Legrain, Du délire chez les dégénérés, p
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érotique, parce que les centres sexuels sont chez eux pathologiquement altérés. L’excitabilité anormale de ces parties du système nerveux peut aussi bien avoir pour conséquence un penchant particulier pour la femme, qu’une aversion particulière pour elle. Le lien commun qui unit ces effets opposés d’un seul et même état organique, c’est la continuelle préoccupation de la femme, la continuelle obsession de la conscience par des représentations du domaine delà sexualité *.
Dans la vie intellectuelle de l’homme sain, la femme est loin de jouer le rôle qu’elle joue dans la vie du dégénéré. Le rapport physiologique de l’homme à la femme est celui du désir périodique de la possession de celle-ci, et de l’indifférence quand l’état de désir n’existe pas. L’homme normal n’éprouve jamais d’aversion, encore moins d’hostilité violente à l’égard de la femme en général. Quand il la désire, il l’aime; quand son excitation érotique est calmée, il reste à son égard froid et étranger, mais sans dégoût ni crainte. Il est vrai que l’homme, s’il n’avait tenu compte que de ses besoins et de ses penchants physiologiques purement subjectifs, n’aurait jamais inventé le mariage, l’union durable avec la femme. Ce n’est pas là, en effet, une institution sexuelle, mais sociale; elle ne repose pas sur les instincts organiques de l’individu, mais
1. Je n’ai pas le dessein, dans un livre destiné avant tout au lecteur en général, de m’arrêter sur ce point scabreux. Ceux qui veulent en apprendre davantage sur l’érotisme maladif des dégénérés n’ont qu’à lire les ouvrages de Paul Moreau (de Tours), Des aberrations du sens génésique , 2e édition, Paris, 1883, et de Krafft- Ebing, Psychopathia sexualis, Stuttgart, 1886. Des travaux analogues de Westphal ( Archives de psychiatrie, 1870 et 1876), de Charcot] et de Magnan ( Archives de neurologie, 1882), etc., ne sont guère accessibles aux profanes.
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sur les besoins de la collectivité. Elle dépend de l’ordre économique existant et des conceptions régnantes de l’État, de sa mission et de ses rapports vis-à-vis l’individu, et change de forme avec ceux-ci. L’homme peut — ou devrait du moins — choisir par amour, pour épouse, une femme déterminée; mais ce qui, son choix fait et son but atteint, le retient dans le mariage, ce n’est plus l’amour physiologique, mais un mélange compliqué d’habitude, de reconnaissance, d’amitié asexuelle, de commodité, le désir de se procurer des avantages économiques (au nombre desquels il faut naturellement compter un intérieur bien réglé, la représentation mondaine, etc.), l’idée du devoir envers ses enfants et l’État, plus ou moins aussi l’imitation machinale d’un usage général. Mais des sentiments tels que ceux qui sont décrits dans la Sonate à Kreutzer et Le Roman du Mariage , l’homme normal ne les éprouve jamais à l’égard de sa femme, même s’il a cessé de l’aimer au sens biologique du mot.
Tout autres se présentent ces conditions chez le dégénéré. Il est complètement dominé par l’activité maladive de ses centres sexuels. Chez lui, l’idée de la femme a la puissance d’une obsession. Il sent qu’il ne peut résister aux excitations qui partent de la femme, qu’il est l’esclave désarmé de celle-ci, et qu’il serait prêt, sur un regard et un signe d’elle, à commettre toutes les folies et tous les crimes. Il voit donc nécessairement dans la femme une force de la nature sinistre et toute-puissante, offrant à la fois la plus haute volupté et exerçant une action destructrice, et il tremble devant cette puissance à laquelle il est livré sans défense. Si ensuite viennent s’ajouter à cela les
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aberrations qui ne manquent presque jamais, s’il commet réellement pour la femme des actes qu’il condamne lui-même et pour lesquels il doit se mépriser ; ou bien si la femme, sans qu’il aille jusqu aux actes réels, éveille en lui des impulsions et des idées dont l’abjection ou la scélératesse l’épouvante, alors l’horreur que lui inspire la femme tournera, dans les moments d’épuisement où le jugement est plus fort que l’instinct, en dégoût et en haine furieuse. Le dégénéré érotomane se comporte vis-à-vis la femme comme le dipsomane vis-à-vis la boisson alcoolique. Magnan a tracé un tableau terrible des luttes que se livrent, dans l’esprit de l’ivrogne, la passion violente de la bouteille et le dégoût, l’horreur ressentis pour elle '. L’esprit de l’érotomane est le théâtre de luttes semblables, mais probablement plus fortes encore. Elles amènent parfois le malheureux qui ne voit pas d’autre moyen d’échapper à ses obsessions sexuelles, jusqu’à l’auto-mutilation. Il y a en Russie, ou le sait, une secte tout entière de dégénérés, les skoptzi, qui pratique systématiquement la mutilation comme le seul procédé efficace pour échapper au diable et devenir bienheureux. Pozdnyscheff, dans la Sonate à Kreutzer, est un skopetz sans le savoir, et la morale sexuelle enseignée par Tolstoï dans ce récit et dans ses écrits théoriques est l’expression littéraire de la psychopathie sexuelle des skoptzi.
