‹ Dégénérescence (volume 2)Chapitre 58 sur 60 · Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme. Paris, 1891, p · texte numérisé non relu

Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme. Paris, 1891, p

2. Legrain, op.cit., p. 175. « Le besoin du merveilleux est presque fatal chez ces faibles d’esprit •.

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giques, et, sans aucun prétexte de modernité, sans aucune concession à l’honnête science, ils reviennent directement aux plus antiques traditions. Papus (pseudonyme du Dr Encausse) écrit un Traité méthodique de science occulte , énorme volume grand in-octavo de 1050 pages avec 400 figures, qui introduit le lecteur dans la kabbale, la magie, la nécromancie et la chiromancie, l’astrologie, l’alchimie, etc., et auquel un vieil érudit non sans mérite, Adolphe Franck, de l’Institut, a eu l’imprudence de joindre une longue préface élogieuse, probablement sans avoir même ouvert le livre. Stanislas de Guaita, que les adeptes révèrent craintivement comme le maître par excellence en matière d’art magique et comme archi-sorcier, donne deux traités, Au seuil du Mystère et Le Serpent de la Genèse, d’une profondeur obscure auprès de laquelle Nicolas Flamel, le grand alchimiste que nul mortel n’a jamais compris, paraît clair et transparent comme le cristal. Ernest Bosc se limite à la doctrine de la sorcellerie des anciens Égyptiens. Son livre : Isis dévoilée ou l'Égyptologie sacrée, a pour sous-titre : « Hiéroglyphes, papyrus, livres hermétiques, religion, mythes, symboles, psychologie, philosophie, morale, art sacré, mystères, initiation, musique ». Nehor a également sa spécialité. De même que Bosc dévoile les mystères égyptiens, Nehor révèle les mystères assyrio-babyloniens. Les Mages et le Secret magique, tel est le titre de la modeste brochure dans laquelle il nous initie aux sorcelleries les plus profondes des mobeds ou templiers chaldéens.

Si je ne m’étends pas davantage sur ces livres, qui ont trouvé des lecteurs et des admirateurs, c’est que je ne suis

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pas convaincu de leur sérieux. Leurs auteurs lisent et traduisent si couramment des textes égyptiens, hébreux et assyriens qu’aucun orientaliste de profession n’a encore déchiffrés, ils citent si fréquemment et si amplement des livres qui ne se trouvent dans aucune bibliothèque au monde, ils donnent avec une mine si intrépide des instructions minutieuses pour éveiller les morts, maintenir la jeunesse éternelle, entrer en rapport avec les habitants de Sirius, prophétiser par delà toutes les limites de temps et d’espace, qu’on ne peut se défendre de l'impression qu’ils ont voulu se moquer de sang-froid du lecteur.

Un seul de tous ces maîtres-sorciers est assurément de bonne foi, et comme il est en même temps de beaucoup le plus considérable parmi eux au point de vue intellectuel, je veux m’occuper un peu à fond de lui. Il s’agit de M. Joséphin Péladan. Il s’est attribué lui-même le titre royal assyrien de « sar », sous lequel il est généralement connu ; les pouvoirs publics seuls ne le lui donnent pas, mais ceux-ci ne reconnaissent en France aucune noblesse. 11 affirme descendre des anciens mages et posséder tous les legs intellectuels de Zoroastre, de Pythagore et d’Orphée. Il est en outre l’héritier direct des templiers et des rosecroix et a fondu ensemble les deux ordres, qu’il a fait revivre sous la forme nouvelle d’ « ordre de la Rose- Croix ». Il s’habille archaïquement d’un pourpoint de satin bleu ou noir; il assujettit sa chevelure et sa barbe noires merveilleusement abondantes aux formes en usage chez les Assyriens; il emploie une grande écriture droite rappelant à s’y méprendre celle du moyen âge, écrit de préférence avec de l’encre rouge ou jaune, et dans l’angle de son

