Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme. Paris, 1891, p
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sur ieur composition matérielle, leur degré de chaleur, la rapidité et la direction de leurs mouvements; elle a établi l’unité de toutes les formes de la force et rendu des plus vraisemblables l’unité de la matière; elle est sur la trace de la formation et du développement des éléments chimiques, et elle nous a appris à comprendre la construction des compositions organiques, d’une structure si compliquée; elle nous montre les rapports des atomes dans la molécule et la position de la molécule dans l’espace; elle a jeté un jour surprenant sur les conditions d’action de l’électricité et mis cette force au service de l’homme; elle a renouvelé la géologie et la paléontologie et débrouillé l’enchaînement des formes de la vie animale et végétale; elle a créé la biologie et l’embryologie, et, par la découverte et l’étude des microbes, éclairé d’une façon saisissante quelques-uns des mystères les plus inquiétants de l’éternelle transformation, de la maladie, de la mort; elle a trouvé ou perfectionné des méthodes qui, comme la chronophotographie, la photographie instantanée, etc., permettent de décomposer et d’enregistrer des phénomènes non directement observables pour les sens humains et qui promettent d’être des plus féconds au point de vue de la connaissance de la nature. Et en face de si magnifiques, de si grandioses résultats, dont l’énumération pourrait s’étendre au double et au triple, on ose parler d’un naufrage de la science et de l’impuissance de la méthode « empirique! ».
La science n’aurait pas tenu ce quelle a promis! Quand a-t-elle jamais promis autre chose que d’observer loyalement et attentivement les phénomènes, et, si pos-
sible, de déterminer les conditions dans lesquelles ils se produisent? Et n’a-t-elle pas tenu cette promesse? Ne la tient-elle pas constamment? Celui qui a attendu d’elle que du jour au lendemain elle explique tout le mécanisme de l’univers comme un escamoteur explique ses trucs soidisant merveilleux, celui-là n’a aucune idée de la tâche réelle de la science. Elle se refuse tous les bonds et toutes les envolées. Elle avance pas à pas. Elle jette lentement et patiemment un pont solide sur l’inconnu, et ne peut lancer une arche nouvelle sur l’abîme avant d'avoir assis un nouveau pilier dans la profondeur et l’avoir amené jusqu’à la hauteur voulue.
En attendant, elle ne parle pas de la cause première des phénomènes, tant qu’elle a encore un si grand nombre de causes proches à étudier. Maints représentants des plus éminents de la science vont même jusqu’à déclarer que la cause première ne fera jamais l’objet de la recherche scientifique et la nomment, avec Herbert Spencer, « l’inconnaissable », ou profèrent, avec Du Bois-Reymond, le découragé : Ignorabimus ! Mais tous deux, ici, procèdent d’une façon complètement anti-scientifique, et prouvent simplement que même des penseurs clairs comme Herbert Spencer et des savants prudents comme Du Bois-Reymond, sont encore sous le joug de la rêverie théologique. La science ne peut parler d’un inconnaissable quelconque, car cela présupposerait qu’elle est en état de limiter exactement les bornes du connaissable, ce qu’elle ne peut, puisque chaque nouvelle découverte les recule; l’hypothèse d’un inconnaissable implique en outre l’admission du fait qu’il y a quelque chose que nous ne pouvons connaître; main-
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tenant : ou nous devons, pour pouvoir affirmer sérieusement l’existence de ce quelque chose, en avoir une connaissance quelconque, si légère et si peu nette soit-elle, ce qui prouverait alors que ce quelque chose ne peut pas être inconnaissable, puisque nous le connaissons effectivement, et rien en ce cas ne justifierait l’affirmation a priori que notre connaissance actuelle de l’objet, si faible soitelle, ne s’élargira ni ne s’approfondira jamais; ou nous n’avons aucune idée, pas même la plus faible, de l’inconnaissable du philosophe, et dans ce cas il ne peut exister pour nous; toute la notion repose sur le néant, et le mot est une création oiseuse de la fantaisie qui se donne carrière. On peut dire la même chose de l' Ignorabimus. C’est le contraire de la science. Ce n’est pas la conclusion logique de prémisses bien fondées, ce n’est pas le résultat de l’observation, mais une prophétie mystique. Personne n’a le droit de donner pour des faits des renseignements sur l’avenir. La science peut indiquer ce qu’elle sait aujourd’hui; elle peut aussi désigner exactement ce qu’elle ne sait pas. Mais dire ce qu’elle saura ou ne saura pas un jour, ce n’est pas sa fonction.