L’immense talent littéraire de Tolstoï a, sans aucun doute, une part au succès universel de ses écrits, mais
I. V. Magnan, Leçons cliniques sur la dipsomanie , faites à l’Asile Sainte-Anne. Recueillies et publiées par M. le Dr Marcel Briand. Paris, 1884.
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non la plus grande part. Comme nous l’avons vu, en effet, au commencement de ce chapitre, ce ne sont pas ses créations les plus remarquables au point de vue artistique, les œuvres de ses meilleures années, mais ses travaux mystiques postérieurs, qui lui ont acquis ses fidèles. Cette action s’explique par des raisons non esthétiques, mais pathologiques. Tolstoï aurait passé inaperçu comme un Knudsen quelconque du xvne siècle, si ses rêveries de mystique dégénéré n’avaient trouvé les contemporains préparés à les accepter. L’hystérie d’épuisement si répandue était le sol indispensable sur lequel, seul, pouvait prospérer le tolstoïsme.
Que la naissance et la diffusion du tolstoïsme ne soient pas imputables à la valeur intrinsèque des écrits de Tolstoï, mais à l’état d’âme de ses lecteurs, cela ressort le plus clairement de la différence des parties de son système qui ont fait impression dans les différents pays. C’est que, chez chaque peuple, ces notes-là seules éveillent un écho, qui sont au diapason du système nerveux de ce peuple.
En Angleterre, c’est la morale sexuelle de Tolstoï qui eut le plus grand succès, car, en ce pays, les conditions économiques condamnent au célibat une masse effroyable de filles précisément des classes cultivées; ces pauvres créatures doivent donc naturellement puiser de riches consolations pour leur vie solitaire et sans but, pour leur cruelle exclusion de leurs fonctions naturelles, dans une doctrine qui célèbre la chasteté comme la plus haute dignité et la plus sublime destination de l’homme, et stigmatise avec une sombre colère le mariage comme une effroyable dépravation. Aussi la Sonate à Kreutzer est-
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elle devenue le livre d’éditication de toutes les vieilles filles de l’Angleterre.
En France, ce qu’on apprécie particulièrement dans le tolstoïsme, c’est qu’il met la science à la porte, dépouille l’intelligence de tous ses emplois et dignités, prêche le retour à la foi du charbonnier, et n’estime heureux que les pauvres d’esprit. C’est là l’eau au moulin des néocatholiques, et ces mêmes mystiques par intention politique ou par dégénérescence, qui bâtissent une cathédrale au pieux symbolisme, dressent aussi à Tolstoï un des maîtres-autels de leur église.
En Allemagne, on rencontre, en somme, peu d’enthousiasme pour la morale d’abstinence de la Sonate à Kreutzer et la réaction intellectuelle de Ma Confession , Ma Religion et Les Fruits de V Education1, par contre, les fidèles allemands de Tolstoï font leur dogme de son vague socialisme et de sa philanthropie maladive. Tous les cerveaux brumeux de notre peuple, qui éprouvent, non par sobre conviction scientifique, mais par émotivité hystérique, du penchant pour un socialisme douceâtre et mou aboutissant surtout à la délivrance de bons de soupe aux prolétaires et à la lecture ou à la contemplation passionnées de romans et de mélodrames sentimentaux tirés de la prétendue vie de l’ouvrier des grandes villes, voient naturellement dans le communisme mendiant de Tolstoï, qui nargue toutes les lois économiques et morales, l’expression de leur amour — très platonique — pour les déshérités; et dans les milieux où le rationalisme fade, retardant au moins de cent ans, de M. d’Egidy, a pu faire sensation et son premier écrit provoquer environ cent
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réponses, adhésions et commentaires, le Court Exposé de l’Évangile de Tolstoï, avec sa négation de la nature divine du Christ et d’une existence après la mort, avec ses effusions extravagantes d’un amour sans objet, de sanctification personnelle incompréhensible et de moralité phraseuse, et notamment avec son étonnante interprétation de> endroits les plus clairs de l’Écriture, devait être un événement. Tous les adeptes de M. d’Egidy sont des suivants prédestinés de Tolstoï, et tous les admirateurs de Tolstoï commettent une faute de logique, quand ils n’entrent pas dans la nouvelle Armée du Salut de M. d’Ëgidy.