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papier à lettres est dessinée, comme marque distinctive de sa dignité, une couronne royale assyrienne avec les trois renflements serpentins ouverts par devant. Il a comme armes le symbole de son ordre : sur un écu divisé de sable et d’argent, un calice d’or surmonté d’une rose pourpre à deux ailes éployées et chargée d’une croix latine de sable. L’écu est couronné d’un diadème avec trois pentagrammes en guise de pointes. M. Péladan a nommé toute une série de commandeurs et de dignitaires de son ordre (grands-prieurs, archontes, esthètes), qui compte en outre des postulants et grammairiens ou élèves. Il possède un costume particulier de grand-maître et de sar (Alexandre Séon a fait ainsi son portrait en pied), et un compositeur faisant partie de l’ordre a composé à son usage une fanfare qui doit être jouée à son entrée, dans les circonstances solennelles. Il se sert de formules extraordinaires. Il qualifie ses lettres de « mandements ». Il appelle les personnes auxquelles il les adresse, ou « magnifiques » , ou « pairs » , à l’occasion aussi « très cher adelpbe » ou « synnoède ». Il ne leur dit pas : Monsieur, mais : Votre Seigneurie. Le début porte : « Salut, lumière et victoire en Jésus-Christ, le seul Dieu, et en Pierre, le seul roi », ou : « Ad Rosam per Crucem , ad Crucem per Rosam , in eâ, in eis gemmatus resur gam ». C’est en même temps la devise de l’ordre de la Rose-Croix. On lit habituellement à la fin : « Amen. Non nobis, Domine , non nobis , sed nominis lui gloriæ solæ ». Il écrit le nom de son ordre avec une croix intercalée dans le milieu, de cette façon : Rose-Croix. Il qualifie ses romans d’ « éthopées », lui-même d’ « éthopoète », ses drames de « wagné-

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ries», et le résumé de leur contenu, d’ « eumolpées ».

Chacun de ses livres est orné d’une grande quantité d’images symboliques. Celle qui reparaît le plus souvent est une vignette montrant sur une colonne une forme accroupie à tête de femme soufflant des flammes et à poitrine féminine, avec des pattes de lion et l’arrière-train d’une guêpe ou d’une libellule se terminant en un appendice semblable à une queue de poisson. L’œuvre ellemême est toujours précédée de quelques préfaces, introductions et invocations, et souvent suivie aussi de pages du même genre. Je prends comme exemple le livre intitulé : Comment on devient Mage Après le double titre orné d’un grand nombre d’images symboliques (taureaux ailés assyriens, la rose-croix mystique, etc.), vient une longue dédicace « au comte Antoine de la Rochefoucauld, grandprieur du Temple, archonte de la Rose f Croix ». Puis on rencontre en latin une « prière de saint Thomas d’Aquin, très propre à prémunir le lecteur contre les erreurs possibles de ce livre » ; ensuite un « élenctique » qui renferme une espèce de profession de foi catholique ; après cela, une invocation « aux ancêtres » dans le style des prières chaldéennes; enfin une longue allocution « au jeune homme contemporain », après quoi commence seulement le livre proprement dit.

En tête de chaque chapitre se trouvent neuf formules mystérieuses. Citons-en deux exemples. « I. Le Néophyte. Nom divin : Jud. (La lettre hébraïque qui porte ce nom).

1. Sar Mérodack J. Péladan, Amphithéâtre des sciences mortes . Comment on devient Mage, Éthique. Avec un portrait pittoresque gravé par G. Poirel. Paris, 1892.

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Sacrement : Baptême. Vertu : Foi. Don : Crainte de Dieu. Béatitude : Pauvreté d’esprit. OEuvre : Instruire. Ange : Michaël. Arcane : l’Unité. Planète : Samas. — II. La Société. Nom divin : El-lah (en caractères hébraïques inexactement transcrits, du reste, puisqu’ils doivent être lus effectivement : jah-el). Sacrement : Confirmation. Vertu : Espérance. Don : Piété. Béatitude : Douceur. OEuvre : Conseiller. Ange : Gabriel. Arcane : Le Binaire. Planète : Sin ».

