‹ Dégénerescence (volume 3)Chapitre 17 sur 57 · Legrain, op. cit., p · texte numérisé non relu

Legrain, op. cit., p

2. Le psychologue de profession lira peut-être avec quelque: t*

impatience ces détails si familiers pour lui. Mais ils ne sont pas superflus pour les lecteurs, même très cultivés, et malheureusement si nombreux, qui ne se sont jamais préoccupés des lois de l’activité cérébrale.

brale, tissu composé d'innombrables cellules nerveuses reliées les unes aux autres par les fibres nerveuses. A ce tissu aboutissent les nerfs de la périphérie du corps et des organes intérieurs. Un de ces nerfs est-il excité (le nerf optique par un rayon lumineux, un nerf cutané par un contact, un nerf organique par une transformation chimique interne, etc.), il propage son excitation jusqu’à la cellule nerveuse de l'écorce cérébrale, dans laquelle il débouche. Cette cellule subit par là des transformations chimiques qui, dans l’état sain de l’organisme, sont en proportion directe de la force d’excitation. La cellule nerveuse directement atteinte par l’excitation du nerf périphérique communique de son côté l'excitation reçue à toutes les cellules voisines auxquelles elle est reliée par des trajets fibreux; le phénomène s'étend dans tous les sens comme une onde circulaire suscitée par un objet jeté dans l’eau, et il se dissipe peu à peu, absolument comme cette onde : plus vite ou plus lentement, avec une étendue plus ou moins grande, selon que l’excitation qui l’a occasionné a été plus forte ou plus faible.

Chaque excitation qui frappe un endroit de l'écorce cérébrale a pour conséquence à cet endroit une affluence de sang qui lui amène des matières nutritives *. La cellule cérébrale décompose ces matières et convertit en d’autres formes de force la force emmagasinée en elles : ces formes sont les aperceptions et les impulsions motrices ?.

1. Les essais et observations de Mosso sur la surface cérébrale mise à nu par l’opération du trépan ont établi ce fait. Voir son étude sur La Peur, passim. Traduction française, 2° édition, Paris, 1892.

2. Les essais de Ferrier l’ont conduit, il est vrai, à nier qu’une excitation qui frappe l’écorce des lobes frontaux puisse avoir pour conséquence des mouvements. Le cas toutefois n’est pas aussi

Comment une décomposition de matières se transforme en aperceptions, comment un fait chimique devient conscience, c’est ce que personne ne sait; mais ce qui est hors de doute, c'est qu'à la décomposition de matières, dans les cellules cérébrales excitées, sont liées des aperceptions conscientes {.

. Aux propriétés fondamentales de la cellule nerveuse appartient encore, à côté de la faculté de répondre à une excitation par une action chimique, une autre faculté : celle de conserver l’image de la quantité et de la qualité de cette excitation. Pour exprimer la chose en termes populaires, nous dirons que la cellule est capable de se rappeler ses impressions. Si maintenant une excitation nouvelle, quoique faible, la frappe, elle éveille en elle l’image d’excitations semblables qui l'ont frappée précédemment, et cette image rappelée renforce la nouvelle excitation et la rend plus nette, plus compréhensible à la conscience. Si la cellule n'avait pas de mémoire, la conscience serait éternellement impuissante à interpréter ses impressions et ne parviendrait jamais à une représentation du mondé extérieur. Les excitations immédiates individuelles pourraient, il est vrai, être perçues, mais elles resteraient sans cohésion et dépourvues

simple que le voit Ferrier. Une partie de l’énergie que l’excitation périphérique rend libre dans la cellule du cerveau antérieur se transforme assurément en impulsions motrices, quand même l’excitation directe de cette partie de l’encéphale n’amène pas de contractions musculaires. Mais ce n’est pas ici le lieu de défendre ce point contre Ferrier.

4. L'hypothèse que la décomposition des combinaisons organiques dans les cellules cérébrales est liée à la conscience, que la synthèse de ces combinaisons l’est au repos, au sommeil et à l’être inconscient, émane de A. Herzen. Tout ce que nous savons de la nature chimique des excrétions pendant le sommeil et la veille, confirme la justesse de cette hypothèse.

de sens, étant insuffisantes pour conduire, par elles seules, à la connaissance, sans la coopération d’impressions précédentes. La première condition d’une activité cérébrale normale est done la mémoire.

L’excitation qui frappe une cellule cérébrale donne lieu, comme nous l'avons vu, à une propagation de cette excitation aux cellules voisines, à une onde excitatrice se répandant dans tous les sens. Comme chaque excitation est liée à la naissance d’aperceptions conscientes, cela signifie que chaque excitation appelle dans la conscience un grand nombre d’aperceptions, et non seulement celles qui se rapportent à la cause extérieure immédiate de l'excitation perçue, mais aussi celles qui n'ont été éveillées que parce que les cellules qui Les élaborent sont situées par hasard dans le voisinage de la cellule ou du groupe de cellules frappés immédiatement par l'excitation extérieure. L'onde excitatrice est, comme tout autre mouvement d'onde, plus forte à son point de départ, puis elle va en décroissant dans les limites où sa périphérie s’élargit, jusqu'à ce qu'elle finisse par se perdre dans l’imperceptible. Cela explique que les aperceptions dont le substratum anatomique est situé dans le voisinage immédiat des cellules d’abord frappées par l’excitation, sont les plus vives; que celles nées dans les cellules plus éloignées ont un peu moins de netteté, et que cette netteté décroit de plus en plus, jusqu’à ce que la conscience finisse par ne plus les percevoir et qu’elles tombent, pour employer l'expression scientifique, au-dessous du seuil de la conscience. Ce n’est donc pas seulement dans la cellule vers laquelle elle est conduite immédiatement, mais aussi dans une quantité

innombrable d’autres cellules qui lui sont voisines et sont reliées à elle, que chaque excitation éveille l’activité accompagnée d'aperception. Ainsi naissent simultanément, ou, pour parler plus justement, dans une succession d’une rapidité non mesurable, des milliers d’aperceptions d’une netteté régulièrement décroissante; et comme des milliers d’excitations organiques externes et internes frappent incessamment le cerveau, des milliers d'ondes excitatrices courent continuellement dans le cerveau, se croisant et se pénétrant de la manière la plus variée, et éveillant dans leur parcours des millions d’aperceptions qui surgissent, pâlissent et disparaissent. C’est à quoi Gœthe fait allusion, quand il dépeint en termes si magnifiques comment

…. Un coup de pédale met en mouvement mille fils. Les navettes glissent comme des traits de-ci, de-là. Les fils coulent inaperçus;

Chaque coup noue mille entrecroisements.

La faculté du souvenir n’est pas propre à la cellule nerveuse seulement, mais aussi à la fibre nerveuse, qui n’est qu'une modification de celle-là. Elle a dela mémoire: pour l'excitation qu’elle a conduite, comme la cellule pour celle qu’elle a transformée en aperception et en mouvement. Elle est plus facilement parcourue par une excitation qu'elle a déjà conduite une fois, que par une excitation qu'elle doit transmettre pour la première fois d’une cellule à l’autre. Chaque excitation qui frappe une cellule s'étendra dans la direction de la moindre résistance, et cette moindre résistance lui est opposée par les voies nerveuses quelle a déjà parcourues précédemment, Ainsi se

forment, pour la propagation d'une onde d’excitation, une route déterminée, une habitude de marche. Ce sont toujours les mêmes cellules nerveuses qui s’envoient réciproquement leurs excitations, une aperception éveille toujours les mêmes suites d’aperceptions et apparaît toujours accompagnée par elles dans la conscience. Ce fait s'appelle association d'idées.