Par le timbre particulier de l’écho que le tolstoïsme a éveillé dans les différents pays, il est devenu un instrument qui, mieux qu’aucune autre forme de dégénérescence dans la littérature contemporaine, peut servir à déterminer, à mesurer et à comparer le genre et le degré de dégénérescence et d’hystérie chez les nations civilisées où l'on observe le phénomène du Crépuscule des Peuples.
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Nous avons vu, dans un chapitre précédent, que tout le mouvement mystique de l’époque a sa racine dans le romantisme, c’est-à-dire qu’il part originairement de l’Allemagne. Le romantisme allemand se transforma, en Angleterre, en préraphaélisme; celui-ci engendra en France, avec ce qui lui restait de force fécondante, les produits difformes du symbolisme et du néo-catholicisme, et ce couple de frères siamois contracta avec le lolstoïsme un mariage de banquistes à la façon de ceux qui ont lieu entre un estropié de place publique et un prodige de baraque de foire. Tandis que les descendants de l’émigré, — qui, à son exode de la patrie allemande, portait déjà en lui tous les germes des extumescences et des déformations ultérieures, — changés jusqu’à en être devenus méconnaissables, grandissaient dans les différents pays et se préparaient à regagner l’antique patrie pour essayer de renouer leurs rapports de famille avec les parents
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restés là-bas, l’Allemagne enfanta un nouveau phénomène qui, il est vrai, ne put être élevé qu’avec beaucoup de peine et ne fut l’objet, pendant de longues années, que de peu d’attention et d’estime; mais ce phénomène finit, néanmoins, par constituer sur la grande foire des fous du temps présent une force d’attraction incomparablement plus puissante que tous ses rivaux. Ce phénomène est le Richard-Wagnérisme. C’est la contribution allemande au mysticisme moderne, et elle dépasse de beaucoup l’apport fait à celui-ci par tous les autres peuples ensemble. Car l’Allemagne est puissante en tout, dans le mal comme dans le bien, et l’énormité de sa force élémentaire se manifeste d’une façon écrasante dans ses actions dégénératives, comme dans ses actions évolutives.
Richard Wagner est chargé à lui seul d’une plus grande quantité de dégénérescence que tous les dégénérés ensemble que nous avons vus jusqu’ici. Les stigmates de cet état morbide se trouvent réunis chez lui au grand complet et dans le plus riche épanouissement. Il présente dans sa constitution d’esprit générale le délire des persécutions, la folie des grandeurs et le mysticisme; dans ses instincts, la philanthropie vague, l’anarchisme, la rage de révolte et de contradiction; dans ses écrits, tous les caractères de la graphomanie, c’est-à-dire l’incohérence, la fuite d’idées et le penchant aux calembours niais, et, comme fond de son être, l’émotivité caractéristique de teinte à la fois érotomane et religieuse.
Quant au délire des persécutions de Wagner, nous avons le témoignage de son dernier biographe et ami Ferdinand Præger, qui raconte que, pendant de longues
Max Nohdau. — Dégénérescence. I — 20
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années, Wagner fut fermement persuadé que les juifs s’étaient ligués contre lui pour empêcher la représentation de ses opéras, délire qui lui inspira son furieux antisémitisme. Sa folie des grandeurs est tellement connue par ses écrits, ses conversations et toute sa conduite, qu’il suffit de la signaler; il convient d’avouer, d’ailleurs, que les agissements lunatiques de son entourage ne contribuèrent pas peu à l’augmenter. Même un équilibre beaucoup plus stable que celui qui régnait dans l’esprit de Wagner aurait infailliblement été détruit par la répugnante idolâtrie qui avait son foyer à Bayreutb. Les Bayreulher Blætter sont un phénomène sans précédents. Pour ma part, du moins, je ne connais pas un second exemple de journal fondé exclusivement en vue de la déification d’un homme vivant, et dans chaque numéro duquel, pendant de longues années, les prêtres préposés au culte du dieu du temple lui aient, avec le fanatisme sauvage de derviches hurlants et dansants, brûlé de l’encens, offert des génuflexions et des prosternations, et immolé ses adversaires en guise de sacrifices.
