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Ibid., p. 156. — Dans le chapitre qui traitera des néo

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propre jugement et examine les choses en pleine clarté et indépendance, reconnaît naturellement aussitôt que les expressions mystiques sont dépourvues de sens et ne réflètent que la pensée confuse du mystique. Mais la majorité des hommes n’a ni confiance en soi-même ni capacité de jugement, et ne peut se défaire du penchant naturel que l’on a de lier à chaque mot un sens. Or, comme les mots du mystique n’ont en eux ou dans leur juxtaposition aucun sens déterminé, on leur en donne un arbitrairement, on y fait entrer un sens mystérieux. Aussi, l’effet du mode d’expression mystique sur les gens qui se laissent ahurir est-il très fort. Il leur donne à penser, comme ils disent, c’est-à-dire qu’il leur permet de s’abandonner à toutes les rêveries possibles, ce qui est beaucoup plus commode, et par conséquent plus agréable, que de suivre péniblement des aperceptions et idées à contours fermement dessinés ne permettant ni digressions ni échappées l. Il transporte leur esprit dans l’état d’activité intellectuelle déterminé par la seule association d’idées

mystiques français, je réunirai un bouquet de semblables associations d’expressions incohérentes ou s’excluant les unes les autres, qui sont à rapprocher complètement de la manière de parler des fous déclarés cités par Legrain. Reproduisons seulement ici un passage du Roman russe (Paris, 1888), du V10 E. M. de Vogüé, dans lequel cet écrivain mystique caractérise excellemment, inconsciemment et sans le vouloir, mais vante en même temps, la nébulosité et le vide du style mystique. « Un trait leur est commun (à certains écrivains russes)... : l’art d’éveiller avec une ligne, un mot, des résonnances infinies, des séries de sentiments et d’idées... Les mots que vous lisez sur ce papier, il semble qu’ils ne soient pas écrits en longueur, mais en profondeur; ils traînent derrière eux de sourdes répercussions, qui vont se perdre on ne sait où ». (P. 215.) Et P. 227 : « Ils voient les choses et les figures dans le jour gris de la première aube; les contours, mal arrêtés, finissent dans un possible confus et nuageux ».

1. « Il est certain qu’il (le beau) n’a jamais autant de charmes

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sans frein, propre au mystique; il éveille aussi en eux ses représentations-frontières ambiguës et inexprimables, et ii leur donne le pressentiment des rapports les plus étranges, les plus impossibles des choses entre elles. Le mystique paraît « profond », pour cette raison, à tous les imbéciles, 'et cette épithète, par le sens qu’elle a pris dans leurs bouches, est devenue presque offensante. Réellement profonds sont seuls les esprits exceptionnellement vigoureux qui peuvent soumettre leur activité intellectuelle à la discipline d’une attention particulièrement puissante. De tels esprits sont capables d’utiliser l’association d’idées de la manière la plus parfaite, de donner la plus grande acuité et la plus grande clarté à toutes les représentations appelées par elle à la conscience, de les supprimer sûrement et rapidement si elles ne s’accordent pas avec les autres, de se créer de nouvelles impressions sensorielles si celles-ci sont nécessaires pour rendre encore plus vivaces et plus nets les idées et jugements qui justement prédominent en eux; ils obtiennent de cette façon un tableau du monde d’une incomparable luminosité, et découvrent entre les phénomènes des rapports réels qui restent nécessairement cachés à une attention plus faible. Cette profondeur réelle des esprits extraordinairement vigoureux est toute clarté. Elle chasse les ombres des recoins cachés et remplit les abîmes de rayonnements. La profondeur

pour nous, que lorsque nous le lisons attentivement dans une iangue que nous n’entendons qu’à demi... C’est l’équivoque, l’incertitude, c’est-à-dire la souplesse des mots, qui est un de leurs grands avantages et qui permet d’en faire un usage exact (!!) ». Joubert, cité par Charles Morice, La Littérature de tout à l’heure. Paris, 1889, p. 171.

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apparente du mystique est, par contre, toute obscurité. Elle fait paraître les choses profondes par les mômes moyens que la nuit : en rendant non perceptibles leurs contours. Le mystique dissout le dessin arrêté des phénomènes, il étend sur eux des voiles et les enveloppe d’une vapeur bleue. Il trouble ce qui est clair et rend opaque ce qui est transparent, comme la seiche trouble les eaux de l’Océan. Ceux donc qui voient le monde à travers les yeux du mystique, plongent le regard dans une masse noire ondoyante où ils peuvent trouver tout ce qu’ils veulent, quoique, en réalité, ils ne perçoivent rien, et justement parce qu’ils ne perçoivent rien. Pour les imbéciles, tout ce qui est clair, fermement dessiné, et qui n’admet pour cette raison qu’une seule interprétation, est plat. Ils regardent comme profond tout ce qui n’a aucun sens et peut, par conséquent, recevoir toutes les interprétations imaginables. L’analyse mathématique est pour eux plate, la théologie et la métaphysique sont profondes. Plat est le droit romain, profonds sont la Clef des songes et les prophéties de Nostradamus. Les figures qui apparaissent, la nuit de la Saint-Sylvestre, dans le plomb fondu où les bonnes gens prétendent lire l’avenir, seraient les symboles exacts de leur profondeur.

Le contenu de la pensée mystique est déterminé par le caractère et le degré de culture du dégénéré et de l’hystérique. Il ne faut jamais oublier, en effet, que le cerveau pathologiquement altéré ou épuisé est simplement un milieu de culture ensemencé par l’éducation, l’instruction, les impressions et les expériences de la vie, etc. Les grains de semence ne naissent pas en lui, ils reçoivent seulement en lui et par lui leurs arrêts de développement,

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rabougrissements, malformations et rejets fous spéciaux. Le naturaliste qui perd la faculté de l’attention devient un « philosophe de la nature » ou un inventeur de l’espace à quatre dimensions, comme l’infortuné Zœllner. L’homme grossier et ignorant des basses couches populaires tombe dans la plus sauvage superstition. Le mystique élevé religieusement et nourri de dogmes rapporte ses représentations nébuleuses aux choses de la foi et les interprète comme des révélations sur la nature de la Sainte Trinité ou sur l’existence avant la naissance et après la mort. L’ingénieur en proie au mysticisme s’exténue à des inventions impossibles, croit être sur la trace de la solution du problème du mouvement perpétuel, imagine des communications entre la terre et les astres, des puits conduisant au noyau incandescent de notre globe, etc. L’astronome devient astrologue, le chimiste alchimiste et chercheur de la pierre philosophale, le mathématicien travaille à la quadrature du cercle ou à la découverte d’un système dans lequel l’idée de progrès s’exprime par un calcul intégral, et la guerre de 1870 par une équation.

Comme nous l’avons expliqué plus haut, l’écorce cérébrale reçoit ses excitations non seulement des nerfs périphériques, mais aussi de la profondeur de l’organisme, des nerfs des organes et des centres nerveux de la moelle épinière et du grand sympathique. Chaque état d’excitation, dans ces centres, influence les cellules cérébrales et éveille en elles des aperceptions plus ou moins nettes qui se rapportent nécessairement à l’activité des centres desquels l’excitation émane. Quelques exemples rendront la chose claire aux profanes- Si l’organisme éprouve le

ilO

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besoin de nourriture, c’est-à-dire si nous avons faim, nous n’avons pas seulement conscience en général d’un désir obscur d'aliments, mais il naît aussi dans notre esprit des représentations déterminées de mets, de tables servies de tous les accessoires qui jouent un rôle dans le repas Si pour une raison quelconque, peut-être à cause d’une maladie de cœur ou de poumons, nous ne pouvons pas bien respirer, nous n’éprouvons pas seulement une avidité d’air, mais nous avons aussi des représentations secondaires de nature anxieuse, pressentiments de dangers d’espèce inconnue, réminiscences mélancoliques, etc., c’est-à-dire des représentations de phénomènes qui habituellement arrêtent ou gênent la respiration. Dans le sommeil aussi, les excitations organiques exercent celte influence sur l’écorce cérébrale, et nous leur devons les rêves somatiques, c’est-à-dire ceux qui se rapportent à l’activité des organes qui se trouvent justement dans un état anormal.

Or, on sait que certains centres nerveux organiques, notamment les centres sexuels dans la moelle épinière et la moelle allongée, sont chez les dégénérés fréquemment mal formés ou pathologiquement surexcités. Les excitations qui en partent éveillent en conséquence, dans le cerveau d’un dégénéré de cette espèce, des aperceptions en rapports étroits ou lointains avec la sexualité, et ces aperceptions sont durables, parce que durables également sont les états d’excitation qui les occasionnent. Dans la conscience d’un tel dégénéré subsistent donc constamment, à côté des autres aperceptions qu’éveillent les excitations changeantes du monde extérieur, des aperceptions du domaine de la sexualité, et il rattache à chaque impres-

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sion qu’il reçoit des êtres et des choses, des idées érotiques. Ainsi il en arrive à soupçonner des rapports mystérieux entre tous les phénomènes possibles de la réalité, entre un train de chemin de fer, le titre de son journal, un piano, etc., et la femme, et il éprouve, par suite de vues, de paroles, d’odeurs qui ne produisent cette impression sur aucun homme sain, des excitations de nature érotique qu’il rapporte à des propriétés inconnues de ces vues, de ces paroles, de ces odeurs. Il advient ainsi que le mysticisme a, dans le plus grand nombre de cas, une teinte érotique nette, et le mystique, interprétant ses représentations-frontières obscures, a constamment une tendance à leur attribuer un sens érotique. Le mélange de spiritualité et de sensualisme, de ferveur religieuse et amoureuse qui caractérise la pensée mystique, a frappé les yeux des observateurs mêmes qui ne comprennent pas de quelle façon il se produit.

