Jeu de cartes affectionné par les teutomanes
LE MYSTICISME
pensée. Une mélodie claire éveille et exige l’attention, et s’oppose par conséquent à la fuite d’idées de dégénérés à cerveau débile. Un récitatif coulant, sans commencement ni fin, ne réclame au contraire aucun effort d’esprit, car la plupart des auditeurs ne s’occupent pas du tout, ou ne s’occupent que très peu de temps, du jeu de cache-cache des « leitmotifs » ; on peut donc se laisser bercer et porter à la dérive par lui et on en émerge comme on veut, sans souvenir particulier, seulement avec le sentiment voluptueux d’avoir pris un excitant bain chaud de sonorités. Le rapport de la mélodie sans fin à la mélodie proprement dite est celui des arabesques capricieuses mille fois répétées, et ne représentant rien de précis, d’une décoration murale mauresque à un tableau de genre ou d’histoire, et l’Oriental sait depuis longtemps combien la vue de ses arabesques est favorable au « kef », cet état de rêve dans lequel l’intelligence est assoupie et où la folle du logis seule gouverne en maîtresse dans la maison.
La musique de Wagner initia les hystériques allemands aux mystères délicieux du « kef » turc. Nietzsche a beau railler à ce sujet, avec son idiot jeu de mots « Sursum- Boum boum » et ses observations sur l’adolescent allemand qui cherche des « pressentiments » ; on ne peut nier qu’une portion des fidèles de Wagner, celle qui apportait au théâtre un mysticisme maladif, trouvât chez lui des satisfactions, rien n’étant propre à évoquer des « pressentiments », c’est-à-dire des idées-frontière ambiguës et vaporeuses, comme une musique née elle-même d’ombres d’idées.
Quant aux femmes hystériques, Wagner les gagna avant
LE CULTE DE RICHARD WAGNER
tout non seulement par l’érotisme lascif de sa musique, mais encore par sa façon de présenter les rapports de l’homme vis-à-vis de la femme. Pden n’enchante autant une femme romanesque que l’irrésistibilité démoniaque chez la femme et l’adoration tremblante de sa puissance surnaturelle chez l’homme. Prenant le contre-pied du mot de Frédéric-Guillaume Ier, qui s’écriait avec colère : « Je ne veux pas que vous me craigniez, mais que vous m’aimiez ! », les femmes de ce genre préféreraient crier à chaque homme : « Vous ne devez pas m’aimer, mais tomber à mes pieds, dans la poussière, plein d’épouvante et de terreur ». Madame Vénus, Brunhilde, Iseult et Kundry ont acquis à Wagner l’admiration des femmes, bien plus qu’Élisabelh, Eisa, Senta et Gutrune.
Après que Wagner eut conquis l’Allemagne et que la foi fervente en lui fut devenue le premier article du catéchisme patriotique allemand, l’étranger, de son côté, ne put longtemps se dérober à son culte. L’admiration d’un grand peuple a une puissance de persuasion extraordinaire; il impose même, avec une suggestion irrésistible, ses aberrations aux autres peuples. Wagner a été un des principaux vainqueurs des guerres allemandes; c’est pour lui qu’ont été remportées les victoires de Sadowa et de Sedan. Le monde devait, qu’il le voulût ou non, prendre position en face de l’homme que l’Allemagne déclarait son compositeur national. Il effectua sa marche triomphale autour du globe, couvert par le drapeau impérial allemand. Les ennemis de l’Allemagne étaient aussi ses ennemis, et cela força même ceux des Allemands restés froids à son éçard, à prendre parti pour lui vis-à-vis l’étranger. Je m’en bats
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la poitrine : moi aussi j’ai combattu pour lui, par la parole et par la plume, contre les Français. Je l’ai défendu aussi contre les patronnets qui, à Paris, sifflaient Lohengrin. Comment se dérober à un devoir de ce genre? Hamlet perce de son épée la tapisserie, sachant bien qu’un homme est derrière. Il faut alors lui courir résolument sus, si l’on est le fils ou le frère de Polonius. Wagner avait la chance de jouer vis-à-vis des Hamlets français le rôle de la tapisserie qui donne prétexte de diriger l’épée contre l’Allemagne-Polonius. Cela prescrivait impitoyablement à chaque Allemand l’attitude à tenir dans la question Wagner.