Ce n'est ni l'arbitraire ni le hasard qui déterminent à quelles autres cellules une cellule excitée envoie routinièrement son excitation, quelles aperceptions d’accompagnement une aperception éveillée amène ave elle à la conscience. L’enchaînement des aperceptions est au contraire soumis à des lois que Wundt, notamment, a bien résumées.

Quiconque n’est pas né aveugle et sourd, comme l’infortunée Laure Bridgman que citent tous les psychologues, ne sera Jamais frappé par une seule excitation périphérique, mais toujours par beaucoup à la fois. Chaque phénomène du monde extérieur a, en règle générale, non une seule qualité, mais plusieurs, et comme ce que nous nommons qualité est la cause présumée d’une excitation sensorielle donnée, cela veut dire que les phénomènes s'adressent habituellement à plusieurs sens à la fois, qu'ils sont à la fois vus, entendus, sentis, et à la fois vus à des degrés divers de luminosité et de coloration, entendus avec des timbres différents, etc. Les phénomènes peu nombreux qui n’ont qu'une seule qualité et par conséquent n’excitent qu’un seul sens, — le tonnerre, par exemple, qui est seul entendu, quoique avec beaucoup de gradations, — apparaissent eux-mêmes accompagnés d’autres phénomènes : ainsi, avec le tonnerre, pour nous en tenir à cet exemple, il y a

toujours ciel chargé de nuages, éclairs et pluie. Notre cerveau est donc habitué à recevoir à la fois de chaque phénomène plusieurs excitations qui émanent en partie des différentes qualités du phénomène lui-même, en partie des phénomènes qui apparaissent habituellement en même temps que le premier. Il suffit maintenant qu'une seule de ces excitations frappe le cerveau pour éveiller aussi en lui les autres excitations du même groupe, grâce à l'association habituelle des images gardées. La simultanéité des impressions est par conséquent une cause d'association d'idées, |

Une seule et même qualité appartient à beaucoup de phénomènes. Il y a toute une série de choses qui sont bleues, rondes, lisses. La possession commune d’une qualité implique une ressemblance qui est d'autant plus grande, que plus nombreuses sont les qualités communes. Mais chacune des qualités fait partie d'un groupe de qualités habituellement associées et peut, par le mécanisme de la simultanéité, éveiller l’image gardée de ce groupe. Par suite de la ressemblance, les images gardées ou souvenirs de tous les groupes auxquels est commune la qualité qui crée leur ressemblance, pourront en conséquence être éveillés. La couleur bleue, par exemple, est une qualité qui appartient à la fois au ciel serein, au bleuet, à la mer, à certains yeux, à maints uniformes militaires. La perception du bleu éveillera le souvenir de plusieurs choses ou de beaucoup de choses bleues qui n’ont d'autre rapport entre elles que cette couleur qui leur est commune. La ressemblance est par conséquent une seconde cause de l'association des idées.

C'est une particularité de la cellule cérébrale, qu'avec une aperception elle élabore toujours en même temps aussi le contraire de celle-ci. Vraisemblablement ce que nous percevons comme contraire n’est, dans sa forme primitive et la plus simple, que la conscience de la cessation d’une aperception déterminée. De même que l'épuisement des nerfs visuels par l'effet d’une couleur éveille en eux la sensation de la couleur complémentaire, ainsi, dans l’épuisement d’une cellule cérébrale par l’élaboration d’une aperception, l’aperception opposée semble être entraînée dans la conscience. Que cette interprétation soit juste ou non, le fait lui-même est établi par le « double sens contraire des racines primitives », trouvé par K. Abel ‘. Le contraste est la troisième cause d'association des idées.

Beaucoup de phénomènes apparaissent dans le même espace collatéralement ou successivement, et nous associons l'idée d’un endroit donné à des objets auxquels il sert habituellement de cadre. Simultanéité, ressemblance, contraste et apparition dans le même espace sont en conséquence, d’après Wundt, les quatre conditions auxquelles les phénomènes sont liés dans notre conscience par l'association des idées. James Sully a cru devoir en ajouter une cinquième : le fait que des aperceptions ont leur racine dans une même émotion ?. Mais dans tous les exemples apportés par l'éminent psychologue anglais, on peut démontrer aisément l'existence d'une ou de plusieurs des lois de Wundt.

1. Karl Abel, Sur le double sens contraire des racines primitives (en allemand). Leipzig, 1884,

2. James Sully, Les Illusions des sens et de l'esprit. 2° édition, Paris, 1889. 5

Pour qu'un organisme puisse se maintenir, il doit être capable d'utiliser à son profit les forces naturelles et de se garantir contre les nocivités de tout genre. Il ne le peut que s'il a connaissance de ces nocivités et des forces naturelles à utiliser, et il le peut d’autant mieux et plus sûrement, que cette connaissance est plus complète. Dans l’organisme supérieurement différencié, le cerveau et le système nerveux ont la tâche d'acquérir la connaissance du monde extérieur et de l’employer à l'avantage de l’organisme. L’accomplissement de sa tâche est rendu possible au cerveau par la mémoire, et le mécanisme par lequel la mémoire est mise au service de la connaissance est l'association d'idées. Car il est clair qu'un cerveau dans lequel une unique perception éveille, par l'effet de l’association d'idées, toute une série d’aperceptions cohérentes, reconnaîtra, comprendra et jugera beaucoup plus vite qu'un autre, dans lequel n'existerait pas d'association d'idées; ce dernier, par conséquent, ne formera que des idées ayant pour contenu les perceptions sensorielles immédiates et les aperceptions qui naissent dans les cellules que le hasard du voisinage a placées dans le cercle d’une onde d’excitation. Au cerveau qui travaille avec association d'idées, la perception d’un rayon lumineux, d’une note, suffit pour former instantanément l’aperception de l’objet duquel émane cette excitation sensorielle et de ses rapports dans le temps et l’espace, pour unir ces aperceptions en idées, et de ces idées abstraire un jugement. Au cerveau sans association d'idées, cette perception donnerait seulement l’aperception qu'il a devant lui quelque chose de lumineux ou dé sonore; en même temps s’éveilleraient des.

aperceptions qui n'auraient rien de commun avec cet objet clair ou sonore; il ne pourrait donc se faire aucune représentation de l’objet excitateur du sens, mais il devrait d'abord acquérir toute une série d’autres impressions de plusieurs sens ou de tous les sens, pour connaître les différentes qualités de l’objet dont une seule noté ou une seule couleur a été perçue d’abord, et les réunir en une aperception unique. Même, dans ce cas, le cerveau saurait seulement comment l’objet est constitué, c’est-à-dire ce que le cerveau a immédiatement devant lui, mais nullement comment cet objet se comporte vis-à-vis les autres choses, où et quand il a déjà été perçu, de quels phénomènes il était accompagné, etc. La connaissance ainsi acquise de l’objet serait par conséquent encore complètement inutilisable pour la formation d’un jugement exact. On voit maintenant quel énorme avantage l'association d'idées fournit à l'organisme dans la lutte pour l'existence, et quel immense progrès dans le développement du cerveau et de ses fonctions cette acquisition signifie.