Nous voulons examiner de près le graphomane Wagner. Ses Écrits et poèmes complets forment dix gros volumes, et parmi les 4500 pages environ qu’ils renferment, on en trouverait difficilement une seule qui n’étonne pas le lecteur critique par une idée absurde ou une expression impossible. Parmi ses œuvres en prose, — nous nous occuperons plus tard des œuvres en vers, — la principale est certainement celle intitulée L'Œuvre d'art de l' avenir *. Les idées, — si l’on peut nommer ainsi les ombres 1. Richard Wagner, L’OEuvre d’art de l'avenir. Leipzig, 1850. (Lej.
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dansantes d’aperceptions d’un dégénéré mystique-émotif, — exprimées dans cet écrit, ont occupé Wagner toute sa vie et ont été exposées à vingt reprises par lui sous des formes toujours nouvelles. Opéra et Drame , Le Judaïsme dans la musique , Sur l'Etat et la Religion, Sur la Destination de l'Opéra, Religion et Art, ne sont autre chose que des paraphrases et des amplifications de certains passages de L'Œuvre d'art de l'avenir. Cette répétition infatigable d’une seule et même suite d’idées est déjà, à elle seule, caractéristique à un haut degré. L’écrivain clair et sain de cerveau, qui se sent poussé à dire quelque chose, s’exprimera une bonne fois aussi nettement et vigoureusement qu’il lui sera possible, et sera satisfait ensuite. Il se peut qu’il revienne sur son sujet pour éclaircir des malentendus, repousser des attaques et combler des lacunes; mais il ne songera jamais à récrire une seconde et une troisième fois son livre tout entier ou partiellement en termes fort peu différents, même si plus tard il reconnaît qu’il n'a pas réussi à trouver la forme adéquate. Le graphomane au cerveau confus, au contraire, ne peut reconnaître dans son livre, une fois terminé, l’expression satisfaisante de ses idées, et il sera toujours tenté de recommencer à nouveau un travail qui est sans espoir, puisqu’il doit consister à donner à des notions informes une forme littéraire arrêtée.
L'idée fondamentale de L'Œuvre d'art de l'avenir est celle-ci : le premier en date comme en importance des arts a été la danse; l’essence véritable de la danse est le
chifTres des pages indiquées par nous, à propos de nos citations de cet écrit, se rapportent à cette édition).
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rythme, et celui-ci s’est développé dans la musique; la musique, composée du rythme et du son, a haussé (Wagner dit : condensé) son élément phonétique en langage, et produit la poésie; la forme la plus haute de la poésie est le drame, qui s’est associé, en vue de la construction de la scène, l’architecture, et pour l’imitation du cadre des actions humaines, du paysage, la peinture; la sculpture enfin n’est autre chose que la fixation du comédien en une forme morte et immobile, et l’art du comédien n’est que la vraie sculpture vivante, animée et fluide. Ainsi se groupent tous les arts autour du drame, et celuici devrait normalement les réunir. Actuellement, cependant, ils apparaissent isolés, au grand détriment de chaque art en particulier et de l’art en général. Cet éloignement et cet isolement réciproques des différents arts sont un état contre nature et une cause de décadence, et la tâche des vrais artistes doit être de retrouver le contact naturel et nécessaire. La pénétration et la fusion mutuelles de tous les arts en un art unique donneront la véritable œuvre d’art. L’œuvre d’art de l’avenir est donc un drame avec musique et danse qui se déroule dans un paysage peint, a pour cadre une création magistrale de l’art architectural mis au service de la poésie musicale, et est représenté par des mimes qui sont à proprement parler des sculpteurs, mais réalisent leurs inspirations plastiques par leur propre corps.