Le mysticisme que j’ai étudié jusqu’ici est l’incapacité, basée sur une faiblesse de volonté congénitale ou acquise, de diriger par l’attention l’action de l’association d’idées, d’attirer dans le cercle lumineux central de la conscience les représentations-frontières nébuleuses, et de supprimer les aperceptions incompatibles avec celles qui fixent justement l’attention. Mais il y a aussi une autre forme de mysticisme, qui a pour cause non une attention défectueuse, mais une anomalie de l’excitabilité du cerveau et du système nerveux.

Dans l’organisme sain, les nerfs sensitifs conduisent au cerveau les impressions du monde extérieur dans toute leur force, et l'excitation de la cellule cérébrale est en rapport

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direct avec l’intensité de l’excitation qui lui est amenée. D’autre façon se comporte un organisme dégénéré ou épuisé. Chez celui-ci le cerveau peut avoir perdu son excitabilité normale; il est obtus, et les excitations qui lui sont amenées ne l’ébranlent que faiblement. Un tel cerveau ne parvient jamais à élaborer des aperceptions nettement délimitées. Il pense toujours d’une façon phantomatique et vague. Mais je n’ai pas à décrire longuement les particularités de son fonctionnement, car un cerveau obtus existe rarement chez le dégénéré supérieur et ne joue aucun rôle en littérature et en art. Le possesseur d’un cerveau difficilement excitable a bien rarement l’idée de faire des vers ou de peindre. Il ne compte que comme public prédestiné et reconnaissant du mystique créateur. L’excitabilité insuffisante peut ensuite être un attribut des nerfs sensitifs. Ce trouble occasionne des anomalies de la vie intellectuelle sur lesquelles je m’étendrai dans le livre suivant. Enfin, au lieu d’obtusion, il peut y avoir de l’hyperexcitabilité, et celle-ci peut être propre à tout le système nerveux et au cerveau ou seulement à quelques portions de celui-ci. L’hyperexcitabilité générale donne ces natures maladivement sensitives qui tirent des phénomènes les plus indifférents les impressions les plus étonnantes, entendent les « sanglots du crépuscule », frissonnent au contact d’une fleur, distinguent dans le murmure de la brise d'effrayantes prophéties et de terribles menaces, etc. *. L’hyperexcitabilité de quelques

1. Gérard de Nerval, Le Rêve et la Vie. Paris, 1868, p. S3. « Tout dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes sortaient de la plante, de l’arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m’avertir et m’encourager. Le langage de mes com-

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groupes de cellules de l’écorce cérébrale donne lieu à d’autres phénomènes. Dans la portion du cerveau ébranlée soit par une excitation périphérique ou par une excitation de voisinage, par une impression sensorielle ou par une association d’idées, l’activité cellulaire, en ce cas, ne s’effectue pas proportionnellement à l’intensité de l'excitation, mais elle est plus forte et plus durable que ne le justifie l’excitation qui l’occasionne. Le groupe de cellules ébranlé ne rentre que difficilement ou même plus du tout en repos. Il absorbe de grandes quantités de matières nutritives pour les dissocier, et les enlève aux autres portions du cerveau. Il travaille comme un mécanisme qu’une main maladroite a mis en branle et n’est plus capable d’arrêter. Si l’on peut comparer l’activité normale des cellules du cerveau à une combustion calme, il faut voir dans l’activité du groupe cellulaire morbidement hyperexcitable une explosion, et une explosion qui unit la durée à la violence. Sur une excitation, s’enflamme ensuite dans la conscience une aperception ou une série d’aperceptions, de notions et d’idées, qui illuminent cette dernière avec la clarté d’un incendie, et surpassent en éclat toutes les autres aperceptions.

Selon le degré d’hyperexcitabilité morbide de quelques portions du cerveau, la prédominance des aperceptions élaborées par elles est aussi plus ou moins exclusive et invincible. A des degrés modérés naissent les obsessions,

pagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit ». Nous retrouvons complètement ici cette « compréhension du mystérieux » qui est une des fantaisie's les plus habituelles des aliénés.

Max Nordau. — Dégénérescence.

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que la conscience reconnaît comme maladives, Elles n’excluent pas une activité cérébrale saine. A côté d’elles s’éveillent et s’éteignent des aperceptions normales, et la conscience s’habitue à traiter les obsessions simultanément présentes en quelque sorte comme des corps étrangers et à les exclure de ses idées et de ses jugements. A un degré plus élevé, l’obsession devient idée fixe. Les portions hyperexcitables du cerveau établissent leurs aperceptions avec une telle vigueur, que la conscience en est remplie et ne peut plus les distinguer de celles qui sont une conséquence d’impressions sensorielles et en reflètent exactement la qualité et l’intensité. Alors nous avons affaire aux hallucinations et aux délires. Au degré le plus haut enfin naît l’extase, que M. Ribot nomme « la forme aiguë de la tendance à l’unité de la conscience ». Dans l’extase, la portion cérébrale excitée travaille avec une telle violence, qu’elle supprime l’activité de tout le reste du cerveau. L’extatique est complètement insensible aux excitations extérieures. Il n’y a aucune aperception, aucune réunion d’aperceptions en notions et de notions en idées et jugements. Une seule aperception ou un seul groupe d’aperceptions remplit la conscience. Ces aperceptions sont de la plus grande netteté et clarté. La conscience est comme inondée d’une aveuglante lumière de midi. Il se passe donc ici exactement le contraire de ce que l’on observe chez le mystique ordinaire. A l’extase sont liées des émotions excessivement fortes dans lesquelles la plus ardente volupté se mêle à la douleur. Ces émotions accompagnent chaque activité violente et démesurée des cellules nerveuses, chaque désagrégation excessive, semblable à

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une explosion, de la matière nutritive nerveuse. La sensation de volupté est un exemple de ces phénomènes accompagnateurs de désagrégations extraordinaires dans la cellule nerveuse. Chez l’homme sain, les centres sexuels sont les seuls qui, conformément à leur fonction, sont différenciés, organisés de telle sorte qu’ils n’exercent pas une activité uniforme et constante; mais, la plus grande partie du temps, ils se reposent complètement et emmagasinent de grandes quantités de matières nutritives, pour les désagréger ensuite soudainement , d’une façon en quelque sorte explosive. Chaque centre nerveux qui travaillerait ainsi nous procurerait des sensations de volupté, mais il n’y a justement pas chez l’homme sain, en dehors des centres sexuels, d’autre centre qui aurait à travailler ainsi pour répondre aux buts de l’organisme. Chez le dégénéré, au contraire, quelques centres cérébraux morbidement surexcités travaillent de cette façon, et les ravissements qui accompagnent leur activité explosive sont plus puissants que les sensations de volupté, dans la mesure où les centres cérébraux sont plus sensibles que les centres rachidiens subalternes, et plus obtus. Les grands extatiques, une sainte Thérèse, un Mahomet, un Ignace de Loyola, sont absolument dignes de foi, quand ils assurent que les voluptés qui accompagnent leurs extases ne sont comparables à rien de terrestre et sont presque au-dessus des forces d’un mortel. Cette remarque prouve qu’ils ont conscience aussi de la douleur aiguë qui accompagne la désagrégation dans les cellules cérébrales surexcitées, et qu’une analyse attentive discerne dans chaque sensation voluptueuse très forte. La circonstance que la

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seule sensation organique normale à nous connue, qui soit semblable aux sensations de l’extase, est la sensation de la volupté, explique que les extatiques relient par l’association d’idées des représentations érotiques à leurs aperceptions extatiques; ils interprètent l’extase elle-même comme une espèce d’acte d’amour supra-terrestre, comme une union d’espèce indiciblement élevée et pure avec Dieu ou la Sainte Vierge. Cette mise en tiers de Dieu et des saints est la conséquence naturelle d’une éducation religieuse qui engendre l’habitude d’envisager les choses inexplicables comme surnaturelles, et d’établir un rapport entre elles et les représentations de la religion.