Cela n’est vrai toutefois qu'avec une restriction. L'association d'idées en soi ne facilite pas plus au cerveau sa tâche de connaître et de juger, que ne le fait la tumultueuse apparition d'images conservées dans le voisinage du centre d'excitation. Les aperceptions que l'association d'idées appelle à la conscience sont, il est vrai, avec le phénomène qui a envoyé une excitation dans le cerveau et a été perçu par celui-ci, en un rapport un peu plus étroit que celles qui surgissent dans le cercle géométrique de l'onde d’excitation; mais ce rapport même est si lâche, qu'il ne prête aucun secours utile à l'interprétation du phénomène. Nous

ne devons pas oublier que toutes nos perceptions, aperceptions et idées sont, par l'association d'idées, attachées les unes aux autres de plus près ou de plus loin. Comme, dans l'exemple cité plus haut, la perception du : bleu éveille les aperceptions du ciel, de la mer, d’un œil bleu, d'un uniforme, etc., ainsi chacune de ces aperceptions éveillera à son tour les idées qui, d’après la loi de Wundt, leur sont associées : le ciel, la représentation d'étoiles, de nuages, de pluie; la mer, celle de vaisseaux, de voyages, de pays étrangers, de poissons, de perles, etc.; l'œil bleu, celles d’un visage de jeune fille, de l’amour et de toutes ses émotions, etc: Bref, cette unique perception peut, par le mécanisme de l'association d'idées, éveiller à peu près toutes les aperceptions que nous avons jamais formées, et l’objet bleu que nous avons effectivement devant les yeux et percevons, n’est ni rendu plus clair ni expliqué par ce tumulte de représentations qui ne se rapportent pas immédiatement à lui.

Donc, pour que l'association d'idées remplisse sa fonction dans l’activité cérébrale et se comporte en acquisition utile de l'organisme, une chose doit intervenir : l'attention. C’est elle qui apporte de l’ordre dans le chaos des représentations éveillées par l'association d'idées, et qui les fait servir à la connaissance et au jugement.

Qu'est-ce que l'attention? Th. Ribot dit que « c’est un monoïdéisme intellectuel avec adaptation spontanée ou artificielle de l'individu ‘ ». En d’autres mots, l’attention est la faculté qu'a le cerveau de supprimer une partie des images conservées ou souvenirs qui, par l'association

1. Th. Ribot, Psychologie de l’attention. Paris, 2° édition, 1893.

d'idées ou l’onde d’excitation, arrivent à la conscience à chaque excitation d’une cellule cérébrale ou d'un groupe de cellules, et de ne laisser subsister qu'une autre partie : les souvenirs qui se rapportent à la cause excitatrice, l’objet qui vient d'être perçu. |

Qui fait ce tri parmi les images conservées? L’excitation même, qui met en action les cellules cérébrales. Les cellules le plus fortement excitées sont naturellement celles en rapport immédiat avec les nerfs périphériques apportant l'excitation. Un peu plus faible est déjà l'excitation. des cellules auxquelles la cellule primitivement excitée envoie son excitation par la voie nerveuse habituelle; encore plus faible celle des cellules qui, par le même mécanisme, reçoivent leur excitation de la cellule excitée en seconde ligne. En conséquence, l’aperception la plus vive sera celle qu'éveille la perception immédiate; un peu plus faible déjà sera la représentation qu'éveille la première aperception par l'association d'idées; ‘plus faible encore celle qu'amène de son côté la représentation associée. Nous savons de plus qu’un phénomène n’exerce jamais une excitation unique, mais plusieurs excitations à la fois. Si nous voyons, par exemple, un homme devant nous, nous ne percevons pas seulement un point de lui, mais une partie plus ou moins grande de sa surface, c’est-àdire tout un grand nombre. de points différemment colorés et différemment éclairés; en outre, nous l’entendons peut-être, nous le touchons peut-être aussi, et nous percevons en tout cas, en dehors de lui-même, quelque chose aussi de son entourage, de ses rapports dans l’espace. Ainsi naît dans notre cerveau toute une quantité de cen-

tres d’excitations, qui agissent simultanément de la façon décrite plus haut. Dans la conscience surgit une série d’apercepfions primitives qui sont plus fortes, c’est-àdire plus nettes que les représentations associées, réveillées à leur suite; et ces aperceptions plus nettes sont précisément celles causées par l’homme qui est devant nous. Elles sont en quelque sorte les points les plus lumineux parmi d’autres moins brillants. Ces points plus lumineux prédominent nécessairement dans la conscience sur les moins lumineux. Ils remplissent la conscience, qui les réunit en un jugement. Car ce que nous nommons jugement n’est, en dernière analyse, rien autre chose que l'apparition simultanée dans la conscience d’un nombre d’aperceptions et de représentations que nous mettons en rapport les unes avec les autres, simplement parce que nous prenons conscience d’elles en même temps. La prédominance que les aperceptions plus claires gagnent dans la conscience sur les plus obscures, les aperceptions primitives sur les représentations amenées à leur suite, leur permet, avec l’aide de la volonté, d’influencer un certain temps en leur faveur toute l’activité cérébrale, c'est-à-dire de supprimer les représentations plus faibles, — celles amenées à la suite des aperceptions primitives, — de combattre celles qui ne se laissent pas lier à elles, d’en renforcer d’autres qui les renforcent elles-mêmes et qui, au milieu de l’incessante apparition et disparition des aperceptions se chassant Les unes les autres, leur assurent quelque durée; enfin, de les entraîner dans leur cercle d’excitation, ou de commencer seulement à les éveiller. L’intervention de la volonté dans cette lutte pour l'existence

Max Nonpau. — Dégénérescence. 1 — 7

des aperceptions, je me la représente ainsi : la volonté envoie aux muscles des artères cérébrales des impulsions motrices (probablement inconscientes) ; par là les vaisseaux sanguins sont élargis ou rétrécis selon le besoin, et l’afflux du sang est plus ou moins abondant. Les cellules qui ne recoivent pas de sang doivent cesser leur travail; celles qui en reçoivent une forte quantité peuvent au contraire fonctionner plus vigoureusement. La volonté qui, sous l'impulsion d’un groupe d’aperceptions obtenant temporairement la prédominance, préside à cette distribution de sang, ressemble donc à un serviteur incessamment occupé, dans un appartement, à allumer, sur l’ordre de son maître, ici la flamme du gaz, là à la monter davantage, ailleurs à la baisser ou à l'éteindre, de telle sorte que ce coin de l’appartement est alternativement clair, demi-obscur ou sombre *. La prédominance d’un

1. Il est possible qu'il ne s’agisse pas d’un élargissement actif des vaisseaux sanguins, mais seulement d’un rétrécissement. On a nié dans ces derniers temps (entre autres le D' Morat, La Semaine médicale, 1892, p. 112) qu’il y ait des nerfs dilatant les vaisseaux. Mais l’effet serait dans les deux cas le même. Car, par le rétrécissement des vaisseaux de quelques parties du cerveau, le sang chassé de celles-ci serait poussé dans les autres parties, et cellesci éprouveraient un plus fort afflux sanguin, absolument comme si leurs vaisseaux étaient activement élargis.

