‹ Dégénérescence (volume 2)Chapitre 31 sur 60 · Morhardt, op.cit., p. 7G · texte numérisé non relu

Morhardt, op.cit., p. 7G

LE MYSTICISME

Que l’argument des jésuites, tel que l’exposent MM. de Vogüé, Rod et autres, ait pu trouver aussi crédit en dehors des cercles ecclésiastiques et des jeunes dégénérés, au point que l’on entend aujourd'hui répéter par les esprits demi-cultivés : « La science est vaincue, à la religion appartient l’avenir », cela est étroitement lié aux particularités intellectuelles de la foule. Celle-ci ne remonte jamais aux faits, mais répète les phrases toutes faites qui ont été dites devant elle. Si elle tenait compte des faits, elle saurait que le nombre des Facultés des sciences, des professeurs et élèves, des revues et livres, de leurs abonnés et lecteurs, des laboratoires, des sociétés savantes et des communications aux académies, augmente d’année en année. On peut prouver par des chiffres que la science, loin de perdre du terrain, en gagne continuellement. Mais la foule ne s’inquiète pas des statistiques précises. Elle se laisse tranquillement suggérer l’idée par quelques journaux écrits principalement pour des membres de cercles et des catins dorées et dans lesquels les élèves des écoles de prêtres ont trouvé accès, que la science recule devant la religion. De la science elle-même, de ses prémisses, méthodes et résultats, elle n’a jamais rien su. A un certain moment, la science a été à la mode. En ce temps-là, les journaux écrivaient journelle ment : « Nous vivons à une époque scientifique » ; let nouvelles du jour enregistraient les voyages et les mariages des savants, les romans-feuilleton faisaient de spirituelles allusions à Darwin, les inventeurs de cannes élégantes et de parfums nommaient leurs produits « parfums d’évolution » ou « badines de sélection », et les gens à fausse prétention de culture se prenaient d’une façon sérieuse pour des

LES SYMBOLISTES

tranche-montagne du progrès et de l’émancipation intellectuelle. Aujourd’hui, les cercles sociaux qui font la mode, et les feuilles qui cherchent à leur plaire, décrètent que ce n’est plus la science, mais la foi, qui est le « chic »; aussitôt les faits-divers des feuilles boulevard ières racontent de petites histoires piquantes sur les prédicateurs; dans les romans-feuilleton on cite l’ Imitation de Jésus-Christ ; les inventeurs se présentent avec de riches prie-Dieu et de recommandables chapelets, et le philistin sent avec une profonde émotion la fleur merveilleuse de la foi germer et s’épanouir dans son cœur. Quant à ses réels adeptes, la science n’en a guère perdu un seul. En revanche, il est naturel que la plèbe des salons, pour laquelle elle n’a jamais été qu’une affaire de mode, lui tourne le dos, sur le simple mot d’ordre d’un tailleur ou d’une modiste.

Voilà pour le néo-catholicisme que l’on veut donner, soit pour des raisons de parti, soit par ignorance et par snobisme, comme un mouvement intellectuel sérieux de l’époque.

Le symbolisme, toutefois, ne prétend pas être seulement un retour à la foi, mais aussi une nouvelle théorie de l’art et de la poésie. Examinons donc également ce côté de son essence.

Si nous voulons tout d'abord savoir ce que les symbolistes se représentent sous le nom de symbole et de symbolisme, nous nous heurtons aux mêmes difficultés que lorsqu’il s’est agi de déterminer le vrai sens de préraphaélisme, et cela pour la même raison : c’est que les inventeurs de ces dénominations ont pensé à cent choses différentes, contradictoires entre elles et peu claires, ou même n’ont

LE MYSTICISME

pensé à rien du tout. Un spirituel et habile journaliste, M. Jules Huret, a fait une enquête sur le nouveau mouvement littéraire en France, et obtenu de ses principaux représentants des renseignements qui nous font connaître suffisamment le sens qu’ils attachent ou prétendent attacher aux expressions de leur programme *. Je vais reproduire ici quelques-unes de ces déclarations. Ce qu’est le symbolisme, elles ne nous l’apprendront d’ailleurs pas; mais elles nous permettront de pénétrer dans la pensée des symbolistes.

