Charcot, Leçons du mardi, passirn
3. Legrain, op. cil., p. 173 : « Dans la prédisposition au délire d’une part, dans la faiblesse intellectuelle accompagnante d’autre part, il faut chercher l’explication réelle des cas de folie à deux ». Voir aussi Régis, La Folie à deux. Paris, 1880.
DIAGNOSTIC
Contre le fou et le demi-fou délirant rebondit toute démonstration de l’absurdité de ses aperceplions; nulle contradiction, nulle raillerie, nul mépris ne le touchent; l’opinion de la majorité lui est indifférente; les faits qui ne sont pas à son gré, il les ignore ou les interprète de telle sorte qu’ils semblent venir en aide à son délire; les obstacles ne l’effraient pas, parce que, contre la puissance de son délire, son instinct de conservation même est incapable de lutter, et en vertu de la môme raison il est très souvent prêt à aller pour eux jusqu’au martyre. Des faibles d’esprit ou des déséquilibrés, en contact avec un délirant, sont immédiatement subjugués par la puissance de ses idées pathologiques et s’y convertissent aussitôt. Parfois il est possible de les guérir de ces délires transmis, en les séparant de ceux qui les ont provoqués; mais souvent aussi le trouble mental survit à la séparation même.
Telle est l’histoire naturelle des écoles esthétiques. Un dégénéré proclame, sous l’effet d’une obsession, un dogme littéraire quelconque, le réalisme, la pornographie, le mysticisme, le symbolisme, le diabolisme. 11 le fait avec une éloquence violente et pénétrante, avec surexcitation, avec un manque d’égards furibond. D’autres dégénérés, hystériques, neurasthéniques, se réunissent autour de lui, reçoivent le nouveau dogme de sa bouche, et vivent cà partir de ce moment pour le répandre.
Dans ce cas, tous les intéressés sont de bonne foi : le fondateur comme les disciples. Ils agissent comme ils doivent agir, étant donné l’état maladif de leur cerveau et de leur système nerveux. Mais ce tableau, tout à fait clair au point de vue clinique, est généralement embrouillé
FIN DE SIÈCLE
quand l’apôtre d’un délire et sa suite parviennent à attirer sur eux une attention plus générale. Alors cet apôtre voit accourir à lui un tas de gens qui ne sont plus de bonne foi, qui savent très bien reconnaître le côté insensé du nouveau dogme, mais néanmoins l’acceptent, parce qu’ils espèrent gagner réputation et argent, comme membres de la nouvelle secte. Il y a dans chaque peuple dont l’art et la littérature sont développés, de nombreux eunuques intellectuels qui ne sont pas capables d’engendrer une œuvre vivante, mais arrivent très bien à imiter le geste de la procréation. Ces mutilés forment malheureusement la grande majorité des écrivains et des artistes de profession, et leur grouillante masse parasitaire étouffe trop souvent le talent vrai et spontané. Or, ce sont eux qui se hâtent de fournir l’escorte à chaque nouvelle tendance qui semble devenir à la mode. Ils sont naturellement toujours les plus modernes de tous, car nul commandement d’originalité, nulle conscience artistique ne les empêchent d’imiter constamment avec le même zèle d’artisan, en le défigurant, le modèle le plus récent. Habiles à s’approprier les extériorités, plagiaires et pasticheurs déterminés, ils s’empressent autour de chaque manifestation originale, qu’elle soit maladive ou saine, et se mettent sans perdre de temps à en fabriquer des contrefaçons. Aujourd’hui ils sont symbolistes, comme ils étaient hier réalistes ou pornographes. Ils écrivent avec la même facilité des mystères, s’ils s’en promettent renom et bon débit, comme ils bâclaient des romans de chevalerie et de brigands, des récits d’aventures, des tragédies romaines et des idylles villageoises, quand la demande des cri-
DIAGNOSTIC
tiques de journaux et du public paraissait se porter plutôt sur cette marchandise-là. Ces praticiens qui, établissons-le de nouveau, forment la grande majorité des travailleurs intellectuels, par conséquent aussi des membres des sectes à la mode dans l’art et la littérature, sont d’ailleurs complètement sains au point de vue intellectuel, quoique à un très bas degré de développement, et celui qui les examinerait pourrait facilement mettre en doute, en ce qui concerne les fidèles des nouvelles doctrines, la justesse du diagnostic « dégénérescence ». On doit, en conséquence, apporter quelque prudence dans l’enquête, et constamment distinguer les promoteurs sincères des camelots spéculateurs qui les imitent, le fondateur de la religion et ses apôtres de la plèbe qui se préoccupe non du Discours sur la montagne, mais de la Pêche miraculeuse et de la Multiplication des pains.