Nous avons vu maintenant que le mysticisme découle de l’incapacité de refréner l’association d’idées par l’attention, et que cette incapacité est la conséquence de la faiblesse de la volonté, tandis que l’extase est l’effet d’une hyperexcitabilité maladive de quelques centres cérébraux. Mais l’incapacité d’attention produit encore, outre le mysticisme, d’autres particularités de la pensée que nous nous contenterons de mentionner rapidement. Aux plus bas degrés de la dégénérescence, dans l’idiotisme, l’attention manque absolument. Nulle excitation n’est capable de la faire naître, et il n’y a aucun moyen extérieur pour produire une impression dans un cerveau d’idiot et éveiller dans sa conscience des aperceptions déterminées. Dans la dégénérescence moins complète, — l’imbécillité, — l’attention est possible, mais excessivement faible et fugitive. En série ascendante on trouve chez l’imbécile d’abord la fuite d’idées, c’est-à-dire l’impuissance de fixer les représentations s’appelant automatiquement les unes les autres à la

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conscience d’après les lois de l’association d’idées, et de les réunir en une idée ou jugement; puis la rêvasserie, qui est une autre forme de la fuite d’idées, mais se distingue d’elle en ce que les représentations dont elle se compose sont faiblement élaborées, par conséquent nébuleuses et indistinctes, au point parfois qu'un imbécile auquel on demande soudainement dans sa rêverie à quoi il pense, n’est pas en état d’indiquer ce qui se trouve justement dans sa conscience. Tous les observateurs établissent que le dégénéré supérieur est fréquemment « original, brillant, spirituel », qu’il est incapable, il est vrai, d'activités qui réclament de l’attention et la discipline de soi-même, mais qu’il a de forts penchants artistiques. Toutes ces particularités sont imputables à l’action déréglée de l’association d’idées.

Que Ton se rappelle comment travaille le cerveau incapable d’attention : une perception éveille une aperception, qui appelle à la conscience mille autres représentations associées. L’esprit sain supprime les aperceptions ou représentations contradictoires ou qui ne s’accordent pas raisonnablement avec la première aperception; l’imbécile ne le peut pas. La simple consonance détermine le décours de sa pensée. 11 entend un mot et éprouve le besoin de le répéter une fois ou plusieurs fois : écholalie. Ou bien ce mot évoque dans sa conscience des mots semblables apparentés à celui-là seulement par le son, non par le sens ‘,

1. Un dégénéré imbécile, dont le Dr G. Ballet nous raconte l’histoire, dit : « Il y a mille ans que le monde est monde. Milan, la cathédrale de Milan ». La Semaine médicale, 1892, p. 133. « Mille ans • évoquent dans la mémoire de cet imbécile le mot « Milan », dont la consonance est la même, quoiqu’il n’y ait entre les deux

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et alors il pense et parle dans une suite de rimes absolument incohérentes; ou bien les mots ont, outre la consonance , quelque parenté très éloignée et très faible de signification, et alors naît le jeu de mots ou calembour. Le profane incline à qualifier de spirituel l’imbécile qui rime et fait des jeux de mots, sans songer que cette façon de lier les représentations d’après le son des mots déjoue le but de la pensée, puisqu’au lieu de conduire à la connaissance du véritable rapport des phénomènes, elle en éloigne. Nulle mauvaise plaisanterie n’a jamais facilité la découverte d’une vérité, et ceux qui ont pu tenter de converser sérieusement avec un imbécile fai-

notions aucun rapport raisonnable. Un graphomane, Jasno, cité par Lombroso, dit : « La main se mène »; puis il vient à parler de •< semaine », et continue à jouer avec les mots de même consonance « se mène », « semaine » et « main ». ( Génie et Folie, édition allemande, p. 264). Dans le livre d’un graphomane allemand intitulé Rembrandt éducateur (Leipzig, 1890), livre que j’aurai à citer quelquefois eqcore comme type du radotage d’un imbécile, trouve dès les premières pages les juxtapositions suivantes de mots d’après la consonance : « Ils annoncent un retour... à l’unité et à la finesse (zur Einheit und Feinheit) », p. 3. « Plus quelqu’un est mal poli ( ungeschliffener ), et plus il y a à polir en lui (zu schleifen) », p. 4. « Toute éducation vraie est plastique (Iede rechte Bildung ist bildend), formatrice, créatrice, et par conséquent artistique », p. 8. Rembrandt n’était pas seulement un artiste protestant, mais aussi un protestant artiste », p. 14. « Sa feuille de cent florins seule ( Hundertguldenblatt ) pourrait déjà servir comme une grande centaurée (en allemand « herbe de mille florins » ( Tausend güldenkraut) contre tant de maux », p. 23. « Le Christ et Rembrandt ont en cela quelque chose de commun, que celui-là honore la pauvreté religieuse, celui-ci la pauvreté ( Armseligkeit ) artistique, — la félicité des pauvres ( Seligkeit der Armen ) », p. 25, etc.

Un malade du Dr Pli. Charlin {La confusion mentale primitive. Annales médico-psychologiques, 4° année, n° 2, p. 22S), dit : « Henri quatre... 11 en faut quatre, trois, deux, un, et un partout, tout cru, ha!... Je suis d’aplomb. Je suis aux poids et mesures ». (« Aplomb » appelle « plomb » qui appelle l’idée de « poids » qui appelle l’association habituelle « et mesures ».) « Mesures, trois épiciers, pourriture » (une rime). « Brillant, boyant, boyant, brillant » (Rimes dépourvues de sens) ».

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sant de l’esprit, ont reconnu l’impossibilité de l’attacher à une suite d’idées, d’obtenir de lui une conclusion logicpie, de lui faire comprendre un fait ou un rapport de causalité. Quand l'enchaînement des aperceptions s’effectue non seulement d’après les impressions de l’ouïe, non d’après la pure consonance, mais aussi d’après les autres lois de l’association des idées, alors naissent ces juxtapositions de mots que le profane qualifie de « mode d’expression original » et qui procurent à leur auteur un renom de « brillant » causeur ou écrivain.

Le Dr Sollier cite quelques exemples caractéristiques du mode d’expression « original » d’imbéciles '. L’un disait à son camarade : « Tu as l’air d’un sucre d’orge en nourrice ». Un autre formulait en ces termes l’idée que son ami le faisait tellement rire, qu’il ne pouvait pas retenir sa salive : « Tu me fais baver des ronds de chapeaux ». L’accouplement de mots qui, par le sens, sont incohérents ou très peu cohérents, est en règle générale une preuve d’imbécillité, quoique trop souvent il étonne et fasse rire. Le genre d’esprit qu’à Paris on nomme « blague » ou « esprit du boulevard » est, aux yeux du psychologue, de l’imbécillité. Et que cet esprit puisse s’allier aux tendances artistiques, celaestcompréhensible. Toutesles professions qui réclament la connaissance de la réalité et l’adaptation à celle-ci, présument l’attention. Mais l’attention manque à l’imbécile, qui est par conséquent inapte aux professions sérieuses. Certaines occupations artistiques, notamment celles de genre subordonné, sont au contraire conciliables avec l’associa-

1. Dr Paul Sollier, Psychologie de l'Idiot et de l’Imbécile. Paris, 1890, p. 153.

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lion d’idées débridée, la rêverie, même la fuite de pensées, parce qu’elles réclament seulement une très faible adaptation à la réalité et ont, par cette raison, une grande force d’attraction pour l’imbécile.

Entre la pensée et le mouvement existe un parallélisme exact qui s’explique par ce fait, que l’élaboration d’aperceptions n’est autre chose qu’une modification de l’élaboration des impulsions motrices. Les phénomènes moteurs rendent sensible au profane, de la façon la plus claire, le mécanisme de l’activité pensante. A l’association d’idées répond l’association automatique des contractions musculaires, à l'attention la coordination. De même qu’en l’absence d’attention ne naît pas d’idée raisonnable, de même, avec le manque de coordination, ne naît pas de mouvement utile. A l’idiotisme du cerveau il faut assimiler la paralysie, à l’obsession et à l’idée fixe le tic de mouvement (tressaillement involontaire). Les plaisanteries de l’imbécile sont comme des coups d’épée dans l’air, les idées et les jugements)des cerveaux sains comme une escrime soigneusement calculée en vue de la défense et de l’attaque. Le mysticisme trouve son image dans les mouvements sans but et sans force, souvent simplement esquissés, du tremblement sénile et paralytique, et l’extase constitue pour un centre cérébral le même état qu’un spasme tonique continu et violent pour un muscle ou un groupe de muscles.

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Le mysticisme est l’état habituel des hommes, et nullement une disposition extraordinaire de leur esprit. Un cerveau vigoureux qui élabore chaque aperception en pleine netteté, une volonté forte qui arrête l’attention si difficile à fixer, sont des dons rares. Pour muser et rêver,, pour laisser vagabonder l’imagination capricieuse dans les méandres de l’association d’idées, il faut un effort moindre; et cet état d’âme est, par cette raison, de beaucoup préféré au dur travail de l’observation et du jugement raisonnable. C’est ainsi que la conscience des hommes est remplie d’une foule immense d’ombres de pensée ambiguës, et, règle générale, ils ne voient bien distinctement que les phénomènes journellement renouvelés de leur vie personnelle la plus étroite, et, parmi eux, ceux avant tout qui sont l’objet de leurs besoins immédiats.

