Lombroso, Génie et Folie, p
LE CULTE DE RICHARD WAGNER
avec le son (aus Ton). Ce n’esl pas toutefois d’argile ou de son ( aus Thon oder Ton), mais des deux choses à la fois, que l’homme, image de Zeus dispensateur de la vie, devait être formé ». Mettons particulièrement en relief ce passage étonnant (P. 103) : « Si la mode ou l’usage nous permettait de reprendre la seule et vraie manière d’écrire et de parler : Tichten pour Dichten (composer en vers), nous obtiendrions dans les noms réunis des trois arts primitifs, danse, musique et poésie ( Tanz , Ton und Tichtkunst), une image sensuelle agréablement caractéristique de l’essence de ces trois sœurs trinitaires, c’estâ-dire une allitération parfaite.... Cette allitération serait particulièrement caractéristique aussi par la situation que la poésie ( Tichtkunst ) y occuperait : comme dernier membre de la rime, la poésie transformerait véritablement l’allitération en rime, etc. »
Nous arrivons maintenant au mysticisme de Wagner, qui pénètre toutes ses œuvres et est devenu une des causes principales de son action sur les contemporains, au moins en dehors de l’Allemagne. Bien que complètement irréligieux et se livrant à de fréquentes attaques contre les religions positives, leurs doctrines et leurs prêtres, il a conservé vivants, d’une enfance passée dans une atmosphère de convictions et de pratiques de foi chrétiennes protestantes, les sentiments et les idées qu’il transforma plus tard si étrangement dans son esprit dégénéré. Ce phénomène en vertu duquel continuent à subsister, au milieu des doutes et des négations ultérieurs . les conceptions chrétiennes de bonne heure acquises, qui agissent comme un ferment toujours actif,
altèrent singulièrement toute la pensée et y subissent ellesmêmes de nombreuses désagrégations et déformations, nous pouvons fréquemment l’observer dans les cerveaux confus. Nous le rencontrerons, par exemple, également chez Ibsen. Au fond de tous les poèmes et écrits théoriques de Wagner se trouve un sédiment plus ou moins épais de doctrines défigurées du catéchisme, et dans ses plus luxuriants tableaux percent, sous les couleurs empâtées et criardes, d’étranges traits à peine apparents, qui trahissent que ces tableaux ont été brutalement appliqués sur un fond pâle de souvenirs évangéliques.
Une idée, ou plus justement un mot, s’est tout spécialement ancré au fond de son esprit et l’a poursuivi toute sa vie comme une véritable obsession : le mot « rédemption ». Sans doute, il n’a pas chez lui la valeur qu’il possède dans le langage de la théologie. Pour les théologiens, la « rédemption », cette idée centrale de toute la doctrine chrétienne, signifie l’acte sublime d’un amour surhumain qui spontanément se charge de la plus grande souffrance et la supporte joyeusement, afin de délivrer de la puissance du mal les hommes, dont la propre force ne suffit pas pour atteindre ce but. Ainsi comprise, la rédemption a trois prémisses. On doit premièrement admettre le dualisme dans la nature, que la religion zend a le plus clairement développé, l’existence d’un principe originel du mal et du bien, entre lesquels l’humanité est placée et qui se la disputent; secondement, le rédimé doit être exempt de faute consciente et voulue, il doit être la victime de forces puissantes à l’excès qu’il est lui-même incapable de vaincre; troisièmement enfin, le rédempteur,
LE CULTE UE RICHARD WAGNER
pour que son acte soit véritablement un acte de salut et acquière la force rédemptrice, doit se sacrifier spontanément en remplissant une mission clairement reconnue et voulue. Parfois, il est vrai, s’est manifestée la tendance d’envisager la rédemption comme une grâce qui peut devenir le partage non seulement des victimes, mais aussi des pécheurs; l’Église, toutefois, a toujours reconnu l’immoralité d’une telle conception et expressément enseigné que le coupable, pour obtenir la rédemption, doit y travailler activement lui-même, parle repentir et l’expiation, et non pas l’attendre passivement comme un cadeau complètement immérité.
Cette rédemption théologique n’est pas la rédemption au sens de Wagner. Elle n’a pas chez lui de sens bien net et sert seulement à désigner quelque chose de beau et de grand, qu’il n’indique pas autrement. Le mot a fait évidemment, à l’origine, une profonde impression sur son imagination, et il s’est servi de lui par la suite à peu près comme d’un accord mineur (disons la-do-mi), qui, lui aussi, ne signifie rien de précis, mais éveille néanmoins une émotion et peuple la conscience de représentations flottantes. Chez Wagner, on est constamment « rédimé ». Si (dans L'Œuvre d'art de l'avenir ) la peinture cesse de peindre des tableaux et ne crée plus que des décors de théâtre, cela est sa « rédemption ». De même, la musique qui accompagne les mots d’un poème est une musique « rédimée ». L’homme est « rédimé » s’il aime une femme, et le peuple est « rédimé » s’il joue le spectacle. Ses pièces aussi ont toutes pour pivot la « rédemption ». Frédéric Nietzsche a déjà remarqué cela, et il s’en moque, avec des plaisanteries désagréablement superficielles, il est vrai.
LE MYSTICISME
« Wagner, dit-il, n’a médité sur rien autant que sur la rédemption » (assertion des plus fausses, d’ailleurs, car le radotage de Wagner sur ce sujet n’est sûrement pas le résultat de la méditation, mais un écho mystique de ses émotions d’enfant); « son opéra est l’opéra de la rédemption. Quelqu’un chez lui veut toujours être rédimé : tantôt un petit homme, tantôt une petite femme.... Qui nous a appris, sinon Wagner, que l’innocence rédime de préférence des pécheurs intéressants? (Le cas Tannhæuser). Ou que le Juif-Errant lui-même est rédimé et devient sédentaire, quand il se marie? (Le cas du Vaisseau-Fantôme). Ou que de vieilles gaillardes corrompues préfèrent être rédimées par de chastes jouvenceaux? (Le cas Kundry). Ou que de belles jeunes filles aiment surtout être rédimées par un chevalier qui est wagnérien? (Le cas des Maîtres chanteurs). Ou que des femmes mariées aussi sont volontiers rédimées par un chevalier? (Le cas d’Iseult). Ou que le vieux bon Dieu, après s’être compromis moralement de toutes les manières, est rédimé par un libre penseur et un homme immoral? (Le cas des Nibelungen). Admirez particulièrement cette dernière profondeur d’esprit! La comprenez-vous? Pour moi, je me garde de la comprendre1 ».
L’œuvre de Wagner qu’on peut réellement nommer F « opéra de la rédemption », est Parsifal. Ici nous sommes à même de saisir la pensée de Wagner dans son vagabondage le plus incohérent. Deux personnages sont rédimés dans Parsifal : le roi Amfortas et Kundry. Le roi s’est laissé séduire par les charmes de Kundry et a