2. Lorsque j’écrivais ce passage, j'étais convaincu que la théorie physiologique de l'attention qui y est exposée avait été trouvée par moi seul. Mais depuis la publication de ce volume j’ai lu l’ouvrage d'Alfred Lehmann : L’Hypnose et les états normaux qui s’y rattachent, Leipzig, 1890, et jy ai retrouvé (p. 21) à peu près mot à mot ma théorie. Lehmann l’a donc publiée deux années avant moi, ce que je reconnais loyalement ici. Le fait que nous nous sommes rencontrés en ce point indépendamment l’un de l’autre témoignerait que l’hypothèse des actions réflexes vasomotrices est plausible. Wundt (Hypnotisme el Suggestion, Paris, 1893, p. 42-47) critique, il est vrai, le travail de Lehmann, mais il paraît admettre cette hypothèse, qui est aussi la mienne; du moins il n’élève pas d’objection contre elle.

groupe d'aperceptions ne lui permet pas seulement de mettre à son service, pendant la durée de son règne, les cellules cérébrales, mais l'organisme tout entier, et non seulement de se renforcer à l’aide des représentations qu’elle évoque par l'association d'idées, mais aussi de chercher de nouvelles impressions sensorielles et d’en écarter d’autres, afin d'obtenir par les unes de nouvelles excitations favorables à leur existence, de nouvelles aperceptions primitives, et d’exelure, par l’écartement des autres, les excitations qui menacent leur existence. Je vois, par exemple, dans la rue, un passant qui, pour une raison quelconque, est capable d’exciter mon attention. L’attention supprimé immédiatement toutes les autres aperceptions qui étaient encore dans ma conscience, et laisse seulement subsister celles qui ont le passant pour objet. Pour renforcer ces aperceptions, je le suis des yeux, c'est-à-dire que les muscles ciliaires, les muscles oculaires, puis les muscles du cou, peut-être encore ceux du tronc et des jambes, reçoivent des impulsions motrices qui n’ont d'autre but que de me procurer, de l’objet de mon attention, toujours de nouvelles impressions sensorielles par lesquelles les aperceptions qui le concernent se renforcent et s’'augmentent continuellement. Les autres personnes qui, pendant ce temps, surgissent dans mon champ visuel, je ne les remarque pas; les sons qui frappent mon oreille, je ne m’y arrête pas; je ne les entends peut-être même pas,'si mon attention est assez forte; je les enténdrais au contraire immédiatement, s'ils émanaient du passant où se rapportaient à lui. C’est là cette « adaptation de l’organisme tout entier à une idée prédo-

minante » dont parle M. Ribot. C’est elle qui nous donne la connaissance exacte du monde extérieur. Sans elle, cette connaissance serait beaucoup plus difficile à obtenir. et resterait beaucoup plus incomplète. Cette adaptation durera jusqu’à ce que les cellules porteuses des idées prédominantes se fatiguent. Alors elles devront nécessairement céder leur prédominance à d’autres groupes de cellules, et celles-ci à leur tour acquerront la puissance d'adapter l'organisme à leurs buts. |

C’est donc seulement par l'attention, comme nous l'avons vu, que la faculté d'association d'idées devient une qualité profitable à l'organisme, et l'attention n’est autre chose que la faculté que possède la volonté de déterminer dans la conscience l'allumage, le degré de clarté, la durée et l'extinction des représentations. Plus forte est la volonté, et plus complètement nous pouvons adapter notre organisme tout entier à une aperception donnée, plus nous pouvons nous procurer d'impressions sensorielles servant à les rendre plus nettes, attirer par l'association d'idées des souvenirs qui les complètent et les rectifient, d'autant plus décidément supprimer les aperceptions qui les troublent ou leur sont étrangères, en un mot, plus sera étendue et exacte notre connaissance des phénomènes et de leur véritable rapport.

La civilisation, la suprématie sur les forces de la nature, sont uniquement le résultat de l'attention; toutes les erreurs, toutes les superstitions, des suites de son absence. Les fausses idées sur le rapport des phénomènes naissent de l'observation défectueuse de ceux-ci et sont rectifiées par une observation plus exacte. Or, observer, ce n’est

autre chose qu’amener intentionnellement au cerveau des impressions sensorielles déterminées et élever par là un groupe d’aperceptions à une telle force et à une telle clarté, qu’il peut acquérir dans la conscience la prépondérance, éveiller par l'association d'idées les souvenirs qui leur sont adéquats, supprimer ceux qui sont inconciliables avec elles. L'observation, qui est la base de tous les progrès, est donc l’adaptation, par l'attention, des organes des sens et de leurs centres de perception à une aperception ou à un groupe d’aperceptions prédominant dans la conscience.

L'état d’attention ne laisse subsister dans la conscience aucune obscurité. Car, ou bien la volonté renforce chaque aperception surgissante jusqu'à la pleine lumière et à la netteté, ou bien, si elle ne le peut pas, elle l'éteint complètement. La conscience de l’homme sain, à volonté énergique et par là attentif, ressemble à une pièce vivement éclairée dans laquelle l’œil voit distinctement tous les objets, où tous les contours sont nets et où ne nagent nulle part d’ombres indécises.

L’attention a ainsi pour prémisse une volonté forte, et celle-ci, à son tour, est le propre d’un cerveau normalement construit et non fatigué. Le dégénéré, dont le cerveau et le système nerveux sont caractérisés par des arrêts de développement ou des anomalies congénitales, l’hystérique, dans lequel nous avons reconnu un épuisé, manquent absolument de volonté ou ne la possèdent qu’à un degré diminué. La conséquence de la faiblesse ou du manque de volonté est l'incapacité d’attention. Alexandre Starr à publié vingt-trois cas de lésions ou affections des lobes frontaux du cerveau dans lesquels il était « impossible (aux

malades) de fixer leur attention * », et M. Ribot remarque : « L'homme surmené par une longue marche, le convalescent sortant d’une grave maladie, en un mot tous les débilités, sont incapables d'attention. Cette impuissance coïncide en somme avec toutes les formes d’épuisement * ».

L'activité cérébrale des dégénérés et des hystériques, non surveillée ni guidée par l'attention, est capricieuse, dépourvue -de plan et de but. Les représentations sont appelées à la conscience par le jeu d'association d'idées illimitées et peuvent s'y donner libre carrière. Elles s’allument et s’éteignent automatiquement, et la volonté n’intervient pas pour les renforcer ou les supprimer. Côte à côte apparaissent des représentations qui sont étrangères les unes aux autres ou s’excluent mutuellement. Comme elles sont contenues dans la conscience simultanément et à peu près avec la même intensité, la conscience, con- .formément à la loi de son activité, les réunit en une idée qui, nécessairement, est absurde, et ne peut exprimer les rapports réels des phénomènes.

Le manque ou la faiblesse d'attention conduit donc en premier lieu à de faux jugements sur l’univers, sur les qualités des choses et leurs rapports entre elles. La conscience obtient une image défigurée et vague du monde extérieur. Mais il y a une seconde conséquence. Le décours chaotique des excitations le long des voies de l'association d'idées et du voisinage anatomique éveille l’activité de groupes cellulaires proches, plus éloignés et

1. Brain, janvier 1886. Cité par Th. Ribot, Psychologie de l'atlenlion, p. 68.

2, Th. Ribot, op. cit., p. 106 et 110.

très éloignés, qui restent abandonnés à eux-mêmes et ne travaillent qu’aussi longtemps, aussi vigoureusement ou faiblement, que cela répond au degré d'intensité de l’excitation qui les a frappés. Il naît dans la conscience des aperceptions ‘claires, plus sombres et très obscures, qui disparaissent au bout de quelque temps, sans avoir été éclairées au delà de leur degré primitif de clarté. Les aperceptions nettes donnent bien une idée, mais elle ne peut être un seul instant ferme et claire, parce qu'aux aperceptions nettes dont elle est composée s’en mêlent d’autres que la conscience ne perçoit qu’indistinctement ou ne percoit plus du tout. De telles aperceptions demi-obscures surgissent aussi chez l’homme sain au-dessus du seuil de la conscience, mais l'attention intervient aussitôt pour les éclairer complètement ou pour les supprimer. Ces harmoniques accompagnant chaque idée ne peuvent donc fausser la note fondamentale. Les spectres d’idées surgissants ne sont pas capables d'exercer de l'influence sur la pensée, parce que l’attention ou bien leur éclaire vivement le visage, ou bien les rejette dans leur souterrain de l'inconscient.