Le langage, ce grand auxiliaire du développement de

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la pensée humaine, n’est pas un bienfait sans mélange. Il porte dans la conscience de la plupart des hommes incomparablement plus d’obscurité que de clarté. Il enrichit leur mémoire de sons, non d'images nettement dessinées de la réalité. Le mot, écrit ou parlé, excite un sens, la vue ou l’ouïe, et dégage une activité du cerveau, c’est vrai. 11 éveille toujours une aperception. Une suite de notes musicales le fait aussi. Un mot inconicu, un mot baroque, un nom propre, un air raclé sur un crin-crin, font penser aussi, mais à quelque chose d’indéterminé, ou d’absurde, ou d’arbitraire. C’est une peine absolument perdue que de vouloir donner à un individu, par le mot, de nouvelles aperceptions et notions et élargir le cercle de sa connaissance lucide. Le mot ne peut jamais évoquer que les représentations que l’individu possède déjà, et, en dernière analyse, chacun ne travaille qu’avec le fonds d’aperceptions qu’il a acquises par une observation personnelle attentive du monde. Cependant on ne peut renoncer aux excitations que nous apporte le langage. Le désir de saisir sans lacunes l’ensemble du monde phénoménal est irrésistible, mais la possibilité d’aperceptions personnelles est restreinte même dans le cas le plus favorable. Ce que nous n’avons pas éprouvé nous-mêmes, nous nous le faisons dire par les autres, les morts et les vivants. Le mot doit remplacer pour nous des impressions sensorielles immédiates. 11 est, après tout, lui-même aussi une impression sensorielle, et notre conscience est habituée à assimiler cette impression aux autres, à accorder la même valeur à l’aperception qu’éveille le mot qu’aux aperceptions que nous avons obtenues par la coopération simultanée de tous

LES PRÉRAPHAÉLITES

les sens, par le dévisagemcnt et la palpation de toutes les faces, le déplacement et le soulèvement, l’examen par l’ouïe et l'odorat, de l’objet lui-même. Mais cette assimilation de valeur est un vice de raisonnement. Elle est dans tous les cas fausse, si le mot doit faire plus qu’évoquer dans la conscience le souvenir d’une aperception acquise par une perception propre, ou celui d’une notion composée d’aperceptions semblables. Nous commettons tous, néanmoins, cette faute de raisonnement. Nous oublions que le langage a été formé par l’espèce uniquement comme moyen d’entente entre les individus et de communication d'émotions, qu’il est une fonction sociale, non une source de connaissance. En vérité, il est plutôt une source d’erreur. Car ce que l’homme sait réellement, ce n’est pas ce qu’il a entendu et lu et répète, mais seulement ce qu’il a directement éprouvé et attentivement observé; et quand il veut s’émanciper des erreurs que le mot lui apporte, il n’a pas d’autre moyen que d’augmenter son fonds d’aperceptions de pleine valeur par des perceptions propres et une observation attentive. Et comme l’homme n’est jamais capable de cet effort que jusqu’à une certaine limite, chacun est condamné à travailler dans sa conscience à la fois avec des aperceptions directes et avec des mots. L’édifice d’idées construit avec des éléments d’une solidité si inégale rappelle ces églises gothiques dont des maçons stupides rescellaient autrefois les endroits dégradés avec une colle de suie et de fromage à laquelle ils donnaient, à l’aide d’un badigeon, l’apparence de la pierre. La façade se présente irréprochable à l’œil, mais beaucoup de ses parties ne résisteraient pas un instant à un choc vigoureux de la critique.

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Beaucoup d’interprétations erronées des phénomènes naturels, la plus grande partie des fausses hypothèses scientifiques, toutes les religions et les systèmes métaphysiques, sont nés ainsi : c’est que les hommes ont entremêlé à leurs idées et à leurs jugements, à côté d’aperceptions sorties d’une perception immédiate, d’autres aperceptions provoquées par des mots, auxquelles ils ont accordé une valeur égale. Ou les mots avaient été inventés par des mystiques, et ils n’indiquaient dès l’origine que l’état vertigineux d’un cerveau malade et faible, ou bien ils exprimaient au début une aperception déterminée et exacte; mais leur sens véritable n’était jamais apparu à ceux qui les répétaient, et avait été arbitrairement faussé par eux, mal interprété ou embrouillé.

La faiblesse d’esprit innée ou acquise et l’ignorance conduisent au même but : le mysticisme. Le cerveau de l’ignorant élabore des aperceptions nébuleuses, parce qu’il est excité non par le phénomène lui-même, mais seulement par un mot, et que celte excitation n’est pas assez forte pour pousser les cellules cérébrales à un travail plus vigoureux; et le cerveau de l’épuisé et du dégénéré élabore des aperceptions du même genre, parce qu’il n’est pas capable de répondre à une excitation par une activité vigoureuse. C’est ainsi que l’ignorance est une faiblesse d’esprit artificielle, comme, au contraire, la faiblesse d’esprit est l’inaptitude organique naturelle au savoir.

Dans une partie quelconque de son horizon intellectuel, chacun de nous est donc mystique. De tous les phénomènes qu’on n’a pas observés soi-même, chacun se fait des aperceptions vaporeuses et vacillantes. Mais on distin-

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guera néanmoins facilement l’homme sain de celui qui mérite la désignation de mystique. Il y a pour les deux un critérium sûr. L’homme sain est capable de tirer de ses perceptions immédiates des aperceptions à contours nets et de saisir leur véritable rapport. Le mystique, au contraire, mêle ses représentations- frontières ambiguës et nuageuses à ses aperceptions immédiates mêmes, qui par là sont embrouillées et obscurcies. Le paysan le plus superstitieux lui-même a des aperceptions sûres de son travail des champs, de l’alimentation de son bétail et de la surveillance de sa borne. Il se peut qu’il croie à la sorcière de la pluie, parce qu’il ne sait pas comment la pluie se produit, mais il ne s’attend pas un seul moment à ce que les anges viennent labourer pour lui. Il fait peut-être bénir son champ, parce qu’il ignore les véritables conditions de la prospérité ou du dépérissement de sa moisson, mais, malgré sa confiance en une faveur surnaturelle, il n'omettra jamais de semer son blé. Chez le mystique proprement dit, au contraire, l’incompréhensible étant l’informe, pénètre et envahit toutes les aperceptions, même celles de son expérience journalière; son manque d’attention le rend incapable de reconnaître le véritable enchaînement des phénomènes même les plus simples et dont les rapports sont les plus facilement visibles, et le conduit à leur assigner comme cause une des aperceptions nébuleuses insaisissables qui voguent et ondoient dans sa conscience.

Cette caractéristique du mystique ne s’applique aussi complètement, dans l’histoire de l’art et de la poésie de ce siècle, à aucun autre groupe d’hommes qu’aux auteurs

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et continuateurs du « mouvement préraphaélite » en Angleterre. On peut supposer l’histoire de ce mouvement connue, au moins dans ses traits essentiels, et nous n’en rappellerons ici que les principaux. Trois peintres, Dante-Gabriel Rossetti, Holman Hunt et Millais, formèrent en 1848 une association qui s’intitula Preraphaelitic Brotherhood (Fraternité préraphaélitique). Quand le groupe fut formé, les peintres F.-G. Stephens et James Collinson ainsi que le sculpteur Thomas Woolner vinrent s’y joindre. Ils exposèrent à Londres, au printemps de 1849, une série de tableaux et de statues qui portaient tous, outre la signature de l’auteur, l’inscription commune P. R. B. Le résultat fut atterrant. Le public, auquel des fanatiques hystériques n’avaient pas encore imposé tyranniquement la foi à la beauté de ces œuvres et qui n’était pas encore sous l’empire de la mode inventée par les snobs esthétiques, et consistant à voir dans l’admiration pour celles-ci une marque de distinction et d’affiliation à un cercle étroit et exclusif de patriciens du goût, le public, disons-nous, alla à elles sans prévention et les trouva incompréhensibles et grotesques. Leur vue excita un rire inextinguible chez les gens de bonne humeur et de la colère chez les grincheux, qui se fâchent quand ils croient qu’on veut se moquer d’eux. La « Fraternité » ne renouvela pas sa tentative; l’exposition P. R. B. n’eut pas de répétition. L’association elle-même se rompit, et ses membres n’ajoutèrent plus à leurs noms les lettres de ralliement. Us ne formèrent plus une réunion fermée dans laquelle on était reçu en due et bonne forme, mais seulement un cercle libre d’amis à tendances communes, san-

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cesse transformé par les entrées et sorties. Ainsi se rapprochèrent d’eux Burne Jones et Madox Browne, qui passent également pour préraphaélites, quoiqu’ils n’aient pas appartenu au P. R. B. primitif. Plus tard la définition s’étendit des artistes aux poètes, et l’on comprend parmi les préraphaélites littéraires, outre Dante-Gabriel Rossetti, qui échangea bientôt le pinceau contre la plume, Algernon- Charles Swinburne et William Morris.

Quels sont les idées-forces et les buts du mouvement préraphaélite? Un critique anglo-allemand de valeur, Franz Hüffer, croit répondre à cette question, en disant : « Je voudrais nommer ce mouvement : la renaissance du mode de sentiment médiéval 1 ». Outre que ces mots ne signifient rien, puisque par « le mode de sentiment médiéval » chacun peut entendre ce qu’il veut, l’allusion au moyen âge marque seulement le phénomène le plus extérieur du préraphaélisme et ne touche en rien à son essence intime.

11 est exact que les préraphaélites trahissent, dans l’image et le mot, une certaine prédilection, d’ailleurs non exclusive, pour le moyen âge ; mais le moyen âge de leurs poèmes et tableaux n’est pas le moyen âge historique; c’est un moyen âge fabuleux, une simple désignation pour ce qui est placé hors du temps et de l’espace, une époque et un pays de rêve dans lesquels on peut transporter commodément toutes les figures et actions irréelles. Qu’ils prêtent à leur monde extra-terrestre quelques traits qui peuvent rappeler de loin le moyen âge, que dans ce monde évoluent des reines et des chevaliers , des damoiselles

1. Poeins by Dante-Gabriel Rossetti. With a memoir of the author, by Franz Hüffer. Leipzig. 1873, p. vm.

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avec des couronnes dans leur chevelure d’or et des pages avec des toques à plumes, cela s’explique par les modèles qui flottaient, inconsciemment peut-être, devant l’esprit des préraphaélites.