Nous avons montré comment naissent les écoles : elles sont le fruit de la dégénérescence des créateurs et de leurs imitateurs convaincus. Mais qu’elles puissent venir à la mode, obtenir quelque temps des succès bruyants, cela s’explique par des particularités du public, et notamment par son hystérie. Nous avons vu que la suggestibilité excessive est le signe caractéristique des hystériques. Cette même puissance de l’obsession par laquelle le dégénéré recrute des imitateurs, groupe aussi autour de lui des partisans. Si l’on assure à l’hystérique, bien haut et sans se lasser, qu’une œuvre est belle, profonde, grosse d’avenir, il le croit. Il croit à tout ce qui lui est suggéré d’une façon suffisamment pénétrante. Quand la petite vachère Bernadette vit apparaître la Sainte Vierge dans la grotte de Lourdes,
FIN DE SIÈCLE
non seulement toutes les bigotes et les hystériques mâles des environs accourus au miracle crurent que la fillette hallucinée avait elle-même vu l’apparition, mais tous virent de leurs propres yeux la Sainte Vierge. M. Edmond de Goncourt raconte le fait suivant, relatif à la guerre de 1870 : « Mais la dépêche qui annonce la défaite du prince de Prusse, et la prise de 25 000 prisonniers, cette dépêche, dit-on, affichée dans l’intérieur de la Bourse (de Paris), cette dépêche, que me déclarent avoir lue des gens, au milieu desquels je la cherche dans l’intérieur, cette dépêche que — dans une étrange hallucination — des gens croient voir , en me faisant
d’un doigt indicateur : « Tenez, la voilà, là! » et
me montrant au fond un mur où il n’y a rien, — cette affiche, je ne peux la découvrir, la cherchant et la recherchant dans tous les coins de la Bourse 1 ». On pourrait citer par douzaines de ces exemples d’illusions des sens suggérées à une foule excitée. Les hystériques se laissent donc, sans plus de façons, convaincre de la magnificence d’une œuvre, et ils y trouvent même ensuite des beautés de l’ordre le plus élevé, auxquelles son auteur et les trompettes de la renommée de celui-ci n’ont pas le moins du monde pensé. Une fois la secte suffisamment constituée pour avoir , outre son fondateur et les prêtres de son temple, les sacristains salariés et les enfants de chœur, encore une communauté, des processions avec bannières et chants et des cloches retentissantes, alors se joignent à elle d’autres croyants, en plus des hystériques qui se
I. Journal des Goncourt, dernière série, premier volume : 1870- 1871. Paris, 1890, p. 10.
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sont laissé suggérer la foi nouvelle. De jeunes gens sans discernement, qui cherchent encore leur route, vont là où ils voient la foule affluer, et ils la suivent sans hésitation, parce qu’ils croient qu’elle marche dans le vrai sentier. Des sots, qui ne craignent rien tant que d’être tenus pour arriérés, se joignent à elle avec des rugissements de vivats qui doivent les convaincre eux-mêmes qu’ils dansent, eux aussi, devant le tout nouveau triomphateur, la toute récente célébrité. Des vieillards usés, qui ont la crainte puérile que l’on sache leur âge, fréquentent assidûment le nouveau temple et mêlent leur voix chevrotante au chant des fidèles, parce qu’ils espèrent qu’en les voyant dans un groupe où prédominent les jeunes gens, on les tiendra pour jeunes.