Il ‘en est autrement chez le dégénéré et l’épuisé, qui souffrent de faiblesse de volonté et de défaut d'attention. Les représentations-frontières pâles, à peine reconnaissables, sont perçues en même temps que les aperceptions centrales bien éclairées. Le jugement devient chancelant et fuyant comme les brumes au vent du matin. La conscience qui aperçoit les représentations-frontières spectralement transparentes, informes, cherche en vain à les saisir et les interprète sans sûreté, comme on attribue aux contours des nuages des ressemblances avec les choses

ou les êtres. Ceux qui, dans la nuit noire, ont cherché à reconnaître les objets à l'horizon lointain, peuvent se faire une idée du tableau qu'offre le monde intellectuel d’un débile. Voyez, là, cette masse sombre. Qu'est-ce? Un arbre? Une meule de foin? Un brigand? Une bête fauve? Faut-il fuir? Faut-il lui courir sus? L’impossibilité de reconnaître l'objet plus soupçonné que perçu remplit de trouble et d'angoisse. C’est là aussi l'état d'âme du débile en face de ses représentations-frontières. Il croit voir en elles cent choses à la fois, et il met toutes les formes qu'il se figure apercevoir, en rapport avec l’aperception prineipale qui les a provoquées. Mais il a très bien l'impression que ce rapport est inconcevable et inexplicable. Il réunit des aperceptions en une idée qui est en contradiction avec toutes les expériences, à laquelle il doit cependant accorder la même valeur qu’à toutes ses autres idées et à ses autres jugements, parce qu'elle prend naïssance de la même façon que ceux-ci. Et s’il veut se rendre compte à lui-même de ce que contient son jugement, de quelles aperceptions particulières il se compose, il s'aperçoit que ces aperceptions n’en sont pas en réalité, mais des ombres méconnaissables d’aperceptions auxquelles il cherche en vain à donner un nom. Cet état d'esprit dans lequel on s’efforce de voir et où l’on croit voir, mais où l’on ne voit pas; dans lequel on doit former des idées à l’aide d’aperceptions qui dupent et agacent la conscience à la facon des feux follets ou des vapeurs sur les marécages ; dans lequel on s’imagine percevoir entre des phénomènes nets et des ombres ambiguës et informes des rapports impossibles à suivre, — cet état d'esprit est ce que l’on nomme le mysticisme.

À la pensée nébuleuse du mystique répond sa façon indécise de s'exprimer. Le mot, même le plus abstrait,

correspond à une représentation concrète ou à une notion formée des qualités communes à différentes représentations semblables, qui continue à trahir son origine concrète. Pour ce.que l’on croit voir comme à travers de la fumée, sans forme reconnaissable, nulle langue n’a de mot. Mais le mystique, lui, a dans sa conscience de semblables représentations spectrales sans contours et sans autres qualités, et il emploie, pour les exprimer, ou des mots connus auxquels il donne un sens tout différent du sens familier à tous, ou il ressent l'insuffisance du vocabulaire créé par les gens sains et se forge des mots nouveaux, particuliers, entièrement incompréhensibles pour tout autre, et dont lui seul connaît le sens nuageusement chaotique; ou enfin il incorpore les différentes interprétations qu'il donne à ses représentations informes dans autant de mots, et produit alors ces juxtapositions stupéfiantes d’expressions s’excluant les unes les autres, qui ne peuvent raisonnablement être unies d’aucune façon, et qui sont si caractéristiques pour le mystique. Il parle alors, comme les mystiques allemands des xvu° et xvinr° siècles, du « feu froid » de l'enfer et de la « lumière obscure » de Satan, ou il dit, comme le dégénéré de la 28° observation de Legrain, que « Dieu lui apparaît sous la forme d’ombres lumineuses ‘ », ou il remarque, comme un autre malade du même : « Vous m'avez procuré une soirée immuable ? ». Le lecteur ou l'auditeur sain, qui a confiance en son

1. Legrain, op. cit., p. 177. | 2, Ibid., p. 156. — Dans le chapitre qui: traitera des néo-

propre Jugement et examine les choses en pleine clarté et indépendance, reconnaît naturellement aussitôt que les expressions mystiques sont dépourvues de sens et ne réflètent que la pensée confuse du mystique. Mais la majorité des hommes n’a ni confiance en soi-même ni capacité de jugement, et ne peut se défaire. du penchant naturel que l'on a de lier à chaque mot un sens. Or, comme les mots du mystique n’ont en eux ou dans leur juxtaposition aucun sens déterminé, on leur en donne un arbitrairement, on y fait entrer un sens mystérieux. Aussi, l'effet du mode d'expression mystique sur les gens qui se laissent ahurir est-il très fort. Il leur donne à penser, comme ils disent, c’est-à-dire qu’il leur permet de s’abandonner à toutes les rêveries possibles, ce qui est beaucoup plus commode, et par conséquent plus agréable, que de suivre péniblement des aperceptions et idées à contours fermement dessinés ne permettant ni digressions ni échappées *. Il transporte leur esprit dans l’état d’activité intellectuelle déterminé par la seule association d’idées

mystiques français, je réunirai un bouquet de semblables associations d’expressions incohérentes ou s’excluant les unes les autres, qui sont à rapprocher complètement de la manière de parler des fous déclarés cités par Legrain. Reproduisons seulement ici un passage du Roman russe (Paris, 1888), du V'® E. M. de Vogüé, dans lequel cet écrivain mystique caractérise excellemment, inconsciemment et sans le vouloir, mais vante en même temps, la nébulosité et le vide du style mystique. « Un trait leur est commun (à certains écrivains russes). : l'art d’éveiller avec une ligne, un mot, des résonnances infinies, des séries de sentiments et d'idées... Les mots que vous lisez sur ce papier, il semble qu’ils ne soient pas écrits en longueur, mais en profondeur; ils traînent derrière eux de sourdes répercussions, qui vont se perdre on ne sait où ». (P. 215.) Et P. 227 : « Ils voient les choses et les figures dans le jour gris de la première aube; les contours, mal arrêtés, finissent dans un possible confus et nuageux ». :

1. « Il est certain qu’il (le beau) n’a jamais autant de charmes

sans frein, propre au mystique ; il éveille aussi en eux ses représentations-frontières ambiguës et inexprimables, et il leur donne le pressentiment des rapports les plus étranges, les plus impossibles des choses entre elles. Le mystique paraît « profond », pour cette raison, à tous Les imbéciles, et cette épithète, par le sens qu’elle a pris dans leurs bouches, est devenue presque offensante. Réellement profonds sont seuls les esprits exceptionnellement vigoureux qui peuvent soumettre leur activité intellectuelle à la discipline d’une attention particulièrement puissante. De tels esprits sont capables d'utiliser l’association d'idées de la manière la plus parfaite, de donner la plus grande acuité et la plus grande clarté à toutes les représentations appelées par elle à la conscience, de les supprimer .sûrement et rapidement si elles ne s'accordent pas avec les autres, de se créer de nouvelles impressions sensorielles si celles-ci sont nécessaires pour rendre encore plus vivaces et plus nets les idées et jugements qui justement prédominent en: eux; ils obtiennent de cette façon un tableau du monde d’une incomparable luminosité, et découvrent entre les phénomènes des rapports réels qui restent nécessairement cachés à une attention plus faible. Cette profondeur réelle des esprits extraordinairement vigoureux est toute clarté. Elle chasse les ombres des recoins cachés et remplit les abîimes de rayonnements. La profondeur

pour nous, que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n’entendons qu’à demi... Cest l’équivoque, lincertitude, c’est-à-dire la souplesse des mots, qui est un de leurs grands avantages et qui permet d’en faire un usage exact (!!) ». Joubert, cité par Charles Morice, La Littérature de tout à l'heure. Paris, 1889, p. 171.

