‹ Dégénérescence et criminalitéChapitre 1 sur 82 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Cet essai a été précédé et préparé par une série de recherches physiologiques ‘ dont il nous semble utile de rappeler brièvement les résultats principaux, pour faire apparaître plus clairement les faits généraux qui se dégagent de l’ensemble de ces études. Nous aurons d’ailleurs occasion d’ajouter quelques remarques et quelques observations nouvelles.

I. — Les actes dits volontaires s’accompagnent de phénomènes physiologiques multiples, propres à mettre en lumière leur nature réflexe et leur né- .cessité. :

Lombard avait vu que l’activité cérébrale coïncide avec une augmentation de température de la tête

4. Sensation et Mouvement. Études expérimentales de psy- €ho-mécanique (Bibl. de philosophie contemporaine), 1887.

FÉRÉ. — Dégén. |

prise à travers les téguments du crâne. Broca, Amidon, etc., ont apporté un grand nombre de faits à Pappui de cette constatation, en parfait accord d’ailleurs avec cette loi formulée par C1. Bernard. ,qu’e il y a un rapport constant éntre l'intensité des propriétés nerveuses et celle de la circulation ! ». L'activité céré-

brale se caractérise par une plus grande rapidité des

échanges nutritifs dans la substance nerveuse et par une élimination plus abondante des matériaux d’oxydation * : l'expérience de M. Preyer produisant lé sommeil par l’ingestion de lactate de soude sert de contrôle à cette observation. Du reste, des expériences plus rigoureuses que celles de Lombard, entreprises par M. Schiff, ont montré que l'élévation de la température superficielle correspond réellement à une élévation de température du cerveau. | M. Schiff a contrôlé en outre que les mouvements des muscles des membres déterminent un échauffement du cerveau prédominant dans une certaine

région, mais tendant à s'étendre à tout l'hémisphère

du côté opposé,et même aux deux hémisphères.Nous

avons vu d'autre part que l'exercice d’un groupe de,

muscles développe l’énergie d’un membre tout entier, et que cette exaltation fonctionnelle peut s’étendre à l’autre membre du même côté, puis enfin aux

4. Leçons s sur le physiologie et la pathologie du système nerveux, t. II, p. 11.

2. Byasson, Essai sur la relation qui existe à l'état physiologique entre l’activité cérébrale et la composition des urines, th. 1868. — Mairet, De la nutrilion du système nerveux à l’état physiologique et à l'état pathologique (Arch. de Neurologie, 1885,

t. IX, p. 232 et 360, et t. X, p. 76).

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membres du côté opposé. L'observation clinique m’a fourni depuis quelques faits qui viennent à l'appui

des résultats expérimentaux : quelquefois chez les

épileptiques on constate qu’à la suite de secousses affectant principalement les membres supérieurs, la force dynamométrique s’exagère; le même phénomène se produisait chez une femme hystérique à l’occasion d’un spasme intermittent du long supinateur. Chez un épileptique de mon service, atteint de paralysie du côté gauche prédominant dans le membre supérieur, lorsqu’on fait faire avec la main droite une pression prolongée sur le dynamographe, le membre supérieur gauche commence à s’agiter des secousses épileptiformes qui gagnent le membre inférieur gauche puis se généralisent.

Lorsqu'on a placé un myographe simple sur le long supinateur gauche, et un myographe muni d’un excitateur électrique sur le même muscle du côté droit, on voit chez certaines hystériques qu'après un certain nombre d’excitations le muscle du côté gauche qui ne subit aucune excitation directe commence à éprouver de petites secousses (fig. 1), qui s’accentuent peu à peu. Il est d'ailleurs d’observation vulgaire que, chez les nouveau-nés, les excitations périphériques, quelles qu'elles soient, déterminent en général des mouvements symétriques, et souvent des mouvements généraux.

