. dbs se. méd.)
(2) Virchow, Vntersuchungen ûber die EntwicL^ et€. Berlin, i8T7.
(3) ToPDrARB, U Anthropologie. Paris, 1884.
(4) Lannelongue, De la eraniectomie dans la microcéphalie, (Acad. des scikncbs, juin 4890.)
ment chirurgical de Lannelongue le traitement médico-pédagogique. Et ses vues recevaient Tassenliment de HM. Gilbert, Ballet, Régis, Boucheraud et Rouly. Jules Voisin (1) rapportait tout récemment deux cas opérés par Lannelongue depuis deux ans, sans amélioration appréciable. C'est qu'en effet, Messieurs, ainsi que déjà nous vous l'avons dit, la dégénérescence extrême de l'idiot représente le plus souvent la déchéance arrivée à son dernier degré. C'est la vie elle-même qui se trouve atteinte jusque dans son intimité. Les synostoses ne sont que des accidents lentement et inexorablement préparés par un déséquilibre nutritif aussi généralisé que profond.
Les lésions osseuses ne constituent, du reste, qu'un élément secondaire en face des altérations importantes atteignant les centres nerveux. Ce sont ces lésions du système nerveux qui, plus particulièrement, trahissent la régression en coordonnant et amplifiant pour ainsi dire la tare spécifique. Et en même temps qu'elles nous révèlent nos stigmates les plus caractéristiques, elles semblent indiquer Taxe encéphalo-médullaire comme la localisation par excellence de Thërëdité dégénérative. Toutefois, malgré leur haute signification, les lésions nerveuses ne comportent pas une étiologie uniforme. Ces altérations peuvent être, en effet, d'origine évolutive ou n'être qu'accidentelles. Les premières comprennent fréquemment l'atrophie du cerveau, plus rarement son hypertrophie. Elles consistent en arrêts de développement tels que l'absence du corps calleux, de la voûte à trois piliers ou de quelque autre partie du système nerveux. On constate également dans ces cas des altératinos bétérotopiques, particulièrement Texistence de noyaux gris anormaux au milieu de la substance blanche. Enfin, ces désorganisations se compliquent souvent d'un état embryonnaire des vaisseaux, d'une dégénérescence granulo-graisseuse des cellules ou d'une sclérose tuberculeuse, décrite par Brissaud et Bourneville. Les altérations accidentelles ne relèvent que de lésions anatomo-pathologiques liées, soit à des traumatismes, soit à l'hérédité de certaines maladies.
Il nous est impossible. Messieurs, de vous signaler par le menu l'ensemble des tares anatomiques particulières aux dégénérés inférieurs. Du reste, ainsi que nous l'avons déjà dit, c'est dans les derniers degrés de l'idiotie et de l'imbécillité que se retrouvent la plupart des stigmates physiques dont l'cnumération, empruntée à Déjérine, figure dans notre précédente conférence. Les altérations anatomiques propres à l'idiotie s'accumulent avec l'étude plus minutieuse de ces dégénérés. Les nombreux et importants travaux de Bourneville et de ses élèves contribuent encore chaque jour à étendre le cadre des tares diverses et variées particulières aux idiots. Dernièrement Revillet(2) insistait sur les lésions pathologiques
(1) Jules Voisin, Vidiotie, Paris, i893.
(% Revili.et, Congrès des aliénistes français. Lyon, août 1891. 45
du nez chez Tidiot. Et, là même où Tœil nu ne les découvre point, les progrès de la science semblent nous autoriser à croire que le microscope les révélera quelque jour. Les délicates recherches de Koester (1) justifient ces prévisions. Toutefois leur signification n'est pas uniforme. Pour préciser les différences qu'elles impliquent, il faudrait nous livrer à un travail d'embryologie et d'anthropologie incompatible avec le but de ces entretiens. Nous ne pouvons ici que vous signaler les éléments d'où procèdent ces différences. En thèse générale, leur importance est à la fois spécifique et individuelle : spécifique quand l'attribut rappelle les races inférieures, la «régression radicale; individuelle quand il traduit particulièrement une insuffisance des fonctions essentielles d'où dérivent entre les individus les infériorités et les supériorités.
Nous avons spécialement insisté sur les asymétries cranio-faciales. C'est que l'asymétrie, outre qu'elle est un des signes facilement constatables, constitue, de l'avis de la plupart des savants, un indice significatif de dégénérescence : « Parmi les déformations qui traduisent au dehors l'existence d'une dégénérescence héréditaire, ditMaupaté (2), il n'en est peut-être pas de plus fréquente que l'asymétrie. » Et Legrain (3) écrit de son côté : c( Au point de vue physique et mental, le dégénéré est surtout un irrégulier, un déséquilibré, un asymétrique. » L'asymétrie cranio-faciale correspond, du reste, fréquemment à des asymétries cérébrales et sensorielles, el cette particularité suffit pour justifier sa haute signification.
Il est cependant une variété des stigmates anatomiques sur laquelle nous désirons retenir un instant votre attention. Il s'agit des malformations dentaires. Elles ont été très curieusement étudiées par M"^ Alice Sollier (4). Leur signification dégénérative est très grande et généralement reconnue. Elle a permis à Magidot de formuler cette conclusion « que les perturbations du système dentaire appartiennent à des individus en puissance tératologique complexe et représentant un degré plus ou moins avancé de dégradation de race ». M. Fournier (S) vient, dans une étude magistrale, de préciser leur nature dystrophique et de les montrer c< comme le résultat d'un trouble nutritif survenu sous une influence morbide due à l'hérédité dans le système dentaire ». 11 faudra tenir compte. Messieurs, de ces malformations. Leur constatation facile, leur indication en font un critérium d'une haute utilité. Nous avons cru nécessaire de vous le signaler en regrettant toutefois de ne pouvoir entrer dans les détails de la question.
Ces divers stigmates physiques coexistent du reste ordinairement avecles stigmates cranio-faciaux dont nous avons parlé plus haut. Ils représentent
(1) KoESTEn, Neurologie, (Centralblatt, 1889.)
(2) Maupaté, Recherches d'anthropologie criminelle. Lyon, 1893.
(3) Legrain, Les stigmates de la dégénérescence, Paris, 1889.
(4) AucB Sollier, De l'état de la dentition chez les idiots. Paris, 1887.
(5) Fournier, l^es affections parasyphiUtiques. Paris, 1894.
LES DÉGÉNÉRÉS INFÉIUEURS. 227
ridiotie dégénérative, celle qui constitue l'étape ultime, le point d'aboutissement de l'héréditi^ progressivement accumulée.
Hais ridiotie ne comporte pas toujours cette signification. 11 existe, en effet, des cas d'idiotie qu'on qualifie d*idiotie acquise; ce sont ces cas qui comportent la seconde catégorie de lésions que nous appelions les altérations accidentelles. Il existe entre ces deux classes d'idiots des différences multiples. Les congénitaux sont les déshérités de longue date. L'idiotie acquise, c'est la faillite récente; elle n'offre point ces asymétries craniofaciales caractéristiques, elle peut présenter même des lignes régulières et une conformation extérieure normale ; les lésions cérébrales datent dans ce cas de la vie utérine ou des premières années de la naissance; elles sont ordinairement d'origine syphilitique ou tuberculeuse; elles ressortissent dans notre classification à l'hérédité pathologique individuelle.
Nous en resterons là. Messieurs, des lésions organiques, des stigmates physiques ou anatomiques de l'idiotie. Nous bornons notre examen aux systèmes nerveux et osseux parce qu'ils traduisent à un plus haut degré la dégénérescence congénitale ou acquise. Cependant les autres organes n'échappent pas toujours au désordre si caractéristique de l'ossature et des centres cérébro-spinaux. Pour être plus rares, moins essentielles, leurs lésions n'en existent pas moins, témoignant ainsi du caractère général de la déséquilibralion nutritive, tout au moins dans l'idiotie congénitale. Pourtant il est nécessaire d'ajouter que généralement les fonctions végétatives se font avec une certaine régularité chez les idiots. Les troubles fonctionnels comme les troubles organiques sont presque tous localisés dans le système nerveux.
Toutefois, au point de vue des facultés mentales, il existe de nombreuses différences entre ces dégénérés inférieurs. Chambard (1) les classe en idiots automates et en idiots intelligents. Les automates, selon cet auteur, doivent avoir à peine le sentiment du moi ; les autres possèdent à un degré variable la notion de leur personnalité ; les supérieurs peuvent même devenir conscients de la réalité et de la continuité de leur existence ; ils retiennent leur nom et leur âge.
Quant aux facultés en elles-mêmes, elles sont diversement atteintes tout en conservant cependant dans leur régression comme une sorte de hiérarchie. Vous avez mi que la mémoire était, de toutes les qualités de l'esprit, celle qui le plus fréquemment échappait au désastre. Mais en dehors d'elle, peu de chose subsiste; l'imagination est nulle ou presque nulle; quant aux fonctions intellectuelles supérieures, l'association des idées et leur comparaison, le jugement, la détermination volitive raisonnée, l'attention, dont l'ensemble constitue la raison des psychologues et des moralistes, elles font absolument défaut. Le monde est pour ces déshérités comme une suc-
Ci) Chambard, VidiotU, (Dict. bnctcl. des se. méd.)
cession d'images et de sensations que rien ne réunit et ne coordonne.
On ne peut guère établir de distinction parmi ces dégénérés qu'au sujet de leur vie végétative et de la manière dont ils perçoivent les besoins physiologiques et cherchent à les satisfaire. Quelques-uns semblent parfois posséder certaines notions du bien et du mal, témoigner de la reconnaissance; mais ces lueurs d'intelligence sont rares, instantanées, sans lendemain. En règle générale, l'instinct de la conservation seul subsiste, formant comme le pivot de toutes les manifestations affectives. Les fonctions génitales affaiblies ne vont guère au delà d'un onanisme automatique, et nutrition comme reproduction témoignent par leur caractère absolument primitif l'infériorité ultime et irrémédiable de Tidiot.
Cependant, Messieurs, en dépit des diflScultés que rencontre l'examen mental de ces d^énérés, la psychologie de l'idiot a été l'objet de nombreux et intéressants travaux. En jetant un coup d'œil sur quelques-uns d'entre eux, nous aurons l'occasion de compléter les notions précédentes. Du reste, l'intérêt qui s'attache à ces manifestations des déshérités de l'humanité est considérable et capital. La psychologie de l'idiot, comme celle de la plupart de nos dégénérés inférieurs, révèle, disions-nous préci^demment, le fond de Tâme humaine, ce qu'elle contient d'essentiel et d'indispensable. Et nous avons suffisamment insisté sur la haute signitîcation biologique et psychologique du groupe pour navoir pas à revenir sur ces considérations. Toutefois, il nous paraît nécessaire de faire quelques réserves au sujet d'une thèse qui, prise à la lettre, pourrait égarer votre jugement. Il est essentiel, en effet, de ne pas confondre la dégénérescence involutive et l'arrêt évolutif. L'évolution et l'involution sont les deux lignes d'ascension et de descente d'une courbe portant le type adulte et normal à son sommet. La situation à des hauteurs égales n'implique pas la similitude. L'individu arrêté dans son évolution regarde encore le sommet, le dégénéré qui descend la pente reste tourné vers les bas-fonds de l'animalité. Mais cette conception implique simplement des différences virtuelles; en réalité, la stratification des caractères et la loi de régression qu'elle justifie restent des conceptions justes et reflètent la réalité des choses.
L'idiot a perdu la faculté d'acquérir, mais ce qui lui reste constitue bien le fonds commun de notre animalité primitive. Les nuances qu'il révèle sont l'indication des différences qui vont s'affirmer dans la série, et le mode selon lequel l'instinct tend à progresser chez les dégénérés inférieurs est bien celui qui senira plus lard à raffinement des dégénérés supérieurs et de l'être normal en général.
La psychologie de l'idiot reste ainsi la préface de la psychologie de Timbécile. Celle-ci représente l'introduction souvent très prolongée de la psychologie de l'humanité.
Cependant, ces considérations évolutives et sociologiques n'ont point particulièrement guidé les auteurs qui se sont occupés de la vie psychique
de l'idiot. La plupart d'entre eux n'ont cherché dans l'étude des dégénérés inférieurs que les éléments d'une classification.
Esquirol (1), se fondant sur l'état de la parole, admettait cinq degrés dans l'idiotie et l'imbécillité. Dans le premier degré de l'imbécillité, la parole est libre et facile; dans le second degré, elle est moins prompte et comporte un vocabulaire plus limité; le troisième ne possède ni paroles, ni mots, ni phrases ; quant aux derniers, dans l'un il n'y a plus que des sons, dans l'autre toute manifestation vocale a disparu.
Morel (2) établit trois degrés : le simple d'esprit, l'imbécile et l'idiot. Le simple d'esprit de Morel est ce qu'on désigne actuellement sous le nom de débile.
La classification de Félix Voisin (3) est encore en honneur parmi les spécialistes. Nous en empruntons le résumé au livre très intéressant de son neveu, M. Jules Voisin (4).
Cette classification est entièrement psychologique et symptomatique. L'étiologie et l'anatomie pathologique n'y jouent aucun rôle. Les imbéciles ne constituent point une classe à part.
Ce sont, pour l'auteur, des idiots partiels, privés des facultés supérieures : la comparaison et la causalité.
i^ En général, l'idiotie est rarement complète ; cependant on en voit des exemples. Ces individus sont tellement disgraciés qu'ils se trouvent, sous le rapport de l'activité, des penchants et de la perception des objets extérieurs, au-dessous de l'animalité même. La vie se réduit chez les sujets de cette première catégorie à une existence végétative; la respiration et la digestion sont les deux seules fonctions apparentes. Les sens sont ouverts, mais semblent ne point transmettre les impressions du monde extérieur. L'œil ne fixe point. L'oreille ne se redresse pas. La faim et la soif se font vainement sentir. Nulle attention, nulle perception. Penchants, senti* ments, affections, passions, intelligence, rien ne se manifeste.
3^ Dans la deuxième catégorie, les idiots sont moins maltraités par la nature, mais ils deviennent par ce fait même dangereux à eux-mêmes ainsi qu'à la société. Chez eux, les penchants inférieurs sont fortement développés, tandis que les facultés intellectuelles et les sentiments normaux paraissent à peine ébauchés dans leur constitution.
3^ L'idiotie dans la troisième subdivision n'atteint que partiellement l'ensemble de nos facultés. Ainsi l'idiot de cette catégorie aura les penchants conservateurs de l'espèce humaine, mais il ne les aura pas tous; un, deux ou trois lui feront défaut. Il possédera les sentiments normaux, mais l'un ou l'autre de ses attributs supérieurs aura disparu.
(1) Esquirol, Traité des maladies mentales.
(2) Morel, Traité des maladies mentales, Paris, 1855.
(3) Félix Voisin, De Vidiotie. Paris, 1843.
(4) Jules Voisin, L'idiotie, Paris, 1893.
Il se fera remarquer aussi par ses facultés intellectuelles et perceptives^ mais le nombre n'en sera pas complet. Ces idiots peuvent répondre à l'instruction et à l'éducation qu'on leur donne, mais aussi ils peuvent succomber aux excitations extérieures.
i^ Au-dessus de ces idiots s'en trouvent quelques autres qui se rapprochent encore davantage de l'homme ordinaire, quoique bien ostensiblement privés de quelques facultés supérieures (comparaison et causalité). Ils ont des sensations fugitives, des sentiments vagues, des penchants déterminés, ils s'excitent facilement.
Nous passons rapidement sur les classifications de Belhomme, Seguin, Schule, Griesinger, Dagonet et autres dont vous trouverez l'exposé dans le livre de M. Paul Sollier (1). Cet auteur préconise à son tour une classification. Cette classification, il la fonde sur un élément psychologique auquel nous avons dernièrement consacré une étude : l'attention. Elle comporte trois catégories. La première comprend l'idiotie absolue ; elle est caractérisée par l'absence complète et l'impossibilité de l'attention. Dans la seconde, il existe de la faiblesse et de la difficulté de l'attention. La troisième est celle de l'instabilité de l'attention.
L'auteur attribue au défaut d'attention plus ou moins prononcé le nondéveloppement des facultés de l'idiot. Il justifie cette proposition par les considérations suivantes : « L'attention, l'attention spontanée bien entendu, parait avoir pour cause constante des états affectifs lesquels sont déterminés par des sensations (Ribot). D'autre part, on a remarqué (Ferez) que chez les petits enfants comme chez les jeunes animaux, les plus facilement attentifs sont, à ce qu'il semble, ceux dont l'excitabilité nerveuse est la plus grande.
» Il est donc évident que la faculté d'attention est primitivement en rapport avec la vivacité des sensations. Or, chez les idiots, les sensations sont très peu vives, d'où il résulte que leur attention est très difficilement attirée, ou même pas du tout, dans les premiers temps de la vie, et ce fait frappe tous les parents d'idiots.
» En conséquence de ce défaut d'attention, les sensations n'éveillent chez eux que des perceptions vagues, très confuses et aucune idée nette. Dès la naissance, le défaut d'attention empêche donc l'enfant de percevoir clairement des sensations, de les comparer, et par suite de produire l'idée qui résulte de cette comparaison de sensations multipliées et semblables chacune à elle-même. A mesure que son organisme se développe, il devient sujet à de plus nombreuses sensations; l'attention ne se développant pns, ces sensations sont perçues consécutivement, comme isolées les unes des autres, sans éveiller aucun rapport entre elles et partant pas d'idées, pas de connaissances. L'état d'idiotie ne peut donc aller qu'en se
(1) Paul Sollikr, Psychologie de Vidiot et de Cimbécile. Paris, 4891.
confirmant de plus en plus. Les rapports les plus simples des choses, les .propriëtës les plus saillantes frappent toujours l'idiot de la même façon, et il ne les saisira pas plus à la centième fois qu'^^ la première. »
Sollier se livre ensuite à une étude méthodique de l'attention spontanée et volontaire chez les différentes catégories d'idiots. Et cette étude lui fournit les éléments de distinctions de nature psychologique entre les divers degrés de Tidiotie.
Le livre de Sollier est un des rares ouvrages de pathologie mentale où s'affirme et se réalise la nécessité d'introduire dans l'étude des troubles de Tesprit les notions modernes de psychophysiologie. L'attention, pour Sollier, se manifeste au début dans la sensation. Cette sensation, avec ses qualités rudimentaires ou plus accentuées, est à la base de la psychologie pathologique comme elle préside à révolution de la psychologie normale. L'attention donne la mesure de la sensation, et de cette façon l'attention devient, pour Fauteur « la condition psychique indispensable pour l'intelligence ». Il étudie donc en détail et les sensations et l'attention des dégénérés inférieurs. Passant alors aux diverses facultés auxquelles l'attention permet d'éclore, Sollier passe en revue successivement les instincts, les émotions et les sentiments, le langage, l'intelligence proprement dite, la mémoire, l'association des idées, le raisonnnement et enfin la volonté, la personnalité et la responsabilité.
Parmi les développements auxquels l'auteur se livre, il est essentiel d'en mettre quelques-uns sous vos yeux.
a Si nous résumons, dit Sollier, l'état de la sensibilité sous ses différentes formes chez les idiots et les imbéciles, nous voyons en somme que, très obturée chez les premiers, elle arrive progressivement à la normale chez les derniers. Ce sont souvent les sens du goût, de l'odorat et du tact, qui demandent une plus grande délicatesse, qui sont le plus atteints. Nous voyons aussi que les sensations dérivant des besoins les plus impérieux de la nature humaine, sans lesquels; la vie ne saurait continuer, peuvent être aussi obturés que les autres. Les idiots qui sont frappés à ce point sont absolument incurables et seraient fatalement condamnés à une mort rapide, comme un nouveau-né, s'il n'y avait personne pour lui donner des soins. Chez les idiots éducables, au contraire, et chez les imbéciles, ces sensations de besoins naturels, si elles apparaissent d'une feçon plus tardive que chez les enfants normaux, n'en arrivent pas moins à être ressenties d'une façon tout à fait normale, sauf cependant en ce qui concerne les sensations pathologiques. »
Nous avons dit plus haut l'opinion de Sollier quant au rôle de l'attention comme élément de classification. L'attention mène à la discipline et au travail qui en est la forme la plus concrète et la plus saisissable.
« L'indiscipline, la paresse et la faiblesse d'attention, dit l'auteur, parallèles à celles de l'intelligence, vont donc de pair. C'est ce qu'on
remarque d'une feçon très nette chez les idiots. Plus ils sont faibles d'esprit, moins ils sont attentifs, plus ils sont paresseux, indisciplinables, inéducables. Les sentiments affectifs capables de mettre en jeu leuratteation volontaire sont tellement faibles qu'ils échappent à la répression, à la crainte, au châtiment auquel ils restent indifférents, l'expérience étant pour eux lettre morte, les phénomènes restant à l'état isolé, ne se coordonnant pas, ne s'associant pas, ne déterminant pas d'idée abstraite. D'autres, au contraire, se disciplinent assez bien et peuvent apprendre un métier. »
A l'attention se rattachent encore, continue Sollier, deux phénomènes psychologiques particuliers : la réflexion, qui est l'attention appliquée aux phénomènes intérieurs, et la préoccupation, qui est l'attention absorbante, obsédante, qui se projette toujours du passé dans l'avenir et qui a des causes extrêmement variées. La réflexion existe peu ou pas chez l'idiot simple, la préoccupation encore moins.
Sollier met en relief, dans un chapitre spécial, les divers instincts des idiots; il en montre les formes primitives. <c L'instinct de nutrition est aussi indispensable que celui de la respiration. Il est inné. Mais les idiots ayant des organes très imparfaits, des sensations très obtuses par conséquent, les conditions nécessaires à l'existence ne leur apparaissent pas nettement. Du reste, alors même qu'ils les apprécieraient, ils seraient incapables d'employer les moyens propres à les remplir. Car l'acte le plus élémentaire, la préhension, est souvent nul. Ils ne savent pas plus se servir de leurs mains que de leurs jambes, et il faut leur apprendre à manger comme on leur apprend à marcher. Hais les plus profonds sont toujours incapables de se nourrir et on doit les alimenter. Cependant cet instinct de nutrition est le premier qu'ils manifestent, et c'est quelquefois le seul.
» Le sentiment de préservation, intimement uni à celui de la nutrition, est inconnu aux idiots profonds. Ils ne bronchent pas à l'approche d'un tison enflammé. Us prennent les couteaux par la lame, empoignent des éclats de verre. Quant à l'instinct sexuel, qui vient immédiatement après l'instinct de la conservation, il est nul ou brutal et perverti chez l'idiot. Les gâteux incurables sont absolument dépourvus de poussées génésiques, sauf un petit nombre chez lequel la masturbation automatique constitue le seul indice du besoin génital. Les idiots un peu supérieurs sont tous ou à peu près tous voués à la masturbation voulue et consciente. L'onanisme est accompli avec le désir d'y trouver la satisfaction sexuelle. Certains d'entre eux semblent cependant fréquemment subir un tic. Souvent l'éveil des désirs est précoce. »
Après l'examen des instincts essentiels, l'auteur passe à l'étude des diverses sensibilités. La forme la plus générale de nos sentiments affectifs, c'est le plaisir et la douleur. Nous avons vu dernièrement leur haute signi-
LES DÉGÉNÉRÉS INFÉRIEURS. • â35
fication. Ces deux modalités générales de notre sensibilité sont assez ▼agues chez les idiots simples; chez les inférieurs la douleur paraît à peine être ressentie; les cas d'automutilation sont là pour le prouver. On a cité des femmes qui se sont accouchées sans manifester les douleurs de l'enfantement. Fréquemment Tautopsie des idiots révèle des lésions profondes, insoupçonnées pendant la vie.
La douleur morale semble adéquate aux divers degrés de la sensibilité affective. Nulle chez Tidiot profond, elle n'existe chez les autres qu'à des degrés peu accusés.
Quant au sentiment du plaisir, il suit, en les reproduisant, les variations de la douleur. Et comme les larmes, le rire est exceptionnel chez l'idiot.
L'attachement, cette autre forme de l'affectivité, est à peine remarqué chez l'idiot profond ; quand il existe, il se limite exclusivement au gardien. II est fugace et mobile : le gardien qui demain apportera la pâtée supplantera celui qui l'avait apportée la veille. Cet attachement s'accentue chez les idiots moins complets. * L'appréciation des égards dont ils sont l'objet semble dépendre de la somme d'attention dévolue à chacun de ces dégénérés.
Les idiots plus ou moins élevés sont susceptibles d'affection filiale, quoique d'une manière modérée. L'amitié est peu fréquente chez les idiots, mais on en voit cependant quelques-uns qui aiment à jouer entre eux et qui s'entr'aident par sympathie. *
L'idiot ne connaît pas l'amour passion, il soupçonne moins encore l'amour platonique.
L'idiot est foncièrement craintif. Tout lui fait peur, dit SoUier, parce qu'il ne s'explique rien.
Les idiots sont en général assez timides. La pudeur, qu'on peut rapprocher de la timidité, est nulle chez l'idiot. Les idiotes commencent à témoigner de la vanité et de la coquetterie.
Les idiots possèdent parfois un sens musical relativement accusé; ils ont même l'amour du rythme. Dans une étude très méthodique, Wildermuth(l) conclut effectivement que le sens musical, assez prononcé chez les idiots, constitue, dans la grande majorité, la seule attestation de perceptions artistiques. Il faut du reste remarquer que l'enfant normal manifeste des sentiments de satisfaction quand il entend la musique, et il ajoute que quelques mammifères ont indubitablement le sens de la musique. L'idiot aime le colossal qu'il confond avec le beau. La curiosité, cette pierre de touche de l'intelligence de l'enfant, est nulle chez l'idiot profond. LMdiot simple veut savoir, mais n'ose pas demander, et lorsqu'il peut écouter, il sait à peine retenir. Il est confiant et crédule; il croit par impossibilité de trouver des motifs de doute. Il a l'idée du
(1) WaDBRinrrH, Cotigrès des médecins aliénistes allemands. Bonn, septembre 1888.
^ OF THE
UNIVERSITY
OF
5ISi DÉGÉffÉRÊS ET DÉSÉQUILIBBÉS.
vrai, et lorsqu'il ment, il se contente de nier : sa pauvreté d'imagination Tempéche pour ainsi dire d'habiller son mensonge.
Quant au caractère de ces dégénérés les plus inférieurs, il est difficile à analyser. L'idiot profond n'a que des instincts à peine dégrossis : <c Chez les idiots légers, le fond du caractère est l'inconstance, dit Sollier, l'obtusion des sentiments et la faiblesse de la volonté. Leur humeur dépend de leur entourage, des traitements dont ils sont Tobjet. Quand on a bien soin d'eux, comme on le fait dans les asiles, ils sont le plus souvent dociles, affectueux, gais et sociables. Ils sont au contraire méchants et malicieux quand on les maltraite. Chez quelques-uns, on observe quelquefois une disposition mélancolique; chez d'auti^es, une surexcitation constante. »
Au sujet du langage, Sollier entre dans des développements curieux, mais dont nous ne pouvons que résumer les traits essentiels.
L'idiot présente fréquemment un retour à la parole. Le gazouillement, le balbutiement qui, chez l'enfant, précède même les premiers mots articulés, ne s'observe guère chez lui. Chez les idiots incurables, même à deux et trois ans, le cri ne possède encore aucune intonation. Or, Egger (1) a noté chez l'enfant normal le passage du cri à la voix dès la cinquième semaine. L'imitation, que Kussmaul (2) considère comme une fonction du cerveau, est le facteur essentiel pour la reproduction des sons entendus.
L'idiot reste souvent toute sa vie incapable d'imitation. Quant aux rapports essentiels de l'idée et du mot, certains idiots ne les perçoivent jamais. Chez eux le mot n'éveille donc jamais l'idée.
Chez d'autres, d'un degré plus élevé, le langage s'arrête fréquemment à une des phases de celui de l'enfant, celle où il s'exprime par simples monosyllabes répétés, par des interpositions de syllabes, et où il prononce mal certaines lettres.
« En somme, le développement du langage chez l'idiot, dit Sollier (3), nous a paru présenter les mêmes phases que chez l'enfant normal. Mais au lieu que ces phases se succèdent rapidement, elles se succèdent au contraire très lentement; le plus souvent même l'évolution s'arrête en route à un point quelconque correspondant à une des étapes de l'enfant, o
« Une autre forme du langage, ajoute-t-il, est la lecture. Elle présente encore plus de difiTicultés que la parole. Naturellement, chez les idiots incurables, il n'y a pas lieu d'y songer. A un degré plus élevé, ils arrivent à apprendre les lettres, à assembler quelques syllabes, mais non à lire véritablement en comprenant ce qu'ils lisent. Ils n'ont pas d'initiative et
(1) Egger, La parole intérieure, Paris, 1887.
(2) Kussmaul, Les troubles du langage. Paris, 1884.
(3) SOLUER, Psychologie de Vidiot et de VimbéciU. Paris, 1891.
disent la lettre qu'on leur désigne, mais ne la nomment pas spontanément. L'idiot éducable arrive très difficilement à distinguer ses lettres, mais il y arrive. 11 lui faut passer quelquefois plusieurs semaines sur la même lettre. »
Quant à récriture, les mouvements coordonnés qu'elle nécessite la rendent impossible aux idiots profonds. Les autres restent, à son sujet, toujours gauches et maladroits.
L'intelligence de l'idiot offre des particularités remarquables. Sollier, qui faii de l'attention la condition des perceptions nettes et des mémoires précises, base sur sa psychologie personnelle le mécanisme de Tidéation. il y a lieu d'examiner avec quelque détail son étude des acquisitions normales et morbides de l'idée. Nous y retrouverons un grand nombre des vues exposées, sous une forme parfois différente, mais souvent étjuivalente, dans une de nos dernières conférences. Nous consacrerons la physiologie du champ de la conscience, retracée à ce moment, par une espèce de pathologie des éléments de l'esprit. Du reste, dans ce qui va suivre comme dans ce qui précède, une pensée nous guide : mettre en relief, dans les dégénérés inférieurs, comme les tares essentielles dont l'atténuation ou l'aggravation caractérisent nos dégénérés supérieurs. La sûreté du diagnostic des premiers donne à ces stigmates une importance capitale dans la distinction et la répartition des seconds. Nous accumulons en ce moment nos moyens d'investigation pour l'avenir; nous apprenons pour ainsi dire la valeur des éléments que des circonstances complexes et des influences divergentes nous empêcheraient dans la suite d'apprécier positivement.
Vous vous ressouvenez que nous avons mis à la base de Tidéalion, quelque élevée qu'elle fût, la sensation pure et simple. Sollier professe à l'égard de la sensation des sentiments analogues aux nôtres, ce Pour nous, dit-il (1), ce que l'on doit d'abord considérer, c'est l'imperfection sensorielle qui empêche toute notion d'entrer dans l'esprit. » L'auteur attribue ensuite à Fattention le. second rôle; les difficultés de généraliser et d'abstraire sont les derniers éléments dont il faut tenir compte dans ridéation. L'intelligence proprement dite, selon Sollier, comprend quatre opérations : l'acquisition des idées, leur conservation, leur association, leur production.
« Nous acquérons les notions et les idées de deux façons, dit l'auteur. Les notions ou idées concrètes nous sont fournies par les sens et exclusivement par eux au début, avant l'apparition du langage. Celui-ci, à son tour, nous fournit les idées et peut seul nous donner les idées abstraites. Lorsqu'il nous fournit des idées concrètes d'un objet, ce n'est qu'en faisant appel à la mémoire et à la faculté de comparaison. »
(1) Sollier, Psychologie de l'idiot et de Cimbécile, Paris, 1891.
Sollier se livre alors à une curieuse comparaison entre la manière dont Tenfant normal et Tidiot aboutissent à l'acquisition des idées. L*idiot se distingue de Tenfant par la lenteur extrême de son éducation sensorielle et psychique.
L'auteur étudie ensuite trois ordres d'idées ou de notions : les notions concrètes, les notions générales et les notions abstraites.
Signalons rapidement les particularités qui nous intéressent dans cette revue. Et tout d'abord, quelques mots des notions concrètes.
Les formes qui frappent le plus l'idiot sont le carré et le cercle. Il saisit leur incompatibilité. « Autant faire des ronds carrés», dit-il quand il juge une chose matériellement impraticable.
Dès que l'idiot est capable d'un peu d'attention, il parait éprouver une véritable jouissance à la vue des couleurs. C'est surtout le rouge qui l'attire.
L'idiot a la notion de la surface, car il aime à passer et repasser sa main sur ce qui est poli, comme la porcelaine, le bois raboté. Il parvient donc à distinguer le rugueux du lisse. Mais l'idiot profond ne sait pas apprécier les distances. Pour la quantité, au contraire, il la mesure en raison de sa gourmandise.
Les sensations et les notions générales une fois parvenues au cerveau, doivent, pour y être utilisées ensuite, s'y fixer tout d'abord. Et l'auteur met à son tour en relief le rôle de la mémoire dont nous avons si longuement parlé dans nos premières conférences. Il en fait à j uste titre a une condition primordiale du développement intellectuel et de la personnalité. »
SoIIier distingue trois sortes de mémoires : héréditaire, organique et acquise.
La mémoire héréditaire peut expliquer certaines aptitudes singulières, que l'on rencontre chez quelques idiots et qui font contraste avec le reste de leur intelligence.
La mémoire organique, c'est-à-dire la mémoire inconsciente des mouvements associés, combinés en vue d'un but déterminé, tel que la marche, pour ne citer que l'exemple le plus simple, est quelquefois complètement nulle chez l'idiot.
La mémoire acquise, fonction évidente de l'attention, vaut chez l'idiot ce que vaut cette dernière faculté. La mémoire est également tributaire de l'association des idées et cette association n'existe chez le dégénéré inférieur qu'à l'état rudimentaire.
Quant aux mémoires spéciales, elles sont parfois réellement extraordinaires. Toutefois elles représentent plutôt l'apanage de l'imbécile que les attributs de l'idiot.
Nous avons vu que les matériaux acquis par les sens , conservés et reproduits par la mémoire, nécessitent, pour arriver à des jugements, à des raisonnements, l'association et la comparaison.
LES DÉGÉNÉBÉS INFÉBIEURS. 237
Il est d'un sérieux enseignement de rechercher de quelle façon s'effectuent chez l'idiot ces processus mentaux. Chez les idiots, peut-on dire en substance» l'appréciation des ressemblances domine manifestement. L'idiot simple peut comparer, mais ne saisit que des rapports grossiers et superficiels. Les idiots profonds incurables ne perçoivent pour ainsi dire pas de différence entre les objets, voire même entre les personnes.
Quant à leurs généralisations, elles valent ce que valent leurs comparaisons. Chez l'idiot complet, la généralisation, même sous ses formes indécises de sympathie et de répulsion, n'existe pas. Les idiots moins tarés peuvent la posséder et même l'exercer fréquemment; mais elle est tout aussi fausse que facile.
Les inférieurs, les incurables manquent totalement d'idées abstraites. Chez les idiots curables, au contraire, même privés de la parole, les idées abstraites existent certainement, très vagues sans doute, mais incontestables cependant. On arrive assez facilement à apprendre l'addition aux idiots; il y a de nombreuses difficultés pour leur faire comprendre la soustraction; le principe de la multiplication leur échappe : ils n'arrivent à faire cette opération que lorsqu'ils ont de la mémoire; pour 1 immense majorité, la division est impossible. Ils sont incapables de comprendre quoi que ce soit au problème le plus simple. Les idiots, comme les enfants, n'ont guère la notion du temps écoulé et encore moins celle du temps à venir; ils jugent très mal la distance et apprécient très imparfaitement rétendue des objets.
Telles sont, résumées, les notions générales concrètes que peut acquérir ridiot. Ce sont ces notions qui s'associent pour donner naissance aux idées. Soliier adopte trois modes d'association : la ressemblance, le contraste, la contiguïté.
Nous avons défini ailleurs ces modes d'association. Nous n'y reviendrons pas, sauf cependant pour trouver superflue l'adoption du contraste comme procédé essentiel et fondamental. En psychologie pure, on assimile régulièrement le contraste à la ressemblance.
De quelle manière se fait l'association des idées chez l'idiot? Ce qui frappe le plus l'idiot, ce sont les grossières ressemblances de couleur et de forme, et c'est par ressemblance qu'il associe généralement. Rarement, en effet, il se sert des rapports de contiguïté et jamais il n'utilise le contraste comme mode d'association.
L'association des idées mène au jugement. Mais le jugement comporte la justesse, la promptitude, la fermeté. Or, ces qualités du jugement dépendent de Tattenlion, de la rapidité et de la netteté des sensations et des perceptions, et tous ces attributs de l'intellect sont, vous l'avez vu, défectueux ou nuls chez Tidiot. De là les aberrations, l'absence ou Tincohérence du jugement des idiots. Nous vous avons parlé des opérations que comporte le raisonnement : il exige, lui, des images nombreuses, des
e.x^ DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
^H'ixvpts combinés entre eux, il nécessite surtout une communion intime iiea rapports naturels des choses et des rapports artificiels des idées dans lo domaine de l'esprit. Tout cela eet rudimentaire ou négatif chez Fidiot. Do lu rinfériorité et Tillogicité de son raisonnement quand il peut arriver à rédifier.
Quant à l'imagination créatrice que, comme Sollier, nous avons placée au fuile des opérations de Tintellect, les idiots inférieurs en sont radicalement dépourvus.
« Certains idiots aiment le merveilleux, dit Sollier; ils improvisent eux-mêmes des contes fantastiques. Mais si on peut observer chez quelques-uns cet amour du fantastique, c'est le cas le moins fréquent, et il est encore plus rare de les voir en inventer. »
L'auteur termine par un résumé des notions que comporte, au point de vue de la volonté, de la responsabilité et de la personnalité, Tétude psychologique précédente.
Nous passerons sous silence celte dernière partie, du reste très courte, de l'ouvrage si bien ordonné et si intéressant de M. Paul Sollier. Mais si nous nous sommes complu à vous en parler longuement, nous ne pouvons nous associer à ses intentions, à son idée essentielle. Sollier veut faire de l'attention la pierre de touche de Tintellect du dégénéré inférieur. Dans les éléments dont nous avons passé la revue avec lui, il s'est efforcé d'introduire l'attention ou d'en accentuer le rôle. C'est à une œuvre de classification de l'idiot et de Timbécile qu'il a voulu avant tout s'attacher. Or, malgré les documents nombreux et judicieusement exposés dont il a étayé son argumentation, le rôle de l'attention nous paraît secondaire dans l'étude des dégénérés inférieurs. Et nous nous associons sans réserve à la critique que fait M. Jules Voisin (1) de la méthode de l'auteur : « Devonsnous, dit-il, prendre, avec M. Sollier, l'attention comme élément principal de classification? » Je ne le pense pas, ajoute le savant français, car il y a des idiots profonds qui sont attentifs. Et plus loin, il continue : c( L'élément principal de l'idiotie n*est donc pas le défaut d'attention, mais l'imperfection des perceptions.
» La clef de voûte du développement intellectuel chez eux, ce n'est pas l'attention, c'est la sensation et la perception, c'est la bonne harmonie dans toutes les perceptions. L'attention» il est vrai, aide à compléter cette bonne harmonie.
s> Or, chez certains idiots, les sensations qui ont rapport à l'instinct de consen'ation restent seules ; chez d'autres, ce sont les sensations liées à un autre penchant inférieur, la reproduction, par exemple; enfin, chez d'autres, les sensations du centre auditif, par exemple, ou bien celles du centre visuel, sont liées au centre moteur, etc. Suivant les réactions que
(t) JULBS Voisor, VitUatie. Paris, 1893.
provoquent les sensations sur ces centres, vous aurez des individus ou instinctifs, ou moteurs, ou sensoriels dont les actes réflexes sont modifiés plus ou moins par le développement intellectuel. »
H. Jules Voisin adopte pour base de sa classification les instincts, les sentiments avec plus ou moins de facultés intellectuelles. Celte classification, force nous est d'en écarter le détail. Elle nous a paru la plus large et la plus biologique de toutes. Cependant nous aurions préféré voir Fauteur faire une moindre part à l'élément psychologique. Sa première catégorie, par exemple, ne comprenant que les végétatifs, pouvait servir de modèle aux autres. Pourquoi ne pas suivre, dans les subdivisions ultérieures, les instincts d'après leur importance et leur mode de réalisation? Car, nous tenons à le répéter avec Jules Voisin lui-même, les instincts surtout semblent seuls répondre aux nécessités d'une classification des dégénérés inférieurs.
Ces nécessités, déjà nous Pavons dit, nous paraissent avant tout d'ordre biologique. C'est la hiérarchie même des instincts, selon leur importance pour la conservation de l'individu et de Tespèce, que doit refléter la classification des dégénérés inférieurs. Cette idée, qui a dicté les subdivisions du groupe total, doit présider à la répartition en catégories de chacune de ces subdivisions. C'est, en somme, ce que se propose Magnan en divisant ses idiots en idiots spinaux, idiots spinaux-cérébraux postérieurs, idiots spinaux-cérébraux antérieurs. Mais, comme le fait observer très justement H. Voisin (1), ces divisions anatomo-pathologiques et anatomo-physiologiques sont défectueuses, car à chaque catégorie d'idiotie ne correspondent pas cliniquement des types identiques. De plus, nous permettrons-nous d'ajouter, il n'existe point d'êtres spinaux absolus. Le cerveau intervient en toute circonstance dans la vie du dégénéré et chaque acte de son existence en porte la marque spécifique ; c'est lui qui donne à l'instinct sa couleur, qui crée ou la conscience brute du besoin ou ses modalités relativement supérieures.
Le besoin, sa raison d'être, son mode de satisfaction et, par-dessus tout, sa signification dans l'évolution individuelle et spécifique, tels nous paraissent être les fondements essentiels d'une classification biologique. La clinique, nous le savons, a d'autres préoccupations et d'autres nécessités. Il est légitime de classer les idiots d'après l'anatomie pathologique, la pathologie, la physiologie ou la pédagogie. Mais ces classifications sont, dans le domaine de la dégénérescence, unilatérales et trop spéciales. Le critérium de la régression, que nous ne devons pas perdre de vue, impose, selon nous, une classification basée sur la conservation individuelle et'spécifique. Dans quelques instants, l'importance du besoin et son évolution seront réexaminées. Vous reconnaîtrez alors leur portée
(i) JcLis Voisin, L'idiotie, Paris, 1893.
S40 DÉGÊMÉRÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
générale et la légitimité des sériations qu'elles motivent. Toutefois, avant d'aborder l'étude synthétique du groupe à ce point de vue biologique, nous avons encore à vous parler de Timbécile et du débile.
Déjérine (1) caractérise de la façon suivante Tidiot, Timbécile et le débile. Le tableau est devenu classique ; nqus le reproduisons en entier.
« L'idiot est remarquable par l'arrêt de développement de toutes ses facultés. C'est un être réduit à la vie organique, à la vie des réflexes; il ne vit en quelque sorte que par sa moelle. Mais la déséquilibration dont je parlais tout a l'heure se manifeste d'une façon plus frappante encore chez ces idiots dont toutes les facultés, sans exception, ne sont pas réduites à néant; certains idiots, par exemple, conservent des instincts, comme l'instinct musical; l'idiot musicien est bien connu, l'idiot calculateur également; d'autres conservent une certaine adresse manuelle qu'ils appliquent à la confecHon de petits ouvrages.
3> L'imbécile est moins déshérité; il possède quelques facultés; on commence à voir apparaître chez lui un certain degré de vie intellectuelle. L'imbécile est parfois éducable et utilisable; mais les sen^ces que l'on peut tirer de son intelligence rudimentaire ne dépassent pas des limites très restreintes.
» Le débile est déjà un être qui compte au point de vue cérébral ; il entre dans une catégorie qui comprend un nombre considérable d'individus classés dans le monde sous le nom de faibles d'esprit ; chez eux les facultés intellectuelles existent, mais très inégalement développées, et c'est chez eux que l'on peut surprendre facilement l'absence de pondération. Entre le débile le plus rapproché de l'imbécile et le débile le plus proche de l'homme intelligent, il y a place pour un nombre incalculable d'intermédiaires, nombre précisément en rapport avec les modalités innombrables de déséquilibration intellectuelle que l'on peut observer. Tel débile aura une mémoire excellente à côté d'un jugement très faible; tel autre sera emporté par la prédominance de ses appétits; chez tel autre, ce seront les sentiments affectifs qui prédomineront; chez tel autre enfin, l'absence de volonté sera flagrante.
» Il est facile d'imaginer tous les cas possibles, démontrés d'ailleurs par la clinique; il est également facile d'en concevoir la liste interminable.
» Nais chez tous les débiles, un caractère domine : c'est l'absence ou la faiblesse du jugement, de l'intelligence proprement dite. »
Chambard (2) trace, à son tour, des trois types de dégénérés inférieurs, le tableau suivant :
c( Tout au bas de l'échelle, nous plaçons les idiots dont les facultés intellectuelles, afl'ectives ou morales ont été arrêtées dans leur développé-
es ) DÉJÉRINE, De l* hérédité dans les maladies nerveuses, Paris, 1886. (S) Chambard, Imbécillité. (Dict. encycl. des se. méd^)
ment à peu près au même niveau» et ce à un niveau fort bas. Ces infirmes peu ou pas éducables, incapables de trouver dans leur capital intellectuel matière à de véritables conceptions délirantes, mais inaptes à se diriger et sujets à des impulsions dangereuses, doivent être maintenus dans des établissements spéciaux ; on peut, avec Dubois (Amiens), les diviser en idiots automatiques, instinctifs et raisonnables, s'il est permis de donner 06 dernier titre à ceux d'entre eux qui possèdent quelque lueur de raison. Au-dessus sont les imbéciles chez qui les facultés psychiques, arrêtées à un niveau moins uniforme, ont atteint un degré moyen plus élevé; susceptibles de quelque éducation, capables d'ébaucher des idées très simples, ils sont souvent utilisables et dignes d'une liberté relative, mitigée par une surveillance incessante, quoique discrète, car les moindres circonstances peuvent éveiller en eux de mauvais instincts que leur faible raison et leur sens moral tout rudimentaire tenaient à peine en bride, et transformer en un être dangereux le plus doux et le plus inoffensif d*entre eux. C'est avec raison que les éléments séparent nettement des imbéciles proprement dits les débiles qui, pour la plupart, vivent en liberté dans le monde et dont quelques-uns, doués de facultés spéciales plus ou moins remarquables, en imposent aux badauds et acquièrent dans les lettres, les arts, la politique, plus rarement, il est vrai, dans les sciences, une vogue imméritée. »
Les stigmates physiques de l'imbécile sont caractérisés comme suit par Cbambard :
« Les anomalies évolutives que nous avons décrites chez les idiots se rencontrent chez la plupart des imbéciles par dégénérescence, mais moins grossières et plus discrètes; nous n'en donnerons ici qu'une brève énumération. Ce sont, au crâne, la macrocépalie, la microcéphalie, la scapho- et la plagiocéphalie, avec toutes leurs variétés; à la face, l'élargissement ou le raccourcissement du diamètre bizygomatique, l'asymétrie faciale, l'ogi- ▼isme palatin, le prognathisme, les anomalies de nombre, d'implantation et de développement du système dentaire; au tronc, le scaphotboracisme, Tétroitesse des épaules, la cryptorchidie, l'hypospadias et autres anomalies générales, des hernies congénitales; aux membres, Taugmentation de la grande envergure, la palmidigitie, le pied plat et le pied bot, la polydactylie. Les parties molles n'échappent pas à ces lésions tératologiques et le bec-de-lièvre, le coloboma irien et le rétinien, la polymastie sont encore des stigmates de dégénérescence. »
Cependant les stigmates anatomiques de l'imbécile sont régulièrement moins chargés que ceux de l'idîot. <c L'aspect des imbéciles est tout antre que celui des idiots, dit Sollier (1). Tout d'abord la conformation du visage et du cr&ne et de tout le corps peut être parfaitement normale.
(1) SoLLiEB, Psychologie de Fidiot et de VimbùiU. Paris, 1891.
Ils sont même généralement assez bien conformés. Les traits sont réguliers, mais le crâne est un peu petit, souvent asymétrique. La face est trop large ; ils manquent de grâce, sont maladroits, sauf pour certains exercices. »
Peut-être y aurait-il lieu de reporter les différences physiques constatées entre les imbéciles à cette notion de dégénérescence acquise et congénitale dont M. Jules Voisin a montré Tinfluence dans la répartition des tares physiques de l'idiotie. Et d'un autre côté, les déformations limitées pourraient bien traduire moins la régression généralisée que les points faibles d'un organisme perturbé pour ainsi dire unilatéralement. Quoi qu'il en soit, il est permis de constater que, même dans les diverses catégories d'imbéciles, la loi de l'accumulation et de la stratification des divers ordres de stigmates se vérifie objectivement.
Quant aux stigmates physiologiques de l'imbécile, ils ont été mis en relief avec une grande netteté par M. Paul Sollier (1).
Nous résumons les plus caractéristiqu*^.
Les sens sont rarement altérés chez l'imbécile, mais la plupart de ces dégénérés sont voraces et gourmands. Les imbéciles ont parfois un goût précoce pour Talcool. Les troubles de la sensibilité sont rares et se trouvent souvent sous la dépendance d'une névrose surajoutée.
Quant à l'attention, elle est avant tout, chez Timbécile, intermittente et instable. Et celte instabilité se rencontre en môme temps dans les actes. Aussi les imbéciles sont-ils, et peut-être même moins que certains idiots, capables de travailler régulièrement. Chez les idiots, en effet, on peut arriver à faire naître une sorte d'automatisme qui leur fait accomplir machinalement une besogne déterminée et toujours la même.
L'imbécile est apte à comprendre le but d'un acte éloigné. Il croit môme l'atteindre du premier coup, car son intelligence bornée ne lui laisse apercevoir que le début de la tâche; les difficultés ultérieures lui sont masquées. Puis, tout à coup, une idée nouvelle vient chez l'imbécile diriger son activité dans un autre sens. A cette instabilité de pensées et d'actions se rattachent ses fugues, son amour du vagabondage et son indiscipline.
L'indiscipline est chez lui un véritable caractère spécifique qui s'allie du reste fort bien avec son besoin de vagabondage. Remarquons cependant que le vagabondage est particulièrement l'apanage du débile. 1^ vagabondage suppose, en effet, une spontanéité et une curiosité qui, quoique réduites et sans objets sérieux, manquent d'ordinaire à l'imbécile.
L'imbécile est rarement préoccupé; ses préoccupations, du reste superficielles, n'ont aucun motif sérieux. Il présente une insouciance remarquable, qui s'explique à la fois par son manque de jugement sur les difficultés de l'existence et son excessive fatuité.
(1) SoLUXR, Psychologie de l'idiot et de VimbécOe, Paris, 4894.
L'imbécile est Tégoîste par excellence et, contrairement à Tidiot, il a le sentiment de la conservation personnelle très développé et même exagéré. Il lui arrive parfois de se suicider. Mais, selon Cobbold (1), cette tendance rare et passagère possède des caractères spéciaux; elle est remarquable par l'absence ou Tinsignifiance de la cause, le manque de fermeté, l'oubli rapide de la détermination. Nous aurons peut-être à examiner dans nos dernières conférences la signification régressive du suicide. Certes, le suicide, en trahissant le déséquilibre du plus primordial des instincts, l'instinct de conservation, constitue un stigmate d'une légitime importance. Toutefois, avant de l'élever à la hauteur d'une tare dégénérative, reportezvous au suicide non motivé, irraisonné, irrésolu de l'imbécile. Et réclamez aux caractères de l'acte, bien plus qu'ù l'acte lui-même, les éléments de vos inductions et de vos conclusions.
Les perversions sexuelles sont chez l'imbécile plus accusées que chez l'idiot; elles revêtent du reste un caractère spécial. L'idiot se masturbe prématurément et automatiquement, il cesse tôt; l'imbécile n'arrive à l'onanisme que plus tard, mais il reste onaniste par un besoin des jouissances sexuelles à peu près inconnu à l'idiot. Il pratique fréquemment ce qu'on nomme l'onanisme à deux et il va quelquefois jusqu'à la sodomie Dans ce dernier cas, il choisit souvent comme sujet passif un idiot plus ou moins profond. Il lui arrive même, comme dans une curieuse observation de Bourneville et Raoult (2), d'être à la fois kleptomane, onaniste et sodomiste, de cumuler en un mot les divers syndromes dégénérai! fs.
Un point plus intéressante signaler, c'est le caractère trivial, grossier* des imbéciles. Ils aiment à dire des obscénités, surtout devant les femmes, en les accompagnant le plus souvent de gestes non moins orduriers que leurs paroles. L'absence de sens moral, l'impétuosité de leurs instincts rendent les imbéciles capables de toutes les tentatives sur les femmes qui s'offrent à leur vue. Quant aux imbéciles du sexe féminin, non seulement elles s'abandonnent au premier venu, mais souvent elles s'offrent d'ellesmêmes au passant.
La réputation de l'imbécile, quant à l'instinct d'imitation, est fondée jusqu'à un certain point. Mais cette imitation est, comme tout le reste, régulièrement dirigée vers ce qui est mauvais et malfaisant. L'imbécile présente souvent des tendances musicales, tout comme Fidiot.
En sus de ses instincts mauvais et pervers, l'imbécile semble possédé de la manie de la destruction, et par cela même, il est bien l'antisocial par excellence, l'idiot représentant plus particulièrement l'extrasocial. Les procès criminels ont fréquemment révélé le rôle des débiles et des faibles d'esprit; ils sont souvent, dans ces cas, des instruments pour les criminels mieux doués ou moins tarés.
(i) Cobbold, Journal of mental Science, 1886.
A) BouENBViLLB & Raoult, Revttô de neurologie, 1889.
su DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
'■ Quant à la douleur physique, rimbécile, très égoïste, la ressent vivement. Il s'inquiète facilement du moindre mal, réclame des soins, se montre douillet, à Tinverse de Tidiot souvent indifférent à sa propre existence. Lorsqu'il s'agit de douleur morale, rimbécile garde une apathie remarquable. 11 est ingrat; il se montre moins affectueux et moins reconnaissant que Tidiot. L'amour filial est chez lui d'une remarquable instabilité. Les imbéciles se témoignent peu d'amitié réciproque. Dans les jeux avec les idiots, les imbéciles accaparent profit et commandement; ils se montrent insolents, grossiers et rejettent les fautes sur les camarades. Leurs plaisirs attestent un raffinement pour les persécutions et les souffrances. L'amour existe parfois chez l'imbécile, mais instable et durant juste le temps de la poussée sexuelle. Nous verrons dans la suite, et les études de H'^* Tarnowsky sont concluantes sur ce point, la masse des prostituées formée en grande partie d'imbéciles ou de débiles.
Comme l'idiot, l'imbécile a des colères. El le caractère d'antisociabi- Itté de l'imbécile s'accuse encore particulièrement dans ce cas : l'idiot se torture lui-même, trépigne, fait des grimaces, se mord ou se frappe; l'imbécile casse des carreaux ou cherche à nuire; il préfère passer sa mauvaise humeur sur les gens et les choses.
Quant à l'idéation, l'imbécile, quoique plus intelligent que l'idiot, y arrive diflicilement; malgré cette infériorité intellectuelle, il est vaniteux à l'excès. Comme l'idiot, il a l'amour du rythme. Mais alors que l'idiot, recherchant le colossal, le confond avec le beau, l'imbécile est possédé de l'amour du grotesque. Comme l'idiot, il ment; toutefois, tandis que l'autre nie simplement, l'imbécile invente une explication, régulièrement grossière et invraisemblable. L'imbécile se pique parfois d'esprit. Il apprend à lire et à écrire plus facilement que l'idiot, mais il faut lutter contre l'instabilité de son attention. L'imbécile ne forme jamais bien ses lettres, sa fatuité l'empêche de suivre un modèle qu'au contraire l'idiot copie automatiquement.
Quant aux facultés intellectuelles, les imbéciles présentent cette particularité spécifique d'avoir de leur propre valeur une opinion considérable.
a Cette présomption', dit Sollier, les porte à une fatuité souvent excessive, pour peu surtout qu'on s'y prête en ayant l'air de les admirer et d'y croire. Si on admire ainsi un de leurs jugements assez juste, ils se gonflent rapidement, et on arrive bientôt, une fois lancés, à leur faire dire spontanément les plus énormes sottises. Pour obtenir d'eux un jugement sain ou à peu près, il faut continuellement redresser le point défectueux de leur raisonnement. Quoi qu'il en soit, on n'obtient d'eux que des jugements très simples, c'est-à-dire, en somme, l'expression de leurs perceptions. »
Chez les imbéciles, à l'inverse des idiots, on observe le plus souvent une imagination déréglée. Elle ne s'exerce jamais sur ce qui peut être
Utile à leurs semblables, sur le perfectionnement de leur travail, sur )e progrès de leur moralité. Elle ne vise que les moyens de satisfaire leur ambition, leur vanité et leurs mauvais instincts. Quant à révolution et à rinvolution psychiques comparées de l'idiot et de Timbécile, elles présentent quelques caractéristiques que nous résumerons brièvement. Chez ridiot comme chez Timbécile, les sens se développent longuement et lentement; les sentiments et Fintelligence progressent faiblement, tardivement et restent bientôt stationnaires. Cet état stationnaire persiste parfois pendant une longue période chez Tidiot, puis tout s'écroule rapidement et comme d'une pièce. L'involution psychique de l'imbécile procède plus lentement. L'ordre de régression est le même chez tous les deux; il se rapproche de celui qui caractérise la démence : affaiblissement de la volonté tout d'abord, puis anéantissement successif de l'intelligence, des sentiments et des sensations.
A la suite de Fimbécile, l'ordre de sériation ascendante que nous avons adopté dans l'étude des dégénérés inférieurs nous amène h parler du type compris d'ordinaire sous le nom de faible d'esprit. « Il constitue, dit Paul Horeau (1) de Tours, le trait d'union entre l'homme sain d'esprit et les aliénés par défaut (imbéciles, idiots, crétins). »
a Au premier abord, ajoute cet auteur, l'aspect de ces individus ne présente rien qui les différencie des autres hommes; mais, pour peu qu'on les étudie en détail, on est frappé de l'étrangeté de leur mise, et le même ëtonnement se manifeste quand on veut scruter un peu leur intelligence, leur savoir. Chez eux tout est superficiel : sans opinions personnelles, ils prennent leurs idées toutes faites chez l'un ou chez l'autre, où ils les trouvent; sans aucune initiative, ils cherchent instinctivement quelqu'un à qui obéir. Leur mise est extravagante : ils recherchent même des vêtements ù coupe excentrique, et leur goût pour les couleurs vives et éclatantes leur fera choisir les étoffes les plus disparates. »
H. Dagonet (2) a, de son côté, tracé un portrait détaillé du faible d'esprit. II insiste sur son indolence, sa dépression facile, son exaltation et son instabilité. Il parle de son instinct d'imitation, de son manque d'originalité, de son bavardage, du vide de sa conversation et de son énorme fatuité. Il le montre accessible aux erreurs grossières et aux préjugés populaires : les faibles d'esprit sont les victimes prédestinées des charlatans et de la superstition. Il insiste sur leurs inaptitudes sociales, sur leur incapacité à régler leur vie, à diriger leurs affaires, leur famille.
Par ces résumés, on constate facilement que les faibles d'esprit ne sont après tout que de brillants imbéciles; ils possèdent, mais comme dissimulées, les tares psychiques de l'imbécile; ils conservent encore ces tares
(1) Paul Moreau (de Tours), Fous et bouffons. Paris, 1888.
(2) Dàgonbt. Nouveau traité des maladies mentales. Paris, 4876.
U6 DÉGÈNÉBÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
après avoir perdu ies stigmates anatomiques, attestant à nouveau la loi de régression au sein même des dégénérés inférieurs.
Nous pourrions en ce moment clore la série des individus qu'on peut comprendre sous le nom de dégénérés inférieurs. Nous ouvrons cependant une dernière parenthèse, à l'intention des nains et des géants. Il peut vous paraître étrange à première vue de nous voir ranger ces catégories d'individus parmi les dégénérés inférieurs. Pour le physiologiste et le pathologiste, ces rapprochements n'ont rien d'étrange ou d'injustifié. Les nains et les géants sont tous des individus d'une vitalité amoindrie, d'une évolution perturbée. Les nains et leurs confrères en rachitisme, les géants, selon l'expression de Moreau de Tours, impliquent une perturbation organique, un déséquilibre nutritif se traduisant par la disproportion et l'asymétrie. Quant à leurs tares psychiques, elles ont été mises en relief dans un livre d'une lecture attrayante qu'un certain nombre d'entre vous n'ignorent pas très probablement. Nous voulons parler de l'étude consacrée par Moreau de Tours (1) aux fous et aux bouffons des siècles passés. La plupart des êtres grotesques et difformes dont s'amusaient jadis les princes et les rois, étaient en effet des dégénérés, des nains dont le burlesque et l'incohérence constituaient les seules manifestations de cet esprit et de cette originalité dont les a gratifiés l'histoire.