Certes, celui qui exige de la science qu’elle réponde imperturbablement et audacieusement à toutes les questions des esprits désœuvrés ou inquiets, celui-là sera nécessairement déçu par elle, car elle ne veut ni ne peut satisfaire à ses exigences. La théologie, la métaphysique ont naturellement un rôle plus facile; elles inventent un conte quelconque et le débitent avec un sérieux abasourdissant ; si on ne veut pas les en croire, elles insultent et menacent le client indiscipliné, mais elles ne peuvent rien lui prouver,
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elles ne peuvent le forcer à prendre pour de l’argent comptant leurs billevesées. La théologie et la métaphysique ne peuvent jamais être mises dans l’embarras. Il ne leur en coûte rien d’ajouter plus de paroles à leurs paroles, de rattacher à une affirmation arbitraire une autre affirmation, d’entasser un dogme sur un autre dogme. L’esprit sérieux et sain, avide de connaissance réelle, n’aura jamais l’idée de la demander à la métaphysique ou à la théo logie. A celles-ci s’adresse seulement le cerveau d’enfant dont le désir de savoir ou plutôt la curiosité est pleinement satisfaite par le ton doucement endormant d’un conte de nourrice.
La science n’entre pas en rivalité avec la théologie et la métaphysique. Quand celles-ci affirment pouvoir expliquer le phénomène cosmique, la science montre que ces prétendues explications sont du pur bavardage. Quant à elle, elle se garde naturellement de substituer à une absurdité démontrée une autre absurdité. Elle dit modestement : « Voici un fait, voici une hypothèse, voici une supposition Un fourbe seul donne plus qu’il n’a ». Si cela ne suffit pas aux néo-catholiques, ils n’ont qu’à s’asseoir et à chercher eux-mêmes de nouveaux faits qui les aideront à éclaircir les ténèbres angoissantes du phénomène cosmique. Ce serait là une preuve de véritable soif de savoir. A la table de la science il y a place pour tous, et chacun de ceux qui s’associent aux observations communes est le bienvenu. Mais cette idée ne vient pas même en rêve à ces pauvres d’esprit qui radotent de la « banqueroute de la science ». Bavarder est tellement plus facile et commode que chercher et trouver!
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Oui, c’est vrai : la science ne raconte rien d’une vie après la mort, de concerts de harpes dans le paradis, et de la transformation de cancres et de bécasses hystériques en anges vêtus de blanc, aux ailes irisées. Elle se contente, infiniment plus plate et prosaïque, d’adoucir l’existence terrestre de l’homme. Elle diminue la morlatalité moyenne et prolonge la vie de l’individu qui ne la contrecarre pas par ses propres folies anti-hygiéniques, en supprimant les causes de maladies reconnues; elle crée de nouvelles commodités, et facilite la’ lutte contre les forces destructives de la nature. Le symboliste qui, après une intervention chirurgicale, est préservé par l’asepsie de la suppuration, de la gangrène et de la mort; qui se protège contre la fièvre typhoïde à l’aide d’un filtre Chamberland; qui, en tournant négligemment un bouton, emplit sa chambre de lumière électrique; qui, par le moyen du téléphone, converse par-delà les pays avec un être aimé, — le symboliste doit tout cela à cette science qui, à l’en croire, a fait banqueroute, et non à la théologie à laquelle il affirme vouloir retourner.
Exiger de la science qu’elle ne donne pas seulement des éclaircissements réels, quoique limités, et n’offre pas seulement des bienfaits palpables, mais qu’elle résolve aujourd’hui, à l’instant même, toutes les énigmes, qu’elle fasse l’homme omniscient, heureux, bon, — cela est absurde. Cette exigence, la théologie et la métaphysique ne l’ont jamais remplie. Elle est simplement la forme intellectuelle de cette folle présomption qui, sur le terrain matériel, se manifeste par la soif de jouissance et la haine du travail. Le déclassé qui aspire au vin de Champagne et aux
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femmes, au loisir et aux honneurs, et qui accuse Torche social parce qu’il ne donne pas satisfaction à ses fringales, est frère du symboliste qui réclame la vérité et honnit la science, parce que celle-ci ne lui présente pas celle-là sur un plat d’or. Tous deux révèlent la même inaptitude à saisir la réalité de Tunivers et à comprendre qu’il n’est pas possible d’atteindre, sans travail physique, la fortune, et, sans effort intellectuel, la vérité. L’homme honnête qui arrache péniblement ses dons à la nature, le savant laborieux qui ouvre, à la sueur de son front, les sources de la connaissance, inspirent le respect et une chaude sympathie. On ne peut, au contraire, éprouver que du mépris pour les flâneurs mécontents qui attendent la richesse d’un numéro de loterie ou d’un oncle à héritage, et la connaissance d’une révélation qui doit venir les illuminer, sans un effort de leur côté, dans leur café habituel, au moment où ils sont en train de vider leur bock.