Davy admettait que l'augmentation de chaleur produite par le travail intellectuel, d’abord limitée à la tête, s'étend ensuite à tout le corps. Nous avons montré que, sous l'influence de l’activité psychique,

il se produit une augmentation de volume des membres, trahissant une augmentation de la quantité de sang. Cette augmentation de volume coïncide d’ailleurs avec une exagération de la force musculaire et

Fig. 4. — Réactions musulaires chez G. : a, courbe du long supinateur droit qui subit des excitations au degré 7 de l'échelle Dubois-Raymond (7-5), puis au degré 5 (5-5); — b, muscle long supinateur gauche qui commence à éprouver des'ondulations quand les excitations sont à 5.

de la sensibilité. Cette constatation est encore d’accord avec d’autres faits bien connus. On sait par exemple que, sur un animal mort, l'excitation d'un nerf produit à la fois une élévation de température et une contraction musculaire (Schiff) ; quand l’épuisement arrive, il ne se produit plus ni chaleur ni contraction. La vitesse de la transmission de l’action nerveuse diminue dans les nerfs moteurs sous l'influence de la fatigue et surtout du froid (Marey); il en est de même dans les nerfs sensibles (Bloch, Richet); la chaleur produit un effet inverse (Afanasief), pourvu que la température ne dépasse pas 42° à 45°. Nous avons pu constater, chez plusieurs sujets, la diminution de la sensibilité sous l'influence de la fatigue physique, et la diminution de la sensibilité et de la

contractilité volontaire coïncidant avec la diminution de volumé des membres à la suite des calculs compliqués chez des sujets peu habitués à cet exercice. « La méditation affaiblit comme feraient des évacuations excessives, » disait Tissot *. Nous avons vu au contraire que certaines hystériques recouvrent leur sensibilité et leur puissance motrice par l’échauffement artificiel.

La contraction, phénomène de nutrition du muscle, ne peut se produire sans une exaltation de la circulation locale qui détermine en même temps une augmentation de la sensibilité; c’est là un fait général qui peut trouver son application en clinique. M. Lallemant rapporte un fait de spasme des doigts avec sensation de brûlure limitée à cette partie; quand la sensation de la chaleur diminuait par l’immersion dans l’eau froide, la crampe diminuait aussi *?.

Broca a constaté qu'en moyenne la température est, à l’état de repos, plus élevée du côté gauche de la tête d’un dixième de degré environ. Sous l’influence du travail intellectuel, l'équilibre tend à s’établir des deux côtés. Nous avons vu de notre côté que, sous l'influence du travail intellectuel, l’équilibretend à s'établir entre la force musculaire des deux côtés du corps, avec une augmentation variable. Sous l’influence de la fatigue psychique, il y a une diminution de la force musculaire, mais aussi avec une tendance à l'équilibre des deux côtés.

1. Tissot, De la santé des gens de lettres, p. 43, 1184, 2. Lallemant, De la crampe des écrivains, p. 17, 1887.

Ces faits peuvent servir à expliquer l'effet mécanique de l'attention, de la représentation préalable du mouvement ; l'effort préparé l’emporte toujours de beaucoup sur l'effort au commandement. D’une manière générale, l'intensité des représentati mentales a une influence mamfeste sur l’état’ des forces. C’est ainsi que nous voyons l’énergig de l’effort musculaire varier suivant l'intensité dé l’activité intellectuelle chez le même individu, ét, dans les races, suivant le développement de l'intelligence.

Il faut remarquer d’ailleurs que les représentations mentales ne sont que le résultat d’un rappel de sensation, et les modifications dynamiques qui les accompagnent consistent en réalité en transformations de mouvement consécutives à des excitations extérieures plus ou moins éloignées.

IT. — Nous avons vu qu'en conséquence des excitations périphériques il se produit une exagération de l'énergie disponible qui se manifeste sous la forme d’une décharge plus ou moins rapide suivant l'intensité et la brusquerie de l'excitation.