La plupart de ces êtres avaient une origine entachée de tares ou d'altérations pathologiques. Les géants sont, en effet, pour la plupart d'une complexion excessivement délicate, d'un tempérament lymphatique et d'une intelligence bornée, dit Moreau de Tours. La physiologie atteste Tinfériorité de leur capacité vitale. D'un autre côté, les dernières recherches d'anthropologie ethnique ont démontré la faible résistance des peuples de grande taille et leur disparition progressive. Les géants, dit encore Moreau de Tours, appartiennent, malgré une contradiction apparente, à la classe des rachitiques dont ils présentent les caractères physiques et parfois moraux. Quant aux nains, non seulement ils sont entachés de rachitisme, mais ils se rattachent encore à la dégénérescence par leur hérédité morbide. Comby (2), dans un livre remarquable sur le rachitisme, admet en efiet l'origine fréquemment syphilitique du déséquilibre nutritif qui le caractérise. Enfin, Fournier (3), tout récemment, fournissait à l'appui du nanisme par hérédo -syphilis deux faits anatomiques curieux. L'un d'eux concerne le crâne de Bébé, nain célèbre de Stanislas I*', roi de Pologne.
Nous fermons cette parenthèse et reprenons rapidement les éléments de cette conférence, pour vous les résumer en quelques notions synthétiques. Ce résumé montrera ce qu'il importe avant tout que vous sachiez :
(1) Paul Moreau (de Tours), Fous et bouffons. Paris, 1888.
(2) CoMDY, Le rachitisme. Paris, 1892.
(3) FouRKiKR, Les affections parasyphilitiques. Paris, 4894.
LES DÉGÊNÉBÉS INFÉBIEUBS. S47
la signification réelle des dégénérés inférieurs dans Tordre régressif. Mais il vous fournira en même temps le moyen d'apprécier dans la suite la valeur de caractères isolés dont l'accumulation chez Tidiot précise l'importance et la portée involutives. Il nous donnera l'occasion de terminer par l'exposé de quelques idées sur l'évolution du besoin dans le sens dont déjà il a été question au cours de ces entretiens.
Que nous apprennent tout d'abord les stigmates anatomiques des dégénérés inférieurs? Ils synthétisent la plupart des difformités dont l'humanité peut être victime. Ils portent spécialement sur le crâne et la face, mais ils s'accusent encore par l'asymétrie, les déformations des membres, la réduction ou l'élongation de la taille; ils se révèlent même dans des anomalies telles que le strabisme, Togivisme palatin, le bec-de-lièvre, la cryptorchie, les déformations de l'oreille, le prognathisme, les déformations et les malformations dentaires.
Dans l'examen ultérieur des diverses catégories du groupe des dégénérés, il faudra fréquemment vous reporter aux stigmates anatomiques dont nous avons aujourd'hui passé une revue succincte. En face d'une déformation limitée, d'une anomalie crânienne ou faciale, d'une tare anatomique grande ou petite, vous aurez à vous ressouvenir des données qui précèdent, vt)us serez autorisés à vous rappeler l'origine de ces vices de conformation, leur importance générale, mais aussi leur accutnulation significative dans les dégénérés inférieurs. Le signe physique traduisant un déséquilibre déjà sanctionné pour ainsi dire par l'anatomie, deviendra un critérium dont la stabilité renforcera la signification et l'étendue. Certes vous mettrez dans vos appréciations de la réserve et de la prudence; vous n'irez pas conclure à la dégénérescence par la présence d'un strabisme. Mais il ne faudra pas davantage oublier l'étape régressive ultime où conduit irrévocablement l'accumulation de ces tares anatomiques. Quelque chose de la signification collective restera forcément au fond de la signification individuelle. Vous saurez que l'asymétrie, les malformations, les déformations révèlent fréquemment une atteinte portée à l'évolution spécifique elle-même. Et d'un autre côté, au sujet même de nos dégénérés inférieurs, que l'intégrité des formes ne trouble point votre diagnostic. Vous savez qu'Esquirol disait déjà qu'il est des imbéciles beaux comme KApollon du Belvédère. La discordance entre la perfection physique et rinfériorilé intellectuelle aura souvent tout l'intérêt d'un enseignement, car fréquemment elle vous indiquera qu'aux tares héréditaires habituelles se sont substituées accidentellement les influences congénitales. Elle ne plaidera nullement contre la signification et la portée générales .des stigmates anatomiques, elle ne diminuera point l'importance régressive que nous leur avons attribuée; elle ratifiera simplement des distinctions déjà formulées à plusieurs reprises en dissociant à sa façon la • dégénérescence accidentelle de la dégénérescence héréditaire. Enfin, Mes-
sieurs, vous avez observé une gradation dans la répartition des stigmates anatomiques. Les idiots profonds, les crétins complets vous les présentent renforcés et accumulés. Ils s'atténuent et se raréfient au fur et à mesure qu'on remonte vers l'imbécile et le débile.
Cette gradation complète leur signification ; à l'importance collective qu'ils ofirent comme marque spéciale du groupe, se joint celle, plus individuelle, que leur nombre et leur répartition comportent au sein même de chacune des subdivisions de la collectivité dégénérative.
Des remarques du même genre s'imposent au sujet des stigmates physiologiques. Ils sont accumulés chez les dégénérés inférieurs, et l'accumulation est d'autant plus prononcée qu'en descendant l'échelle dégénérative, on se rapproche des idiots et des crétins. Vous avez vu les défectuosités des sensibilités spéciales et générales de l'idiot profond; seule la vue semble échapper au désastre; la douleur comme le plaisir, ces deux ressorts de l'existence, lui sont indifférents; les sensations et les opérations intellectuelles dont elles forment le substratum essentiel, sont faibles ou inexistantes. L'attention, ce critérium de l'énergie virtuelle de l'élément nerveux, est nulle ou peu marquée chez les dégénérés inférieurs; les instincts s'effectuent sans choix, sans discernement; les sentiments affectifii ne sont plus que rudimentaires. Leurs facultés d'idéation n'arrivent même pas à leur rappeler l'idée par le mot. Et à côté de ces stigmates si profonds des dégénérés les plus incurables, vous avez remarqué les particularités spéciales à l'imbécile. Physiologiquement, psychiquement, celui-ci semble de nouveau porter moins lourdement le fardeau dégénératif. Hais les tares qui lui restent ne sont ni moins significatives ni moins caractéristiques. L'idiot tranchait sur le restant des dégénérés par le néant de ses facultés, la réduction et l'affaiblissement de ses instincts; l'imbécile se distingue particulièrement par ses défauts et ses anomalies. Ces attributs constituent à l'imbécile non pliis une psychologie négative, mais une manière d'êtrç qui résume assez bien ce qu'on pourrait appeler son caractère. L'imbécile est tout d'abord égoïste et brutal ; ses instincts ne vont guère au delà d'un certain perfectionnement; il est vorace, gourmand, jamais gourmet. Les appétits sexuels sont souvent intenses, mais dénués d'indication affective et peu scrupuleux dans le choix des moyens : il est le plus souvent onaniste. Mais l'onanisme qu'il pratique n'a rien de l'automatisme de l'idiot et du crétin; il s'éloigne tout aussi considérablement de l'érotisme idéatif des psychopathes sexuels : l'imbécile est onaniste par rappel et désir de la seule jouissance sexuelle. L'imbécile est menteur, et menteur avec des histoires grossières et invraisemblables ; il est querelleur, tricheur, instable et vagabond. Ses facultés, hypertrophiées par place, servent à accroître sa fetuité. Il est indisciplinable. Nous allons voir à l'instant la signification sociologique que comportent ces particularités de la vie psychique de l'imbécile ; mais cependant, ici comme au sujet des
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Stigmates anatomiques, nous tenons à vous signaler les dangers d'une généralisation hâtive. Le strabisme, avons-nous dit précédemment, nMmpiique pas à lui seul la dégénérescence; Pégoîsme, la fatuité, Tabsence de discipline ou quelque autre des particularités qui forment le fond du caractère de Timbécile, ne peuvent à leur tour avoir la prétention de classer un individu. L'accumulation et l'importance des tares en physiologie, en psychologie, comme en anatomie, sont les éléments essentiels de la sériation régressive; les conclusions ne valent que par le nombre et la qualité des faits et des constatations d'ob elles dérivent. Toutefois, ainsi que nous vous le disions à l'instant, vous êtes autorisés à vous ressouvenir de l'origine des divers stigmates; lorsque nous les rencon* trerons, modifiés, aflSnés pour ainsi dire, dans nos dégénérés supérieurs, vous serez en droit de vous reporter à leur étiologie ainsi qu'à leur signi* fication dans le groupe des inférieurs. Et dès lors, vous pourrez conclure de leur présence à l'existence de quelque déséquilibre, affectif ou autre, en voie d'élaboration.
Cette conclusion sera modeste et restrictive; elle réclamera Tappui et le renfort d'autres stigmates pour impliquer la régression. Mais, sous peine de rester sans critérium vis-à-vis des perturbations dégénératives des déséquilibrés supérieurs, vous ne pouvez oublier ni l'origine ni la portée des tares de nos dégénérés inférieurs.
Nous arrivons aux stigmates sociologiques. Hais avant d'aborder leur étude, il nous faut mentionner une question qui, débattue sous des formes diverses, a donné lieu, particulièrement en anthropologie criminelle, à des controverses passionnées.
S'il existe, en effet, une thèse ardemment soutenue et combattue, c'est bien celle du type criminel anatomiquement caractérisé.
Que comporte au fond l'affirmation de l'existence d'un type criminel anatomique? Elle se borne, en dernière analyse, à affirmer un parallélisme plus ou moins régulier entre les tares anatomiques et les tares psychologiques et sociologiques ; elle déduit les unes des autres et autorise l'affirmation de l'existence des secondes par la constatation de l'existence des premières. Toute la formule lombrosienne est implicitement contenue dans cette proposition. Quand le savant italien proclamait sa théorie du criminel atavique, c'était à l'union d'anciennes formes physiques à des formes psychiques contemporaines qu'il faisait allusion. Et c'est la dissociation des stigmates qu'on oppose régulièrement aux tentatives unilatérales des classifications de l'anthropologie criminelle. Or, c'est une question du même genre, mais considérablement agrandie, que nous posons quand nous recherchons les rapports de dépendance qui relient les stigmates anatomiques et les stigmates physio-psychologiques de nos dégénérés inférieurs. En anthropologie criminelle, on n'est pas allé beaucoup au delà de la négation de ces rapports. On s'est borné à affirmer ainsi
rinexistence d*un type criminel anatomiquement caractérisé. En dégénérescence, la question étudiée dans la collectivité n'est pas pour ainsi dire sortie de la synthèse. On a bien montré que, dans la série même, il s'établissait comme une réduction progressive portant successivement sur les lares anatomiques, physiologiques et psychologiques; mais les relations de ces tares entre elles, la raison de leur coexistence ou de leur exclusion dans un même individu n'ont pas fait l'objet d'études particulières. Les quelques discussions intéressantes sur ce sujet se sont produites dans le domaine de l'anthropologie criminelle, notamment au Congrès de Paris, en 1889. Quant à la dégénérescence, Legrain (1), dans un travail très intéressant, se bornait récemment à constater que les « influences perturbatrices ne s'exercent pas simultanément sur tous les points de l'organisme et qu'il n'existe aucun parallélisme entre les stigmates physiques et les stigmates psychiques ».
Certes, il ne peut être question de parallélisme. Hais il est d'autres rapports que le parallélisme, et nous croyons avoir suffisamment démontré que, pour les héréditaires tout au moins, c'est une véritable dépendance qui lie les tares physio-psychologiques aux tares anatomiques. Les premières n'impliquent pas toujours les secondes, mais les secondes vont rarement sans les premières. Des exceptions peuvent se produire. Si la dégénérescence est acquise, la régression générale rendue impossible permettra parfois de constater une réelle dissociation des tares. Mais ces constatations très rares ne feront que confirmer une règle que nous vous prions de considérer comme générale. Celte règle donne toute la pathogénie de la dégénérescence; elle établit une relation étroite entre les divers déséquilibres et Tintensilé, l'ampleur et la précocité de la cause régressive; elle admet dans l'organisme une résistance collective, résultat d'une synthèse de résistances partielles. Ces résistances partielles, tout comme la résistance collective qu'elles composent, ont des valeurs diverses, variables avec les individus. L'inégalité des résistances collectives marque le degré de rc^gression individuelle; l'inégalité des résistances partielles indique le point faible fonctionnel, la régression organique. Les diverses catégories de dégénérés procèdent des multiples catégories de résistances collectives; la diversité des tares relève de la multiplicité des résistances partielles. On arrive ainsi aisément à comprendre la signification générale et particulière des différents stigmates : il suffit, pour apprécier leur relation et leur dépendance, de se reporter au rôle de l'organe en cause dans la conservation de l'individu et de l'espère. Plus cet organe est essentiel et indispensable à la vie individuelle ou spécifique, plus la tare qu'il révèle comporte de signification régressive; et le rang dégénératif est situé d'autant plus bas qu'un nombre plus considérable de tares organiques et
(i) Lbgbain, De la dégénéreseence dans respèce humaine. (Ami. db la poltcl., 1S9Î.)
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fonctionnelles sont intervenues pour motiver le classement. Nous ne croyons pas du reste, après tout ce qui, de près ou de loin, vous a été dit sur ce sujet, devoir y insister plus longuement.
Nous passons à l'élude des stigmates sociologiques. Nous avons précédemment établi l'importance de cette catégorie de stigmates. Le milieu sociologique révèle la dernière et la plus délicate des adaptations : l'adaptation au milieu social. Cette adaptation s'organise simplement à l'heure qu'il est; ses hauts et ses bas sont loin d'avoir une signification irrévocable ou uniforme; la prudence dans l'appréciation du déséquilibre qu'elle traduit est donc une règle formelle. Mais ce déséquilibre, faible ou fort, constitue une étape vers les déséquilibres subséquents.
Sur quelles bases allons-nous établir nos stigmates sociaux? Quel critérium va nous servir de point de repère? En thèse générale, il ne peut s'éloigner du critérium qui, jusqu'ici, a présidé à la systématisation des stigmates individuels. La société a pour suprême devoir, tout comme l'individu, de vivre et de se conserver. Tout ce qui, de près ou de loin, atteint la société dans son existence actuelle, dans son existence future, constitue un stigmate social. Le degré et l'importance de ce stigmate sont en proportion du danger qu'il fait courir à la conservation collective. Les stigmates sociaux sont .donc multiples et nous devons trouver ici une gradation analogue à celle des autres stigmates. De plus, nos dégénérés inférieurs présenteront les attributs antisociaux les plus marqués et les plus persistants. Sollier a divisé les dégénérés inférieurs en extrasociaux et en antisociaux. Les extrasociaux sont les idiots profonds, selon cet auteur ; il faut évidemment y joindre les crétins et autres types de dégénérescence absolue et irrémédiable. Cette dénomination d'extrasociaux est excellente; elle rend bien le caractère social nul de l'idiot profond : il vit en dehors de la société, psychiquement comme matériellement.
Mais il nous semble que l'appellation d'antisociaux donnée aux imbéciles est trop exclusive. Nous voudrions la subdiviser: nous appellerions particulièrement antisociaux ceux qu'un instinct de destruction ou de criminalité précoce pose pour ainsi dire en adversaires innés de l'ordre social ; nous réserverions la dénomination d'asociaux à ceux qui, sans porter préjudice à la société, lui sont inutiles, encombrants ou inadaptables.
Les asociaux manquent des qualités affectives qui forment la base de la sociabilité; ils n'éprouvent ni commisération ni amour; ils sont indisciplinables, paresseux et vagabonds; ils sont lâches et n'agissent avec Fapparcnce du courage que par inconscience du danger ou impulsion ; ils n'ont aucun sentiment ni de la propriété ni de la réciprocité. L'égoïsme, qui fait le fond de leur caractère, les empêche d'arriver à la notion de Tallruisme. La société n'a rien à attendre d'eux; ils l'encombrent et dérivent au profit de leur inutilité sociale les forces vives de la collectivité.
Les antisociaux vont au delà : ils mettent en péril la société elle-même.
justifiée que dans une certaine mesure. En réalité, Phérédité domine Tétiologie tout entière du groupe des dégénérés inférieurs. Elle semble parfois comme brûler les étapes, esquiver des transitions, précipiter des dénoûments. Hnis en examinant rapidement son intervention dans la genèse des principales catégories, nous verrons qu'elle n*est complètement exclue d'aucune d'entre elles.
Du reste, quelques mots sufiiront, car plusieurs des particularités essentielles du rôle de l'hérédité vous ont été signalées précédemment. Ce rôle est tout d'abord incontestable pour toute la catégorie des dégénérés héréditaires. L'idiotie, en même temps qu'elle est le dernier terme de la déchéance biologique, représente l'étape finale de la déséquilibration mentale. Elle est donc le confluent ultime de tous les déséquilibrements que nous étudierons ultérieurement. Mais il a encore des accointances très intimes avec la folie et l'aliénation mentale en général. Du reste, comme dit Horcl , les asiles de la folie ne sont que des réceptacles de dégénérés. Les fous donnent fréquemment naissance à des idiots et à des imbéciles, et en dehors des relations déjà signalées, la procréation d*idiots et d'imbéciles par les fous constitue entre le domaine entier de la folie et celui de la dégénérescence une parenté significative. Hais la plus large part des dégénérés inférieurs est issue de la série des dégénérants et des déséquilibrés de toutes nuances que nous aurons l'occasion d'étudier prochainement. Fletchcr Beach (1) a pu remonter le cours de l'hérédité d'un cas d'imbécillité le long de quatre générations successives de déséquilibrés supérieurs. Les relations qui existent entre les dégénérés inférieurs et le restant des types échelonnés aux divers degrés de l'échelle dcgénérative, sont d'une signification et d'une portée essentielles. Nous avons déjà insisté fréquemment sur ce point, mais nous aimons à mettre ces attestations sous le couvert de l'autorité d*un des savants qui ont le plus largement contribué à l'étude des dégénérés inférieurs. Bourneville (3) et son élève Seglas s'expriment, en effet, en termes très précis sur la question : « La tare héréditaire, disent ces auteurs, en parlant des idiots, se manifeste souvent chez les ascendants par des symptômes peu acc>entué^ et qu'un commerce suivi peut seul dévoiler à l'œil de l'observateur. Ce seront, par exemple, un vice de conformation quelconque, un « tempérament nerveux i>, des excentricités, une émotivité anormale. Ces individus, sans présenter des troubles assez nets pour être classés dans telle ou telle espèce patholoi;ique, manquent de cet équilibre des facultés qui caractérise les intelligences bien pondérées. Ils vivront le plus souvent fort bien dans le monde, qui les qualifiera d'excentriques et d'originaux; mais ils seront incapables de rien faire de suivi et de durable par eux-mêmes. Ils donne-
(1) Fletcher Beach, Tlie Journal of mental Science, juillet 18S5.
(2) Boi}BMBViiJ.B à. Seglas, Les familles d'idiots. (Abch. de meub., 1885.)
ront naissance à des individus dégénérés, abâtardis au point de vue physique, intellectuel et moral, et alors les symptômes morbides prendront une intensité plus grande, un caractère mieux défini. Au bout d'un certain temps, surtout si à la tare héréditaire viennent se joindre des causes occasionnelles, ces familles s'éteindront d'elles-mêmes; car les derniers descendants, tombés au plus bas degré de Téchelle sociale, ne vivant plus que de la vie végétative, seront inaptes à la reproduction. » Les dégénérés supérieurs tirent donc de leurs relations héréditaires avec les idiots et les imbéciles leur signification régressive et pour ainsi dire leur droit de figurer dans le cadre de la dégénérescence absolue, biologique. Nous verrons, du reste, dans nos conférences ultérieures, les épileptiques et les hystériques donner fréquemment naissance à des dégénérés inférieurs. Et le long de ces grandes névroses, l'hérédité morbide semble parfois se dédoubler en créant des idiots épileptiques et des imbéciles hystériques, tout comme il lui arrive de réaliser par une même lésion l'idiotie et Tépilepsie à la fois. Bourneville (1) a depuis longtemps rapporté un exemple curieux et typique à la fois, attestant l'énergie accumulative de l'hérédité morbide.
Mais l'hérédité se fait encore sentir en dehors de l'accumulation des tares. Nous avons vu que, lors môme de l'intervention d'une cause nutritive ou lellurique, l'hérédité doit fréquemment intervenir pour amener la dégénérescence irrémédiable. Le crétin profond, par exemple, est régulièrement l'héritier du goitreux. Et, chose remarquable, c'est l'hérédité à «peine marquée qui confère au crétinisme son droit de figurer dans le groupe des dégénérés. Sans elle, en effet, le crétinisme serait plutôt une entité pathologique qu'une individualité régressive. D'un autre côté, il est essentiel de constater que, lors même d'une dégénérescence d'évolution rapide et d'origine uniformément tellurique, l'hérédité doit encore miner les résistances, affaiblir la vitalité, pour faire du goitreux dégénérant un crétin complètement dégénéré. Nous croyons même que Thérédité n'est pas étrangère aux formes les plus apparentes de dégénérescence acquise.
Certes, en s'éloignant des types où domine sans conteste l'hérédité, rinfluence de cette dernière s'atténue et s'efface. Toutefois, cette réduction de sa portée ne doit pas nous faire nier la persistance de son intervention. Rappelez-vous, en effet, qu'à diverses reprises nous vous avons mis en garde contre la conception de l'hérédité une et toujours identique à ellemême. L'hérédité est avant tout un processus physiologique, une sorte de mode de transmission biologique; elle ne vaut que par l'importance de ce qu'elle transmet. Quand elle apporte avec elle une tare considérable, une vitalité amoindrie, son influence l'emporte sur l'action causale, et son rôle apparaît prépondérant. Hais si elle se borne à léguer une tare à peine marquée, une diminution de résistance peu perceptible, son individualité
(1) BouRKBVU.L£, Idwtiâ et épilepsie partielle, (Arch. db msur., 1883.)
980 DÉGÉnÉHÉS ET DÉSÉUUILIBKÉS.
8*efface pour faire place à l'apparente toute- puissance du facteur étranger i Torganisme. D'un autre côté, si Ton envisage Faction individuelle d'une cause rc^gressive sur la collectivité tout entière, on distingue des degrés et des transitions analogues. La cause, pour n'apparaître active et efficiente que dans ses effets accumulés, n'agit pas moins sur la masse d'une manière réelle et continue. Lombroso (1) avait déjà mentionné l'amoindrissement intellectuel collectif des endroits entachés de crétinisme endémique. Lom* broso et Laschi (3) reviennent sur des considérations analogues, à propos du caractère et de la virilité qu'implique selon eux l'esprit de révolution. La seconde statistique confirme la première, et toutes deux attestent dans une mesure atténuée l'universalité de la cause régressive. Et cette action continue du facteur étiologique explique à son tour l'échelle des prédispositions héréditaires. Nous allons, du reste, justifier quelques-unes des considérations qui précèdent en vous parlant des autres modes d'intervention de l'hérédité dans l'étiologie des dégénérés inférieurs.
Nous vous avons dit, au sujet de l'étiologie de l'idiotie, que cette forme de di^générescence pouvait résulter de troubles survenus pendant la grossesse. Depuis les recherches de Dareste (3), on sait l'importance des causes perturbatrices, même légères, sur le développement embryonnaire et fœtal. Féré (4) vient encore de mettre ce fait en relief à propos des influences lumineuses elles-mêmes. 11 ne s'agit donc pas de nier l'action exclusive des causes tératologiques ambiantes. C'est, ainsi que nous l'avons dit souvent» une question d'intensité et de point d'application. Mais, en dehors de ces causes générales, il en est d'autres auxquelles l'individualité du parent imprime une allure spéciale. Elles tiennent en réalité, celles-là, à la fois du milieu et de l'individu ; mais l'individu, en les décuplant, y met comme le cachet de sa propre personnalité; en les renforçant, il étend leur sphère d'action. Les émotions et les impressions morales figurent au premier rang de ces causes d'ordre spécial. Le temps ne nous permet pas de développer cette thèse. Elle est d'ailleurs simple et compréhensible d'emblée. Féré (8) a esquissé une psychologie du fœtus qui démontre de quelle façon les excitations sensorielles et les représentations mentales de la mère retentissent sur le fœtus. L'influence de l'état d'ébriété ou de dépression morale des parents au moment de la conception semble mise au premier plan par des observations nombreuses et accumulées. Gross et Legatt (6) résumaient dernièrement la question en l'appuyant de documents incontestables. Hais cette influence des procréateurs n'est-elle que la traduction, la répercus-
(1) LoMDROSo, L'homme de génie. Paris, 1890.
(2) LoiiDROso & Laschi, Le crime politique et les révolutions. Paris, 1892.
(3) Dareste, Sur la production des monstruosités. Paris, 1877.
(4) Féhé, Comptes rendus de la Société de biologie. Paris, 1893.
(5) Féué, Revue philosophique^ 1886.
(6) Geoss &. Legatt, The med. Rev, New-York, 1890.
LES DÉGÉNÉRÉS INFÉRIKURS. 257
sion pure et simple de la cause perturbatrice extrinsèque pour ainsi dire à l'état habituel des générateurs? En d'autres termes, le mécanisme de ces troubles congénitaux implique-t-il une relation directe entre l'état des parents au moment de la conception et les tares dégénératives du produit? Mais la fréquence de ces troubles et la rareté de leurs résultats démontre d'emblée que l'intervention des parents est d'une portée qui excède largement celle de leur état physique et de leur disposition psychique pendant les courts moments de la procréation. Leur personnalité transforme, comme nous le disions tantôt, la perturbation et lui imprime le sceau de leur hérédité morbide. C'est, du reste, l'hérédité morbide qui souvent déjà les prédispose à ces états de déséquilibre que nous leur trouvons au moment de la conception. Ce qu'ils lèguent, c'est bien plus leur prédisposition accumulée et renforcée que le trouble momentané de quelques minutes, dont on ne peut, scientifiquement, surfaire l'importance. Car il nous est avis que les éléments générateurs portent en eux depuis longtemps les germes de leur involution ultérieure et que les secousses de l'heure dernière sont peu de chose en présence de la longue série des perturbations subies dans leur ascendance. Ce qu'il faut voir dans les résultats dégénératifs, c'est bien moins l'action immédiate d'une cause accidentelle que l'influence héréditaire prolongée et lentement accumulée. Le rôle de l'hérédité reste donc considérable et il vous apparaîtrait plus généralisé et plus grand encore si nous pouvions vous parler de l'hérédité diathésique, de l'hérédité pathologique. N'est-ce pas l'hérédité sous une forme bien caractérisée qui fait un idiot méningitique du fils d'un tuberculeux, un épileptique, un hystérique ou un neurasthénique d'un descendant d'un rhumatisant, d'un goutteux ou d'un diabétique? Certes, les maladies sont loin d'intervenir dans une mesure uniforme. Il en est qui, par leur action atténuée, se bornent à apporter une légère réduction vitale, un affaiblissement évolutif. Elles réalisent fréquemment des temps d'arrêt dans l'évolution avant de constituer l'origine de séries involutives ; souvent la vitalité, enrayée un instant dans l'individu, reprend pour ainsi dire son essor dans sa descendance. L'hygiène, en corrigeant les vices de nutrition, les croisements, en infusant un sang nouveau, triomphent de ces perturbations héréditaires, mais fugaces.
Toutefois certaines maladies des parents peuvent exercer sur les descendants une influence plus radicale. Parmi ces maladies, la syphilis semble posséder l'intervention la plus large et la plus désastreuse. L'intensité et la variété de ses formes héréditaires la rattachent aux facteurs régressifs particuliers aux dégénérés inférieurs. Elle agit non seulement sous sa forme spécifique, mais encore d'une manière détournée, en donnant naissance aux manifestations morbides que H. le professeur Fournier (1) vient dégrouper
(i) FocRNiEB, Les affections parasyphililiques, Paris, 1894.
SOUS le nom d'affections parasyphilitiques. L'hérédité spécifique se traduirait de façons diverses. Elle pourrait réaliser les phénomènes pathologiques appelés par Fournier cachexie fœtale ou incapacité vitale du fœtus, véritable inaptitude biologique du produit de la conception, réelle déchéance originelle. Elle s'accuserait parfois par des troubles dystrophiques généraux ou partiels, par des malformations congénitales dont la plupart figurent au nombre des stigmates anatomiques de la dégénérescence. Elle porterait surtout ses effets sur le cerveau, (c En ce qui concerne ce dernier organe, dit Téminent savant firançais, c'est un fait aujourd'hui démontré que l'influence héréditaire de la syphilis est susceptible de créer des enfants à développement intellectuel insuflSsant, des enfonts arriérés, comme on les appelle poliment, des simples d'esprit, des imbéciles; et il n'est pas rare de la voir se traduire par une déchéance encore plus accentuée des bcultés intellectuelles, déchéance confinant et aboutissant à l'idiotie. »
Le cadre des répercussions héréditaires des grandes infections humaines s'élargira probablement encore. L'hérédité même, limitée aux prédispositions morbides, verra son domaine s'agrandir avec les progrès de la clinique. Dailly avait déjà défendu cette thèse, et vous vous souvenez de la mention que nous avons faite de ses vues lors de l'exposé des causes de dégénérescence. Il est possible que l'avenir ratifie les formules générales du savant français. Hais force nous est d'en rester là du jeu des tendances héréditaires dans la généalogie des dégénérés inférieurs. Ce qui précède suffit du reste pour motiver l'étendue du rôle que nous leur attribuons.
Nous arrivons à l'impulsion. Que traduit-elle? La poussée instinctive, le besoin. Or, quels sont ces besoins et de quelle manière s'atfirment-îls? Les besoins gardent dans leur extériorisation chez les dégénérés inférieurs les caractères que l'évolution individuelle et spécifique leur assigne. Le plus indispensable de tous est, sans conteste, le besoin de nutrition. Cependant il a ses degrés. L'idiot profond n'éprouve même pas le désir de manger : il mange automatiquement quand la nourriture lui arrive. L'idiot moins incurable va vers la nourriture avec emportement, mais sans choix, sans discernement. L'imbécile y met plus de formes et révèle des facultés gustatives. Toutefois il apprécie la quantité par-dessus tout; il ne méconnaît cependant pas la qualité, contrairement aux idiots, ses voisins. La même progression se révèle à propos du second des facteurs de l'évolution : l'instinct génésique. L'idiot profond n'en manifeste aucune trace; l'idiot moins complet pratique l'onanisme inconscient, automatique; llmbécile seul recherche dans l'onanisme la satisfaction génésique, la jouissance. Il va au delà et désire l'acte sexuel. Toutefois il n'est pas difficile dans le choix du sujet; le sexe ne le préoccupe pas toujours particulièrement et les attributs de la femme sur laquelle il se jette avec brutalité ne sont pour rien dans la poussée de ses passions.
Nous ne parlerons pas des besoins intellectuels de nos dégénérés : ils
sont nuls; leurs besoins affectifs rudimentaires se présentent d'ordinaire avec les caractères de régoîsme le plus grossier.
Mais ce qui fait dëiaut tout aussi généralement, c*est la spécialisation. Nous avons, à diverses reprises, insisté sur ce caractère qui marque le progrès dans l'évolution du besoin. La spécialisation du besoin et Tactivité qu'elle implique traduisent les nécessités de l'être, du bien-être et du mieux-étre. Chez les dégénérés, l'activité ne révèle que la nécessité d'être : ils n'ont qu'une notion vague du bien-être, ils ignorent le mieux-être.
La manière dont l'homme satisfait ses besoins figure donc parmi les critériums régressifs. Lorsque les autres semblent échapper et que Pactivité complète ne laisse dans l'ombre aucune fonction, ce critérium intervient pour parfaire les classifications et dicter les hiérarchies. Son rôle deviendra plus marqué, plus essentiel, au fur et à mesure que nous passerons vers les catégories supérieures de nos dégénérés. Bientôt, en effet, les stigmates anatomiques vont disparaître ou s'atténuer et les stigmates physiologiques perdront leur fréquence et leur valeur. Les modes des satisfactions fonctionnelles verront alors croître leur importance et leur signification. Dans ces modes de satisfaction, nous aurons à considérer des particularités d'ordres divers. L'apparition du besoin à une époque prématurée, tout comme sa tardive évolution, constitueront des données d'une haute signification ; la désharmonie des besoins avec l'économie générale, la subordination des secondaires aux essentiels, des superflus aux nécessaires constitueront de réels stigmates fonctionnels; l'impétuosité de la satisfaction trahira son origine. Dans toutes ces particularités à peine marquées, il vous faudra voir les tares comme affinées et quintessenciées de la psychologie des dégénérés inférieurs. L'intensité de l'impulsion, les degrés de l'obsession, l'absence de contrôle et de choix dans les fonctions supérieures et les sentiments les plus élevés révéleront ces tares virtuelles. Dès que vous verrez la satisfaction accuser des tendances anormales, ditesvous immédiatement que l'obsession guette, que l'impulsion va venir et que la dégénérescence couve. Et n'oubliez pas que, pendant un moment, l'impulsion et l'obsession viennent de faire de la régression psychique. Certes cette régression transitoire est tout au plus un instant de déséquilibre; d'ordinaire, la décharge passée, l'instant suivant rétablira le calme et ramènera l'équilibre; il ne restera, à la surface du moins, rien du remous intérieur et transitoire. Hais ne perdez jamais de vue que le déséquilibre ne s'est si facilement produit qu'en vertu de l'existence et de la conspiration de tendances latentes : le déséquilibre momentané effectif n'est que l'extériorisation accidentelle d'un déséquilibre virtuel permanent.
HUITIÈME CONFÉRENCE
LBS ÉPIUEPSIES.
Ëteodoe de U dégénérescence. ^ Les nérropathies elles folies comme manifestations dégénératÎTes.
— L'intensité de la prédisposition justifie senle les distinctioni. — Parallèle du névropathe et du dégénéré. — Raisons apparentes qni s'opposent k lenr assimilation. — Signification de l'unité des nérroaes. — Le triple critérium de la dégénérescence se retrouTe dans les trois grandes névroses.
— Raisons de l'étude détaillée des névroses. — Significations générales des modalités névrosiques.
— Relations de l'épilepsie et de la dégénérescence. •» Valeur de l'élude des épilepstes. ^ Subdivisions des épilepsies. — Prodromes de la grande attaque. ^ Les auras. » Description de la grande attaque. — État de mal épileptiqoe. — Ëpilepsie partielle. » Ses différentes subdivisions. — Forme tonique et forme vibratoire. — L'épilepsie infantile. ~ Les degrés de la forme motrice. — Tic, Tertige» secousses. — Les formes sensitivo-motrices servent de transition. — L'épilepsie larvée. — Les tics douloureux. — (U>prolalie, écholalie. — ËchokiDésie. — Asthme et épilepsie. — Angine de poitrine et épilepsie. — Formes sensiiives de l'épilepsie : migraine, névralgies, sensations anormales. — Formes sensorielles. — Les formes larvées de l'épilepsie. — Folies épileptiques. — Délires épileptiques. — L'épilepsie et les différentes formes de la déchéance mentale. — Les formes variées du délire épileptique. — Les troubles mentaux équivalents de la grande attaque. — Opinions diverses. — Les stigmates de l'acte épileptique. — Les transformations de l'épilepsie. — Le crime épileptique. — La folie morale, forme larvée de l'épilepsie.— Les peurs morbides. — Les altérations de la personnalité d'origine épileptique. — Les frontières de l'épilepsie.
Messieurs»
Lors de l'exposé du tableau des dégénérescences mentales de Hagnan, nous vous avons dit que le groupe des dégénérés ne pouvait se limiter aux types sériés par le clinicien de Sainte-Anne. Les phénomènes psychiques constituent, à la vérité, un critérium important de régression et d'inadaptation, mais ils sont loin de représenter l'ensemble des tares dégénératives. Le déséquilibre, prélude de la dégénérescence, peut, en dehors du domaine intellectuel, se manifester de diverses façons, et son extension aux modes essentiels de la perception et de l'activité fonctionnelle nous paraît se justifier par des raisons suflSsantes et positives. Cette extension rationnelle nous a permis d'englober dans le cadre de nos dégénérés le groupe considérable et important des névropathes de toute marque.
Hais nous vous disions à cette occasion que les névroses elles-mêmes ne complétaient que partiellement l'ensemble des manifestations dégénératives. Nous ajoutions à ce moment que le domaine des régressions s'étendait même à la plupart des formes de l'aliénation mentale.
Cette conception tranche un peu sur le mode d'après lequel s'établissent d'ordinaire les limites de la dégénérescence. Elle se heurte probablement dans votre esprit à des distinctions que le soin apporté jadis à
HUITIÈME CONFÉRENCE
LBS ÉPIUEPSIES.
Ëteodoe de U dégénérescence. — Les nérropathies elles folies comme manifestations dégénératÎTes.
— L'intensité de la prédisposition justifie seule les distinctions. — Parallèle du nérropathe et du dégénéré. — Raisons apparentes qui s'opposent k leur assimilation. ^ Signification de l'unité des néfTOses. — Le triple critérium de la dégénérescence se retrouTe dans les trois grandes néTroses.
— Raisons de l'étude détaillée des névroses. — Significations générales des modalités névrosiques.
— Relations de l'épilepsie et de la dégénérescence. » Valeur de l'élude des épilepsies. •» Subdivisions des épilepsies. — Prodromes de la grande attaque. — Les auras. — Description de la grande attaque. — État de mal épileptique. — Ëpilepsie partielle.» Ses différentes subdiTisions.» Forme tonique et forme vibratoire. — L'épilepsie infantile. — Les degrés de la forme motrice. — Tic, Tertige, secousses. — Les formes sensitivo-motrices servent de transition. ~ L'épilepsie larvée. — Les tics douloureux. — (loprolalie, écholaiie. — Ëcholânésie. — Asthme et épilepsie. — Angine de poitrine et épilepsie. — Formes sensiiives de l'épilepsie : migraine, névralgies, sensations anormales. — Formes sensorielles. — Les formes larvées de Tépilepsle. » Folies épileptiques. — Délires épileptiques. — L'épilepsie et les différentes formes de la déchéance mentale. — Les formes variées du délire épileptique. — Les troubles mentaux équivalents de la grande attaque. ~ Opinions diverses. — Les stigmates de l'acte épileptique. — Les transformations de l'épilepsie. — Le crime épileptique. — La folie morale, forme larvée de l'épilepsie. — Les peurs morbides. — Les altérations de la personnalité d'origine épileptique.— Les frontières de l'épilepsie.
Messieurs,
Lors de l'exposé du tableau des dégénérescences mentales de Hagnan, nous vous avons dit que le groupe des dégénérés ne pouvait se limiter aux types sériés par le clinicien de Sainte- Anne. Les phénomènes psychiques constituent, à la vérité, un critérium important de régression et d'inadaptation, mais ils sont loin de représenter l'ensemble des tares dégénératives. Le déséquilibre, prélude de la dégénérescence, peut, en dehors du domaine intellectuel, se manifester de diverses façons, et son extension aux modes essentiels de la perception et de l'activité fonctionnelle nous paraît se justifier par des raisons suffisantes et positives. Cette extension rationnelle nous a permis d'englober dans le cadre de nos dégénérés le groupe considérable et important des névropathes de toute marque.
Hais nous vous disions à cette occasion que les névroses elles-mêmes ne complétaient que partiellement l'ensemble des manifestations dégénératives. Nous ajoutions à ce moment que le domaine des régressions s'étendait même à la plupart des formes de l'aliénation mentale.
Cette conception tranche un peu sur le mode d'après lequel s'établissent d'ordinaire les limites de la dégénérescence. Elle se heurte probablement dans votre esprit à des distinctions que le soin apporté jadis à
familial. Et ce lien nous paraît à ce point réel et intime que l'un des deux types n'est, en définitive, que l'héritier plus ou moins direct de l'autre : l'héréditaire dégénéré, c'est l'héréditaire simple à la seconde puissance. Les délimitations cliniques disparaissent donc devant l'étendue de la notion de dégénérescence. La régression dégénérative débute, en réalité, chez l'héréditaire simple; et on serait même autorisé à la reporter plus loin encore, à la reculer jusqu'à l'ancêtre de ce prédisposé à la première puissance. C'est, du reste, ce que n'ont point hésité à préconiser les partisans de la parenté des familles diatbésique et névropathique.
L'intensité de la prédisposition justifie donc seule les démarcations cliniques établies entre les aliénés. En réalité, l'involution dégénérative a le droit de les réclamer tous; ils lui appartiennent à des titres divers; ils ne peuvent se soustraire aux destinées qu'elle leur prépare. Les uns iront vers elle d'un pas pressé, les autres n'y arriveront que lentement, après des haltes successives; mais tous se trouvent sur une des grand'routes qui mènent à la déchéance finale. Vous savez, en effet, que les voies qui aboutissent à la dégénérescence irrémédiable sont diverses ; elles s'entrecroisent même, et les dégénérés peuvent, par ces entre-croisements, modifier leur itinéraire, ralentir ou précipiter leur involution. Hais ces enchevêtrements ne doivent point nous masquer les points de départ. La hâte de l'un n'exclut pas les temporisations des autres; l'étendue de certains circuits n'autorise nullement leur exclusion de ce qu'on pourrait appeler la topographie de la dégénérescence.
Or, sur ces voies qui, se mêlant et se confondant parfois, mènent néanmoins à la déchéance absolue, nous rencontrons, échelonnés à des distances variables, la multitude de nos névropathes. Ils y sont de droit; ils y figurent en vertu de raisons analogues à celles qui nous ont permis d'y ranger les nombreux types d'aliénés. Seules, les variations d'une prédisposition très extensible justifient des hiérarchies, des distributions qu'il serait peu scientifique d'opposer les unes aux autres. El nous allons rapidement énumérer les raisons qui militent en faveur d'une interprétation régressive des diverses névropathies.
On sépare donc fréquemment le névropathe du dégénéré. Quand un dégénéré présente en même temps que ses tares l'une ou l'autre névrose, on a coutume de dire que celle-ci évolue en terrain dégénératif. Le dégénéré fait alors, selon la terminologie usuelle, de l'épilepsie, de l'hystérie ou de la neurasthénie. La névrose est considérée comme surajoutée et souvent comme différente. On se borne à ajouter qu'elle aggrave la dégénérescence et l'on s'insurgerait à coup sûr devant une proposition qui déclarerait que tous les épileptiques, tous les hystériques, tous les neurasthéniques sont des dégénérés.
Cependant une telle proposition ne présente au fond absolument rien de subversif. Elle heurte une conception un peu étroite de la dégénères-
cence, mais elle n*est nullement contredite par les faits. Et, de nouveau, les divergences ne reposent que sur une délimitation restreinte et fictive de ce qu'il faut entendre par la prédisposition dégénérative. Toutefois, il eet nécessaire d'examiner d'un peu près cette question; elle en vaut la peine, car c'est en nous inspirant d'elle que nous avons compris les névropathes parmi nos dégénérés. Or, nous consacrerons à l'étude de ces névropathes plus d'un tiers de la série de nos entretiens.
Quand nous parlons d'une névropathie aggravant la dégénérescence, qu'exprimons-nous en réalité? Nous nous bornons à déclarer synthétiquement qu'en dehors de la névrose, le névropathe présente une série d'anomalies de nature régressive. Au fond, qu'est-ce que cela signifie? Gela signifie que, en sus de la prédisposition névropathique, la teneur héréditaire du névropathe comporte une série d'autres prédispositions qui se sont réalisées en même temps que la névrose. En résumé, on se borne à charger l'hérédité, à amplifier la prédisposition du dégénéré névrosé. Cette prédisposition régressive agrandie, abondamment pourvue, on l'oppose à la prédisposition limitée du névropathe simple. Cette dernière semble, en effet, ne comporter qu'une seule tendance à la déséquilibration. En dernière analyse, nous aboutissons donc à déclarer que le dégénéré névropathe ne se distingue du névropathe ordinaire que par une hérédité plus chargée.
Or, ne reconnaissez-vous pas là une distinction analogue à la distinction précédemment établie entre les deux types de l'hérédité vésanique? N'y a-t-il pas ici comme une réédition de cette différenciation à laquelle nous aboutissions à l'instant à propos de l'aliéné héréditaire et de l'aliéné virtuel ou simplement prédisposé ? L'analogie nous parait indiscutable. Elle nous semble suffisante pour motiver les rapprochements que nous croyons nécessaires. Toutefois nous ne bornerons pas là notre démonstration. Malgré notre conviction personnelle, nous désirons renforcer le nombre des points de contact et des similitudes entre les névropathes et les dégénérés. Nous irons, pour cette raison, plus avant dans l'analyse de la question, car certaines considérations prétendent s'opposer encore à l'assimilation du névropathe et du dégénéré, à la résorption des névropathîes par l'involution régressive. La valeur des analogies rappelées précédemment ne vous apparaîtra nettement qu'après un examen contradictoire de quelques-unes de ces considérations.
Il nous semble qu'en tête de ces dernières, nous rencontrons tout d'abord des répugnances, des antipathies, bien plus que des arguments ou des raisons. Nous pensons, en effet, qu'une des diflBcultés à ranger dans une même catégorie névropathes et dégénérés, pourrait bien résulter des impressions pénibles et brutales qu'évoque en nos esprits l'appellation de dégénéré. Dégénéré, en effet, comporte dans nos imaginations prévenues quelque chose comme une déchéance irrémédiable, faite à la
LES ÉPILEPSIBS. S6B
fois d'hébétude, d'abrutissement et d'impuissance. Et il faut reconnaître que cette vision cadre mal avec cette autre, tout aussi fantaisiste, qui nous montre particulièrement les aspects brillants, séduisants môme d'un certain nombre de névropathes. Car la névrose est parfois affichée avec complaisance, tandis que la dégénérescence, anxieusement cachée, est généralement mal vue et régulièrement redoutée.
Mais nous savons. Messieurs, que des considérations de ce genre n'ont aucune prise sur vos esprits, habitués à résister à l'émotion et à ses entraineroents. Vous pensez comme nous que ces distinctions sentimentales n'ont rien à faire ici ; nous ne nous y arrêterons donc pas. A plusieurs reprises, du reste, nous avons pris soin de vous dire que l'échelle régressive qui aboutit à la dégénérescence commence très haut dans une série qui confine de partout à la vie normale. Nous aurons l'occasion, lors de nos derniers entretiens, de vous montrer la dégénérescence débutant par des signes partiels à peine perceptibles dans le domaine d'une intelligence parfois développée et brillante. Si, à ce sujet, quelques hésitations subsistent encore dans vos esprits, nous aimons à croire que nos conférences ultérieures les dissiperont complètement. Nous réclamons donc à leur endroit créance jusqu'au moment des démonstrations terminales. C*est donc, finalement, pour avoir limité trop bas la dégénérescence qu'une répugnance subsiste à ranger les névropathes parmi les dégénérés. Du reste, les épithètes de dégénérants et de simples déséquilibrés n'ont d'autre raison que de faire taire des scrupules en établissant des degrés dans la régression. Ces degrés permettent ainsi de laisser à la dégénérescence sa signification brutale pour n'imposer aux névropathes supérieurs qu'une régression plus superficielle et moins accusée. Ceux que les mots froissent ou inquiètent trouveront probablement dans ces dénominations adoucies une satisfaction suffisante.
Cependant, il n'y a pas que des considérations de sentiment qui nuisent à l'assimilitation des dégénérés et des névrosés. Il nous semble que la manière dont la clinique envisage les uns et les autres contribue à maintenir la scission. Dégénérescence implique, en effet, avant tout, transformations et involutions ; elle exclut l'unité morbide individuelle pour ne voir cette unité que dans la collectivité pathologique. Or, la conception habituelle des névroses les rapproche, au contraire, de la maladie en proclamant leur unité et leur indivisibilité. Il semblerait donc que, sous peine de faire entrer l'ensemble des maladies nerveuses dans la dégénérescence, il est défendu d'englober les névroses parmi les formes de la régression. Les névroses, selon les uns, constitueraient des entités morbides bien définies. La névrose est une et indivisible, proclame l'École de Paris.
Si nous osions vous dire toute notre pensée, nous vous avouerions que, selon nous, il n'y a au fond du débat qu'un mauvais tour que nous jouent à nouveau les mots, ces serviteurs si nécessaires et si dangereux à la fois.
966 DÉGÉNÉEÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Car, en réalité, que &ut-il entendre par Funité d'une névrose? Et, comparée à Funité de la maladie en général, que peut bien signifier Funité névropathique ?
L'unité d'une maladie ordinaire relève, en thèse générale, d'éléments nettement déterminés* La maladie est une par sa cause, ses symptômes ou ses lésions. L'unité réclame théoriquement le concours simultané de ces trois fecteurs. En pratique, on peut se montrer moins exigeant. Mais Funité faiblit au fur et à mesure que les fiicteurs en question s'atténuent ou disparaissent. Elle est surtout compromise quand elle n'a pour s'établir que la symptomatologie. Or, Messieurs, Funité des névroses ne peut se réclamer d'une cause unique ou de lésions toujours identiques à ellesmêmes. Les causes sont variables et lors môme qu'on fait de la prédisposition un facteur causal, les variations de cette prédisposition ruinent d'avance toute tentative d'unification basée sur elle. Quant aux lésions, dans la plupart des cas elles ne sont même pas soupçonnées. Il ne reste donc aux névroses, pour attester leur unité, que leur seule symptomatologie. Faible et fragile base, venons-nous de dire, et d'autant plus fragile et plus faible que les névroses, avec leurs allures protéiformes, possèdent toute une série de manifestations allant des troubles les plus superficiels aux désordres les plus graves. Du reste, cette unité sjrmptomatologique elle-même ne repose souvent que sur le seul fait de la substitution mutuelle et réciproque des diverses formes de la névrose. Or, cette substitution est à son tour d'autant moins significative que l'unité qu'elle semble impliquer n'atteste aucunement Faction d'une cause unique. Elle se trouve elle-même atteinte par la diversité de ces mécanismes qu'elle prétend unifier. La substitution n'est plus, pour ainsi dire, qu'un lien dans le temps, et la chaîne n'apparaît continue qu'à la faveur d'un artifice. L'unité de la névrose n'implique donc qu'une succession de faits morbides unifiés seulement par l'individu dans lequel la série évolue. Elle pourrait presque aussi facilement se considérer comme une multiple succession d'accidents variés chez un sujet unique. Elle ne subsisterait alors que partiellement et serait, en quelque sorte, reléguée dans Fidentité de ses mécanismes particuliers. Finalement, Funité des accidents névropathiques n'impliquerait guère que l'identité de leurs modes d'extériorisation, de leur allure, tout au plus de leurs localisations.
Nous voilà bien loin de la conception d'une névrose une et indivisible selon FÉcole de Charcot. Cette conception se réduit donc à des déséquilibrements s'effectuant dans un ordre déterminé et donnant l'impression de Funité par ce qu'on nomme leur substitution. En fait, cette substitution traduit simplement une alternance plus ou moins régulière. Au fond, la névrose n'est fiiite que d'une suite d'états de déséquilibrement. Et si le peu de gravité de quelques-uns semble exclure la dégénérescence, l'ensemble doit néanmoins se ranger sous une étiquette générale de désé-
quilibration. Les névropathes seraient, dans ce cas, des déséquilibrés plutôt que des dégénérés. Mais les névropathes, avons-nous dit, se retrouvent à tous les degrés de l'échelle régressive, et ce sera une de nos préoccupations, loiç de leur étude particulière, de vous signaler les variétés dégénératives qu'ils comportent. Vous verrez à ce moment ce qui leur manque pour constituer des dégénérés au sens absolu.
Toutefois, il y a mieux que des considérations de ce genre pour autoriser l'assimilation des névropathies aux dégénérescences. La dégénérescence nécessite avant tout un triple critérium, avons-nous vu précédemment : elle réclame la prédisposition, l'involution, la déchéance finale. Toute manifestation dégénérative implique une prédisposition qui, s'accentuant héréditairement, permet le développement d'une série régressive aboutissant à Textinction de l'individu ou de sa race.
Nos névropathies satisfont-elles à ce triple critérium? Tout le problème nous parait se résumer dans cette question. Nous ne pouvons justifier dans ses détails l'existence permanente des trois conditions essentielles de la dégénérescence au fond de chacune de nos névroses ; cette justification se fira successivement, lors de l'étude de chacune d'elles. Une démonstration collective est du reste impossible, car les facteurs du triple critérium varient d'importance et d'étendue de l'une à l'autre des névropathies, et le long de chacune d'elles, le même attribut spécifique croît ou décroît d'une manière progressive. La prédisposition n'est pas égale à elle-même chez tous les hystériques, par exemple ; les épileptiques sont à des distances très variables de la déchéance finale, et l'hérédité peut à peine être décelée chez un certain nombre de neurasthéniques. Cependant, en dehors de ces variations particulières, il est permis de reconnaître aux névroses des caractères communs, des attributs collectifs; ce qu'on pourrait nommer leur physionomie individuelle n'exclut pas un certain air de famille. Nous étudierons plus tard, à propos de chacune d'elles, leurs caractères distinctifs, ce qui les différencie donc; nous nous bornerons aujourd'hui à indiquer ce qui les réunit.
Et tout d'abord, on peut les sérier pour ainsi dire par ordre de gravité.
Certes, les variations individuelles qu'elles renseignent n'autorisent à ce sujet que des vues générales. Cependant, il est évident que l'épilepsie comporte une signification morbide bien plus accentuée que la neurasthénie, et d'emblée on est régulièrement porté à placer l'hystérie à distance assez égale de chacune des deux grandes névroses extrêmes.
Mais cette sériation est surtout vraie dans le domaine de la dégénérescence : l'analyse succincte, synthétique des trois grands critériums dégénératifs atteste pleinement la légitimité de cette sériation.
C'est ainsi que, en thèse générale, la prédisposition va en s'accentuant de la neurasthénie vers l'hystérie et l'épilepsie. Faible, à peine décelable dans la première, on ne conçoit guère son absence dans la dernière.
L'involution régressive, de son côté, débute parfois dans la neurasthénie. Elle parait souvent aboutir à l'épilepsie. Le neurasthénique semble occuper le sommet d'une pente qui descend progressivement vers les épileptiques les plus tarés. Et en fait, cette évolution se vérifie fréquemment.
Nous croyons même qu'elle se vérifierait d'une manière quasi-absolue, sans les croisements qui viennent la couper, la ralentir ou la précipiter. Ce que nous disons de Tinvolution suffit à marquer les distances séparant chacune des névroses de la dégénérescence absolue. Elle montre souvent l'épilepsie comme la plus proche, la neurasthénie comme la plus éloignée de la déchéance finale. Les névropathies paraissent situées aux carrefours des grand'routes qui mènent à la dégénérescence; les voies qu'elles tracent coupent la série de celles qui aboutissent à nos dégénérés inférieurs. Les névroses et l'aliénation versent pour ainsi dire de l'une dans l'autre. Et c'est ainsi, par exemple, qu'il faut comprendre les rapports dégénératifs des névropathies et de la folie.
Les névropathes forment donc, comme les aliénés, une série régressive. Les uns et les autres rentrent de droit dans le groupe des dégénérés. Ils y occupent des places variables; ils ne comportent pas tous la même signification involutive; névropathie et aliénation ne sont que des étiquettes sans valeur objective. En réalité, il n'y a que des névropathes et des aliénés, et la valeur dégénérative de chacun d'eux est subordonnée au nombre et à l'étendue de ses stigmates. Toutefois les distinctions individuelles que nécessite la clinique ne peuvent les soustraire à l'étiquette collective de dégénérés. L'étude de la dégénérescence implique donc leur examen détaillé.
Cependant, nous vous avons dit que nous écarterions de notre programme les dégénérés qui touchent plus particulièrement à la folie. Leur étude est, en effet, du ressort exclusif de la pathologie mentale. Si elle permet des considérations intéressantes sur les maladies de l'esprit, elle ne nous offre qu'une portion très limitée du domaine régressif. Et nous pensons que ce que vous réclamez de nous, ce sont plus particulièrement des données générales que des aperçus détaillés, individualisés. Ensuite, les fous comportent d'ordinaire des attributs facilement reconnaissables. lis sont du reste rapidement saisis par l'asile qui le plus souvent en retient un certain nombre.
Les hésitations sont donc, à leur égard, ordinairement de courte durée. Il en est autrement des névropathes et d'une certaine catégorie d'aliénés qu'on nomme les syndromiques, les déséquilibrés ou les dégénérés supérieurs. Ceux-ci encombrent vos cabinets, les bancs des tribunaux et des cours d'assises. Ils ne font qu'un stage momentané dans les asiles, et du reste le plus grand nombre y échappent régulièrement. Nous les rencontrons partout, et dans la vie, il nous &ut fi*équemment compter avec eux. Leur importance médico-légale est grande et souvent délicate à
établir; leur psychophysiologie est pleine d'enseignements. Ces considérations, renforcées d'une série d'autres que nous vous dirons en temps et lieu, motivent suflSsamment, nous semble-t-il, le choix qu'à votre intention nous avons feit parmi les dégénérés.
Nous laisserons donc de côté les folies proprement dites. Nous examinerons de près, au contraire, les déséquilibrés, les dégénérants et la masse de ceux qu'on désigne sous le nom de dégénérés supérieurs. Nous débuterons par l'étude des névropathies et des névropathes. En tète des névropathies, nous plaçons l'épilepsie; toutefois, avant d'aborder l'analyse détaillée des diverses manifestations épileptiques, quelques considérations préliminaires nous semblent encore indispensables.
Nous allons à plusieurs reprises faire défiler devant vos yeux des troubles divers dont nous aurons ensuite à rechercher les causes, à élucider les mécanismes, à préciser les significations. En face de ces exposés détaillés, il vous arrivera parfois de vous demander leur utilité, leur réelle valeur.
Pour comprendre cette valeur, il est nécessaire de ne voir finalement dans les modalités si variées et si nombreuses des névropathies que des déséquilibrements. Ces déséquiiibrements ne valent que par la localisation qu'ils comportent et les retentissements qu'ils exercent sur la vie individuelle et spécifique. II faut les considérer comme des indices d'une vitalité qui s'amoindrit, d'une coordination qui se rompt, en un mot, d'un équilibre qui se détraque.
Et pour que ces considérations acquièrent toute leur valeur, vous devez vous représenter la vie normale comme une lutte continuelle entre les résistances organiques systématisées et solidaires les unes des autres et les perturbations du milieu physique et social. En réalité, l'organisme physiologique recèle virtuellement tous les déséquilibres. Il en contient tout au moins les divers mécanismes. S'il garde son activité normale, c'est en vertu d'une réaction incessante, d'une bataille de tous les instants. Quand les perturbations se produisent, c'est que l'équilibre vient de céder, et de céder à l'endroit de sa moindre résistance. Car le trouble morbide comporte une signification à la fois générale et spéciale, et c'est l'existence de cette double signification qui nous a fait une nécessité d'entrer dans le détail des diverses manifestations d'une même névropathie.
Tout déséquilibre implique donc une tare, une faiblesse fonctionnelle, un loeus minimis resistantiae organique. Mais l'importance et la signification de ce déséquilibre relèvent d'autre chose encore que de sa localisation. Sa signification relative, c'est bien celle qu'indique son caractère physiologique, mais sa signification absolue ne se déduit qu'après l'analyse et l'évaluation de sa cause productrice. Car l'énergie ou la faiblesse de cette cause atténue ou aggrave la signification du déséquilibre ou, si vous préférez, de la tare névropathique.
C'est à l'aide de cette double caractéristique, à la fois organique et
HUITIÈME CONFÉRENCE
LBS &PULEP8IE8.
titendue de la dégénérescence. — Les nérropathies elles folies comme manifestations dégénératives. *•» L'intensité de la prédisposition justifie seule les distinctionB. — Parallèle du nérropathe et du dégénéré. — Raisons apparentes qui s'opposent Ji leur assimilation. — Signification de l'unité des nérroses. — Le triple critérium de la dégénérescence se retroufe dans les trois grandes névroses. — Raisons de l'étude détaillée des névroses. — Significations générales des modalités névrosiques. *•» Relations de l'épilepsie et de la dégénérescence. — Valeur de l'élude des épUepsies. — Subdivisions des épilepsies. — Prodromes de la grande attaque. — Les auras. — Description de la grande attaque. — État de mal épileptiqne. — Épilepsie partielle. — Ses différentes subdivisions.— Forme tonique et forme vibratoire. — L'épilepsie infantile. — Les degrés de la forme motrice. — Tic» vertige» secousses. — Les formes sensitivo-motrices servent de transition. — L'épilepsie larvée.— Les tics douloureux. — Coprolalie, écholalie. — Échokinésie. — Asthme et épilepsie. — Angine de poitrine et épilepsie. — Formes sensitives de l'épilepsie : migraine, névralgies» sensations anormales. — Formes sensorielles. •— Les formes larvées de l'épilepsie. — Folies épileptiques. — Délires épileptiques. — L'épilepsie et les différentes formes de la déchéance mentale. — Les formes variées du délire épileptique. — Les troubles mentaux équivalents de la grande attaque. — Opinions diverses. — Les stigmates de l'acte épileptique. — Les transformations de l'épilepsie. — Le crime épileptique. — La folie morale, forme larvée de l'épilepsie.— Les peurs morbides. — Les altérations de la personnalité d'origine épileptique. — Les frontières de l'épilepsie.