Les mouvements en art et en littérature ne naissent pas soudainement et par génération spontanée. Ils ont des aïeux dont ils descendent par une filiation naturelle. Le préraphaélisme est un petit-fils du romantisme allemand et un fils du romantisme français. Mais dans ses pérégrinations à travers le monde, le romantisme, sous l’influence des dispositions changeantes des époques et du caractère particulier des différents peuples, a subi de telles altérations, qu’à peine un léger air de famille rappelle l’ancêtre allemand dans le rejeton anglais.

Le romantisme allemand était dans son principe une réaction contre l’esprit des encyclopédistes français, qui avaient dominé sans conteste le xvme siècle. Leurs critiques des antiques erreurs, leurs nouveaux systèmes, qui voulaient expliquer les énigmes du monde et de la nature humaine, avaient d’abord séduit et presque enivré. Ils ne pouvaient cependant satisfaire d’une façon durable, car ils commettaient dans deux directions une lourde erreur. Ils interprétaient le monde phénoménal avec une connaissance insuffisante des faits et tenaient l’homme pour un être raisonnable. Fiers de leur penser rigoureusement logique, mathématique, ils ne voyaient pas que c’était là une méthode de connaissance, mais non la connaissance elle-même. L’appareil logique est une machine qui peut seulement élaborer la matière qu’on y a mise. Si cette machine n’est pas nourrie, elle tourne à vide, fait du bruit,

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mais ne produit rien. L’état de la science au xviu' siècle ne permettait pas aux encyclopédistes de mettre utilement en activité leur appareil logique. Mais ils ne le remarquèrent pas, et construisirent, inconsciemment téméraires, à l’aide de leurs faibles moyens, un système qu’ils donnèrent avec satisfaction pour la fidèle image de l’univers. On découvrit naturellement bientôt que les encyclopédistes, si fiers de leur raison, se trompaient, eux et leurs disciples. On découvrit des faits qui contredisaient leurs explications hâtives, et il y eut toute une série de phénomènes que le système négligeait entièrement , qu’il ne couvrait pas, comme un mantelet trop court, et qui passaient railleusement par toutes les bordures. Alors on maltraita à coups de pied la philosophie des encyclopédistes et l’on commit à son égard la faute qu’elle-même avait commise : on confondit la méthode de la critique rationnelle avec les résultats qu’elle avait produits entre les mains des encyclopédistes. Parce que ceux-ci, par connaissance insuffisante des faits, donnaient de la nature une explication fausse et arbitraire, les assoiffés de savoir s’écrièrent, déçus, que la critique rationnelle était en soi une fausse méthode; que la pensée logique ne conduisait à rien; que les explications de la philosophie d’émancipation étaient aussi indémontrées et indémontrables que celles de la religion et de la métaphysique, qu’elles étaient seulement moins belles, plus froides et plus étroites; et l’on se précipita avec ferveur dans toutes les profondeurs de la foi et de la superstition, où, sans aucun doute, ne croissait pas l’arbre de science, mais où de beaux mirages enivraient l’œil, et où murmuraient les sources chaudes parfumées de toutes les émotions.

Max Nordau. — Dégénérescence. I — 9

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Et plus encore que l’erreur de leur philosophie, fut néfaste la fausse psychologie des encyclopédistes. Ils crurent que les pensées et les actions de l’homme sont déterminées par la raison, par les lois de la logique, et ils ne soupçonnèrent aucunement que la vraie force motrice de ses idées et de ses actes sont les émotions, ces excitations élaborées dans les profondeurs des organes intérieurs, dont l’origine échappe à la conscience, qui font soudainement irruption dans celle-ci comme une horde de sauvages, üe disent pas d’où elles viennent, ne se plient à aucun règlement de police de la pensée civilisée, et exigent impérieusement d’être logées. Tout le vaste domaine des besoins organiques et des instincts héréditaires, ce qu’Edouard de Hartmann nomme T « inconscient », resta caché aux rationalistes, et ils ne virent que l’étroit cercle de la vie psychique qu’éclaire la petite lampe de la conscience. Une poésie qui représentait l’homme d’après les vues de cette psychologie insuffisante, devait être fausse jusqu’au ridicule. Elle n’avait pas de place pour les passions et les folies. Elle ne voyait dans le monde que des formules logiques sur deux jambes et des équations mathématiques à tête poudrée et à habits brodés. Le sentiment naturel se vengea de cette aberration artistique, en entrant en révolte et en n’admettant plus que l’inconscient, l’instinct héréditaire et les appétits organiques, sans plus se préoccuper de la raison ni de la volonté, qui pourtant existent aussi.

Le mysticisme, qui s’insurgea contre l’emploi de la méthode rationaliste dans l’interprétation du monde, le mouvement d’assaut et d’irruption, qui s’émeuta contre le

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même emploi à l’égard de la vie psychique de l’homme, furent la moisson préparatoire du romantisme, qui n’est que la réunion et l’exagération de ces deux mouvements1 de révolte. Que le romantisme ait revêtu la forme de l’enthousiasme pour le moyen âge, c’était l’effet des événements et de la disposition d’esprit du temps. Car les commencements du romantisme coïncident avec l’abaissement le plus profond de l’Allemagne, et la douleur causée aux jeunes talents par la honte de la domination étrangère donna à tout l’ensemble de leurs idées une coloration patriotique. Au moyen âge, l’Allemagne avait eu une brillante période de force et de floraison intellectuelle. Ces siècles à la fois illustrés par la puissance des empereurs universels de la maison de Hohenstaufen, la magnificence de la poésie amoureuse de cour et la grandeur des églises gothiques, devaient nécessairement attirer les esprits sortant violemment et avec dégoût d’un présent intellectuellement prosaïque, politiquement humiliant. Pour éviter Napoléon, ils se réfugiaient auprès de Frédéric Barberousse, et ils se remettaient chez Walther von der Vogelweide de leur horreur de Voltaire. Les imitateurs étrangers des romantiques allemands ne savent pas que, lorsqu’ils font, dans leur fuite de la réalité, une halte dans le moyen âge, ils ont pour guide de voyage le patriotisme allemand.

Le côté patriotique du romantisme fut d’ailleurs seulement accentué par les talents les plus sains de cette tendance. Chez les autres, celle-ci se révéla en pleine clarté pour ce qu’elle est : une manifestation de la dégénérescence. Les frères Schlegel donnèrent , dans leur revue

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Y Athenæum, ce programme du romantisme : « Le commencement de toute poésie est de suspendre de nouveau la marche et les lois de la raison pensant rationnellement et de nous replonger dans le bel égarement de la fantaisie, dans le chaos primitif de la nature humaine... Le bon plaisir du poète ne souffre aucune loi au-dessus de lui ». C’est bien là la façon de penser et de parler du faible d’esprit, de l’imbécile, qui est incapable de suivre avec son activité cérébrale, en les observant et en les comprenant, les phénomènes du monde, et qui, avec la satisfaction de soi-même propre aux imbéciles, présente son défaut comme une qualité, déclare son penser confus, dominé par l’association d’idées non réfrénée, le seul juste et recommandable, et se vante de ce dont l’homme sain le plaint.

A côté de l’association d’idées déréglée, on observe aussi chez la plupart des romantiques le compagnon naturel de cette faiblesse cérébrale, le mysticisme. Ce qui les enchanta, en pensant au moyen âge, ce ne fut pas la grandeur et la puissance de l’empire allemand, l’abondance et la beauté de la vie allemande de ce temps-là, mais le catholicisme avec sa foi aux miracles et son culte des saints. « Notre service divin n’en est pas un », écrit Henri de Kleist. « Il parle seulement à la froide raison : mais une fête catholique parle à tous les sens ». Incontestablement, le symbolisme abyssalement obscur du catholicisme, toute l’extériorité de ses gestes hiératiques, des mystères de l’autel, de la magnificence de ses vêtements sacerdotaux, de ses objets et œuvres d’art liturgiques, de sa subjugation des sens par le tonnerre de l’orgue, les nuages de l’encens et les ostensoirs étincelants, tout cela excite plus

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d’aperceptions nébuleuses et confuses que le froid protestantisme. La conversion au catholicisme des Frédéric Sclilegel, Adam Muller, Zacharias Wcrner, le comte| Stolberg, est simplement logique, absolument comme lej lecteur qui a suivi nos explications sur la psychologie du mysticisme comprendra que, chez ces romantiques, une sensualité souvent poussée jusqu’au rut accompagne les transports de dévotion.