Au zèle des Allemands s’ajoutèrent encore à l’étranger toutes sortes de choses qui y favorisèrent le succès de Wagner. Une minorité composée en partie de natures vraiment indépendantes et noblement exemptes de préjugés, mais en partie aussi de dégénérés mus de manie de contradiction, prit parti pour lui, justement parce qu’il avait été furieusement et aveuglément attaqué par la majorité chauvine en proie à la haine nationale. « Il est inepte », s’écria cette minorité, « de condamner un artiste parce qu’il est Allemand. L’art n’a pas de patrie. Il ne faut pas juger la musique de Wagner avec des souvenirs de l’Alsace-Lorraine » . Cette manière de voir est si raisonnable et si noble, que ceux qui l’ont émise ont dû en être satisfaits et fiers. Us se disaient nettement, en entendant la musique de Wagner : « Nous valons mieux et sommes plus intelligents que les chauvins », et cette idée les mettait nécessairement dans une si agréable et si bienveillante disposition d’esprit, qu’ils trouvèrent cette musique infiniment plus belle qu’ils n’auraient fait, s’ils n’avaient dû étouffer
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auparavant en eux des instincts banals et bas, et fortifier au contraire des pensées élevées, larges et distinguées. Les émotions qu’ils durent à leur satisfaction d’eux-mêmes, ils les attribuèrent ensuite par erreur à la musique de Wagner.
La circonstance aussi qu’on ne pouvait entendre qu’à Bayreuth celle-ci tout à fait authentique et non délayée, fut d’une grande importance pour l’estime qu’on en fit. Si on l'avait jouée dans chaque théâtre, s’il avait été possible d’assister sans peine et sans complications à une représentation de Wagner comme à une représentation du Trouvère , Wagner n’aurait pas acquis, à l’étranger, son public précisément le plus zélé. On devait, pour connaître le Wagner authentique, se rendre à Bayreuth; on ne pouvait le faire qu’à de longs intervalles et a des époques déterminées; il fallait se préoccuper longtemps à l’avance de ses places et de son logement. C’était un pèlerinage exigeant beaucoup d’argent et de temps, et auquel la plèbe, par conséquent, ne pouvait prendre part. L’excursion à Bayreuth devint ainsi le privilège des gens riches et distingués, et ce fut pour les snobs des deux mondes un grand mérite social que d’y être allé. On pouvait se vanter de ce voyage; on pouvait en être hautain. On n’appartenait plus à la foule, mais à l’élite; on était un hadji! Et les sages orientaux connaissent si bien la vanité spéciale aux hadjis, qu’un de leurs proverbes met expressément en garde contre l’homme pieux qui a été trois fois à la Mecque.
Ce fut donc un signe d’aristocratisme que d’avoir fait le pèlerinage de Bayreuth, et un signe de distinction intel-
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lectuelle que d’apprécier Wagner malgré sa nationalité. Le préjugé favorable pour lui était créé, et une fois qu’on venait à lui dans ces dispositions, il n’y avait aucune raison pour qu’il n’agît pas sur les hystériques étrangers comme sur ceux de l’Allemagne. Parsifal , notamment, devait complètement subjuguer les néo-catholiques français et les mystiques anglo-américains qui marchent derrière le drapeau de l’Armée du Salut. C’est surtout aussi avec cet opéra que Wagner triomphe auprès de ses admirateurs non allemands. Entendre la musique de Parsifal est devenu l’acte religieux de tous ceux qui veulent recevoir la communion sous forme musicale.
Tels sont les motifs qui expliquent que Wagner ait d’abord conquis l’Allemagne, puis le monde. L’absence de jugement chez la masse qui, dans la psalmodie, récite l’antiphonaire; l’imitation des musiciens sans originalité qui voyaient de son côté le succès et se cramponnaient aux pans de son habit comme les enfants qui veulent qu’on les emmène avec soi, ces choses firent le reste pour mettre l’univers à ses pieds. De tous les égarements du temps présent, le wagnérisme, le plus répandu, est aussi le plus sérieux. Le théâtre de Bayreuth, les Bayreuther Blætter, la Berne Wagnérienne de Paris, sont des monuments durables qui permettront à l’avenir étonné de mesurer toute l’étendue et toute la profondeur de la dégénérescence et de l’hystérie de notre temps.