Quant au reste de l’immense volume, je crois inutile d’en faire des citations. Il est en conformité complète avec ces titres de chapitres.

Les romans ou « éthopées » de M. Péladan, dont neuf ont paru jusqu’ici, mais que l’auteur doit porter jusqu’à quatorze, sont ordonnés par groupes de sept, le nombre mystique. M. Péladan a même établi un « schéma de concordance 1 » qui a la prétention de résumer leurs principales idées directrices. Écoutons de quelle façon il explique ses œuvres :

« Premier septénaire. — 1. Le Vice suprême. Diathèse morale et mentale de la décadence latine. Mérodack, sommet de volonté consciente, type d’entité absolue; Alta, prototype du moine en contact avec le monde; Courtenay, homme-destin insuffisant, envoûté par le fait accompli social; L. D’Este, l’extrême fierté, le grand style dans le mal; Coryse, la vraie jeune fille; La Nine, androgyne, mauvais ou mieux, Gynandre; Dominicaux, pervers con-

t. Joséphin Péladan, La décadence latine. Éthopée IX : La Gynandre. Couverture de Séon, eau-forte de Desboutins. Paris, 1891, p. xvii.

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scients, caractère d’irrémédiabilité résultant (l’une théorie esthétique spécieuse pour chaque vice, qui tue la notion et partant la conversion. Chaque roman a un Mérodack, c’est-à-dire un principe orphique abstrait en face d’une énigme idéale.

« II. Curieuse. Phénoménisme clinique collectif parisien. Éthique : Nébo ; volonté sentimentale systématique. Erotique : Paule passionnée à prisme androgyne. La grande horreur, la Bête à deux dos, dans la Gynandre (IX) se métamorphose en dépravations unisexuelles. Curieuse, c’est le tous les jours et tout le monde de l’instinct, la Gynandre, la minuit gœthique et l’exceptionnel, etc. ».

Que cette « concordance » soit de nature à donner même la plus légère idée du contenu des romans de M. Péladan, je ne le crois pas un instant. Je veux donc dire quelques mots de ceux-ci en langage non magique.

Ils se meuvent tous dans ces trois cercles d’idées qui se pénètrent et s’entre-croisent diversement les uns les autres : le suprême but intellectuel de l’homme est d’entendre la musique de Pnchard Wagner et de l’apprécier complètement; le plus haut développement de la moralité consiste à renoncer à la sexualité et à se transformer en un être hybride bisexuel (androgyne et gynandre); l'homme supérieur peut quitter et reprendre son corps à volonté, planer dans l'espace en qualité d’ « être astral » et asservir à sa volonté la puissance surnaturelle tout entière du monde des esprits, les bons comme les mauvais.

Dans chaque roman apparaît en conséquence un héros qui réunit en lui les marques distinctives des deux sexes et combat avec horreur les instincts sexuels vulgaires,

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joue la musique de Wagner ou en jouit, vit lui-même quelque scène du théâtre wagnérien, et conjure les esprits ou doit repousser leurs attaques.

En scrutant les origines de toutes ces idées délirantes, on se rendra compte sans difficulté comment elles sont nées. En lisant la Bible, M. Péladan tomba sur le nom du roi babylonien Mérodak Béladan. La similitude de son entre « Béladan » et « Péladan » incita sa fantaisie à établir des rapports entre lui-même et le roi babylonien de la Bible, et une fois cette idée née, il trouva dans le galbe de son propre visage, dans la couleur de ses cheveux et la forme de sa barbe, des ressemblances avec les têtes des rois d’Assyrie représentées sur les plaques d’albâtre du palais de Ninive. L’idée put ainsi lui venir facilement qu’il était peut-être un descendant de Béladan ou d’autres rois assyriens, ou du moins que ce serait chose curieuse s’il l’était. Et il continua à travailler cette pensée, jusqu’à ce ce qu’il prît un jour résolument le titre de « sar ». Et s’il descendait des rois de Babylone , il pouvait être aussi l’héritier de la sagesse des Mages. Il commença en conséquence à proclamer les doctrines ésotériques de la magie.

