‹ Dégénérescence (volume 2)Chapitre 21 sur 60 · Id. Ibid , p · texte numérisé non relu

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est une supposition, et non une perception. La distinction de l’essentiel d’avec l’accidentel dans l’objet est abstraction, travail de l’intellect, non de l’œil et du sentiment artistique. Or, la peinture a pour objet, d’après son essence, le visible et non le conjectural, le réel et non le possible et le vraisemblable, le concret et non l’abstrait. Retrancher du phénomène certains traits comme non essentiels et accidentels et retenir les autres comme essentiels et nécessaires, c’est réduire le phénomène à un schéma. Mais la tâche de l’art n’est pas de schématiser, elle est d’individualiser. D’abord, parce que le schéma a pour prémisse une représentation de la loi qui détermine l’objet, que celte représentation peut être erronée, qu’elle change avec les théories scientifiques régnantes, et que le peintre ne reproduit pas des théories scientifiques changeantes, mais des impressions sensorielles; ensuite, parce que le schéma éveille un travail de pensée et non une émotion, et que la tâche de l’art consiste à éveiller des émotions.

Les préraphaélites, toutefois, n’avaient aucune compréhension de ces contradictions, et ils obéirent aveuglément à toutes les consignes de Ruskin. Ils schématisèrent la forme humaine, mais reproduisirent fidèlement tous les accessoires, et n’eurent pas « l’effronterie, l’impuissance ou l’insolence » d’y changer quelque chose. Ils peignirent avec la plus pénible exactitude le paysage qui servait de cadre à leurs personnages et les objets qui les entouraient. Le botaniste peut déterminer chaque graminée, chaque fleur; le menuisier, reconnaître l’assemblage ou le collage de chaque escabeau, l’essence du bois, le vernis des meubles. Et cette netteté consciencieuse est, ajoutons-le,

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loi

absolument la même au premier plan qu’au plan le plus reculé, où, d’après les lois de l’optique, les choses devraient à peine être encore perceptibles.

Cette reproduction uniformément nette de tous les objets d’un champ visuel est l’expression picturale de l’inaptitude à l’attention. Dans l’acte de penser, l’attention supprime une partie des apercepdons arrivant à la conscience (par association d’idées ou perception) et en laisse seulement subsister un groupe dominant. Dans l’acte de la vision, l’attention supprime une partie des objets du champ visuel, pour percevoir avec netteté seulement la partie fixée à ce moment par l’œil. Regarder, c’est voir nettement un objet et ne pas tenir compte des autres. Le peintre doit regarder, s’il veut nous faire comprendre distinctement quel objet l’a captivé et ce que son tableau doit nous montrer. S’il ne s’arrête pas, en le regardant, à un point déterminé du champ visuel, mais s’il présente uniformément le champ visuel tout entier, nous ne pouvons deviner ce qu’il voulait nous dire et vers quoi il désirait diriger notre attention. Une telle peinture est assimilable au parler incohérent de l’imbécile, qui caquette d’après le décours de l’association des idées, passe d’un sujet à un autre et ne sait pas lui-même où il veut en venir, pas plus qu’il ne peut le faire comprendre aux autres. C’est du radotage peint, de l’écholalie par le pinceau.

Mais précisément cette manière de peindre a exercé de l’influence sur l’art contemporain. Elle est la contribution préraphaélite au développement de celui-ci. Les peintres non mystiques, eux aussi, apprirent à regarder exactement les accessoires et à les rendre consciencieusement,

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en évitant toutefois de tomber dans l’erreur de leurs modèles, qui était de supprimer l'unité de leur œuvre, en remplissant les arrière-plans les plus éloignés de natures mortes péniblement et proprement peintes. Les morceaux de gazon, les fleurs et les fruits, rendus avec une exactitude de botaniste ; les rochers, les terrains et les formations montagneuses géologiquement justes ; les dessins bien nets de tapis et de tapisseries que nous retrouvons dans les tableaux modernes, — c’est à Ruskin et aux préraphaélites qu’on les doit.

Ces mystiques s’imaginaient être des parents intellectuels des « primitifs », parce qu’ils peignaient, comme ceux-ci, des tableaux religieux. Mais c’était une illusion. Cimabue, Giotto, Fra Angelico, n’étaient pas des mystiques. Ou, plus exactement, ils appartenaient à l’espèce des mystiques par ignorance, non par faiblesse d’esprit organique. Le peintre du moyen âge qui représentait une scène religieuse, était persuadé qu’il peignait quelque chose d’absolument vrai. Une annoncialion, une résurrection, une assomption, un épisode de la vie des saints, une scène de l’existence au paradis ou en enfer, possédaient pour lui le même caractère indiscutable de réalité qu’une orgie dans une taverne de soudards ou un banquet somptueux dans un palais seigneurial. Il était réaliste lorsqu’il peignait les choses supra-sensibles. La légende religieuse lui avait été contée comme un fait matériel, il était pénétré de sa réalité littérale, et il la rendait comme il aurait présenté toute autre histoire vraie. Le spectateur s’approchait du tableau avec les mêmes convictions. L’œuvre d’art religieuse était une Bible des Pauvres. Elle avait pour l’homme du

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moyen âge la même signification que, pour nos contemporains, les illustrations dans les ouvrages d’ethnographie et de sciences physiques et naturelles. Sa tâche était de raconter et d'enseigner, et, pour cette raison, elle devait être exacte. Nous apprenons par la strophe louchante de Villon comment le peuple du moyen âge, qui ne savait pas lire, considérait les tableaux d’église. Le poète libertin fait dire par sa mère à la Sainte Vierge :

Femme je suis povrette et ancienne,

Ne riens ne sçay; oncques lettre ne leuz;

Au monsticr voy, dont suis parroissienne,

Paradis painct, où sont harpes et luz,

Et ung enfer où damnez sont boulluz :

L'ung me faict paour; l’autre, joye et liesse.

