LIVRE II
Max Nonpar. — Dégénérescence. 1 —Û
Nous avons déjà vu que le mysticisme est un des symptômes principaux de la dégénérescence. Il apparaît si généralement à la suite de celle-ci, qu’il n’est guère d’observation clinique de dégénérés où il ne soit consigné. Citer ici des autorités est à peu près aussi inutile que de le faire à l'appui de l'affirmation que, dans la fièvre typhoïde, on observe une élévation de température. Reproduisons donc seulement cette constatation de Legrain : « Les idées mystiques doivent être mises au bilan de la folie des dégénérés. Il est deux états où elles sont observées : ce sont le délire épileptique et le délire hystérique ‘ ». Quand Fédéroff, qui mentionne le délire religieux et l’extase parmi les phénomènes accompagnateurs de l'attaque hystérique, en fait la spécialité de la femme, il commet une erreur, car ils sont au moins aussi fréquents chez les hystériques et dégénérés mâles, que chez les malades du sexe féminin ?.
Que faut-il entendre par cette expression un peu vague : 1. Legrain, op. cit., p. 266.
2. Cité par J. Roubinovitch, Hystérie mâle et Dégénérescence, p. 18.
mysticisme? Ce mot désigne un état d'âme dans lequel on croit percevoir ou pressentir des rapports inconnus et mexplicables entre les phénomènes, où l’on reconnaît dans les choses des indications de mystères, et où on les considère comme des symboles par lesquels quelque puissance obscure cherche à révéler, ou du moins à faire soupconner, toutes sortes de choses merveilleuses que l’on s'efforce de deviner, le plus souvent en vain. Cet état d'âme est toujours lié à de fortes émotions que la conscience conçoit comme un effet de ses pressentiments ; mais, au contraire, ces émotions les précèdent et forment la cause des pressentiments, lesquels reçoivent d'elles leur tendance et leur coloris particuliers.
Tous les phénomènes du monde et de la vie se présentent au mystique autrement qu’à l'homme sain. Le mot le plus simple prononcé en sa présence lui semble une allusion à quelque chose de caché; dans les mouvements les plus ordinaires et les plus naturels, 1l voit des avertissements secrets; toutes les choses ont pour lui de. profonds lointains; elles jettent de larges ombres sur les domaines voisins; elles envoient de vastes racines dans les couches abyssales. Chaque représentation qui surgit dans son esprit montre du doigt en silence, mais avec un regard et un geste qui en disent beaucoup, d’autres représentations nettes ou vagues, et lui fournit l’occasion d'associer des aperceptions entre lesquelles les autres ne trouvent aucun rapport. Par suite de cette particularité d'esprit, le mystique vit comme environné de masques inquiétants, derrière lesquels apparaissent des yeux énigmatiques, et qu'il contemple avec une terreur constante, car
il n’est jamais sûr de reconnaître les formes qui se pressent autour de lui sous le déguisement. « Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent », telle est l'affirmation caractéristique que l’on entend souvent sortir de la bouche du mystique. On lit dans l’observation d’un dégénéré de la clinique de -Magnan : « Un enfant lui demande à boire à la fontaine Wallace; il ne trouve pas cela naturel. Cet enfant le suit, et cela le surprend. Une autre fois, enfin, il voit une femme assise sur une borne, et il se demande ce que cela peut bien vouloir dire ‘ ». Dans les cas extrêmes, cette manière de voir maladive s'élève jusqu’à l’hallucination, qui en règle générale affecte l’ouïe, mais peut aussi s'adresser à la vue et aux autres sens. Alors le mystique ne se borne pas à soupconner ou à deviner, dans les phénomènes et derrière eux, quelque mystère, mais il entend et voit matériellement des choses qui pour les êtres sains n'existent pas.
L'observation psychiatrique se contente de décrire cet état d'esprit et d'établir son existence chez les dégénérés et les hystériques; mais cela ne suffit pas. Nous voulons aussi savoir de quelle façon le cerveau dégénéré ou épuisé tombe dans le mysticisme. Pour comprendre comment la chose se passe, il nous faut remonter à quelques faits simples de la vie psychique *.
La pensée consciente est une fonction de l'écorce céré-