A ces rêveries s’ajoutèrent ensuite les impressions qu’il reçut, dans un pèlerinage à Bayreuth, de Tristan et surtout de Parsifal. Il s’enfonça en imagination dans la légende du Graal, se voyait lui-même en chevalier du Graal, et créa son ordre de la Rose-Croix, qui est entièrement composé de réminiscences du Parsifal. Son invention de l’être hybride asexuel témoigne que son imagination est vivement préoccupée de représentations ayant

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un caractère génésique et cherche inconsciemment à idéaliser des « instincts sexuels contraires ».

La vie psychique de M. Péladan permet de suivre en un exemple excessivement clair les voies de la pensée mystique. Il est absolument dominé par l’association d’idées. Une assonance fortuite éveille en lui une série d’idées qui le pousse irrésistiblement à se proclamer roi assyrien et mage, sans que son attention soit en état de lui représenter qu’on puisse se nommer Péladan sans devoir pour cela descendre d’un Béladan biblique. Le flux de paroles dénué de sens des scholastiques du moyen âge le séduit, parce que ce flux se meut incessamment dans une « pensée analogique », c’est-à-dire parce qu’il suit exclusivement le jeu de l'association d’idées provoquée par les ressemblances les plus secondaires, les plus extérieures. Il subit avec la plus grande facilité chaque suggestion artistique. S’il entend les opéras de Wagner, il croit être un personnage wagnérien ; s’il poursuit des lectures sur les templiers et les rose-croix, il est grand maître du Temple et de tous les autres ordres secrets. Il a l’émotivité sexuelle particulière aux dégénérés supérieurs, et celle-ci lui inspire une étrange figure fabuleuse qui, à la fois chaste et concupiscente, incarne d’une façon étonnamment démonstrative les combats secrets qui se livrent dans sa conscience entre les instincts maladivement exacerbés et le jugement qui reconnaît leur danger.

M. Péladan croit-il à la réalité de ses représentations illusoires? Autrement dit, se prend-il au sérieux? La réponse à cette question n’est pas aussi simple que plusieurs le supposent peut-être. Les deux êtres que ren-

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ferme l’esprit de chaque homme sont, chez des natures comme celle de M. Péladan, en proie à un étrange conflit. L’inconscient en lui se fond complètement avec le rôle de sar, mage, chevalier du Graal, grand-maître d’ordre, etc., qu'il a inventé; la conscience sait que tout cela est absurde, mais elle y trouve un plaisir artistique et laisse faire l’inconscient. C’est ainsi que les fillettes qui jouent à la poupée les caressent ou les punissent et les traitent comme si c’était un être vivant, tout en voyant bien au fond qu’elles n’ont devant elles qu’un objet en cuir et en porcelaine.

Le jugement de M. Péladan n’a pas d’empire sur son impulsion inconsciente. 11 n’est pas en son pouvoir de renoncer au rôle d’un sar ou d’un mage, ou de ne plus se poser en grand-maître d’un ordre. Il ne peut s’empêcher de revenir continuellement à son absurdité « androgyne ». Tous ces égarements, de même que l’invention de néologismes et la prédilection pour les symboles, les titres longuement détaillés et les préfaces qui s’emboîtent les unes dans les autres, si caractéristiques pour les dégénérés supérieurs, proviennent des profondeurs de ses dispositions organiques et se dérobent à l’action de ses centres plus élevés. Dans sa partie consciente, l’activité cérébrale de M. Péladan est riche et belle. Il y a dans ses romans des pages à ranger parmi les plus magnifiques qui soient sorties d’une plume contemporaine. Son idéal moral est haut et noble. 11 poursuit d’une haine ardente tout ce qui est bas et vulgaire, l’égoïsme, la fausseté, la soif des jouissances sous toutes les formes, et ses personnages sont des âmes absolument altières qui ne s’occupent que

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des intérêts les plus dignes, plutôt artistiques, il est vrai, de l’humanité. Il est profondément regrettable que l’envahissement d'idées mystiques maladives frappe d’une stérilité complète son talent peu ordinaire.