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Les formes artistiques et poétiques du mysticisme que nous avons étudiées jusqu’ici peuvent inspirer peut-être des doutes aux esprits superficiels ou insuffisamment renseignés quant à leur source dans la dégénérescence, et se présenter comme des manifestations d'un talent réel et fécond. Mais à côté d’elles en apparaissent d’autres où s’exprime un état d’âme qui fait cependant s’arrêter court et rend perplexe le lecteur même le plus crédule et le plus accessible à la suggestion de la parole imprimée et au charlatanisme s’affichant avec audace. 11 se publie des livres et il s’affirme des doctrines dans lesquels le profane lui-même constate la profonde déchéance intellectuelle de leurs auteurs. Celui-ci prétend pouvoir initier le lecteur à la magie et pouvoir faire des prestiges lui-même; celui-là donne une forme poétique à des délires bien caractérisés et classés par la médecine mentale; cet autre écrit des livres qui rappellent la façon de penser et de sentir de
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tout petits enfants ou d'idiots. Une grande partie des œuvres que j’ai ici en vue justifierait, sans autre forme de procès, la mise en tutelle de leurs auteurs. Comme cependant, en dépit de la folie visible de ces œuvres, les « compréhensifs » bien connus s’acharnent à découvrir en elles « de l’avenir », de « nouvelles excitations nerveuses » et des beautés d’espèce mystérieuse, et à les présenter aux gob.e-mouches ébahis comme des révélations du génie, il n’est pas superflu de leur consacrer un court examen.
Une portion pas trop grande de mysticisme mène à la foi, une plus grande nécessairement à la superstition, et plus la pensée est confuse et détraquée, plus insensée sera la nature de la superstition. En Angleterre et en Amérique, celle-ci prend le plus ordinairement la forme du spiritisme et de la fondation de sectes. Des hystériques et des détraqués reçoivent des inspirations divines et se mettent à prêcher ou à prédire, ou conjurent les esprits et ont commerce avec les morts. Les histoires de revenants commencent à occuper une large place dans la littérature de fiction de l’Angleterre et à jouer dans les journaux de ce pays le rôle de bouche-trous joué auparavant dans les journaux continentaux par le serpent de mer et le vaisseaufantôme. Il s’est formé une société qui n’a pas d’autre but que de collectionner des histoires de revenants pour en contrôler la réalité, et même des savants en renom ont été saisis du vertige du surnaturel et condescendent à servir de garants aux aberrations les plus niaises.
En Allemagne aussi le spiritisme a trouvé accès, mais, somme toute, il a jusqu’ici conquis peu de terrain. Il peut y avoir dans les grandes villes quelques petites sociétés
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spirites; l’expression anglaise trance y est devenue si familière à quelques détraqués, qu’ils l’ont traduite en allemand par trans, en s’imaginant vraisemblablement, avec l’étymologie populaire, qu’elle signifiait « audelà », tandis qu’elle est en réalité le mot anglais qui désigne 1’ « extase », c’est-à-dire l’état dans lequel doit, d’après l’hypothèse des spirites, se trouver le médium qui entre en communication avec le monde des esprits; mais le spiritisme a exercé encore peu d’influence sur notre littérature. Abstraction faite des derniers romantiques tombés dans l’enfance, notamment des auteurs de tragédies reposant sur l’idée de « la fatalité » {Schieksalstragœdien), peu d’écrivains ont osé introduire dans leurs créations le surnaturel autrement que sous forme de symbole. C’est au plus si, chez Henri de Kleist et Justinus Kerner, il prend une certaine importance, et les lecteurs sains ne considèrent pas cela comme un avantage pour les drames de l’auteur infortuné de La Bataille d'Hermann et pour La Voyante de Prevorst du poète souabe. D’autre part, il convient d’observer que l’élément spectral a précisément valu à ces deux écrivains, dans ces derniers temps, auprès des dégénérés et des hystériques allemands, un regain de jeunesse et de faveur. Maximilien Perty, qui vint évidemment trop tôt, ne rencontra de la part de la génération encore insuffisamment ramollie qui précéda la nôtre, avec ses épais volumes sur les apparitions des esprits, qu’une attention rare et plutôt moqueuse; et, parmi les contemporains, il n’y a guère que le baron Karl du Prel qui se soit fait une spécialité du monde des revenants dans ses écrits théoriques et dans ses romans. Tout compté, nos œuvres dramatiques et
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narratives sont encore peu hantées, à peine assez pour donner la chair de poule à une pensionnaire, et chez les écrivains éminents de l’étranger connus en Allemagne, chez Tourgueneff, par exemple, ce ne sont pas non plus les histoires d’apparitions qui attirent le lecteur allemand.