Messieurs,
Lors de Texposé du tableau des dégénérescences mentales de Uagnan, nous vous avons dit que le groupe des dégénérés ne pouvait se limiter aux types sériés par le clinicien de Sainte-Anne. Les phénomènes psychiques constituent, à la vérité, un critérium important de régression et d'inadaptation, mais ils sont loin de représenter l'ensemble des tares dégénératives. Le déséquilibre, prélude de la dégénérescence, peut, en dehors du domaine intellectuel, se manifester de diverses façons, et son extension aux modes essentiels de la perception et de l'activité fonctionnelle nous paraît se justifier par des raisons suflSsantes et positives. Cette extension rationnelle nous a permis d'englober dans le cadre de nos dégénérés le groupe considérable et important des névropathes de toute marque.
Mais nous vous disions à cette occasion que les névroses elles-mêmes ne complétaient que partiellement l'ensemble des manifestations dégénératives. Nous ajoutions à ce moment que le domaine des régressions s'étendait même à la plupart des formes de l'aliénation mentale.
Cette conception tranche un peu sur le mode d'après lequel s'établissent d'ordinaire les limites de la dégénérescence. Elle se heurte probablement dans votre esprit à des distinctions que le soin apporté jadis à
S7S DÊGÉiNÊaÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
l'intellect s'assouplit et acquiert un peu de cette inflexible rigueur indispensable à rintelligence de la mécanique cérébrale. En étudiant de plus près certains mécanismes psychiques, nous aflSnerons notre méthode, le premier et le plus indispensable des outils. Et nos vues sur cette mystérieuse énigme qui se nomme la vie psychique acquerront peut-être par là un peu de cette solidité à laquelle nous aspirons tous.
Il y a quelques années, on pouvait encore sans grand risque donner une définition de l'épilepsie. Un tel essai serait dangereux à l'heure actuelle. Une définition de l'épilepsie n'aurait de valeur qu'en résumant dans une synthèse quintessenciée tout le cadre des épilepsies. Cette définition est difficile. C'est sous l'empire de cette difficulté que Burlureaux définit la névrose : « L'ensemble des manifestations, soit d'ordre convulsif, soit d'ordre purement psychique, par lesquelles le système nerveux central trahit par intermittences une modalité anormale de ses éléments intimes, modalité encore inconnue dans son essence, mais plus ou moins suscep* tible d'être rectifiée, et ayant le plus souvent pour causes prochaines des lésions appréciables de l'encéphale, de la moelle et du sang. »
Malgré l'effort visible pour serrer de près les faits, cette définition n'est descriptive qu'au sujet du mécanisme encore hypothétique des manifestations épileptiques. C'est une théorie, là où il faudrait une formule. Nous nous bornerons à dire que l'étude de l'épilepsie comprendra successivement ses manifestations motrices, sensitivo-motrices, sensitives, viscérales, sensorielles et psychiques. Et ce sont ces manifestations qu'il vous importe avant tout de bien connaître.
Les troubles moteurs et sensitivo-moteurs forment le groupe des épilepsies convulsives. Le reste appartient en majeure partie à l'ensemble des formes larvées.
Au premier rang des manifestations motrices, se place ce qu'on appelle le grand mal comitial ou grande attaque épileptique. C'est la plus haute expression de la névrose, celle connue et décrite depuis toute antiquité. Elle constitue à la fois la forme la plus complète et la plus systématique de la maladie. Notre description succincte des modalités de l'épilepsie débutera par le tableau du grand mal comitial. Les accès incomplets, les petites attaques ou petit mal, les formes hémi-latérales, partielles ou jacksonniennes, les épilepsies parcellaires compléteront l'ensemble des troubles moteurs ou convulsifs.
Mais avant d'aborder l'étude de ces formes, il est nécessaire de vous parler de quelques phénomènes intéressants qui d'ordinaire précèdent un certain nombre des manifestations épileptiques. L'attaque, malgré son début brusque et quasi-foudroyant, est souvent annoncée au malade luimême par des troubles divers. Ces troubles ont été rangés en deux catégories : les prodromes et les auras.
Les prodromes sont variés et d'une importance secondaire. Ils n'ont ni
la régularité ni Tallure particulière des auras. Ils consistent en sensations vagues de malaise, d'agitation, difficiles à localiser. La vie psychique est troublée, comme rendue plus nerveuse; le caractère devient triste, hargneux, irritable. Le malade éprouve de Tinsomnie ou son sommeil est troublé de rêves fantastiques et de terreurs. Tout cela se fait sans règle, sans périodicité et souvent plusieurs jours avant l'attaque. Il n'est guère possible de tirer quelque enseignement de ces signes prémonitoires. Ils ont tout au plus la valeur d'un malaise organique ; mais la fréquence de leur rencontre en dehors de tout état cqmitial leur enlève toute signification précise. Plus instructifs, plus dignes d'intérêt et plus intimement liés au mal épileptique sont les symptômes désignés sous le nom d'auras.
Contrairement au prodrome, l'aura précède immédiatement l'accès. Comme le prodrome, elle peut se manifester dans tous les départements de la vie organique et affective. Hais à rencontre du prodrome, elle est d'ordinaire nettement limitée, très caractéristique et souvent aussi régulière dans sa manière d'être que dans sa périodicité. En outre, elle est d'une haute utilité dans l'intelligence du mécanisme de l'attaque. On affirme même que, étudiée plus intimement, elle pourrait être d'une réelle valeur dans la solution de certains problèmes de psycho-physiologie.
L'aura est donc un phénomène précédant l'attaque, remarquable par sa constance et son identité. On divise les auras en motrices, vaso-motrices, sensitives, sensorielles et intellectuelles. Cette division n'a cependant qu'une valeur toute didactique : les auras ainsi disjointes pour les besoins de l'analyse s'associent le plus souvent.
Disons rapidement quelques mots de chacune de ces catégories d'auras.
L'aura motrice est souvent localisée au membre supérieur, et particulièrement à la main. Elle consiste «alors en palpitations musculaires, tremblements, secousses; chez deux malades de Trousseau, les spasmes débutaient parfois par le pied, après avoir précédemment frappé la main. Les convulsions gagnaient alors la jambe ou le bras. Ces convulsions sont parfois accompagnées de phénomènes douloureux; souvent elles sont indolores.
Hais l'aura motrice ne se borne pas à ces manifestations spasmodiques. Elle se traduit parfois par des impulsions irrésistibles, par des mouvements de progression ou de recul. Dans une forme particulière qui porte le nom d'aura cursativa^ le malade se précipite en avant, renversant tout sur son passage, sans avoir une conscience nette de ses mouvements involontaires. Nous verrons, lors de l'interprétation du mécanisme des diverses modalités de l'épilepsie, les déductions curieuses qu'autorise cette catégorie d'aura motrice.
Vaura vaso-motrice^ c'est l'aura motrice des petits vaisseaux. W. Bevan
t74 DÉGÉnÉBtS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Lewis (1) conclut d'expériences nombreuses è une activité des cellules motrices se traduisant longtemps avant Taccës par une élévation constante et graduelle de la température et des signes très nets de parésie vasomotrice. Des phénomènes de constriction vaso-motrice sont parfois la seule annonce de Fattaque épileptiforme.
Vaura gensitive peut revêtir tous les modes de la sensibilité : douleur, engourdissement, frissonnement, chatouillement, sensation de froid ou de chaud ; elle peut partir d'un point quelconque du tronc, de la tête ou des membres. La plupart des neuro-pathologisles admettent que Faura abdominale ou thoracique a le plus souvent son siège dans l'estomac. Les autres organes sont, par ordre de fréquence, les intestins, le pharynx et les organes du petit bassin. Si, selon Boycr (2), l'aura débute par l'estomac, les malades éprouvent une sensation de constriction, de pesanteur, suivie de nausées et de vomissements. Si l'aura débute par les organes respiratoires, ce sont des phénomènes de spasme du larynx, avec resserrement du cou, étouffement et suffocation, que signalent les malades. La durée de l'aura sensitive est en général très courte; mais, par exception, elle peut persister pendant plusieurs heures. Mercier (3) signale un cas dans lequel l'aura durait deux ou trois heures.
Vaura sensorielle se manifeste par des anomalies des divers modes de la sensibilité spéciale; mais les hallucinations de la vue semblent être les plus fréquentes. Ce sont le plus souvent un sautillement des objets, une vision de flammes, un agrandissement ou un rapetissement des choses.
Les manifestations du goût et de l'odorat viennent en seconde ligne. Quelques malades sont prévenus de l'imminence de leur attaque par un goût de sang à la bouche; d'autres perçoivent une odeur agréable, toujours la même; d'autres se bouchent le nez, croyant sentir une puanteur extrême.
Chez d*autrcs malades, les accès commencent par des hallucinations de rouîe : bourdonnements, sifflements, audition de cloches, parfois même d'injures et de menaces.
Les auras intellectuelles, contrairement à celles qui précèdent, ont souvent une durée très prolongée; selon Burlureaux (4), leur description se confond avec celle de la folie prcépileptique. On peut, avec Wendel (Berlin, 1884), les diviser en quatre grandes catégories :
1* Dysmnésie avec obnubilation de la connaissance et somniation;
3^ Agitation et manie;
S"" Prodromes mélancoliques et penchant au suicide;
i^ Conceptions irrésistibles avec actes de violence.
(1) W. Bevàn Lewis, Med. Times and Caxette^ 1876.
(2) BoTEB, Encéphale, 1881.
(3) Mercier, Brain, 1883.
(4) Burlureaux, Êpilepsie. (Dict. bnctcl. des se. Mio. Paris, 1881.)
LES ÉPILEPSIE8. 97ÏÏ
Gowers (1) conçoit cependant l'aura psychique d*une manière différente. Il particularise davantage et n'admet comme auras psychiques que celles qui ont trait à une émotion ou une idée. L'émotion revêtirait d'ordinaire la forme de crainte, d'alarme vague, de terreur profonde. L'idée, plus diverse, affecterait des modes variés.
Nous aurons occasion d'étudier de près ces manirestations à propos des formes psychiques de l'épilepsie. Signalons cependant dès maintenant deux de leurs plus remarquables caractères. Tout d'abord, leur uniformité chez le môme malade, ce Celui qui a été témoin une fois de ces auras intellectuelles, dit Legrand du Saulle, les retrouvera toujours chez le même malade à chaque accès ultérieur, car elles se reproduiront avec la plus invariable uniformité: même souvenir, mêmes idées, mêmes sensations fausses. »
La seconde des particularités communes aux auras intellectuelles, c'est l'absence de souvenir de la part du malade. Dans les auras motrices, sensitives, sensorielles, le malade conserve.ordinairement la mémoire de ce qu'il a éprouvé, et il peut tout raconter avec des détails précis. Dans le cas d'aura intellectuelle, le souvenir fait défaut. Cette absence du souvenir est comme un signe de race dans les manifestations psychiques qui relèvent de Tépilepsie; elle domine pour ainsi dire toute l'étude de la folie épileptique.
Nous arrivons à l'examen des différentes formes de l'attaque convulsive. Ainsi que nous l'avons dit, noire analyse débutera par le tableau de ce qu'on a nommé la grande attaque comitiale. Nous en empruntons la description, imagée peut-être, mais saisissante, à Burlureaux (3) :
a Avec ou sans aura, avec ou sans prodromes, l'attaque épileptique débute d'une façon terrifiante. Le malade est littéralement foudroyé; la perte de connaissance est subite et absolue. 11 pâlit, pousse un cri et tombe ; dès ce moment, l'insensibilité est complète ; aussilùL les traits se contractent, la tête tourne légèrement; les commissures de la bouche et des yeux se dévient à droite et à gauche; les mâchoires se resserrent ; les pupilles se dilatent, les yeux se portent en haut ; la respiration se suspend ; la face s'injecte, devient rouge, puis violacée, et même noirûtre, surtout aux lèvres et aux yeux. Le pouls est petit, accéléré; un jet d*urine s'échappe, des gaz et des matières sont brusquement expulsés. La face est dans un état de distorsion qui la rend horrible à voir : la rotation de la tête est quelquefois assez exagérée pour que le menton vienne reposer sur l'épaule. Enfin, les membres sont dans un état de raideur tétanique qui prédomine dans une moitié du corps. C'est là la période tonique ; puis, au bout de trois ou quatre secondes, à cette raideur générale du tronc et des membres succèdent des secousses
(1) GowBRS, De Vipilepsie^ i883.
(!0 Burlureaux, ÊpUepsie. (Dict. snctcl. des se. «éd. Paris, 1881.)
97j8 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
brèves, yiolentes, semblables à des commotions électriques, puis des convulsions cloniques, de plus en plus étendues, toujours plus marquées dans la moitié du corps qui, quelques instants auparavant, ava it été plus rigide. La tête exécute les mouvements les plus extraordinaires, les yeux roulent dans les orbites, ou encore se convulsent, de façon à ne plus laisser apercevoir que la sclérotique; le front est agité de mouvements ondulatoires ; les sourcils s'abaissent et se rapprochent; les paupières à demi fermées sont parfois agitées d'un clignement incessant. Tous les autres muscles de la fiice ne sont pas moins agités, et ces grimaces coïncidant avec la turgescence de la face et du cou augmentent encore Thorreur du spectacle. Les mâchoires s'entre-choquent et se meuvent de manière à produire un grincement perpétuel, assez fort pour briser les dents, et la langue, projetée entre les arcades dentaires, est plus ou moins profondément mordue. Le sang qui s'écoule alors colore Técume qui baigne les lèvres, et qui est rendue par jets saccadés; des mucosités sortent en même temps des narines, le tronc est jeté d'un côté à l'autre, les membres sont agités de secousses continuelles, mais presque toujours du même sens. Les pieds trépignent violemment; dans certains cas, les membres se contournent et exécutent avec une violence inouïe tous les mouvements possibles. Les pouces son t presque toujours fortement fléchis. Bientôt la suffocation, qui paraissait imminente, disparaît, mais la respiration est convulsive, inégale, mêlée de sanglots, de cris rauques. Le cœur bat avec force; sous l'influence de la gêne circulatoire, le sang peut s'échapper par le nez, les yeux, les oreilles, les bronches, par les capillaires cutanés (taches purpuriques), par les capillaires du cerveau.
» Les sphincters se relâchent et laissent écouler l'urine et les matières fécales par un mécanisme différent de celui du début de l'attaque. Des flatuosités parcourent bruyamment le ventre dans certains cas, dans d'autres surviennent des érections suivies quelque fois de pollutions .
}> C'est là la période clonique. Enfin, l'orage s'apaise progressivement ; les convulsions deviennent plus rares, moins fortes, la respiration profonde et large s'accompagne d'un ronflement sonore qui rappelle le slertor des apoplectiques. Une sueur abondante et parfois fétide couvre la face, le cou et la poitrine. La figure de décolore , le teint violacé de la face est remplacé par une pâleur cadavéreuse. Au lieu de reprendre connaissance, le malade tombe dans un assoupissement profond qui peut durer de quelques minutes à quelques heures, puis il soulève la tête, regarde autour de lui, hébété, étonné, secoue ses vêtements d'une façon automatique, ne se rappelle rien de ce qui vient de se passer, et ne s'en douterait pas s'il ne se voyait à terre, les vêtements souillés, et s'il n'éprouvait une lassitude générale. »
L'accès peut survenir la nuit, et le malade se réveille le lendemain, brisé, courbaturé, saqs se douter du mal cruel dont il yiènt de subir l'atteinte.
LBS ÉPILEPSIES. S77
Parfois la grande attaque se complique d'une crise de sommeil qui sur« vient immédiatement après la période de coma. D'autres fois, un véritable délire post-épileptique commence avec la fin de l'accès et persiste pendant un nombre d'heures et de jours variable suivant les individus, mais presque toujours identique chez le même sujet. On a constaté enfin dans difi'érenls cas des paralysies consécutives à l'attaque. L'aphasie post-épileptique a été notée par divers auteurs.
On a toutefois observé ce symptôme avant l'attaque (aphasie préépileptique) (1), mais il faut bien se garder de confondre l'aphasie véritable avec ces pseudo-aphasies lesquelles résultent uniquement des troubles corticaux, purement fonctionnels, que nous aurons l'occasion d'examiner dans une séance ultérieure.
Quant à la durée de l'attaque, Lasègue aflSrme qu'une attaque véritable ne dure jamais plus d'une minuté; sur ce temps, la période tétanique ne prélève que quelques secondes. Les vues de Lasègue, inspirées du reste par des considérations doctrinales très personnelles, sont marquées d'une exagération évidente. Toutefois, il convient de dire que , de l'avis à peu près unanime des cliniciens, l'attaque épileptique complète dure très rarement plus de quatre minutes.
Hais dans certains cas, l'attaque, au lieu d'être complète, de s'épuiser pour ainsi dire d'une traite, se morcelle, se subdivise et se traduit par des explosions partielles subintrantes (attaques imbriquées de Trousseau). C'est ce qu'on désigne aussi sous le nom d'état de mal.
Cet état de mal, selon la description empruntée à UH. Delasiauve et Bourneville, est caractérisé par une période convulsive et une période méningitique. Les symptômes les plus frappants sont :
i^ La répétition en quelque sorte incessante des accès;
2^ Un collapsus, variable en degré, pouvant arriver jusqu'au coma le plus absolu, sans retour de la lucidité;
3® Une hémiplégie plus ou moins complète et passagère;
4* La fréquence du pouls et de la respiration;
8* Une élévation considérable de la température, élévation qui persiste dans les intervalles des accès et s'accroît alors même qu'ils ont cessé.
La grande attaque ou attaque complète que nous venons d'examiner, est la forme essentielle de la névrose. Mais elle peut comme se décomposer et ne se traduire que par l'un ou l'autre des désordres nombreux et complexes que nous venons de signaler. C'est cette sorte de dissociation de chacun des éléments de la grande attaque qui donne naissance à cette variété si considérable des modalités de l'épilepsie. Nous verrons, lors de l'interprétation physiologique des caractères de l'accès, la raison de cette diversité d'aspects. Disons d'un mot que dans la grande attaque
(1) AxBRFiLD & HucHARD, Traité des névraseSt 1883.
rintensitë de la décharge et sa généralisation à tous les départements du système nerveux expliquent à la fois ses abolitions et ses exaltations fonctionnelles. L'explication des formes secondaires nous sera fournie par une localisation restreinte, jointe à une intensité amoindrie de l'excitation initiale.
Toutefois, il n'est pas sans utilité d'avoir régulièrement présentsà l'esprit ces deux facteurs essentiels, — le département nerveux excité, l'intensité de l'excitation, — dans l'exposé rapide que nous allons faire des autres modalités de l'ëpilepsie.
Dans les formes motrices pures, nous rangeons l'ëpilepsie partielle et l'ëpilepsie parcellaire. Dans ces deux cas, c'est le phénomène moteur qui caractérise l'accès; certaines des particularités décrites lors de la grande attaque peuvent s'y ajouter sans lui enlever sa marque distinctive, convulsive.
L'ëpilepsie partielle fait époque dans l'histoire. Quoique entrevue par Bravais (1), la découverte en appartient à Hughiings Jackso n, qui en fit, vers 1863, une étude assez complète pour que la science pût donner le nom de jacksonnienne à cette forme d'ëpilepsie.
Jackson reconnaissait à l'ëpilepsie partielle les caractères suivants :
1* Le début unilatëral du spasme, soit par le pouce ou l'index, la langue ou la commissure labiale, soit par le gros orteil.
S" La marche régulière des contractions. Le spasme frappe d'abord les muscles dont les mouvements sont unilatéraux, se généralise ensuite aux muscles des deux c<>tës dont laction est bilatérale. Lorsque les convulsions débutent par le membre supérieur, ce qui est de beaucoup le plus fréquent, elles envahissent ensuite la face, puis le membre inférieur. Si la face est affectée tout d'abord, c'est ensuite le tour du membre supérieur, puis celui du membre inférieur. Si le membre inférieur est affecté d'abord, les convulsions atteignent le membre supérieur et en dernier lieu la face.
S*" L'ëpilepsie partielle n'entraîne pas la perte de conscience ; le malade assiste conscient au début et à toute la durée de l'attaque.
4* Les phénomènes paralytiques et oculo-pupillaires sont très fréquents dans l'ëpilepsie partielle.
Les choses sont loin d'ordinaire de posséder cette belle régularité. Les vues schématiques de Jackson ont subi de nombreuses retouches. Hai% une généralisation trop hâtive ne peut enlever à leur auteur le mérite d'avoir donné à la théorie des localisations cérébrales une heureuse et productive impulsion.
GreflSer (2) divise l'ëpilepsie partielle en : l'forme hémiplégique; 2^ forme tonique ou à contractures; 3^ forme vibratoire ; 4<» forme in&ntile.
(1) Bravais, Recherches sur les symptômes de Vépilepsie hémiplégique. Paris, i8î7.
(2) Greffier, Thèse de Paris, i68S.
LES ÊPILEPSIES. 379
Quelques mots très brefs de chacune de ces formes.
Là forme hémiplégique proprement dite est également nommée petit mal. Elle ressemble à la grande attaque. Elle s'en distingue par la limitation des convulsions généralement à une moitié du corps ou à un seul membre, par Tabsence du cri initial, le peu de durée de la période de stertor et la variabilité dans le degré de la perte de connaissance. Ce dernier symptôme peut manquer ou ne survenir que tardivement, alors que les mouvements convulsifs ont déjà commencé depuis quelques instants et tendent à se généraliser. Car la petite attaque aboutit parfois ù des convulsions généralisées simulant le grand mal comitial. Toutefois, on peut dire avec Jackson que les grandes attaques d'épilepsie partielle diffèrent des attaques d'épilepsie vulgaire par la perte de connaissance qui n'arrive que tardivement dans le premier cas, tandis que dans le second, c'est le premier ou l'un des premiers symptômes. C'est d'habitude la même moitié du corps qui est atteinte chez le même malade. Les convulsions évoluent d'ordinaire en trois phases, tonique, clonique, résolutive, comme dans l'épilepsie essentielle. Selon le mode de début, on les distingue, depuis Bravais, en type facial, type brachial et type crural. L'accès se manifeste d'emblée, sans aucun signe précurseur. Quelquefois il est précédé de sensations douloureuses dans le membre, d'un engourdissement, d'une sensation de froid, de vapeur qui remonte le long du membre, ou de sensations étranges, analogues, selon Féré (1), à celles des auras comitiales.
Ces auras présentent une particularité dont nous tirerons parti dans une séance ultérieure : c'est la possibilité de leur transfert, de leur déplacement. Ce transfert, Hirt (3) prétend l'avoir obtenu en même temps que le déplacement des phénomènes convulsifs dans le côté opposé, à l'aide de mouches de Milan. Buzzard (3) serait arrivé à des résultats analogues au moyen de vésicatoires et de pointes de feu. Les attaques de petit mal peuvent, chez le même malade, affecter des intensités variables. Les grandes crises partielles ne surviennent d'ordinaire qu'à échéance de plusieurs semaines; les petites, limitées à un groupe de muscles, se répètent le plus souvent avec une assez grande fréquence. Un dirait que la décharge se dépense en crises d'autant plus fréquentes que la quantité de force utilisée s'est chaque fois montrée plus restreinte, plus limitée.
Celte particularité doit rappeler à votre esprit la double condition d'intensité et de localisation dont nous vous avons signalé l'importance précédemment.
(1) Féré, Des épilepsies. Paris, 1890.
(2) Hirt, Ueber dos Auftreten von Transfert Erscheinungen^ etc. (Neurol. Cbntral- BLATT, 1884.)
(3) Buzzard, Ciinical lecture on the treatment of partial epilepsy. (Lancbt, 1884.)
L'intensité des crises partielles, leur altemaDce avec la grande attaque dépendent très probablement de la force de la décharge.
Les manifestations qui, en dehors des accès de petit mal, semblent chez le même malade alterner avec les attaques d'épilepsie partielle, doivent être portées sur le compte du second de nos deux facteurs, de la localisation.
Mais avant de vous signaler ces manifestations, rappelons qu'il n'y a pas que les muscles de la vie volontaire qui présentent les phénomènes de l'épilepsie. Venturi (1) a décrit, sous le nom d'épilepsie vaso-motrice, des accès où le spasme affectait particulièrement les petits muscles qui président aux modifications de calibre des vaisseaux.
« Un tait très important, dit Féré (2), et bien de nature à montrer que Fépilepsie partielle est moins qu'on ne le pense une affection locale, c'est que les malades qui en sont atteints présentent fréquemment d'autres paroxysmes, qui sont de réels équivalents psychiques : tantôt c'est une folie subite avec perte de connaissance, avec ou sans chute, tantôt c'est une simple obnubilation de la vue, d'autres fois c'est une hallucination subjective, un trouble psychique momentané. »
On cite du reste fréquemment ce malade de Fournier qui, dans les intervalles de ses crises convulsives, était souvent sujet à des absences extatiques fort singulières se caractérisant de la façon suivante : tout d'abord, il entendait résonner à ses oreilles une sonnerie intermittente, précipitée, métallique de timbre, qu'il comparait à celle d'un télégraphe électrique, puis il assistait à une sorte de vision féerique apocalyptique, se prolongeant quelques minutes, toujours identique à chaque crise. Vainement faisait-il d'incroyables efforts pour tixer cette vision merveilleuse dans sa mémoire et la traduire après coup; invariablement elle s'effaçait dès la tin de l'attaque pour ne laisser après elle qu'une impression des plus confuses.
Enfin, en quelques cas non moins exceptionnels, on a vu la crise de mal partiel prendre la forme d'impulsions soudaines, irrésistibles, d'accès incohérents de fureur, de violence, etc., exactement, dit Burlureaux (3\ comme dans l'épilepsie vulgaire.
L'épilepsie partielle est souvent associée soit à des troubles permanents de la motilité : monoplégie, hémiplégie, hémichorée, hémiathostose, soit à des perturbations de la sensibilité générale et spéciale.
On lui attribue même de nombreux cas d'aphasie motrice. Dans un cas de Pétrina (4), on trouve en même temps que l'aphasie motrice de la sur-
(1) Venturi, La epilepsia vasomotoria. (Arch. di psichiatria, 1887.) &} FÉRÉ, Les épilepsies. Paris, 18U0.
(3) Burlureaux, Êpilepsie. (Dict. encycl. des se. méd. Paris, 1881.)
(4) Petrina. Ueber SensibilitOstârungen, etc. Prague, 1880.
dite verbale. Féré (1) rapporte une observation plus complexe encore oti la faculté signatrice présentait des troubles d'un caractère singulier et d'une interprétation difficile.
Mais la forme hémiplégique n'est pas la seule des modalités de l'épilepsie partielle que les auteurs aient cru devoir disjoindre de la foule des formes convulsives. Charcot a groupé sous les noms de forme tonique avec contraction et de forme vibratoire, quelques variétés dont un des caractères semblait motiver une mention spéciale.
Les noms donnés à ces formes sont suffisamment descriptifs et nous dispensent d'une exposition plus détaillée.
Il s'agit dans tous ces cas de contractions plus ou moins localisées et affectant des caractères spéciaux. Ce sont des différenciations cliniques qui n'ont aucune signification en dehors du domaine de la pathologie.
Il est du reste d'une médiocre utilité de subdiviser à outrance le cadre des épilepsies, sans autre raison que l'illusion d'une précision qui finit dans ses excès par pousser, au contraii*e, à la confusion et à la fatigue. Et le manque d'uniformité du caractère sur lequel s'appuye la subdivision, démontre suffisamment la médiocre utilité de ces tentatives.
Quant à l'épilepsie partielle de l'enfance décrite par Bourneville, elle se rencontre chez des sujets qui, dans leur tendre enfance, ont été pris de convulsions unilatérales suivies d'hémiplégie compliquée à son tour, après un temps variable, d'accès d'épilepsie partielle.
Ces malades sont, en général, d'une intelligence au-dessus de la moyenne, dit Burlureaux (3); mais ce qu'il y a de particulier chez eux, selon Bourneville (3), c'est que, à mesure qu'ils avancent en âge, les accès diminuent de fréquence, l'intelligence restant stationnaire, sans subir de déchéance progressive. Cependant cette dernière observation, qui est pour nous d'une certaine importance, mérite d'être relevée.
Nous verrons ultérieurement les raisons qui rattachent certaines formes d'épilepsie à la dégénérescence. L'épilepsie infantile est une de ces formes. Si l'épilepsie n'était, pour ainsi dire, qu'un épisode de second ordre dans la vie de l'individu, nos considérations générales seraient amoindries. La vérité, c'est que l'hémiplégie infantile imprime à l'enfant une tare complexe. L'intelligence, affirme W. Oster (4), est régulièrement affectée à un degré quelconque.
On voit, dit M. Féré (5), un certain nombre de sujets qui, après s'être maintenus jusqu'à une vingtaine d'années à un certain niveau, déclinent
(1) Fèrê, Les épiltpsies. Paris, 1890.
(2) Burlureaux, Êpilepsie. (Dict. bnctcl. des se. méd. Paris, 1881.)
(3) Bourneville, Recherches sur l'épilepsie.
(4) W. Oster, Idiocy and feeble minderess in relation to infantile hemiplegia.
(AUSmST AND NEUROLOG., 1889.)
(5) FÈRi, Les épilepsies. Paris, 1890.
peu à peu jusqu'à la démence, qui peut même se produire beaucoup plus tard sans Tintermëdiaire de la méningo-encéphalite. En général, ils ont un caractère moins désagréable et moins violent qu6 les épilcptiques vul- ^ires : toutefois, lorsque les attaques ont pris Thabiludc de se généraliser, les troubles mentaux consécutifs peuvent devenir identiques à ceux du mal comitial et amener la démence rémittente.
Nous n'insisterons pas davantage sur les diverses modalités de Tépilepsie partielle. Il y aurait en ce moment à insister sur les caractères qui séparent les formes variées de Tépilepsie jacksonnienne de Tépilepsie vulgaire. L'examen de cette question vous sera facilité par l'étude du mécanisme et des causes des différentes variétés convulsives.
Telles sont les catégories d'attaques convulsives qu'on peut rattacher, de près ou de loin, au mal comitial.
Mais à côté de ces formes, il en est d'autres dont les liens de parenté plus discutables ne s'établissent qu'après une analyse minutieuse.
Ces formes sont rares et l'intérêt qu'elles présentent par ce fait même pour le praticien est médiocre, quasi-nul. Il y aurait là une raison suflBsante pour les passer en ce moment sous silence. Mais l'étude des épilepsies que nous entreprenons vise plus loin que de faire défiler sous vos yeux des formes morbides diverses. Elle procède d'une vue générale, celle de rattacher l'épilepsie à la dégénérescence. Et pour cette raison, il est nécessaire que nous descendions méthodiquement l'échelle des modalités épilcptiques. C'est en vous familiarisant avec ces modalités que la conception que nous nous efforçons de faire jaillir des faits se présentera à vos esprits. Cette conception vous enseignera qu'entre les dernières formes épilcptiques et bien des manifestations banales de la vie quotidienne, les différences sont imperceptibles. Et cependant la diversité des effets dépendant d'une même cause vous forcera à remonter le courant qui vous portait vers une confusion et à reconnaître une prédisposition originelle, causale.
C'est pour vous montrer que cette dégradation, celle atténuation se manifeste déjà à propos des manifestations motrices que nous retenons encore votre attention pendant quelques instants.
Parmi les affections désignées sous le nom de tic, il en est une qu'on rapporte plus souvent à la chorée et dénommée tic de Sulaam (spasmus nutans). C'est une affection rare, se montrant dans les premiers mois de la vie. Il s'agit de spasmes de la tête et du cou dans lesquels la tête s'incline brusquement d'arrière en avant, comme dans le geste de salutation.
Parfois le tic de Sulaam coïncide avec des symptômes de tumeur de l'encéphale (1). Hais Féré (2) et Gauliez (3) semblent avoir nettement établi la nature comitiale de la maladie.
(1) P. Blocq & JoNANOPP, Maladies nerveuses, <89î.
(2) Féré, Progrès médical, 1883.
(3) Gauliez, France médicale, 1883.
Dans le vertige de Menière, rélëment moteur est encore plus atténué, les convulsions restant le plus souvent localisées à quelques muscles de la face. Et cependant, le vertige est, selon Goodhart (1), une des formes indiscutables du petit mal épileptique. Il alterne le plus souvent avec les grandes attaques, mais il est quelquefois la seule manifestation de Tépilepsie. Ce vertige ne dure parfois qu'un instant, la perte de connaissance ne dépassant pas quelques secondes. Toutefois, cette crise qui se noue et se dénoue aussi brusquement, entraine par moments les conséquences les plus lointaines. Toute une transformation psychique en résulte parfois, et sous la poussée qu'elle provoque, des actes délictueux peuvent être produits.
Mais TimporLince des phénomènes peut encore se réduire davantage. Dans le tic de Sulaam, il s'agit d'un mouvement d'apparence coordonnée, et le vertige rachète pour ainsi dire la pauvreté de ses manifestations motrices par des désordres de la conscience. Or. dans une manifestation qu'on peut considérer comme le terme ultime des modalités motrices de répilepsie, tout se réduit à des secousses musculaires. Ces secousses peuvent uniquement déterminer quelques mouvements du bras et même simplement du biceps, selon Féré (2). Et cependant, Herpin (3) a démontré que ces secousses paraissent suppléer les accès, tout comme elles peuvent être remplacées par l'explosion de ces derniers.
Enfin, de temps en temps, chez quelques malades, aux grandes crises convulsivcs se substituent des crises de tremblement qui durent quelquefois plusieurs heures, s'accompagnant, dit Féré (4), d'obnubilation intellectuelle plus ou moins apparente.
Il serait facile de trouver dans le cadre des manifestations comitiales des formes motrices plus atténuées encore. On arriverait ainsi à montrer la névrose dédoublant la personnalité et s'immisçant pour ainsi dire dans la vie quotidiene de l'épileptique.
A ce degré de réduction, les analogies avec l'activité normale s'imposent d'elles-mêmes.
Rappelez-vous en effet. Messieurs, les mouvements involontaires dont notre vie journalière est semée, et vous trouverez probablement que nous avions quelque raison de vous dire que les modalités motrices de l'épilepsie allaient en s'atténuant jusqu'à se confondre avec nos actes les plus habituels. Ajoutons toutefois que similitude est loin d'impliquer identité.
Par l'intermédiaire des formes sensitivo-motrices, nous arrivons à des transformations successives de l'épilepsie où le désordre moteur a complètement disparu. Nous sommes donc en plein domaine de l'épilepsie larvée.
(1) Goodhart, On common neuroses, 1892.
(Si FÉRÉ, Les épilepsies. Paris, 1890.
(9) Hbrpin, Du pronostic et du traitement. (4) FÊRft, Les épikpsies. Paris, 1890.
Dans ces formes anormales de l'épilepsie, il ne nous reste plus la moindre trace du critérium moteur. Cest à peine si quelque désordre viscéral peut nous rappeler de loin le signe essentiel de Tépilepsie, la convulsion. Et lorsqu'il existe, ce signe, il est tellement transformé et relégué à l'arrière-plan, qu*il nous paraît méconnaissable.
C'est ainsi que parmi les formes larvées où il semble se manifester encore, il faut ranger le tic douloureux.
Le tic douloureux est une affection rare, caractérisée par des accès de douleur atroce, accompagnée de mouvements rapides et convulsifs de la partie du visage qui en est le siège.
Trousseau avait entrevu les liens du tic douloureux et de Tépilepsie. Peter parait avoir fourni la preuve de cette filiation par des succès obtenus dans certains cas à Taide de la médication bromurée. D'ailleurs, le tic douloureux peut lui-même se transformer, s'accompagner de phénomènes psychiques. Ces phénomènes peuvent alors tous prédominer et, à mesure que douleurs et contractions s'atténuent, passer au premier rang et donner à la vie intellectuelle une orientation nouvelle.
C'est ainsi que tout se résume parfois dans une exclamation banale : a ah! », c( hein!», qui s'échappe avec une force incoercible en même temps que l'accès. Mais la décharge verbale peut affecter des formes moins parlementaires. Ce sont alors des mots comme ce merde », c< foutre », « cochon » (coprolalie de Cille de la Tourette), que le malade ne parvient pas à contenir. D'autres fois, les phénomènes surajoutés au tic constituent ce qu'on a nommé l'écholalie : le malade répète involontairement, comme un écho, les sons qu'il entend émettre autour de lui. L'échokinésie de Charcot, qui consiste en ce que le patient imite les gestes qu'il voit exécuter, se rencontre également.
Hais les choses peuvent se compliquer et l'orientation psychique se modifier complètement, ainsi que nous le disions tantôt.
Nous aurons l'occasion de revenir sur ces transformations du tic moteur. Nos dernières conférences préciseront leur valeur régressive.
Il faut en finir avec ce qui nous reste des formes larvées de l'épilepsie où l'élément moteur intervient. Nous arrivons ici à ces modalités au sujet desquelles nous vous disions qu'il était méconnaissable. C'est ce qui a lieu, par exemple, dans certains cas d'asthme ou d'angine de poitrine. Dans l'angine de poitrine, la convulsion s'est portée tout entière sur l'appareil cardiaque. Elle se passe intérieurement , c'est de l'épilepsie viscérale avec des irradiations dans les bras, mais souvent aussi avec la seule palpitation pour tenir lieu de la manifestation motrice.
L'asthme, ce spasme des bronchioles, peut à son tour être rattaché à l'épilepsie. Le spasme de la glotte, l'asthme thymique ou rasthn)e de Kopp, est rangé depuis longtemps parmi les manifestations de l'épilepsie par les auteurs anglais. En France, Trousseau en fit admettre la parenté
LES ÊPILEPSIES. 38tt
avec réclampsie infantile. Il paraîtrait même, d'après Féré (1), que le pouls lent permanent, ou le pouls lent découplé avec attaques syncopales doivent être rattachés à Tépilepsie.
L'épi lepsie semble donc atteindre l'élément moteur pour ainsi dire partout où il se trouve et associer ensuite aux manifestations motrices rélément sensible. La proportion de cette association, variable selon les cas, rend compte de la diversité des formes névropathiques.
Mais Tépilepsie peut aussi se cantonner dans l'élément sensible et y porter pour ainsi dire toute son action. Ce sont les formes purement sensibles de Tépilepsie. Au premier rang de ces formes se trouve la migraine vulgaire, et malgré les protestations de Lasègue (2), la parenté de répilepsie et de la migraine est régulièrement admise. Les faits qui motivent cette opinion reposent sur la périodicité de certaines migraines alternant à des intervalles identiques avec des crises épileptiques. Ils ont été méthodiquement recueillis par Gray (3). Féré (4) en cite un exemple particulièrement intéressant.
Quant à la migraine ophtalmique, le fait de sa substitution à de véritables attaques d*épilepsie est généralement admis. Charcot et Kcller rapportent l'observation d'un individu atteint de convulsions dans son enfance, d'épilepsie franche alors qu'il était au lycée , et qui a vu ses crises épileptiques se transformer en crises migraineuses à partir de l'âge adulte.
,En somme, selon Hilton Tagge(S), la plupart des névroses paroxystiques peuvent être rattachées à l'épilepsie.
La sensibilité cutanée elle-même, affirme Féré (6), peut être sujette aux troubles épileptiques; quelques malades ont des crises de chatouillement, de démangeaison, de brûlure, de froid, de douleurs fulgurantes, tantôt limitées à une région circonscrite, quelquefois étendues à tout un membre ou à une moitié du corps.
L'épilepsie compte également des succédanés viscéraux. Nous avons déjà noté, en les rangeant parmi les manifestations motrices, l'angine de poitrine, l'asthme, les spasmes de la glotte. Il faudrait y joindre l'incontinence d'urine. Trousseau a insisté sur les rapports de l'incontinence d'urine et de l'épilepsie dont elle n'est souvent qu'un symptôme qui met sur la voie du diagnostic des attaques. Elle existe parfois à l'état d'isolement
(1) FÉRè, Les épilepsies. Paris, 1890.
(2) Lasègue, Éludes médicales. Paris, 1884.
(3) Grày, The corrélation and unter convertibility of migraine and epUepsy. (Phalagest. Brooklyn, 1881.)
(4) FÈaâ, Les épilepsies. Paris, 1890.
(5) Hilton Tagge, Remarks on sortie of tke paroxysmal neuroses. (Guy's hosp. rep* 1876.)
(6) F6rè, Les épilepsies. Paris, 1890.
5186 DÊGÉflÉKÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
et parait constituer un symptôme précurseur d'affections nëvropathiques diverses, mais, selon Féré (1), de l'épilepsie en particulier.
Elle peut du reste se manifester de jour, à Tétat de veille, le malade ayant une connaissance parfaite du phénomène morbide.
Parmi les équivalents viscéraux de Tépilepsie, on peut observer des troubles gastriques, sous forme de gastralgies, d'cnléralgies, de nausées et de vomissements inopinés et sans [cause, dit S. Gée(3), de diarrhées subites, de coliques, ajoute Féré (3).
Enfin, l'épilepsie se confine parfois dans les appareils desjsens spéciaux. Ce sont les formes sensorielles de la névrose. Chaque mode de la sensibilité spéciale peut devenir tributaire du mal comitial.
C'est ainsi que tous les modes d'illusions et d'hallucinations décrits à propos des auras sensorielles se présentent parfois chez les épilcptiques isolément, en dehors des accès convulsifs ou vertigineux.
Ces manifestations ne sont pas sans intérêt pour ceux qui, comme vous, Messieurs, doivent se trouver tout spécialement en éveil vis-ù-vis des formes larvées de la névrose. ,
Un malade cité par Féré (4) voit de temps en temps les objets qui l'entourent grossir démesurément : cette sensation, qui ne dure que quelques secondes, n'est jamais suivie d'accès. Un autre a la sensation que tout ce qui l'entoure s'éloigne, illusion tantôt isolée, tantôt suivie d'un accès convulsif. D'autres entendent des bruits vagues dans les oreilles, etc., des sons articulés, une voix qui les appelle et les fait se retourner brusquement. Lorsqu'on interroge avec soin les épileptiqucs, on trouve plus souvent qu'on ne pourrait le croire de ces illusions ou de ces hallucinations passagères dans l'intervalle des accès. Ces illusions et ces hallucinations déterminent presque constamment une émotion pénible et une dépression en apparence disproportionnée avec le phénomène sensoriel. Ce caractère triste, parfois terrible des illusions ou des hallucinations, n'est pas spécial à l'épilepsie, car on peut dire que tout le domaine de la pathologie mentale est enveloppé d'une atmosphère de tristesse; ce qui dislingue les formes épileptiqucs, c'est la brusquerie de leur apparition et de leur effacement ainsi que leur peu de durée.
Ces épilepsies sensorielles ont été étudiées dans ces dernières années par M.Hammond, Mac Lane, Hamilton, Anderson. Elles ne portent pas seulement sur les sens de la vision et de l'ouïe, mais encore sur les autres sens spéciaux. Les malades se plaignent de sentir tout à coup un mauvais goût dans la bouche, de percevoir une odeur singulière, qu'ils rattachent quel-
(1) FiRÉ, Dâs troubles urinaires, etc. (Arch. de neurologib. Paris, 1882.) (S) S. GÉB, On fitful or récurrent vormiting, i88S.
(3) FÉRÉ, Les épilepsies. Paris, 1890.
(4) FÉRÉ, Les épUepsies. Paris, 1890.
LBS ÉPILEPSIES. S87
quefois à une substance vénéneuse. Et par un examen attentif, on arrive généralement à reconnaître que ces sensations sont en réalité incomparables et le plus souvent ne correspondent nullement à une sensation déjà éprouvée.
Du reste, dans ces épilepsies sensorielles comme dans les autres manifestations du mal comitial, on rencontre la gradation déjà signalée.
Nous venons d'en voir le côté atténué, celui par lequel elles semblent se relier pour ainsi dire aux manifestations banales de la vie quotidienne normale; elles peuvent atteindre une intensité remarquable. Heinemann(l) en rapporte une observation intéressante. En la résumant, nous consoliderons peut-être davantage votre conviction quant à l'intime liaison de ces troubles sensoriels et de la névrose. Et réellement, en face de ces transformations protéiTormes, il est nécessaire, de temps à autre, de renforcer sa foi par l'analyse minutieuse d'un fait bien observé.
Dans Tobscrvalion de Heinemann, il s'agit d'une femme qui fut atteinte dès l'âge de trente ans d'une première attaque d'épilepsie; cette attaque se reproduisit tous les trois jours environ, pendant deux années, puis l'épilepsie se compliqua d'une amaurosc double, débutant une heure avant l'attaque cl finissant avec elle. Trois ans après, sous l'influence du bromure, les attaques convulsives disparurent, mais l'amaurose intermittente reparut régulièrement, avec ou sans perte de connaissance. Elle resta longtemps Tunique trace de la tare comitiale et, sans la crise convulsive qui en avait jadis attesté la nature, il eût été difficile de la rattacher à la névrose.
Nous voilà bien loin , Messieurs, de la grande attaque qui ouvrait pour ainsi dire la série de nos épilepsies. Nous avons à plusieurs reprises atteint les confins du domaine pathologique, tant du côté des troubles moteurs que des troubles sensitifs et sensoriels; nous n'avons pas cependant épuisé la liste des avatars de l'épilepsie. Nous oserions presque dire que ce qui nous en reste dépasse en signification et en importance ce que nous venons de faire passer devant vous. Les manifestations intellectuelles» les formes larvées psychiques, les relations entre l'épilepsie et la folie sont en effet marquées au coin d'un intérêt doctrinal et pratique à la fois. Pour nous, elles accuseront plus particulièrement ce caractère de déséquilibration qui nous paraît résumer toute la névrose; pour vous, elles apparaîtront comme des éléments médico-légaux de la plus haute importance.
Mais pour ces raisons et à cause même de la mobilité du terrain, il est nécessaire de mettre dans cette étude un certain ordre et d'en préciser nettement les subdivisions.
Nous dirons d'abord quelques mots de deux modes de folie dont les relations étroites avec le mal comitial ne sont mises en doute par personne : nous entendons parler des perturbations psychiques pré- et postépileptiques.
(i) EsLNBiUKif, krckms de Virchow^ 1885.
988 dégénéhês et déséquilibrés.
Toutefois, nous examinerons rapidement et au préalable un point secondaire: les rapports de Tépilepsie avec certaines affections mentales dont Tunité et la systématisation rendent impossible la confusion avec la névrose. Nous aborderons ensuite des questions plus délicates, les formes larvées, les véritables équivalents de Tépilepsie, ce que Trousseau dénommait les convulsions de Tintelligence. Dans cette revue dont nous ne vous signalerons que les données essentielles , nous irons , comme précédemment, des formes tranchées, à reliefs nettement accusés, vers les formes atténuées, à contours incertains. Nous verrons la dégradation s'opérer progressivement et nous nous arrêterons au seuil de ce qu*on nomme l'état mental habituel des épileptiques. L'examen de cet état mental trousera sa place dans une conférence ultérieure ; mais il est essentiel que vous sachiez d'avance que la progression décroissante signalée ailleurs se manifeste ici indiscutablement.
Les manifestations de la folie qui peuvent précéder, suivre ou remplacer les attaques épileptiques englobent à peu près le domaine entier de la pathologie mentale. Et quoiqu'un air de famille leur imprime une allure commune, les formes les plus variées de l'aliénation mentale se rencontrent chez les épileptiques. Néanmoins, les folies épileptiques possèdent, en dehors de cet air de famille dont nous parlons, des traits communs qui valent mieux que des apparences pour seconder l'analyse et la critique.
Ces traits communs sont du reste les signes distinctifs de l'attaque classique elle-même. Nous aimons à vous les rappeler, parce que, outre qu'ils vous serviront de critérium, ils aideront à l'intelligence de ce qu'il faut entendre par l'unité de la névrose.
A côté de ces attributs communs, il faut rappeler la généralisation de la folie épileptique à toutes les formes d'épilepsie. Elle se retrouve, en effet, dans les épilepsies traumatique, saturnine, syphilitique et autres, au même titre que dans l'épilepsie idiopathique.
Quant à ces attributs communs, nous nous bornerons à les citer; ils sont d'ailleurs assez significatifs par eux-mêmes.
Les délires épileptiques débutent et finissent brusquement, contrairement à la plupart des vésanies dont l'éclosion est lente ou dont la disparition ne se fait que par gradations insensibles. L'épileptique sort de son attaque d'une minute à l'autre, de son délire du jour au lendemain. De part et d'autre, il semble comme se réveiller d'un rêve pénible et accablant.
Les délires épileptiques sont, comme les attaques, empreints d'un cachet spécial, toujours semblable à lui-même. Nous avons d'ailleurs constaté cette particularité au début de cette étude, lors de la description des auras; nous l'avons retrouvée dans le courant de cette revue des modalités de l'épilepsie; nous la voyons se manifester encore aux frontières intellectuelles du mal comitial. Comme l'attaque convulsive»
les délires épileptiques sont rëgulièrement accompagnés d'une abolition plus ou moins complète de la conscience. Caractère important, Messieurs, pour ceux qui symbolisent conscience et responsabilité. Et enfin, quatrième et dernier attribut, comme la convulsion épileptique, le délire comitial comporte une perte ou tout au moins une notable diminution du souvenir de Taccès.
Le cadre de ces conférences ne permet guère de joindre à cette énumération les développements qu'elle comporte. Nous aurons, du reste, occasion de revenir sur ces points essentiels lors des considérations médico-légales qui cloront notre revue de Tépilepsie. Mais avant d'aborder l'examen des aspects variés de la folie épileptique, finissons-en avec quelques points secondaires.
L'un d'eux ne manque ni d'intérêt ni d'importance. Il concerne la coexistence du délire épileptique avec d'autres formes spéciales d'aliénation mentale. Cette coexistence a été mise en lumière tout spécialement par Hagnan (1) et son école. Le délire épileptique peut se rencontrer chez des malades atteints de folie hystérique, de manie vulgaire, de mélancolie, de folie paralytique, etc. Il coexiste parfois, comme dans l'observation de Garnier (2), avec le délire des persécutions. Mais dans chaque cas, le sceau de l'épilepsie avec sa quadruple empreinte dont nous avons parjé précédemment, se retrouve plus ou moins marqué.
L'épilepsie est, du reste, considérée par beaucoup d'auteurs comme aboutissante certaines formes bien définies de déchéance mentale. Pinel, Parchappe, Calmeil, Voisin, Legrand du Saulle citent des exemples d'épilepsies se terminant par la paralysie générale. Hagnan (3) prétend toutefois que la paralysie générale est un fait exceptionnel dans l'épilepsie.
Quant à la démence, elle est plus fréquemment liée aux vertiges, aux états de petit mal qu'à la grande attaque elle-même. Et l'explication de cette particularité par le fait d'une répétition plus fréquente des accès dans les formes incomplètes de la névrose, milile en faveur d'une intervention directe de l'épilepsie dans la genèse de l'état dément.
Quant aux relations de l'idiotie, cetle démence de l'enfant, avec l'épilepsie, un fait vous édifiera : sur trois enfants idiots, on trouve un épileptique. C'était le chifire donné par Delasiauve en 1858 et c'était encore celui que déclarait Ingels, médecin en chef de l'asile Ghislain, à Gand, au Congrès de 1885.
Nous abordons. Messieurs, l'étude des folies liées dans une relation de cause à effet avec la névrose comitiale. Ce qui vient d'être dit résume sa
(1} Magnan. De la coexistence de plusieurs délires, etc. 'Arcu. de Nbdrol., 1880.)
(3) Garnier, Gazette hebdomadaire^ i880.
(3) Magnan, Leçons svr les maladies mentales. Paris, 1873.
parenté éloignée, ancestrale; ce que nous allons dire a trait à elle-même, à ses transformations, et la liaison est ici une liaison originelle.
Dans ce qui va suivre, il est des points admis sans conteste ; d'autres, soulevant des discussions, vous serons présentés avec les réserves qu'ils imposent.
Les formes hors de discussion sont celles qui précèdent ou qui suivent l'attaque. A leur propos, la convulsion, soit initiale, soit finale, lève les doutf^s et coupe court aux contestations. Cette convulsion s*établit comme un trait d'union, et notre intellect, frappé par cette expression grossière et poignante de la névrose, accepte sans protestation la folie qui précède ou qui suit comme le début même ou la tin de l'attaque.
Sous quelles formes se manifeste cette folie pré- ou post- épileptique? Elle peut revêtir toutes les modalités des psychoses, avons-nous dit. Quelques-unes de ces modalités semblent cependant se présenter avec un degré de fréquence plus marqué, a La folie épileptique avant l'attaque, dit Régis (1), peut se traduire soit par une excitation maniaque, soit, au contraire, par une dépression plus ou moins grande précédant l'attaque de quelques jours; mais ce qui est bien plus fréquent, c'est de voir l'attaque elle-même être précédée d'hallucinations, surtout de la vue, et de nature terrifiante.
» Ces hallucinations peuvent consister dans la vue d'un spectre, d'une roue dentée, d'un objet grotesque, d'une bête féroce ; ce peut être aussi une odeur nauséabonde ou bien, plus rarement, une hallucination de l'ouïe. En général, cette hallucination sa reproduit telle quelle aux attaques consécutives, il est très fréquent de voir les malades faire les mêmes gestes ou prononcer les mêmes paroles au moment de tomber. »
Certaines parties de cette description ont dû vous rappeler des choses déjà dites au sujet des auras, à propos de certaines formes sensorielles de l'épilepsie.
N'oubliez pas cependant que des distinctions existent entre l'aura, la forme larvée sensorielle et la folie épileptique.
L'aura peut être faite de quelques-uns des caractères qm synthétisent la folie épileptique. Hais l'aura est de peu de durée, la convulsion la suit quasi instantanément. Dans la folie épileptique, l'hallucination, par exemple, n'est que le premier acte dont la convulsion se reporte au troisième. Entre l'hallucination et la convulsion, il y a place pour toute une crise délicate dont cette hallucination peut même être le point de départ Le malade a le temps, dans l'intervalle, de commettre un acte insensé, bizarre ou de se livrer à un délire plus ou moins bruyant.
Ces actes sont le plus souvent des impulsions homicides, suicides et pyromaniaques.
(1) RÉGIS, Manuel de médecine mentale^ i89S.
Hais ces actes peuvent affecter une allure qui leur enlèverait tout caractère maladif si un des stigmates de l'épilepsie ne venait pour ainsi dire en contre-signer la nature.
Quant aux ressemblances de ces manifestations avec les ëpilepsies larvées sensorielles, elles sont pour ainsi dire annihilées par la convulsion qui, en résolvant le problème dans un cas, laisse au sujet de l'autre persister, par son absence, un point d'interrogation.
L'acte impulsif intercalé entre l'hallucination et la chute peut affecter, selon Régis (1), l'allure d'un délire plus ou moins bruyant. Les épileptiques, dans les moments qui précèdent l'accès, peuvent présenter une aura psychique et des troubles intellectuels, insomnie, irascibilité, changement d'humeur, de l'excitation, des accès de fureur, de violence sans motif ou pour la plus légère cause. Cette excitation arrive quelquefois, dit Sollier (2), à être un véritable délire impulsif des plus dangereux, avec souvent une hallucination visuelle comme point de départ.
Mais la folie la plus fréquente est la folie consécutive à l'attaque. Elle peut se traduire par un accès de dépression mélancolique, dit Régis (3), pouvant aller jusqu'à la stupeur avec prostration, immobilité, hébétude, hallucinations terrifiantes, etc. Elle peut, et ce plus fréquemment, être constituée par une crise d'excitation quelquefois très vive avec loquacité, colère, emportements, impulsions, fureur.
Ces impulsions peuvent affecter toutes les formes. Kraft-Ebing cite un héréditaire épileptique qui, à la fin de l'attaque, se précipitait sur sa mère et voulait la violer. Souvent, selon Sollier (4), à la suite de leurs accès, certains épileptiques se livrent à un onanisme automatique.
Ces accès de manie épileptique, décrits par Falret, sont renseignés par Burlureaux (5) sous le nom de grand mal intellectuel. Sollier (6) propose de réserver le nom de petit mal intellectuel à la forme expansive avec oscillation cérébrale, loquacité, idées de satisfaction, cris, répétition continuelle des mêmes phrases, des mêmes mots, des mêmes consonnances, avec prédominance d'automatisme.
Il y aurait encore à vous signaler des formes curieuses des accès de folie qui continuent la crise comitiale. Car parfois le délire se circonscrit et prend la forme d'un délire partiel, erotique, mystique, ambitieux ou de persécution.
Force nous est de borner là notre énumëration. A l'aide du cadre que
(i ) Régis, Manuel des maladies mentales, 1892. [% Sollier, Guide des maladies mentales, 1893.
(3) Régis, Manuel des maladies mentales, 1892.
(4) Sollier, Guide des vialadies mentales^ 1893.
(5) BURLCRBAUX, Dictionnaire des sciences médicales, 1886. t6) SoLUBR, Guide des maladies mentales, 1893.
nous venons de tracer, vous pouvez déjà vous représenter la multiplicité et rétendue des troubles psychiques qui peuvent préludera l'accès convulsif ou le prolonger pour ainsi dire dans le domaine intellectuel. C'est du reste ce caractère protéiforme qu'il nous importait avant tout de vous signaler. Quant à la reconnaissance de la nature épileptique de ces perturbations mentales, la convulsion, renforcée des stigmates communs à toutes les variétés de la névrose, vous la rendra bien facile.
Il nous reste à compléter le tableau par l'étude des formes psychiques qui, en dehors de tout accès convulsif, en sont considérées comme l'équivalent dans le domaine intellectuel et affectif. Nous sommes ici sur le territoire de la controverse. La folie qui remplace les attaques, dit Burlureaux(l), n'est pas admise sans conteste par les auteurs allemands et anglais ni par quelques aliénistes français. L'opinion de Legrand du Saulle (2) est même formelle à cet égard. « Toutes les fois, dit-il, que l'intelligence se trouve soudainement compromise chez un convulsif, c'est qu'il y a eu auparavant une manifestation épileptique qui a échappé, dont on n'a pas tenu compte et qu'on n'a pas reconnue. £n prenant la peine d'examiner minutieusement le malade, en faisant une sévère enquête et en visitant au besoin le couchage, on. ne tarde pas d'ordinaire à se convaincre qu'il s'est produit, à l'insu de tous, un vertige, un accès incomplet ou une attaque nocturne. La description des désordres psychiques dans l'intervalle des accès ne repose que sur une erreur de diagnostic. »
Par contre, Morel, Delasiauve, Magnan, Voisin admettent que les troubles mentaux peuvent survenir dans l'intervalle des attaques ou même les remplacer.
D'autres, comme Dagonet (3), gardent une rubrique « folie impulsive », tout en examinant dans des paragraphes spéciaux ce qu'ils nomment l'impulsion dans les névroses. Les impulsions épileptiques ont été, en effet, confondues sous les noms de folie transitoire, folie périodique, folie instantanée, délire par accès, et sont restées longtemps détachées de la maladie comitiale. Lasègue et Falret affirment, d'un autre côté, queœs impulsions n'appartiennent pas toutes à l'épilepsie et qu'il est nécessaire de maintenir dans le cadre nosologique un délire impulsif non épileptique.
Toutefois, comme Ta fait remarquer Magnan, les délires instantanés non comitiaux deviennent de plus en plus rares, à mesure que l'on connaît mieux l'épilepsie. Lt nous pourrions ajouter: à mesure que l'idée du mécanisme de la névrose se dévoile dans sa curieuse complexité. La question nous paraît, en effet, tenir tout entière dans une intelligence limitée de l'étendue de la névrose, dans une compréhension trop étroite
(1) BuRLUREAUX, Dictionnaire des sciences médicales^ 1886. (i) Legrand du Saulle, De l'état mental des épileptiques^ 1878. (3) Dagonet, Traité des maladies mentales^ 1876.
de la variété des mécanismes qu'elle comporte. Il est évident que si on limite Tépilepsie à sa manifestation motrice, tout ce qui ne sera ni précédé ni suivi de cette manifestation, sera frappé de suspicion. Mais si la perturbation motrice n'est plus considérée que comme une localisation de la décharge, la névrose s'amplifie et englobe toutes les modalités que nous avons passées en revue et celles dont il nous reste encore à parler. Car à la localisation motrice peut se substituer n'importe quelle autre localisation. Et selon l'endroit, le trouble sera auditif, visuel, intellectuel. En faisant intervenir l'intensité de la décharge et les associations des centres entre eux, on expliquera facilement toutes les formes, même les plus étrangement larvées.