Une génération plus tard qu’en Allemagne, le romantisme apparut en France. Ce retard est historiquement facile à expliquer. Dans les tourmentes de la Révolution et des guerres napoléoniennes, les esprits dirigeants du peuple français ne trouvèrent pas le temps de se replier sur eux-mêmes. Us n’avaient pas le loisir d’examiner la philosophie de leurs encyclopédistes, de la trouver insuffisante, de la rejeter et de se cabrer contre elle. Us dépensaient toute leur force dans les rudes et grandioses exploits musculaires de la guerre, et sentaient peu le besoin des émotions que donnent l’art et la poésie; ce besoin était complètement satisfait par les émotions infiniment plus fortes de l’amour-propre et du désespoir excités par des victoires glorieuses et des désastres de fin du monde. Ce n’est qu’à l’époque de demi-sommeil qui suivit Waterloo, que les penchants esthétiques reprirent leurs droits, et les mêmes causes amenèrent alors les mêmes résultats qu'en Allemagne. Les jeunes talents, ici aussi, levèrent l’étendard de la révolte contre les tendances esthétiques e philosophiques régnantes. Us voulaient que la fantaisie culbutât la raison et lui mit le pied sur la gorge, et ils proclamèrent le droit martial de la passion contre la pro-

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cédure circonspecte de la discipline et de la morale . Initiés en une certaine mesure au mouvement allemand par Mme de Staël et par A.-W. de Schlegel, qui, l’une, agissait personnellement sur son entourage français, et, l’autre , avait été traduit de bonne heure en français , ils se rattachèrent, à moitié inconsciemment peut-être, à ce mouvement. Des différentes forces motrices en jeu dans le romantisme allemand, celles du patriotisme et du catholicisme mystique restèrent sans action sur l’esprit français, qui ne lui prit que sa prédilection pour les lointains dans le temps et dans l’espace et pour l’anarchie morale et intellectuelle.

Le romantisme français n’était ni médiéval ni pieux. Il élisait plutôt domicile dans la Renaissance, quand il voulait s’éloigner de la réalité dans le temps, et en Orient ou dans les pays fabuleux, quand il voulait s’en éloigner dans l’espace. Chez Victor Hugo, à côté des seuls Burgraves, dont l’action se passe au xme siècle, il y a tous les autres drames , Cromwell , Marie Tudor , Lucrèce Borgia , Angelo, Ruy Blas, Hernani, Marion Delorme, Le Roi s'amuse, qui se déroulent dans le xvie et le xvue siècle, et à son unique roman moyen âge, Notre- Dame de Paris, on peut opposer tous les autres, depuis Han d'Islande, qui a pour scène une Thulé de rêve, jusqu’aux Misérables , qui se passent dans un Paris apocalyptique, et à Quatre-vingt-treize, histoire de la Révolution à l’usage des fumeurs de haschisch. L’inclination du romantisme français pour la Renaissance est natuturelle. Celle-ci a été le temps des grandes passions et des grands crimes, des palais de marbre, des vêtements

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étincelants d’or et des fêtes enivrantes, le temps où les choses esthétiques l’emportaient sur les choses utiles, le fantastique sur le rationnel, et où le méfait lui-même était beau, car l’assassinat était accompli avec des poignards ciselés et damasquinés, et le poison présenté dans des coupes historiées par Benvenuto Cellini.

Les romantiques français se servent de l’irréalité de leurs scènes et de leurs costumes principalement pour pouvoir doter sans contrainte leurs figures de toutes les qualités, exagérées jusqu’au monstrueux, que le Français, non encore aigri par la douleur de la défaite, aimait dans l’homme. C’est ainsi que nous apprenons à connaître, par les héros de Victor Hugo, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Alfred de Musset, l’idéal masculin et féminin français. Les spéculations philosophiques à la Faust ou les monologues à la Hamlet ne sont pas leur affaire. Ils causent inépuisablement, avec des antithèses et des mots d’esprit éblouissants ; ils se battent un contre dix, ils aiment comme Hercule dans la nuit thespidienne, et leur vie entière n’est qu’un long enivrement de combats, de voluptés, de vin, de parfums et de splendeurs, une sorte de folie des grandeurs avec des idées de gladiateur romain, de Don Juan et de Monte Christo, une folle dissipation de trésors' inépuisables de force physique, de gaieté et d’or. Ces naïfs idéals humains devaient nécessairement porter des pourpoints ou des capes espagnoles et parler la langue de temps inconnus, puisque cette exubérance musculaire ne pouvait tenir dans notre habit de soirée étriqué, et que la conversation des salons parisiens ne permet pas les franchises de ces âmes retournées de dedans en dehors.

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En Angleterre, les destins du romantisme ont été exactement l’opposé de ceux qu’il a eus en France. Si les Français avaient surtout et même exclusivement emprunté au romantisme allemand, comme modèles, l’émigration hors de h réalité et la proclamation du droit souverain de la passion, les Anglais en développèrent non moins exclusivement les éléments catholico-mystiques. Pour eux, le moyen âge avait un puissant attrait, par cela seul qu’il était l’époque de la foi enfantine, de l’enivrement des simples d’esprit dans le commerce personnel avec la Sainte Trinité, la Sainte Vierge et tous les saints tutélaires.

Commerce, industrie et civilisation n’avaient jamais été développés nulle part au monde comme en Angleterre; nulle part on n’avait autant travaillé, nulle part on n’avait vécu dans des conditions aussi artificielles. L’état de dégénérescence et d’épuisement que nous observons aujourd’hui dans tous les pays civilisés, comme suite de ce surmenage, devait pour ce motif apparaître en Angleterre plus tôt qu’ailleurs, et il s’y manifeste effectivement avec une violence croissante dès 1830 et 18A0. Mais l’émotivité de dégénérescence et d’épuisement devait revêtir là, nécessairement, par suite des particularités du peuple anglais, une couleur religieuse.

Le peuple anglo-saxon est de sa nature un peuple sain et d’esprit solide, et il possède par cela même à un haut degré le besoin de connaissance propre à l’homme normal vigoureux. Il a de tout temps recherché le « pourquoi » et le « comment » des phénomènes, et témoigné une reconnaissance et un intérêt passionnés à ceux qui lui ont promis des renseignements sur ce sujet. Tous les écrivains qui se

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sont occupés des débuts de la formation de l’âme anglaise, G. Freytag et H. Taine, par exemple, citent le discours profond d’un chef anglais sur ce qui précède et suit la vie de l’homme, discours qui nous a été conservé par Béda dans son récit de la conversion du roi Edwin au christianisme 11 témoigne que, dès le commencement du vnc siècle, la soif ardente de s’expliquer le phénomène du monde dévorait les Anglo-Saxons. Or, cette belle et noble avidité de savoir est devenue à la fois la force et la faiblesse des Anglais. Elle les conduisit au développement parallèle des sciences naturelles et de la théologie. Les savants apportèrent des faits acquis par une pénible observation; les théologiens, des systèmes composés de notions arbitraires; mais tous deux élevèrent la prétention d'expliquer l'essence des choses, et le peuple leur fut profondément reconnaissant aux uns et aux autres, aux théologiens toutefois plus qu’aux savants, parce que ceux-là pouvaient enseigner plus abondamment et avec plus d’aplomb que ceux-ci. Le penchant des hommes à accorder la même valeur aux mots qu’aux faits et aux affirmations qu’aux preuves, donne toujours au théologien et au métaphysicien un avantage énorme sur l’observateur. La soif de savoir des Anglais a produit à la fois la philosophie d’induction et le spiritisme. L’humanité lui doit lord Bacon, Harvey, Newton, Locke, Darwin, John-Stuart Mill, mais aussi Bunyan, Berkeley, Milton, les puritains, les quakers, et tous les visionnaires religieux, apocalypticiens et mé-

I. Gustave Freytag, Tableaux du passé allemand. Premier volume : Le moyen âge. Leipzig, 1872, p. 2GG. — H. Taine, Histoire de la littérature anglaise. Paris, 1866, 2° édition, t. I, p. 46.

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diums de ce siècle. De même qu’aucun peuple n’a fait autant pour ses naturalistes et ne les a autant honorés, aucun peuple non plus n’a, avec autant de sincérité et de dévotion que le peuple anglais, cherché dans la foi surtout l’enseignement. L'effort vers la connaissance est donc la source principale de la religiosité anglaise. A cela il faut ajouter que les classes dominantes ne donnèrent jamais l’exemple de l’indifférence en matière de foi, mais firent systématiquement de la religiosité une marque de distinction sociale, à l’opposition de la France, où la noblesse du xviii0 siècle fit du voltairianisme la marque distinctive d’une condition sociale supérieure. Le développement historique conduisit en Angleterre à deux résultats qui s’excluent en apparence l’un l’autre : à la domination de caste et à la liberté personnelle. La caste, qui est en possession de la richesse et du pouvoir, désire naturellement défendre sa situation. Elle ne peut, vu le caractère rigidement indépendant du peuple anglais, recourir à la force matérielle. Elle a donc toujours cultivé les moyens coercitifs moraux qui lui permettent de maintenir dans la soumission et l’obéissance les classes inférieures, et, parmi ces moyens, la religion est de beaucoup le plus efficace.

Ainsi s’expliquent la foi des Anglais et en même temps le caractère religieux de leur dégénérescence intellectuelle. Lé premier effet de la dégénérescence et de l’hystérie épidémiques fut le mouvement d’Oxford vers 1840. Wiseman tourna toutes les têtes faibles; Newman passa au cathdlicisme; Pusey revêtit toute la haute Église anglicane du costume romain. Le spiritisme se mit plus tard de la partie* et il est caractéristique que tous les médiums employaient

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une phraséologie théologique et faisaient des révélations sur le paradis et l’enfer. Les assemblées de « revival » de 1875 et 1’ « Armée du Salut » actuelle sont la continuation directe du mouvement d’Oxford, mais embourbée et empestée comme il convient au degré de culture plus bas de leurs membres. En matière d’art, l’enthousiasme religieux des Anglais dégénérés et hystériques chercha son expression dans le préraphaélisme.