Les excitations sensitives et sensorielles produisent une augmentation très marquée, dans certaines circonstances, de l'intensité, de la durée, et du pouvoir de répétition de l'effort, une exagération des mouvements réflexes en même temps qu’une exagération de la circulation dans les membres. Les excitations sensorielles influent non seulement sur la motilité, mais aussi sur la sensibilité. En conséquence d’une excitation sensitive ou sensorielle quelconque,

on peut voir se produire une augmentation de la ‘sensibilité du sens excité et aussi des autres sens, et le soi-disant sens musculaire ne fait pas exception. J’ai signalé à plusieurs reprises cet effet esthésiogène des excitations périphériques { qui a été retrouvé depuis par M. Urbantschitch *. J'ai depuis * eu occasion de relever, en outre, que non seulement les excitations d’un sens sont capables d'augmenter les sensations des autres sens, mais qu’elles peuvent encore amener jusqu'à la limite de la perception des excitations qui étaient restées inconscientes, et de rappeler des sensations consécutives éteintes. C’est ainsi qu’une excitation auditive peut rappeler, lorsqu'elle a déjà disparu depuis un certain temps, la sensation consécutive de fa couleur complémentaire. Ces derniers faits me paraissent particulièrement intéressants au point de vue du mécanisme de la mémoire. Îl est d’ailleurs facile de constater qu’une excitation forte est capable d'élever jusqu’à la conscience une excitation passée qui n’avait point été perçue. D'autre part, on sait que chez certains aliénés une excitation sensorielle est capable de provoquer la réapparition d’une hallucination d’un autre sens : chez des alcooliques par exemple, on voit des hal-

4. Bull. de la Soc. de biologie, 24 juillet 1886, p. 389; — Progrès médical, 28 août 1886, n° 35, p. 111; — Sensation et mouvement, 1887, p. 11, 120.

2. Société império-royale des médecins de Vienne, 22 oct. 1887. Semaine médicale, 2 nov. 1887, p. 451.

3. Note sur le rappel des sensations consécutives (Bull. de la Soc. de Biologie, 30 juillet 1887, p. 511). — Note sur les effets généraux des excitations des organes des sens; effets rétroactifs des excilations sensorielles (Bull. Soc. Biol., 1887, p. 141).

lucinations de la vue réveillées au moindre bruit. Ailleurs encore, chez les hystériques, on voit des “phénomènes douloureux réveillés par une excitation sensorielle (ovarie, dysesthésie cutanée, sein douloureux, etc.). Dans tous ces cas, l’excitation sensorielle agit comme un excitant diffusible; l'alcool, l'éther, etc., déterminent dans certaines circonstances : des effets analogues, hyperexcitabilité sensorielle, hypermnésie, etc. Et il est bon de remarquer que lorsque ces excitations deviennent trop prolongées ou excessives elles produisent des effets inverses. C’est ainsi qu’un choc violent peut déterminer chez des sujets prédisposés une altération générale de la motilité ou de la sensibilité ! en dehors de toute lésion matérielle et même une amnésie qui a pour caractère particulièrement intéressant de comprendre une certaine période antérieure au choc (amnésie rétroactive).

Le fait que toutes les fonctions s’exaspèrent sous l'influence des excitations sensorielles correspond à l'observation de M. Schiff ?, qui a vu que les excita-

1. Cette excitation générale de la sensibilité sous l'influence d'une excilation locale, et qui correspond, comme nous allons le voir encore, à une exaspération de toutes les fonctions, permet d’interpréter quelques faits singuliers d’amblyopie hystérique que l’on a quelquefois attribués à la simulation. Quelques malades qui ont un affaiblissement de la vision des deux yeux tel que chaque œil mrsque l’autre est fermé distingue à peine le jour et la nuit, voient suffisamment pour les besoins de la vie lorsque les deux yeux sont ouverts. D’autres malades qui sont achromatopsiques de chaque œil lorsque l’autre est fermé voient les couleurs lorsque les deux yeux sont ouverts. Chez quelques-uns enfin le rétrécissement du champ visuel d’un œil diminue lorsque l’autre est ouvert.

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