apparente du mystique est, par contre, toute obscurité. Elle fait paraître les choses profondes par les mêmes moyens que la nuit : en rendant non perceptibles leurs contours. Le mystique dissout le dessin arrêté des phénomènes, il étend sur eux des voiles et les enveloppe d’une vapeur bleue. Il trouble ce qui est clair et rend opaque ce qui est transparent, comme la seiche trouble les eaux de l'Océan. Ceux donc qui voient le monde à travers les yeux du mystique, plongent le regard dans une masse noire ondoyante où ils peuvent trouver tout ce qu'ils veulent, quoique, en réalité, ils ne perçoivent rien, et justement parce qu’ils ne perçoivent rien. Pour les imbéciles, tout ce qui est clair, fermement dessiné, et qui n’admet pour cette raison qu’une seule interprétation, est plat. Ils regardent comme profond tout ce qui n’a aucun sens et peut, par conséquent, recevoir toutes les interprétations imaginables. L’analyse mathématique est pour eux plate, la théologie et la métaphysique sont profondes. Plat est le droit romain, profonds sont la Clef des songes et les prophéties de Nostradamus. Les figures qui apparaissent, la nuit de la Saint-Sylvestre, dans le plomb fondu où les bonnes gens prétendent lire l'avenir, seraient les symboles exacts de leur profondeur.

Le contenu de la pensée mystique est déterminé par le caractère et le degré de culture du dégénéré et de l’hystérique. Il ne faut jamais oublier, en effet, que le cerveau pathologiquement altéré ou épuisé est simplement un milieu de culture ensemencé par l'éducation, l’instruction, les impressions et les expériences de la vie, etc. Les grains de semence ne naissent pas en lui, ils reçoivent seulement en lui et par lui leurs arrêts de développement,

PSYCHOLOGIE DU MYSTICISME jee. 408

rabougrissements, malformations et rejets fous spéciaux. Le naturaliste qui perd la faculté de l'attention devient un « philosophe de la nature » ou un inventeur de l’espace à quatre dimensions, comme l’infortuné Zœllner. L'homme grossier et ignorant des basses couches populaires tombe dans la plus sauvage superstition. Le mystique élevé religieusement et nourri de dogmes rapporte ses représentations nébuleuses aux choses de la foi et les interprète comme des révélations sur la nature de la Sainte Trinité ou sur l'existence avant la naissance et après la mort. L’ingénieur en proie au mysticisme s’exténue à des inventions impossibles, croit être sur la trace de la solution du problème du mouvement perpétuel, imagine des communications entre la terre et les astres, des puits conduisant au noyau incandescent de notre globe, etc. L’astronome devient astrologue, le chimiste alchimiste et chercheur de la pierre philosophale, le mathématicien travaille à la quadrature du cercle ou à la découverte d’un système dans lequel l’idée de progrès s'exprime par un calcul intégral, et la guerre de 1870 par une équation.

Comme nous l’avons expliqué plus haut, l’écorce cérébrale reçoit ses excitations non seulement des nerfs périphériques, mais aussi de la profondeur de l’organisme, des nerfs des organes et des centres nerveux de la moelle épinière et du grand sympathique. Chaque état d’excitation, dans ces centres, influence les cellules cérébrales et éveille en elles des aperceptions plus ou moins nettes qui se rapportent nécessairement à l’activité des centres desquels l’excitation émane. Quelques exemples rendront la chose claire aux profanes. Si l'organisme éprouve le

besoin de nourriture, c’est-à-dire si nous avons faim, nous n'avons pas seulement conscience en général d’un désir obscur d'aliments, mais il naît aussi dans notre esprit des représentations déterminées de mets, de tables servies, de tous les accessoires qui jouent un rôle dans le repas. Si pour une raison quelconque, peut-être à cause d’une maladie de cœur ou de poumons, nous ne pouvons pas bien respirer, nous n’éprouvons pas seulement une avidité d'air, mais nous avons aussi des représentations secondaires de nature anxieuse, pressentiments de dangers d'espèce inconnue, réminiscences mélancoliques, etc., c'est-à-dire des représentations de phénomènes qui habituellement arrêtent ou gênent la respiration. Dans le sommeil aussi, les excitations organiques exercent cette influence sur l'écorce cérébrale, et nous leur devons les rêves somatiques, c'est-à-dire ceux qui se rapportent à l’activité des organes qui se trouvent justement dans un état anormal.

Or, on sait que certains centres nerveux organiques, notamment les centres sexuels dans la moelle épinière et la moelle allongée, sont chez les dégénérés fréquemment mal formés ou pathologiquement surexcités. Les excitations qui en partent éveillent en conséquence, dans le cerveau d’un dégénéré de cette espèce, des aperceptions en rapports étroits ou lointains avec la sexualité, et ces aperceptions sont durables, parce que durables également sont les états d’excitation qui les occasionnent. Dans la conscience d’un tel dégénéré subsistent donc constâmment, à côté des autres aperceptions qu'éveillent les excitations changeantes du monde extérieur, des aperceptions du domaine de la sexualité, et il rattache à chaque impres-

sion qu’il reçoit des êtres et des choses, des idées érotiques. Ainsi 1l en arrive à soupconner des rapports mystérieux entre tous les phénomènes possibles de la réalité, entre un train de chemin de fer, le titre de son journal, un piano, etc:, et la femme, et il éprouve, par suite de vues, de paroles, d’odeurs qui ne produisent cette impression sur aucun homme sain, des excitations de nature éro-: tique qu'il rapporte à des propriétés inconnues de ces vues, de ces paroles, de ces odeurs. Il advient ainsi que le mysticisme a, dans le plus grand nombre de cas, une teinte érotique nette, et le mystique, interprétant ses représentations-frontières obscures, à constamment une tendance à leur'attribuer un sens érotique. Le mélange de spiritualité ét de sensualisme, de ferveur religieuse et amoureuse qui caractérise la pensée: mystique, a frappé! les yeux des observateurs mêmes qui ne comprennent pas de quelle facon'ilse produit.

Le mysticisme que j'ai étudié jusqu'ici est l’incapaeité, : basée sur une faiblesse de volonté congénitale ou acquise, de diriger par l'attention l’action de l’association d'idées, d'attirer dans le cercle lumineux central de la conscience les représentations-frontières nébuleuses, et de supprimer : les aperceptions incompatibles avec celles qui fixent justement l'attention. Mais il y a aussi une autre forme de mysticisme, qui à pour cause non une attention défectueuse, mais une anomalie de l’excitabilité du cerveau et du système nerveux.