Ainsi s’établit un attroupement en forme autour d’un infortuné dégénéré. Le fat à la mode, le « gigolo » esthétique, regarde par-dessus l’épaule de l’hystérique auquel a été suggérée l’admiration. L’intrigant marche sur les pieds du barbon qui feint la jeunesse, et entre eux tous se presse la jeunesse curieuse des rues, qui doit se trouver partout où « se passe quelque chose ». Et comme cette foule est poussée par la maladie, l’avidité du gain et la vanité, elle fait beaucoup plus de vacarme qu’un bien plus grand nombre d'hommes sains qui jouissent tranquillement et sans arrière-pensée égoïste des œuvres des talents bien portants; ces derniers, en effet, ne se sentent pas obligés d’aller hurler leur appréciation sur les toits et ne menacent pa d’assommer les passants innocents qui ne veulent pas s’associer à leurs acclamations assourdissantes.
ÉTIOLOGIE
Nous avons reconnu que les tendances et modes littéraires et artistiques « fin de siècle », ainsi que l’accessibilité du public à leur égard, sont l’effet de maladies, et nous avons pu établir que ces maladies sont la dégénérescence et l’hystérie. Nous avons maintenant à rechercher comment ces maladies de l’époque sont nées, et pourquoi elles apparaissent si extraordinairement fréquentes justement en notre temps.
Morel, le grand scrutateur de la dégénérescence, ramène au fond celle-ci à l’intoxication \ Une génération qui use régulièrement, même sans excès, de stupéfiants et d’excitants sous n’importe quelle forme (boissons fermentées, tabac, opium, haschisch, arsenic), qui mange des choses corrompues (seigle ergoté, mauvais maïs), qui absorbe des poisons organiques (fièvre paludéenne, syphilis, tuberculose, goitre), engendre des descendants dégénérés qui, s’ils
'ÉTIOLOGIE
restent exposés aux mêmes influences, descendent rapidement aux plus bas degrés de la dégénérescence, à l’idiotisme, au nanisme, etc. Que l’intoxication des peuples civilisés continue et augmente dans la plus grande mesure, c’est ce que révèle la statistique. La consommation du tabac est montée en France, de 0 kilo 8 par tête qu’elle était en 1841, à 1 kilo 9 en 1890 On a pour l’Angleterre les
chiffres correspondants del3 et26 onces2, pour l’Allemagne ceux de 0 kilo 8 et 1 kilo 5. L’usage de l’alcool s’est, pendant le même temps, élevé en Allemagne de 5, 45 quart (1844), à 6, 86 quart (1867), en Angleterre de 2, 01 litres à 2, 64 litres, en France de 1, 33 litre à 4 litres 3. L’augmentation de la consommation de l’opium et du haschisch est même plus forte encore, mais nous n’avons pas à nous en occuper, car seuls en souffrent les peuples orientaux,
1. Communication personnelle de l’excellent statisticien M. Joseph Kôrôsi, chef du bureau de statistique de Budapest.
2. Discours du chancelier de l’Échiquier Goschen dans la Chambre des communes, le 11 avril 1892.
3. J. Vavasseur dans l' Économiste français de 1890. Voir aussi Bulletin de statistique pour 1891. Les chiffres ne sont pas certains, car ils sont donnés autrement par chaque statisticien auquel je me suis adressé. Seul le fait de l’accroissement de l’usage de l’alcool ressort avec certitude de toutes les publications consultées. Outre l’alcool, on consommait en boissons fermentées, par tête de population, d’après M. Joseph Kôrôsi :
Grande-Bretagne
Vin.
Bière et cidre.
0,2 gallons.
26 gallons.
France.
Prusse.