Les pauvres niais qui insultent la science lui reprochent aussi d’avoir détruit l’idéal et enlevé à la vie sa valeur. Ce reproche n’est pas moins stupide que l’imputation de banqueroute. Il ne peut y avoir d’idéal plus haut que l’accroissement de la connaissance. Quelle légende des saints est aussi belle que la vie d’un savant qui passe son existence courbé sur un microscope, presque sans besoins physiques, connu et estimé de peu de gens, travaillant uniquement pour sa propre conscience, sans autre ambition que celle d’établir peut-être un seul nouveau petit fait qu’un successeur plus heureux utilisera pour une brillante synthèse, et enchâssera comme moellon dans un monument de la science de la nature? Quel conte religieux a
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enflammé de plus sublimes martyrs au mépris de la mort qu’un Gehlen, qui tombe empoisonné en préparant l'hydrogène arsénieux découvert par lui; qu’un Crocé-Spinelli, qui trouve la mort dans son ballon monté trop rapidement, tandis qu’il observait la pression atmosphérique; pour ne pas parler d’un Ehrenberg, que le travail de toute son existence finit par rendre aveugle, d’un Hyrtl, dont les préparations anatomiques au sublimé corrosif détruisent presque la vue, des médecins qui s’inoculent des maladies mortelles, de la troupe presque incalculable des voyageurs de découvertes au pôle nord et à l’intérieur des continents noirs? Et un Archimède n’a-t-il réellement pas trouvé de la valeur à sa vie, quand il adressait aux soudards de Marcellus cette adjuration : « Ne détruisez pas mes cercles »? La véritable et saine poésie a toujours, elle aussi, reconnu cela, et ses figures les plus idéales ne sont pas un homme pieux qui marmotte des prières d’une bouche baveuse, et contemple, les yeux convulsés, une vision hallucinatoire, mais un Prométhée et un Faust, qui luttent pour la science, c’est-à-dire pour la connaissance précise de la nature.
L’affirmation que la science n’a pas tenu ce qu’elle a promis et que la génération montante se détourne d’elle pour cette raison, ne résiste pas un instant à la critique. C’est une affirmation purement en l’air. Ce point de départ du néo-catholicisme est absurde, les symbolistes eux-mêmes assurassent-ils cent fois que c’est le dégoût de* la science qui les a rendus mystiques. Les allégations que même un esprit sain donne sur les mobiles réels de ses actions ne doivent être utilisées qu’avec la plus prudente
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critique; celles que présente un dégénéré sont absolument inutilisables. Car, chez lui, les impulsions d’action et de pensée proviennent de l’inconscient, et la conscience invente après coup, pour les idées et les actes dont elle ignore elle-même la réelle provenance, des raisons spécieuses et jusqu’à un certain point plausibles. Dans tous les livres sur la suggestion, on cite des pendants au cas typique de Charcot : on plonge une hystérique dans le sommeil hypnotique et on lui suggère qu’à son réveil elle doit poignarder un des médecins présents. On la réveille, elle prend le poignard et fond sur la victime désignée. On lui arrache l’arme et on lui demande pourquoi elle veut tuer le médecin. Elle répond sans hésiter : « Parce qu’il m’a fait du mal ». Remarquez bien qu’elle le voyait pour la première fois de sa vie. Cette personne éprouvait à l’état de veille le besoin de tuerie médecin. Sa conscience n’avait aucune idée de ce que ce besoin lui avait été suggéré dans l’état hypnotique. Que l’on ne tue jamais sans motif, c'est ce que sait la conscience. Forcée de trouver le mobile de la tentative de meurtre, la conscience tombe immédiatement sur le seul raisonnable dans le cas donné, et elle s’imagine qu’elle en est venue à l’idée de meurtre pour tirer vengeance d’un tort subi.