Les quelques voyants que nous avons pour le moment encore en Allemagne tentent également, cela va de soi, de donner à leur trouble d’esprit un vernis scientifique, et ils s’appuient pour cela sur quelques professeurs de mathématiques et de sciences naturelles, qui, disent-ils, sont complètement d’accord avec eux, ou du moins inclinent en partie vers eux. Mais leur tout est uniquement Zœllner, qui offre simplement la triste preuve que le professorat ne préserve pas de la folie, et ils peuvent peut-être invoquer encore des remarques occasionnelles de Helmholtz et d’autres mathématiciens sur les dimensions n (un nombre quelconque), qu’à dessein ou par faiblesse d’esprit mystique ils ont mal comprises. Le mathématicien peut, dans un problème analytique, poser à la place de une, deux ou trois dimensions, des dimensions n, sans que cette substitution change quelque chose à la loi du problème et aux dérivations régulières de celui-ci; mais il ne lui vient pas à l’idée de se représenter sous l’expression géométrique « nième dimension » quelque chose de donné dans l’espace et de saisissable par les sens. Quand Zœllner, avec l’exemple connu du renversement de la rondelle en caoutchouc, qui, parce qu’il n’est possible que dans la troisième dimension, devrait paraître absolument inimaginable et surnaturel à un être bi-dimensional, croit faciliter la compréhension de la formation d’un nœud dans un
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anneau fermé comme une action exécutable dans la quatrième dimension, il offre simplement un exemple de plus de la tendance connue du mystique à se leurrer, lui comme les autres, de mots qui semblent signifier quelque chose, qu’un imbécile, le plus souvent aussi, est convaincu de comprendre, mais qui, en réalité, n’expriment aucune idée et ne sont, par conséquent, que de vains sons dénués de signification.
C’est la France qui est en train de devenir la terre promise de la croyance aux apparitions. Les compatriotes de Voltaire ont déjà damé le pion aux pieux Anglo-Saxons sous le rapport du surnaturel. Je n’ai pas en vue par là les classes populaires inférieures, chez lesquelles la Clef des Songes n’a jamais cessé d’être, à côté de l’Almanach et parfois du Paroissien , le seul livre de la maison, ni les belles dames qui de tout temps ont assuré aux somnambules et aux tireuses de cartes de brillantes recettes, mais seulement les représentants mâles des classes cultivées. Des douzaines de sociétés spirites comptent des milliers de membres. Dans de nombreux salons de la meilleure société (meilleure dans le sens aussi de la plus cultivée !), on évoque les morts. Une revue mensuelle, L'Initiation, expose sur un ton profond et en prodiguant les technicismes philosophiques et scientifiques, la doctrine ésotérique des merveilles de l’ultra-terrestre. Une revue qui ne paraît que tous les deux mois, les Annales des sciences psychiques, s’intitule « Recueil d’observations et d’expériences ». A côté de ces deux revues, les plus importantes, il en existe encore toute une série d’autres de tendance semblable, et toutes sont fort répandues. Des travaux
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absolument spéciaux sur l’hypnotisme et la suggestion ont éditions sur éditions, et c’est devenu une spéculation fructueuse pour les médecins inoccupés, qui se soucient peu de l’opinion de leurs confrères, de compiler sur ce sujet des manuels dépourvus, il est vrai, de toute valeur scientifique, mais que les profanes achètent comme des brioches. A part de rares exceptions, les romans en France n’ont plus de débit, mais des livres sur les phénomènes obscurs de la vie nerveuse s’écoulent brillamment, de telle sorte que des éditeurs habiles donnent à leurs auteurs découragés ce conseil : « Laissez pour le moment les romans, et écrivez sur le magnétisme ».
Quelques-uns des livres parus dans ces dernières années en France sur la magie se rattachent directement aux phénomènes de l’hypnotisme et de la suggestion : par exemple, Les états profonds de l'hypnose, de A. de Rochas, et Traits de lumière , « recherches physiques dédiées aux incrédules et aux égoïstes », de C.-A. de Bodisco. Plusieurs observateurs en ont conclu que les travaux et les découvertes de l’école de Charcot ont donné l’impulsion à tout ce mouvement. L’hypnotisme, disent les partisans de celui-ci, a mis en lumière tant de faits étonnants, que l’on ne peut continuer plus longtemps à douter de l’exactitude de certaines traditions, croyances populaires et récits anciens, que l’on tenait jusqu’ici pour des inventions de la superstition; possession, ensorcellement, double vue, guérison par l’imposition des mains, prophéties, commerce spirituel à la distance la plus éloignée sans intervention de la parole, ont été l’objet d’une nouvelle interprétation et ont dû être reconnus possibles.
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Quoi de plus naturel alors que des esprits de peu ferme équilibre et insuffisamment préparés au point de vue scientifique, soient devenus accessibles au merveilleux contre lequel ils s’étaient défendus tant qu’ils le tenaient pour des contes de nourrice, quand ils le virent apparaître sous le costume de la science et se trouvèrent dans la meilleure société, en y croyant?