A une très grande distance au-dessous de M. Péladan, nous trouvons M. Maurice Rollinat, qui doit cependant être cité, d’abord parce qu’il incarne, d’une façon très instructive , une forme déterminée de dégénérescence mystique, et ensuite parce que tous les hystériques français et beaucoup d’hystériques étrangers célèbrent en lui un grand poète.

Dans ses poésies, qu’avec une connaissance caractéristique de lui-même il intitule Les Névroses *, il trahit tous les stigmates de dégénérescence qui désormais doivent être assez familiers au lecteur pour qu’il suffise de les signaler.

Il sent en lui des instincts criminels (Le Fantôme du Crime) :

La mauvaise pensée arrive dans mon âme

En tous lieux, à toute heure, au fort de mes travaux...

J’écoute malgré moi les notes infernales

Qui vibrent dans mon cœur où Satan vient cogner;

Et bien que j’aie horreur des viles saturnales Dont l’ombre seulement suflit pour m’indigner,

J’écoute malgré moi les uotes infernales...

Le fantôme du crime à travers ma raison Y rôde (dans mon crâne)...

Le meurtre, le viol, le vol, le parricide

Passent dans mon esprit comme un farouche éclair....

I. Maurice Rollinat, Les Névroses. (Les Ames. — Les Suaires. — Les Refuges. — Les Spectres. — Les Ténèbres). Avec un portrait de l’auteur par F. Desmoulin. Paris, 1883. Un second recueil de poésies, publié par lui en 1891, L'Abime , n’est pas moins caractéristique.

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Le spectacle de la mort et de la putréfaction a pour lui une grande force d’attraction ; il se repaît de la pourriture et se délecte de la maladie. Voyons-en des exemples empruntés à différentes pièces :

Ma spectrale adorée, atteinte par la mort,

Jouait donc devant moi, livide et violette...

Osseuse nudité, chaste dans sa maigreur!

Beauté de poitrinaire aussi triste qu’ardente!...

Auprès d’elle une bière

Ouvrait sa gueule oblongue avec avidité Et semblait l’appeler

{L'Amante macabre.)

Mademoiselle Squelette!

Je la surnommais ainsi :

Elle était si maigrelette!

Crachant une gouttelette De sang très peu cramoisi...

Elle était si maigrelette !...

Sa phtisie étant complète;...

Sa figure verdelette...

Un soir, à l’espagnolette Elle vint se pendre ici.

Horreur! une cordelette Décapitait sans merci Mademoiselle Squelette :

Elle était si maigrelette!

(. Mademoiselle Squelette).

Tour arracher la morte aussi belle qu’un ange Aux atroces baisers du ver,

Je la fis embaumer dans une boîte étrange.

C’était par une nuit d’hiver.

On sortit de ce corps glacé, raide et livide,

Ses pauvres organes défunts,

Et dans ce ventre ouvert aussi saignant que vide On versa d’onctueux parfums...

[La Morte embaumée).

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Viande, sourcils, cheveux, ma bière et mon linceul,

La tombe a tout mangé : sa besogne est finie...

Mon crâne a constaté sa diminution,

Et, résidu de mort qui s'écaille et s'émiette,

J'en viens à regretter la putréfaction

Et le temps où le ver n’était pas à la diète...

(Le mauvais Mort).

Cette perversion du goût s’observe assez fréquemment chez les aliénés. Elle inspire simplement à M. Rollina\ des vers écœurants. 11 en est d’autres qu’elle mène à l’absorption avide d’excrétions humaines, et, sous ses pires formes, cà l’amour avec les cadavres (nécrophilie).

Une violente excitation érotomane s’exprime dans une série de pièces du volume ( Les Luxures ), qui ne célèbrent pas seulement la sensualité la plus débridée, mais aussi toutes les aberrations de la psychopathie sexuelle.