Une définition exacte du sens de ce mot n’est pas possible, car il a été inventé par des mystiques et partage, avec tous les néologismes dus à des imbéciles et à des aliénés, la propriété d’être vague et équivoque. Les premiers membres de la « Fraternité » crurent découvrir dans les artistes du xive et du xve siècle, dans les précurseurs des grands génies des écoles ombrienne, milanaise et vénitienne, des esprits à l’unisson des leurs; ils prirent quelque temps pour modèle leur manière de peindre et créèrent la désignation « préraphaélites » qui dut beaucoup leur plaire, parce que le préfixe « pré » éveille des idées de choses antiques, lointaines, à peine perceptibles, mystérieusement nébuleuses. Le mot « préraphaélites » fait résonner par association d’idées, comme autant d’harmoniques, les notions : « préadamites1 », « préhistorique », etc., bref, tout ce qui ouvre des perspectives immenses sur l’inconnu crépusculaire et permet à l’esprit un vagabondage de rêve dans le hors-du-temps et dans les pays fabuleux. Mais si les préraphaélites ont trouvé leur idéal artistique

1. Ce n’est pas là une affirmation arbitraire. Une des plus célèbres poésies de Dante-Gabriel Rossetti, Edtn bower, dont nous parlerons plus tard, traite justement de la Lilith préadamite.

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réalisé justement dans les peintres du « quattrocento », ils le doivent à John Ruskin.

Ruskin est un des esprits les plus troubles et les plus faux et un des plus puissants stylistes de ce siècle. Il met au service d’idées complètement délirantes le sauvage acharnement du fanatique dérangé d’esprit et le profond sentiment de 1’ « émotif » de Morel. Son état d’âme est celui des premiers grands-inquisiteurs espagnols; il est un Torquemada de l’esthétique. 11 aimerait brûler vifs le critique qui ne partage pas ses vues ou le philistin obtus qui passe sans recueillement devant les œuvres d’art. Mais comme les bûchers ne sont pas à sa portée, il fait rage et se déchaîne au moins en paroles, et anéantit métaphoriquement les hérétiques par l’injure et la malédiction. A son humeur colérique intraitable il allie une grande connaissance de tous les détails de l’histoire de l’art. S’il parle des formes de nuages, il reproduit les nuages de soixante ou quatre-vingts tableaux éparpillés à travers toutes les collections de l’Europe, et, notez-le bien, il a fait cela dans les années 1840 ’ et suivantes, quand on ne connaissait pas encore les photographies d’après les chefs-d’œuvre de l’art, qui en rendent aujourd’hui si commode l’étude comparée. Cette accumulation de faits, cette érudition minutieuse lui conquirent l’esprit anglais. Elles expliquent l'influence puissante qu’il a exercée sur le sentiment artistique du monde anglo-saxon et sur ses idées théoriques du beau. Le positivisme lucide de l’Anglais réclame des indications exactes, des mesures, des chiffres. Qu’on lui livre tout cela, il est content et ne critique pas les points de départ. L’Anglais accepte un délire lorsque celui-ci se présente avec des

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«notes au bas des pages, et il est conquis par un radotage jaccompagné de tableaux statistiques. C’est un trait bien anglais que Milton, dans sa description de l’enfer et de ses habitants, soit aussi détaillé et consciencieux qu’un arpenteur et un naturaliste, et que Bunyan raconte le Voyage du Pèlerin vers le royaume mystique de la rédemption, avec la méthode des récits de voyage les plus plastiques, comme un capitaine Cook ou un Burton. Ruskin possède au plus haut degré cette particularité anglaise de l’exact dans l’absurde, des mesures et des nombres dans le délire de la fièvre.

En 1843, presque en même temps que l’explosion du grand mouvement catholicisant, Ruskin commença à publier les études d’art surexcitées qui furent réunies plus tard sous le titre de Modem Pointers (Peintres modernes). Il était alors un jeune théologien, et c’est, comme tel qu’il aborda la contemplation des œuvres d’art. La vieille scolastique voulait faire de la philosophie la « servante de la théologie ». Le mysticisme de Ruskin se proposait le même but avec l’art. La peinture et la sculpture devaient être une forme du service divin, ou elles ne devaient pas être. L’œuvre d’art valait seulement par l’idée transcendante qu’elle voulait exprimer, par la ferveur qui l’inspirait et s’y révélait, et non par la perfection de la forme.

Cette manière de voir l’a conduit à des affirmations dont je veux citer ici quelques-unes des plus caractéristiques. « Il me semble », dit-il, « qu’un grossier symbole peut souvent émouvoir le cœur plus efficacement qu’un symbole raffiné, et que l’on examine des tableaux en tant que chefs-d’œuvre avec moins de dévotion et plus de curiosité... Ce que cherche et adore toujours celui qu’on

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nomme un connaisseur, c’est l’homme et sa fatuité, l’homme et ses trucs, l’homme et ses inventions, l’homme misérable, pitoyable, chétif, égoïste. Entre des tessons et des tas de fumiers, entre des goujats ivres et des bellesmadames ratatinées, à travers tous les spectacles de la débauche et de la corruption, nous suivons l’artiste qui s’y lance à cœur-joie, non pour recueillir un enseignement sain, non pour être émus de pitié ou pour bondir d’indignation, mais pour observer la dextérité du pinceau et savourer le scintillement de la couleur... La peinture n’est rien autre chose qu’un noble et expressif langage, inappréciable comme transmetteur d’idées, mais en luimême et par lui-même absolument nul... Ce n’est pas la façon dont les choses sont représentées ou dites, mais ce qu’elles représentent et disent, qui détermine finalement la grandeur du peintre ou de l’écrivain... Les efforts primitifs de Cimabue et Giotto sont les messages enflammés d’une prédiction annoncée par les lèvres balbutiantes de petits enfants... Le tableau qui renferme plus d’idées et de plus nobles, si maladroitement qu’elles puissent être exprimées, est plus grand et meilleur que celui qui contient moins d’idées et de moins nobles, si bien représentées qu’elles soient... Plus insuffisants paraissent les moyens par rapport au but, et d’autant plus puissante sera l’impression de la force artistique 1 ».

Ces phrases furent décisives pour la direction des jeunes Anglais qui, vers 1843, unissaient des tendances artistiques au mysticisme des dégénérés et des hystériques.

1. John Ruskin, Modem Painters, édition américaine, t. I, p. 21 et sqq.

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Elles renfermaient l’esthétique des premiers préraphaélites. Ceux-ci éprouvèrent l’impression que Ruskin avait clairement exprimé ce qui fermentait obscurément en eux. C’était là l’idéal artistique qu’ils pressentaient : la forme, indifférente; la pensée, tout; d’autant plus maladroite l’exécution, d’autant plus profond l’effet; la ferveur religieuse, seul sujet digne d’une œuvre d’art. Ils parcouraient l’histoire de l’art à la recherche des types auxquels s’appliquaient les théories de Ruskin acceptées par eux avec enthousiasme, et trouvaient ce qu’ils cherchaient dans les « primitifs » italiens, dont la Galerie nationale de Londres est extraordinairement riche. Ils avaient là comme objet d’imitation des modèles achevés : ils devaient s’attacher à ces Cimabue, Giotto, Fra Angelico, à ces Rotticelli et Filippo Lippi. Là étaient des tableaux mal dessinés, à l’origine déjà pauvrement peints, ou décolorés par l’action des siècles, les uns pâlis, les autres encrassés. Ils représentaient, avec des inexpériences d’écoliers , des scènes de la passion du Christ, de la vie de la Sainte Vierge ou de la Légende dorée, ou bien incarnaient d’enfantines conceptions de l’enfer et du paradis, dans lesquelles s’exprimait un sentiment de foi intense et de dévotion émue. Ils étaient faciles à imiter, car, lorsqu’on peignait dans le style des « primitifs », le dessin incorrect, l’absence du sentiment de couleur, l’impuissance artistique générale devenaient des qualités; et ils contrastaient d’une façon suffisamment violente avec toutes les exigences du goût de l’époque, pour satisfaire le penchant à l’opposition, au paradoxe, à la négation, à la singularité, qui est, nous l’avons vu, le propre de l’imbécile.