C'est, en réalité, dans cette voie, sans préoccupation outrée d'étiquette à accoler à tel désordre psychique ou affectif, qu'on semble vouloir s'engager résolument. Raymond (t) parlait récemment encore d'épilepsies tardives et mal connues.
Quelles sont, en effet, les préoccupations qui poussent à rattacher à l'ëpilepsie, ou à les en détacher, certaines perturbations intellectuelles ou autres? Une préoccupation doctrinale tout d'abord. Il semble, aux yeux de certains savants, que la conception didactique de la névrose pourrait finir par sombrer dans une multiplicité exagérée des substitutifs de la forme convulsive classique. Mais nous ferions facilement grâce de celle-là, si sous elle ne s'en cachait une autre, plus considérable pour nous tous en ce moment : nous entendons parler de la question médico-légale. C'est que, en effet, qui dit manifestation épileptique dit manifestation irresponsable. Les stigmates de l'acte épileptique, son automatisme, la perte plus ou moins consciente qui l'accompagne, plaident tout haut l'irresponsabilité, et fatalement tout ce qui se réclamera de la névrose bénéficiera des circonstances atténuantes. Ce sont ces considérations, sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard, qui nous forcent à traiter devant vous ces questions de pure doctrine dont nous tenons A marquer la haute importance. Nous aimons à ne rien celer des difficultés . médico-légales que créent les doctrines nouvelles; nous vous dirons plus tard les raisons qui nous font entrevoir des solutions faciles aux problèmes sociaux qu'elles comportent. En ce moment et malgré la gravité de leurs conséquences, les théories de Magnan et de son école créent un courant auquel la science semble pouvoir difficilement se soustraire. Il serait oiseux de revenir sur toutes les raisons qui motivent ce courant. Les unes sont tirées de l'automatisme des impulsions; les autres, de la présence des stigmates dont nous avons déjà parlé; il en est enfin qui s'appuyent sur la manière périodique dont alternent troubles mentaux et troubles convulsifs. Et à propos de ces derniers, Voisin cite deux malades dont l'épi-
(1) Raymond, Congrès des aliénistes. Blois, août 1893.
lepsie se traduisait par la manie furieuse à Tépoque précise où devait avoir lieu l'attaque ou la série d'attaques.
A rétranger, les doctrines de l'École française gagnent du terrain. Maudsley démontre qu'une excitation maniaque peut prendre la place des attaques convulsives; que la manie transitoire homicide n'est rien antre qu'une manifestation épileptique larvée, une véritable convulsion mentale. Il ajoute que la convulsion somatique et la convulsion mentale peuvent alterner et se produire à différentes époques, l'une remplaçant l'autre. En Allemagne, Kraft- Ebing couvre les doctrines unicisles de sa haute et légitime autorité.
A l'heure actuelle, on semble donc généralement admettre que toutes les formes de folie épileptique que nous avons vues précéder ou suivre l'attaque convulsive peuvent, à la vérité, coexister sans elle Supprimez donc la convulsion dans tout ce que nous venons de dire au sujet de la folie post- et pré-épileptique. Laissez subsister le trouble intellectuel ou affectif tel quel, avec ses marques d'origine cependant, et vous aurez une idée du cadre des épilepsies mentales, équivalents psychiques des convulsions comitiales.
Mais cette idée, si large qu'elle vous apparaisse, reste cependant encore incomplète. Car il y a plus que tout ce que vous avez vu dans la série des formes larvées intellectuelles et affectives de la névrose. Il existe des troubles mentaux, désignés sous le nom de folie circulaire à double forme, manie rémittente et intermittente, que l'on classe aujourd'hui sur les frontières de l'épilepsie avec la quasi-certitude de les voir y entrer demain. Doutrebente a largement contribué à faire admettre cette opinion. Un exemple contribuera peut-être à éclairer cette question un peu insolite pour ceux qui n'ont pas des notions suffisantes de psychiatrie. Doutrebente (1) relate l'observation d'un malade qui, après avoir eu en 1866 du délire aigu, de 1866 à 1880 de la manie rémittente, avait depuis deux ans la folie à double forme absolument typique; or, cet aliéné chronique, qui n'avait jamais eu d'épilepsie appréciable, eut, à partir de 1883 jusqu'en 1886, cinquante-cinq attaques franchement épileptiques. Celte phase convulsive mit fin au délire antérieur qui datait de vingt ans et dont la nature avait été évidemment méconnue. Yenait-on à supprimer ou à éloigner les grandes attaques par l'administration de bromure, on faisait réapparaître le délire avec alternance d'agitation et de stupeur. Doutrebente (S) rapporte un autre exemple, tout aussi caractéristique, où l'épilepsie succéda finalement à une série de crises de manie, d'idées de persécution d'hallucinations. « C'était encore, dit l'auteur, une épileptique ayant vé^u nombre d'années à l'état larvé sous les traits d'une maniaque rémittente. »
(i) DouTBBBENTB, Annales médico-psychoiogiques, 1883. (S) DouTREBEMTB, AnnaUs médiohpsychdogiques^ 1886.
Nous voilà de nouveau bien loin, ainsi que déjà nous vous Tavons dit à diverses étapes de cette longue revue, bien loin de la convulsion toniclonique comitiale. Les distances vont s'accroître encore à notre entrée dans le domaine de la folie morale. Vous savez ce que Ton entend par fous moraux : il s'agit d'individus affectés de l'instinct du mal poussé à son extrême limite; ils sont pervers dès leur plus tendre enfance, malfaisants et dangereux; leur sens moral est complètement annihilé, rien ne parait les toucher et c'est à peine si la crainte du châtiment les émeut. C'est parmi eux que se recrutent d'ordinaire les voleurs et les assassins de profession. Or, tous vous connaissez de quelle façon Lombroso a réussi à établir son type criminel : c'est en en faisant un épileptique, en incorporant la folie morale dans le cadre de l'épilepsie. Le crime est une épilepsie larvée, une convulsion morale dont l'acte criminel est à la fois Tunique manifestation et la seule caractéristique.
Nous n'insisterons pas sur ce sujet. Nous aurons occasion d'y revenir plus d'une fois. Du reste, les discussions du Congrès d'anthropologie criminelle, tenu ici l'an dernier, ont suffisamment fait la lumière sur ces questions; elles doivent suffire pour les besoins do l'heure présente.
Mais le crime est un acte étrange, anormal; la folie morale, une manifestation d'une haute gravité. Et par bon nombre de ses caractères, le crime semble à certains moments tenir de très près à la crise convulsive. Or, l'épilepsie larvée va bien au delà du domaine de la folie morale. Nous avons vu l'épilepsie atteindre déjà, à plusieurs reprises, des formes qui la rapprochaient d'actes à peine anormaux. Cette remarque, force nous est encore de la faire au sujet des modalités psychiques du mal comitial.
C'est ainsi que le suicide ne serait qu'une modalité de crise épileptique. L'hypocondrie, la mélancolie survenant par accès auraient une signification exclusivement comitiale.
Dans les entretiens consacrés aux dégénérés supérieurs, nous rencontrerons des exhibitionnistes, des érotomanes, des extatiques, et nous verrons alors quels liens étroits rattachent ces tares dégénératrices à la crise épileptique. Nous aurons peut-être l'occasion de vous montrer les formes atténuées diverses de l'épilepsie se succéder dans une réelle série. C'est ainsi que parmi les porteurs de tics, nous constaterons une étrange transformation du tic moteur. Ce tic peut, en effet, selon Blocq et Onanof (1), revêtir à l'âge adulte, chez ceux qui le portaient depuis l'enfance, des formes étranges. Ces formes sont nombreuses; il suffira d'en citer quelques-unes pour étendre encore dans votre esprit le cadre déjà si vaste des épilepsies larvées : l'agoraphobie (peur des places publiques); la topophobie (peur des espaces); la claustrophobie (peur des endroits clos); la folie du doute avec délire du toucher; l'onomatomanie ou recherche
(1) P. Blocq & J. Onanof, Diagnostic des maladies nerveuses. Paris, 1892.
19€ DÈGtytntS ET DÉSÊQC1LIBKÉS.
angoissante des noms propres; Farithmomanie, etc. Nous sommes obligé en ce moment de les passer sous silence. Nous retrouverons, du reste, dans une conférence consacrée à l'émoliviié morbide, la série de ces phobies rangées avec d'autres formes précédemment renseignées et rattachées à la névrose comitiale. Elles figureront au nombre de ce qu'on appelle plus communément les syndromes épisodiques de la dégénérescence. Nous ne pouvons cependant nous soustraire à la nécessité de vous mentionner Fabsence et les altérations de la personnalité.
L'absence, du reste, vous est connue; elle se définit d'elle-même : c'est une interruption momentanée de la conscience; mais cette interruption peut se prolonger, se transformer en un état somnambulique, qui peut lui-même nous offrir ces formes variées dont déjà nous vous avons entretenus et que nous retrouverons encore dans notre étude des rapports avec l'hystérie et la dégénérescence.
Quant aux transformations de la personnalité, elles sont plus particulièrement considérées comme des équivalents de l'hystérie. Nous les étudierons lors de l'analyse des modalités particulières à la seconde de nos grandes névroses.
Enfin, Messieurs, et nous terminerons par là, l'accès épileptique se transforme même au point de revêtir les caractères de l'acte le plus habituel.
ce Un malade, dit Féré (1), qui a des accès convulsifs avec assez de régularité tous les quinze jours, a de temps en temps, vers l'époque d'un accès qui manque, un délire assez particulier. Il rentre chez lui vers trois heures de l'après-midi (c'est l'heure à laquelle ses accès convulsifs le prennent en général); il se précipite dans la cuisine, fait main basse sur tout ce qu'il trouve, absorbe une quantité énorme de liquides et de solides, quelquefois des aliments crus qu'il mange avec les mains. Au bout de dix minutes, un quart d'heure de cet exercice gastronomique, il s'assoupit et tombe dans une sorte de stupeur. On le porte sur son lit pendant une heure environ, et il ne sort de son sommeil que pour vomir la quantité excessive d'aliments qu'il a ingérés. 11 peut alors se relever, mais reste brisé pour le reste de la journée. Ces accès se reproduisent deux ou trois fois par an depuis cinq ans; ils ne sont pas absolument inconscients ; quand le malade bouscule les personnes qui se trouvent sur son passage, il les appelle par leur nom et il se souvient vaguement, après l'accès, qu'il est rentré, qu'il a mangé, mais i est toujours surpris de la quantité et de la nature des aliments qu'il vomit. »
Nous voilà bien, n'est-ce pas, à la limite extrême des actes anormaux; un pas encore et nous sommes en plein dans le domaine banal de la vie habituelle. Car en enlevant quelques particularités à l'accès de gloutonnerie
(1) FkiiË, Des épilepsies. Paris, 1890.
décrit ci-dessus, il fiDirait par apparaître comme un vulgaire exemple de goinfrerie à heure fixe et à jour déterminé.
Et cependant, examinez Taccès d*un peu près; malgré sa trivialité et sa banalité, il n'en présente pas moins les stigmates épileptiques : sa périodicité, son identité, son alternance avec les accès convuisifs, son automatisme, son début brusque, sa période de stertor et enfin la diminution de la conscience.
Nous en resterons là, Messieurs. Considérable est le nombre des troubles de tous genres qui viennent de défiler pour ainsi dire devant vous; complexe et protéiforme est donc la névrose qui les groupe sous une firme commune. Votre intelligence du mécanisme cérébral est encore impuissante à vous expliquer les liens qui réunissent toutes ces manifestations du mal comitial; mais que déjà votre esprit soit en éveil et qu'à défaut de liens théoriques, jes faits gardent à vos yeux ce caractère collectif que nous leur avons constamment attribué.
Peut-être l'explication physiologique qui vous en sera donnée dans un prochain entretien, arrivera-t-elle à consolider définitivement votre conviction.
NEUVIÈME CONFÉRENCE
La triple signification régressive des épileptiques. — La physiologie des épilepsies. — Interprétations diverses de la grande attaque. — Théories de l'anémie ei de la congestion cérébrales. — Théorie bulbaire. — Décharge épileptique et caractère réOexe de l'épilepsie — Théorie corticale. — Mécanisme de l'épilepsie dans la théorie corticale. — Les bases de la théorie corticale. — Objections. — Les propriétés motrices de i'écorce. — Résumé des exporiences relatives à l'excitation et à la destruction des zones rolandiques chez l'animal et chez l'homme. — Localisateurs et antilocalisaîeurs. — Les tht^ories localisatrices. — Opinions de Ferrier, Friisch, Hitzig, Nothnagel, Schiff, Munck, Tamburini, Vulpian, Manque. — Rt^sultats bruts de l'expérimentation. — Opinion de Franck. — Les pro|iriétés épileptogènes de I'écorce. — Elles ne révèlent que la conduciibiliié corticale. — L'épilepsie expérimentale a|)rès oblaiion des zones psycho- motrices. — Les centres corticaux. — Kôle des ganjtiious de la hase. — Objections anatomiques it physiologiques. — Interprétation des autres formes de l'épilepsie. — L'épilepsie schémaii>ant un arc réflexe. — Multiplicité et variation des centres d'élaboration du réflexe. — Hiérarchie des centres des circuits épilepiogènes. — L'étude des causes complète cette .«-ériation — (UassiliCHtion des causes. — L'épilepsie partielle. — Légitimité de» distinctions. — l/épiiepsie partielle n'exclut pas ïa prédisposition. — Épilepsic essentielle et épilepsic 8ym|>t()matique. — Causes occasionnelles ou iiétei'minantes et causes prédisposantes — Causes déterminantes locales et causes déterminants générales. — Causes prédisposantes. — La prédisposition est essentielle. — Elle subsiste mémo dans l'épilepsie rapportée à l'aulo-intoxitaiion. — Sériai ion des épilepsies selon la nature di.s causes et l'intensité de la prédisposition.
Messieurs,
Au début de notre dernière conférence, nous avons démontré ]a nécessité d'étudier chaque névrose dans ses diverses manifestations, leurs mécanismes et leurs causes. La signification régressive de la névrose tout entière, l'indice de régression particulier à chacune de ses formes se trouvent intimement liés à cette étude.
Nous avons passé longuement en revue les modalités rattachées de près ou de loin à l'épilepsie; nous avons pris soin, à diverses reprises, de souligner l'espèce de sériation qu'elles comportent. De l'attaque complète, nous sommes arrivés progressivement aux formes les plus discutables de la névrose comitiale, et dans chacune de ces subdivisions, une progression décroissante s'est plusieurs fois nettement accusée.
La névrose s'est peu à peu dépouillée de son caractère d'unité pour apparaître plus particulièrement comme une série de déséquilibrations firappant les divers départements du système nerveux. Il nous a été possible de montrer que le lien, plus théorique que réel, qui rattache les unes aux autres les manifestations épileptiques, n'enlève nullement à l'épilepsie son caractère de complexité et de sériation^
Pour parfaire, au point de vue régressif, l'étude des épilepsies, il nous reste à examiner dans ce môme esprit les mécanismes et les causes des diverses modalités de la névrose.
Cet examen fera l'objet; de notre entretien de ce jour. 11 complétera le précédent en assignant pour ainsi dire une étiquette à chacune des formes comitiales. Et nous en aurons de la sorte complètement fini avec la signification régressive de la série des manifestations épileptiques.
Mais dans l'épileptique, la crise névropathique ne résume qu'une des tares régressives; elle ne contribue que dans une mesure limitée au classement dégénératif de l'individu. Ce classement nécessite, pour se parfaire et se justifier, l'étude des stigmates particuliers à chacun de nos névropathes. 11 n'existe, en effet, que des rapports éloignés entre les tares individuelles et les manifestations épileptiques. Chacune des subdivisions de la névrose renferme des individus placés à des degrés différents de l'échelle involutive.
La signification régressive individuelle réclame donc comme complément l'étude des tares particulières à chacun des névropathes. Cette étude nous fournira l'objet d'une conférence ultérieure continuant et complétant à sa façon l'entretien précédent et la conférence actuelle.
L'analyse des mécanismes et des causes propres à chacune des formes comitiales, fera donc les frais de notre réunion de ce jour. Nous commencerons par l'exposé de ce qu'on pourrait appeler les conceptions de la physiologie pathologique comitiale.
La physiologie pathologique de l'épilepsie peut s'étudier de deux façons différentes. 11 est possible de considérer les modalités de la névrose comme autant de problèmes palhogéniques particuliers. Chacune de ces modalités est, dans* ce cas, étudiée pour ainsi dire en elle-même, on la conçoit comme un déséquilibre physiologique circonscrit et localisé, on la sépare des autres formes de la névrose pour l'analyser dans son processus intime, individuel.
Mais il est une autre manière, plus large et plus habituellement suivie, de comprendre la physiologie de l'épilepsie. Dans cette seconde manière, la névrose se présente avec un caractère d'unité pathologique bien déterminé. Elle s'impose en bloc au physiologiste, elle ne permet la dissociation de ses formes que dans une mesure qui ne compromet ni la localisation unique du processus ni l'évolution unifiée de ses manifestations.
C'est de cette seconde manière de comprendre la physiologie des épilepsies que nous nous occuperons tout d'abord. Les desiderata que son étude mettra en relief nous feront une espèce de transition vers l'analyse physiologique particulière des diverses manifestations épileptiques.
Dans ce qui va suivre, il sera donc exclusivement question de l'attaque convulsive classique, de la crise comitiale telle qu'elle vous a été décrite au début de la conférence dernière. Vous ferez momentanément
abstraction des autres modalités de la névrose. Vous n'aurez devant les yeux que les divers stades de ce qu'on nomme la grande attaque.
L'interprétation du mécanisme de l'attaque comitiale a varié et progressé sous une double influence. Tout d'abord, les progrés réalisés dans la connaissance des fonctions des centres nerveux ont peu à peu fait justice des anciennes théories, nées le plus souvent de rapprochements superficiels ou d'inductions prématurées. Ensuite, l'analyse plus minutieuse et plus détaillée des diverses phases de l'attaque a nécessité à son tour une extension de la formule physiologique.
Parmi les vue^ surannées auxquelles nous faisons allusion, il n'en est guère que deux qui méritent une rapide mention : l'une d'elles rapportait l'attaque épileptique à l'anémie cérébrale, l'autre incriminait, au contraire, la congestion du cerveau.
La théorie de l'anémie cérébrale, entrevue depuis longtemps, soutenue par Tenner et Kussmaul, était fondée, en apparence du moins, sur des données expérimentales. La ligature des carotides et les saignées abondantes peuvent, en effet, donner lieu à des attaques convulsives. D'autre part, la pâleur initiale de la crise comitiale fait songer à une anémie concomitante delà substance encéphalique. Toutefois, ainsi que nous le disions tantôt, ces données justificatives sont dépourvues de signification et d'importance. L'argument tiré des saignées et des ligatures artérielles ebt évidemment d'une portée trop éloignée pour autoriser la discussion. Quant au rapprochement entre la pâleur de l'épileptique et l'anémie du cerveau, Magnan (1), malgré les réserves de Vulpian (!2), a suffisamment démontré qu'elles étaient indépendantes l'une de l'autre.
La théorie de la congestion, passible des mêmes objections, fut surtout ruinée, en même temps que la précédente du reste, par les expériences de Hosso sur la circulation de l'encéphale. Le savant physiologiste italien enleva définitivement tout crédit aux théories exclusivement vasculaires de Tépilepsie en démontrant que le cerveîru était soumis à des fluctuations circulatoires continues, faisant partie de sa physiologie habituelle.
 ces deux théories en succéda une troisième, basée sur l'exagération du pouvoir excito-moteur de la moelle et du bulbe.
Déjà Rolando (Turin, 1828) avait démontré que le bulbe devait être considéré comme le centre du système nerveux végétatif, et Joseph Franck avait écrit que la moelle allongée jouait le rôle principal dans les diverses variétés d'épilepsie.
Marschall-Hall, le premier, réunit en un corps de doctrines les données relatives â l'importance de la moelle et du bulbe comme centres convulsivants. La théorie bulbaire supplanta rapidement ses devancières et resta
fi) Magnan, Bulletin de la Société de biologie, 1873.
(2) Vulpian, Leçons sur les nerfs vasomotears, t. II. Paris, 1875.
seule maîtresse du terrain pendant longtemps. Claude Bernard et Brown- Séquard lui fournirent des ai^uments fondés sur rexpérimentation. Schroeder-Vander Kolk lui avait esquissé une sorte d'anatomie pathologique. Axenfeld et Vulpian lui apportèrent leur grande autorité deneuropathologistes. Et Germain Sée (1), sous forme de conclusion, définissait répilepsie : a une maladie caractérisée par l'exagération héréditaire, innée ou acquise, mais toujours permanente, des propriétés réflexes de la moelle allongée. »
Or, cette conception semble, à l'heure qu'il est, fortement discréditée. Elle compte cependant encore des partisans même parmi les pathologistes les plus accessibles aux doctrines nouvelles. Toutefois, la théorie corticale paraît avoir définitivement conquis la majorité des suffrages. Nous aurons à l'instant l'occasion de passer longuement en revue les preuves invoquées par ses partisans. Mais avant d'aborder cette étude, il nous reste à signaler quelques particularités importantes relatives à l'épilepsie bulbaire.
Nous ne croyons pas nécessaire d'insister sur le mécanisme des diverses phases de l'attaque comitiale rapportée aux centres de la moelle allongée. Ce mécanisme, très simple du reste, ne mettait en jeu que les propriétés excitatives et vaso-motrices des noyaux du bulbe. Tout ce qui ne s'expliquait point suffisamment par une action directe était rattaché à des troubles circulatoires à distance. Il subsiste aujourd'hui fort peu de chose des discussions et des hypothèses auxquelles donnèrent lieu ces vues d'une physiologie surannée. Toutefois, en dehors de ces théories discutables^ la controverse avait mis en relief deux points essentiels.
L'un d'eux avait trait au mécanisme interne de cette explosion bulbaire. La supposition émise au sujet de ce mécanisme reste, quoique lointaine, dans le courant des idées modernes. Elle date de Schroeder-Vander Kolk, qui comparait le centre bulbaire à une bouteille de Leyde qui se décharge quand la tension devient trop forte. Ces vues sur la décharge nerveuse constituent encore une explication de l'explosion convulsive même chez les partisans les plus éminents de l'épilepsie corticale. Nous aurons à la signaler tantôt en relatant certaines des vues de Jackson et de Christian.
Mais il est une notion autrement générale, sortie lentement des controverses suscitées par la théorie bulbaire. Cette notion se résume dans ce qu'on pourrait nommer le caractère réflexe de la crise convulsive. Le bulbe s'était bien révélé comme recelant les localisations essentielles aux diverses phases de l'attaque, mais à la façon d'un centre réflexe actionné par des influences multiples et centripètes. On lui octroyait sans difficulté une sorte de sensibilité morbide; toutefois on exigeait pour la mise en œuvre de cette sensibilité l'intervention de causes extrinsèques, d'exci-
(1) ACHART, De ripUepsU. Thèse de Paris, 1875.
taUons venues d'un point quelconque du cerveau, de la périphérie ou des viscères. Et cette conception réflexe de Tépilepsie est en somme le schéma resté nécessairement vrai, sur lequel doivent se mouler toutes les théories, non seulement de la névrose comitiale, mais encore de toutes les névroses. Les progrès de l'expérimentation n'ont fait que la motiver et la sanctionner. Ces progrès se sont bornés à reporter ailleurs le centre principal, lis ont substitué l'écorce au bulbe; ils n'ont enlevé à la névrose ni la nécessité de sa prédisposition morbide centrale , ni la possibilité des multiples points de départ de l'influence excitatrice initiale et centripète.
L'écorce a donc dépossédé le bulbe de ses fonctions de confluent des influences épileptogènes. Cette dépossession a commencé avec la démonstration par Fritsch et Hitzig des propriétés excito-motrices de l'écorce. Elle s'est continuée sous la poussée successive des doctrines localisatrices. Ces doctrines, en nous révélant la valeur des différentes zones corticales, ont permis progressivement une conception des phases successives de l'attaque convulsive par les seules propriétés des divers territoires de l'écorce. L'aura marquerait comme l'endroit d'élaboration initiale et originelle de l'explosion épileptogène. Cette explosion, en se généralisant, donnerait naissance aux altérations de conscience et autres qui précèdent la convulsion. Cette convulsion elle-même ne traduirait que les propriétés motrices des zones rolandiques. Tout se passerait donc dans l'écorce; cette écorce serait, ainsi que nous le disions, substituée complètement au bulbe dans la genèse de la crise comitiale.
Et telle est, en effet, l'opinion courante au sujet du mécanisme cortical de l'épilepsie. Cette conception exclusive nous paraît passible d'objections motivées. Elle ne repose que sur des preuves expérimentales auxquelles une critique rigoureuse ne peut reconnaître une aussi large portée. Nous \dlons devoir reprendre l'analyse de ces données expérimentales; c'est une nécessité que nous subissons et à laquelle nous ne pouvons nous soustraire : une théorie exclusivement corticale ruinerait la sériation régressive que nous croyons voir parmi les épilepsies, elle enlèverait à nos vues sur les régressions que caractérisent les diverses formes de la névrose leur plus solide appui.
La théorie corticale de l'épilepsie est fondée en dernière analyse sur les propriétés motrices et sur les propriétés épileptogènes de l'écorce. Nous allons rapidement passer en revue les faits qui ont donné naissance à ces deux conceptions fonctionnelles des centres corticaux. Nous nous astreindrons à vous présenter ces faits d'une façon rigoureuse et méthodique. Cest que nous croyons qu'un pareil exposé ne peut être remplacé par les théories ou les formules. Ces formules et ces théories nous semblent, en effet, entachées d'une double erreur interprétative.
Le premier des deux vices originels de la plupart des conceptions
304 DÉGÉNËRÉS ET DÉSÊQUIUBRtS.
contemporaines nous parait résulter de l'oubli régulier de la dissociation fonctionnellB des propriétés conductives et spécifiques de tout résidu central. Le second provient de ce que, méconnaissant la hiérarchie des divers centres, on perd de vue que l'excitation électrique ou mécanique de l'écorce n'a rien à voir avec les attributs particuliers des excitants corticaux résultant de l'élaboration successive des territoires sous-jacents. L'influx électrique, l'irritation mécanique, tout en décelant peut-être des tendances conductrices, brutalisent simplement la cellule nerveuse, et les réactions consécutives ne sont en réalité que les résultats de cette brutalisation. Nous avons donné, dans nos premières conférences, assez de raisons motivant ces vues pour nous permettre de ne pas y insister aujourd'hui. Qu'elles restent cependant, dans ce qui va suivre, régulièrement présentes à votre esprit.
Nous nous occuperons d'abord des données expérimentales relatives aux propriétés motrices de l'écorce; nous résumerons ensuite ce que nous apprend rexpérience au sujet des propriétés épileptogènes. En ce qui concerne les propriétés motrices, nous renseignerons séparément les résultats obtenus chez les animaux et les constatations faites sur l'homme. Et dans chacune de ces deux catégories d'observations, nous tiendrons compte de la technique en ervisageant isolément les résultats de l'excitation et ceux de Ténucléation. Vous reconnaîtrez, lors de l'exposé des théories fondées sur ces données expérimentales, les motifs de ces diverses distinctions. Les incertitudes, les hésitations qu'elles mettent en relief témoignent, malgré les méthodes les plus rigoureuses, de l'extrême difficulté que nous avons à pénétrer l'essence des processus biologiques.
C'est que, d'aussi près que nos procédés semblent serrer la nature, il reste encore inaccessibles à notre intelligence un nombre considérable de facteurs inconnus, insoupçonnés même. Notre hâte de conclure, notre besoin de données générales nous font en outre introduire dans nos théories comme un reflet de notre personnalité psychique tout entière. Et quand, au bout de la tache, de la synthèse, nous nous figurons n'avoir reçu que l'impulsion des choses, en chemin et subrepticement, entre ces choses et notre jugement, toutes nos tendances intellectuelles, nos désirs comme nos convictions, se sont glissées, se substituant progressivement à la réalité abandonnée à notre insu. Les faits sont donc longtemps les éléments d'un problème dont il reste toujours à chercher la solution. Et voilà la raison de la permanence des faits, de la disparition des théories, ainsi que Tcxcuse de la longue revue qui va suivre.
La première démonstration expérimentale de l'excitabilité de l'écorce date de 1870. Avant cette époque, la physiologie, subissant l'influence des doctrines de Flourens et de Magendie; considérait le cerveau comme un organe fonctionnellement homogène. Elle proclamait que l'excitation de la surface ou des parties profondes de l'encéphale n'était jamais suivie d'aucune réaction motrice.
ÊTIOLOGIE ET MÊCAFIISMES DES ÊPILEPSIES. 505
Fritsch et Hitzig (1) dëmont]*èrent que l'électrisation de certains territoires corticaux détermine des contractions musculaires. Ils délimitèrent sur les zones rolandiques cinq points dont l'excitation galvanique donne lieu dans le côté opposé du corps à des mouvements des muscles du cou, des adducteurs et extenseurs du membre antérieur, des fléchisseurs et rotateurs du même membre, des muscles du membre postérieur, des muscles faciaux. En 1873, Hitzig (2) seul et Ferrier (3) précisèrent davantage rétendue et les limites de ces territoires moteurs. Les points devinrent des zones et les mouvements se dissocièrent en même temps que ces zones acquirent des contours plus précis. Fritsch et Hitzig avaient opéré sur le chien. Ferrier, en expérimentant sur le singe, non seulement confirma le principe, mais mentionna le premier la complexité et le nombre sans cesse croissant des centres dans la série animale. Les progrès réalisés sous l'impulsion de ces découvertes ont mis définitivement en évidence cette double proposition fondamentale.
Une série de travaux publiés depuis cette époque ont établi, en effet, que l'importance des centres et leur groupement de plus en plus resserré s'accroissent de bas en haut dans l'échelle animale. Parmi ces travaux, sont à mentionner les recherches d'Arloin (4) sur la topographie de la zone motrice chez les solipèdes; de Marcacci (5), chez les ruminants; de Hitzig (6), chez le babouin; de Langendorff (7), chez la grenouille; de Ferrier, chez les poissons (8).
Cette série de recherches ont permis de schématiser dans un tableau les diverses topographies excito-motrices d'un certain nombre d'animaux. Ce tableau, qui va des poissons au singe, vous renseigne d'emblée sur cette double progression dont nous vous pariiçns tantôt.
La grenouille, le poisson ont une écorce homogène. De temps à autre, un point de cette écorce détermine une réaction; mais ce point rare et d'une looalisatron instable peut même manquer totalement. Cette première esquisse de centre excito-moteur n'acquiert une fixité réelle que dans le cerveau du pigeon ; mais elle se borne là, comme chez la plupart des oiseaux, à un territoire peu étendu , quasi-punctiforme. Le rat et le cochon d'Inde commencent à présenter, non plus des points, mais des
(1) Fritsch & Hitzig, Reichert und Dubois Reymond's Archiv, 1870.
(2) Hitzig, DiiboU Reymond's Archiv , 1873.
(3) Ferrier, West Riding AngL Report, 1873.
(4) Arloin, Topographie de la zone motrice chez les solipèdes. (Compte rendu assoc. FRANC., 1878.)
(5) Marcacci, Zone motrice des ruminants. (Arch. de physiologie, 1876.)
(6) Hitzig, Soc, méd. Zurich, 1877.
(7) Langendorff, Centralblatt fur med. Wiss,, 1876.
(8) Ferrier, Les fonctions du cerveau, 1878.
300 OÉGÊRÉBÊS ET OÉSÉQUIUB^ÉS.
zones. Cependant ces zones sont peu nombreuses, disséminées sans ordre et marquées encore d'une certaine instabilité.
Chez le lapin, on distingue neuf p^ls territoires spéciaux, et leur groupement semble visiblement s'effectuer vers les parties médianes de l'hémisphère. Le chat permet de délimiter sdze centres plus ou moins nettement; il se rapproche du chien qui, selon Ferrier, en compte le même nombre. Chez ces animaux, le groupement se centralise manifestement au pourtour d'un sillon spécial, le sillon crucial, homologue du sillon de Rolando, du singe et de l'homme.
Et pendant que ce travail s'effectuait collectivement dans la série animale, des recherches délicates s'efforçaient de préciser dans l'individu isolément la valeur de ces différents territoires, de les décomposer en segments de plus en plus restreints, affectés à des groupes musculaires de moins en moins nombreux. Rappelons succinctement à leur tour les étapes de Thistoire des localisations.
Carville cl Duret(l),les premiers, pensons-nous, contrôlèrent les résultats de Ferrier, Fritsch et Hitzig. La commission instituée par la Société de neurologie et d'électrologie de New-York (2) précisa plus particulièrement les centres de certains mouvements, et notamment ceux de la tête et du cou.
L'excitation de ces centres mit eu lumière des réactions respiratoires insoupçonnées. Danilewsky(3), en excitant le centre facial de Hitzig, déterminait un arrêt de la respiration. Cette assertion fut reprise et contestée par Lepine (i) et Bochefontaine (o'*. Vulpian (6) ax-ait insisté l'année précédente sur la constance des effets circulatoires par excitation de Técorce.
Ferrier (7) lui-même compléta bientôt ses premières recherches et donna les schémas du cerveau du chien et du singe tels qu'on les admet régulièrement aujourd'hui.
L'année suivante, Franck et Pitres (8) inaugurèrent une série de recherches qui renseignent des particularités nouvelles et essentielles. Ces deux savants démontrèrent la réalité d'une différence entre la secousse due à l'excitation de l'écorce et celle provenant des faisceaux blancs sousjacents. Le temps perdu est plus long, mais l'équivalence reparaît dès qu'on se rapproche de la capsule interne. L'écorce semble réaliser une
(1) Carville & Dlret, Crit, exp. des travaux de Fritsch, Hitzig et Ferrier, (Soc. BiOL., 1873 1874. — Arch. de physiol., 1875.)
(2) Neiv-York med. Journal, mars 1875.
(3) Dakilewsky, Pfluger's Archiv, 1875.
(4^ Leplne, Société de bùtlogie, 1875.
(5) BocHEFONTAïKE, Ai'chives de physioloçie^ 1876.
(6) Vulpian, Arcliives de physiologie, 1875.
(7) Ferbier, Function ofthe Brain. London, 1876.
(8) Franck & Pitres, Société de biologie, 1877.
ÉTIOLOGIE ET Jlir::GANlSllES DES ÉPILEPSIES. 307
espèce de sommation de Texcitation, finirent par conclure définitivement François Franck et Pitres (1).
Dans un autre travail, publié la même année, les deux auteurs français démontrèrent les différences qui accompagnent la généralisation de l'excitation aux deux côtés du corps ainsi que la prédominance des phénomènes du côté opposé à Texcitation.
En même temps, Ricbet (2), dans sa thèse d'agrc^gation, reprenant les idées de Danilewsky et Vulpian, établissait définitivement l'existence dans les diverses régions de Técorce, de points dont l'excitation suspend les mouvements respiratoires. L'année suivante, en Allemagne, Langendorff (3) découvrait même chez la grenouille des centres distincts pour chacune des pattes.
Pendant ce temps, la thèse de la possibilité de l'excitation mécanique était de nouveau soutenue par Luciani. Vulpian (4) répliquait à l'auteur italien que cette excitation résultait de l'irritation inflammatoire du cerveau. Puis, relativeiDent à ce sujet, en 4881, paraît l'important travail de Bubnoff et Heidenhain (5). Ces auteurs démontrent que les excitations inactives par elles-mêmes peuvent devenir efficaces si elles se succèdent rapidement; la sommation se produit d'autant plus facilement que l'intervalle entre les excitations est plus court. Enfin, ils contrôlent la généralisation bilatérale par excitation unilatérale. A ce sujet, Exner (6) et Lewascher (7) révèlent cette année une particularité importante : l'existence de cette généralisation même après section du corps calleux.
Toutefois nous devons un instant interrompre cet exposé. La doctrine des localisations n'a pas connu que des victoires. Elle a eu des assauts à soutenir. A côté des localisateurs déterminés se sont élevés, presque dès le début, des anti- localisateurs tout aussi convaincus. Les uns, catégoriques et précis, ont fait appel à l'expérience. Les autres, moins affirmatifs, ont surtout soulevé des objections d'ordre histologique. Parmi les premiers, on compte particulièrement Goltz, Brown-Séquard et Couty; en tête des autres, nous rencontrons Golgi, Forel et leurs élèves.
C'est en 4883 que Couty (8) publie ses premières expériences anti-localisa- Irices. Il se prononce nettement contre la doctrine des localisations. Mais l'opposition de Couty reste sans influence. Franck et Pitres (9) y répon-
(1) François Franck & Pitres, Société de Iriologie, 1878.
(2) RiCHET, CirconvoL céréb, Paris, 1878.
(3) Langendorff, Arch. fur Anat, und Phys,, 1879.
(4) Vulpian, Archives de physiologie, 1880.
(5) Bubnoff & Heidenhain, Pfluger's Arch., 1881. {%) Exner, Sitz. der Wiener Akad., 1881.
(7) Lewascher, Arch. fur PhysioL, 1881.
(8) Couty, Le cerveau moteur. (Arch. de physiol., 1883.)
(9) FkiANCK & Pitres, Archives de physiologie, 1883.
dent par la démonstration de Tépilepsie corticale. Goltz avait du reste devancé Couty dans cette voie. Dès 1876, date de son premier mémoire, Goltz (1) soutenait que Thémiplégie était due simplement à des actions d'arrêt portées par la lésion brute de Técorce aux centres du mésocéphale et aux bulbes. A la même époque, Brown-Séquard(2), le dernier des antilocalisateurs, développait des idées analogues sous le couvert de l'inhibition. Le même savant a depuis développé et défendu ses doctrines dans un grand nombre de mémoires parus dans les Archives de physiologie. Toutefois les anti-localisateurs amoindris, abandonnés, perdent du terrain; mais nous avons dit que Topposition à la doctrine des localisations s'était également manifestée sur le terrain histologique. Et l'admirable méthode inaugurée par Golgi et ses partisans donne aux travaux de ces savants une haute valeur. Il nous est impossible d'entrer dans le détail des recherches auxquelles nous faisons allusion. Nous les résumerons d'un mot en disant que l'histologie contredit les localisations motrices et sensibles, en démontrant l'inexistence de la répartition des cellules sensitives et motrices que réclament ces différenciations fonctionnelles. Golgi (3) inaugura ces recherches; elles furent définitivement mises au point par Nausen (4) et surtout par Marchi (5). Quant à Forel (6), plus radical encore, il ne comprend même plus qu'on puisse encore parler de cellules motrices et de cellules sensibles. Cependant, Messieurs, malgré de rudes assauts, la doctrine des localisations ne subit même point un temps d'arrêt. Les travaux, soit d'ensemble, soit partiels, continuèrent à lui apporter des renforts successifs. De Varigny (7), dans sa thèse de doctorat, reprend et vérifie une partie des propositions de Franck et Pitres. Ces mêmes auteurs entreprennent, l'année suivante, l'étude des réactions vaso-motrices de l'écorce. Franck et Pitres (8) démontrent que ces réactions consistent en actions modératrices ou accélératrices, mais contre-disent la théorie inhibitoire de Brown-Séquard. En 1887, François Franck prouve expérimentalement que les réactions de la zone rolandique s'étendent non seulement aux muscles volontaires, mais encore aux grands appareils de l'économie ainsi qu'aux glandes. En Angleterre, on s'attache particulièrement à préciser et à délimiter les divers territoires de l'aire motrice. Et dans cette direction, les travaux de Horsiey, en collaboration soit avec Schaeffer (i)), soit avec
(1) Goltz, Archiv fur die gesammte PhysioL, 1876.
(2) Brown-Séquard, Leçons du Collège de Dublin, 1876.
(3) Golgi, Sulla fina anatomia degli, etc. Milano, 1886.
{A) Nausen, Nerve élément deres Strukt., etc. iNord. medici. Arkiv., 1887.)
(5) Marchi, Sulla fina struttura, etc. (Riv. sper. di freniat, 1886.)
(6) FoREL, Einige herminatomische Betracht. und Ergeb, (Arch. f. Psych., XVIII.)
(7) Db \ÂRiGVY,Rech. expérim. sur l'excitât, électr. des circonvolutions. Paris, 1884.
(8) Franck & Pitres, Archives de pftysiologie, 188S.
(9) HoRSLBT & ScHABPPER, PhUos, TransQCt., 1888.
Bevor (1), tiennent le premier rang. Ces recherches, auxquelles Ferrier (2) rend hommage, arrivèrent à la détermination des centres d'une façon rigoureuse et donnèrent naissance au schéma déjà classique à l'heure qu'il est.
Voilà, Messieurs, retracées dans leurs grandes lignes, quelques-unes des étapes de l'élude de l'excitation des zones rolandiques chez l'animal.
Nous ne vous dirons que quelques mots de l'excitation des zones sousrolandiqucs. Burdon Sanderson (3) a, le premier, démontré qu'on trouve dans le centre ovale la projection des centres excitables localisés à la surface du cerveau. La même année, Putnam, puis bientôt François Franck et Pitres confirmèrent cette découverte, admise aujourd'hui au même titre que l'excitabilité de l'écorce.
Nous en avons fini avec les résultats expérimentaux dus à l'électrisation des zones rolandiques. Hais nous vous avons dit que l'électrisation n'était pas le seul moyen technique régulièrement appliqué. Après l'excitation électrique, le procédé expérimental le plus généralement employé consiste dans la destruction ou l'énucléation des centres.
Nous aurions à vous rappeler ici toutes les expériences tentées chez les animaux par destruction ou énucléation des centres psycho-moteurs. Toutefois l'uniformité des résultats nous dispensera d'une énumération fastidieuse. Elle signifie, en efiet, que les lésions paralytiques deviennent de plus en plus marquées et permanentes à mesure qu'on s'élève dans la série animale. Temporaires et réduites chez le chien, elles sont définitives et nettement accusées chez le singe. Ces propositions ont été particulièrement démontrées pai^ Hitzig (4), Schiff (5), Carville et Duret (6), Herman (7), Munck (8), Tamburini (9), Luciani et Tamburini (10), François . Franck et Pitres (H), Albertony (12), Betcherew (13).
Avant de tirer quelques conclusions de ces données, il nous reste à parler des résultats de l'expérimentation chez l'homme. L'excitation des zones psycho-motrices a été tentée directement sur le cerveau dénudé
(1) Bevor & HorsleYi Proceed. of royal Society y 1890.
($ Ferrier, Leçons sur les localisations cérébrales. Paris, 1891.
(3) Burdon Sanderson, Proceed. royal Society^ 1874.
(4) HiTZiG, ùuhois Reymond's Archiv^ 1873.
(5) Schiff, Arch. fur exp. Path., 1874.
(6) Carville & Duret, Arch. Physiol.^ 1873 et 1874.
(7) Herman, Pfluger*s Arckiv, 1874.
(8) Munck, Berliner klin. Wochenschr. Berlin, 1877.
(9) Tamburini, Contribuzione alla fisiologia, etc. Reggio Emilia, 1876.
(10) LuQANi & Tamburini, Riv. sperim. di fremat., 1879.
(11) François Franck & Pitres, Société de biologie.
(12) Albertony, Li localizz. (Itaua medica, 1881.)
(13) Bbtcherew, Archives slaves de biologie, 1887, et Neurolog. Cent., 1889.
310 DÉGÊHÊRÉS et DÉSÉQUlUBRtS.
par Bartholow (1) et Sciammana (2). Cbarcot, Dumontpallier et Lombroso utilisèrent les ressources de i'bjfpnose pour obtenir des réactions motrices par manœuvres moins dangereuses, pratiquées sur le cuir cbevelu. L'excitation directe et hypnotique a démontré, chez Thorame comme chez l'animal, des zones en relation avec la motilité. Depu is Horsley (3), l'énucléation des centres psycbo-moteurs, passée dans la pratique, confirme d'une manière convaincante l'existence des zones motrices corticales.
Tels sont les faits renseignés par l'excitation et la destruction des zones rolandiqueschez Panimal et chez l'homme. Ils peuvent se résumer en quelques propositions générales indépendantes de toute interprétation théorique.
Il existe des zones corticales dont l'excitation donne naissance à des mouvements, et l'énucléation, à des phénomènes parétiques et paralytiques. Ces zones se groupent, se délimitent et se précisent au fur et à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des vertébrés. Les excitations localisées démontrent dans une même gradation l'individualisation de plus en plus marquée des groupes musculaires excités. Les phénomènes dus à l'énucléation suivent une marche également ascendante. Les troubles moteurs, temporaires et à peine marqués chez les animnux inférieurs, deviennent complets et permanents chez le singe et chez l'homme. Les territoires sous-jacents à ces zones reproduisent par excitation les phénomènes moteurs de l'écorce. Les projections de l'écorce ainsi réalisées physiologiquement se groupent de manière à se concentrer en un faisceau compacte aux environs de la capsule interne. Ce faisceau permet encore des subdivisions par des excitations localisées.
Mais, Messieurs, pour que l'exposé fût complet, il y aurait à proct'^der par voie d'exclusion et à vous parler des résultats de l'excitation et de l'énucléation portées en dehors des zones rolandiques chez les animaux et chez l'homme. Entrer dans le détail des nombreux travaux auxquels ces recherches ont donné lieu nous entraînerait trop loin. Disons rapidement que rarement l'énucléation extra-rolandique a donné des résultats comparables à ceux obtenus par destruction de la zone motrice. Quant à l'excitation, ses effets ont été divers; elle a cependant, entre les mains d'un certain nombre d'opérateurs, amené des réactions motrices. Ferrier, qui les a observées des premiers, les attribue à des phénomènes subjectifs, à de l'idéation réflexe, si vous voulez. Hais cette opinion est contredite, spécialement par l'École italienne (Danilo, Luciani, Tamburini), par Betcherew et ses élèves, ainsi que, selon nous, par les expériences de Harique.
Tamburini et Luciani (4) démontrent que les effets de l'excitation des
(1) Bartholow, Journal of the med. Sciene., 1874. (S) SdAMMANA, Reale Accad. dei Linceiy 1881
(3) HoRSLET, British médical Journal, 1886.
(4) Tamburini & Luciani, Sut centri psico-sensori, 1879.
ÉT10L061B ET MËCANISMBS DBS ÊPILEPSIBS. 341
régions seasorielles de la vue et de l'oaîe a ne diffèrent en rien de ceux que Ton observe en excitant les centres moteurs de la zone de Hitzig »• Luciani (1) prétend que les différentes régions de Técorce sont, à des degrés divers, semées de centres moteurs spéciaux. Danilo (2) affirme que les excitations de la substance blanche sous-jacente au lobe occipital déterminent des mouvements identiques à ceux de Técorce. Harique (3) établit nettement la dépendance fonctionnelle des zones psycho-motrices vis-à-vis des parties postérieures du cerveau. Pour Betcherew (4), les centres disséminés à la surface de Técorce sont des centres moteurs véritables, « des points d'origine de faisceaux moteurs indépendants dont les fibres centrifuges vont innerver des muscles de la moitié opposée du corps ».
Vous voilà, Messieurs, en présence d'une double catégorie de faits. Les uns, incontestés, nous venons de vous les renseigner dans une série de propositions formelles. Leur valeur intrinsèque est absolue. Leur valeur relative semble atténuée par une série d'autres faits, dus surtout aux recherches de l'École italienne et de l'École russe. Mais partout nous avons écarté les doctrines pour ne vous renseigner que les résultats de Texpérimentation. Il nous va falloir dire quelques mots des théories auxquelles ces faits ont donné lieu. Nous ne connaissons pas, en physiologie nerveuse, de mission plus délicate. Car elle met en cause non seulement le rôle entier de l'écorce, mais encore la signification physiologique des mécanismes sous-jacents. Cependant cet exposé des théories est indispensable. François Franck (5) les résume très clairement dans son ouvrage sur les fonctions motrices du cerveau. Nous lui empruntons quelques-unes des brèves indications qui vont suivre.
La théorie de Ferrier est la plus simple. Pour l'auteur anglais, les centres psycho-moteurs sont des centres volontaires, siège et organes de la volonté. Les mouvements obtenus sont des actes intentionnels définitifs.
Fritsch et Hitzig, puis Nothnagel prétendent que les mouvements déterminés par l'excitation corticale résultent de l'évocation de sensations musculaires : les centres dits moteurs sont les organes centraux de la conscience musculaire.
Pour Schiff, les mouvements provoqués sont de simples réflexes et la paralysie résulte de la perte de la sensibilité tactile.
Munck prétend que les mouvements résultent de l'évocation d'images et leur paralysie de la perte des images commémoratives.
L'Ecole italienne, à la suite de Tamburini, considère la zone excitable
(1) Luciani, Sulla pathogen. délia Epilep. Milano, 1881. (!2) Damlo (Laborat. de Mierziejwsky). Wratsch, 1888.
(3) M ARiQUE, Recherches sur les centres psycho-moteurs, Bruxelles, 1887.
(4) Betchebbw, Archives slaves de biologie, 1887.
(5) François Franck, Les fonctions motrices du cerveau. Paris, 1887.
SIS DÉGÉNtRtS ET OtSÉQUaiBRÉS.
oomme représentant la sphère des perceptions tactiles et musculaires et des idéations motrices.
Vulpian a donné le nom de théorie des confluents à Thypothèse qui fait des centres corticaux de simples lieux de passage.
Marique se rapproche de l'interprétation de Vulpian en précisant le sens du courant et définissant plus minutieusement l'intervention des cellules psycho-motrices.
Quant aux doctrines antilocalisatrices nées des recherches de Brown- Séquard, Goitz, Couty, Dupuy, elles prétendent que les réactions motrices d'origine cérébrale sont la conséquence d'efiTets positifs s'exerçant à distance sur des organes véritablement moteurs, en vertu d'actions inhibitrices.
Et ces doctrines ont conservé des partisans convaincus. Nous rappelions, il y a quelques instants, les vues de Golgi, Nausen, Forel. A côté du camp des histologistes, il existe un camp des expérimentateurs. Goltz, depuis près de vingt ans, combat la doctrine des localisations, et ses travaux, malgré l'esprit qui les anime, sont de première valeur. Hais l'opposition la plus variée et la plus tenace se personnifie, oserions-nous dire, en Brown- Séquard. L'éminent professeur du Collège de France a plus particulièrement accumulé les expériences et multiplié les objections.
Prown-Séquard (1) terminait dernièrement une revue critique de nombreux cas de vivisection partiquée sur le cerveau de l'homme par des conclusions conformes à ses premières hypothèses. Son récent article sur l'inhibition s'inspire des mêmes doctrines. « Presque toutes sinon toutes les parties du cerveau, dit Brown-Séquard (2), sont capables suivant les circonstances de produire des mouvements ou d'inhiber la base de l'encéphale ou la moelle épinière. »
Nous ne discuterons point les théories hostiles à la doctrine des localisations. Et nous ne pouvons nous attarder davantage à l'examen des interprétations que les localisateurs ont cru devoir, de leur côté, proposer et défendre. Les notions expérimentales rapportées précédemment, jointes à vos connaissances en physiologie nerveuse, suffisent du reste à l'intelligence de leurs mérites et de leurs imperfections. Une critique judicieuse et détaillée en a été faite par François Franck. Toutefois ce qui, après une analyse suffisante, subsiste de définitif et d'acquis ne dépasse guère la portée restreinte et limitée des faits les plus élémentaires.
Car non seulement l'expérimentation est impuissante à nous renseigner sur les réelles fonctions de l'écorce, mais notre connaissance des troubles que nous y apportons volontairement reste bien limitée. « Ce dont il faut convenir, dit Franck (3), c'est que si nous comprenons ou croyons com-
(1) Brown-Séquard, Verdict contre la doctrine^ etc. (Arch. db phtsiol., 1890.)
(3) Brown-Séquard, Inhibition. (Dict. bnctclop. des se. mèd.)
(3) François Franck, Les fonctions motrices du cerveau, Paris, 1887.
tTlOLOGIE ET MÉCANISMES DES ÉPILEPSIES. 313
prendre le mode de production des réactions d'excitation, nous restons encore dans l'ignorance au sujet des mécanismes des paralysies produites par les lésions. » Et, résumant dans une proposition unique ce que comportent les faits pris strictement en eux-mêmes, il ajoute : a Quelque concession qu'on puisse faire sur les autres questions théoriques, quelque idée qu'on se fesse de la nature fonctionnelle des régions dites motrices, c'est seulement au niveau de certaines parties du cerveau que les excitations provoquent des mouvements et les lésions circonscrites des paralysies. »
Cette conclusion semble bien modeste et ne paraît guère dépasser les limites de l'induction anatomique. Elle se borne au fond à traduire les propriétés conductrices du faisceau pyramidal. Et ces propriétés, les faits de dégénération descendante de ce cordon blanc cérébro-médullaire les avaient déjà suffisamment renseignées. A la vérité, dans l'esprit de la plupart des savants, ces faits comportaient une signification plus large. Ce seraient dans ce cas des excitations motrices bien nettes que transmettrait le faisceau pyramidal. Or, récemment, Pierre Marie (1) résumait une série de raisons en faveur de l'action plutôt inhibitrice du faisceau pyramidal.
Nous avons dit qu'une double catégorie d'arguments et de faits militaient en faveur de la théorie corticale de Tépilepsie. Nous venons de passer la revue des données concernant les propriétés motrices de Técorce. Il nous reste à examiner ce qu'on appelle les propriétés épileptogènes des territoires corticaux. Dans cette revue, nous ne vous signalerons que les données essentielles. A certains moments, ces données, quoique nouvelles, vous paraîtront en rappeler d'autres, énoncées antérieurement. Il faudra vous ressouvenir de la différence des faits dont elles comportent l'intelligence. Les unes, celles qui précèdent, cherchent à élucider un mécanisme physiologique; celles qui vont suivre s'efforcent de pénétrer un mécanisme pathologique.
Hitzig et Fritsch (3) virent les premiers que l'excitation électrique de récorce cérébrale peul provoquer des accès convulsifs du côté opposé; ces accès débutent par la contraction musculaire correspondant au point irrité et peuvent s'étendre aux deux moitiés du corps. Ferrier (3) institua ses premières recherches dans le but de vérifier les idées de Jackson sur la pathogénie de l'épilepsie, de la chorée et de l'hémiplégie. Il confirma l'origine corticale de Tépilepsie dite jacksonnienne. Albertony (4) crut pouvoir localiser la propriété épileptogène de l'écorce; il en délimita la zone, mais en même temps il refusa à l'écorce une réelle action motrice et ne l'admit qu'à titre d'élément excito-moteur des ganglions de la base et du bulbe.
(1) Pierre Marie, Les maladies de la moelle épinUre. Paris, 1892. (3) Fritsch & Hitzig, Reichert und Dubois Rey mondes Archiv, 1870.
(3) Ferrier, Exp. Research, (West Riding Lundist Amol. Rep., 1873.)
(4) Alrertony, Influenza nel cervelb, etc. (ârch. ital. per. mal. nbrv., 1878.)
314 DÉGÉNÉRÉS ET IIÉSËQUILIBRÉS.
Bientôt Luciani et Tamburini (1) établirent que, loin d'être confinée à une zone spéciale, la propriété épileptogène s'étendait dans l'écorce à toutes les aires excitables. Toutefois Luciani (2), complétant ses idées, réclama pour l'écorce seule le monopole de la propriété épileptogène. Il établit une série de propositions à l'aide desquelles toute la physiologie de l'épilepsie s'expliquait par l'excitation directe ou indirecte de la zone motrice. L'intervention des autres centres ne figurait plus qu'à titre accessoire et complémentaire.
Albertony (3), Hoselli (4) et spécialement François Franck et Pitres (S> contestèrent le bien-fondé de cette théorie. L'écorce, malgré son importance, ne pouvait être considérée, selon ces auteurs, que comme point de dépait du réflexe épileptogène. La zone motrice, déclaraient-ils, ne faisait que donner le signal de l'attaque en provoquant la suractivité des vrais centres moteurs de la base, du bulbe et de la moelle. Luciani (6) maintint néanmoins son hypothèse de l'origine exclusivement corticale et nullement réflexe de l'épilepsie. Il établit l'hérédité de l'épilepsie corticale -h l'aide d'expériences sur les chiens. Les descendants d'individus ayant subi des destructions localisées de la zone motrice héritaient d'une prédisposition ù l'épilepsie; quelques semaines après leur naissance, ils présentaient des accès généraux bien localisés. Luciani fit donc pour l'épilepsie corticale ce que Brown-Séquard avait réalisé, quelques années auparavant, au sujet de l'épilepsie périphérique.
Dès ce moment, les diverses théories de l'attaque convulsive se trouvaient en présence. Et ce qui précède suflirait pour caractériser la portée expérimentale de chacune d'elles. Il ne s'en est guère produit d'autres, ma's des faits nouveaux sont venus élargir le cadre de nos connaissances. Nous compléterons donc ces données en vous signalant celles qui semblent plus spécialement contribuer à éclaircir les théories. Luciani, puis Franck et Pitres, Unverricht ont cherché à démontrer que l'épilepsie corticale épargne les groupes musculaires dont les centres sont détruits avant l'irritation initiale. Franck et Pitres, dans le même sens, ont cru établir que l'excitation de la substance blanche sous-jacente à l'aire motrice ne détermine pas d'accès épileptiques. Hais Vulpian, en excisant l'écorce, a obtenu, par excitation des fibres sous-jacentes, des accès analogues de tous points à ceux de l'irritation corticale. Enfin, Munck, puis, après lui, Bubnoff et Heidenhain, ayant prétendu que l'extirpation d'une partie
(1) Luciani & Tamburini, Li localizz, motric. (Riv. spbrim., 1878.)
(2) Lucum, Sulla pathogen. del EpilepL (Rnr. sperim., 1878.)
(3) Albbrtony, Annali univers, dU médicinal 1878.
(4) MosBLLi, Riv. sperim,, 1877.
(5; Franck & Pitres, BulUiin de la Société de biologie, 1878. (6) LucuNi, Sulla Epilept. (Arch. per le mal. nerv., 1881.)
(le Taire motrice, pratiquée pendant l'accès, en empêchait la généralisation, Albertony et, à diverses reprises, Franck et Pitres s'élevèrent contre cette affirmation. Franck, Pitres, Danillo,Rosenbach produisirent l'épilepsie par excitation du lobe occipital ; ils cherchèrent à prouver que cette épilepsie disparaissait par l'ablation des zones motrices. Us signalèrent le fait de la provocation antérieure d'accès épileptiques renforçant l'excitabilité de î'écorce. Pitres établit définitivement la possibilité de réaliser répiltpsie par des irritations en dehors de la zone motrice. Seppili, par l'observation clinique, démontra la nature parfois méningitique de l'épilepsie partielle.
Albertony, Luciani et Tamburini sont parvenus à réaliser expérimentalement sur l'animal deux des modes essentiels de terminaison de l'accès épileptique : la fuite avec hallucinations ou la dépression avec épuisement et torpeur. Brown-Séquard (1) provoquait récemment l'épilepsie chez un cobaye dont la moelle cervicale avait été lésée précédemment.
Nous ne pouvons examiner ici les conceptions doctrinales que chaque auteur s'est cru autorisé à tirer de ses expériences ou de ses observations. Mais nous tenons h souligner l'opposition que l'expérimentation elle-même dresse contre toute théorie exclusivement corticale de l'épilepsie. Et ce qui se déduit nettement des faits eux-mêmes, c'est que I'écorce se borne à déclancher pour ainsi dire les centres sous-jacents épileptogènes. Cela ressort avec évidence de la persistance des convulsions après excision de ces zones corticales qui, par leur irritation, viennent de donner le signal de l'attaque.
Mais il est une expérience décisive, selon nous, et qui réduit encore davantage l'intervention des zones rolandiques dans la genèse de l'épilepsie. Nous devons à M. le professeur Heger l'indication et la réalisation de cette démonstration expérimentale.
Chaque année, h son cours, M. le professeur Heger produit Fépilepsie chez un lapin dont on a, au préalable, lié les carotides. L'accès survient régulièrement à la suite d'un ou de plusieurs coups de curette portés sur le cerveau, à l'union du lobe pariétal et du lobe occipital. L'animal bondit tout d'abord droit devant lui, puis bientôt il s'affaisse lourdement sur le sol; il y reste quelques instants inerte et comme assommé; cet état dure à peine quelques secondes; la série des mouvements toniques et cloniques survient ensuite. Une sorte de coma plus ou moins prononcé termine cette attaque aussi classique qu'uniforme. M. Heger reproduit l'expérience depuis des années, et en dehors de quelques détails portant sur la promptitude avec laquelle l'accès survient, ou le nombre des coups de curette à donner, la démonstration est régulièrement identique à ellemême.