Pour si plausible que semble cette manière de voir, elle n’en est pas moins fausse. Elle attelle la charrue devant les bœufs; elle confond la cause avec l’effet. Nul homme complètement sain d’esprit n’a été amené par les expériences de la nouvelle science hypnotique à la croyance au merveilleux. Jadis, on n’avait pas pris garde aux phénomènes obscurs, ou l’on avait fermé à dessein les yeux devant eux, parce qu’ils ne se laissaient pas adapter aux systèmes régnants et qu’on les tenait par ce motif pour des billevesées ou des duperies. Depuis douze ans, la science officielle prend connaissance d’eux, et l’on s’en occupe dans les Facultés et les Académies. On ne songe toutefois pas un moment à les tenir pour surnaturels et à soupçonner derrière eux l’action de forces ultra-terrestres, mais on les classe avec tous les autres phénomènes naturels accessibles à l’observation des sens et déterminés par les lois générales de la nature. Notre connaissance a simplement élargi son cadre et accepté un ordre de faits qui auparavant étaient restés en dehors d’elle. Maintes actions de l’hypnose sont expliquées d’une façon plus ou moins satisfaisante ; d’autres ne le sont pas du tout. Mais un esprit sérieux et sain n’attache pas grande importance à cela, car il sait qu’on ne va pas loin dans la prétendue explication des phéno-
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mènes, et que le plus souvent nous devons nous contenter de les déterminer d’une manière sûre et de connaître leurs conditions immédiates. Il n’est pas dit non plus que la nouvelle science a épuisé son objet et atteint ses limites. Mais quels que soient l’inconnu et le surprenant qu’elle puisse mettre à jour, il n’est pas douteux pour l’esprit sain qu’il s’agira toujours en cela de choses naturelles, et que les lois élémentaires de la physique, de la chimie et de la biologie ne peuvent être ébranlées par ces découvertes.
Si donc maintenant tant de gens interprètent les phénomènes de l’hypnose comme surnaturels et nourrissent l’espoir que la conjuration des esprits des morts, les voyages aériens sur le manteau magique de Faust, l’omniscience, etc., seront bientôt des arts aussi courants que l’écriture et la lecture, ce ne sont pas les découvertes de la science qui les ont conduits à cette illusion, mais l'illusion existante est heureuse de pouvoir se faire passer pour la science. Loin de se cacher, comme jadis, elle se montre fièrement dans la rue au bras de professeurs et d’académiciens. M. Paulhan a très bien compris la chose : « Ce n’est pas simplement l’amour du fait positif, dit-il, qui a entraîné les esprits ; il y a eu certainement une sorte de revanche de l’amour du merveilleux, de désirs autrefois satisfaits et qui, comprimés à présent, sommeillaient inavoués à l’état latent. La magie, la sorcellerie, l’astrologie, la divination, toutes ces antiques croyances correspondent à un besoin de la nature humaine, celui de pouvoir agir facilement sur le monde extérieur et sur le monde social, celui d’avoir, par des moyens relativement aisés, les connaissances
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requises pour que celte action soit possible et féconde 1 ». La superstition jaillissant avec tant d’impétuosité n’a nullement sa source dans les recherches hypnologiques; elle s’élance simplement dans le canal creusé par celles-ci. Nous avons déjà fait remarquer ici, à plusieurs reprises, que les déséquilibrés adaptent toujours leurs délires aux idées régnantes et s’emparent avec prédilection, pour les expliquer, des plus récentes découvertes de la science. Les physiciens étaient bien éloignés encore de s’occuper de magnétisme et d’électricité, que déjà les malades atteints du délire des persécutions ramenaient couramment leurs sensations désagréables et leurs hallucinations à des courants électriques ou étincelles que leurs persécuteurs leur envoyaient à travers les murs, les plafonds et les planchers; et, de nos jours, les dégénérés furent également les premiers à s’approprier les résultats des recherches hypnologiques et à les employer comme preuves « scientifiques » de la réalité des esprits, des anges et des démons. Mais la foi au merveilleux, les dégénérés l’avaient auparavant; elle est un de leurs traits caractéristiques 2, et ce ne sont pas les observations des hypnologistes des écoles de Paris et de Nancy qui l’ont créée.
S’il était besoin d’une autre preuve à l’appui de cette affirmation, on la trouverait dans ce fait que la plupart des « occultistes », comme ils se nomment, évitent, dans leurs traités des arts magiques et des sciences merveilleuses, de s’appuyer sur les résultats des essais hypnolo-