L’hypothèse de M. Paul Janet sur la double personnalité offre une explication de ce phénomène de la vie psychique. « Tout homme, dit-il, présente deux personnalités, une consciente et une inconsciente. Chez l’homme normal, elles sont égales, complètes toutes les deux, équilibrées; chez l’hystérique, elles sont inégales, déséquilibrées. Une des deux personnalités, la première générale-
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ment, est incomplète, l’autre restant parfaite 1 ». La personnalité consciente a la tâche ingrate d’inventer des motifs pour les actes de l’inconsciente. C’est comme dans le jeu connu, où une personne fait les gestes et où une autre dit les paroles correspondantes. Chez le dégénéré déséquilibré, la conscience assume le rôle d'une mère quelque peu simiesque qui sait trouver des excuses pour les sots et méchants tours d’un enfant malappris. La personnalité inconsciente commet des folies et des méfaits, et la consciente, qui reste là impuissante et ne peut les empêcher, cherche à les pallier par toutes sortes de prétextes.
La cause du mouvement néo-catholique n’est donc pas que la jeunesse ait à reprocher quelque chose à la science ou à se plaindre d’elle d’une façon quelconque. MM. de Vogué, Rod, Desjardins, Paulhan, qui assignent une pareille base au mysticisme des symbolistes, lui attribuent arbitrairement une origine qu’il n’a pas. Celle-ci est exclusivement imputable à l’état de dégénérescence des inventeurs de cette tendance. Le néo-catholicisme a sa racine dans l’émotivité et le mysticisme, ces deux stigmates les plus fréquents et les plus caractéristiques des dégénérés.
Qu’en France aussi, dans le pays de Voltaire, le mysticisme des dégénérés ait revêtu fréquemment la forme de la ferveur religieuse, cela peut, au premier abord, sembler étrange; mais l’examen des conditions politiques et sociales du peuple français pendant les dernières périodes décennales rendra la chose compréhensible.
1. Paul Janet, L’Hystérie et l’Hypnotisme d’après la théorie de la double personnalité. Revue scientifique, 1888, 1er volume, p. 616.
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La grande Révolution proclama trois idéals : Liberté, Égalité et Fraternité. La fraternité est un mot innocent qui n’a pas de signification réelle, et, par conséquent, ne gêne personne. La liberté, elle, est désagréable aux classes supérieures, qui se plaignent beaucoup de la souveraineté du peuple et du suffrage universel; mais elles supportent cependant sans trop de malaise une situation mitigée, après tout, par une administration chicanière, la tutelle policière, le militarisme et la gendarmerie, et dans laquelle la populace est encore tenue suffisamment en laisse. Mais l’égalité est pour les possédants une abomination insupportable. Elle est l'unique conquête de la grande Révolution qui ait survécu à toutes les transformations ultérieures du régime politique et soit restée vivante dans le peuple français. Car de la fraternité, le Français ne sait pas beaucoup; sa liberté, nous l'avons dit, a fréquemment pour symbole une muselière; mais l’égalité, il la possède effectivement et y est fermement attaché. Le dernier des vagabonds, le souteneur des grandes villes, le chiffonnier et le palefrenier croient valoir autant que le châtelain, et ils le lui disent sans barguigner en plein visage, quand l’occasion s’en présente. Les motifs du fanatisme égalitaire des Français ne sont pas particulièrement nobles. Il ne résulte pas d’un sentiment de hautaine virilité et d’une affirmation de sa propre valeur, mais d’une basse envie et d’une intolérance mauvaise. Rien ne doit dépasser le niveau! Rien ne doit être meilleur, plus beau ou seulement plus en vue que la vulgarité moyenne ! Or, contre cette rage d’égalitarisme, se révoltent avec une violence passionnée les classes
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supérieures, et avant tout celles que la grande Révolution a portées au sommet.
Les petits-fils des serfs ruraux qui pillèrent et détruisirent les châteaux seigneuriaux, en égorgèrent lâchement les habitants et s’emparèrent de leurs terres; les descendants des boutiquiers et des savetiers des villes qui s’enrichirent par la politique des rues et des clubs, la spéculation sur les biens nationaux et les assignats, ainsi que par des fraudes dans les fournitures militaires, ne veulent pas être confondus avec la foule; ils veulent former un État privilégié ; ils veulent être reconnus comme caste supérieure. Us cherchèrent, dans ce but, une marque distinctive qui fit voir immédiatement en eux des membres d’une élite sociale, et ils la trouvèrent dans le cléricalisme.