M. Stéphane Mallarmé, le chef de la troupe symboliste le moins contesté par les adeptes, s’exprime en ces termes : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole; évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme par une série de déchiffrements ».

Si le lecteur ne comprend pas immédiatement cet enchaînement de mots obscurs, qu’il ne s’arrête pas à déchiffrer l’énigme. Je traduirai plus tard le balbutiement de ce faible d’esprit dans la langue compréhensible des hommes sains.

M. Paul Verlaine, un autre grand-prêtre de la secte, fait la réponse que voici :

« C’est moi qui, en 1885, ai réclamé pour nous le nom de symbolistes. Les parnassiens et la plupart des

1. Jules Huret, Enquête sut' l’évolution littéraire. Paris, 1891.

LES SYMBOLISTES

romantiques manquaient de symboles en un certain sens... De là l’erreur de la couleur locale dans l’histoire, le mythe rétréci par une fausse interprétation philosophique, la pensée sans aperception des analogies, le sentiment retiré de l’anecdote ».

Écoutons quelques poètes de second rang du groupe : « L’art », dit M. Paul Adam, « je le définirai l’inscription d’un dogme dans un symbole; il est un moyen pour faire prévaloir un système et mettre au jour des vérités ». M. P»émy de Gourmont confesse loyalement : « Quant à dévoiler la secrète signification de ce vocable (le mot symbolistes), je ne le saurais. Je ne suis ni théoricien, ni devin ». M. Saint-Pol-Roux-le-Magnifique fait entendre cet avertissement profond : « Qu’on y prenne garde, le symbolisme exaspéré aboutit au nombrilisme et à l’épidémique mécanisme... Ce symbolisme est un peu la parodie du mysticisme... Le symbolisme exclusif est anormal en notre siècle considérable de combative activité. Considérons donc cet art de transition comme une spirituelle niche faite au naturalisme, aussi comme un prodrome de la poésie de demain ».

Des théoriciens et des philosophes du groupe, nous devons attendre des renseignements plus complets sur leurs moyens et buts. M. Charles Morice nous apprend effectivement : « Quant au symbole, c’est le mélange des objets qui ont éveillé notre sentiment, et de notre âme, en une fiction. Le moyen, c’est la suggestion : il s’agit de donner aux gens le souvenir de quelque chose qu’ils n’ont jamais vu ». Et M. Gustave Kahn dit : « Pour moi personnellement, l’art symbolique serait d’inscrire en un cycle d’œuvres

LE MYSTICISME

autant que possible toutes les modifications et variations intellectuelles d’un poète, épris d’un but déterminé par lui ».

Il s’est déjà trouvé en Allemagne quelques imbéciles et idiots, quelques hystériques et graphomanes, qui prétendent comprendre ce verbiage et le ressassent à leur tour dans des conférences, des articles de journaux et des livres. Le philistin allemand auquel on a prêché de temps immémoral le mépris de la « platitude », c’est-à-dire du bon sens, et l’admiration de la « profondeur », c’est-àdire, en règle générale, du bouillonnement impuissant de cerveaux mucilagineux et gélatineux incapables de penser, devient visiblement inquiet et commence à se demander si, derrière ces suites de mots absolument dépourvues de sens, il ne se cache pas pourtant quelque chose. En France, on n’est pas tombé dans le panneau tendu par de pauvres sots et des farceurs de sang-froid, et l’on a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est : de la folie ou du charlatanisme. Nous rencontrerons ces qualifications dans la bouche de représentants autorisés de toutes les tendances littéraires.

« Les symbolistes », s’écrie M. Jules Lemaître, « ça n’existe pas... Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent; c’est quelque chose qui est là, sous terre, qui remue, qui grouille, mais qui n’affleure pas, comprenez-vous? Quand, à grand’peine, ils ont produit quelque chose, ils veulent bâtir, autour, des formules et des théories, mais comme ils n’ont pas le genre d’esprit qu’il faut pour cela, ils n’y arrivent pas... Ce sont des fumistes, avec une part de sincérité, je l’accorde, mais

des fumistes ». M. Joséphin Péladau les traite de « curieux artificiers en métrique et lexique (qui) se groupent pour arriver et se nomment bizarrement pour être connus ». M. Jules Bois est beaucoup plus énergique : « Gestes incohérents, clameurs bégayées, — ce sont les