La joye avoir fais-moy, liaulte deesse,

A qui pécheurs doivent tous recourir,

Comblez de foy, sans faincle ne paresse;

En ceste foy, je vueil vivre et mourir *.

Avec cette foi simple, une manière de peindre mystique aurait été incompatible. Le peintre évitait aussi tout ce qui est flottant, mystérieux; il ne peignait pas des rêves et des dispositions d’esprit nébuleux, mais des documents positifs. Il avait à convaincre et le pouvait, car il était luimême convaincu.

Tout autrement procédèrent les préraphaélites. Ils ne peignirent pas des vues sobrement conçues, mais des

1. Œuvres complètes de François Villon, nouvelle édition, par P.- L. Jacob, bibliophile. Bibliothèque Elzévirienne, Paris, 1854, p. 105- 107 : « Ballade que Villon feit à la requête de sa mère, pour prier Nostre-Dame ». — Il est caractéristique que le préraphaélite Rossetti ait précisément traduit cette pièce de Villon (His mothers service to our Lady, Poems, p. 180}.

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émotions. Ils introduisirent, en conséquence, dans leurs tableaux, des allusions mystérieuses et des symboles obscurs qui n’avaient rien à faire avec la reproduction de la réalité visible. Je voudrais citer un seul exemple : L'Ombre de la mort, de Holman Hunt. Dans ce tableau, le Christ se tient en une altitude de prière orientale, les bras écartés, et l’ombre de son corps tombant sur le sol présente la forme d’une croix. Nous avons ici un exemple instructif des procédés de pensée mystiques. Holman Hunt se représente le Christ en prière. Par l’association d’idées s’éveille en même temps en lui la représentation de la future mort en croix du Christ. Il veut rendre visible par les moyens de la peinture cette association d’idées. Et alors il fait jeter par le Christ vivant une ombre qui prend la forme de la croix, c’est-à-dire prédit le sort du Sauveur, comme si quelque puissance mystérieuse inconcevable avait dirigé son corps vers les rayons du soleil, de façon qu’une miraculeuse annonce de sa destinée dût s’inscrire sur le sol. L’invention est de tous points absurde. C’eût été de la part du Christ un jeu puéril de dessiner à l’avance de son ombre sur le sol , soit par plaisanterie , soit par vantardise, son sacrifice sublime. L’image produite par l’ombre n’aurait eu non plus aucun but, car nul contemporain du Christ n’aurait compris la signification d’une croix d’ombre, avant que le Christ eût subi la mort sur la croix. Mais, dans la conscience d’Holman Hunt, l’émotion a éveillé simultanément l’image du Christ priant et celle de la croix, et il rattache n’importe comment l’une à l’autre les deux idées, sans égard à leur rapport rationnel. Si un « primitif » avait eu à peindre la même idée,

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le Christ priant, que remplit le pressentiment de son prochain sacrifice, il nous aurait montré dans le tableau un Christ réaliste en prière, et, dans un coin, une crucifixion tout aussi réaliste, mais jamais il n’aurait tenté de fondre en une seule, par un lien nuageux, ces deux scènes différentes. Telle est la différence entre la peinture religieuse de croyants robustes et sains, et celle de dégénérés émotifs.

Avec le temps, les préraphaélites ont dépouillé beaucoup de leurs bizarreries du début. Millais et Holman Hunl n’affectent plus le mauvais dessin voulu et n’imitent plus puérilement le balbutiement de Giotto. Ils n’ont conservé des idées directrices de l’école que la reproduction soigneuse de l’accessoire et la peinture d'idées. Un critique bienveillant, M. Édouard Rod, dit d’eux : « Us étaient littérateurs eux-mêmes, et leur peinture est de la littérature 1 ». Ce mot continue à s’appliquer à cette école. Quelques-uns des premiers préraphaélites l’ont compris. Ils ont reconnu à temps qu’ils se sont trompés sur leur vocation, et alors ils sont passés d’une peinture qui était, en vérité, une écriture d’idées, à l’écriture véritable.

Le plus connu parmi eux est Dante-Gabriel Rossetti, ce fds, né en Angleterre, d’un carbonaro italien commentateur du Dante. Son père lui donna à sa naissance le nom du grand poète, et ce prénom expressif devint pour Rosselti une suggestion durable qu’il a ressentie, et, quoique peut-être seulement demi - consciemment , reconnue2. Il est l’exemple le plus instructif de l’affirmation souvent

1. Édouard Rod, Études sur le xixe siècle. Paris et Lausanne, 1888, p. 89.

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