M. le professeur Heger, pour des raisons multiples, recueillies au
(1) Brown-Sêquard, Sur quelqtœs faits nouveaux, etc. (Semaine méd., 1892.)
316 OÊGÉNÉR^.S ET DÉSÉQUILIBRÉS.
cours des nombreuses rééditions de cette expérience, pratiquée par lui depuis plus de dix années, était convaincu de la non-intervention, dans le cas qui nous occupe, des zones psycho-motrices. Mais il a bien voulu nous en fournir la démonstration expérimentale irréfutable. Après la ligature, et préalablement à Texcision corticale épileptogène, il détermine expérimentalement par l'excitation électrique les centres psycho-moteurs. Cette détermination faite méthodiquement, il excise largement les territoires corticaux. Le lapin, délié du chevalet, est ensuite mis à terre et ses mouvements trahissent Tataxie classique. Ce n*est qu'après cette vérification supplémentaire que le coup de curette pariéto-occipital est donné. Lors de Texpérience à laquelle nous avons assisté, le résultat a été instantané. L'animal a bondi des mains de l'opérateur, puis s'est affaissé et a reproduit textuellement les diverses phases de l'attaque épileptique. Nous ne croyons pas qu'une démonstration plus catégorique puisse être donnée de l'épilepsie en l'absence des territoires corticaux. En réalité, cela ne nie point la possibilité de leur intervention en certains cas, mais démontre d'une manière irréfutable, selon nous, que le mécanisme épileptogène siège en dehors des zones psycho-motrices.
Nous ne nous livrerons donc pas autrement à la critique des opinions qui précèdent. Cette critique est du reste nettement formulée dans les lignes suivantes d'un des auteurs qui se sont préoccupés avec le plus d'érudition et de méthode de la physiologie des épilcpsies. « Ainsi donc, la pathologie, dit Gowcrs (1), pas plus que l'expérimentation, ne nous permet d'exclure les centres encéphaliques inférieurs du nombre des parties qui peuvent être le siège de la première décharge dans l'épilepsie. » On peut d'ailleurs résumer les théories épileptogènes de l'écorce d'un mot, en disant qu'elles n'introduisent aucun facteur nouveau dans les fonctions des territoires corticaux. Elles se bornent à utiliser, en les étendant, les propriétés motrices des zones rolandiques. Toute la question se réduit donc à une recherche minutieuse et détaillée des réelles fonctions motrices de l'écorce.
Or, ces fonctions motrices ne peuvent, selon nous, s'étudier isolément. Car tout en traduisant certaines particularités individuelles, elles sont marquées au coin de la valeur collective de l'écorce elle-même. Leur intelligence dépend donc de la portée et de la signification de cette valeur collective. El celle-ci, en nous fondant sur les données de psycho-physiologie de nos premières conférences, ne peut se déterminer qu'en précisant la signification de ce que nous avons nommé les résidus corticaux.
Nous vous avons longuement parlé jadis de la signification psychologique de ces résidus corticaux. Cette signification, l'induction nous l'avait fournie dans une certaine mesure. L'impuissance de l'expérimentation
(1) GowBBS, De Vépilepsie. Paris, i8S3.
légitime et autorise ces inductions. Cette impuissance, vous en connaissez les causes. Elle réside en large part dans Tinappropriation de l'excitant expérimental à la fonction spécifique du centre à explorer. Elle résulte encore de l'existence d'une propriété conductrice surajoutée à la propriété individuelle, masquant, éclipsant pour ainsi dire cette dernière. En face de l'insuffisance de nos procédés expérimentaux momentanés, force nous est de recourir à d'autres méthodes. Pour nous diriger, nous nous aiderons particulièrement de l'évolution et de ses plus légitimes conséquences doctrinales. La physiologie des centres nerveux, tout comme leur anatomie, ne se comprend définitivement qu'à la lumière des théories de l'évolution.
Du reste, cette préoccupation a, de près ou de loin, dicté les schématisations anciennes ou récentes des centres nerveux. Nous avons parlé de la conception de Luys. Celles de Meynert (1), de Flechsig (2), d'Aeby (3), de Hell (4) et de His (5), malgré leurs dissemblances et leurs points de vue variés, cherchent néanmoins dans les dispositions des différentes parties de Taxe encéphalo-médullaire les vestiges d'étapes évolutives antérieures et lointaines.
Nous vous avons dit la façon dont nous comprenons l'évolution fonctionnelle du système nerveux. Vous savez que nous partageons l'axe cérébro-spinal en trois segments. Le bulbe et la moelle synthétisent la plupart des mécanismes de la vie végétative. La vie de relation, particulièrement ses côtés affectifs, nous paraît surtout relever des ganglions de la base et du cervelet. L'écorce symbolise spécialement le champ de la conscience.
Chacun de ses segments, construits sur uii plan à peu près identique, contiendrait à la fois des centres moteurs et des centres sensibles, ces derniers actionnant les premiers, ceux-ci traduisant par des mouvements de plus en plus complexes les résidus de la vie sensible des autres.
Au fur et à mesure que des recherches plus minutieuses nous dévoilent des détails inconnus, les schématisations se compliquent. Bianchi (6), dans un travail où il s'inspire des expériences de Munck et des vues de Meynert, pousse plus loin encore la systématisation. Il établit dans les régions frontales un centre ultime où sensibilité et motricité se confondraient définitivement, a Cet organe serait, écrit Bianchi, aux accès corticaux de la sensibilité et du mouvement, ce que sont ces centres aux tlmlamus opticus et aux noyaux du corps strié, ce que sont les ganglions
(1) Meynert, Vom Gehirn des Sàugethiere. (Stucker's Uanobuch, II.)
(2) Flechsig, Plan des menschlichen Gehirns. Leipzig, 1883.
(3) Aeby, Schetna des Faserverlaufes, etc. Bern, 1884.
(4) HiLL, The plan ofthe central nervous System, Cambridge, 1885.
(5) His, Geschichte des mensch. Rûck. i Abh. d. K. sachs. Ces. d. Wiss., 1886.)
(6) Bianchi, La psicologia in rap, ail. ultim. nox. di fisiolog, Milano, 1890.
318 OÊGÉKÊRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
de la base à la moelle épinière elle-même. » Récemment, Christian (1), reprenant les idées de Jackson, arrivait à des conclusions analogues, pour des raisons d*ordre spécial toutefois et dont nous parlerons dans quelques instants. Et notons qu'on trouverait aisément des données anatomiques pour légitimer ces conceptions. Le faisceau frontal situé en dehors du champ moteur admis par Brissaud (2), le trajet et le rôle inhibiteur que François Franck (3) assigne à ce faisceau môme, rendraient parfaitement compte des mécanismes imaginés par Bianchi et Christian.
Mais nous ne pouvons entrer dans Texamen analytique de telles conceptions. Nous nous réclamons de leurs auteurs dans le seul but de légitimer * nos etlbrts et de motiver nos tentatives. Nous n'avons, du reste, en vous rappelant ces théories, d'autre intention que de préciser ce que nous entendons par les résidus moteurs corticaux. Nous aimons à nous les représenter comme les résidus appropriés aux manifestations motrices les plus élevées de notre vie intellectuelle et affective. 11 faut se les figurer comme les étapes ultimes de transformations successives arrivées à leur point culminant, au sommet d'un arc réflexe coordonnant tous les arcs sous-jacents. Us sont ces points dont parlait déjà, il y a longtemps, Tarnburini(4),etquisont « le siège primitif où l'excitation sensitive devenue perception consciente, se transforme en impulsion motrice ». Il est vrai que dans de telles régions, les dénominations de sensible et motrice ont perdu leur signification classique. Les choses que représentent ces mots sont, en effet, éloignées de nos conceptions habituelles des attributs de sensibilité et de motricité. Il semble, du reste, que le courant des idées modernes s'oriente vers d'autres directions. Les savants paraissent éprouver la nécessité de se soustraire aux anciennes appellations et d'en créer de nouvelles. C'est à ces tendances qu'il faut rapporter, par exemple, Tépithète «le kinestésique qu'on tend à substituer à celle de psycho-moteur, admise jadis pour la zone rolandique. Bastian (o) s'exprimait récemment, au sujet des résidus moteurs de l'écorce, dans les termes suivants : « Je soutiens que toutes les sensations d'un mouvement proviennent d'images centripètes, que ces sensations ont leur siège et que leurs images seraient dans les centres sensoriels spéciaux de la zone rolandique lesquels sont en intime rapport avec les centres visuels, auditifs et avec les autres centres sensoriels ; que l'activité fonctionnelle qu'on suppose exercée par les centres moteurs volontaires, dans la zone rolandique, est en réalité exercée par des centres sensoriels de nature kinestésique, semblablement
(1) Christian, The Journal of mental Science, janvier 4891. (*2) Brissaud, Des contractures post-hémiplégiques. Paris, 1880.
(3) François Franck, Les fonctions motrices du cerveau, 1887.
(4) Tamburini, Contribuz. alla fisiologia, 1876.
(5) Bastian, Les processus nen^eux. (Revue philosophique, 1892.)
ÉTIOLOGIE ET MÉGAKISHES DES ÉPILEPSIES. 519
silués. » Et le docteur Lane (1), dans un article sur « la prétendue aire motrice de Técorce cérébrale », insiste sur l'absence de signification plutôt sensorielle que motrice des mouvements corticaux.
Nous sommes déjà arrivé, lors de notre exposé psycho-physiologique, à des conclusions analogues. Nous vous avons dit la difficulté de retrouver dans les résidus de Técorce les éléments de sensibilité et de motricité qui nous créaient des critériums si commodes pour nos localisations périphériques.
Quoi qu'il en soit de ces distinctions, nous sommes autorisés à voir dans les résidus moteurs de Técorce autre chose que les mouvements incohérents de l'excitation électrique et que les convulsions expérimentales. Les résidus moteurs rolandiques n'ont rien de commun avec ces deux ordres de manifestations. Ces dernières ne traduisent que les propriétés conductrices des zones centrales. C'est leur anatomie qu'elles décèlent; elles ne nous renseignent nullement sur leur physiologie particulière.
Quels sont donc les centres moteurs qui peuvent intervenir pour leur propre compte dans les mécanismes explosifs que révèle l'attaque épileptique? Il y aurait, pour répondre à cette question, à refaire l'étude comparée deja motricité spécifique des différents segments de l'axe encéphalomédullaire. Une esquisse, trop hypothétique cependant, en a été tentée par Bruggia et Harzocchi (3), mais les problèmes que comporte cette analyse, quoique très judicieusement posés par MM. Cad, Heymans et Masoin (3), sont encore loin de leurs solutions définitives. Cette étude ne peut donc être faite ici. Toutefois, en examinant les noyaux moteurs de la moelle et du bulbe ainsi que les ganglions de la base, il nous paraît que la préférence doit être attribuée à ces derniers. Les centres moteurs de la moelle nous semblent trop particularisés, trop disséminés pour receler la clef de cette explosion d'ensemble qui caractérise l'attaque comitiale. Les fonctions des noyaux moteurs du bulbe sont trop spécialisées. Ils manquent de coordination et leur physiologie révèle une trop large variété. Biswanger (4), expérimentant sur ces noyaux et quoique partisan des théories bulbaires de Nothnagel (5), n'attribue du reste aux territoires médullaires et protubérantiels que la valeur de centres tétanoïdes incapables de produire de véritables attaques d'épilepsie. Seuls, les ganglions de la base, et particulièrement les corps striés, nous paraissent répondre
(1) Lane, American Journal ofinsanity, 1890.
(2) Bruggia & Marzocchi, Dei movimenti sistematizzati, etc. (Arch. ital. per i.b MAL. NER., 1887.)
(3) Gad, Heymans & Masoim, Traité de Physiologie humaine. Louvain, 1893.
(4) BiswAMGER, Arch. fur Psych, et Congrès dléna, 1887.
(5) Nothnagel, In Encyclopédie von Zienssen, vol. XIV.
à la systématisation motrice que décèle la crise convulsive. L'action élective que réclame une pareille conception avait été entrevue par Broadbent(l). Le physiologiste anglais disait du noyau caudé a qu'il choisit les noyaux moteurs de la moelle et du bulbe ».
Et Gadf Heymans et Hasoin relatent en faveur d'une fonction coordinatrice supérieure du noyau caudé, une expérience remarquable qui nous semble démonstrative.
Toutefois, il est d'autres considérations que les données physiologiques qui précèdent pour motiver le rôle des corps striés dans la genèse de l'attaque convulsive.
Il y aurait d'abord à tirer parti des données consignées dans notre revue des expériences relatives à l'épilepsie corticale. Car la plupart des expérimentateurs n'attribuent plus aux zones motrices de l'écorce que la signification d'un centre d'élaboration ou de renforcement de l'excitation initiale. Ils reportent l'action motrice essentielle aux ganglions sous-jacents. Or, les noyaux moteurs définitifs sont placés, selon certains de ces savants, dans le bulbe et la moelle. Mais il faut avouer que cette localisation est un peu ce qu'on pourrait appeler une localisation faute d'autre. Elle se justifie dans une certaine mesure par la nécessité de faire néanmoins appel en dernière analyse aux cellules motrices les plus périphériques. Cependant il nous semble que cette nécessité n'exclut pas l'intervention de centres supérieurs de coordination et de systématisation. Nous venons de vous dire que les mouvements qui caractérisent l'épilepsie semblent difficilement attribuables à la moelle et au bulbe. Nous pensons qu'au fond les motifs de l'exclusion des ganglions moteurs de la base dans la physiologie de la crise convulsive tiennent à des difficultés anatomiques.
L'explication, à l'aide des quelques glangions de la base, des désordres moteurs obtenus par irritation des zones motrices, heurte, en effet, l'anatomie du faisceau pyramidal. Les fibres de.ce faisceau sont généralement regardées comme se rendant directement aux centres bulbo-médullaires.
Mais cette difficulté anatomique n'a point arrêté les partisans de la théorie bulbaire exclusive. Et du reste, la lumière est loin d'être complètement faite sur les relations de l'écorce et du corps strié. Les connexions peu connues des fibres du faisceau pyramidal avec les fibres transversales et les pédoncules cérébelleux moyens dans le pont de Varole, pourraient bien intervenir dans ce cas. D'un autre côté, des recherches récentes de Mouratow (2) tendent à prouver l'existence d'un faisceau allant des zones motrices au noyau caudé et dégénérant secondairement après l'ablation de ces zones. Et la physiologie semble ne plus reconnaître aux seules
(1) BaoADBBNT, British med. Journal, 1876.
(S) Mouratow, Société des médecins aliénistes. Moscou, 1890.
ÊTIOLOGIE ET MÉCANISMES DES ÉP1LBPSIB8. 3514
zones motrices le bénéfice des paralysies volontaires. « Il paraît, disent Gad, Heymans et Masoin (1), que la capsule interne ne recueille pas toutes les fibres rayonnantes de la région corticale motrice; car la disparition complète des mouvements volontaires survient seulement après la destruction du noyau lenticulaire accompagnant celle de la capsule interne. » Enfin, ajoutons que des faits nouveaux reposant sur une excitation possible de la capsule interne après dégénération des fibres corticales rolandiques, sembleraient prouver définitivement que des impulsions motrices partant de points de Técorce en dehors des zones centrales descendent par les voies de la capsule interne. Ces considérations, rapprochées de celles relatées précédemment de l'existence d*un faisceau intellectuel, réduisent donc considérablement l'argument tiré des particularités anatomiques et fonctionnelles du faisceau pyramidal.
L'existence de voies encore inconnues entre Técorce et les ganglions de la base pourrait donc être invoquée même dans le cas de l'assimilation légitime des contractions obtenues par excitation des zones motrices aux phénomènes convulsifsdc la crise comiliale.
Or, cette assimilation paraît discutable à certains savants. Ziehn dissocie expérimentalement les convulsions toniques et cloniques, attribuant les premières aux ganglions sous-corticaux, ne laissant à l'écorceque les secondes. Et Unverricht (2), se basant sur des recherches graphiques, nie en outre l'origine uniquement corticale des convulsions cloniques. Mais nous n'avons nul besoin des différences qu'une analyse méthodique mettrait en lumière pour nous permettre de comprendre le rôle des ganglions de la base dans la genèse de l'attaque convulsive. 11 suffit d'une démonstration de l'impuissance des autres centres à nous fournir la clef des coordinations et des systématisations de la convulsion épileplique pour être autorisé à rechercher, à l'aide de la physiologie des corps striés, l'explication qui nous échappe.
Or, les partisans de l'épilepsie exclusivement corticale figurent parmi les expérimentateurs qui ont contribué le plus activement à l'assimilation des ganglions sous- corticaux aux zones motrices de Técorce. Luciani (3), en effet, en collaboration avecTamburini, puis avec Seppili (4), a mis clairement en relief les propriétés de ces ganglions, propriétés déjà proclamées du reste par Ferrier (S). L'éminent physiologiste anglais a reconnu depuis longtemps dans les corps striés « des centres secondaires d'association, déterminant une activité anatomique réveillée par des impressions pré-
Ci) Gad, Hbtmans «j Masoin, Traité de physiologie. Louvain, 1893,
(S) Unverricht, Ueber toniscke und klonische JfufAé/^.(DEUT.ARCH.p.KL.HED.1890.)
(3) LuQANi & Tamburini, Sui centri psico-motori; 1870.
(4) Luciani & Seppuj, Arch. per le maL nerv.^ 1881.
(5) Fbrbier, Les fonctions du cerveau, Paris, 1878.
3SS DÉGÊ^iÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
sentes ou passées. » Enfin, Vetter (1) et Ziehn (2) semblent avoir définitivement prouvé l'intervention réelle des glanglions sous-corticaux dans la genèse des attaques épileptiques. Et du reste, il n'est pas sans intérêt de constater que Jackson (3) lui-même faisait, il y a plus de vingt ans, intervenir largement le corps strié dans la genèse de Tépilepsie. Il sufiSt de relire son célèbre article pour y trouver les éléments d'une théorie de la névrose basée sur les propriétés du noyau caudé.
Nous nous croyons donc autorisé à transporter dans les ganglions de la base le mécanisme de l'explosion convulsive. C'est de là que partiraient, dans la grande attaque, les irradiations diverses destinées à réaliser les phases de la crise. Les ganglions seraient le point de départ d'une double série d'excitations. Les unes iraient vers Técorce, les autres, directement ou indirectement, gagneraient les centres bulbo-médullaires. Toute la symptomatologie s'expliquerait par cette double irradiation. Les prodromes, et particulièrement l'état de malaise vague et indéterminé qui se constate parfois plusieurs jours avant la convulsion, traduiraient le déséquilibre initial des corps opto-striés. Ce déséquilibre, en s'accentuant, troublerait le mécanisme cortical qui, dans nos conceptions, lui est subordonné. En s'accentuant, le déséquilibre ferait pour ainsi dire explosion dans les ganglions eux-mêmes. Cette explosion, en s'irradiant vers le haut, créerait rinconscience ; en s'échappant vers le bas, dans une sidération instantanée de tous les centres moteurs, elle engendrerait la chute; puis, en s'apaisant progressivement, elle donnerait naissance à la série des manifestations motrices de l'attaque. Ainsi s'expliqueraient l'allure systématique des mouvements convulsifs, leur succession régulière, leur disparition méthodique. On trouverait également dans ce mécanisme les raisons d'un certain nombre de particularités, et spécialement des fuites inconscientes et autres, qui terminent parfois en la prolongeant la grande attaque classique.
Cet exposé succinct du mécanisme de l'attaque cadre, on le reconnaîtra, avec les modalités fonctionnelles attribuables légitimement aux ganglions de la base. La physiologie pas plus que l'anatomie ne semblent donc s'opposer au rôle que nous voudrions faire jouer aux centres souscorticaux.
Et nous ne voyons guère, sur le terrain physiologique, qu'une objection motivée au transport des mécanismes primoriliaux et essentiels de la grande attaque dans les corps opto-striés. Cette objection est tirée de la localisation corticale des auras dites intellectuelles qui semblent renseigner récorce comme le point de départ de la décharge. Nous verrons à
(1) Vetter, Ueber die Pathog, der EpUeps. (Dbct. med. Arch., XV.)
(2) Ziehn, Arch, fur Psych, und Nerv., 1890.
(3) Jackson, The Lancet, 1873.
ÉTIOLOGIE ET MÉCANISMES DES ÉIMLEPSIES. 3513
l'instant que notre conception ne prive pas Técorce d'une intervention, même initiale, dans la crise épileptique. Car les ganglions opto-striés, en synthétisant les mécanismes de lexplosion, n'en restent pas moins accessibles à des sources d'excitation extérieures. Nous aurons à disjoindre tantôt le centre convulsif des divers territoires secondaires d'où peut sor^ tir l'irritation première en état de l'actionner. En ce moment, nous nous bornons à dire que le siège de l'aura n'atteste en rien son origine corticale. Combien de phénomènes conscients ont leur point de départ en dehors des territoires où se passent les faits de conscience! EtGowers(l), rapportant l'opinion de Robertson, de Glascow, fait observer très judicieusement c< que la perte de conscience peut être l'effet d'une décharge dirigée en haut, de la même façon que le spasme musculaire est l'effet d'une décharge se dirigeant en bas ». Dans l'épilepsie, comme dans toute autre manifestation réflexe, l'écorce n'est que le sommet d'un arc dont les points d'émergence peuvent se trouver partout. Le siège de l'aura dite intellectuelle fût-il même régulièrement cortical, ce qui nous paraît discutable, il ne serait nullement prouvé que son origine essentielle se trouve dans l'écorce. Et à plus forte raison, cette localisation présumée ne peutelle autoriser à considérer Tattaque convulsive comme se jouant pour ainsi dire dans cette même écorce.
Ce qui précède suffit, selon nous, pour attester le rôle essentiel des corps opto-striés dans la genèse de l'attaque. Mais nous sommes loin d'en avoir fini, même à Taide de pareille conception, avec la physiologie pathologique des épilepsies. Car nous vous avons prévenus qu'il y avait à tenir compte, dans la pathogénie de la névrose, du mécanisme de ses diverses formes. Nous allons brièvement vous dire, au sujet des autres manifestations épileptoides, ce que nous considérons comme essentiel et nécessaire à l'intelligence de leur signification dans l'échelle des déséquilibrements qu'elles résument.
Peut-on, tout d'abord, les rattacher physiologiquement aux déséquilibrations des centres opto-striés? Serait-on autorisé, en s'appuyant sur ce que nous croyons être les propriétés biologiques des ganglions de la base, à examiner toute la série des manifestations épileptiques comme autant d'extériorisations, variables en intensité et en étendue, du déséquilibre fonctionnel de ces ganglions? Une telle conception, quoique motivée dans ses points essentiels, serait peut-être par trop schématique. Certes, une série de manifestations motrices, sensitivo-motrices et même viscérales pourraient très bien ne traduire que des désordres fonctionnels localisés à la base. Mais il reste évident que les modalités intellectuelles de la névrose ne peuvent se rattacher que secondairement aux perturbations physiologiques des ganglions sous-corticaux. C'est bien le déséquilibre
(i) GowBRS, De Cépilepsie, Paris, 4883.
5Si DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
de ces derniers qu'elles traduisent, mais ce déséquilibre, elles Tamplifient tellement, elles lui donnent une telle importance, qu'en présence de la gravité des perturbations de Técorce, les conditions originelles sousjacentes perdent de leur valeur et de leur signification.
Quant aux formes de la névrose que la physiologie n'autorise point à rapporter aux fonctions directe ou secondaire des ganglions sous-corticaux, une seule explication nous paraît acceptable. Cette explication aboutit, en dissociant les mécanismes, à la dissociation de la névrose ellemême. Elle autorise les interprétations isolées à ces déséquilibres divers qu'elle traduit effectivement. Elle motive l'admission, non d'un seul point faible, mais d'une série possible de territoires amoindris dans leur résistance. Elle dissémine pour ainsi dire les tares en les localisant aux endroits mêmes du trouble comitial. Et il se pourrait, en outre, que certaines de ces tares en arrivent à s'influencer méthodiquement, le déséquilibre de l'un de ces territoires renforçant et exagérant le déséquilibre de l'autre. Ces combinaisons donneraient la clef de l'extrême multiplicité des formes de la névrose. Elles expliqueraient les faits étranges renseignés en grand nombre dans les ouvrages de Féré (1) et de Gowers (3) : on comprendrait l'explosion de la crise sous l'influence d'un bruit strident, d'une odeur pénible, d'une vision terrifiante, en renseignant le déséquilibre partiel des centres de l'ouïe, de l'odorat et de la vision. Elles contribueraient à Télucidation du mécanisme des épilepsies périphériques, viscérales, corticales, thalamiques et autres. Et montrant l'intensité et la variété des réactions, leur renforcement et leur répercussion réciproques, elles nous feraient comprendre en môme temps la diversité des perturbations particulières, tant aux épilepsies qu'aux épileptiques.
Cest tout ce que nous pouvons dire à ce sujet. Entrer dans des détails alors que tant de données sont encore contestables, serait prématuré et dangereux à la fois.
Ce qui précède suffit, du reste, pour écarter le reproche d'avoir mis dans notre exposé un esprit d'exclusion systématique. Mais il nous semble que l'admission de déséquilibres variés et diversement localisés ne peut nous masquer la haute signification des ganglions de la hase. Les déséquilibrations épileptogènes peuvent se disséminer sur les divers points de l'axe encéphalo-mddullaire. Toutefois, le déséquilibre des ganglions de la base implique, nous semble-t-il, ce qu'on pourrait appeler le maximum de la déséquilibration : c'est vers eux que les perturbations épileptogènes viennent converger; l'explosion dont ils sont le siège caractérise le summum, le point culminant de la névrose ; ils sont comme des centres essentiels synthétisant le syndrome comitial dans ce qu'il a de plus complet
(I) Féré, Les épilepsiâs. Paris, 1890.
(9) GowBRS, ùe VépUepsie. Paris, i883.
et de plus caractéristique. Or, cette conclusion devait être mise en évidence. Elle motivera, dans la suite, des considérations du plus haut intérêt relatives aux significations régressives des troubles divers dont nous aurons à vous parler. Nous avons vu, en effet, que les ganglions de la base représentent, pour un certain nombre d'auteurs, les centres de Témotivité. Nous verrons l'intervention dégénérative des émotions s'accuser puissamment dans nos derniers entretiens. Et, de près ou de loin, cette intervention pèse sur la palhogénie de l'ensemble des états de dégénérescence. Maudsley et Féré ont, l'un dans le domaine de la folie, l'autre dans l'ensemble des manifestations morbides de Témotivité, mis clairement en évidence le rêle prépondérant des émotions. Ce qui précède n'avait d'autre but que de rattacher la pathogénie de l'épilepsie aux influences fonctionnelles engendrant les états morbides de la déséquilibration émotive et intellectuelle. En reconnaissant à ces altérations morbides une même localisation physiologique, nous croyons avoir renforcé leur lien originel tout comme nous pensons avoir légitimé Tintroduction des épilepsies parmi les syndromes dégénératifs.
Mais cette conception, unie à celles qui précèdent, ne se borne pas à nous donner la clef de parentés morbides. Elle nous permet de sérier, au point de vue dégénératif, les modalités de l'épilepsie. Et, pour en arriver là, il est nécessaire de nous rappeler certaines considérations. Ce rappel complétera nos vues sur les mécanismes variés des épilepsies et mettra, pensons-nous, les choses au point. 11 nous permettra, en second lieu, de compléter l'intelligence régressive des épilepsies par une étude systématique des causes épileptogènes.
La crise comitiale nous est donc apparue comme schématisant une sorte d'arc réflexe dont le sommet serait occupé par les ganglions de la base. Nous avons disséminé sur le parcours de cet arc des centres secondaires, et nous avons fait appel à l'intervention de ces centres secondaires pour expliquer les formes avortées, atténuées, localisées, larvées ou autres de la névrose comitiale. Cette conception est donc plus qu'un schéma: elle semble vraie, réelle dans le domaine des faits et paraît se plier à l'interprétation de Pensemble des manifestations cliniques.
Toutefois, pour vous mettre en mesure d'apprécier les choses de cette manière, il est nécessaire de vous remémorer quelques-unes des considérations essentielles émises en divers endroits au sujet du mécanisme des divers réflexes et des déséquilibres qu'ils extériorisent.
Dans le réflexe, il faut considérer, en dehors de ce qu'on pourrait appeler l'échelle des causes, la multiplicité des points de départ. Plus le circuit est essentiel et haut placé dans la série évolutive à laquelle il appartient, plus nombreuses se conçoivent les branches afférentes, les plaques réceptives périphériques. Et la quantité considérable des lieux d'élaboration du trouble initial est (évidemment liée au nombre de ces
appareils de réception. Le déséquilibre d'un cenlre supérieur est donc, par ce ùàt^ à la merci d*une série considérable de sources de perturbations. Et les motifs de la déséquilibratîon des ganglions de la base vous apparaissent, par cette raison, théoriquement nombreux et divers. Nais la multiplicité des points de départ n'est pas le seul facteur dont on doive tenir compte dans le mécanisme d'un réflexe. Les plaques terminales, les centres échelonnés sur les branches aflTérentes n'ont pas tous la même valeur fonctionnelle. Certains centres intermédiaires, d'un équilibre stable et solidement établi, n'interviennent que difficilement dans la genèse du trouble final. D'autres, au contraire, d'une grande instabilité, d'un potentiel accumulé, peuvent, sous une faible excitation, donner lieu à des décharges considérables. Or, rappelez-vous les considérations générales émises à ce sujet dans nos premières conférences. Veuillez vous ressouvenir de nos systématisations des différents territoires de l'axe encéphalo-médullaire par ordre d'instabilité et de puissance, et vous vous trouverez en possession des données essentielles du problème dont nous cherchons la solution.
Pour ne point compliquer ce problème, nous ferons abstraction, dans la mise en train du réflexe épileptogène, des variations d'intensité d'une même cause. De même nous négligerons les différences individuelles pour les retrouver ultérieurement dans l'étude particulière, non plus des épilepsies, mais des épileptiques. Nous ne considérons que les réflexes localisés à la base, dans leurs rapports avec les déséquilibres secondaires qui viennent pour ainsi dire les actionner. Ces déséquilibres sont donc théoriquement nombreux. Nous les rappelions à l'instant en insistant sur leur signification isolée. Nous verrons tout à l'heure, par la série des causes occasionnelles, que les faits motivent et attestent l'existence et la valeur que nous leur accordions théoriquement.
Nous allons en quelques mots tâcher de mettre en relief la sériation qu'ils réalisent. Cette sériation nous ramènera progressivement à une justification de la place supérieure et culminante que nous y assignons aux centres sous-corticaux. Car en sus de leur nombre, il y a comme une gradation qui s'établit par voie de supériorité entre les divers centres secondaires. Les plus influents, les plus actifs, ceux dont l'intervention est la plus énergique, sont les centres à potentiel élevé, à haute tension, à instabilité permanente. Ces centres sont avant tout les territoires corti* eaux. A l'autre extrémité de l'échelle sont les centres médullaires et sympathiques. Les territoires bulbaires occuperaient une place intermédiaire. Il y a donc des crises épileptiques d'origine intellectuelle, sensorielle, viscérale, périphérique. Cela signifie que la mise en train du mécanisme convulsif est liée à des déséquilibres secondaires des centres auxquels incombent les différentes sensibilités. Ces centres sont ce qu'on nomme les endroits d'élaboration de la charge initiale. Et c'est en somme
la diversité des territoires d'élaboration de cette charge épileptogène qui crée la variété des opinions concernant la multiplicité des mécanismes de répilepsie. Cest surtout la décharge corticale originelle et primordiale qu'envisagent les partisans de Tépilepsie exclusivement corticale. « L'écorce donne le signal de l'attaque, dit François Franck (1), en provoquant la suractivité des éléments cellulaires de la moelle et du bulbe. » « Les centres corticaux, surchargés par une excitation directe ou réflexe, dit Féré (2), donnent le signal de l'explosion qui se répercute dans les centres inférieurs. » C'est en localisant dans les divers départements de l'écorce la charge épileptogène que Hagnan (3) a pu écrire que ce la prédominance de chacune des manifestations de l'épilepsie est en rapport direct avec le siège prédominant de la décharge ». Et c'est, symbolisant de la même manière l'épilepsie tout entière dans le déséquilibre du centre eCTérent, que Christian (4), reprenant certaines idées de Jackson, en est arrivé, comme le célèbre pathologiste anglais, à localiser l'épilepsie dans les lobes frontaux. On aboutit de cette façon à des antinomies, à de véritables quiproquos scientifiques. C'est ainsi que pour Christian, par exemple, la convulsion n'est plus le signe pathognomonique de l'épilepsie. Ce signe se résume tout entier dans la perte de conscience qui forme à elle seule le symptôme essentiel d'où dérivent tous les autres.
En réalité, les centres corticaux jouent un rôle prépondérant dans l'élaboration de l'excitation initiale, mais ce rôle ne doit pas nous faire méconnaître l'ensemble des autres territoires susceptibles d'engendrer la crise épileptique. Et Gowers a pu dii*e avec beaucoup de justesse que les convulsions épileptiques sont tributaires des différents points de l'axe cérébro-spinal.
Toute manifestation épileptique comporte donc pour ainsi dire, par les seules conditions de ses mécanismes, une double signification. Par l'origine de l'excitation, elle traduit la localisation du déséquilibre initial. Et cette localisation indique par sa valeur psycho-physiologique comme l'indice de régression du deséquilibre lui-même. Les répercussions qu'elle engendre, l'étendue et la gravité de la crise attestent l'extension aux centres essentiels de la déséquilibration dégénérative.
Quand les crises larvées semblent ne faire intervenir que des localisations restreintes, il faut donc conclure à une déséquilibration secondaire limitée ainsi qu'à une intégrité relative des centres de la base. Au contraire, lorsque la crise éclate comme sans raison, ainsi que cela se passe dans l'épilepsie idiopathique, mettant en jeu d'emblée tout le circuit
(i) François Franck, Les fonctions motrices du cerveau. Paris, 1887.
(2) Fèré, Les éjpilepsies, Paris, i890.
(3) Magnan, Leçons sur les maladies mentales, Paris, 1873. (i)' Christian, The Journal of mental Science^ janvier 1891.
3S8 DtGÉNtRÊS ET DtStQUILIBRtS.
épileptogène, elle atteste une déséquilibration intense , toujours latente, un véritable état de mal épileptique virtuel. Elle aflBrme, par la multitude des causes dont elle semble tributaire, par la résistance amoindrie que lui opposent les centres opto-striés, une réelle infériorité dans la lutte biologique dont la dégénérescence traduit les défaites et les étapes.
Mais, Messieurs, nous vous avons dit que la sériation régressive que comportent les méx^anismes épîleptogènes se motivait encore par Tétude des causes dont ils sont tributaires. Volontairement et en vous prévenant de nos intentions, nous avons négligé les variations si nombreuses que comporte Tétiologie de la névrose. Nous allons reprendre, dans ses éléments essentiels, l'étude des causes dont relèvent les diverses manifestations de Tépilepsie.
Le groupement et l'analyse des données étiologiques relatives aux différentes formes de la névrose peuvent s'effectuer de deux manières différentes. Il est possible d'envisager successivement la série des causes particulières à chacune des formes de l'épilepsie. Et cette façon de procéder n'est pas dépourvue d'intérêt. Hais d'ordinaire, la subdivision des données étiologiques s'opère d'une autre manière. On institue comme une sorte de triage en répartissant les causes en causes occasionnelles et en causes prédisposantes.
Ces deux classifications permettent l'étude des causalités comitiales sous leurs deux aspects essentiels, et il y a lieu de les utiliser successivement. Toutefois, l'une d'elles ne nous arrêtera pas longtemps et devra forcément être écourtée. Ce serait, en effet, s'exposer à des redites sans intérêt que d'essayer de faire le relevé causal de chacune des manifestations épilep tiques. Nous nous bornerons à scinder en deux la liste des épilepsies. D'une part, nous rangerons l'ensemble des modalités groupées sous le nom d'épilepsie partielle, et, d'autre part, nous étudierons isolément la forme dite essentielle, l'épilepsie idiopathique. Nous compléterons la sériation des causes par une revue selon le second mode de groupement. L'analyse des causes occasionnelles et des causes prédisposantes nous conduira à l'étude de la prédisposition héréditaire, étude qui terminera cet entretien.
On dissocie donc d'ordinaire les causes des épilepsies partielles des causes de l'épilepsie idiopathique. Nous avons à peine signalé cette distinction générique lors de notre exposé des épilepsies. Et cette manière de faire contraste avec certains procédés classiques. Sa justification résulte d'abord du caractère plus particulièrement clinique de la subdivision ellemême; puis, il nous paraît, en second lieu, que le bien-fondé des démarcations étiologiques établies entre les deux formes, reste contestable.
Certes, cliniquement, les deux modalités de la névrose sont assez régulièrement reconnaissables et la séparation se réclame, à juste titre, d'un certain nombre de caractères distincts. Elle invoque la nature* des
auras, l'absence de la perte de conscience, runilatéralité des accidents, la simultanéité ou la succession des manifestations convulsives, la nature du spasme tonique ou clonique. Mais elle se fonde particulièrement sur des expériences et des interprétations expérimentales. L'épilepsie partielle est pour ainsi dire le triomphe de Texpérimentation. Elle a d'ailleurs à son actif d'avoir contribué à la découverte des localisations motrices. Et c'est, en somme, sur ces localisations qu'elle a définitivement établi ses assises les plus solides et les moins disculées. Cependant, il y a lieu de rechercher si, cliniquement tout comme expérimentalement, la spécialisation de l'épilepsie partielle reste inattaquable*
Cliniquement, cette spécialisation est sujette à caution. Silvestrini (1), après une étude comparée des caractères prétendus différentiels, a conclu à l'identité du mécanisme des deux névroses; la différence se résout simplement dans une extension variable de l'aire des convulsions. Puis, Seppili (3) et Luciani ont déclaré à leur tour, quelque temps après, que l'épilepsie partielle et l'épilepsie générale sont deux formes d'un même processus morbide. Les savants italiens n'avaient peut-être pas grand effort à réaliser pour unifier ainsi les deux modalités essentielles de l'épilepsie. Tous deux croyaient à Torigine exclusivement corticale des convulsions. Or, le voisinage, l'intime union des aires motrices justifiaient comme en aparté des déductions que la clinique et l'anatomie pathologique semblaient seules inspirer. A mesure que des modalités intermédiaires se produisent, les délimitations primitives perdent de leur valeur, et Souques (3), quoique partisan de la dissociation des deux formes, écrivait récemment a qu'il faut cependant avouer qu'il est des cas où les difficultés d'une reconnaissance paraissent insurmontables ».
Quanta l'expérimentation, ses affirmations semblaient inattaquables. Elle opposait à la diversité possible des mécanismes de l'épilepsie essentielle, l'unité invariable du mécanisme de l'épilepsie partielle. Cette dernière passait pour réclamer, sans exception, l'intervention de l'aire motrice.
Si l'on détruit la couche corticale, pas d'épilepsie partielle, disait François Franck.
Or, Seppili trouvait l'épilepsie partielle dans un cas où la sclérose des zones motrices rendait impossible l'intervention de ces territoires corticaux.
Les excitations des faisceaux blancs sont impuissantes à produire l'épilepsie partielle, attestaient encore les expérimentateurs.
Et Dufloc (4) accompagnait la relation d'un cas indiscutable d'épilepsie
(i) SiLVBSTRiivi, Contrilmzzianni aUo studio, etc. (Rnr. sPBRm. di ponct., 4880 .) (9) Seppili, Studio anatomico-cUnico, etc. Reggio-Emilia, 1886.
(3) Souques. Manuel de médecine, IV. Paris, 1894.
(4) DuTLOC, De Vépilepsie partielle. (Rbv de méd., 1891.)
partielle d'origine sous-corticale, d'une série d'observations presque aussi concluantes que la sienne.
Cependant la distinction des deux modes d'épilepsie» battue en brèche dans son exclusivisme, subsiste dans une certaine mesure. Toutefois, il nous semble qu'il faut rechercher en dehors d'une diversité des mécanismes, la raison de leurs différences. L'épilepsie partielle est souvent d'origine occasionnelle. Elle relève de causes appréciables, quoique Landouzi (1) ait rapporté un nombre respectable de cas exceptionnels dans lesquels, jusqu'après l'autopsie, l'épilepsie partielle est restée privée de substralum anatomique. L'épilepsie partielle a pour cause des lésions localisées, des tumeurs corticales ou sous-corticales, des foyers méningitiques et autres. Elle procède fréquemment d'un traumatisme crânien. Bergman, qui a relevé 8,925 blessures à la tête, a noté iSi fois l'épilepsie partielle. Mais, comme l'ont bien mis en relief les recherches de Hallet (2), les lésions syphilitiques sont l'un des facteui*s essentiels de l'épilepsie jacksonnienne. Elle peut résulter de la présence d'un tubercule cérébral ; mais elle n'a parfois d'autre origine qu'une plaque méningée irritant directement ou indirectement les centres moteurs. Il semble que dans ces cas, selon Souques et Charœt (3\ le début crural soit le plus fréquent. L'épilepsie partielle réclame donc d'ordinaire l'intervention de causes tangibles. On dirait qu'elle ne traduit que l'excitation pure et simple de l'agent irritant dont elle relève. Elle réalise plutôt une expérience qu'elle ne traduit une prédisposition. Cependant, une généralisation prématurée serait dangereuse. Pitres (4) et Féré ont prouvé, par l'existence de véritables substitutions cliniques, que les épilepsies partielles ne pouvaient prétendre aux rigueurs démonstratives de l'expérimentation. Le transfert des auras réalisé par Hirt et Buzzard et renseigné dans notre précédent entretien, témoigne hautement en ce sens. Enfin, il est toute une série d*épilepsies partielles liées aux intoxications, à l'afcoolisme, au saturnisme, à l'urémie, à l'éclampsie, à l'acétonémie, qui sont restées jusqu'à ce jour non justiciables des causes anatomiques. L'ensemble des accès épileptiformes réflexes, malgré des apparences étiologiques plus concrètes, n'en est pas moins d'un mécanisme difficilement explicable pour les partisans de l'épilepsie partielle exclusivement lésionnelle et corticale.
Quoi qu'il en soit de ces considérations, une conclusion bien appropriée à notre sujet nous semble résulter de l'analyse des documents expérimentaux et cliniques. L'épilepsie partielle atteste d'ordinaire l'absence d'une prédisposition ou d'une tare névropathique prononcée ; elle affirme
(1) Landouzi, Remte de médecine^ 18d4.
(% Mallbt, Contribution à Vétude de Vépii. sypk. Thèse de Paris, i89i.
(3) Souques & Charcot, Tuberculose de la région paracentrale. (Soc. anat., 1891. i
(4; Pitres, Études sur quelques équivaletits, (Rev. de mèo., 1888.)
rintégrité des centres ëpileptiques; elle oppose Téquilibre stable de ces centres à l'action localisée de sa cause productrice. Elle ne compte donc qu'une signification dégénérative nulle ou réduite; elle ne trahit d'ordinaire que de très loin la prédisposition. Elle peut être, par suite de la déséquilibration qu'elle établit, le prélude de la régression ; elle n'eu symbolise aucune des étapes essentielles. L'intensité des causes dont elle relève réduit encore, tout comme sa symptomatologie restreinte, sa signification régressive, mais en la confirmant cependant.
Car vous venez de voir la multiplicité des facteurs génériques de Tépilepsie jacksonnienne former comme une série décroissante. Â la suite de lésions grossières, graves, se rangent une catégorie d'altérations de moins en moins étendues, de plus en plus généralisées ou banales. L'échelle des causes dicte donc déjà, dans l'épilepsie partielle, l'indice de régression, quelque faible ou atténué qu'il soit. Plus l'épilepsie partielle éclatera sans raison suffisante ou sans besoin notable, plus elle traduira la prédisposition; l'intensité causale démontrera l'intégrité des appareils de résistance, l'équilibre des centres épileptogènes n'accordant à l'épilepsie que le minimum pour ainsi dire expérimental. Car nous n'entendons pas réclamer pour l'épilepsie partielle la nécessité d'une prédisposition régulière. Cette prédisposition est probablement l'exception et, lorsqu'elle existe, son degré atténué la relègue à Tarrière-plan. Toutefois, il est essentiel de constater qu'elle n'est pas entièrement exclue de cette manifestation épileptogène.
A ce sujet, on objecte souvent aux partisans d'une prédisposition atténuée de certaines formes d'épilepsie partielle, la disparition des symptômes sous l'influence du traitement chirurgical, par exemple. Cependant on ne peut perdre de vue que l'épilepsie, dans sa forme essentielle, peut céder à des cautérisations de la muqueuse nasale, à l'extraction de polypes rétropharyngiens, à la disparition de calculs biliaires et vésicaux, etc. Et l'échelle des prédispositions, très variable, permet de concevoir la nécessité de causes énergiques pour donner lieu à la névrose.
Contrairement à ce qui se passe dans l'épilepsie partielle, la signification régressive des données étiologiques domine l'étude entière de l'épilepsie essentielle. Et cette différence fondamentale tient probablement, en première ligne, à la diversité des influences dont se réclame l'épilepsie idiopathique.
En effet, tandis qu'on a longtemps attribué l'épilepsie partielle aux irritants des seules zones motrices de l'écorce, l'épilepsie partielle relève, au contraire, d'origines multiples. On admet que les désordres soit périphériques, soit viscéraux, soit localisés à chacun des départements de l'axe encéphalo-médullaire, peuvent faire éclater la névrose. Et Ton ne recherche point, comme dans l'épilepsie partielle, une relation plus ou moins réelle entre l'étendue de la lésion et l'ampleur des manifestations convulsives.
L'épilepsie essentielle est tributaire des moindres causes et semble ne procéder que d'elle-même.
C'est que, contrairement à l'épilepsie jacksonnienne, l'épilepsie idiopathique traduit un déséquilibre virtuel permanent. Elle atteste la prédisposition, et dans une relation qu'on pourrait regarder comme proportionnellement inverse à l'étendue et à la gravité des causes productrices. Par ce fait même, elle comporte la plus haute signification régressive. Et par ce fait également, elle permet, contrairement à l'épilepsie partielle, une division de ses facteurs étiologiques en causes occasionnelles et en causes prédisposantes.
On subdivisait aussi jadis les causes de l'épilepsie en essentielles et symptomatiques. Cette distinction servait même de base à une subdivision de la névrose. Ces différenciations ont disparu presque définitivement. <x Les anciennes barrières s'abaissent entre l'épilepsie essentielle et les épilepsies symptomatiques, dit Oulmont(l) ». L'unité du mécanisme de la crise comitiale n'autorise plus que deux catégories de causes, les occasionnelles et les prédisposantes.
Les causes occasionnelles ou causes déterminantes peuvent se subdiviser en locales et générales. Les causes locales comportent une répartition et une variété énormes. Toute la symptomatologie particulière à l'épilepsie jacksonnienne se retrouve dès l'abord à propos de l'épilepsie essentielle. Les lésions syphilitiques tuberculeuses les plus variées peuvent donner lieu à des crises convulsives épileptiques. Les irritations des nerfs périphériques ou viscéraux, soit traumatiques, soit pathologiques, arrivent également à déterminer l'épilepsie, et Féré (2) rapporte une série de cas de ce genre. Les tumeurs, surtout les tumeurs siégeant sur les muqueuses, sont des agents épileptiques indiscutables : Eichhorst (3) signale un certain nombre d'épilepsies guéries par l'enlèvement de tumeurs des cordes vocales, du nez, de l'arrière-gorge. (^a présence de corps étrangers dans les cavités organiques constitue, en maintes circonstances, la raison locale de l'explosion convulsive. Le sympathique abdominal est à son tour fréquemment le point de départ des convulsions réflexes. En résumé, chacun des départements du système nerveux peut devenir l'occasion d'accès convulsifs. La lésion sera le plus souvent nettement appréciable et constituée par des néoplasies, des exsudats inflammatoires, des altérations variées. Elles pourront n'être décelables que par le microscope, comme dans les cas de sclérose névroglique signalés par Chasiin (4), ou de périartérite renseignés par Blocq et Marinesco (5). Enfin, il leur arrivera
(1) OuLMONT, Thérapeutique des névroses. Paris, 1894. (t) Féré, Les épilepsies. Paris, 1890.
(3) Eichhorst, Handb, der spécial PathoL Wien und Leipzig, 4891.
(4) Chaslin, Contrit, à Vétude de la scUr. céréb. (Arch. de méd. exp., 1891.) («*() Blocq & Marinesco, Sur les lésions de VépiL essent. (SEMAtziB méd., 1899.)
d'échapper à toutes les investigations et de constituer de véritables zones épileptiques dont le moindre contact suflBt pour déterminer un accès. Ces zones de sensibilité spéciale semblent affecter particulièrement l'extrémité céphalique, la tempe (Bravais), l'aile du nez et la lèvre (Defoy), le lobule de l'oreille et la peau du cou (Bochefontaine), l'angle interne de l'œil gauche (Honsen). Landesen (1) rapporte un cas où la zone épileptique occupait exclusivement la main.
Dans ce qui précède, nous avons plus ou moins sérié les causes occasionnelles locales par ordre d'importance. Nous désirions, de cette façon, vous montrer la névrose comme faite d'une sorte de déséquilibre virtuel dont la tendance à l'extériorisation croit en même temps que diminue l'importance du facteur étiologique. La préexistence du mécanisme qui préside à ce déséquilibre affirme déjà la possibilité théorique de son existence générale. La série décroissante des causes montre que son apparition dépend d'une espèce de rupture des résistances qui s'opposent à son extériorisation. Elle apparaît finalement comme une sorte de déclanchement lié à la moindre poussée pathologique, au moindre contact physiologique. Et cette proposition se vérifie d'une manière plus éclatante par l'analyse des causes déterminantes générales.
Parmi les causes déterminantes générales figurent tout particulièrement les grandes intoxications. Marie (3) leur attribue même une importance aussi profonde que générale. Selon cet auteur, l'épilepsie dite essentielle reconnaîtrait presque toujours pour origine une infection qui, ayant évolué dans la première enfance, aurait produit des lésions encéphaliques laissant une trace indélébile.
Le rôle de la syphilis figure ici à nouveau au premier rang. Et son intervention présente dans ce cas une allure spéciale. La syphilis, en effet, n'agit plus comme précédemment par ses altérations néoplasiques spécifiques ; son action parait plus générale, plus subtile à la fois. L'épilepsie syphilitique précoce éclate, en effet, aux périodes initiales de l'infection. C'est donc en entamant la puissance organique, en minant les résistances qui s'ofirent à l'explosion convulsive virtuelle que le mal spécifique engendre la crise comitiale. Fournier (3), dans des observations indiscutables, appuie de sa grande autorité l'origine infectieuse primordiale et spécifique de l'épilepsie dans certains cas. Selon l'expression du savant spécialiste, la névrose n'est plus, dans ce cas, de nature syphilitique, mais d'origine syphilitique. Et c'est probablement selon un mécanisme analogue qu'agissent l'ensemble des causes déterminantes générales. Ainsi se comprend le rôle des émotions et particulièrement des émotions dépres-
(1) Landesen, Ueber die epileptogen Zone beim Menschen. Dorpat, 1884. (S) Marie, Infection et épilepsie. (Semaine médicale, i89S.) (S) Fournier, Les affections parasyphiUtiqiies, Paris, i894.
35^ DÉGÉNÉllÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
sives, des excès, du surmenage sous toutes ses formes. De cette façon également s'éclaire la pathogénie des épilepsies nées de tensions intelieoiuelies prolongées, et de cette manière s'explique la coïncidence du génie et de Tépilepsie. Le génie, dans ces cas, serait moins un accès de névropathie larvée que le résultat d'une dérivation des forces nerveuses, par une soustraction des résistances laissant au déséquilibre virtuel l'occasion de s'extérioriser. Mais il est évident que, bien plus encore que les causes déterminantes locales, les causes déterminantes générales réclament la prédisposition.
La fréquence de leurs manifestations, la généralisation qu'elles comportent mettent hors de doute la nécessité d'une tare névropathique préexistante. Cette vérité pouvait se dissimuler sous l'apparence des rapports directs que notre esprit admet facilement entre les causes tangibles et les résultats plus ou moins éloignés de ces causes. A propos des facteurs étiologiques généraux, l'illusion tombe, le mirage cesse. La rareté des causes locales excusait l'exclusivisme des partisans de l'intervention isolée de ces facteurs spéciaux. La fréquence des causes générales n'autorise plus que des rapprochements étiologiques.
Si loin que l'on pousse la recherche des motifs déterminants de la crise comitiale, la nécessité de la prédisposition se retrouve inévitable. Et les théories qui semblent le mieux en état de s'en passer finissent par la subir quand même, inéluctablement. La doctrine que l'on pourrait appeler la doctrine de la dernière heure la suppose finalement, et ce de l'avis même de ses auteurs. Mous aimons à vous résumer brièvement ces vues ingénieuses et nouvelles.
L'impulsion féconde apportée par Bouchard aux recherches sur l'autointoxication a provoqué des travaux déjà nombreux sur la toxicité urinaire dans les divers domaines de la pathologie nerveuse. L'épilepsie devait des premières, par son caractère explosible et convulsif, attirer à ce point de vue l'attention des observateurs. Déjà en 1889, Lemoine (1), sans preuves expérimentales toutefois, comparait l'épilepsie à la crise qui marque le déclin des maladies infectieuses. Denis et Chouppe(3)eurentle mérite d'organiser les premières recherches expérimentales. Ils conclurent que la toxicité des urines des épileptiques ne présente rien d'anormal et reste comparable à la toxicité de l'urine des sujets sains. Toutefois Féré (3), reprenant la question d'une manière ^plus méthodique, déclara l'existence d*une hypertoxicité des urines préparoxystiques. De leur côté, Herter et Smith (4) concluaient, par le dosage de Tindican et des matières analogues contenues dans l'urine, qu'il existe une relation constante entre la fré-
(1) Lemoine, Gazette des hôpitaux, 1889.
(2) Denis & Cuouppb, Bulletin delaSoc.de bioL, 1889.
(3) Féré, Bulletin de la Soc. de bioL, 1890.
(4) Herter & Shfth, New-York Medec. Journal. Août et septembre 1899.
quence des accès et le degré des putréfactions intestinales. Il semble aujourd'hui que le problème approche de sa solution définitive, grâce aux n*cherches de MM. Jules Voisin et Â. Peron il). L*épilepsie, selon ces observateurs, serait, dans ses diverses manifestations, liée à des crises d'auto-intoxication. Il existe pendant les attaques une hypotoxicité urinaire qui cède avec les accès. Le trouble mental isolé lui-même semblerait, chez 1rs épileptiques, régulièrement s'accompagner d'hypotoxicité.
De semblables conclusions pourraient paraître peu conciliâmes avec les propositions essentielles qui précèdent. Les épilepsies relevant d'agents toxiques semblent à première vue perdre la plus large part de leur caractère spécifique. Elles ne sont plus que des accidents que rien ne coordonne en dehors d'une perturbation nutritive aussi vague que générale. Celte perturbation devient le seul substratum positif accessible aux investigations, susceptible de fournir les éléments d'une nouvelle pathogénie et d'une classification définitive. En d'autres termes, la prédisposition, ruinée autant qu'inutile, enlèverait aux névroses leur plus important critérium de régression et de dégénérescence. Eh bien, même avec l'intoxication comme facteur primordial de la névrose, la prédisposition se retrouve et s'impose. Aux yeux des auteurs mêmes de la théorie toxique, elle apparaît comme une inévitable nécessité théorique, comme une réalité pratique, et à cette prédisposition, ils reconnaissent des caractères héréditaires. MM. Voisin et Peron admettent, en effet, que Tauto-intoxication est favorisée par un système nerveux congénital ou héréditaire défectueux. Et il est probable que la fréquence et la variabilité des autoinfections mettront, dans l'avenir, davantage encore en relief le rôle essentiel, indispensable de la prédisposition dans la genèse des formes essentielles de la névrose. L'échelle des variations individuelles, vis-à-vis d'un agent toxique connu et dosable, plaide encore en faveur de la prédisposition. Cette variation des résistances, mise expérimentalement hors de doute par MM. Godart et Slosse (S), montre clairement que les déséquilibrés restent, malgré une origine unique, tributaires de la somme des tendances individuelles qu'on synthétise sous le nom de prédisposition.
Il est donc nécessaire d'examiner de plus près ce qu'il faut entendre par prédisposition épileptogène.
La prédisposition épileptogène peut être acquise ou héréditaire. Sous le nom de prédisposition acquise, il faut évidemment comprendre l'ensemble des perturbations diverses qui, sans occasionner par ellesmêmes l'explosion comitiale, préparent pour ainsi dire le terrain, soit en exagérant l'impressionnabilité des centres épileptogènes, soit en réduisant
(1) Jules Voisin & Â. Peron, Arch. de neuroL, 1892 et 1893. (% Godart & Slosse, Recherches sur la toxicité urinaire. (Journal de médecine. Bruxelles, 1893.)
les résistances physiologiques. Certes il est bien difficile d'arriver à quelque précision dans de telles recherches, et Ton n'a guère le droit que d'émettre des suppositions. Sous la perturbation individuelle peut toujours se cacher la prédisposition ancestrale, et l'immixtion de cette dernière ruine pour ainsi dire moralement l'influence de la première. Nous tenons cependant à vous renseigner quelques-unes des causes qui paraissent pouvoir engendrer de toutes pièces la prédisposition épileptogène.
Nous devons citer en première ligne les grandes infections acquises. Pierre Marie, ainsi que nous l'avons dit précédemment, voit dans un certain nombre de manifestations épileptiques les reliquats de maladies infectieuses contractées dans l'enfance. Les troubles de la vie fœtale, l'état de mort apparente, l'asphyxie due à la constriction du cordon, les déformations du crâne par l'application du forceps ont été plus ou moins énergiqucment incriminés. On a recherché les raisons de la prédisposi* tion dans une mauvaise hygiène des premières semaines de la vie du nouveau-né. L'habitude de placer l'enfant uniformément sur le même côté a été accusée, par suite de la plagiocéphalie qu'elle peut engendrer, de pousser ù l'épilepsie. Il n'est pas jusqu'à la nourrice qui n'ait été soupçonnée de créer chez le nourrisson une tare névropathique tout au moins virtuelle.
Ainsi que nous le disions à l'instant, une étiologie basée sur ces influences restera longtemps sujette à caution. Elle manque de preuves catégoriques tout d'abord. D'un autre côté, on comprend difficilement la rareté relative de l'épilepsie, comparée à la fréquence et nous oserions dire pour quelques-unes à la banalité de leur action. La chose semble même manifestement tourner au dilemme. Ou les causes en question créent réellement et par elles-mêmes l'épilepsie, et alors on ne comprend plus le nombre restreint des épileptiques en face du nombre considérable des enfants infectés, mal nourris, mal ^couchés, mal venus. Ou les soitdisant agents épiloptogènes réclament un renfort, et il est difficile de ne pas le chercher dans celte prédisposition relative qu'on voulait finalement éviter en dissociant ce que Gowers appelle les causes éloignées de l'épilepsie.
En réalité, la prédisposition épileptogène est une prédisposition héréditaire. Et c'est dans Thérédité qu'il faut chercher les raisons du déséquilibre virtuel qui fait ainsi éclater la névrose à propos de tout comme à propos de rien. C'est surtout dans les variations de cette hérédité névropathique que réside pour ainsi dire l'explication conciliatrice de toutes les divergences relatives à la portée des tendances héréditaires dans l'éclosion du mal comitial.
Cette prédisposition héréditaire peut, en effet, relever de l'hérédité directe et montrer l'épilepsie engendrant l'épilepsie. L'hérédité similaire, dit Féré, niée par Louis, est dans l'épilepsie plus fréquente qu'on ne le
ÊTIOLOGIE ET MÉCANISMES DES ÊPILEPSIBS. 587
croit. Et Déjérine donne dans sa thèse d'agrégation des exemples indiscutables d'une transmission directe de la névrose comitiaie.