décadents symbolistes... Cacophonie de sauvages qui

auraient feuilleté une grammaire anglaise et un lexique de vieux mots déchus. Si jamais ils surent quelque chose, ils affectent de l’oublier. Vagues, incorrects, obscurs, ils ont le sérieux des augures... Vous, symbolistes décadents, nous mystifiez en une syntaxe abracadabrante et puérile ». Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité, ses disciples : « Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière où il y a écrit : Réclame! ». M. Henri de Régnier pense, avec indulgence : « Ils (les symbolistes) éprouvent le besoin de se ranger sous une enseigne commune pour lutter ensemble plus efficacement contre les satisfaits ». M. Émile Zola parle d’eux comme d’une « bande de requins qui, ne pouvant pas nous manger, se mangent entre eux ». M. Joseph Caraguel dénomme la littérature symboliste « une littérature de vagissement, de balbutiement, de vague à l’esprit, une littérature d’avant les griots soudaniens ». Edmond Haraucourt reconnaît clairement le but visé par les symbolistes : « Il y a un parti de mécontents et de gens pressés. C’est du boulangisme littéraire! Il faut vivre. On veut tenir une place, être notoire, ou notable. On bat la caisse, qui n’est même pas une grosse caisse... Voilà leur vrai symbole : « Colis pressé ». Tout le monde prend le rapide. Destination : la gloire! »

Max Nordau. — Digénürcscence. 1 — 14

M. Pierre Quillard affirme « qu’il n’y a pas d’école symboliste, et que, sous ce nom, on a réuni, bien arbitrairement, des poètes du plus réel talent et de purs imbéciles ». M. Gabriel Vicaire traite « leurs., proclamations de pures fumisteries de collégiens ». M. Laurent Tailhade enfin, un des principaux symbolistes, évente le secret : « Je n’attribuai jamais à ces jeux d’autre valeur que celle d’un amusement passager; nous essayâmes sur l’intelligence complaisante de quelques débutants littéraires la mystification des voyelles colorées, de l’amour thébain, du schopenhauérisme et de quelques autres balivernes, lesquelles, depuis, firent leur chemin par le monde ». Même en Allemagne, nous l’avons dit.

Mais injurier n’est pas expliquer, et si l’on est en droit de mettre à leur place le plus énergiquement possible des charlatans conscients qui, à la façon des arracheurs de dents, jouent sur les foires l’homme sauvage pour soutirer de l’argent aux badauds, la colère et la raillerie, vis-à-vis des imbéciles sincères, ne sont pas à leur place. Ce sont des malades ou des infirmes qui, comme tels, ne méritent que de la pitié. Sans doute, il faut dévoiler leur mal; seulement, depuis Pinel, les traitements rigoureux sont abolis même dans les asiles d’aliénés.

Les symbolistes, en tant que dégénérés et imbéciles sincères, ne peuvent penser que d’une manière mystique, c’est-à-dire vague. L’inconscient est en eux plus fort que le conscient, l’activité des nerfs organiques prédomine sur celle de l’écorce cérébrale grise, leurs émotions sont maîtresses de leurs aperceptions. Quand des gens de cette espèce ont l’instinct poétique et artistique, ils veulent

LES SYMBOLISTES

naturellement exprimer leur propre état d’esprit. Ils ne peuvent employer de mots précis à signification claire, car ils ne trouvent pas dans leur propre conscience d’aperceptions nettement dessinées et univoques qui puissent être comprises dans de tels mots. Ils choisissent en conséquence des mots vagues interprétables à plaisir, parce qu’ils répondent le mieux à leurs aperceptions qui sont de même nature. Plus indécis et plus obscur est un mot, mieux il se prête aux besoins de l’imbécile, et cela, on le sait, va si loin chez l’aliéné, qu’il trouve pour son aperception devenue absolument informe des mots nouveaux qui ne sont plus seulement obscurs, mais dépourvus de tout sens. Nous avons déjà vu que pour les dégénérés typiques le réel n’a aucune signification. Je rappelle seulement les remarques précédemment citées de Rossetti, Charles Morice, etc., sur ce point. Le langage clair sert à la communication du réel; il n’a par conséquent aucune valeur pour le dégénéré. Celui-ci n’estime que le langage qui ne le force pas à suivre attentivement la pensée de celui qui parle, mais lui permet de s’abandonner librement au vagabondage de sa propre rêvasserie, de même que son propre langage n’a pas pour but de communiquer une pensée déterminée, mais doit simplement être le pâle reflet de son crépuscule intellectuel. C’est ce que veut dire M. Stéphane Mallarmé, quand il s’exprime ainsi : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance... Le suggérer, voilà le rêve ».