Dans l'organisme sain, les nerfs sensitifs conduisent au cerveau les impressions du monde extérieur dans toute leur force, et l'excitation de la cellule cérébrale est en rapport

direct avec l'intensité de l’excitation qui lui est amenée. D'autre facon se comporte un organisme dégénéré ou épuisé. Chez celui-ci le cerveau peut avoir perdu son excitabilité normale; il est obtus, et les excitations qui lui sont amenées ne l'ébranlent que faiblement. Un tel cerveau ne parvient jamais à élaborer des aperceptions nettement délimitées. Il pense toujours d’une façon phantomatique et vague. Mais je n'ai pas à décrire longuement les particularités de son fonctionnement, car un cerveau obtus existe rarement chez le dégénéré supérieur et ne joue aucun rôle en littérature et en art. Le possesseur d’un cerveau difficilement excitable a bien rarement l’idée de faire des vers ou de peindre. Il ne compte que comme public prédestiné et reconnaissant du mystique créateur. L’excitabilité insuffisante peut ensuite être un attribut des nerfs sensitifs. Ce trouble occasionne des anomalies de la vie intellectuelle sur lesquelles je fn’étendrai dans le livre suivant. Enfin, au lieu d’obtusion, il peut y avoir de l’hyperexcitabilité, et celle-ci peut être propre à tout le système nerveux et au cerveau ou seulement à quelques portions de celui-ci. L’hyperexcitabilité générale donne ces natures maladivement sensitives qui tirent des phénomènes les plus indifférents les impressions les plus étonnantes, entendent les « sanglots du crépuscule », frissonnent au contact d’une fleur, distinguent dans le murmure de la brise d'effrayantes prophéties et de terribles menaces, etc. ‘. L’hyperexcitabilité de. quelques

1. en de Nerval, Le Réve et la Vie. Pare, 1868, p. 53. « Tout dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes

sortaient de la plante, de l’arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m’avertir et m’encourager. Le langage de mes com-

groupes de cellules de l’écorce cérébrale donne lieu à d’autres phénomènes. Dans la portion du cerveau ébranlée soit par une excitation périphérique ou par une excitation de voisinage, par une impression sensorielle ou par une association d'idées, l’activité cellulaire, en ce cas, ne s’effectue pas proportionnellement à l'intensité de l'excitation, mais elle est plus forte et plus durable que ne le justifie l’excitation qui l’occasionne. Le groupe de cellules ébranlé ne rentre que difficilement ou même plus du tout en repos. Il absorbe de grandes quantités de matières nutritives pour les dissocier, et les enlève aux autres portions du cerveau. Il travaille comme un mécanisme qu'une main maladroite a mis en branle et n’est plus capable d'arrêter. Si l'on peut comparer l’activité normale des cellules du cerveau à une combustion calme, il faut voir dans l’activité da groupe cellulaire morbidement hyperexcitable une explosion, et une explosion qui unit la durée à la violence. Sur une excitation, s’enflamme ensuite dans la conscience une aperception ou une série d'aperceptions, de notions et d'idées, qui illuminent cette dernière avec la clarté d’un incendie, et surpassent en éclat toutes les autres aperceptions.

Selon le degré d’hyperexcitabilité morbide de quelques portions du cerveau, la prédominance des aperceptions élaborées par elles est aussi plus ou moins exclusive et invincible. À des degrés modérés naissent les obsessions,

pagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit ». Nous retrouvons complètement ici cette « compréhension du mystérieux » qui est une des fantaisies les plus habituelles des aliénés.

Max Nonpau. — Dégénérescence. 1 — 8

que la conscience reconnaît comme maladives. Elles n’excluent pas une activité cérébrale saine. À côté d’elles s'éveillent et s’éteignent des aperceptions normales, et la conscience s’habitue à traiter les obsessions simultanément présentes en quelque sorte comme des corps étrangers et à les exclure de ses idées et de ses jugements. À un degré plus élevé, l’obsession devient idée fixe. Les portions hyperexcitables du cerveau établissent leurs aperceptions avec une telle vigueur, que la conscience en est remplie et ne peut plus les distinguer de celles qui sont une conséquence d’impressions sensorielles et en reflètent exactement la qualité et l'intensité. Alors nous avons affaire aux hallucimations et aux délires. Au degré le plus haut enfin naît l’extase, que M. Ribot nomme « la forme aiguë de la tendance à l'unité de la conscience ». Dans l’extase, la portion cérébrale excitée travaille avec une - telle violence, qu’elle supprime l’activité de tout le reste du cerveau. L’extatique est complètement insensible aux excitations extérieures. Il n'y a aucune aperceéption, aucune réunion d’aperceptions en notions et de notions en idées et jugements. Une seule aperception ou un seul groupe d’aperceptions remplit la conscience. Ces aperceptions sont de la plus grande netteté et clarté. La conscience est comme inondée d’une aveuglante lumière de midi. Il se passe donc ici exactement le contraire de ce que l’on observe chez le mystique ordinaire. A l’extase sont liées des émotions excessivement fortes dans lesquelles la plus ardente volupté se mêle à la douleur. Ces émotions accompagnent chaque activité violente et démesurée des cellules nerveuses, chaque désagrégation excessive, semblable à

une explosion, de la matière nutritive nerveuse. La sensation de volupté est un exemple de ces phénomènes accompagnateurs de désagrégations extraordinaires dans la cellule nerveuse. Chez l’homme sain, les centres sexuels sont les seuls qui, conformément à leur fonction, sont différenciés, organisés de telle sorte qu'ils n'exercent pas une activité uniforme et constante; mais, la plus grande partie du temps, ils se reposent complètement et emmagasinent de grandes quantités de matières nutritives, pour les désagréger ensuite soudainement, d’une façon en quelque sorte explosive. Chaque centre nerveux qui travaillerait ainsi nous procurerait des sensations de volupté, mais il n’y a justement pas chez l'homme sain, en dehors des centres sexuels, d'autre centre qui aurait à travailler ainsi pour répondre aux buts de l'organisme. Chez le dégénéré, au contraire, quelques centres cérébraux morbidement surexcités travaillent de cette façon, et Les ravissements qui accompagnent leur activité explosive sont plus puissants que les sensations de volupté, dans la mesure où les centres cérébraux sont plus sensibles que les centres rachidiens subalternes, et plus obtus. Les grands extatiques, une sainte Thérèse, un Mahomet, un Ignace de Loyola, sont absolument dignes de foi, quand ils assurent que les voluptés qui accompagnent leurs extases ne sont comparables à rien de terrestre et sont presque au-dessus des forces d’un mortel. Cette remarque prouve qu'ils ont conscience aussi de la douleur aiguë qui accompagne la désagrégation dans les cellules cérébrales surexcitées, et qu'une analyse attentive discerne dans chaque sensation voluptueuse très forte. La circonstance que la

seule sensation organique normale à nous connue, qui soit semblable aux sensations de l’extase, est la sensation de la volupté, explique que les extatiques relient par l’associa- tion d'idées des représentations érotiques à leurs aperceptions extatiques; ils interprètent l’extase elle-même comme une espèce d'acte d'amour supra-terrestre, comme une union d'espèce indiciblement élevée et pure avec Dieu ou la Sainte Vierge. Cette mise en tiers de Dieu et des saints est la conséquence naturelle d’une éducation religieuse qui engendre l'habitude d'envisager les choses inexplicables comme surnaturelles, et d'établir un rapport entre elles et les représentations de la religion. :