Toutefois, cette filiation reste limitée, et s'il fallait ne s'en tenir qu'à elle seule, l'influence de l'hérédité se trouverait considérablement réduite. Mais cette hérédité porte plus loin, et il faut la voir au delà de la transmission de l'épilepsie par des ancêtres épileptiques; l'observation nous renseigne la névrose comme évidemment tributaire de la série des manifestations qu'on comprend sous le nom de famille névropathique. La famille névropathique est donc tout entière à englober dans le cadre des facteurs de l'épilepsie. Et avec elle, la série des vésanies concourt à former à l'épilepsie une lignée ancestrale à la fois multiple et variée. Mais la collectivité des générateurs de l'épilepsie remonte même au delà des névropathes de toutes marques. « Nous trouvons l'épilepsie, dit Féré (1), dans la descendance des individus atteints de malformations tératologiques, des névropathes et des psychopathes, des goutteux, des diabétiques, des rhumatisants, des phthisiques, des syphilitiques, des alcooliques, des saturnins. »
C'est donc toute la famille diathésique qui, à la suite de la famille névropathique, intervient pour créer à l'épilepsie une généalogie aussi reculée que complexe et multiple.
Et Lasègue (2), qu'on n'accusera pas d'étendre démesurément l'épilepsie, se prononçait à son tour dans le même sens.a Qu'on fasse une enquête sur les familles dont les épileptiques vrais sont issus, dit cet auteur, on trouve un nombre limité de cas collatéraux. Les ascendants, quand ils ont présenté des troubles maladifs, étaient atteints des affections les plus diverses du système nerveux, de la bizarrerie à l'aliénation confirmée; ils avaient contracté des mariages consanguins; ils s'étaient. livrés à des débauches de tout genre; ils appartenaient à une race, pour mieux dire à une tribu de dégénérés où ils avaient eux-mêmes inauguré la déchéance, alcooliques, vicieux, vagabonds, déclassés de n'importe quelle classe de la société. Les ascendants responsables comptent dans leur progéniture des idiots, des infirmes et des difformes, enfants mal venus, sans qu'on trouve la raison de cette imperfection congénitale. »
Le rôle deThérédité est donc suffisamment établi et attesté par les faits. Mais on constate en même temps que son influence variable laisse à la série des causes tout le jeu nécessaire à la conciliation des opinions les plus divergentes. L'épilepsie peut ne traduire que la répercussion des désordres ancestraux, faibles et atténués. L'ancêtre de l'épileptique sera un bizarre, un mélancolique, un syndromique au syndrome à peine décelable, [^'alcoolique surtout, selon Legrain (3), engendre fréquemment
(1) Féré, Les épilepsies, Paris, 1890.
(S) Laségue, Études médicales. Paris, i884.
(3) Lbgrain, Hérédité et alcoolisme. Paris, i887,
un convulsivant. Il arrivera même de ne trouver les germes de la névrose que dans les altérations nutritives d'une goutte ou d'un diabète particuliers à l'ascendant. Mais l'épilepsic pourra relever de l'épilepsie elle-même, de l'hystérie, de l'idiotie ou de toute autre manifestation morbide d'une sérieuse gravité et d'une réelle portée régressive.
Les origines lointaines ou directes permettent donc à leur tour de sérier les épilepsies. Car il est évident que l'épilepsie originaire des perturbations imposantes de la névrose comitiale, des hystéries graves, de la folie ou de l'idiotie, témoigne d'un voisinage immédiat de la dégénérescence absolue. Tout au contraire, l'épilepsie symptomatique d'une simple perturbation du caractère, de la nutrition ou de l'activité d'un ancêtre, indice régressif faible, ne comporte qu'une signification dégénérative restreinte. II semble que des modificateurs heureux peuvent imprimer à la descendance du porteur d'une telle épilepsie une poussée ramenant cette descendance vers révolution normale physiologique.
Enfin, l'intensité rie la prédisposition régressive s'accusera dans un autre sens par la précocité de l'apparition de l'atfection. Et cette précocité est are point un signe de marque de la névrose que Lasègue se refusait à voir l'épilepsie idiopathique dans toute manifestation comitiale survenant après la vingtième année. Lasègue visait simplement dans ce cas la prédisposition qu'on pourrait appeler maxima. Cette prédisposition, il ne l'admettait que renforcée, éclatant prématurément et comme à la moindre pression. Mais cette prédisposition peut, au contraire, nécessiter, pour arriver à l'explosion convulsive, le concours prolongé de circonstances déprimantes ou perturbatrices. Les faits renseignés dans la thèse de Delanef (1) sont concluants à cet égard, et il paraît hors de doute que la précocité ou l'apparition tardive de l'épilepsie peuvent à leur tour compléter les indications de l'étiologie et servir de critérium à l'intensité de la prédisposition.
Mais la prédisposition peut encore s'étudier sous un autre aspect. Ce n'est pas par ses seules origines qu'elle intervient dans la sériation des épileptiques : elle contribue à cette sériation à l'aide de ce qu'on pourrait appeler ses conséquences. L'importance de la tare d'un épileptique se reconnaît, en effet, aux répercussions pathologiques qu'elle engendre dans la descendance du névropathe. Et le caractère de haute gravité de la névrose se précise même à l'aide de ces répercussions morbides généalogiques. Car il est généralement admis que l'épilepsie possède l'hérédité la plus chargée et la plus grave. C'est l'épilepsie qui, de toutes les névroses, produit le plus grand nombre de dégénérés inférieurs et de vésaniques.
Enfin la stérilité des épileptiques les signale encore d'une manière par-
(1) Delankf, Essai sur réiiologie de Vépikpsie tardive. Paris, 1889.
ticulière comme le terme ultime de régressions dégënératives absolues. Et finalement il résulte des recherches récentes de Kœhler (1) que Tépilepsie abrège régulièrement la vie. Elle serait, en effet, la plus fréquemment mortelle des névroses.
Les données précédentes, relatives à la prédisposition, à son universalité, à ses origines, à ses degrés et à ses conséquences, constituent des documents essentiels au point de vue particulier où nous nous sommes placé. Elles vous montrent la place fréquemment occupée par les épilepsies dans Téchelle de la dégénérescence. Elles justifient l'étude que nous en faisons immédiatement après la revue des dégénérés inférieurs. L'épilepsie vous apparaît ainsi tantôt comme Taggravaiion subite d'une tare légère, névropathique ou diathésique, tantôt comme la capitalisation ultime d'une série de troubles antérieurs qui vont finalement aboutir à la déchéance absolue, à l'extinction de l'individu et de l'espèce.
L'étude des épilepsies établit donc de diverses façons, aux épileptiques, des gradations dans la série dégénérative. Elle les établit par la diversité de ses formes, la variété des nu^canismes dont chacune d'elles semble pouvoir relever. Elle les aflirme par les divisions et les nuances de son étiologie complexe et multiple. Cette étiologie nous montre, à son tour, la prédisposition accentuant et renforçant la formule régressive de chacune des épilepsies. Et cependant nous verrons cette formule se compliquer encore dans notre prochain entretien. Nous n'avons fait appel, pour évaluer la portée dégënërative de l'épilepsie, qu'à la pluralité de ses formes, de ses mécanismes et de ses causes; l'étude des épileptiques va devenir une autre source d'indications et d'informations. L'épileptiquC; en effet, comporte, en dehors de la forme d'épilepsie qui le caractérise, des attributs particuliers, variables en nombre et en importance. Ces attributs sont les stigmates. L'étude des stigmates fera l'objet de notre prochaine conférence. Elle complétera définitivement Tétude des valeurs dégénératives individuelles de l'importante catégorie de déséquilibrés que constituent les épileptiques.
(l) KOBHLBB, Allgem. Zdtschr. fur Psych., XLIIL
DIXIÈME CONFÉRENCE
ÉPILBPTIQUES BT DÉGÉNÉRÉS.
Sériation dégénératiTe des épileptiques. — Cause déterminante et prédisposition. — Valeur complémentaire des stigmates. — Réle et importance de ia déformation crânienne selon Lasègue. — L'asymétrie faciale. — Les recherches de l'École italienne. — Importance et signification des tares anatomiques. — Les tares physiologiques. — Recherches de Féré, de Lombroso et de son école.— Les stigmates psychiques. — Le déséquilibre émotionnel et affectif parait prépondérant — Justifications de cette opinion. — Son intervention dans l'éTolution comitiale. — État mental des épileptiqueSé — Diversité des opinions. — Émotivité et impulsivité morbides. — Le caractère des épilepiiques ; ses variations. — Leur interprétation basée sur la physiologie de l'épilepsie. — Les épilepiiques selon Féré. ~ L'impulsion des épileptiques. — Les fugues des épileptiques. — Génie et épilepsie. — Épilepsie et criminalité. — La doctrine de Lombroso. — La théorie épileptique complète la théorie ataiique. — Objection de Lombroso à la théorie de la dégénérescence. — Les crimes des épileptiques. — Leurs signes patbognomoniques. ^ Leur variété et la diversité de leurs interprétations. — La responsabilité des épileptiques. — Erreurs et dangers des théories actuelles. — Impossibilités pratiques. — Caractères génériques des épileptiques.— Opposition aux théories actuelles. — L'école positiviste n'est pas désarmée devant l'épileptique. — La prison-asile. — Rôle du médecin selon les théories nouvelles.
Messieurs,
Notre dernier entretien me paraît avoir mis hors de contestation quelques propositions essentielles que je tiens à vous rappeler. Il vous a tout d'abord motivé l'importance des manifestations épileptiformes comme syndromes de dégénérescence. L'épilepsie existe, en effet, à tous les degrés de l'échelle des dégénérés. On la rencontre sur les sommets, parmi les natures d'élite ; on la retrouve dans les bas-fonds de la dégénérescence, doublant et aggravant l'idiotie. Mais à ces variations s'en sont jointes d'autres.
Les formes multiples de l'épilepsie ont nécessité des mécanismes divers, et le circuit, le cycle épileptique nous a révélé des déséquilibrements variés; il a montré des points faibles, des locus minimis resistantiœ nombreux. L'intensité du déséqui librement est ensuite venue ajouter ses fluctuations à la somme de ces caractères différentiels. Nous avons pu établir ainsi une série de troubles d'importance croissante, créant entre les épileptiques comme une hiérarchie dans la dégénérescence.
L'hérédité a définitivement établi et sanctionné cette hiérarchie. Nous l'avons vue accumulée, capitalisée dans les déséquilibremeots profonds qui mènent à l'idiotie et à la stérilité. Et parfois, dans les épilepsies dites accidentelles, partielles et autres, son peu d'influence a concordé avec la superficialité de la névrose.
34S DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIB!IÉS.
Puis rétiologie est venue, à son tour, renforcer ces considérations. La banalité des causes a fait éclater l'intensité de la prédisposition. L'importance du facteur étiolôgique a révélé, en même temps que les résistances considérables vaincues, la faiblesse de la cause prédisposante. L'épilepsie a disparu parfois avec l'esquille, la tumeur ou tout autre agent qui l'avait engendrée. Elle n'existait alors que virtuellement, dit-on parfois. Et l'épilepsie profonde, incurable, idiopathique témoigne de l'intensité avec laquelle la tare héréditaire a pénétré l'organisme.
Enfin, les divers centres susceptibles de déséquilibrement, leur importance, leurs relations ont, à leur façon, selon nous, établi définitivement notre sériation des épileptiques. Car si le mécanisme convulsif lié aux désordres des ganglions moteurs de la base est essentiel dans les épilepsies, il ne représente qu'une variété fonctionnelle de la névrose. La sensibilité morbide des corps opto-striés semble comme un aboutissant final dans le circuit épileptogène; mais pour y arriver, le déséquilibre primordial prend des voies diverses. Il siège parfois dans un centre limité, sensible ou moteur, déterminant une migraine, une névralgie, un tic. Il peut longtemps se cantonner dans un département sensoriel. Il lui arrive de débuter par les centres médullaires, comme il couve, en certains cas, pendant de longues années à la surface de l'écorce. Mais c'est finalement vers les ganglions de la base qu'il tend à progresser; c'est là qu'il vient trahir son origine et révéler son caractère névrosique comitial; c'est là qu'il aboutit lorsqu'il est accumulé par l'hérédité, et c'est peutêtre de là que l'hérédité le prend afin de le transmettre pour ainsi dire d'une pièce.
Lorsqu'alors le déséquilibre épileptogène s'est définitivement établi dans ces centres terminaux, l'involution dégénérative semble inexorablement installée. Elle peut se trouver masquée par un fonctionnement en apparence régulier des autres départements nerveux; elle n'en existe pas moins d'une manière continue et sans cesse active, et maintes fois, à notre insu, elle se répercute insidieusement sur tout le fonctionnement encéphalo-médullaire.
Cette intelligence qui vous paraît supérieure en porte le sceau, malgré l'illusion. On a pu, en scrutant l'intellect et le caractère de ces épileptiques de génie, y retrouver cantonné quelque part le déséquilibrement indéniable. En surveillant leur vie, leur santé, leurs fonctions, la névrose est apparue fréquemment, active et permanente. Elle accumule lentement sa charge, elle mine sourdement les résistances, pour éclater tout à coup à la moindre dépression, à la moindre faiblesse des centres qui lui opposent pour ainsi dire une barrière, un rempart.
Et l'importance du siège ultime de l'épilepsie confirmée traduit à sa façon l'importance dégénérative de la névrose. Les ganglions où nous la localisons constituent, nous l'avons dit à plusieurs reprises, une étape
ÊPILEPTIQUES ET DÉGÉNÉKÊS. 343
entre ]es centres buIbo-méduUaires et Técorce. Eux seuls possèdent encore Tinstabilité que réclament à la fois la gravité des réactions et les nécessités de la transmission héréditaire.
Nous ne reviendrons pas sur les considérations physiologiques qui motivent cette manière de voir. Toutefois, nous tenons, au point de vue spécial de l'épilepsie, à vous en renseigner une qui nous paraît de circonstance. Si nos suppositions, dont nous tenons une fois de plus à vous aflSrmer le caractère provisoire, sont exactes, ces ganglions nous représentent les localisations supérieures des réflexes génitaux. Et vous savez que le spasme cynique est rapproché par tous les auteurs d'un accès comitial. Epilepsia brevis, disaient déjà les Latins.
Enfin, seuls les ganglions de la base nous apparaissent comme susceptibles d'être le siège d'un déséquilibre permanent virtuel, sans porter une atteinte trop prononcée aux fonctions végétatives et intellectuelles.
Mais, disions-nous en terminant notre dernière conférence, ces divers éléments ne sont pas les seuls que nous possédions pour motiver cette sériation physiologique et dégénérative introduite parmi les épileptiques. Les stigmates constituent un autre mode de classement tout aussi concordant et tout aussi significatif. Leur revue fera donc Tobjet de l'entretien d'aujourd'hui.
Nous venons de voir que Timportance des causes déterminantes est en raison inverse de la prédisposition. Nous allons vérifier la contre-partie de cette proposition au sujet des stigmates. Plus la prédisposition est marquée, distante des causes, plus les stigmates sont accusés. Et cette proposition générale se renforce encore par la constatation d'une réelle sériation entre ces signes de dégénérescence. Nous avons vu que les stigmates anatomiques comportaient la plus haute signification dégénérative; les stigmates sociaux, l'importance la plus atténuée. Or, nos épileptiques héréditaires, irréductibles présenteront des caractères organiques et fonctionnels anormaux et multiples. Le déséquilibre superficiel, au contraire, ne révélera que des tares minimes et réduites.
Tous les caractères de sériation de la névrose se retrouveront donc dans la nature ou la répartition, l'accumulation ou la rareté des stigmates.
« Les épileptiques chez lesquels la maladie paraît s'être développée spontanément, dit Féré('l), c'est-à-dire sans cause apparente, sont ceux qui présentent en général le plus grand nombre de stigmates permanents de dégénérescence, le plus d'anomalies organiques ou fonctionnelles. On peut même dire que les anomalies d'organisation sont d'autant plus nombreuses et d'autant plus importantes que la maladie s'est manifestée à
{{) Féré. Les épilepsies. Paris, 1890.
un âgé moins avancé ; ceux qui sont atteints tardivement ont résisté plus longtemps à Tiniluence des causes déterminantes vulgaires: c'étaient donc les moins prédisposés. »
Cette proposition significative et autorisée motive et synthétise toute notre conférence de ce jour.
Les stigmates vont donc, à leur tour, nous fournir une classification des épileptiques. Les stigmates anatomiques comporteront dans cette classification la signification la plus grave. Ils nous révéleront l'épileptique à forte prédisposition, l'épileptique- né. Pour être complet dans l'énumération des stigmates anatomiques rencontrés chez les épileptiques, il faudrait reprendre les déformations de tous genres accumulées chez l'idiot épileptique. Mais l'idiotie primant pour ainsi dire l'épilepsie, nous vous prions de reporter vos souvenirs vers cette partie de la conférence relative aux dégénérés inférieurs où nous avons mentionné les tares anatomiques de l'idiotie. Leur rappel ne figurerait donc qu'à titre confirmai! f de la valeur de notre sériation des stigmates. Nous bornerons cette rapide revue aux tares anatomiques de l'épileptique ordinaire.
Ces tares anatomiques sont connues depuis longtemps dans leurs caractéristiques essentielles; mais les théories de Lombroso les ont mises pour ainsi dire en relief et en lumière. C'est à l'élan imprimé par Lombroso et son école aux études anthropologiques que nous sommes redevables de la plupart des données que nous allons résumer. Disons cependant que les anomalies de développement, fréquentes chez les épileptiques, n'avaient pas échappé aux prédécesseurs de Lombroso. Lasègue s'était même ingénié à établir sur les déformations anatomiques un critérium de l'épilepsie idiopathique.
(c On confond sous le nom d'épilepsie, dit Lasègue (1), deux ordres de manifestations morbides. D'une part, les crises convulsives avec perte de conscience pendant l'accès et, par suite, impossibilité de se souvenir, non seulement des symptômes, mais de l'existence même de l'attaque; d'autre part, la maladie épileptique caractérisée par des crises comitiales revenant à intervalles plus ou moins inégaux et soumise à une évolution qui lui est propre. »
Lasègue rechercha l'origine de l'épilepsie vraie dans un trouble nutritif osseux congénital, assez analogue à ceux dont nous avons parlé à propos des idiots. Seule, la déformation osseuse liée aux troubles survenus dans la consolidation des os de la base du crâne et de la &ce, témoigne, selon Lasègue, du caractère essentiel de l'épilepsie.
« L'asymétrie épileptogène, dit-il, s'accuse par une saillie plus ou moins notable d'une des moitiés du frontal. Cette saillie globuleuse occupe la région sus-orbitaire dans la plupart des cas; quelquefois elle se porte
(1) Lasègue, Archives générales de médecine^ 1877.
ÉPILEPTIQDES ET DÉGÉNÉRÉS.
niveau de la suture avec le pariétal correspondant dont \ compron^la symétrie. »
d'ordinaire sur le système osseux de la face, ajoute Tau-
se par des déformations certaines, ce On constate à Texamen,
tantôt y^Hiymétrie des orbites, tantôt celle d'un des os malaires qui fait évidente, tandis que Tos parallèle subit une dépression, souvent deux. » « L'inspection de la voûte palatine, continue Lasègue, me fournir un complément d'information indispensable. L'arête qui la ligne médiane est plus ou moins oblique, et les deux côtés de la voûte du palais n'effectuent pas la même courbure. » Et plus loin, il ajoute: « Il arrive que les parties molles du visage participent visiblement à la déformation des plans osseux ; les muscles sont alors, comme chez les gibbeux, soumis à des tractions inégales, et la face ne se contracte plus également des deux côtés; tantôt un des deux sourcils s'abaisse, tantôt les lèvres se dévient et s'entr'ouvrent obliquement, tantôt les plicatures de la peau sont plus marquées dans une des moitiés du visage. »
Il e%t évident que les théories de Lasègue sont exclusives, tant dans le mécanisme qu'elles invoquent que dans les conséquences qu'elles veulent tirer. L'épilepsie idiopafhique n'est pas simplement une infirmité anaue, comme le voulait Lasègue. Les déformations crâniennes trades déformations cérébrales. Nous savons aujourd'hui que le cerve^dicte au crâne ses caractères et ses dimensions, et nous savons aussi^lb les anomalies cérébrales ont leur origine ailleurs que dans les lonformation isolée et spécifique d'un organe ; elles traduisent une ladive, un déséquilibre intime des grandes lois delà nutrition; présentent une involution morbide léguée par hérédité ou acquise premiers temps de la vie. Lasègue a méconnu le principe des dégénérescences qu'avait, le premier, affirmé Morcl, et faute d'avoir élargi ses horizons scientifiques, il a créé, à l'aide d'éléments dûment observés, une doctrine factice et mort-née.
Cependant, en dehors des questions de doctrine qu'elles s'efforcent de motiver, les constatations de Lasègue sont exactes. Sarel (1), reprenant les recherches de Lasègue et comparant un nombre égal d'épiieptiques et de sujets sains, avait trouvé l'asymétrie faciale dans la proportion de SS.SOp.c. chez les épilcptiques et de 30.33 p. c. chez les sujets non épileptiques. Féré (2) a recherché la proportion des asymétries chez les névropathes. Ces recherches ont montré la prédominance des déformations cranio-faciales dans l'épilepsie. Âmadei (3), Venturi (4) ont également constaté la fré-
(1) Sarel, Recherches cliniques sur l'épilepsie. (Lyon médical, 1878). (S) Féré, Les épilepsies. Paris, 1890.
(3) Amadei, SuUa craniologia et Arch. der Vanthr., 1882.
(4) Venturi, La plagiocephal, (Giornalb di neuropol., 1886.)
quence des déformations chez les ëpileptiques. Pison (1) a établi qu'elles sont surtout fréquentes dans les épilepsies précoces, c'est-à-dire dans celles qui présentent l'hérédité la plus chargée.
Quant à cette asymétrie, ainsi que Ta montré Lasègue, elle porte donc en même temps sur le crâne et sur la face ; cependant elle peut se limiter à l'un ou l'autre ou s'accuser davantage sur l'une ou sur l'autre partie. Les bosses frontale et pariétale sont d'ordinaire peu accusées, Torbite moins lai^e et moins haute, l'os malaire peu saillant, le maxillaire inférieur comme raccourci, le nez dévié. Les dents sont d'habitude plus mal plantées et plus mauvaises du côté le moins développé ; elles sont du reste généralement vicieuses, cariées ou retardées dans leur évolution. Le crâne présente fréquemment des synostoses prématurées, ainsi que de la microcéphalie, de la plagiooéphalie ou d'autres anomalies de développement. Lombroso a insisté sur la capacité exagérée de la fosse cérébelleuse. La face offre assez souvent du prognathisme, un développement anormal et une augmentation du poids de la mandibule. Les épileptiques révèlent fréquemment des déformations du pavillon de l'oreille, une implantation anormale des cheveux. Zuccarelli (2) a trouvé dix-huit fois des asymétries thoraciques sur vingt épileptiques aliénés.
Les anomalies des organes génito-urinaires sont assez communes chez les épileptiques. Bourneville et Sollier (3) ont insisté sur l'étroite parenté que ces anomalies créent entre Tépilepsie et l'idiotie. Elles portent spécialement sur le testicule et la verge; mais il est probable que la situation plus profonde des organes génitaux de la femme permet seule aux anomalies de l'ovaire et de la matrice d'échapper à l'observation.
Quant aux extrémités du corps, elles semblent participer, dans une certaine mesure,aux disproportions de la face et du crâne. Tonnini, Civadelli et Amati ont trouvé que chez les épileptiques, la grande envergure dépasse la taille dans 35 ou 30 cas p. c, tandis qu'elle ne lui est inférieure que dans 8 ou 9 cas p. c. Lombroso (4) rencontre chez les épileptiques une haute taille et un poids supérieur à la moyenne. Féré iS) a vérifié l'exactitude de ces constatations. Il observe, en outre, chez les épileptiques, des malformations diverses et caractéristiques des dégénérés en général; il a trouvé souvent des doigts palmés, syndactiliés, surnuméraires, de l'asymétrie des mains et des pieds, des anomalies de développement des différentes parties des membres inférieurs et supérieurs.
(i) Pison, De l'asymétrie dans répilepsie. Paris, 1888.
(2) ZuccARELU, Congrès éC anthropologie criminelle. Rome, 1885.
(3) BouRNBviLLB & SoLLKR, Des anomaUes des organes génitaux. (PaoGRfts ukoi- CAi., 1888.)
(4) Lombroso, Congrès S anthropologie eriminelU. Rome, 1885.
(5) Fèré, Les épilepsies, Paris, 1890.
ÉPILEPTIQUES ET DÉGÉNÊnÉS. 547
Mais il n'y a pas que les vices de conformation et les asymétries externes qui caractérisent les épileptiques. L'étude des viscères, et notamment du cerveau, renseigne de fréquentes anomalies et des lésions nombreuses. Les auteurs se plaisent à distinguer, au sujet de l'encéphale, deux ordres d'altérations. Les unes, occasionnelles, seraientreprésentées par des néoformations syphilitiques, tuberculeuses et autres. Les autres seraient réputées essentielles. Elles auraient non seulement la faculté d'engendrer Tépilepsie, mais encore celle de subdiviser les épileptiques en épileptiques d'occasion et en épileptiques idiopathiques. Pour découvrir la raison des troubles de ces derniers, il faudrait s'armer du microscope et chercher dans la névroglie, les vaisseaux ou les altérations cellulaires, la justification de leurs crises convulsives. Nous n'admettons^ et nous vous en avons dit longuement les raisons, entre les épilepsies que des différences relatives et non des différences essentielles. Nous croyons, pour la très grande majorité des épilepsies, si pas pour toutes, à une prédisposition toujours active, mais d'intensité variable. Chez les uns, cette prédisposition réclame, pour produire ses effets, des lésions massives; et de même que la gravité de la cause indiquait la faiblesse de cette prédisposition, la guérison qui suit la disparition de la lésion en affirme à son tour le peu d'intensité. Mais pour les mêmes raisons, une altération banale, microscopique renforce la tare héréditaire sans la créer cependant. Au fond, c'est le déséquilibre physiologique que Tépilepsie traduit. Et les lésions ne font que le mettre en évidence quand toutefois elles n'en sont pas la conséquence, ainsi que des auteurs d'une réelle autorité le prétendent en ce moment. a Car il faut bien se rappeler, dit Burlureaux (1), que chaque attaque provoque des troubles circulatoires intra-craniens et médullaires qui se traduisent, quand la mort surprend l'épileptique en état de crise, par des lésions vasculaires. En cas de longue vie, ces troubles vasculaires finissent par amener des désordres vasculaires persistants et des lésions également persistantes des éléments nerveux. »
« En somme, dit Féré, l'ensemble des observations anatomiques porterait à accepter la conclusion qu'Herpin avait adoptée sans en donner des raisons suffisantes : a 11 est impossible de ne pas voir une prédisposition à y> l'épilepsie dans un retard marqué du développement général. »
Cette proposition se vérifie surtout si l'on tient compte de l'état de nutrition si souvent défectueux des épileptiques. Car, malgré l'affirmation de Lombroso, l'épilepsie, la scrofule et la tuberculose ont des accointances fréquentes et intimes. Et Ferri (2) a pu dire avec raison que les phthisiques et les tuberculeux se trouvent en grand nombre parmi les épileptiques des maisons d'aliénés ou de détention.
(1) BURLURBAUX, ÊpUepsiâ. (DiCT. BNCTCL. DBS SC. Utb.)
(2) Ferri, Congrès d^anthropologie criminelle, Rome, 1885.
348 DÊGÊIfÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Mais, Messieurs, nous avons hftte de tous mettre en garde contre des généralisations hâtives. L'épilepsie est loin d'être une, et les épileptiques, vous l'avez vu, forment une série parallèle pour ainsi dire à la série des dégénérés. Ceux dont nous venons de vous signaler les tares sont les proches des dégénérés inférieurs. Us représentent dans l'épilepsie ce que les idiots congénitaux à malformations accumulées synthétisent dans l'idiotie. Et peut-être y aurait-il lieu d'appliquer aux épileptiques les vues de Jules Voisin relatives à la double subdivision des idiots. Cet auteur rapporte à l'hérédité accumulée les tares anatomiques nombreuses ; la régularité et la symétrie de certains dégénérés signifieraient, au contraire, l'intervention de causes accidentelles en dehors des influences héréditaires. Nos épileptiques difformes et asymétriques seraient les victimes d'une capitalisation des tares à travers plusieurs générations; les autres ne devraient leur épilepsie qu'à des perturbations survenues durant la période soit fœtale, soit embryonnaire ou pendant les premières années de l'enfance.
Et cette distinction, coïncidant avte d'autres se rapportant aux fonctions, aux aptitudes et au caractère, renforcerait encore la parenté des uns avec les dégénérés inférieurs et l'assimilation des autres aux simples déséquilibrés.
Toutefois nous n'insisterons pas sur ces distinctions auxquelles nous avons déjà fait allusion à diverses reprises. Elles se vérifient du reste à nouveau au sujet des stigmates physiologiques.
Nous venons de voir à l'instant que tout l'ensemble de l'économie accusait un retard plus ou moins marqué du développement général. Le fonctionnement organique confirme dans la même mesure les données anatomiques.
« On a souvent discuté autrefois, dit Féré (1), sur la question de savoir si l'épilepsie avait reçu le nom de mal herculéen parce que les sujets qui en sont atteints offrent, en général, une constitution athlétique, ou bien parce que le demi-dieu était atteint de ce trouble nerveux. L'étude approfondie de l'état des forces chez les épileptiques, à défaut d'autres documents, aurait pu suflire à trancher le débat; on aurait pu s'assurer que les épileptiques ne sont vigoureux que dans leurs manifestations morbides. On sait d'ailleurs, depuis les recherches de Moreau de Tours, que l'épilepsie coïncide fréquemment avec la chlorose, la scrofule, la tuberculose, états pathologiques qui ne concordent guère avec une grande énergie musculaire. Mais même en dehors de ces étals morbides, les épileptiques sont rarement vigoureux ; c'est un fait qui a déjà été souvent signalé, mais que je puis corroborer par des observations personnelles : tandis que 100 individus sains, de vingt à cinquante ans, donnent une pression dynamométrique de 53 par la main droite et de 40 par la main gauche, 100 épileptiques du même âge donnent 86 et 82, c'est-à-dire que chez les
(1) F*aÉ, Les épilepxies. Paris, 1890.
ÊPILEPTIQUES ET DÉGÉNÉRÉS. U9
épileptiques, il y a une infériorité de 31 Vo pour la main droite et de 3â <»/• pour la main gauche. »
Féré (1) s'est livré à une étude très détaillée de la force musculaire de la main et du pied des épileptiques. Nous relevons dans ce travail les particularités suivantes. L'auteur constate tout d'abord que chez les dégénérés, un certain nombre de mouvements manquent complètement. Il établit chez eux la supériorité assez considérable des mouvements de flexion. L'exploration comparée et détaillée des mouvements divers de chaque main montre la prédominance des gauchers chez les épileptiques. Cette prédominance ne se révèle pas seulement par l'examen dynamométrique ordinaire, elle s'accuse également à l'exploration de certains mouvements moins habituels.
Mais au pied» contrairement à ce qui se passe à la main, la force extensive dépasse la force de flexion.
Quant à l'attitude générale, dit Féré (2), un grand nombre d'épileptiques ont, dans la station debout, une attitude qui rappelle celle des quadrumanes : leurs pieds s'écartent pour élargir la base de sustentation. L'examen des empreintes de la marche prises par Lombroso (3) confirme cette assertion.
L'École italienne s'est du reste livrée, à la suite de Lombroso, à une exploration minutieuse et détaillée des épileptiques. Nous lui devons des connaissances nouvelles; nous lui sommes également redevables de la rectification d'anciennes erreurs.
Avant Lombroso et ses élèves, on croyait à la rareté des troubles sensoriels chez les épileptiques ainsi qu'à l'intégrité de leurs fonctions. « Selon toutes apparences, dit Gowers (4), beaucoup d'épileptiques jouissent d'une santé parfaite et même robuste. Le fonctionnement des divers organes entre les paroxysmes est normal. » Et au sujet de la sensibilité, Rendu (5) écrivait : « Tous les auteurs qui ont traité de l'épilepsie sont unanimes pour déclarer que les troubles de la sensibilité sont extrêmement rares dans cette maladie. »
Lombroso et Alberlotti (6) ont, au contraire, démontré la fréquence et l'importance de l'obtusité tactile. L'obtusité des quatre sens, indiquée par Thomsen (7), est confirmée par Tonnini (8) et Civadelli (9).0scretzkowski (10),
(1) Féré, La distribution de la farce musculaire. (Soc. de biologie, 1889.)
(2) Féré, L« épilepsies, Paris, 4890.
(3) Lombroso, L^homme criminel. Paris, 4887.
(4) GowERS, De Uépilepsie. Paris, 4883.
(5) Rendu, Des aneslhésies spontanées. Thèse, 1875.
(6) Lombroso, L'homme criminel. Paris, 4887.
(7) Thomsen, Neurol. Cenlralblatt, 4882.
(8) ToNNmi, Les épilepsies. Bocca, 4886.
. (9) CiVADELU, Congrès d^ anthropologie crimindle. Rome, 1885. (10) OsERBTZKOWSKi, NeuroL CentraUflatt, 1886.
3r>0 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
sur 93 cas d'épilepsie, n'en aurait trouvé que 17 dans lesquels il n'y avait pas (le troubles de la sensibilité ; S6 fois la vision était atteinte, 48 fois le goût, 28 fois Fouie, 60 fois le toucher, 69 fois l'odorat, 14 fois le sens musculaire.
Dans une étude détaillée des différentes formes de la sensibilité générale et spéciale, Agostini (1) conclut à une généralisation très marquée des troubles portant sur ces diverses fonctions. Ces troubles, selon l'auteur italien, suffisent pour établir définitivement la nature dégénérative de Tépilepsie.
Les épileptiques présentent souvent une diminution de l'acuité visuelle.
Selon Ottolenghi (2), le rétrécissement du champ visuel à limites irrégulières, avec entailles ou scotomes périphériques, avec hémiopie partielle verticale non homonyme, serait l'un des caractères essentiels de l'épilepsie en dehors des attaques. Ce rétrécissement du champ visuel, Féré dit, en effet, l'avoir rencontré chez plus du quart des sujets examinés. Il rapproche de cette particularité un trouble correspondant dans la vision des couleurs. 11 a trouvé vingt-deux épileptiques qui ne voyaient pas les nuances claires du rouge, qu'ils appellent jaune. Du reste, la dyschromatopsie des épileptiques est bien connue depuis les travaux de l'École italienne. Seppilli la trouvée dans 21 p. c. des cas, et Civadelli a même porté les proportions à 44 p. c. chez les hommes et 51 p. c. chez les femmes.
L'amblyopie transitoire et la migraine, dit Antonelli (3), peuvent rester les seuls stigmates nerveux ; elles sont, selon cet auteur, comme des formes rudimentaires de la névrose.
L'analgésie ou disvulnérabilité n'est pas exclusive à la peau : elle s'observe également aux organes des sens.
La latéralité et le mancinisme sensoriels ont été étudiés principalement par Lombroso, Bianchi, Tonnini et Zuccarelli. Celte latéralité sensorielle confirme les recherches de Ferré sur la force musculaire. «J'ai trouvé chez les épileptiques, dit Lombroso (4), une plus grande sensibilité tactile à gauche dans 45 p. c. » Et plus loin, il ajoute : « J'ai trouvé le mancinisme dix-huit fois sur 176 épileptiques, et chez 9 j'ai observé l'ambidextrisme. » Féré a également observé la fréquence de l'anesthésie latérale droite.
A la diminution de l'énergie des mouvements et à l'obtusion des sens, correspond, dit Féré, une lenteur relative des réactions volontaires. Tanzi et Tonnini ont constaté que, en général, il existe un retard de la réaction chez les épileptiques, retard qu'ils évaluent à un tiers. Et ce retard de la réaction se retrouve pour toutes les excitations sensorielles.
(1) Cesari Agostini, Des variations de la sensibilité générale, spéciale et réflexe.
(RiV. SPER. DI FREN., 1890.)
(2) Ottolenghi, Centralblatt fur Nervenheilk., October 1890.
(3) Antonelu, Archives de neurologie^ 1892.
(4) Lombroso, Uhomme criminel. Paris, 1887.
Enfin, en dehors des paroxysmes officiels, les épileptiques présentent souvent des altérations de la santé générale que rien ne peut expliquer, crises de courbature, malaises divers, obtusion sensorielle et intellectuelle, plus ou moins durables, coïncidant quelquefois avec des troubles digestifs. L'albuminurie postparoxystique se constate, disent Jules Voisin et Â. Péron (1), dans près de la moitié des cas d'épilepsie. Elle se rencontre dans les diverses manifestations de la névrose, aussi bien après les accès rares qu'après les accès en série. Elle paraît même exister à la suite des délires et des vertiges.
Pour en terminer avec l'activité fonctionnelle des épileptiques, nous aurions à vous signaler les anomalies de l'instinct; mais elles trouveront mieux leur place dans une étude des stigmates psychiques, qui formeront la seconde partie de nos stigmates physiologiques.
Ces stigmates psychiques nous amènent à étudier l'état mental ordinaire et le caractère des épileptiques. Les notions de physiologie pathologique exposées au cours de la dernière conférence nous font déjà prévoir les particularités distinctives de nos épileptiques. La variété des modalités de la névrose, qui avait fait le sujet de l'entretien précédent, renforce encore cette impression de diversité et de variabilité.
Cependant les données de physiologie pathologique qui précèdent semblent autoriser comme une localisation à la fois fonctionnelle et anatomique du désordre essentiel et primitif de l'activité mentale de Fépîleptique. 11 nous a paru que le déséquilibre le plus fréquent et quasi indispensable était le déséquilibre des ganglions de la base. Vous savez que ces noyaux basiques nous représentent les centres de Témotivité générale et de la motricité qui y correspondent. Le déséquilibre fondamental de Tépileptique sera (ionc le déséquilibre émotionnel et affectif. Hais, encore une fois, il ne s'agit pas d'exclusivisme.
Rappelez-vous, du reste, que dans une de nos premières conférences, nous avons insisté sur la tension que les ganglions de la base créent au sein de l'écorce même. Souvenez-vous que la psychologie inductive nous montre souvent l'intelligence, humble serviteur de l'instinct, et que fréquemment notre raison se borne à chercher les raisons de nos tendances et de nos passions.
On a cru. Messieurs, trouver les localisations primordiales du déséquilibre essentiel de l'épilepsie dans des domaines variés.
Les auras, par exemple, avec leurs modalités psychiques, ont paru témoigner de l'existence d'un trouble initial des fonctions de l'écorce. (X Les auras motrices, sensorielles et surtout les auras intellectuelles, dit Féré (2), les avertissements qui précèdent quelquefois de plusieurs heures
(1) JmjES Voisin & A Péron, Archives de neurologie, mai 18d2.
(2) Féré, Les épilepsies. Paris, 1890.
353 DÊGÉNÉKÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
la décharge oonvulsive ne s'expliquent guère que dans Thypothèse de modifications dynamiques destructives de Técorce cérébrale. » L'argumentation ne nous parait pas irréprochable. Nous l'avons déjà rencontrée à propos de la localisation des centres épileptogènes. Le siège d*ua fait psychique n'indique rien quant à son origine. Les phénomènes de oooscience siègent dans les parties supérieures de l'encéphale, mais ils sont tributaires dans leur intensité et leur modalité des influences émanées de toutes les parties de l'organisme. Ils sont, si vous me permettez la comparaison, l'éclatement dans l'air d'une pièce d'artifice allumée à nos pieds.
Du reste, le siège de l'aura fût-il même cortical, cela ne ruinerait en rien notre hypothèse.
Mais il nous semble que bon nombre d'auras qu*on localise i l'écorœ n'y sont pas à leur place.
Nous croyons. Messieurs, pour une môme fonction à une gradation physiologique et anatomique. Nous pensons, disions-nous lors de nos premiers entretiens, que l'évolution sensorielle, par exemple, ne s'est pas bite d*emblée avec tous les caractères que nous lui reconnaissons aujourd'hui. En d'autres termes, nous admettons volontiers que les variations graduelles d'une même fonction se sont localisées successivement à différents étages de l'axe encéphalo-médullaire. Déjà nous avons rappelé ce> idées. Mais cette évolution dans l'acquisition des sensations, nous la croyons exacte dans l'acquisition des émotions et des perceptions. Et nous pensons que la plupart des auras ont plutôt leur origine dans les centres secondaires des ganglions de la base que dans les centres intellectuels et idéaux de l'écorce.
Nous voyons la confirmation de cette idée dans le caractère confus et peu objectif des auras, car fréquemment elles se bornent à une émotion pénible, à un sentiment de crainte universelle. Nous en verrons surtout la confirmation dans la note dominante impulsive des actes des épileptiques. ^
Ces vues, nous le savons et nous tenons à vous le redire, ne sont que des vues d'attente. Nos notions de la physiologie et môme de l'anatomie de l'encéphale sont encore trop rudimentaires pour autoriser même un semblant d'esquisse définitive du moindre de ces points. Nous ne vous avons nullement celé les objections nombreuses et fondées à tout mécanisme unique des manifestations épilcptiques. Nous nous sommes longuement préoccupé, dans la dernière conférence, de la théorie corticale de l'épilepsie. Nous avons fini par conclure que la crise convulsive expérimentale ne traduit en rien les propriétés motrices de la cellule centrale. Elle ne met en cause que sa fonction conductrice ; malgré les zones psychomotrices, il faut chercher plus loin les centres moteurs dont les fonctions sont adéquates aux modalités motrices de la crise convulsive. Or, si le bulbe, comme l'écorce, comme tout le système nerveux interviennent
ÊPILEPTIQUES ET DÉGÉNÉRÉS. 3tt3
dans la grande crise comitiale, si le circuit, comme nous le nommons, fait du réflexe épileptique un réflexe encéphalo-méduUaire complet, il n'exclut point, avons-nous déclaré, une localisation primordiale, un point feible initial. Nous n'entendons nullement expliquer toutes les manifestations de la névrose par une série de centres localisés à un endroit déterminé et sur lesquels il suflSrait pour ainsi dire d'appuyer pour développer à l'instant le drame comitial. Mais nous pensons que l'origine de ce déclanchement qui met tout en œuvre est quelque part vers les ganglions de la base; nous croyons ensuite que, de là, l'irradiation va porter aux différents territoires nerveux les troubles divers que révèlent les formes si variées de l'épilepsie. Le caractère de l'une ou l'autre de ces formes dépend de la résistance de l'élément, de sa sensibilité, de ce qu'il oppose de force ou de faiblesse à la diffusion du courant. Elle dépend aussi de Fintensité de la décharge et de la gravité et de l'hypertension que traduit le déséquilibre primordial. Or, comme tous ces facteurs sont variables, que la résistance de la cellule influencée se modifie constamment et que le déséquibre primordial varie dans les mêmes proportions, il n'est pas diflScile de vous représenter les hauts et les bas de l'activité de rëpileptique, ses crises et ses accalmies, ses paroxysmes et ses dépressions. L'état interparoxystique ne fait donc que traduire les entr*actes du drame comitial. Et ces notions vous rendront compte, non seulement des formes convulsives comme des formes sensorielles, des formes apparentes comme des formes larvées, mais elles vous expliqueront, en les justifiant, les divergences des auteurs quant à l'état de l'épi leptique dans l'intervalle des manifestations de la névrose.
Car on est loin d'être d'acxord sur ce qu'on nomme le caractère et l'état mental des épiiepliques.
Burlureaux déclare que les épileptiques sains d'esprit sont le plus grand nombre; Moreau de Tours, dans un livre fameux, a cru établir la parenté du génie et de l'épilepsie. Vous savez, du reste, qu'on cite César, Pétrarque, Newton, Pierre le Grand, Molière et Napoléon, pour ne parler que de ceux-là, comme entachés d'épilepsie. D'autres, au contraire, chargent les épileptiques de tous les péchés d'Israël. Lombroso serait célèbre, s il n'avait d'autres mérites à la célébrité, par le rapprochement qu'il a voulu établir entre la criminalité et l'épilepsie.
En réalité, un caractère semble commun à la plupart des épileptiques; il traduit l'émotivité morbide et l'impulsivité qui en est la conséquence. Vous en connaissez le mécanisme général et le siège, vous savez comment il se relie à la localisation essentielle de la névrose. Nous Tétudierons plus en détail dans quelques instants. Nous nous bornons à vous signaler ce qui, sur ce fonds d'émotivité commun à tous les dégénérés, semble caractériser les stigmates psychiques de l'épilcptique. Les facultés intellectuelles sont atteintes de diverses façons. Et il y a lieu de distinguer ici les épileptiques
la décharge convulsive ne s'expliquent guère que dans Thypothèse de modifications dynamiques destructives de i'écorce cérébrale. » L'argumentation ne nous paraît pas irréprochable. Nous l'avons déjà rencontrée à propos de la localisation des centres épileptogènes. Le siège d*un fait psychique n'indique rien quant à son origine. Les phénomènes de conscience siègent dans les parties supérieures de l'encéphale, mais ils sont tributaires dans leur intensité et leur modalité des influences émanées de toutes les parties de l'organisme. Ils sont, si vous me permettez la comparaison, l'éclatement dans l'air d'une pièce d'artifice allumée à nos pieds.
Du reste, le siège de l'aura fût-il même cortical, cela ne ruinerait en rien notre hypothèse.
Mais il nous semble que bon nombre d'auras qu'on localise à I'écorce n'y sont pas à leur place.
Nous croyons, Messieurs, pour une même fonction à une gradation physiologique et anatomique. Nous pensons, disions-nous lors de nos premiers entretiens, que l'évolution sensorielle, par exemple, ne s'est pas foite d*emblée avec tous les caractères que nous lui reconnaissons aujourd'hui. En d'autres termes, nous admettons volontiers que les variations graduelles d'une même fonction se sont localisées successivement à différents étages de l'axe encéphalo-médullaire. Déjà nous avons rappelé ces idées. Mais cette évolution dans l'acquisition des sensations, nous la croyons exacte dans l'acquisition des émotions et des perceptions. Et nous pensons que la plupart des auras ont plutôt leur origine dans les centres secondaires des ganglions de la base que dans les centres intellectuels et idéaux de I'écorce.
Nous voyons la confirmation de celte idée dans le caractère confus et peu objectif des auras, car fréquemment elles se bornent à une émotion pénible, à un sentiment de crainte universelle. Nous en verrons surtout la confirmation dans la note dominante impulsive des actes des épileptiques. ^
Ces vues, nous le savons et nous tenons à vous le redire, ne sont que des vues d'attente. Nos notions de la physiologie et même de Tanatomie de l'encéphale sont encore trop rudimentaires pour autoriser même un semblant d'esquisse définitive du moindre de ces points. Nous ne vous avons nullement celé les objections nombreuses et fondées à tout mécanisme unique des manifestations épilcptiques. Nous nous sommes longuement préoccupé, dans la dernière conférence, de la théorie corticale de l'épilepsie. Nous avons fini par conclure que la crise convulsive expérimentale ne traduit en rien les propriétés motrices de la cellule centrale. Elle ne met en cause que sa fonction conductrice ; malgré les zones psychomotrices, il faut chercher plus loin les centres moteurs dont les fonctions sont adéquates aux modalités motrices de la crise convulsive. Or, si le bulbe, comme I'écorce, comme tout le système nerveux interviennent
ÊPILRPTIQUES ET DÉGÉNÉRÉS. 353
dans la grande crise comitiale, si le circuit, comme nous le nommons, fait du réflexe épileptique un réflexe encéphalo-méduUaire complet, il n'exclut point, avons-nous déclaré, une localisation primordiale, un point feible initial. Nous n'entendons nullement expliquer toutes les manifestations de la névrose par une série de centres localisés à un endroit déterminé et sur lesquels il suflSrait pour ainsi dire d'appuyer pour développer à l'instant le drame comitial. Hais nous pensons que l'origine de ce déclanchement qui met tout en œuvre est quelque part vers les ganglions de la base; nous croyons ensuite que, de là, l'irradiation va porter aux difiiérents territoires nerveux les troubles divers que révèlent les formes si variées de l'épilepsie. Le caractère de l'une ou l'autre de ces formes dépend de la résistance de l'élément, de sa sensibilité, de ce qu'il oppose de force ou de faiblesse à la difl'usion du courant. Elle dépend aussi de l'intensité de la décharge et de la gravité et de l'hypertension que traduit le déséquilibre primordial. Or, comme tous ces facteurs sont variables, que la résistance de la cellule influencée se modifle constamment et que le déséquibre primordial varie dans les mêmes proportions, il n'est pas difiîcilc de vous représenter les hauts et les bas de l'activité de répileptique, ses crises et ses accalmies, ses paroxysmes et ses dépressions. L'état interparoxystique ne fait donc que traduire les entr'actes du drame comitial. Et ces notions vous rendront compte, non seulement des formes convulsives comme des formes sensorielles, des formes apparentes comme des formes larvées, mais elles vous expliqueront, en les justifiant, les divergences des auteurs quant à l'état de Tépileptique dans l'intervalle des manifestations de la névrose.
Car on est loin d'être d'accord sur ce qu'on nomme le caractère et l'état mental des épileptiques.
Burlureaux déclare que les épileptiques sains d'esprit sont le plus grand nombre; Moreau de Tours, dans un livre fameux, a cru établir la parenté du génie et de l'épilepsie. Vous savez, du reste, qu'on cite César, Pétrarque, Newton, Pierre le Grand, Molière et Napoléon, pour ne parler que de ceux-là, comme entachés d'ëpilepsie. D'autres, au contraire, chargent les épileptiques de tous les péchés d'Israël. Lombroso serait célèbre, s'il n'avait d'autres mérites à la célébrité, par le rapprochement qu'il a voulu établir entre la criminalité et l'épilepsie.
En réalité, un caractère semble commun à la plupart des épileptiques; il traduit l'émotivité morbide et l'impulsivité qui en est la conséquence. Vous en connaissez le mécanisme général et le siège, vous savez comment il se relie à la localisation essentielle de la névrose. Nous Tétudierons plus en détail dans quelques instants. Nous nous bornons à vous signaler ce qui, sur ce fonds d'émotivité commun à tous les dégénérés, semble caractériser les stigmates psychiques de l'épileptique. Les facultés intellectuelles sont atteintes de diverses façons. Et il y a lieu de distinguer ici les épileptiques
hospitalisés des autres. Vous n'ignorez point ce que vise cette distinction et ce qu'elle comporte au point de vue dëgénératif. Mais vous savez qu'entre les ëpileptiques profondément dégénérés et les épileptiques brillants, toutes les gradations peuvent se rencontrer. Aussi nous pensons, avec Féré, que si tous les épileptiques hospitalisés sont frappés de troubles mentaux, parmi ceux qui vivent dans la société, il en est peu qui ne présentent un affaiblissement intellectuel permanent ou passager, des lacunes plus ou moins évidentes ou une mobilité anormale du caractère et de la conduite. La mémoire des épileptiques est souvent infidèle, ce qui s'explique aisément par l'instabilité de la cellule nerveuse. L'examen de la mémoire peut, selon Ottolenghi (1), fournir de précieux renseignements au magistrat et au médecin légiste. L'épileptique présente souvent des amnésies d'un genre particulier ; elles sont parfois incomplètes, partielles et de nature à faire croire à la simulation ; elles peuvent n'apparaître que tardivement; ce sont alors de véritables amnésies posthumes; d'autres fois, la mémoire subsiste, dit Ottolenghi, mais très confuse, et donne lieu à des contradictions, au cours d*interrogatoires différents. En réalité, ces troubles dépassent la limite de la fonction mnémonique et traduisent, avant tiHit, une obnubilation plus ou moins complète de la conscience. Cette dernière est, en ef!et, rarement intacte et ses perturbations sont l'origine de tares psychiques, souvent nombreuses chez les épileptiques. « A côté de ces défauts, dit Féré (â), il faut signaler les éclairs d'exaspération des fonctions intellectuelles qui se produisent quelquefois comme des phénomènes précurseurs de l'attaque, sous forme d'hyperamnésie ou d'hyperidéation, et peuvent durer plusieurs heures ou même davantage. »
De ces éclairs d'intelligence, il faut rapprocher, ajoute Fauteur, l'exaltation momentanée des sentiments affectifs. Les plus égoïstes montrent quelquefois de véritables accès de magnanimité. Mais, comme le dit Burlureaux (3), les épileptiques sont le plus souvent sombres, taciturnes, peu expansifs. « Il est notoire, dit à son tour Gowers (4), que l'état mental des épileptiques présente fréquemment de l'affaiblissement intellectuel : c'est là une des conséquences les plus redoutées de la maladie, et en même temps des plus graves. Dans sa forme la plus légère, il y a simplement une mémoire défectueuse, surtout pour les événements récents. Quand le mal est plus sérieux, il y a affaiblissement plus grand des facultés intellectuelles, capacité d'attention affaiblie et souvent contrôle moral très imparfait. »
Hais les caractères spécifiques de l'état mental s'accusent davantage
(i) Ottolenghi, Les épilepsies psychiques. (Riv. sper. di. fren., t. XVII.) (S) Féré, Les épilepsies. Paris, 1890.
(3) Burlureaux, Êpilepsie. (Dict. encycl. des se. méd.)
(4) Gowers, De l'épilepsie. Paris, 1883.
encore si des facultés nous passons à l'examen du caractère. Le caractère est, selon nous, Messieurs, différent physiologiquement, et nous oserions dire anatomiquement, de Tintelligence. (!elle-ci traduit les fonctions de i'écorce. Le caractère exprime dans une certaine mesure les attributs particuliers des corps opto-striés, intellectualisés pour ainsi dire dans Técorce.
Le caractère, c'est Tinstinct un peu raffiné et adapté à un ordre social supérieur.
Les attributs du caractère sont avant tout Témoiivité et Timpulsivité. Perez (1) a proposé une théorie des caractères basée uniquement sur les mouvements, leur rapidité, leur énergie. Ce n'est, selon nous, que le second terme des facteurs du caractère, celui que nous synthétisons dans Fimpuisivité. Ribot (3), moins exclusif, ramenant la vie psychique à ses deux manifestations essentielles, sentir et agir, divise les caractères en senstifs et en actifs. Nous croyons au bien-fondé de cette subdivision, mais à condition de préciser ce qu'il faut entendre par la sensibilité et l'activité dans le caractère.
Pour nous, il s'agit de la sensibilité émotive, localisée dans les ganglions sous-corticaux, et de la motricité correspondante, siégeant dans le corps strié et ses annexes.
Notre conception de la prédominance des ganglions opto-striés dans la genèse de Tépilepsie implique donc une forte perturbation du caractère des épileptiques. Et ce que notre théorie fait prévoir, la pratique le réalise. Cette perturbation se traduit elle-même par l'instabilité et l'explosivité qui sont les marques essentielles du déséquilibre. Le caractère répercute en sous-ordre les crises que la névrose amplifie et exagère. Ses perturbations sont faites d'accès atténués, comme le mal comitial est composé d'accès renforcés. Et la permanence de ses troubles coïncidant avec une intégrité intellectuelle relative, vient encore ajouter aux raisons qui militent en faveur du déséquilibre opto-strié. Le caractère serait à lui seul un élément de diagnostic; dans un grand nombre de cas, le caractère et les mœurs d'un épileptique pourraient faire soupçonner la maladie en dehors de tout paroxysme officiel.
Leur indolence, dit Schule, alterne avec une activité excessive, une fantaisie excitée, une convoitise effrénée. Ils ont, dit Kraft-Ebing, une émotivité énorme, tour à tour timides et exaltés, incapables de loyauté, tyrans domestiques. Méfiants, intolérants, écrit Legrand du Saulle, un geste, un regard suffit pour les jeter en colère. L'intermittence des sentiments ainsi que des facultés intellectuelles est, pour Fabre, le trait dominant de leur vie affective et psychique. Lombroso (3) a décrit longuement les tares émotives et
(i) Ferez, Le caractère de l'enfant à Vhomme, Paris.
(2) Ribot, Sur les diverses formes du caractère, (Rbv. phil., i89S.)
(3) Lombroso, L'homme criminel. Paris, 1887.
556 DÉOÉNÉRÉS ET DÉSÉQL'ILIBHÉS.
instinctives des épileptiques. Hais Topinion de Lombroso a trop l*air d'un plaidoyer; nous préférons mettre sous vos yeux la description de Féré (1).
a Le caractère des épileptiques, dit Féré, est essentiellement mobile et explosif, mais cette mobilité repose sur un fonds d'impuissance et de tristesse; les épileptiques sont en général sombres et paresseux. Non seulement ils changent d'allures et de manières d'un instant à l'autre, mais ces changements se font souvent avec la brusquerie d'un coup de théâtre. Chez quelques-uns, cette mobilité ne se manifeste que momentanément, par périodes interrompues par d'autres périodes plus calmes; chez d'autres, au contraire, elle est permanente ; la vie de ces individus semble constituée d'une succession de paroxysmes séparés seulement par les périodes de réparation. Ces malades passent de Tenthousiasme et de la bienveillance la plus outrée au mépris et à la haine la plus implacable; tantôt tendres et généreux, tantôt violents et d'une rapacité sordide ; tantôt polis et d'une obséquiosité gênante, tantôt insolents et grossiers; tantôt gais et expansifs, tantôt maussades et silencieux. Le plus souvent, la modification s'opère sans transition, comme un changement à vue. On retrouve, dans ces différentes modifications du caractère des épileptiques, des ébauches des variétés de folie circulaire ou folie à double forme, que l'on a déjà rapprochées des processus épileptiques. »
Et plus loin, il ajoute : « Le caractère déchargeant des explosions émotionnelles des épileptiques se montre non seulement par la brusquerie et la violence de ces explosions, mais par les phénomènes de dépression qui les suivent, phénomènes de dépression qui s'accompagnent quelquefois d'une anémie plus ou moins complète. Les violences des épileptiques, en dehors de leurs attaques, méritent bien d'être rapprochées des paroxysmes psychiques dont elles ne se séparent par aucun caractère essentiel. Tous ces phénomènes impulsifs qui interrompent à chaque instant la continuitéde la conscience, rendent compte des exaspérations, des troubles de la mémoire si fréquents chez les épileptiques. Ils rendent compte encore de la dépression des intervalles, en apparence dénuée de tout accident morbide. C'est sur cette dépression habituelle que se greffent le malaise moral, le pessimisme de l'impuissance, la religiosité morbide (Taselli, Howden, etc.), la jalousie, qu'il est si commun de rencontrer chez les épileptiques, qui passent souvent de l'insolence à la cruauté, à l'obséquiosité et à la panophobie. Les épileptiques ont une conscience vague de leur impuissance et de leurs défectuosités; ils souffrent de leur infériorité et deviennent défiants, soupçonneux, haïssant sans motif comme sans mesure. »
L'émotivité et l'impulsivité, voilà donc les caractères essentiels de l'état mental des épileptiques.
(1) Féré, Les ^nlepsiês, Paris, 1890.
L'émotivîté est encore affirmée par la connexion des peurs morbides avec Tépilepsie. Horeau de Tours, Reynolds, Kamskill, Trousseau, etc. en ont rapporté de nombreux exemples. Les peurs subites ou sans motifs, tantôt remplacent les accès, tantôt les précèdent ou les suivent, a Quant aux impulsions, dit Féré (1), elles sont fréquentes et se manifestent sous des formes très diverses; quelquefois ce sont des accès de gloutonnerie, d'autres fois ce sont des accès de dipsomanie ou de lubricité plus ou moins conscients. Quelle que soit la forme de ces impulsions, lorsqu'elles sont continues, elles s'accompagnent d'une anxiété pénible. Cette anxiété cesse avec la décharge, souvent suivie d'une sensation de bien-être, d'une véritable euphorie. »
Vous retrouvez là, Messieurs, des notions qui déjà vous sont familières. Rappelez-vous ce que nous vous disions dernièrement de l'émotivilé et de l'impulsivité morbides comme caractères communs aux dégénérés. Vous en voyez l'application dans cette étude du caractère des dégénérés. Ce sont elles que nous allons retrouver également au fond des stigmates sociologiques de l'épilepsie.
Au nombre de leurs manifestations les plus étranges et les plus connues sont celles qu'on désigne sous le nom de fugues des épileptiques. Vous savez tous qu'il arrive aux épileptiques de quitter tout à coup et sans motif leur travail ou leur domicile; d'errer à l'aventure ou même de s'embarquer au loin ; de se retrouver ainsi à des distances considérables du point de départ sans que la mémoire ait gardé le moindre souvenir des événements
L'instabilité, l'inconscience, l'automatisme, l'impulsion sous toutes ses formes constituent donc le fond de l'activité del'épileptique. Et c'est là Torigine de cette crainte mystérieuse, irraisonnée, mais générale, qu'il inspire d'ordinaire.