C’est ainsi que Wagner a arrangé à son usage le développement de l’art. Son système provoque la critique dans toutes ses parties. La filiation historique des arts qu’il tente d’établir est fausse. Si l’on peut admettre les rap-
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ports primitifs du chant, de la danse et de la poésie, le développement de l’architecture, de la peinture et de la sculpture est sûrement indépendant de la poésie dans sa forme dramatique. Que le théâtre emploie tous les arts, cela est vrai; mais c’est une de ces vérités qui vont tellement d’elles-mêmes, que l’on n’a pas besoin de l'énoncer, et surtout avec des mines de prophète inspiré et les grands gestes hiératiques d’un annonciateur de révélations saisissantes. Chacun sait par expérience que la 'scène est dans un édifice, qu’elle montre des décors peints représentant des paysages ou des bâtiments, et qu’on y parle, chante, danse et mime. Wagner sent luimême en secret qu’il se rend ridicule en s’efforçant d’exposer ce fait de banale expérience sur un ton d’oracle, avec un luxe énorme de pathos et d’exaltation; aussi l’exagère-t-il jusqu'à l’absurdité. Il ne se borne pas à constater que dans le drame, — plus exactement dans l’opéra, ou le drame musical, comme Wagner préfère le nommer, — différents arts agissent ensemble; mais il affirme que chaque art isolé n’atteint que par cette action d’ensemble sa plus haute puissance d’expression, et que les arts isolés doivent renoncer et renonceront chacun à leur indépendance comme à un égarement contre nature, pour ne plus exister que comme collaborateurs du drame musical.
La première affirmation est au moins douteuse. Dans la cathédrale de Cologne, l’architecture produit son effet sans qu’un drame y soit représenté ; l’accompagnement en musique n’ajouterait rien à la beauté et à la profondeur de Faust et de H amie f, la poésie lyrique de Gœthe et la
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Divine Comédie n’ont pas besoin, comme cadre et arrière-fond, d’un paysage peint; le « Moïse » de Michel- Ange fait difficilement une plus profonde impression, si l’on danse ou si l'on chante autour de lui, et la Symphonie pastorale de Beethoven n’exige pas, pour exercer pleinement son charme, d’être accompagnée de paroles. Schopenhauer, que Wagner a admiré comme le plus grand penseur de tous les temps, s’exprime très nettement sur ce point. « Le grand opéra, dit-il, n’est pas, à proprement parler, un produit du sens artistique pur, mais plutôt de l’idée un peu barbare de l’accroissement de la jouissance esthétique par l’accumulation des moyens, la simultanéité d’impressions tout à fait différentes, et le renforcement de l’effet par la multiplication de la masse et des forces agissantes; tandis qu’au contraire la musique, en sa qualité du plus puissant de tous les arts, suffit à elle seule à remplir complètement l’esprit qui est ouvert à elle; et même ses plus hautes productions, pour être comprises et goûtées comme il convient, réclament l’esprit tout entier, sans partage et sans distraction, afin qu’il se livre à elles et s’y plonge, pour saisir à fond leur langue si incroyablement intime. Au lieu de cela, on attaque l’esprit, pendant une musique d’opéra si hautement compliquée, en même temps par l’œil, au moyen de la pompe la plus bigarrée, des tableaux les plus fantastiques et des impressions de lumière et de couleurs les plus vives ; outre cela, l'affabulation de la pièce occupe encore l’esprit.... Strictement donc, on pourrait nommer l’opéra une invention anti-musicale au profit d’esprits non musicaux, chez lesquels la musique doit être introduite en contrebande par
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un intermédiaire qui lui est étranger, c’est-à-dire à peu près comme accompagnement d’une fade histoire d’amour longuement délayée et de ses maigres potages poétiques : car le texte d’un opéra ne supporte même pas une poésie serrée, pleine d’âme et d’idées 1 ». C’est là une condamnation absolue de l’idée wagnérienne du drame musical comme œuvre d’art universelle de l’avenir. Il paraîtrait, il est vrai, que certaines expériences récentes de la psychophysique viennent au secours de la théorie de Wagner relative au renforcement réciproque des effets simultanés des différents arts. Charles Féré a montré que l’oreille entend mieux si l’œil est excité en même temps par une couleur agréable (dynamogène) 2. Mais, d’abord, on peut interpréter ce phénomène ainsi : c’est que l’impression visuelle accroît l’acuité de l’ouïe non comme telle, non en tant que simple excitation sensorielle, mais seulement par sa nature dynamogène, et stimule tout le système nerveux en général à une activité plus vive. Ensuite, il s’agit uniquement, dans les expériences de Féré, de simples perceptions des sens, tandis que le drame musical doit éveiller une plus haute activité cérébrale, engendrer des aperceptions et des idées à côté d’émotions immédiates; alors chacun des arts agissant de concert produira, par suite de l’éparpillement fatal de l'attention sur lui, une sensation plus faible que s’il parlait seul aux sens et à l’esprit.
La seconde affirmation de Wagner, que le développement naturel de chaque art le conduit nécessairement à la
1. Arthur Schopenhauer, Parerga und. Paralipomena. Petits écrits philosophiques. Leipzig, 1888, t. II, p. 465.