La pensée d’un cerveau sain a, de plus, un décours réglé par les lois de la logique et le contrôle de l’attention. Elle prend pour contenu un objet déterminé, le

LE MYSTICISME

façonne et l’épuise. L’homme sain peut raconter ce qu’il pense, et son récit a un commencement et une fin. L’imbécile mystique, au contraire, pense uniquement d’après les lois mécaniques de l’association d’idées, sans attention à un fil conducteur. Il a une fuite d’idées. Il ne peut jamais indiquer exactement à quoi il pense, il ne peut que désigner l’émotion qui domine momentanément sa conscience. Il ne peut que dire en général : « Je suis triste », « je suis gai », « je suis tendre », « j’ai peur ». Sa pensée est emplie d’aperceptions nuageuses fuyantes et flottantes qui reçoivent leur coloris de l’émotion régnante, de même que la fumée, au-dessus d’un cratère, revêt la rutilance de la flamme qui bouillonne au fond de l’abîme volcanique. S’il compose des poésies, il ne déroulera donc jamais une suite logique d’idées, mais cherchera à représenter, par des mots obscurs d’un coloris émotionnel déterminé, une émotion, une « disposition d’esprit ». Aussi ce qu’il apprécie dans les œuvres poétiques, ce n’est pas un récit clair, l’exposé d’une idée déterminée, mais seulement le reflet d’une disposition d’esprit qui en éveille aussi en lui une autre, pas nécessairement la même. Les dégénérés sentent très bien cette différence entre une œuvre qui exprime un travail vigoureux de pensée et une autre où flotte simplement une fuite d’idées à teinte émotionnelle, et ils cherchent instinctivement une expression distinctive pour le genre de poésie dont seuls ils ont la compréhension. En France, ils ont donc trouvé pour lui le mot symbolisme. Si dénuées de sens que semblent les explications données par les symbolistes eux-mêmes de leur mot d’ordre, le psychologue distingue néanmoins nettement dans leur bal-

LES SYMBOLISTES

butiement et bégayement que, par un « symbole », ils comprennent un mot ou une suite de mots qui expriment non un fait du monde extérieur ou de la pensée consciente, mais une aperception crépusculaire à interprétations diverses qui ne contraint pas le lecteur à penser, mais lui permet de rêver, c’est-à-dire qui transmet des « dispositions d’esprit » ou émotions vagues, et non pas des processus intellectuels.

Le grand poète des symbolistes, leur modèle admiré, celui duquel ils ont reçu, de leur aveu unanime, la plus forte impulsion, c’est Paul Verlaine. En cet homme nous trouvons réunis, d’une façon étonnamment complète, tous les stigmates physiques et intellectuels de la dégénérescence, et à aucun écrivain, à ma connaissance, ne s’appliquent aussi exactement trait pour trait qu’à lui, à ses dehors somatiques, à l’histoire de sa vie, à sa pensée, à son monde d’idées et à son langage particulier, les descriptions que les cliniciens font des dégénérés. M. Jules Huret décrit ainsi son extérieur : « Sa tête de mauvais ange vieilli, à la barbe inculte et clairsemée, au nez brusque (?); ses sourcils touffus et hérissés comme les barbes d’épi couvrant un regard vert et profond ; son crâne énorme et oblong entièrement dénudé, tourmenté de bosses énigmatiques, élisent en cette physionomie l’apparente et bizarre contradiction d’un ascétisme têtu et d’appétits cyclopéens 1 ». Comme cela apparaît dans ces expressions ridiculement recherchées et en partie complètement absurdes, l’irrégularité du crâne de Verlaine, ce que M. Huret

Page 1