Ce qui frappe le plus, cependant, ce sont les sensations de terreur vague qui remplissent continuellement l’auteur. Tout lui inspire de l’angoisse, tous les spectacles de la nature lui paraissent enfermer un effrayant mystère; il attend toujours, en tremblant, quelque chose inconnue, mais épouvantable.

Je frissonne toujours à l’aspect singulier De certaine bottine ou de certain soulier.

Oui (que pour me railler vos épaules se haussent!)

Je frissonne : et soudain, songeant au pied qu’ils chaussent, Je me demande : « Est-il mécanique ou vivant? »...

(Le Maniaque).

Ma chambre est pareille à mon âme...

Des rideaux lourds et très antiques

Se crispent sur le lit profond;

De longs insectes fantastiques

Dansent et rampent au plafond.

Max Nordau. — Dégénérescence.

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Quand l’heure sonne à ma pendule,

Elle fait un bruit alarmant;

Chaque vibration ondule Et se prolonge étrangement...

Meubles, tableaux, fleurs, livres même,

Tout sent l’enfer et le poison,

Et comme un drap, l’horreur qui m’aime Enveloppe cette prison....

(La Chambre).

Elle (la bibliothèque) faisait songer aux très vieilles forêts. Treize lampes de fer, oblongues et spectrales,

Y versaient jour et nuit leurs clartés sépulcrales Sur ses livres fanés pleins d’ombre et de secrets.

Je frissonnais toujours lorsque j’y pénétrais :

Je m’y sentais, parmi des brumes et des râles,

Attiré par les bras des treize fauteuils pâles Et scruté par les yeux des treize grands portraits...

(La Bibliothèque).

Dans le marais plein de rancune Qui poisse et traverse ses bas,

Il s’entend appeler très bas

Par plusieurs voix qui n’en font qu’une.

Il trouve un mort en faction Qui tourne sa prunelle mate Et meut sa putréfaction Avec un ressort d’automate.

Je montre à ses yeux consternés Des feux dans les maisons désertes,

Et dans les parcs abandonnés Des parterres de roses vertes...

Et la vieille croix des calvaires De loin le hèle et le maudit,

En repliant ses bras sévères,

Qu’elle dresse et qu’elle brandit.

(La Peur).

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Je ne veux pas multiplier ces échantillons jusqu’à satiété, et je me contenterai de citer seulement encore les litres de quelques-unes de ces poésies : L’Enterré vif ; Le Soliloque de Troppmann , Le Bourreau monomane , Le Monstre, Le Fou , La Céphalalgie, La Maladie, L’Enragée, Les Yeux morts, Le Gouffre, Les Larmes, L'Angoisse, Les Agonies lentes, L'Ensevelissement, La Bière, Le Glas , La Putréfaction, Bondeau du Guillotiné, etc.

Toutes ces poésies sont les produits d’un délire que l’on observe fréquemment chez les dégénérés. Dostojewski, qui était, on lésait, atteint d’aliénation mentale, en a aussi souffert. « Dès que venait le crépuscule », dit-il de lui-même, « je tombais par degrés dans cet étal d’âme qui s’empare de moi, si souvent, la nuit, depuis que je suis malade, et que j’appellerai frayeur mystique. C’est une crainte accablante de quelque chose que je ne puis définir ni concevoir, qui n’existe pas dans l’ordre des choses, mais qui peut-être va se réaliser soudain, à cette minute même, apparaître et se dresser devant moi, comme un fait inexorable, horrible, difforme ». ( Humiliés et Offensés , p. 55 *). Legrain cite un dégénéré fou dont la folie commença « par des sensations d’angoisse, par des craintes imaginaires1 2 ». Le professeur Kowalewski indique, comme degrés des troubles intellectuels de la dégénérescence, en premier lieu la neurasthénie , en second lieu les obsessions et les sentiments d’angoisse

1. Cité par le V10 E. M. de Vogué, Le Roman russe, p. 222, note.

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