On peut dire en effet. Messieurs, qu'au point de vue social, i'épileptique est le paria de la société moderne. C'est un suspect, marqué comme d'un caractère nuisible et malfaisant. On lui refuse le droit de défendre sa patrie et il doit cacher son infîrmité pour être autorisé à gagner son pain. L'épileptique est souvent rebuté dans son amour. La vie de famille lui est fréquemment interdite. Mais ce qui constitue avant tout le caractère antisocial de I'épileptique, c'est l'impulsivité criminelle dont ses actes se trouvent si souvent marqués. On peut étudier les rapports de l'épilepsie et de la criminalité de différentes manières, il est possible d'analyser tout d'abord les crimes des épileptiques dans ce qu'on pourrait appeler leur genèse psychologique. On ramène l'acte criminel à son point de départ psychique, on lui recherche ses origines conscientes ou non, délibérées ou obsédantes. Dans cet ordre d'idées, il faut, avec M. Garnier (3), distinguer
(1) Féré, Les épilepsies. Paris, 1890.
(2) Garnier, L'obsession du meurtre. iCong. d'anthrop. crimin. Bruxelles, 1892.)
rimpulsion épileptique de Timpulsion consciente, et Timpulsion homicide soudaine, la conscience restant présente, de Taccès d'épilepsie criminelle caractérisé surtout par l'inconscience. Ces distinctions sont d'une grande portée clinique. Toutefois leur caractère spécial ne nous permet guère d'en faire ici une étude détaillée. Nous vous les signalons cependant en vous les renseignant comme des jalons destinés à tracer la voie à toute enquête psychologique relative au crime épileptiforme. Mais nous bornerons notre examen actuel à l'analyse des théories récentes assimilant l'épileptique au criminel ou à l'homme de génie ou, ce qui revient au même, aux doctrines qui font du crime et du génie un accès d'épilepsie. Lombroso a attaché son nom à cette double théorie : le criminel épileptique a précédé, le génie épileptiforme a suivi. Dans un ouvrage connu (1), l'illustre anthropologue italien s'exprime dans les termes suivants : a Si l'on compare les phénomènes donnés dans l'épilepsie à ceux que nous avons observés chez des hommes de génie, on est amené à penser que la création géniale émane d'une forme dégénérative de psychose qui appartient à la famille des épilepsies. Cette opinion s'appuie sur les faits suivants : origine d'hommes de génie sortis de familles disposées par l'hérédité aux maladies mentales, etc., apparition du génie à la suite de lésions à la tête, anomalies crâniennes (capacité trop grande ou trop petite du crâne, asymétrie), développement précoce tant physique qu'intellectuel, lacunes fréquentes de conscience (amnésie et anesthésie, somnambulisme), courses inquiètes, poltronnerie, accès religieux en dépit d'une incrédulité prononcée, délire fréquent pour des motifs futiles, dédoublement de la personnalité, et aussi misonéisme, qui se présentent également chez les criminels à côté de l'apathie. »
Et ailleurs, Lombroso, se basant sur l'étendue de l'épilepsie et ses équivalences, ajoute : « On sait maintenant que la migraine intermittente, le flux salivaire intermittent, le simple manque de mémoire appartiennent à cette classe ; mais bien des formes de monomanie ne sont que des épilepsies larvées et disparaissent sans retour à l'apparition de l'épilepsie. Il suffit de rappeler une foule de grands hommes qui ont souffert de vertiges ou d'accès de fureur morbide, équivalents de l'épilepsie : Jules César, Mahomet, Charles V, Napoléon, Pierre le Grand, Richelieu, Pétrarque, Molière, Hândel, etc. Sur le fondement de la loi statistique (d'après laquelle tout phénomène n'est que le produit d'une série d'autres faits analogues moins visibles), on peut conclure de l'apparition fréquente de l'épilepsie chez les plus grands d'entre les grands, à une propagation générale du mal chez les hommes de génie bien plus considérable qu'on ne l'aurait cru jusqu'alors. Remarquons cependant que la forme convulsive de la maladie se montre rarement chez eux. Hais c'est un principe
(i) Lombroso, Vhomme de génie. Paris, iS90.
ÉPILBPTIQUES ET DÉGÉMÊRÉS. 350
d*expërience que là où la convulsion est rare chez les épileptiques, il y a production d'un équivalent psychique. L'équivalent psychique est ici le génie créateur. »
Nous ne pouvons entrer dans la discussion détaillée d'une question aussi large et aussi subtile à la fois. Au point de vue qui nous occupe, il y aurait lieu tout d'abord d'examiner si la coexistence implique Téquivalence, et si l'on est autorisé à prodiguer du génie aux illuminés, aux despotes et aux conquérants. Il faudrait enfin s'entendre sur ce qu^on veut définitivement appeler génie. Nous aurons peut-être occasion d'examiner tout cela dans nos derniers entretiens. Nous nous bornerons pour le moment à l'étude des rapports établis entre l'épilepsie et la criminalité.
Vous savez. Messieurs, tout le parti que Lombroso a tiré de l'épilepsie dans son assimilation de la criminalité à certaines modalités de la névrose.
Selon Lombroso, la théorie de l'épilepsie complète la théorie de l'atavisme. L'une et l'autre impliquent des arrêts de développement, des troubles nutritifs. L'atavisme traduit des interruptions dans l'évolution anatomique, l'épilepsie implique des désordres dans révolution nutritive. Il s'appuie sur l'opinion de Mosso qui déclare que les troubles de nutrition des centres nerveux sont les premières conditions morbides de l'origine de l'épilepsie. Il fusionne, d'un autre côté, la folie morale au mal comitial. Et le criminel-né ou atavique, le fou moral, l'épileptique se confondent dans une formule synthétique qui, selon le savant italien, représente la formule générale de la criminalité. « L'analogie du fou moral, du criminel-né et de l'épileptique, dit Lombroso (1), apaise pour toujours un différend qui s'éternisait entre les moralistes, les juristes et les psychiatres, et qui éclatait parfois aussi entre les écoles psychiatriques. »
La théorie de Lombroso, dans sa formule tryptique, a vécu. Elle s'est confondue dans la notion plus large du crime, symbole de dégénérescence. Lombroso n'a point désarmé cependant. II trouve à la théorie dégénérative un grand fondement de vérité, a Hais il me semble, dit-il, qu'elle embrasse un trop grand nombre de régions du champ pathologique, allant du crétin à l'homme de génie, du sourd-muet au cancéreux et au phthisique, et qu'il est impossible de l'admettre sans restriction. » « Je crois, ajoute-t-il, qu'il vaut mieux, pour le moment, accepter l'arrêt de développement qui nous est apparu solidement établi sur une base anatomique et qui a le mérite de concilier l'atavisme avec l'état morbide. »
Les opinions de Lombroso semblent cependant perdre du terrain et l'assimilation du criminel au dégénéré parait rallier la majorité de l'opinion. Nous avons exposé ailleurs notre sentiment à l'égard de cette doctrine. Comme le dit Jelgersma (2), l'idée de Lombroso n'est qu'une
(i) Lombroso, Vho.nme criminel. Paris, i887.
(2) Jelgersma, Les caractères physiqxuss, intellectuels, etc. (Congrès d'anthb. grim. Bruxelles, 1892.)
extension peu raisonnable du syndrome pathologique de Fépilepsie. Nous aurons occasion dans notre dernier entretien d'examiner les diverses théories de la criminalité et de formuler une proposition générale.
En ce moment, nous nous bornerons à préciser les rapports de Tépilepsie avec la criminalité sans chercher à les assimiler Tune à l'autre.
L'épileptique devient-il fréquemment criminel ? Le crime de Tépileptique a-t-il des caractères spéciaux? De quelle façon doit-on envisager la responsabilité des épileptiques? Telles sont les questions auxquelles nous bornerons nos investigations.
En premier lieu, la fréquence des crimes commis par les épileptiques est notoire et renseignée par tous les traités. Nous n'entrerons pas dans le détail des monstruosités que les annales de la criminalité renseignent à ce sujet. Les atrocités les plus horribles, les moins justifiables sont précisément celles que réalise le plus fréquemment l'épilepsie. Lombroso (1), Legrand du Saulle (2), Magnan (3) en rapportent de nombreux exemples. Inutile d'insister à l'aide de nomenclatures fastidieuses. Nous croyons d'utilité plus immédiate d'examiner les caractères généraux du crime de l'épileptique afin de fixer, avec leur aide, l'étendue de la responsabilité du névropathe.
On a l'habitude d'établir parmi les actes criminels de l'épileptique une subdivision : les uns représentent une des formes larvées de la névrose, traduisent le mal comitial au même titre que les convulsions; les autres semblent n'avoir que des rapports éloignés avec l'épilesie et résulter d'une manifestation volontaire et consciente, interparoxystique.
Nous verrons dans quelques instants la valeur de cette distinction. Toutefois, malgé son caractère discutable, elle subsiste et intervient régulièrement en médecine légale. Nous la conserverons ^ votre profit et dans un intérêt purement professionnel.
Mais quels sont les signes qui autorisent à qualifier d'accès d'épilepsie larvée une tentative criminelle déterminée?
Ces signes sont, avant tout, les caractères généraux propres à toute manifestation épileptique. Dans la revue que nous avons faite devant vous de toutes les modalités de la névrose, nous avons insisté sur le début brusque de l'attaque, l'absence de cause appréciable, l'impétuosité de l'action, la perte de conscience qu'elle accuse, Tanesthésie qu'elle entraîne. Ce sont là, en même temps, ce qu'on pourrait appeler les marques de fabrique du crime considéré comme un équivalent de la crise comitiale.
« Lorsqu'un crime tout à fait inexplicable et en complet désaccord avec les antécédents d'un prévenu, non connu comme aliéné, dit Burlureaux(4),
(i) Lombroso, Uhomme criminel, Paris. 1887.
{% Legrand du Saulle, TraiU de inédecine légale, 1886.
(3) Magnan, Leçons cliniques sur les maladies mentales. Paris, 1893.
(4) BuRLUREAUx, ÉpUcpsie, (Dict. encycl. des se. utù.)
OF THE
UNIVERSITY
OF
ÉPILBPTIQUES ET OfiGÉNÉRÉS. 861
vient à être accompli avec une instantanéité insolite, avec une férocité et une multiplicité d'agressions extraordinaires, en dehors de la technique du crime et sans complicité ; lorsque le prévenu en a perdu tout souvenir et paraît étranger à l'acte commis, ou même lorsqu'il n'en a qu'un souvenir vague, lorsqu'il en cause avec indifférence, comme s'il avait été commis par un autre, il y a lieu de rechercher l'épilepsie. »
Legrand du SauUe (1) insiste en outre sur deux caractères essentiels. L*un d'eux consiste dans la fréquence avec laquelle la crise larvée semble choisir les heures de la nuit, l'autre sur l'incontinence d'urine qui accompagne, précède ou suit l'accomplissement de l'acte criminel. L'éminent aliéniste résume les caractères des actes accomplis pendant l'accès en disant qu'ils sont violents, automatiques, instantanés et non motivés.
Ces considérations ne visent que l'acte en lui-même, dans sa nature épileptiforme. Il s'agit particulièrement de ces crimes étranges, commis par un individu non convulsivant et dont le crime est à la fois le seul attribut symptomatique et diagnostique de la névrose comitiale. Or, un autre cas peut se présenter. Le malade est réputé épileptique, mais dans quelle mesure est-il responsable? « Tout dépend, dit Burlureaux, comme dans le cas précédent, des circonstances du crime et du plus ou moins de souvenirs que le malade en a gardés. Quelques-uns de ces cas sont quelquefois très difficiles. Il arrive, en effet, que le malade cède à un mobile appréciable, que sa victime est un ennemi personnel, qu'il a parfois menacé à diverses reprises ou contre lequel il peut avoir des griefe sérieux. L'épileptique est alors comparable à un homme qui accomplirait, sous les excitations de l'ivresse, une action qu'il n'eût pas exécutée à l'état de sang-froid. Le mal caduc l'empêche de mesurer la portée de sa haine, d'en apprécier le fondement, d'en contenir l'exagéraration. Dans ces cas, la préméditation peut sembler indiscutable et le médecin légiste a bien de la peine à faire admettre l'irresponsabilité. Pour compliquer le problème, il arrive encore que l'épileptique, au lieu d'avoir la perte absolue du souvenir, garde une demi-conscience, alors même que l'acte incriminé a été accompli par le fait de l'impulsion épileptique.
» L'embarras du médecin légiste devient alors extrême. Althaus (fin/. Mei. Journal, février 1886) cite le cas d'un employé de chemin de fer ayant parfois une demi-conscience des actes qu'il commettait, et Bail (Encéphale^ juillet 1886), commentant une observation de Tulac, appelle l'attention sur un fait de ce genre et relaie le cas d'une épileptique qui avait trois catégories de crises : des accès convulsifs, des absences pendant lesquelles elle perdait tout souvenir et des attaques caractérisées par du délire d'action, avec persistance du souvenir. » Nous ne pouvons pas admettre l'irresponsabilité partielle, car qui
(1) Lkgrand du Saullb, Traité de nMecine légale, i886.
56i DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
pourrait apprécier avec certitude ce qui se passe dans Tintiinité de la conscience, qui peut peser et mesurer le degré de l'impulsion et le degré de la résistance que le malade aurait pu lui opposer? [1 a existé peu de phrénomètres, suivant l'heureuse expression de Falret, assez rigoureux pour calculer, dans ce mécanisme compliqué des facultés intellectuelles, la part qui revient à la maladie. Il faut donc admettre, selon les circonstances, ou l'irresponsabilité absolue ayant comme conséquence la nécessité d'un traitement et d'une séquestration, pour que ce traitement ne soit pas livré au hasard ; ou la responsabilité pleine et entière, comme dans le cas suivant :
» L'épileptique a commis un crime, en dehors de tout accès, de toute impulsion maladive appréciable; il est alors absolument responsable; il y a cependant lieu d'invoquer pour lui le bénéfice des circonstances atténuantes, car, étant donné le caractère habituel des épileptiques, il est impossible de dire dans quelle mesure ces malades jouissent de la plénitude de leur libre arbitre. Hais quant à les considérer, ainsi qu'inclinerait à le faire Delasiauve, comme tout à fait irresponsables dans toutes circonstances de la vie, ce serait leur donner un privilège que rien ne légitime du moment qu'ils vivent en liberté. »
Que faut-il penser de ces distinctions, Messieurs? Vous venez déjà de pressentir leur côté faible, les difficultés pratiques qui les condamnent. Il y a là une pétition de principe impardonnable. [I n'existe pas de phrénomètre, déclare l'auteur, et l'instant suivant il formule des règles qui en constituent comme une caricature! 11 n'y a pas de responsabilité atténuée, dcclare-t-il, puis il se hâte d'invoquer les circonstances atténuantes! Piteuses échappatoires d'un expert rivé aux travaux forcés de l'expertise selon le Code ! Expédients illogiques des forçats de la responsabilité atténuée!
Que valent, en définitive, les caractères des actes des épileptiques selon l'école classique? Les éléments, de la réponse vous ont été fournis par nos études antérieures sur les épilepsies.
Au cours de notre premier entretien, vous avez vu la névrose s'affirmer par des attaques convulsives caractéristiques. Mais il vous a été permis de constater que les manifestations les plus banales, le tic, l'onomatomanie, pouvaient remplacer la convulsion. Dans chaque catégorie de maladies épileptiques, vous avez pu voir les caractères s'atténuer au point de rentrer dans la banalité de la vie quotidienne. Et finalement, la conférence s'est terminée par l'exposé de manifestations ne dépassant guère les actes habituels.
Dans la seconde conférence, nous vous avons montré que le déséquilibrement épileptique était variable et diversement localisé; que les tares dont il était l'expression comportent des gradations nombreuses, et que les troubles fonctionnels ne pouvaient jamais que traduire des désordres
ÉPILEPTIQUBS ET DÊGÉNÉBÉS. 363
élémentaires; qu'enfin Téchelle de ces désordres, de leur intensité, de leur groupement, de leur réaction mutuelle créait aux processus physiologiques une large échelle de variations et de métamorphoses.
Ces considérations plaideraient déjà contre une manière uniforme de considérer les épileptiques et leurs épilepsies. Hais nous préférons nous autoriser de Texpérience d'autrui.
(c Les actes des épileptiques présentent-ils, dit Féré (1), des caractères tels qu'ils soient capables de désigner leur auteur? On attribue généralement aux actes des épileptiques des caractères tranchés : ils ne sont déterminés par aucun motif, ou aucun motif apparent ; ils n'ont pas de but intéressé ; la violence de l'acte dépasse le but à atteindre. Aucun de ces caractères n'est spécitique. Supposons qu'il soit établi, — et ce sont des points sur lesquels la certitude n'est pas facile à établir, — que la victime n'a donné aucun prétexte à la vengeance et qu'il n'y avait pas d'intérêt raisonné à la faire disparaître : on ne peut pas en conclure que c'est un épileptique ou même un aliéné quelconque qui est le coupable La chronique judiciaire nous montre de nombreux crimes dans lesquels le prétexte et l'intérêt sont complètement négligeables ou incompréhensibles. Quant à la disproportion de la violence au résultat à obtenir, elle n'est pas spéciale à l'épilepsie. On observe le dépeçage criminel dans de nombreuses circonstances où l'épilepsie n'a rien à faire. »
Mais, Messieurs, si le grand drame épileptique n'est plus caractérisé par ces gros effets, si les critériums eux-mêmes sont ainsi démonétisés par les gens du métier, que reste-t-il pour mesurer et apprécier la dose de responsabilité des scènes secondaires, épisodiques?
Nous vous devons une réponse à cette question et nous allons tâcher de vous préciser nos idées à ce sujet. Mais disons, au préalable, que de cette responsabilité individuelle basée sur le libre arbitre, il ne reste rien. Et l'on ne dose pas une fiction; on ne mesure pas le néant.
Cette responsabilité individuelle, née d'une erreur philosophique, doit, en effet, disparaître; elle est condamnée par la science moderne; elle ne subsiste plus que par la force des préjugés qu'elle alimente. L'incertitude sur ce qui doit la remplacer créa seule l'hésitation qu'on met à s'en défaire; elle n'est plus soutenable sur le terrain de la science pure; elle ne se comprend pas davantage dans le domaine localisé de la pathologie.
Sur quoi se fonde, en effet, la distinction du double état mental de l'épileptique? Sur une conception que toute la pathologie condamne. On imagine une épilepsie périodique éclatant à heure fixe, marquant l'accès avec netteté et précision. On suppose à la névrose des périodes d'activité et des périodes de repos; tantôt elle prend toute la scène, et le jour suivant, confinée dans la coulisse, il n'est plus question d'elle. Quelle conception
(4) FÉRi, Les épilepsies. Paris, 1890.
dérisoire, antiscientifique! Et tout cela parce que c'est une névrose, quelque chose d'indémontrable encore, d'invisible même sans le microscope. Son apparence purement fonctionnelle lui vaut cette grâce d'état d'être et de ne pas être à la fois. Hais, lors même qu'elle ne serait qu'un trouble fonctionnel, sa cause en est-elle moins matérielle et moins permanente? Lors même qu'elle se réduirait à une prédisposition, cette prédisposition ne pénètre-t-elle pas d'une manière intime et continue l'organisme tout entier? Et l'hérédité, qui lui fait comme une généalogie et un état civil, ne plaide-t-elle pas contre les coupures qu'on veut faire subir à la continuité de son intervention ? L'hérédité ne montre-t-elle pas que ce qui vient du passé et va se continuer dans l'avenir, ne peut pas, à un moment donné, ne pas avoir été? Et lorsque l'hérédité n'est pas là pour proléger l'épiieptiquc, quand on ne peut pas se réclamer d'elle, la lésion, par sa matérialité, ne plaide-t-elle pas plus hautement encore Tirresponsabilité absolue? L'épilepsie reconnaît parfois pour cause une tumeur, une altération matérielle. M. le professeur Rommelaere(l) a publié jadis un cas d'épilepsie où tout semblait faire croire à la névrose idiopathique : l'autopsie révèle un tubercule de l'os frontal. Et de te!les découvertes se constatent tous les jours. Or, Messieurs, dans des cas de ce genre, osera-t-on encore pratiquer des coupures, créer des entr'actes dans la vie de l'épiieptiquc? Supprimera-t-on théoriquement le tubercule frontal pour ne le reconnaître qu'à certains moments?
Et la grosseur, Ténormité de la lésion sont-elles seules à bénéficier de cette argumentation? Un grain de poussière arrête un mécanisme d'une manière aussi complète que la rupture d'un ressort. Lors même que l'épilepsie n'a pour substratum qu'un peu de tissu névroglique sclérosé, la sclérose n'est-elle pas aussi tenace que le tubercule?
Tout cela est donc factice. La vie du déséquilibré est une. Et la scinder en phases de responsabilité et d'irresponsabilité est une conception irrationnelle. Elle réalise des étapes, des courbes de poussée et tie dépression, elle traduit les états divers d'un déséqui librement permanent. Et la vérité, c'est qu'elle les traduit à sa façon. Car en combattant les particularistes, nous n'entendons pas nier le bien-fondé de leurs observations. La vie sociale des épileptiques a, comme leur vie psychique, ses caractéristiques, ce qu'on pourrait nommer sa couleur. Leur anatomie et leur physiologie nous ont révélé des stigmates, et l'examen de ces stigmates nous a permis de constater des caractères communs à la collectivité et des attributs spéciaux aux individus.
Les stigmates sociaux de l'épileptique nous révèlent les mêmes distinctions. L'épileptique d'hérédité surchargée, aux anomalies anatomiques et fonctionnelles les plus graves, sera souvent l'anti -social, l'homme des forfaits, le criminel-né de Lombroso.
(1> RoMMBLABRE, Êpiiepsie par tuèercitle frontal, Bruxelles. 4ft7(l.
L'épileptique brillant, victime d'une épilepsîe accidentelle, ne laissera percer la névrose que dans Timpétuositë de ses instincts ; à moins qu'il ne Pétale à la fois dans Tardeur de ses passions et dans la ténacité de son génie. Napoléon I^ fut un épileptique, assure-t-on ; et Pon sait qu'il traitait les femmes comme les rois : en autocrate et en despote.
Il y a donc, Messieurs, des crimes qui ne sont que les équivalents de la convulsion comitiale, tout comme il est peut-être des. traits de génie qui en symbolisent la poussée intellectuelle la plus élevée.
Ce n'est donc point dans le caractère anti-social de Pacte qu'il faut rechercher la caractéristique de la névrose. Et ce n'est pas non plus dans les détails que nous avons à puiser le critérium essentiel du crime épileptiforme.
Ce qui relie entre eux les épileptiques et leur donne comme un air de fiimille, ce qui les rattache à nos dégénérés en général , ce sont ces caractères spécifiques dont nous vous avons parlé dans une de nos dernières conférences, c'est l'impulsivité avec ses nuances, ses poussées, ses localisations. Mais cette impulsivité elle-même n'est pas une. Chez les uns, Pimpulsivité est faite d'une hypertension des instincts et des centres, elle doit ses caractères à la puissance même de la charge qu'elle révèle. Le circuit est parcouru d'une façon foudroyante par le réflexe, en dépit des résistances. Les centres idéaux et autres peuvent être pourvus de résidus nombreux et bien coordonnés, la force de l'impulsion initiale a raison de tout ce que lui opposent les facultés et Pexpérience. Mais chez les autres, l'hérédité accumulée a déprimé les éléments; il y a comme une asthénie généralisée des cellules nerveuses. L'impulsivité n'exige plus de ces hypertensions dont nous parlions tantôt; elle ne rencontre que des résistances affaiblies, elle règne en maîtresse dans des centres déprimés, mal organisés, sans coordination et sans énergie. Et nous retrouvons, dans cette chaîne qui relie les épileptiques les uns aux autres, tous les degrés intermédiaires entre l'impulsion suite d'asthénie et Pimpulsion signe d'hypertension.
Or, Messieurs, ces caractères généraux de la vie de Pépileptique ne sontils pas la suprême condamnation, en ce qui les concerne, des théories qui dosent la responsabilité à l'aide d'un critérium nié, répudié, mais sans cesse utilisé ?
Le déséquilibre impulsif, bien en rapport du reste avec les fonctions motrices de son siège le plus fréquent, le corps strié, ne préside-t-il pas à tous les actes de Pépileptique? De quel droit attribue r à Pépileptique la paternité consciente et réfléchie de certaines actions et lui enlever les autres par une sorte de conception artificielle de son m oi?
Croye^vous donc que le cerveau tienne ses fonctions en partie double; qu'il y ait dans les centres nerveux des territoires à Pusa ge exclusif de la volonté; qu'à côté de ceux-ci, il en existe d'autres où son autorité contestée serait soumise à une sorte de parlementarisme ; et qu'enfin,
en certains endroits, il puisse régner l'anarchie et le mépris de ses décrets ?
Et dire que c'est avec des conceptions aussi fragiles que la société formule ses codes !
Mais nous ne pousserons pas plus loin le procès. Nous tenons, avant de terminer, à vous dire que les théories de Firresponsabilité individuelle ne laissent point la société désarmée vis-à-vis des malfaiteurs ou des vulgaires impulsifs. L'École positiviste du droit pénal, dont Ferri (1) a supérieurement formulé les doctrines, nous paraît au contraire détenir seule les moyens de nous préserver rationnellement et définitivement. Et Fètude que nous venons de faire, loin d'être annihilée par la négation de la responsabilité, va vous apparaître d'un puissant secours dans la défense sociale scientifiquement organisée.
L'École italienne substitue à la responsabilité individuelle la responsabilité sociale. Le droit de punir perd ainsi son caractère de représailles personnelles, de vengeance et de colère, pour devenir l'expression de la conservation sociale. Ce qu'on cherche dans les actes criminels, ce n'est plus la dose considérable ou infinitésimale de libre arbitre qu'ils comportent, on n'applique plus au criminel le phrénomètre, il ne passe plus sous la toise de la volonté! Hais le magistrat, délaissant ces exercices, élargit ses horizons et ses formules. Dans le criminel, il ne se borne plus à tenter d'apprécier un des moindres caractères de son individualité : cotte individualité, il s'efforce de la comprendre tout entière; il dose ses instincts, ses facultés, sa malléabilité, son irréductibilité: il s'élève peu à peu à la formule organique, fonctionnelle, intégrale. Il s'efibrcera de classer le criminel dans l'une ou l'autre de ces catégories d'inadaptés, esquissées avec tant de netteté par MM. Deboeck et Otlet dans leur excellent rapport au dernier Congrès d'anthropologie criminelle. Et ce non plus pour soustraire à la justice celui dont l'impulsion semble avoir triomphé de la volonté, pour livrer au juge celui dont il a reconnu la spontanéité voulue et consciente, mais pour apprécier les uns et les autres au seul point de vue de la conservation et de la protection sociales. Et qu'arrivera-t-il, Messieurs, dans ce cas et avec une telle conception du rôle du magistrat? C'est que le dégénéré profond, irresponsable, qui échappe aujourd'hui à la justice, sera considéré dorénavant comme un danger permanent. On n'entendra plus dans les congrès des hommes, de la valeur du professeur Benedikt (3) de Vienne, déclarer n'avoir point voulu (( se mêler » d'une affaire oii le criminel trahissait l'épilepsie « parce que, dans l'état actuel de la législation et de son exécution, il y a danger à sauver un tel individu ». La société enverra le névropathe dans
(1) Ferri, La sociologie criminelle. Paris, 1893.
(3} Beneouct, Actes du Congrès d'anthropologie criminelle. Bruxelles, i892.
une prison-asile et se verra préservée définitivement de ces drames à répétition dont les dégénérés libérés la rendent si souvent victime. Le criminelné ira rejoindre les aliénés au nom de la défense sociale ; Tépileptique aux tares chargées, aux malformations organiques et psychiques, finira à récart une existence désormais inutile ou nuisible; l'épileptique d'occasion, l'impulsif superficiel bénéficiera des lois destinées à lui créer comme une réhabilitation morale et sociale. En présence de L'intensité de la cause, en face de Fimpossibilité probable d'un retour des mêmes circonstances, le magistrat se montrera indulgent. 11 aura, pour calmer ses scrupules de conscience, la probabilité d'une réédition impossible des conditions de l'acte incriminé. Son rôle se grandira de toute l'étendue d'une réelle mission sociale.
Nous n'avons pas à justifier ici ces nouvelles théories. L'examen de ces questions a été fait magistralement dans des rapports que vous connaissez tous, nous en sommes certain. HH. Deboeck et Otlet(l) d'une part, H. Arthur Goddyn(2) d'autre part, ont, en effet, remarquablement étudié et discuté le rôle des prisons-asiles et les réformes qu'elles comportent. Et nous devons déclarer que la force des choses a devancé sur ce point la force des arguments: un des magistrats les plus progressifs de notre temps, M. Le Jeune, ancien ministre de la justice de Belgique, a déjà réalisé dans notre pays des améliorations qui semblent dictées par une vue large et scientifique des hommes et des choses. Nous nous plaisons ù espérer que ses efforts ne seront point stériles.
Quantau rôle du médecin, du biologiste, de l'expert, il sera simplifié et facilité. Car, pas plus qu'elle n'anéantit la tâche du magistrat, l'école nouvelle ne songe à se priver du concours de l'homme de science. On ne lui demandera plus de doser le libre arbitre, on réclamera de lui une formule biologique, passez-nous l'expression. Et cette formule, il la puisera dans Fétude anatomique, physiologique, psychique du criminel. C'est lui qui s'efforcera de pénétrer dans l'individu ce qu'il y a d'irréductible ou de transformable. Il éclairera le magistrat en lui soumettant comme un bilan affectif et moral du criminel. Sa mission ne comportera plus de ces situntions ambiguës qui le forcent à rechercher une chose à laquelle il ne croit plus, à évaluer une fiction, une abstraction philosophique. La conscience individuelle gagnera à ces transformations le calme et la force que créent les situations franches et nettement définies. La conscience sociale s'agrandira de tout ce que l'intelligence de notre mission ainsi conçue nous apportera de vues larges et supérieures.
(4) Deboeck & Otlet, Les prisons-asiles. (Gong, d'anthrop. crim. Bruxelles, 1892.) (2) Arthur Goddyn, Les prisons-asiles. (Gong. d*anthrop. crim. Bruxelles, 4892.)
ONZIÊiME CONFÉRENCE.
tlendne des oinnifesutions de l'hystérie. — Préjugés. — Conception de l'hystérie. — Ses rapporu STec le!» formes de la dégénérescence. ~ Définitions. — Formes de la névrose. — Elle existe dans toutes les races et sous tous les climats. — Subdivisions. — Formes motrices : grande attaque, petite attaque ou hystérie vulgaire, comparaison des deux formes et principe des transformations de l'attaque. — Variétés prodromiques : attaque syncopale, attaque de spasmes. — Variétés de la grande attaqua H» attaque épileptique; SP attaque démoniaque, aitaque de clonisme; ^ po^es plastiques, extases; A» attaque de délire, attaque de contracture. — Valeur de ces subdivisions. ^ Chorée, tremblement, secousses. — Paralysies spontanées et traumatiques. — Contractures. >- Hystérie paroxystique et interparoxystique. — Stigmates. ^ Troubles sensitivo-moteurs. — Troubles de la sensibilité : dermalgie partielle ou généralisée; viscéralgie« ovarie, analgésie, formes et n^pariition. — Anesthésie viscérale. — Ancsthésie kinétique. — Haphalgésie. — État des réflexes des parties anesthésiées. — Réflexe pupillaire. — Autographisme. — Troubles sensoriels, leur indépendance. — Loi de superposition de Charcot — Troubles gustatifs. — Charcoi et Pitres. — Observations de Lichtwitz. — > Troubles de l'olfaction et de l'audition. — L'œil hystérique: sensibilité générale, ancsthésie, hyperesthésie conjonctivales, amaurosc, achromatopsie, dyschromatopsic. — Rétrécissement concentrique du champ visuel. — Asthéniopie. — Polyopie monoculaire. ~ Rapport de ces troubles avec ceux de la sensibilité générale. — Leur signification. — Formes viscérales de l'hystérie. — Les simulations de l'hystérie.
Messieurs,
Nous abordons aujourd'hui Fétude de Thystérie dans ses rapports avec la déséquilibration et la dégénérescence. La tâche est ardue et délicate. Les documents sur Thystérie et les hystériques abondent à la vérité et nous n'aurons que rembarras du choix. Mais ce choix constitue par lui-même une grosse difficulté. L'hystérie est la maladie protéiforme par excellence ; ses limites quasi -indéfinissables l'amènent jusqu'aux confins de la vie normale. Et cependant son autonomie, son indépendance ne sont pas douteuses. Seule l'extrême variété de ses manifestations lui crée des points de contact et des similitudes. La revue que nous allons faire de la symptomatologie hystérique sera forcément longue; toutefois cett3 longueur ne constitue pas la seule difficulté de la tentative. L'hystérie est une névrose au sujet de laquelle l'imagination et la fantaisie se sont donné librement carrière. La littérature de ces dernières années a trouvé dans l'hystérie des thèmes inépuisables; elle a brodé sur les données courantes, grossissant et travestissant les faits, au point de composer de pièces et de morceaux une hystérie de convention. Peu à peu, la légende s'est accréditée et nous ne nous trompons pas de beaucoup enaffirmant qu'ello existe, inconsciemment peut-être, au fond de l'esprit du plus grand nombre d'entre vous. Or, l'hystérie n'a rien à voir ce avec cette névrose de fantaisie,
faite d*érotisme et de cabotinage, dit Pitres (1), dont on trouve la description complaisante dans certains romans contemporains ».
L'hystérie n*est pas davantage une névropathie raffinée, quelque chose comme un produit fin de siècle poussé sous Teffort d*une civilisation en quête de sensations outrées et inconnues. L'hystérie est une maladie ancienne qui sévit même jadis sous forme d'épidémie et à propos de laquelle Sydenham (2) écrivait, à la fin du XVII* siècle, qu*elle est la plus fréquente des maladies chroniques.
Enfin, hystérie signifie moins encore certain tempérament dont Térotisme et le libertinage de mœurs formeraient les caractères dominants.
L'hystérie est une maladie, une vraie maladie : voilà tout d'abord ce qu'il faut vous mettre dans l'esprit. Elle a son cadre, ses signes, ses différences et ses analogies, tout cela très vaste à la vérité, mais assez net et suffisamment délimité. Il est vrai que cette conception univoque de l'hystérie n'a pas encore conquis droit de cité dans le monde médical tout entier. Les progrès réalisés par l'École française ont été jadis froidement accueillis en Angleterre et surtout en Allemagne. Certains auteurs médicaux de ces deux derniers pays semblent avoir voulu, dit Gilles de la Tourette, a exonérer, en partie, leurs compatriotes d'un fardeau qui leur semble, à ce qu'il pai*aît, pénible à supporter ». Voici du reste comment s'exprime au sujet de l'Allemagne un élève très distingué de Charcot : « Il nous a paru intéressant, dit Pierre Marie (3), de mettre sous les yeux de nos lecteurs les pièi:es d'un procès assez curieux, actuellement ouvert en Allemagne; en procès est celui de rhystérie. On sait qu'un certain nombre de médecins allemands, et cela se voit du reste à leurs diagnostics, se refusent à admettre que l'hystérie soit une maladie véritable, ayant, comme toute autre maladie, nerveuse ou non, son histoire naturelle, ses lois, sa symptomatologie régulière. A les en croire, ce serait une sorte de noli me tangere dont tout nosographe un peu sérieux devrait soigneusement éviter le contact. Un autre sentiment semble se joindre encore à cet accès do pudeur scientitique, un orgueil de race curieux à enregistrer : « Vous, les Latins, semble-t-on dire, que vous soyez hystériques, archi-hystériqucs, passe encore ; mais nous, les Germains, nous ignorons ce qu'est l'hystérie. On ne la rencontre pas chez nous, ou si on la rencontre, elle n'est pas pareille à la vôtre. » Et s'entendre dire cela, ajoute l'auteur, par les Sémites ices prédisposés par excellence) qui pullulent dans les Universités allemandes» c est là un fait au moins fort digne d'être noté. »
Ajoutons entre parenthèses que cette exclamation se rapporte à une opinion courante dans l'entourage de Charcot. Le maître français ne laisse
(1) Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891.
(2) Sydenham, Dissertation sur l'affection hystérique.
(3) PiEaas Maris, L'hystérie en Allemagne. (Progrès médical, 1887.)
jamais passer l'occasion dMnsister sur le lourd tribut payé spëcialement à rhystérie par la race juive. Cette assertion, confirmée par Raymond (l), est du reste assez généralement admise à l'heure actuelle. Toutefois, dit Souques (2), l'hystérie est de toutes les races et se voit sous tous les climats. On Ta trouvée à Madagascar, en Abyssinie, au Brésil, dans l'Inde, au Tonkin, en Annam, etc.
Quoi qu'il en soit des réticences de certains médecins étrangers, réticences du reste énergiquement combattues récemment encore par Strumpell (3), un clinicien allemand des plus autorisés, Thystérie est, dans le sens, le plus strict du mot, une maladie et, j'aime à le répéter, une vraie maladie.
C'est de plus une maladie fréquente, à manifestations nombreuses, capable par elle seule de rappeler et de simuler la plupart des affections nerveuses. Aussi il a fallu toute son affinité avec la dégénérescence pour nous déterminer à vous la présenter avec quelques détails. Mais cette étude de l'hystérie s'impose forcément. Elle s'impose pour des raisons d'un ordre semblable, mais plus pressantes, à celles qui ont motivé notre étude de Tépilepsie. Un grand nombre d'hystériques font, en effet, partie du groupe des dégénérés. L'hystérie, d'un autre côté, engendre certains états de dégénérescence et constitue un terrain tout préparé pour la déséquilibration sous toutes ses formes. Les hystériques relèvent, comme nos dégénérés, du principe d'hérédité, et comme nos dégénérés, les hystériques ont leurs stigmates. Enfin, la dominante du caractère hystérique est fréquemment l'impulsivité. Hais il faut se hâter d'ajouter que cette impulsivité est de nature spéciale. Autant, par exemple, l'impulsivité de Fépileptique est agressive et brutale, autant celle de l'hystérique est mitigée, adoucie et pour ainsi dire à fleur de peau. C'est une impulsivité atténuée, se dissipant facilement, s'éteignant presque dès sa naissance et donnant plutôt l'impression d'une instabilité perpétuelle, d'une amnésie continue. Nous reviendrons du reste sur tous ces points dans la prochaine conférence. Celte conférence justifiera plus longuement la digression que nous allons faire. Cette justification comportera, tout comme pour l'épilepsie, l'exposé des causes de l'hystérie ainsi que le mécanisme de ses diverses manifestations. Mais cet exposé réclame, pour être nettement compris, une initiation préalable, une revue rapide des principales formes de la grande névrose. C'est cette revue qui fera l'objet de la conférence de ce jour.
Pour ne point rompre avec la tradition, il serait indiqué de vous fournir tout d'abord une définition de la névrose. On s'est beaucoup efforcé jadis de définir l'hysidrie. Georget (4) l'appelait un état morbide du
(1) Raymond, Archives de neurologie, n« 51, 1889.
(2) Souques, Manuel de médecine,lV. Paris, 1894.
(3) Strumpell, Congrès de médecine interne. Wiesbaden, avril 4893.
(4) Geoeget, De la physiologie du système nerveux. Paris, 4821.
37S DÉGÉKÉIIÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
cerveau ; Landouzy (1) en faisait une névrose de l'appareil générateur de la femme; Brachet (2) appelait l'hystérie une névrose du système nerveux cérébral. Un grand nombre d'autres définitions ont encore été données. Leur nombre même les condamne tout autant que l'inexactitude qu'elles reflètent, à moins que le vague prudent et calculé dont elles sont faites ne les rende insaisissables à la critique. La définition de Benedikt (3), dénommant l'hystérie une impressionnabilité morbide, innée ou acquise, du système ner\'eux, a l'inconvénient de s'adapter à la plupart des névroses. Aujourd'hui, dit Pitres, beaucoup d'auteurs ne définissent plus l'hystérie, approuvant en cela l'aphorisme de Lasègue : « La définition de l'hystérie n*a jamais été donnée et ne le sera jamais. » Cependant, à défaut d'une formule nosologique, il est permis, ajoute le savant français, de rechercher les caractères spéciaux des manifestations hystériques et de les grouper, afin de tracer aussi, dès le début, comme un cadre à la névrose.
Pitres s'est efforcé de réaliser ce qu'il appelle lui-môme une définition clinique : « L'hystérie, dit-il (4), est une névrose dont les accidents très variés ont pour caractères communs : a) de ne pas être sous la dépendance directe de lésions organiques; b) de pouvoir être provoqués, modifiés ou supprimés par des manœuvres externes ou par des causes purement psychiques; c) de coexister en nombre variable; d) de se succéder sous différentes formes et à différentes époques chez les mômes sujets; e) de ne pas retentir gravement sur la nutrition générale et sur l'état mental des malades qui en sont atteints. »
Certes, le cadre est délimité d'une main sûre, mais cette délimitation ne peut suppléer à l'étude du contenu faite minutieusement et par le détail. Etcette étude terminée, peut-être trouverez-vous que les lignes tracées par le clinicien français ont encore trop de cette rigidité et de cet absolu qui répugnent à la nature.
C'est du reste au sujet de la définition de l'hystérie que Axenfeld et Huchard (5) ont dit depuis longtemps : (c Ce qu'elle y gagne d'apparente rigueur, elle le perd en exactitude véritable. »
Abordons donc sans préambule l'étude des diverses manifestations de l'hystérie et laissons h cette revue le soin d'esquisser peu à peu dans votre esprit une définition de la névrose. 11 restera forcément à cette définition un peu de cette mollesse de contours qui caractérise les choses simplement profilées; mais au sujet de l'hystérie, le flou du dessin est presque de circonstance.
(1) Landouzy, Traité de Vhystérie. Paris, 1846.
(2) Brachet, Traité de Vhystérie, Paris, 1847.
(3i Prof. D>^ Benedikt, Hypnotismtts und Suggestion Leipzig und Wien, 1894.
(4) Pitres, Leçons cliniqites sur l'hystérie. Paris, 1891.
(5) Axenfeld & Huchard, Traité des névroses. Paris, 1883.
Pour étudier les formes de Thystérie, nous suivrons Tordre adopté lors de Texposé des modalités de Tépilepsie. Nous les subdiviserons en manifestations motrices, sensitivo-motrices, sensitives, sensorielles, viscérales et psychiques.
Les autres subdivisions ont le tort considérable d'être inspirées par des vues doctrinales et de pécher pour ainsi dire contre le dogme de l'unité de la névrose. Elles ne correspondent du reste qu'à des variétés cliniques mal définies.
Car si Thystérie infantile est, en réalité, moins bruyante et moins complète que l'hystérie juvénile, si certains accidents, comme la toux, la céphalée, Tabasie, se rencontrent plus souvent chez les petites filles et les petits garçons que chez les adultes, il faut reconnaître, avec Pitres, que dans un bon nombre de cas, les symptômes sont identiques chez des sujets d'âges très différents. Burnet (1) retrouve l'hystérie, avec ses caractères essentiels, chez des enfants âgés de moins de S ans; Chaumier (S) prétend en découvrir les traces significatives chez le nouveau-né et dans les premières années de l'enfance, et sa tardive apparition dans la vieillesse a été récemment étudiée par de Fleury (3).
Quant à l'hystérie masculine, elle n'offre, en réalité, que rarement des convulsions typiques et des viscéralgies opiniâtres; on y rencontre plus fréquemment que dans les autres formes de la névrose des paralysies ou des tremblements. Mais ces nuances ne suflSsent pas pour la séparer de l'hystérie féminine.
De même, l'hystérie émotive, l'hystérie traumatique, l'hystérie toxique n'ont nul droit à des mentions spéciales.
Nous aurons du reste, au cours de notre prochaine conférence, l'occasion de compléter nos idées en examinant de plus près ces questions, lors de l'étude des causes de l'hystérie. Dans la revue que nous allons faire aujourd'hui, nous glisserons parfois rapidement sur des particMlarités essentielles, sur des manifestations importantes. Ne vous inquiétez pas de ces lacunes: les vides se combleront prochainement. Les retouches et les développements viendront à leur heure dans l'entretien qui fera suite à celui-ci. Il y a surtout des questions de psychologie d'un haut intérêt professionnel que nous ne ferons qu'indiquer aujourd'hui. Elles trouveront place dan« l'examen des stigmates de l'hystérie.
Les manifestations motrices, et tout particulièrement Tattaqueconvulsive, constituent les phénomènes essentiels de l'hystérie comme symptôme et comme valeur diagnostique. Mais, selon la remarque de Briquet, la moitié des femmes atteintes de cette névrose n'ont pas d'attaques. Et Grasset ajoute
(4) Burnet, Contribution à V étude de V hystérie infantile. Paris, 1891.
(2) Chaumier, Hystérie chez les nouveau-nés, (Bull, de l'Acad. de méd Paris, 4898.)
(3) de Fleury, Contribution à l'étude de l'hystérie sénile, Paris, 4890.
874 DÉGÊIIÊRÊS CT DÉSÉQUILIBRÉS.
qu'il est rare de la rencontrer chez les femmes du monde. L'attaque représente cependant la forme typique de la maladie, et c*est par elle que nous débuterons dans l'étude des formes motrices. Avec Grasset, nous subdiviserons ces formes motrices, en grande attaque ou attaque de la Salpétrière, attaques incomplètes, et attaques qu'on pourrait appeler atténuées.
La grande attaque complète et régulière, ou aUaque de la Salpétrière, a été magistralement étudiée et formulée par Cbarcot et ses élèves. Hais Tattaque est fréquemment précédée de prodromes, et il est nécessaire, avant d'aborder la description de l'attaque de la Salpétrière, de vous dire quelques mots de ces prodromes.
Richer les divise en troubles psychiques et hallucinations, troubles des fonctions organiques, troubles de la motilité, troubles de la sensibilité.
Les troubles psychiques sont surtout des changements de caractère et d'habitudes : négligence dans la besogne habituelle ou dans la mise, mélancolie sans raison ou expansion sans motif, agitation, humeur querelleuse.
Les hallucinations portent sur la vue et l'ouïe : le malade voit des animaux, se représente des scènes, entend des voix, des conversations.
Les troubles organiques se rattachent à l'anorexie, aux perversions du goût, à la dyspepsie, aux nausées, au signe célèbre de la boule ou de la suffocation hystérique, enfin aux borborygmes, à la tympanite, aux palpitations, au bâillement, à la toux spasmodique.
Les troubles de la motilité consistent souvent en tremblements, secousses, commotions épileptoîdes qui sont comme des esquisses ou des tentatives avortées de la grande attaque qui va venir.
Les troubles de la sensibilité comprennent l'hyperesthésie et l'anesthésie.
Comme remarque générale, il est nécessaire de vous dire que fréquemment les troubles de la sensibilité générale et spéciale sont unilatéraux et siègent tous deux du même côté. C'est ainsi que, selon la constatation de Charcot, le point de départ de l'hallucination se trouve toujours du côté anesthésié.
Les prodromes durent souvent un nombre de jours indéterminé avant l'attaque. Celle-ci est d'ordinaire précédée de signes spéciaux qui en marquent le début et que, par analogie avec leurs similaires de l'épilepsie, on a appelés les auras hystériques.
Les auras consistent dans une série de manifestations souvent systématisées, pouvant naître soit spontanément, soit par la pression de zones spéciales nommées zones hystérogènes. L'étude de ces zones est d'un Intime intérêt scientifique et pratique; nous la ferons plus tard avec quelque détail. En ce moment, nous nous bornerons à vous donner un aperçu des phénomènes groupés sous le nom d'auras.
LES MODALITÉS DB L HYSTÉRIE. 57tt
Ces phénomènes consistent dans des sensations douloureuses, comparées à des tiraillements, à des élancements qui montent vers l'épigastre où elles déterminent une sorte de constriction très pénible, et compliquées parfois de nausées et de vomissements (premier nœud de Taura, d'après Piorry). La pression continuée donne lieu à des palpitations, à la précipitation du pouls, à la sensation du globits hystericus (second nœud de l'aura). Cette sensation peut s'arrêter à la partie inférieure du cou, à la fossette sus-sternale, ou atteindre le larynx à sa partie supérieure. Elle prend, selon H. Landouzy, la forme d'une boule, ascendante pour le thorax et tournoyante pour l'abdomen. Souvent, ce sont des troubles céphaliques, qui constituent en quelque sorte la continuation de l'aura abdominale et thoraciquc : sifflements dans l'oreille, battements artériels à la tempe, points lumineux, puis obnubilation de l'œil, et cela toujours du coté de la zone hystérogène mise en activité, selon Charcot. A ce moment, les malades ne peuvent plus se rendre compte de leurs sensations, la conscience devient obtuse, l'intelligence se voile, des alternatives de pâleur et de rougeur se produisent à la face, et l'accès éclate. Dans certains cas, Taura se complique d'un sentiment général de froid, de frissons internes, de douleurs extrêmement vives au sommet de la tête et h la nuque, de tendance à la syncope, de vertige et d'engourdissement dans l'un des côtés du corps.
Les différentes phases de laura sont variables, et l'une ou l'autre des étapes peut se trouver supprimée.
En insistant un peu sur ces détails, Messieurs, notre intention n'est pas seulement de vulgariser des notions de pathologie nerveuse. Nous pensons que les nécessités professionnelles vous font un devoir de dépister l'hystérie partout où il y a lieu de la soupçonner, et nous voulons vous fournir les moyens de requérir le concours du médecin sur des présomptions mieux motivées que celles fondées sur les notions courantes admises en matière d'hyslérie.
Nous décrirons de même, — peut-être donc avec quelques longueurs, — les attaques convulsives dont nous abordons immédiatement l'étude; Tordre et la méthode sont ici, du reste, plus nécessaires encore que partout ailleurs. Les premières fois qu'on assiste à des attaques de convulsions hystériques, on est surpris par la violence des contorsions auxquelles se livrent le< malades, par la variété et le pittoresque de leurs attitudes, par l'expression tour à tour tragique et grotesque que prend leur visage; mais dans la confusion des cris et des pleurs, dans le brouhaha des sanglots, on ne distingue aucune succession régulière, aucune coordination systématique.
Toute cette tragi-comédie n'est cependant pas livrée à l'improvisation d'un système nerveux fantaisiste et déséquilibré. Ces phénomènes sont régis par des lois, et c'est à M. le professeur Churcot que revient l'honneur
de les avoir formulées pour la première fois. Les anciens n'avaient vu, dans les attaques hystériques, que des mouvements désordonnés. Gcorget et Briquet, malgré les qualités supérieures de leur œuvre, n'étaient point parvenus à la découverte du mécanisme intime de la névrose. Charcot a repris et complété les descriptions de ses devanciers ; il a définitivement établi les règles qui président à l'évolution des convulsions elles-mêmes. Ses idées ont été développées avec un grand talent par Paul Richer (1). Le travail de ce dernier nous servira de guide dans l'exposé qui va suivre.
L'attaque complète, ou grande attaque, ou hysteria major, ou hystéroépilepsie, se décompose donc, suivant l'École de la Salpétrière, en quatre périodes :
l» Période épileptoïde;
i"* Période de clonisme ;
3^ Période des attitudes passionnelles;
4® Période de délire.
Quelques mots rapides au sujet de chacune de ces périodes.
La période épileptoïde est pour ainsi dire le reflet d'une attaque épileptique. Comme dans le grand mal comitial, nous y retrouvons la perte de connaissance et la chute, — sans cri, — puis les convulsions tétaniques, suivies bientôt de convulsions cloniques auxquelles succèdent la résolution musculaire et le sommeil stertoreux. Bien des différences subsistent cependant entre ces manifestations similaires des deux névroses. Nous en dirons un mot dans quelques instants. Retenez toutefois dès maintenant que, contrairement à ce qui se passe dans l'épilepsic, il suffit, dans l'hystérie, de la compression des zones ovariques pour arrêter l'accès. Mais, comme dans l'épilepsie, la perte de connaissance est, dans cette pre* mière phase de l'attaque, complète et absolue.
L'ensemble de la période épileptoïde durerait en moyenne de deux à cinq minutes, rarement davantage.
La deuxième période, ou période de clonisme, nommée aussi période des contorsions et des grands mouvements, comprend deux phases :
Dans l'une, dite la phase des contorsions, la malade prend les positions les plus variées, les plus imprévues. Charcot a appelé illogiques ces attitudes par opposition à celles qui caractérisent la troisième période ; celles-ci sont dites passionnelles, parce qu'elles semblent d'ordinaire traduire une idée, un sentiment. Le type presque constant de ces attitudes illogiques est lare de cercle. Cette phase dure de cinq à dix minutes; la respiration facile n'entraîne aucune turgescence de la face.
La seconde phase de la deuxième période se nomme, avons-nous dit, la phase des grands mouvements. Ces mouvements, assez semblables à
(1) Paul Richer, Études cliniques sur la grande hystérie ou hystéro-épilepsie, Paris, 1885.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÉRIE. 577
eux-mêmes chez chaque malade, varient considérablement d'une hystérique à l'autre. Ce sont parfois des mouvements de flexion, des mouvements de roulis, des simulacres de lutte. lis sont beaucoup plus étendus que ceux des convulsions cloniques de la première période et, de plus, ils ne sont pas compatibles avec un degré quelconque de contracture; une des conditions de leur production est le relâchement musculaire complet. La durée de cette phase est variable; Finconscience n'est pas absolue.
La troisième période a reçu de Charcot le nom de période des attitudes passionnelles ou des poses plastiques. Elle est moins séparée de la deuxième que les deux premières ne Tétaient Tune de lautre. Nous la résumons en deux mots : l'état délirant en fait tous les frais et la malade vit et extériorise pour ainsi dire son rêve. Le sujet et la richesse du rêve dépendent du passé de l'hystérique et de la puissance ou de la teinte de son imagination. Deux caractères doivent vous être signalés : la malade con* serve au réveil le souvenir de ce qui s'est passé, mais reste cependant insensible à toute espèce d'excitation extérieure. Cette période dure environ de cinq à quinze minutes.
La quatrième période, ou période de délire, succède souvent sans interruption à la troisième. Le délire porte sur la vie même de l'hystérique. C'est le moment des expansions outrées ou des mélancolies noires. C'est aussi l'instant des plus secrètes confidences. Il existe fréquemment, vers la fin de cette période, des hallucinations d'un genre spécial : des visions d'animaux, de la zoopsie. Le plus souvent, cette zoopsie est le signal de la fin de l'attaque. Celle-ci, qui se termine parfois par une abondante évacuation d'une urine claire et limpide et quelquefois par de l'hypersécrétion salivaire et vaginale, peut laisser à sa suite des contractures généralisées ou partielles et des paralysies diverses. Mais fréquemment on a constaté la disparition de contractures ou de paralysies sous l'influence de la crise elle-même.
La dernière période est d'une durée et d'une intensité extrêmement variables. Elle peut cesser au bout de quelques minutes ou se prolonger pendant des heures ou même des journées entières.
Telle est, rapidement retracée, la grande attaque. Elle peut ne pas rester isolée, se répéter un grand nombre de fois successivement et constituer de la sorte ce qu'on a nommé l'état de mal hystérique.
Toutefois cette grande attaque, avec son allure décorative et dramatique, n'est pas d'un spectacle fréquent. C'est le grand jeu en fait d'hystérie, mais c'est aussi la manifestation la plus rare.
La forme la plus fréquente, c'est celle qui a reçu le nom de petite hystérie ou d'hystérie vulgaire. Elle a été remarquablement décrite par Briquet en souvenir duquel Pierre Janet ( 1 ) propose de l'appeler :
(1) Pierre Janet, Les accidents tnentaux de C hystérie. Paris. 18U4.
attaque de Briquet. Cette hystérie vulgaire a, comme la grande atta()ue, ses prodromes et son aura.
Ces signes prémonitoires sont d'ordinaire comme une réduction de ceux qui caractérisent la grande attaque; ils en gardent assez bien Fallure et les traits essentiels. Pitres, qui distingue à l'hystérie vulgaire trois périodes, comprend dans sa première période, ou période pré-convulsive, ce qu'il nomme les prodromes éloignés et prochains de l'attaque. Au milieu de la complexité des malaises dont l'ensemble forme le prélude des attaques hystériques, dit l'auteur, une analyse attentive permet de distinguer habituellement trois stades successirs, qu'on pourrait appeler : a) le stade des auras psychiques ; b) le stade des auras sensitives; c) le stade de l'aura abdominale.
Sous ces dénominations. Pitres range, groupées sous des formules distinctes, les manifestations que nous avons étudiées lors de l'analyse des prodromes et de l'aura de la grande attaque.
Les auras psychiques et sensitives contiennent la meilleure part des prodromes; l'aura abdominale, qui seule mérite ce nom par son apparition immédiatement avant l'attaque, n'est autre que le phénomène de la boule hystérique. Cette boule peut, dans des cas légers, sembler se détacher de l'épigastre au lieu de paraître monter des régions ovariques.
Dans tous les cas, l'ascension aboutit ù l'étouffement laryngé, prélude quasi-obligatoire de l'attaque. Quant à la crise, elle présente de nouveau une certaine distribution qui la rapproche de l'épilepsie. Toutefois des nuances très nettes séparent ces deux manifestations convulsives. Et l'importance du diagnostic nous porte à vous signaler en passant quelques-unes de ces nuances.
Cest ainsi qu'au moment de la strangulation, la malade pousse fréquemment un ou plusieurs cris qui annoncent la perte de connaissance. Ces cris sont très différents du cri isolé, rauque, sinistre, comme on dit, de l'épi leptique. Us se prolongent quelquefois tout le temps de l'attaque, et Grasset les compare plutôt aux cris de souffrance d'un opéré.
La chute de l'hystérique est également différente de celle de l'épileptique; elle se fait aussi n'importe où, mais, contrairement à la chute comitiale, la chute hystérique semble préparée, arrangée, et il est très rare que la malade se blesse. Cette particularité ne doit pas vous autoriser à conclure à la simulation : elle résulte simplement de la conservation de la connaissance pendant tout le début de l'attaque et du pressentiment de l'imminence du mal. A partir de la chute, la malade est dans un état apparent de perte de connaissance complète; elle ne sent rien, ne répond point aux questions posées, ne peut plus agir spontanément. Hais l'apparence ne correspond que rarement à la réalité, car dans les cas graves seuls, l'inconscience est absolue. Dans les cas légers, — les plus fréquents, ~- la malade voit et surtout entend tout ce qui se passe ^autour d'elle,
sans pouvoir cependant réagir ni manifester ses perceptions; mais elle garde le souvenir très net des détails de raccès. Dans certains cas bénins, il serait même possible à quelques malades de mettre fin à leur accès sous l'intluence d*une violente émotion, d*une secousse puissante, « à la seule vue, dit Grasset, du seau d'eau qu'on leur destine ».
A cette période d'insensibilité et d'inconscience apparentes, succède comme une poussée de suffocation qui peut aller jusqu'à la menace d'asphyxie. Toutefois la figure, quoique vultueuse et injectée, garde son expression habituelle, contrairement au faciès de l'épileptique à ce moment, toujours repoussant ou terrifiant.
Cette phase est, du reste, très courte en général, et bientôt surviennent les convulsions. Ces convulsions se caractérisent tout spécialement par la grande étendue des mouvements et le désordre de leur succession.
Bon nombre d'entre vous ont eu probablement l'occasion d'assister à une de ces crises nerveuses si fréquentes et marquées parfois d'un singulier esprit d'à-propos.
Nous nous autoriserons de cette expérience pour raccourcir notre description. Les mouvements de l'hystérie vulgaire n'ont du reste rien de bien caractéristique; sans cette circonstance de l'attaque, on les prendrait pour des mouvements physiologiques; leur succession seule tranche par une allure désordonnée. Bernutz compare cet état à une lutte suscitée par la soufi'rance, celle-ci siégeant le plus souvent au gosier. On dirait les malades occupées à chercher à se débarrasser du fameux globe utérin. La figure, quoique tuméfiée, reste en général assez calme, ne grimaçant point.
Puis les mouvements deviennent moins étendus, moins désordonnés; la face est moins turgide et l'oppression diminue. Tout rentre dans l'ordre et la malade reprend connaissance. Mais parfois, sous l'influence d'une cause insignifiante ou sans cause, un nouveau cri se fait entendre et un nouvel accès se développe : il peut y en avoir deux, trois et même plus, avant la fin totale de la crise.
Quand la sédation définitive survient enfin, elle peut encore être interrompue par une période intermédiaire, hallucinatoire, rappelant la phase des attitudes passionnelles décrite dans la grande attaque. Mais souvent les yeux se remplissent de larmes, la malade éclate en sanglots et la conscience revient tout entière. Chez d'autres, la détente est moins mélancolique; le drame finit dans un éclat de rire, mais d'un rire nerveux, affolé, convulsif, s'accompagnant souvent d'un de mi -délire, quelquefois incohérent et inintelligible, mais d'autres fois très imagé et à certains moments indiscret et compromettant, disent certains auteurs.