On comprend ce choix. La foule, notamment celle des villes, est en France absolument incrédule, et la vieille noblesse historique qui, au xviue siècle, se targuait d’irréligion, est sortie très pieuse du cataclysme de 1789, car elle comprit ou soupçonna le rapport intime entre les idées et symboles antiques de la foi, la royauté et la noblesse féodale. Par leur cléricalisme, les parvenus établissaient donc à la fois un contraste entre eux et la foule dont ils voulaient se séparer, et une ressemblance avec la caste au sein de laquelle ils brûlaient de se glisser ou de faire irruption.
L’expérience enseigne que l’instinct de conservation est souvent le pire conseiller dans les situations dangereuses. L’homme qui ne sait pas nager et qui tombe à l’eau lève involontairement les bras, ce qui a pour résultat que la tète plonge et qu’il se noie, tandis que sa bouche et son
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nez resteraient hors de l’eau, s’il tenait tranquillement bras et mains au-dessous de celle-ci. Le mauvais cavalier qui ne se sent pas sûr de lui remonte ordinairement ses jambes et tombe certainement, tandis qu’il conserverait vraisemblablement l’équilibre, s’il les laissait tendues. Ainsi la bourgeoisie française, qui sait très bien qu’elle s’est emparée des fruits de la grande Révolution et a renvoyé les mains vides le quatrième ndat qui seul a fait celle-ci, a, en prenant le cléricalisme pour tradition sociale, choisi le plus mauvais moyen de se maintenir en possession des biens et privilèges mal acquis, et d’échapper à l’égalitarisme contre nature. Par là, elle éloigna d’elle les esprits les plus intelligents, les plus vigoureux et les plus cultivés, et poussa au socialisme beaucoup de jeunes gens qui, radicaux en matière de pensée philosophique, mais conservateurs au point de vue économique et peu épris de l’égalité, seraient devenus une force protectrice pour une bourgeoisie libre penseuse. Le socialisme, en effet, à côté de ses doctrines économiques radicales et de ses théories égalitaires impossibles, représente l’émancipation de la pensée.
Mais je n’ai pas à juger ici si le mimétisme religieux de la bourgeoisie française, qui doit la rendre semblable à la noblesse historique, exercera ou non l’action protectrice attendue; j’établis simplement le fait de ce mimétisme. Il a pour résultante que tous les riches parvenus tranchant du grand seigneur envoient leurs fils dans les écoles de jésuites. Être élevé par les jésuites, c’est là un signe de caste, presque comme de faire partie du Jockey-Club. Les anciens élèves des jésuites forment une franc-maçonnerie
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noire qui pousse avec zèle ses protégés dans toutes les carrières, les marie avec de riches héritières, court à leur aide dans les situations fâcheuses, cache leurs fautes, étouffe les scandales, etc. Or, ce sont les jésuites qui, dans ces dernières années, se sont appliqués à inculquer leur propre manière de penser à la jeunesse dorée de France à eux confiée. Ces jeunes gens apportèrent dans les écoles de prêtres un cerveau héréditairement défectueux et inclinant en conséquence au mysticisme, et les écoles en question donnèrent ensuite à la pensée mystique des jeunes dégénérés la couleur religieuse. Ce n’est pas là une hypothèse arbitraire, mais un fait. M. Charles Morice, le théoricien esthétique et le philosophe des symbolistes, a, au témoignage de ses amis, reçu son éducation chez les jésuites1. De même MM. Louis Le Cardonnel, Henri de Régnier et autres. Les jésuites ont trouvé la phrase de la « banqueroute de la science », et leurs élèves la rabâchent après eux, parce qu’elle renferme une explication plausible de leur rêvasserie religieuse, dont ils ne connaissent pas les véritables raisons organiques, qu’ils ne comprendraient d’ailleurs pas, même s’ils les connaissaient. « Je retourne à la foi parce que la science ne me satisfait pas », c’est là une chose que l’on peut dire. Elle a même bon air, caf elle laisse supposer la soif de la vérité et la noble préoccupation des grandes questions. Par contre, on confessera difficilement ceci : « Je suis pris de passion pour la Sainte- Trinité et la Sainte Vierge, parce que je suis un dégénéré èt que mon cerveau est incapable d’attention et de pensée claire ».