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La théorie de Ruskin en soi est empreinte de délire. Elle méconnaît les principes primordiaux de l’esthétique et embrouille, avec l’inconscience d’un enfant qui s’amuse étourdiment, les limites des différents arts. Il n’admet dans les beaux-arts que l’idée. Le tableau ne doit avoir que la valeur d’un symbole exprimant une pensée religieuse. Ruskin ne voit pas ou veut ignorer que les sentiments de plaisir éveillés par la contemplation d’un tableau sont directement produits non par l’idée que renferme celui-ci, mais par sa forme sensorielle. La peinture éveille avec ses moyens : couleur et dessin (celui-ci consiste à saisir et à reproduire exactement des gradations de lumière), premièrement, une impression, agréable purement aux sens, de belles couleurs individuelles et d’harmonies de tons heureusement accordés; elle donne en second lieu l’illusion de la réalité, et, avecelle, le plaisir de degré supérieur et plus intellectuel consistant à reconnaître les objets représentés 'et à comprendre l’intention de l’artiste; elle fait enfin voir les objets avecles yeux de l’artiste et découvrir en eux des traits particuliers ou collectifs que le spectateur non artiste n’a pu jusque-là percevoir par lui-même. Le peintre n’agit doncavec les moyens de son art qu’au tant qu’il excite agréablement le sens des couleurs, qu’il donne à l’esprit l’illusion de la réalité et en même temps la conscience que c’est une illusion, et que, par sa vue plus profonde et plus intense, il ouvre au spectateur les richesses cachées de l’objet. Si, outre cela, le sujet, 1’ « anecdote » du tableau fait de l’effet sur le spectateur, ce n’est plus le mérite dupeintre comme tel, mais celui de l’intelligence non exclu-

LES PRÉRAPHAÉLITES

sivement picturale, qui a choisi le sujet et l’a livré, pour être représenté, aux facultés picturales proprement dites. L’impression exercée par l’anecdote n’est pas produite par les moyens de la peinture. Elle n’a pas pour raison le plaisir causé au spectateur par la couleur, l’illusion de la réalité, la compréhension meilleure de l’objet, mais un penchant préexistant quelconque, un souvenir, un préjugé. Un tableau pictural, la « Mena Lisa » du Leonardo, transporte d’admiration tous ceux dont l’œil possède une éducation suffisante. Un tableau anecdotique, qui ne se distingue pas en même temps par des qualités purement picturales, laisse froids tous ceux à qui l’anecdote en elle-même est indifférente, c’est-à-dire ceux à qui elle serait indifférente si elle ne leur était pas présentée par les moyens propres à la peinture, mais simplement racontée, par exemple. Une icône russe émeut le moujik et laisse froid le connaisseur occidental. Un tableau représentant une victoire de l’armée française sur les troupes prussiennes toucherait et charmerait les philistins français, même s’il était peint dans le style des images d’Épinal.

Assurément, il y a une peinture qui ne veut pas fixer et évoquer dans le spectateur les impressions du sens visuel et les émotions directement excitées par elles, mais veut exprimer des idées, et dans laquelle le tableau ne doit pas agir par lui-même, par sa propre perfection artistique, mais par son contenu intellectuel; seulement, cette peinture a un nom particulier : elle s’appelle l’écriture; ses signes, qui doivent avoir non point une valeur picturale, mais uniquement la valeur de symboles, dans lesquels nous faisons abstraction de la forme pour ne nous

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attacher qu’à la signification, ses signes, nous les nommons les lettres; et l’art qui se sert de ces symboles pour l’expression de processus intellectuels n’est pas la peinture, mais la poésie. Originairement, il est vrai, le tableau était un moyen de rendre sensibles les idées, et sa valeur esthétique ne venait qu’en second lieu, après sa valeur comme transmetteur de notions; d’autre part, aujourd’hui encore, les impressions esthétiques jouent même dans notre écriture un rôle discret, et, tout contenu mis à part, une belle écriture produit un effet plus agréable qu’une laide. Mais déjà, aux commencements de son développement, la peinture qui ne devait que satisfaire des besoins esthétiques, se sépara de l’écriture qui sert à rendre sensibles les idées; la peinture enfanta l’hiéroglyphe, l’écriture démotique, la lettre, et il était réservé à Ruskin de vouloir supprimer une distinction qu’avaient déjà su faire, six mille ans avant lui, les scribes de Thèbes.

Les préraphaélites allèrent plus loin que Ruskin, auquel ils avaient emprunté toutes leurs idées directrices. Ils entendirent mal son malentendu. Il avait seulement dit que la défectuosité de la forme peut être rachetée par la force et le noble sentiment de l’artiste. Mais, eux, ils établirent directement en principe que l’artiste, pour exprimer un noble sentiment et la ferveur, doit être défectueux dans la forme. Incapables, comme tous les faibles d’esprit, d’observer et de se rendre clairement compte des faits, ils ne discernèrent pas les vraies causes de l’effet exercé sur eux par les « primitifs ». Les tableaux de ceux-ci les touchaient et les émouvaient; ce qui les distinguait avant tout des tableaux d’autres peintres qui

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les laissaient indifférents, c’était leur raideur pleine de gaucherie; ils virent donc tout simplement dans cette raideur pleine de gaucherie la source de leur émotion, et imitèrent avec beaucoup de peine et de conscience le mauvais dessin des « primitifs ».

Oui, certes, la gaucherie des « primitifs » est touchante. Mais pourquoi? Parce que ces Cimabue et ces Giotto étaient sincères. Us voulaient se rapprocher de la nature et se délivrer du joug de la tradition de l’école byzantine, devenue complètement infidèle à la vérité. Ils luttaient, avec les plus violents efforts, contre les mauvaises habitudes d’œil et de main que les maîtres des corporations leur avaient imposées, et le spectacle d’une telle lutte, comme celui d'ailleurs de tout violent déploiement de forces de la personnalité qui veut briser des chaînes de n’importe quelle nature et affranchir son « moi », ce spectacle est le plus attrayant qu’il soit possible d’observer. Toute la différence entre les « primitifs » et les préraphaélites, c’est que ceux-là devaient commencer par inventer le dessin et la peinture exacts, tandis que ceux-ci voulaient les oublier. C’est pour celte raison que là où les premiers ravissent, les seconds doivent repousser. C’est le contraste existant entre le balbutiement d’un enfant et le bégaiement d’un vieillard ramolli, entre l’infantile et l’enfantin. Mais ce retour aux débuts, cette affectation de simplicité, ce jeu de bébé dans les mots et les attitudes, ce sont là des phénomènes fréquents chez les débiles d’esprit, et nous Tes rencontrerons souvent encore chez les poètes mystiques.

Conformément à la doctrine de leur maître théorique

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Ruskin, le déclin de l’art commence, pour les préraphaélites, avec Raphaël. Les raisons en sont claires. Imiter Cimabue et Giotto, cela est relativement facile. Pour imiter Raphaël, on doit soi-même pouvoir dessiner et peindre dans la perfection, et c’est ce qu’étaient incapables de faire les premiers membres de la « Fraternité ». De plus, Raphaël vivait au plus beau moment de la Renaissance. L’aurore de la pensée nouvelle rayonne dans son existence et dans ses œuvres. Dans sa liberté d’esprit de « cinquecentiste » émancipé, il ne peignait plus seulement des sujets religieux, mais aussi des sujets mythologiques et historiques, — les mystiques disent : des sujets profanes. Ses tableaux ne font plus seulement appel à la ferveur religieuse, mais aussi au sens de la beauté. Ils ne servent plus exclusivement Dieu; en conséquence, ils servent le diable, dit Ruskin et répètent ses disciples, et sont par là condamnables. Enfin, il était conforme à la tendance de contradiction et de négation du notoire dominant toute l’intellectualité des imbéciles , qu’ils déclarassent faux justement celui des dogmes de l’histoire de l’art qu’on avait toujours considéré comme le plus incontestable. Tout le monde disait depuis trois siècles : « Raphaël est le point culminant de la peinture ». A cela ils répondirent : « Raphaël marque le point où la peinture est tombée le plus bas ». Et ainsi il advint que, dans la désignation qu’ils s’attribuèrent, ils firent précisément allusion à Raphaël et non à un autre maître ou à une autre période de l’histoire de l’art.

11 ne faut attendre de la pensée mystique ni logique ni unité. Il est conforme à sa nature de se mouvoir dans

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d’éternelles contradictions. A un endroit, Ruskin dit : « Le mal est que le peintre prend sur lui de changer les œuvres de Dieu suivant son bon plaisir, de jeter sa propre ombre sur tout ce qu’il voit. Toute modification des traits de la nature a son origine ou dans l’impuissance ou dans une effronterie aveugle 1 2 ». Donc, le peintre doit reproduire l’objet comme il le voit et ne pas se permettre le plus léger changement à son égard. Et quelques pages plus loin, le même Ruskin dit : « Il y a une forme idéale pour chaque plante, chaque fleur, chaque arbre. C’est vers cette forme que chaque individu de l’espèce aspire à parvenir, s’il est délivré de l'influence du hasard ou de la maladie8 ». Et reconnaître et rendre cette forme idéale, continue-t-il, est la grande tâche du peintre.

Il est à peine nécessaire de démontrer qu’une de ces assertions détruit complètement l’autre. La « forme idéale » à laquelle aspire chaque objet, le peintre ne la voit pas devant lui avec les yeux du corps. Il la transporte dans l’objet en vertu d’une opinion préconçue. Mais il a affaire à des formes individuelles qui, « par hasard ou par maladie », s’écartent de la forme idéale.

Pour les ramener par le pinceau à leur forme idéale, il doit changer ce qui est donné parla nature. Ruskin exige qu’il le fasse, mais il dit en même temps que toute modification est « de l’impuissance et de l’indolence, ou une effronterie aveugle! » Naturellement, une seule de ces affirmations, qui s’excluent l’une l’autre, peut être vraie. C’est la première, sans aucun doute. La « forme idéale »

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