Telle est l'attaque d'hystérie vulgaire ou la vulgaire attaque d'hystérie, comme vous voudrez. Celle-ci, c'est l'attaque de salon, pourrait-on dire, en qualifiant l'autre d'attaque d'amphithéâtre ou de clinique.
380 DÊGÉ.NÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.
Nous venons de vous la donner complète. Cependant le tableau est loin d'avoir régulièrement toutes ces nuances ; parfois ce n'est qu'une esquisse; il est même de règle que dans chaque cas particulier, l'une ou l'autre des phases fasse défaut.
Notons cependant qu'en dehors de questions de détail, l'accord sur les subdivisions et l'évolution de l'hystérie vulgaire est assez général entre les cliniciens.
Pitres, dont les descriptions sont rigoureuses et serrent de près la nature, à la suite de la période pré-convulsive constituée par les auras dont nous vous avons donné plus haut un court aperçu, admet une seconde et une troisième période. La seconde période, ou période convulsive, se subdivise, selon cet auteur, en phase de contracture tonique de très courte durée et en phase des convulsions cloniques. La troisième période est intitulée période post-convulsive. L'auteur la compare à un état analogue au sommeil hypnotique et la qualifie d'hypnose post-convulsive. C'est dans le cours de cette phase d'hypnose post-convulsive que se produit le délire ou les états d^excitation terminaux qui en tiennent lieu.
Quant à la signification de cette attaque vulgaire en face de la grande hystérie de la Salpêtrière, Richer, qui a comparé l'une et l'autre forme, estime que l'hystérie vulgaire n'est que l'atténuation, l'état rudimentaire de l'hysléro-épilepsie ou hysteiia major.
Certains auteurs, Grasset entre autres, se refusent à ne voir dans l'une qu'une forme atrophiée et mal venue de l'autre. Ils sont plus portés à admettre deux types cliniques, deux variétés symptomatiques distinctes qui méritent d'être séparées et décrites isolément.
Voici du reste, au sujet de cette question de doctrine, l'opinion d*un disciple même de Charcot : « La description de MM. Charcot et Richer, dit Pitres(i), est incontestablement d'une irréprochable précision, mais les modèles d'après lesquels elle a été tracée ne sont pas les mêmes que ceux dont on dispose généralement. Assurément ces deux affections appartiennent à la même famille naturelle; assurément elles se touchent et se confondent par bien des points, mais elles ne sont pas identiques dans tous les détails de leurs manifestations. Aussi, je pense qu'il est inutile de compliquer la description de ces attaques en cherchant à identifier l'hystérie vulgaire et l'hystéro-épilepsie ou grande hystérie. »
Nous ne nous attacherons donc pas à ces querelles de mots. Les deux formes existent, avec des caractères qui nous permettent régulièrement de les reconnaître et de les distinguer. Peu importe, pour le moment, le lien qui les unit. Qu'elles découlent l'une de l'autre ou qu'elles se rejoignent seulement aux confins de la névrose, à la source même de cette
(1) PrniBS, Leçons cliniques sur Chystérie, Paris, 1891.
déséquilibration constituant la prédisposition hystérique, la chose est sans valeur au moment actuel. L'étendue de notre programme nous interdit de perdre notre temps en des disputes scolastiques; car ces deux variétés d'attaques ne sont pas les seules, et parmi les manifestations purement motrices de Thystérie, il nous reste encore bien des modalités de la névrose à vous esquisser. Et en même temps qu'elle s'allonge, la tâche se complique. Dans les formes qui vont suivre, les points de repère s'effaceront quelquefois et parfois aussi les distinctions ne sembleront pas reposer sur une réelle différenciation des choses. Votre conception des multiples aspects de la névrose serait cependant incomplète sans une revue rapide des variétés de l'attaque. Le>s subdivisions dont nous allons vous parler sont en grande partie l'œuvre de Richer(l). Nous transcrirons fréquemment l'opinion de cet auteur; mais sachez dès le début qu'en synthétisant les vues d'un spécialiste de très sérieuse autorité, ces vues n'en sont pas moins la pensée d'un seul, tout au plus la moyenne des opinions d'une école.
L'École de la Salpétrière part, en effet, d'un principe fondamental qui est celui-ci : La grande attaque d'hystérie est la forme convulsive primordiale et essentielle ; les autres n'en sont que des variétés. Ces variétés reposent toutes sur un double mécanisme : exagération d*une des périodes ou des phases de l'attaque principale avec atténuation ou disparition complète des autres. Malgré le talent déployé par l'École de Charcot pour faire prévaloir cette doctrine, il est nécessaire de constater qu'elle excite une certaine méfiance. On est un peu porté à n'y voir que des habiletés d'exposition, des artifices de style. Nous nous en servirons toutefois dans le résumé que nous allons vous faire. Mais n'attribuez pas à la théorie une valeur essentielle, prenez-la surtout comme un moyen mnémonique ; et à ce titre, elle vous sera réellement utile.
Selon Richcr, la période prodromique de la grande crise hystérique fournirait, par le double mécanisme exposé précédemment, deux variétés dénommées attaques incomplètes ou frustes : l'attaque syncopale et l'attaque de spasmes. Dans l'attaque syncopale, ce serait l'élémenl vaso-moteur de la période prodromique qui interviendrait spécialement et quasi exclusivement. Cette attaque comprendrait « les états nerveux complexes dans lesquels à la perte de connaissance s'ajoutent la pâleur des téguments, la perte complète et plus ou moins subite du sentiment et du mouvement avec flaccidité absolue des membres, et l'arrêt momentané ou du moins l'affaiblissement considérable des battements cardiaques et des mouvements respiratoires. » Cette forme, dit Grasset, est celle qui effraie le plus les familles. Ces attaques syncopales sont du reste rares. Sur
(1) Paul Richer, Études cliniques sur la grande hystérie ou hystéro-êpilepsie. Paris, 1885.
400 hystériques, Briquet n'en aurait trouvé que 11 dont les attaques con* vulsives étaient accompagnées de syncope.
La seconde variété rapportée par Richer à la période prodromique, est l'attaque de spasmes. Bien souvent, en effet, dit à son tour Grasset, cette crise est uniquement constituée par l'aura de Tatlaque de la Salpétrière et forme ainsi une grande attaque avortée. On constate alors : « exagéra* tion de la douleur ovarienne et des zones bystérogènes variées ; douleur épigastrique, sensation de boule ascendante; palpitations cardiaques, dyspnée, strangulation; éblouîssements, sifflements dans les oreilles, battements dans les tempes, etc. Mais au moment où va survenir la perte de connaissance, tout s'arrête. La malade, un peu troublée, reprend aussitôt son assurance; l'attaque a avorté. » Dans le cas de Briquet, l'étouffemcnt et la strangulation dominent la scène et arrivent même parfois à un degré effrayant. Ce tableau conduit aux crises bydrophobiques dont Féré et Raynaud ont publié des exemples.
Notons en terminant que certains auteurs, contrairement aux vues de Richer, ne voient dans cette attaque de spasmes qu'une réduction de Tattaque d'hystérie vulgaire.
La première des formes répondant à l'une des phases de la grande hystérie, c'est l'attaque épileptoide. Pour Richer, l'attaque épileptoïde est la grande attaque réduite à sa période initiale. C'est, en raccourci, l'attaque comitiale,et le diagnostic avec l'épilepsie présente de sérieuses difficultés. Ces attaques épileptoïdes peuvent se répéter fréquemment et constituer un vériiable état de mal épileptoïde. La distinction, dans ces cas, ne s'établit que progressivement en présence de l'innocuité de l'attaque et de l'apparition des stigmates de l'hystérie. Elle devient quasi impossible lorsque les deux névroses, épilepsie et hystérie, coexistent chez la mémo malade, comme dans une observation de Ballet.
D'ordinaire cependant, quelques phénomènes très nets et fort significatifs, tels que ce ovarie, strangulation, palpitations, sifflements d'oreilles, battements dans la tempe, gonflement du cou, tympanite, borborygmes », aident à préciser le diagnostic.
Richer cite ensuite deux variétés d'attaques qui correspondraient à des moditications de la deuxième période. Ces deux variétés sont l'attaque démoniaque et l'attaque de clonisme. Dans la nomenclature de la Salpétrière, ces attaques seraient des diminutifs de la grande crise hystérique dont un seul des stades évolutifs, allongé et mis en relief, aurait pour ainsi dire absorbé tous les autres.
C'est ainsi que l'attaque démoniaque répondrait à la phase des convulsions ou des attitudes illogiques. « Supposez, dit Richer (1), une seconde période dans laquelle tous les phénomènes les plus étranges, constituant
(i) Paul Richbe, Études cliniques sur la grande hystérie ou hystérç-épilepsie. Paris, 4885.
ce que nous avons nommé le clonisme, se multiplient comme à plaisir. Joignez-y la fureur, les cris, la rage, les mouvements désordonnés que j'ai décrits également parmi les signes de cette même seconde période. Prenez en outre tout ce qui, dans les autres périodes de Tatlaque, présente un dehors plus ou moins extraordinaire, ou est marqué par la prédominance de réiément douloureux, comme les contractures généralisées de la fin, ou quelques hallucinations horribles de la troisième période. Et vous aurez ainsi constitué une variété de l'attaque bien faite pour inspirer, suivant les temps, la crainte, Thorreur ou la commisération. »
Ce qui, dans cette attaque démoniaque, représente les vestiges des autres périodes de la crise complète, est à peine esquisi^é. C'est ainsi que la période épileptoide ne se traduit que par un accès de télanisme précédant l'attaque démoniaque, et l'acte des altitudes passionnelles est nul ou rapidement terminé.
L'attaque de clonisme constitue cette seconde variété issue de la deuxième période de l'hystéro-épilepsie de la Salpêtrière. Elle en représente le second stade. Il s'agit ici de grands mouvements, souvent rythmés, parfois désordonnés, mais toujours d'une certaine amplitude. Cette attaque de clonisme se rapproche de l'ancienne attaque d'hystérie telle qu'elle a été décrite par un très grand nombre d'auteurs. Toutefois Jolly (1) en fait une modalité assez particulière aux enfants.
Nous arrivons aux variétés par modifications de la troisième période de la grande attaque complète. Le mécanisme de dérivation est le même;* nous n'en dirons que quelques mots. Les attitudes passionnelles qui caractérisent cette troisième période peuvent donc constituer entièrement l'attaque; elles sont parfois multiples, variées, et le malade présente alors ce que Grasset appelle une série de poses plastiques. D'autres fois, l'attitude passionnelle varie peu ou môme ne varie pas du tout pendant toute la durée do l'attaque. C'est à ces formes que l'on donne plus spécialement le nom d'extases. Notons en passant qu'on obtient artificiellement chez beaucoup de sujets des attaques expérimentales du même genre par les inhalations d'éthcr.
En continuant à envisager les choses de la même façon, la quatrième période nous apparaît représentée, dans les formes incomplètes, par l'attaque de délire. Ce délire peut se produire isolément ou se trouver intercalé au milieu de manifestations variées.
On range aussi parmi les modalités larvées, assimilables à cette dernière période, l'attaque de contractures. Mais ici l'accord n'est pas complet entre les auteurs. Grasset semble porté à rattacher ces contractures à la première période. Après avoir débuté par un membre quelconque, la contracture se généralise rapidement et immobilise la malade dans une atti-
(i) Jolly, Ueber Hystérie bei Kindem. (Bbrl. klin . WeCH., 1892.)
muscles, rhémiplégie, la paraplégie, jusqu'à des états paralytiques complets, comme dans le cas rapporté par Sérieux (1 •.
La dissociation des paralysies traumaliques d'avec les paralysies spontanées est Tœuvre de TÉcole de la Salpôtrière. Cette distinction un peu factice semble ne reposer que sur deux caractères : la nature souvent traumatique de la cause et l'irrégularité de la distribution, qui ne cadre ni avec les voies nerveuses ni avec les centres nioteurs. Elles peuvent être accompagnées ou non de contractures, d'affaiblissement ou d'exagération de la sensibilité. Quant aux contractures qui s'associent fréquemment aux paralysies, nous n'en dirons que quelques mots. Leurs caractères généraux et leur évolution les rapprochent des paralysies. Elles s'y rattachent également par leur mode de distribution et de répartition. Elles peuvent frapper chacun des membres séparément; il leur arrive parfois de se limiter à un muscle ou à un groupe de muscles, comme dans le torliroh's, la scoliose ou la contracture diaphragmatique. Elles interviennent parfois, ainsi que nous le verrons tantôt, dans la genèse de certains troubles de la sensibilité, et particulièrement dans les arlhralgies et les myalgies.
Tel est l'ensemble des modalités de la névrose dans lesquelles l'élément moteur joue le rôle essentiel. Nous ne reviendrons pas, à propos de rensemble de C(*s formes, sur des remarques déjà faites au cours de cette étude. Ce qu'il faut garder de ces descriptions parfois semi-schématiques, vous a été différentes fois signalé. El il est nécessaire de ne pas perdre de vue cette remarque ; car parmi bien d'autres raisons qui nous ont engagé à \ous oxposer la symptomatologie de l'hystérie, il en est une de nature essentiellement pratique. Déjà nous avons dit que nous tenions pour indispensable la nécessité de vous mettre en état de dépister l'hystérie, tout au moins dans ses manifestations pathognomoniques. Or, vous vous exposeriez à des méprises en exigeant de la névrose la condition de ne vous apparaître que sous l'une des espèces relatées précédemment. N'oubliez jamais les types schématisés plus haut, mais n'y pensez pas toujours. Sachez surtout ou les combiner, ou les découvrir.
Enfin il est une autre particularité sur laquelle nous désirons appeler votre attention.
La plupart des manifestations hystériques que nous venons de passer en revue, outre leur caractère spécifique de motricité, possèdent une autre marque dislinclive et spéciale. Elles appartiennent presque toutes à ce qu'on tend à nommer l'hystérie pathologique ou paroxystique, par opposition à l'hystérie normale ou interparoxyslique. Ces deux dénominations ont trait à une subdivision des symptômes hystériques en deux grandes classes. Dans l'une se rangeraient les phénomènes accidentels.
(1) Sérieux, Paralysie hystérique des quatre membres. (Arch. db neurol., 1891.)
survenant sous forme de crises, à évolution systématique, à durée ordinairement limitée. Dans Tautre trouveraient place les signes permanents qui semblent faire partie de la nature hystérique et dont la persistance et la durée indéterminée constituent pour le névropathe comme un état dvil, un véritable signalement. Ces signes permanents représentent la meilleure partie des stigmates et il est nécessaire de leur accorder une étude spéciale; leur intérêt considérable, le jour qu'ils projettent sur l'essence même de la névrose, les relations que nous leur trouverons avec les stigmates généraux de la dégénérescence, motivent l'examen particulier. Mais il est cependant nécessaire d'en parler ici, ne fût-ce que pour compléter le tableau. Escomptant l'étude détaillée que nous en ferons plus tard, nous irons rapidement dans la revue que nous allons en passer. Cependant il est encore nécessaire de vous dire qu'une mention actuelle s'impose pour une autre considération. Tout ce qu'il nous reste à vous dire de l'hystérie ne rentre pas dans le cadre des stigmates. Certaines manifestations font même partie de l'hystérie pathologique ou paroxystique; d'autres enfin tiennent à la fois à l'une et à l'autre modalité de la névrose. Du reste, la distinction n'a pas la rigueur qu'on lui prête, et cela de l'aveu d'un de ses partisans les plus convaincus, Gilles de la Touretle (1). Et les exigences didactiques ne sont pas suffisantes pour autoriser une séparation radicale. Tout ce que nous avons vu précédemment de Thystérie a donc fréquemment un caractère accidentel ou largement intermittent; ce qu'il nous reste à vous mentionner présente plus de permanence, de stabilité et se retrouve presque constamment en dehors des aUaques.
Parmi ces troubles qui correspondent à des manifestations plus permanentes et de nature plutôt sligmatique se trouvent en première ligne les altérations dda sensibilité.
Ces altérations de la sensibilité peuvent s*asso(ier à des phénomènes de motricité et constituer la catégorie des troubles sensitivo-motcurs de rhyslérie. Mais ces troubles peuvent aussi se manifester isolément.
Les formes sensitivo-motrices ne méritent qu'une courte mention ; elles comprennent les modalités de la névrose où l'élément moteur et l'élément sensible sont associés d'une manière intime. Il s'agit ici de certaines formes de myalgies avec contractures, bien étudiées par Inman (2). Un grand nombre de céphalalgies hystériques ne tiennent qu'à des contractions douloureuses des muscles épicraniens. Souvent les hystériques éprouvent des douleurs dans les muscles du thorax, de l'abdomen et du dos; ces douleurs, accompagnées d'une sensation de constriction, ne peuvent s'expliquer que par une association de troubles moteurs et sensibles.
(i) Gilles de la Tourette, Traité de l'hystérie. Paris, 1891. (â) Inman, On myalgia : iu nature, etc. London, 1860.
S88 OÉGÊRÉKÊS ET DÉSfiQUlLIBRftS.
Briquet désigne sous le nom de cœlialgie lliyperesthësie des divers muscles composant la cavité abdominale. La thoracalgie ou pleuralgie de Bernutz s'applique aux muscles thoraciques. Quand ces douleurs musculaireSy associées à des contractures légères, sont localisées, elles prennent fréquemment le nom de clou hystérique.
Nous rangeons immédiatement à la suite des myalgies, les arthralgies.qui peuvent donner lieu à des douleurs articulaires, exaspérées par les mouvements et pouvant simuler diverses affections oi^niques des articulations. La coxalgie hystérique, dont Brodie a donné la première description clinique, est le type le plus commun et le mieux connu de ces hyperalgésies articulaires.
Mais les troubles les plus importants et les plus significatifs relèvent des altérations exclusives de la sensibilité. C'est ici que nous rencontrons l'hystérie dans son caractère le plus spécifique. La sensibilité peut être affectée selon les deux modes essentiels de Thyperesthésie ou de l'anes^ tbésie.
L'hyperestbésie accompagne parfois les manifestations motrices, ainsi que nous venons de l'indiquer. Mais elle existe le plus souvent pour son propre compte et revêt dans ce cas des formes variées et nombreuses. La peau peut être affectée exclusivement. La dermalgie n*est cependant pas un phénomène fréquent, selon Grasset (1). Pitres (2), au contraire, prétend que Thyperalgésie cutanée est très commune. Mais c*est un symptôme bon à connaître, dit Grasset, spécialement au point de vue du diagnostic.
L'intensité de la dermalgie est variable. Elle va d'une simple exagération de la normale, notamment en temps d'orage, jusqu'à Tintolérance de toute pression du doigt. L'hyperalgésie s'étend quelquefois, dit Pitres, à toute la surface du corps, mais elle est le plus souvent hémilatérale, et fréquemment disposée en îlots isolés ou disséminés. Elle forme alors des zones, de forme et d'étendue variables, au niveau desquelles la peau conserve sa coloration et sa température normales, mais où la sensibilité est exagérée à tel point que le moindre contact, la plus légère pression détermine des douleurs violentes et parfois l'explosion d'attaques convulsives.
L'extension complète de l'hyperestbésie constitue pour la malade un affreux supplice : elle ne peut ni rien saisir avec les mains, ni marcher, ni mettre les pieds par terre ; elle ne peut pas même rester au lit, où elle est tourmentée par une insomnie perpétuelle. Quelquefois, dit Grasset, il y a en même temps une hyperesthésie sensorielle qui crée un état d'impressionnabilité horrible.
En dehors de la peau, l'hyperesthésie peut s'étendre aux troncs nerveux ;
(1) Grasset, Hystérie, (Dict. encyclop. des se. mêd. Paris, 1887.)
(2) Pitres, Leçons cUniques sur ['hystérie. Paris, 1891.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÊRIE. 580
mais la névralgie pure serait, selon Legrand du Saulle (1), assez rare et souvent confondue avec les douleurs musculaires.
L'hyperesthésie peut atteindre la plupart des viscères et tout particulièrement Festomacet l'intestin; nous n'insisterons pas sur ces phénomènes; nous ne ferons également que mentionner l'hystéralgie, la cystalgie, la néphralgie, l'odontalgie, dont V ignorance donne lieu parfois à des interventions chirurgicales malheureuses ; mais Torgane siège par excellence des manifestations douloureuses névropathiques est l'ovaire. L'ovarie est une douleur siégeant dans le flanc, aux limites extrêmes de la région hypogastrique. Elle est très fréquente de l'aveu de tous, mais sa nature et son siège ont été longtemps des sujets de discussion. On a voulu l'expliquer par de la dermalgie. Briquet, dont le livre jouit encore d'une réelle autorité, l'attribue à de la myalgie pariétale. Mais depuis les travaux de Charcot, on la localise généralement à l'ovaire. On ne sait rien de précis sur l'état de l'oi^ane ainsi mis en cause. Nous venons de vous dire que l'ovarie était fréquente; cette fréquence constitue un élément fondamental de diagnostic, mais le trouble de l'ovaire mérite d'être signalé par suite de particularités essentielles sur lesquelles, et surtout sur l'une desquelles nous aurons à revenir plus tard.
Il y a tout d'abord une relation topographique importante entre l'ovarie et les accidents d'hystérie locale; mais la région ovarique présente une particularité bien autrement curieuse : elle peut, en effet, sous la pression, provoquer ou arrêter des attaques hystériques. Nous reviendrons plus tard sur cette étrange propriété, tout comme sur le mécanisme présumé de quelques-unes de ces formes d'hyperesthésie.
La sensibilité peut être troublée dans l'hystérie d'une manière toute différente et nous présenter les phénomènes étranges et curieux de l'anesthésie. De tout temps ces manifestations ont firappé l'imagination des masses. Elles ne servent plus de nos jours qu'à corser le programme de certaines séances de prestidigitation ou de soi-disant magnétisme. Mais jadis elles exposaient les hystériques à des aventures de tous genres. Elles faisaient partie autrefois des symptômes de sorcellerie. Quand un individu était suspect, on lui bandait les yeux et on lui sondait la peau avec des aiguilles. Si à l'absence de douleur se joignait, fait assez fréquent dans l'hystérie, une absence ou une diminution de Fhémorragie normale, le patient était régulièrement condamné et très souvent brûlé.
Aujourd'hui, l'analgésie reconnue constitue au contraire à l'hystérique un droit à l'indulgence la plus large, car elle marque un état de déséquilibrement nen'eux considérable, un réel rétrécissement du champ de la perception consciente.
Nous allons rapidement vous faire un exposé sommaire des diverses
(1) Lbgrand ou Saullk, Les hystériques. Paris, 18S3.
300 DÉGÉNÉRÉS BT DÉSÉQUILIBRÉS.
variétés de l'anesthésie hystérique. Ses caractères spécifiques, son mécanisme, sa signification feront Tobjet d'études séparées dans notre prochaine conférence.
L'anesthésie cutanée est la plus importante. Elle peut être partielle ou totale.
L'anesthésie totale porte à la fois sur toutes les perceptions sensitives ; elle peut être complète, c'est-à-dire ne laisser parvenir à la conscience aucune indication; souvent elle ne présente qu'un caractère d'afi^aiblissement de la perception normale. On la désigne alors sous le nom d'hypoesthésie. Les anesthésies totales sont très rares. L'anesthésie est fréquemment spécialisée. Elle n'atteint dans ce cas qu'un certain ordre de sensations, à l'exclusion des autres. Les conférences de H. Warnots vous ont appris que la peau est le siège d'une série de perceptions diverses; chacune de ces perceptions peut s'altérer isolément ; cette indépendance des perceptions, parfois réalisée dans d'autres domaines de la pathologie, est surtout mise en relief par les diverses modalités de l'anesthésie hystérique.
On subdivise donc l'anesthésie hystérique partielle en groupes divers que nous allons vous esquisser rapidement.
Il peut exister une anesthésie portant exclusivement sur la perte des sensations douloureuses avec conservation des sensations tactiles; elle a reçu plus spécialement le nom d'analgésie.
L'abolition des sensations thermiques avec intégrité des sensations tactiles et douloureuses, se nomme thermo-anesthésie. *
On donne le nom d'analgésie avec thermo-aneslhésie au syndrome caractérisé par l'abolition des perceptions tactiles, douloureuses et thermiques à la fois.
La perte isolée des sensations électriques constitue l'électro-anesthésie.
La conservation isolée des sensations électriques a reçu le nom d'ânesthésie avec électro-esthésie.
En dehors des caractères qualificatifs, l'anesthésie présente une série de distinctions basées sur les modes de répartition. Disons d'un mol que la plus étrange fantaisie semble présider à sa distribution. Cette considération importante sera mise en lumière lors de l'exposé des stigmates de la névrose. Les muqueuses comme la peau, et avec les mêmes particularités, peuvent être frappées d'anesthésie. Nous n'insisterons pas.
Mais l'anesthésie peut s'étendre à tout un organe. C'est là un phénomène curieux et que H. Pierre Janet (1) a des premiers nettement mis en relief. Il lui a donné le nom d'anesthésie organique. Certains malades, dit-il, non seulement ne sentent plus l'attouchement de leurs membres, mais perdent même la notion de leur existence 11 semble qu'il y ait donc ici une amnésie organique surajoutée et adéquate à une anesthésie.
(!) Pierre Jànbt, État mental des hystériques, Paris, 18d3.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÉRIE. 391
L'anesthésie peut s'étendre à toute une fonction. Les sensations de faim et de soif, du besoin d'uriner peuvent être totalement perdues.
Les sensations génitales sont presque toujours conservées, lors même de l'existence d'une anesthésie cutanée générale; cependant certaines hystériques sont absolument frigides.
On a donné le nom d'anesthésie kinétique à la perte de la sensibilité et de la fatigue engendrée par le mouvement. Cette perte est fréquente et joue un rôle dans le phénomène des attitudes cataleptiques.
A côté de ces diverses anesthésies, Pitres place l'haphalgésie qu'il définit (1) : « Une variété de paresthésie caractérisée par la production d'une sensation douloureuse, interne, à la suite de la simple application sur la peau de certaines substances qui ne provoquent, à l'état normal, qu'une sensation banale de contact. » Le clinicien de Bordeaux rapporte un cas intéressant de ce genre de manifestations hystériques. La malade ne pouvait supporter le contact de certains métaux, et tout particulièrement du cuivre, de l'or et de l'argent. Des expériences nombreuses faites dans des conditions variées ont démontré à l'auteur qu'il ne pouvait être question de simulation. Sans en fournir d'explication, l'auteur attribue à celte forme une valeur séméiologique sérieuse, car il ne l'a rencontrée que chez des malades atteintes d'hystérie avérée. Souques (2) rapproche de l'haphalgésie un trouble dénommé allochirie et décrit par Oberstc^iner en premier lieu. L'allochirie est caractérisée par ce fait que le sujet rapporte à un côté du corps une impression partie du côté opposé, avec intégrité toutefois du pouvoir de localisation. Bosc(3) a pu la provoquer par suggestion.
Telles sont les subdivisions courantes classiques ; mais la névrose protéiforme est peu respectueuse de nos cadres et de notre terminologie. Elle combine fréquemment ce que nous avions isolé et crée volontiers des formes extraordinaires, inusitées. Ce que nous venons de vous dire ne doit donc être retenu qu'en qualité de notion indicatrice.
Nous espérons que l'exposé du mécanisme de ces phénomènes réussira à les grouper d'une manière synthétique dans votre esprit; en ce moment, ne tenez compte que des faits.
Pour terminer l'exposé de ce qui se rapporte à l'anesthésie des hystériques, il nous reste à vous signaler quelques particularités.
En général, dans les régions de la peau anesthésiées, le chatouillement ne détermine pas de mouvement réflexe.
Il paraîtrait, d'après Rosenbach (4), que le réflexe abdominal échapperait à cette loi. Selon cet observateur, l'excitation superficielle de la
(1) PiTRBS, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891. fî) Souques, Manuel de -médecine, IV. Paris, 1894.
(3) Bosc, Sur l'allochirie. (Revue de médecine, 1893.;
(4) Rosenbach, Centralbl. fur Nervenkrankh., 1879.
99% DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUIUBRÉS.
peau des parties latérales de l'abdomen détemiinerait, à Télat normal, une contraction brusque des muscles sous-jaoents.
Ce réflexe serait aboli lors de certaines lésions cérébrales, mais dans rhystérie, il persisterait sans atténuation, même dans les cas particularisés par Tanesth^ie de la peau.
Ce signe qui, dans ces conditions, serait utile et curieux, manque, selon Pitres (1), de régularité et de netteté.
Un certain nombre d'autres réflexes persistent, au contraire, ordinairement dans Tanesthésie hystérique; tels sont les réflexes vasculaires et sécrétoires (action normale des sinapismes» des vésicatoires), les réflexes de rérection (sein, clitoris, d'après Briquet).
Romberg (2) avait signalé, parmi les symptômes de Tanesthésie cutanée, la facilité avec laquelle les parties insensibles se mettent en équilibre de température avec les milieux qui les environnent.
Pitres, qui a repris les expériences de Romberg, atteste la réalité du fiiit dans les anesthésies dépendant des lésions des nerfs périphériques, mais la nie formellement dans Tanesthésie hystérique.
Ces signes sont à retenir : ils possèdent une certaine valeur dans la recherche du mécanisme de l'anesthésie hystérique.
C'est au même titre que nous attirons votre attention sur la persistance chez l'hystérique d'un autre réflexe très curieux, nommé réflexe pupillaire sensitif.
Dans les conditions physiologiques, l'excitation d'un organe sensible quelconque est presque immédiatement suivie d'une dilatation de la pupille. Cette propriété est utilisée chaque jour en chirurgie. MM. Schiff et Foa (3) s'en sont même servis jadis comme d'un véritable esthésiomètre pour apprécier la sensibilité des divers organes. Or, dans l'anesthésie hystérique, malgré l'insensibilité absolue de la peau, la pupille continue à se dilater sous la piqûre ou le pincement des parties anesthdsiées.
Signalons encore, parmi les particularités intimement liées à l'anesthésie, certains troubles vaso-moteurs dont l'étrangeté est doublée d'une signification théorique.
Le premier de ces troubles, le plus connu, consiste dans l'absence d'hémorragie après les piqûres.
Pitres (i), qui a décrit minutieusement le phénomène, en aflBrme la réalité et la fréquence, mais il en donne une explication différente de celle admise généralement. Pour le clinicien de Bordeaux, il s'agit, non
(1) Pitres, Leçons cliniques sur L'hystérie, Paris, 1891.
(2) RoMBBRG, Lehrbuch der Nervenkrankh. Beriin, 18S3.
(3) ScHiFP & Foa, La pupilla corne estesiometrie. (L'Imparzialb. 1874.)
(4) Pitres, Leçons cliniques sur V hystérie. Paris, 4891.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÊRIE. 993
seulement d'une ischémie locale, mais d'une hyperexcitabilité vasculaire sous-jacente.
Ce serait à un phénomène du même ordre qu'il faudrait rapporter certaine particularité qui a reçu le nom de phénomène de l'autographisme. Il consiste dans l'apparition sur la peau des hystériques de certaines raies rouges souvent proéminentes et en relif, à la suite du passage rapide et superficiel d'un corps dur.
Le cas rapporté par Dujardin-Beaumetz (1) est cité fréquemment comme exemple du genre. M. Mesnet (2), dans une récente communication à l'Académie, a constaté l'indépendance des lignes autographiques et des territoires anesthésiés. Barthélémy (3) a résumé dernièrement, sous le nom de dermographisme, les données les plus récentes concernant cette manifestation, qui n'est du reste pas exclusive à l'hystérie.
Quant aux rapports de l'anesthésie et de la force musculaire, M. Binet (4) a constaté une réelle amyosthénie du côté insensibilisé.
Nous en avons fini. Messieurs, avec ce qu'il y avait d'essentiel à vous signaler à propos des troubles de la sensibilité dans l'hystérie. Et, probablement fatigué quelque peu par cette accumulation de faits, votre esprit inquiet cherche vainement une notion directrice permettant une synthèse, même mnémonique.
Il m'est impossible de la tenter encore. Il faut continuer cette revue déjà longue. Vous avez assisté à des désordres divers ; des faits curieux vous ont été exposés ; il vous reste comme une sensation étrange d'un déséquilibrement qui peut affecter des formes variées et s'étendre à un grand nombre de fonctions et d'organes. Gardez cette sensation, et tâchez de conserver le souvenir des faits essentiels qui la justifient : c'est tout ce que nous réclamons de votre attention. Mais que cette attention ne se referme point cependant. Ce déséquilibrement dont vous avez l'idée, s'étend chez l'hystérique bien au delà de ce que vous venez d'entendre : aucun organe, aucune fonction n'y échappe. Généralisez donc hardiment d'ores et d(^jà l'impression qui vous reste de ce qui vient d'être dit. Et permettez- nous de nouveau de faire passer devant vos yeux avertis des séries nouvelles de troubles curieux et variés. Ne vous attardez pas en chemin à chercher des explications; nous tenterons celte besogne-là au moment opportun avec celles qui nous restent du même genre.
La systématisation que nous avons adoptée nous impose l'étude des troubles sensoriels. Mais n'oubliez pas. Messieurs, que cette systématisation est artificielle, que les fonctions ne s'isolent pas dans la réalité avec
(i) Oujardin-Beaumetz, Femme autographique, {SociÈiÈ des hôpitaux. Paris, iSTOj
(2) Mesnet, Bulletin de l'Académie de médecine. Paris, 1890.
(3) Barthélémy, Du dermographis)ne, (Progrès médical, 4893.)
(4) Binet, Revue philosophique, novembre 1889.
cette Ëicilitë dont nous abusons dans nos théories. Bien des troubles sensoriels mm tributaires d'altérations de la sensibilité générale. Briquet (1) avait déjà nettement indiqué les relations de Tanesthésie cutanée avec les anesthésies sensorielles ; mais en refusant à Tanesthésie sensorielle une existence indépendante, il était allé au delà de la vérité. Il est parfeitement établi aujourd'hui, dit Gilles de la Tourette (2), qu'un trouble plus ou moins marqué du goût, un affaiblissement de Touîe et de Todorat, un rétrécissement du champ visuel peuvent être la manifestation première et monosymptomatique de Thystérie. En réalité, ces deux ordres de troubles fonctionnels se superposent fréquemment. Briquet avait observé le fait avec une grande précision, tout comme il esquissait avec une netteté remarquable pour Tépoque l'évolution générale des anesthésies sensorielles : « Les yeux, disait-il, sont le plus fréquemment atteints, tandis que les autres organes des sens, qui sont moins souvent intéressés, le sont dans une proportion à peu près égale entre eux.
» II est à peu près impossible d'indiquer dans quel ordre l'anesthésie attaque les organes des sens, attendu que les malades ne donnent sur ce point que des renseignements insuffisants; ce qui parait certain, c'esi qu'elle commence ordinairement par les yeux. »
Quant à la durée de ces anesthésies, elle est extrêmement variable; elle peut résister à toutes les tentatives ou disparaître sans raison ou sous l'effet des causes les plus disparates. Rarement ces anesthésies se retrouvent au delà d'un certain âge. Cette dernière remarque ne peut cependant s'appliquer, dit Gilles de la Tourette, au rétrécissement du champ visuel et à rhémi-anesthésie. Ces deux stigmates persistent parfois, selon cet auteur, jusque dans la vieillesse.
Mais cette considération ne suffit pas pour enlever aux troubles sensoriels ce caractère d'instabilité et d'indépendance déjà signalé précédemment. Une seule loi semble se dégager de l'étude de leurs combinaisons : c'est la loi dite de superposition. « Cette règle est surtout absolue, dit Gilles de la Tourette, ainsi que l'a montré M. Charcot, dans les cas d'hémi-anesthésie. »
Du côté insensible, les sens spéciaux sont abolis ou obnubilés et leur faiblesse se limite, en général, à ce côté. Toutefois, l'œil fait exception à la règle, car le plus souvent le rétrécissement concenirique est bilatéral; il est cependant presque toujours plus accentué du côté hémi-anesthésique.
Du reste. Messieurs, l'œil hystérique est, entre tous, un objet curieux d'études et d'investigations. Plus que tout autre organe, il présente dans l'hystérie des troubles d'un caractère spécifique et d'une interprétation délicate. L*étude de ces troubles nous arrêtera quelque peu : elle est néces-
(4) Briquet, Traité de r hystérie. Paris, 1859.
(5) Gilles de la Tourette, Traité de l'hystérie. Paris, 1891.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÉRIE. 395
saîre à cette interprétation physiologique que nous recherchons avec persistance à travers le dédale des faits.
Mais il est indispensable de déblayer, pour ainsi dire, le terrain, en résumant au préalable ce qui a trait aux altérations sensorielles en dehors de la vision.
. Lichtwitz(l) a condensé ses recherches et celles de son maître, le professeur Pitres, dans une thèse intéressante qui nous fournira en grande partie les éléments de cette revue .
Quelques mots tout d'abord sur les altérations des facultés gustatives dans rhystérie. La sensibilité gustative est fréquemment altérée, mais cette altération n'est pas uniforme; son intensité variable peut aller d'une diminution à peine perceptible à une abolition complète; elle ne disparaît pas en même temps de tout le champ gustatif ; le tiers postérieur de la langue ne semble généralement perdre sa sensibilité qu'en dernier lieu.
Iwies quatre sensations fondamentales ne sont pas altérées d'une manière uniforme. Parfois même le goût n'est aboli complètement que pour une seule sensation.
En dehors de ces modifications qu'on pourrait appeler qualitatives et quantitatives, il peut exister des perversions du sens gustatif ; souvent une sensation d*amertume se substitue aux qualités gustatives noritiales.
II existe une relation de dépendance entre les altérations du goût et celles de la sensibilité générale des organes qui y président; mais cette relation n'est pas réciproque.
Dans cinq cas d'hémi-anesthésie cutanée, M. Lichtwitz n'a trouvé qu'une fois de l'hémi-anesthésie nette du goût : « J'ai vu plusieurs malades, avait dit Henrot(2) depuis longtemps, conserver intacts le goût et l'odorat, tandis qu'ils étaient complètement insensibles au contact des corps dans les fosses nasales, la bouche, l'isthme du gosier. Je n'ai pas vu la sensibilité générale conservée dans ces organes quand la sensibilité spéciale y était abolie. »
Gilles de la Tourette exprime ainsi l'opinion régnante à la Salpêtrière : « De l'examen d'un très grand nombre d'hystériques, pratiqué par M. Charcot ou par nous-même, nous nous sommes formé l'opinion que, dans la très grande majorité des cas, l'anesthésie générale et spéciale se superposent, et cela non seulement pour le goût, mais encore pour les autres sens. »
Et il ajoute : <c Cette opinion, nous ne craignons pas de la généraliser, et considérant la fonction quelle qu'elle soit, nous dirons que, dans l'hystérie, l'altération de la fonction ne marche que très rarement sans un trouble de la sensibilité, anesthésie ou hyperesthésie. »
(i) LiCHTwrrz, Les anesthésies hystériques, etc. Bordeaux, 1887.
(S) Henrot, De Vanesthisie et de Vhyveresthisie hystériques. Paris, 1847.
3§« DÉGÉNÉRÉS BT DÉSÉQOIUBBÉS.
Nous serions heureux de vous signaler cette r^le, Messieurs, au milieu de tant de faits soustraits, pour ainsi dire, à la physiologie normale. Mais force nous est de tempérer les aflSrmations de Téminent chef de l'École de la Salpétrière par les conclusions d*un de ses plus anciens élèves, devenu à son tour maître et chef d'école. « Réunis sur un même organe, dit Pitres (1), les nerfs d'origine et de fonctions différentes subissent-ils, sous l'influence des mêmes causes morbides, des modifications identiques, ou' bien conservent-ils leur indépendance au milieu des événements pathologiques dont la muqueuse à laquelle ils se distribuent devient le théâtre? »
Puis, après un examen avec preuves cliniques, il conclut : <c 11 ressort clairement de l'ensemble de ces observations que la sensibilité générale et la sensibilité gustative de la muqueuse linguale peuvent être atteintes simultanément ou isolément par l'anesthésie hystérique, et lorsqu'elles sont toutes les deux abolies, il n'y a aucun rapport néces^ire entre la distribution topographique de l'anesthésie sensitive et de l'anesthésie sensorielle. »
Encore une fois. Messieurs, il semblerait que la névrose tient, même dans les détails, à justifier sa qualification d'instable et de protéiforme. Et, du reste, elle pousse souvent plus loin encore l'étrangeté de ses manifestations.
Nous ne pouvons quitter le domaine des altérations du sens gustatif sans vous parler d'un phénomène singulier et qui semble toucher au paradoxe physiologique.
Lichtwitz, tout en constatant l'abolition partielle de la faculté gustative sur les parties normalement sensibles au goût, a retrouvé cette perception sensorielle sur des points de la muqueuse buccale étrangers au sens en question. C'est ainsi qu'une malade, atteinte d'hémiasthénie générale et spéciale, ne percevait plus les sensations gustatives qu'à l'aide de la voûte palatine. Chez une autre, le bord gingival gauche de la voûte palatine percevait le goût du sel, et la muqueuse de la joue gauche les goûts acide et amer. Dans un troisième cas, la paroi postérieure du pharynx était le seul point où les goûts du sucre, du sel et du vinaigre fussent perçus.
De quelle modification physiologique ou autre relèvent donc ces aberrations? La suggestion d'une influence pénétrante et insidieuse en matière d'hystérie surtout doit-elle être incriminée? C'est ce que pourront seules décider les recherches ultérieures.
Nous laissons ici encore le problème sans solution et passons à l'examen des troubles de l'olfaction.
L'anesthésie olfactive ou anosmie, dit Pitres, est un peu moins fré-
(1) PrrRBS, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÉRIB. SOT
quente dans rhystérie que l'anesthésie gustative : a Nous l'avons rencontrée sept fois sur onze malades notoirement hystériques. » « Mais, ajoute cet auteur, son étude présente de grandes difiBcultés provenant surtout de ce fait qu'il est impossible de limiter l'action des efBuves odorants à des points circonscrits de la muqueuse des fosses nasales. »
L'anosmie hystérique peut être profonde et complète ou partielle et ne porter que sur un groupe d'odeurs déterminé.
Elle peut être unilatérale ou bilatérale.
Enfin, Lichtwitz (1) a trouvé que plusieurs malades, tout en sentant quelque chose, ne trouvaient à Vassa fostida aucune odeur désagréable; un autre offrait de l'hyperesthésie pour toutes les odeurs expérimentées.
Après l'olfaction, l'audition peut à son tour être profondément troublée dans l'hystérie.
La loi de superposition semblerait ici, selon l'École de la Salpétrière, se vérifier assez régulièrement. Féré (2) et Walton (3) se sont livrés, dans le service de Charcot, à une série d'expériences de contrôle qui ont abouti à une confirmation de la loi.
Pitres (4) ne se rallie pas à une manière de voir aussi radicale et se prononce de nouveau plus spécialement en faveur de l'indépendance.
La surdité hystérique peut être complète, absolue. Le plus souvent alors elle débute brusquement, persiste sans modifications notables pendant quelques jours ou quelques semaines et guérit tout à coup sans laisser de traces. Mais cette forme absolue de paralysie de l'audition est rare. Dans la grande majorité des cas, la surdité hystérique est incomplète; elle ne frappe ordinairement qu'un côté, et même du côté atteint, l'ouïe est simplement ai&iblie.
a 11 existe également du côté de l'ouie certaines inversions dont il importe d'être prévenu, dit Gilles de la Tourette (5), ces faits pouvant devenir des sujets de contestation en matière médico-l^ale. » Ces inversions ont trait aux rapports qui existent normalement entre le tic-tac de la montre, la voix parlée, la voix chuchotée.
Lichtwitz (6), de son côté, rapporte un cas od l'oreille droite était sourde pour les sons les plus aigus ; l'oreille gauche les entendait ; l'orientation auditive était normale.
Bien des choses intéressantes seraient encore à signaler dans ce domaine de l'audition hystérique. Mais force nous est de limiter nos investigations et
(1) Lichtwitz, Les anesthésies hystériques, etc. Bordeaux, 1887.
(2) Féré, Archives de neurologie, 1882.
(3) Walton, Deafness in hysterie-hemi. (Brain, 4883.)
(4) Pitres, Leçons cliniques sur T hystérie. Paris, 4891.
(5) Gilles de la Tourette, Traité de V hystérie. Paris, 4891.
(6) Lichtwitz, Les anesthésies hystériques, etc. Bordeaux, 4887.
(le terminer l'examen des troubles de la sensibilité spéciale par l'examen des anomalies de la vision.
Nous avons dit que l'étude de l'œil hystérique était à la fois un curieux sujet et d'observation et d'investigation.
L'intérêt des troubles de la vision dans l'hystérie est divers; la permanence de ces troubles en fait tout d'abord un moyen précieux de diagnostic ; leur nature si spéciale et si exclusive contribue davantage encore à leur donner une valeur étiologique; mais leur mécanisme éclairant la nature intime de la névrose, devient une source précieuse de renseignements pour le physiologiste et le psychologiste, ainsi que le prouvent les curieuses recherches de Pierre Janet (1). Les troubles oculaires dans l'hystérie sont restés longtemps ignorés; Briquet, le premier, en a fait une mention sérieuse; mais leur connaissance date des travaux de la Salpétrière, entrepris sous la direction de Charcot et de ses élèves, en tête desquels il convient de citer les recherches ingénieuses et délicates de M. Parinaud.
Il est nécessaire d'adopter un certain ordre dans cette description, et il est plus indispensable encore d'en trier judicieusement les éléments» car les faits abondent dans ce domaine et l'intelligence de quelques-uns d'entre eux nécessite des données scientifiques spéciales. Nous ne pouvons cependant nous soustraire à l'obligation de vous en parler, car, à nos yeux, l'hystérie ne se comprend nettement qu'avec leur intervention. Sans eux, la névrose risque de vous échapper dans son essence et de priver votre esprit de notions générales d'une très haute portée. L'intellect humain est, en effet, resté une énigme fermée aux anciennes philosophies. Son mécanisme ne s'est dévoilé que le jour où la physiologie a ouvert les voies par l'étude du cerveau. Mais cette étude elle-même fût restée frappée d'impuissance si la pathologie ne lui était venue en aide. Les détraquements cérébraux sont des éléments importants dans la reconstitution de la vie normale de l'intelligence. Ils nous donnent une impression de ce que doit être, en réalité, cet équilibre soupçonné, induit plutôt que compris et démontré. L'hystérie, avec ses côtés étranges, nous renseigne sur les lacunes de l'organisation même de la vie intellectuelle et affective. Et l'étude des troubles de la vision compte parmi les plus singulières manifestations de la névrose.
Que les considérations un peu spéciales qui vont vous être exposées ne découragent donc pas votre bonne volonté; nous serons aussi bref et aussi méthodique que possible; nous ne vous donnerons que les éléments indispensables à l'intelligence même des doctrines de l'hystérie. Nous étudierons successivement la sensibilité générale de l'œil, les altérations de l'appareil de la vision ainsi que les troubles de sa musculature.
(i) PusRRE Janet, Les accidents mentaux de tliystérie. Paris, 1894.
La conjonctive est, de toutes les membranes de l'œil, la plus fréquemment et la plus régulièrement atteinte. Briquet avait déjà noté cette insensibilité des conjonctives et principalement de la conjonctive gauche; il ajoutait même « qu'elle pourrait être regardée comme un signe caractéristique de rhystérie ». La cornée est souvent atteinte à son tour, mais, chose curieuse, elle est rarement insensible dans sa totalité; son segment interne ou externe peut être anesthésique, mais le centre reste généralement sensible. Ordinairement les réflexes vasculaires et sécréteurs sont conservés, ainsi qu'il ressort des recherches de Pitres (1) et de Gilles de la Tourette(2). Quant au réflexe oculo-palpébral, il est démontré, depuis les expériences de Féré (3), qu'il reste aboli tant que l'anesthésie cornéoconjonctivale est seule en cause.
Hai3 l'anesthésie n'est pas la seule modification de la sensibilité qui puisse atteindre les enveloppes de l'œiL Elle peut faire place à une hyperesthésie qui s'accompagne alors fréquemment de photophobie avec larmoiement et contracture de l'orbiculaire.
A Tétude des troubles de la sensibilité générale succède logiquement l'étude des troubles de la sensibilité spéciale. Ces troubles peuvent revêtir des formes variées en tête desquelles nous trouvons l'amaurose tout d'abord , puis l'amblyopie hystérique ,. comprenant les troubles de la perception des couleurs, les modifications dans la forme et l'étendue du champ visuel, l'affaiblissement de l'acuité visuelle et l'asthénopie, enfin le phénomène assez curieux qui porte le nom de polyopie oculaire.
L'amaurose, dont nous nous occuperons tout d'abord, est la perte totale de la vision. Certains hystériques, dit Pitres (4) deviennent tout à coup aveugles. La veille, ils y voyaient très bien; le lendemain, ils ne distinguent plus le jour de la nuit, ils ne perçoivent plus aucune sensation visuelle. Et cependant, l'examen le plus attentif ne laisse apercevoir aucune lésion du fond de l'œil. Cette amaurose, parfois très fugace, peut cependant résister pendant des mois et des années au traitement le plus énergique. Harlan (5) et Brown (6) citent des cas où l'amaurose a persisté pendant plus de dix années. Elle peut disparaître sous le coup d'une émotion. Pitres rapporte une observation personnelle où « la peur de la consultation avait fait disparaître une amaurose localisée à l'œil gauche et datant de quatre années. »
Mais ces cas d'amaurose totale sont rares et le plus souvent les troubles
(i) Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891.
(2) Gilles de la Tourette, Traité de V hystérie. Paris, i89i.
(3) Féré, Archives de neurologie, 1882.
(4) Pitres, Leçons cliniques sur P hystérie. Paris, 1891.
(5) Harlan, Hysterical blindness, etc. (Med. news. Philadelphie, 1890.)
(6) Brown, Total blindness following, etc. (North. Lancet. Saint-Paul, 4890.)
de la vision dans Thystérie prennent le caractère moins radical de l'amblyopie.
Quelques mots de chacun des éléments constitutifs de Tamblyopie.
Le premier de ces éléments, dans Tordre indiqué précédemment, est caractérisé par des troubles dans la perception des couleurs; ces troubles portent les noms d'acbromatopsie ou de dyschromatopsie. « Dans Tachromatopsie, dit Pitres, les malades ne perçoivent plus aucune couleur; ils distinguent nettement les couleurs des objets, les intensités des tons, les ombres, les reliefs, la perspective, mais non le coloris. Un tableau à l'huile leur apparaît comme un lavis à l'encre de Chine ou à la sépia.
» Dans la dyschromatopsie, ils ne voient qu'un certain nombre de couleurs. Présentez à une hystérique dyschromatopsique des papiers colorés ou des étoffes teintes en bleu, rouge, jaune, vert, violet, elle ne distinguera qu'une partie des nuances placées sous ses yeux ; les autres lui paraîtront toutes d'un gris sale plus ou moins foncé.
» La perte de la notion des couleurs se fait dans un ordre régulier, c'es^à-dire que certaines couleurs cessent toujours d'être perçues alors que la perception des autres est encore bien conservée. Dans sa marche progressive, la cécité chromatique dépendant de l'hystérie porte toujours primitivement sur le violet et le vert; puis, selon les cas, sur le bleu, le jaune et le rouge, ou sur le rouge, le jaune et le bleu. »
Notons en passant que l'ordre des disparitions présente une réelle valeur, car il permet de distinguer l'origine du trouble dyschromatopsique. C'est ainsi que dans l'intoxication nicotinique, le rouge et l'orangé cesseraient d'être perçus avant la disparition du bleu« du violet et du jaune. La vision du rouge serait également intéressée la première dans l'alcoolisme chronique et dans l'atrophie tabétique du nerf optique.
La seconde des modifications de l'amblyopie hystérique concerne le rétrécissement du champ visuel.
Et tout d'abord, qu'entend-on par champ visuel?
Lorsque nous fixons un objet, l'image de cet objet nous apparaît d'ordinaire clairement et distinctement; cette image se localise sur la rétine en un point nommé tache jaune. Hais, en même temps que l'objet fixé, notre œil perçoit plus ou moins distinctement l'espace environnant, et cela dans une limite déterminée; cette limite circonscrit ce qu'on nomme le champ visuel.
Dans rhystérie, il arrive fréquemment que des troubles surviennent dans l'étendue et les caractères de' ce champ visuel. On peut observer une ou plusieurs lacunes isolées : ce sont les scolomes; une perte de la moitié de la vision d'un œil ou des deux yeux : ce trouble fonc* tionnel porte le nom d'hémiopie. Mais ces altérations sont rares; la plus fréquente est constituée par ce qu'on nomme le rétrécissement du champ visuel.
Ce rétrécissement présente un caractère bien spécial : il est concentrique; Parinaud (i) et son élève Moray ont, en outre, observé qu'il est fréquemment bilatéral.
Le rétrécissement concentrique ne se borne pas simplement à diminuer l'étendue de la perception, il atteint même cette perception dans ses propriétés spéciales. C'est ainsi que Landolt et Parinaud ont démontré que les couleurs subissaient, comme la vision simple, un rétrécissement concentrique.
Mais l'amblyopie ne porte pas seulement sur l'étendue du champ visuel; l'acuité même de la fonction peut subir une diminution graduelle et donner lieu aux phénomènes rangés sous le nom d'asthénopie. Cette asthénopie se traduit par une fatigue excessivement rapide de l'œil.
Nous terminons les troubles amblyopiques par l'exposé d'un phénomène qui a reçu le nom de polyopie monoculaire. La découverte en revient à Parinaud (3). il consiste en une perception double ou triple d'un même objet par un seul œil, et cela généralement au fur et à mesure qu'on éloigne l'objet en question. Selon Pierre Janet (3), le mécanisme serait, dans certains cas, lié à des troubles de l'accommodation, mais en d'autres circonstances, il ne relèverait que de perturbations purement psychiques. Les considérations qui précèdent suffisent pour vous donner un aperçu de l'importance et de l'étendue des aberrations visuelles de l'hystérie. Il nous reste des détails intéressants à vous renseigner ; nous les omettons volontairement pour vous les présenter lors de notre prochaine conférence. Nous en tirerons parti pour la recherche de la physiologie des manifestations hystériques.
Deux points cependant méritent encore de vous être signalés. Le premier de ces points a trait aux modes selon lesquels ces troubles se groupent ou se dissocient. Ici encore toutes fes combinaisons semblent possibles. L'amblyopie peut ne se caractériser que par un seul des phénomènes décrits précédemment; elle les combine souvent de diverses manières et réalise les modalités les plus singulières. Toutefois on constate fréquemment, dit Pitres, chez le même sujet, un certain degré de rétrécissement concentrique du champ visuel, un affaiblissement plus ou moins marqué des perceptions lumineuses et une abolition totale ou partielle du sens chromatique.
Le second des points dont nous désirons vous dire quelques mots concerne les rapports existant entre les troubles de la sensibilité générale et les modifications de la vision. L'École de la Salpétrière préconise de nouveau dans ces cas ce qu'elle a nommé la loi de superposition.
(i) Parinaud, Archives de neurologie, 1888.
(S) Parinaud, De la polyopie monoculaire. iArch. d'ocuustique, 1878 )
(3) Pierre Janet, Les accidents mentaux de L'hystérie. Paris, 1894.
H. Féré (1) précise cette opinion dans les termes suivants : « Les bystë* riques hémianesthésiques qu*il nous a été donné d'observer et qui ne présentaient ni rétrécissement du champ visuel ni achromatopsie^oonservaient la sensibilité de la conjonctive ; celles qui ont perdu la vision d'une ou de plusieurs couleurs et ont un rétrécissement plus ou moins régulièrement proportionnel du champ visuel, ont perdu la sensibilité conjonotivale; celles, enfin, qui ont une achroniatopsie complète, avec un champ visuel presque nul, ont perdu non seulement la sensibilité de la conjonctive, mais encore celle de la cornée. »
Il y aurait lieu, après l'étude des troubles sensitifs et sensoriels de la vision, de rappeler les modifications anormales de la musculature visuelle. Cela nous entraînerait trop loin. Qu'il vous suffise de savoir que, ici encore, la variété des modalités que peut réaliser la névrose est grande, mais que, parmi toutes ces modalités, les phénomènes de contracture semblent dominer. En tète de ces derniers, il convient de citer tout spécialement le strabisme convergent, a pour lequel, dit Gilles de la Tourette (2), l'hystérie semble, cliniquement, avoir une prédilection marquée ».
Vous êtes probablement. Messieurs, assez singulièrement surpris par ce long cortège de troubles importants et curieux qui vient de défiler devant vos yeux. Et la fréquence de ces altérations, leur gravité, leur étendue, ont dû faire naître en vos esprits une impression, bien i^itime du reste. Il est très probable que ces troubles de la sensibilité générale et spéciale, si extraordinaires, vous ont amenés à considérer la vie de l'hystérique comme entrecoupée de sensations anormales, d'impressions pénibles, d'erreurs de perception et d'altérations sensorielles diverses. Il vous faut corriger ce jugement.
La plupart de ces troubles ne déterminent chez les hystériques aucune incommodité sérieuse. Les malades même les plus atteints ne s'aperçoivent guère de ces lacunes dans le champ de leurs perceptions. Le médecin lui-môme ne les découvre qu'après un examen méthodique et attentif. Et le patient n'est pas le moins surpris de l'étrangeté des phénomènes dont il est pour ainsi dire le théâtre.
Quels sont donc les mécanismes qui président à ces perversions étranges dont l'existence si peu contestée se traduit par des manifestations aussi anodines?
Nous ne pouvons, ici encore, qu'indiquer le problème. Hais nous tenons à le soumettre dès aujourd'hui à vos réflexions. Nous le retrouverons pins tard, avec tous ceux que nous avons laissés sur les rebords de cette revue déjà longue.
Nous continuons donc notre exposé. Nous avons simplement esquissé
(1) FiBÉ, Noies, etc. (Arch. de neurologie, i8Sf.)
(f) Gilles de la ToimETTE, Traité de VhysUrie. Paris, 1891.
LES MODALITÉS DE l'hYSTÉBIE. 405
en ce moinent les troubles relevant de rélémcnt moteur et de rélément sensible.
Nous devons vous signaler ce que nous avons nommé les formes viscérales de rhystérie. Les différents organes peuvent être atteints dans leur sensibilité et dans leur fonction. On a signalé des anesthésies et des hyperesthésies dans la plupart des viscères. L*ovarie hystérique est connue de vous tous. Le testicule douloureux n*est souvent, selon Pitres, qu'une manifestation de Thyperalgésie hystérique. Parmi les anesthésies organiques, Pitres décrit spécialement les anesthésies des reins et des testicules. 11 mentionne surtout Tanesthésie épigastrique profonde.
Mais rhystérie ne se borne pas à modifier la sensibilité des viscères ; elle en contrarie la fonction et arrive même à créer de toutes pièces des syndromes qui réalisent une maladie neftement définie.
La littérature médicale des dernières années abonde en faits de ce genre, et spécialement en accidents hystériques simulant une maladie nerveuse déterminée. Souques (1) et Ghilarducci (2) ont résumé la série des modalités hystériques rappelant les affections de la moelle et du cerveau. Nous nous bornerons, relativement à ce sujet, aux quelques indications suivantes :
Les cas de pseudo-tabes hystérique se constatent de plus en plus fréquemment.
M. le D"* Poels (3) en a relaté dernièrement un exemple curieux, observé et décrit par M. le professeur Stiénon à Thôpital Saint-Jean.
Pitres a vu des accidents hystériques simuler la méningo-encéphalite chronique et la méningite tuberculeuse.
ce II importe, dit Paul Blocq (4), d'être mis en garde contre les combinaisons multiples grâce auxquelles la névrose protéiforme arrive à se dissimuler sous les apparences de bon nombre de maladies organiques. Qu'il nous suffise, ajoute cet auteur, de citer : les cérébropathies, comme la syphilis du cerveau, Thémorragie cérébrale, Faphasie, la migraine ophtalmique; les lésions bulbaires telles que le syndrome de Weber; les myélopathies : sclérose en plaques, mal de Pott, tabès, syringomyélie; les altérations des nerfs, paralysies radiculaires, névrites, sans compter les pseudo-méningites, les pseudo-tuberculoses pulmonaires, les pseudopéritonites, etc. »
Et la névrose ne se borne pas à réaliser ce qu'on pourrait nommer les grosses altérations du système nerveux ; elle pousse le raffinement plus loin et les syndromes les plus délicats ne lui échappent même pas. « Avec
(i) Souques, Des syndromes hystériques simulateurs des maladies de la moelle. (Arch. de neurologie, 1891.) {%) Ghilarducci, L hystérie et les maladies organiques du cerveau. (Arch. de neuho