Alfred Binet, loc. cil., p
2. Ch. Féré, Sensation et Mouvement. Revue philosophique, 1 S 8 6 . Voir aussi du même auteur : Sensation et Mouvement, Paris, 1887; Dégénérescence et Criminalité, Paris, 1888; et L'Énergie et la Vilesse des mouvements volontaires. Revue philosophique, 1890.
FIN DE SIÈCLE
vable dans la nature, mais d’une vue intérieure, d’un état nerveux. Quand des pans de mur entiers de salons contemporains et d’expositions paraissent uniformément voilés de demi-deuil, cette prédilection pour le violet démontre simplement la débilité nerveuse des peintres.
Un autre phénomène est encore caractéristique à un haut degré de la dégénérescence des uns et de l’hystérie des autres : c’est la formation de groupes ou d’écoles fermés, s’isolant intraitahlement des écoles voisines, que l’on observe actuellement dans l’art et la littérature. Des artistes ou des écrivains sains, dont l’esprit se trouve dans un état d’équilibre normal, ne songeront jamais à se former en une association que l’on peut, à son gré, nommer secte ou bande; à rédiger un catéchisme, à se lier à des dogmes esthétiques déterminés, et à entrer en lice pour ceux-ci avec l’intolérance fanatique d’inquisiteurs espagnols. S’il y a une activité humaine qui doive être individuelle, c’est à coup sûr l’activité artistique. Le vrai talent est toujours personnel. Ce qu’il rend dans ses créations, c’est lui-même, ses propres vues et ses sentiments, et non pas les dogmes appris de n’importe quel apôtre esthétique ; il obéit à son impulsion créatrice, non à une formule théorique prêchée par le fondateur d’une nouvelle chapelle artistique ou littéraire; il développe son œuvre dans la forme qui lui est organiquement nécessaire, et non dans celle qu’un chef de secte déclare exigée par la mode du jour. Le seul fait qu’un écrivain ou un artiste se laisse assermenter à un mot d’ordre, à un « isme » quelconque, qu’il coure avec des cris de jubilation derrière un drapeau et une musique turque, est une preuve complète de manque
DIAGNOSTIC
de personnalité, c’est-à-dire de talent. Si les mouvements intellectuels, même sains et féconds, d’une époque, sont en règle générale classés en grandes divisions qui reçoivent un nom particulier, ce sont les historiens de la civilisation ou de la littérature qui, après coup, embrassent des yeux le tableau d’ensemble de cette époque et y établissent pour leur propre commodité des sections et des classes, afin de se retrouver eux-mêmes plus facilement dans la diversité des phénomènes. Mais ces divisions sont presque toujours arbitraires et artificielles. Les esprits indépendants (il n’est pas question ici des simples imitateurs), qu’un bon critique réunit en un groupe, laisseront peutêtre reconnaître une certaine ressemblance , mais en règle générale celle-ci sera le résultat d’influences extérieures et non d’une réelle parenté intime. Personne ne peut se soustraire complètement aux influences ambiantes; et sous l’impression des événements, les mêmes pour tous les contemporains, aussi bien que des vues scientifiques régnant à un moment donné, certains traits qui les datent en quelque sorte se développent dans toutes les œuvres d’une époque. Mais les mêmes hommes qui, plus tard, se trouvent si naturellement réunis dans le livre de l’histoire qu’ils paraissent former une famille, ont, dans la vie, suivi loin les uns des autres leur voie particulière, et n’ont guère soupçonné qu’on les comprendrait un jour sous une désignation commune. Il en est tout autrement quand des écrivains ou des artistes se réunissent sciemment et à dessein, et fondent une école esthétique comme on fonde une banque d’escompte : avec un titre pour lequel on revendiquerait volontiers la protection de
la loi, avec des statuts, un capital social, etc. Cela peut être de la spéculation ordinaire, mais, en général, c’est de la maladie. Le penchant au groupement, qui se révèle chez tous les dégénérés et les hystériques, peut prendre différentes formes. Chez les criminels, il conduit à la réunion de bandes, ainsi que Lombroso le constate expressément1; chez les aliénés déclarés, à la « folie à deux », dans laquelle l’un des malades impose complètement son délire à son compagnon ; chez les hystériques, à ces amitiés vives qui font répéter à Charcot en chaque circonstance : « Les nerveux se recherchent2 »; chez les écrivains enfin, à l’établissement d’écoles,
La base organique commune de ces différentes formes d’un seul et même phénomène, de la « folie à deux », de l’association des gens nerveux, de la formation d’écoles esthétiques et de la fondation de bandes de criminels, est, dans la partie active, chez les chefs et incitateurs : la prédominance d’obsessions; dans la suite, chez les disciples, la partie soumise : la faiblesse de volonté et la suggestibilité pathologique 3. Le porteur d’une obsession est un incomparable apôtre. Il n’y a pas de conviction raisonnable obtenue par un travail normal de la pensée, qui, autant qu’un délire, s’emparerait aussi complètement d’un esprit, se soumettrait aussi tyranniquement toute son activité, le pousserait aussi irrésistiblement aux paroles et aux actes.