Nous avons vu maintenant que le mysticisme découle de l'incapacité de refréner l'association d'idées par l’attention, et que cette incapacité est la conséquence de la faiblesse de la volonté, tandis que l’extase est l’effet d’une hyperexcitabilité maladive de quelques centres cérébraux. Mais l'incapacité d'attention produit encore, outre le mysticisme, d’autres particularités de la pensée que nous nous contenterons de mentionner rapidement. Aux plus bas degrés de la dégénérescence, dans l’idiotisme, l'attention manque absolument. Nulle excitation n’est capable de la faire naître, et il n’y a aucun moyen extérieur pour produire une impression dans un cerveau d'idiot et éveiller dans sa conscience des aperceptions déterminées. Dans la dégénérescence moins complète, — l’imbécillité, — l’attention est possible, mais excessivement faible et fugitive. En série ascendante on trouve chez l’imbécile d’abord la fuite d'idées, c’est-à-dire l'impuissance de fixer les représentations s’appelant automatiquement les unes les autres à la

conscience d’après les lois de l’association d'idées, et de les réunir en une idée ou jugement; puis la rêvasserie, qui est une autre forme de la fuite d'idées, mais se distingue d’elle en ce que les représentations dont elle se compose sont faiblement élaborées, par conséquent nébuleuses et indistinctes, au point parfois qu'un imbécile auquel on demande soudainement dans sa rêverie à quoi il pense, n’est pas en état d'indiquer ce qui se trouve justement dans sa conscience. Tous les observateurs établissent que le dégénéré supérieur est fréquemment « original, brillant, spirituel », qu'il est incapable, il est vrai, d'activités qui réclament de l'attention et la discipline de soi-même, mais qu'il a de forts penchants artistiques. Toutes ces particularités sont imputables à l’action déréglée de l'association d'idées.

Que l’on se rappelle comment travaille le cerveau incapable d’attention : une perception éveille une aperception, qui appelle à la conscience mille autres représentations associées. L'esprit sain supprime les aperceptions ou représentations contradictoires ou qui ne s'accordent pas raisonnablement avec la première aperception; l’imbécile ne le peut pas. La simple consonance détermine le décours de sa pensée. Il entend un mot et éprouve le besoin de le répéter une fois ou plusieurs fois : écholalie. Ou bien ce mot évoque dans sa conscience des mots semblables apparentés à celui-là seulement par le son, non par le sens ,

1. Un dégénéré imbécile, dont le D' G. Ballet nous raconte l’histoire, dit : « Il y a mille ans que le monde est monde. Milan, la cathédrale de Milan ». La Semaine médicale, 1892, p. 133. « Mille ans » évoquent dans la mémoire de cet imbécile le mot « Milan », dont la consonance est la même, quoiqu’il n’y ait entre les deux

et alors il pense et parle dans une suite de rimes absolument incohérentes; ou bien les mots ont, outre la consonance, quelque parenté très éloignée et très faible de signification, et alors naît le jeu de mots ou calembour. Le profane incline à qualifier de spirituel l'imbécile qui rime et fait des jeux de mots, sans songer que cette façon de lier les représentations d’après le son des mots déjoue le but de la pensée, puisqu'au lieu de conduire à la connaissance du véritable rapport des phénomènes, elle en éloigne. Nulle mauvaise plaisanterie n'a jamais facilité la découverte d’une vérité, et ceux qui ont pu tenter de converser sérieusement avec un imbécile fai-

notions aucun rapport raisonnable. Un graphomane, Jasno, cité par Lombroso, dit : « La main se mène »; puis il vient à parler de « semaine », et continue à jouer avec les mots de même consonance « se mène », « semaine » et « main ». (Génie et Folie, édition allemande, p. 264). Dans le livre d’un graphomane allemand “intitulé Rembrandt éducateur (Leipzig, 1890), livre que j'aurai à citer quelquefois encore comme type du radotage d’un imbécile, je trouve dès les premières pages les juxtapositions suivantes de mots d’après la consonance : « Ils annoncent un retour... à l’unité et à la finesse (zur Einheit und Feinheit) », p. 3. « Plus quelqu'un est mal poli (wngeschliffener), et plus il y a à polir en lui (zu schleifen) », p. 4. « Toute éducation vraie est plastique (Iede rechte Bildung ist bildend), formatrice, créatrice, et par conséquent artistique », p. 8. « Rembrandt n’était pas seulement un artiste protestant, mais aussi un protestant artiste », p. 14. « Sa feuille de cent florins seule (Hundertquldenblatt) pourrait déjà servir comme une grande centaurée (en allemand « herbe de mille florins » (Tausendgüldenkraut) contre tant de maux », p. 23. « Le Christ et Rembrandt ont en cela quelque chose de commun, que celui-là honore la pauvreté religieuse, celui-ci la pauvreté (Armseligkeit) artistique, — la félicité des pauvres (Seligkeit der Armen) », p. 25, etc.

Un malade du Dr Ph. Charlin (La confusion mentale primitive. Annales médico-psychologiques, 4° année, n° 2, p. 228), dit : « Henri quatre... Il en faut quatre, trois, deux, un, et un partout, tout cru, ha! Je suis d’aplomb. Je suis aux poids et mesures ». (« Aplomb » appelle « plomb » qui appelle l’idée de « poids » qui appelle l’association habituelle « et mesures ».) « Mesures, trois épiciers, pourriture » (une rime). « Brillant, boyant, boyant, brillant » (Rimes dépourvues de sens) ».

sant de l'esprit, ont reconnu l'impossibilité de l’attacher à une suite d'idées, d'obtenir de lui une conclusion logique, de lui faire comprendre un fait ou un rapport de causalité. Quand l’enchaînement des aperceptions s'effectue non seulement d’après les impressions de l’ouïe, non d’après la pure consonance, mais aussi d’après les autres lois de l'association des idées, alors naissent ces juxtapositions de mots que le profane qualifie de « mode d'expression original » et qui procurent à leur auteur un renom de « brillant » causeur ou écrivain.

Le D' Sollier cite quelques exemples caractéristiques du mode d'expression « original » d’imbéciles ‘. L'un disait à son camarade : « Tu as l’air d’un sucre d'orge en nourrice ». Un autre formulait en ces termes l’idée que son ami le faisait tellement rire, qu’il ne pouvait pas retenir sa salive : « Tu me fais baver des ronds de chapeaux ». L’accouplement de mots qui, par le sens, sont incohérents ou très peu cohérents, est en règle générale une preuve d’imbécillité, quoique trop souvent il étonne et fasse rire. Le genre d'esprit qu’à Paris on nomme « blague » ou « esprit du boulevard » est, aux yeux du psychologue, de l’imbécillité. Et que cet esprit puisse s’allier aux tendances artistiques, celaestcompréhensible. Toutesles professions qui réclament la connaissance de la réalité et l'adaptation à celle-ci, présument l'attention. Mais l'attention manque à l’imbécile, qui est par conséquent inapte aux professions sérieuses. Cértaines occupations artistiques, notamment celles de genre subordonné, sont au contraire conciliables avec l’associa-

1. Dr Paul Sollier, Psychologie de l’Idiot et de l’Imbécile. Paris, 1890, p. 153.

tion d'idées débridée, la rêverie, même la fuite de pensées, parce qu’elles réclament seulement une très faible adaptation à la réalité et ont, par cette raison, une grande force d'attraction pour l’imbécile. |

Entre la pensée et le mouvement existe un parallélisme exact qui s'explique par ce fait, que l'élaboration d'aperceptions n’est autre chose qu'une modification de l'élaboration des impulsions motrices. Les phénomènes moteurs rendent sensible au profane, de la façon la plus claire, le mécanisme de l’activité pensante. À l'association d'idées répond l'association automatique des contractions musculaires, à l'attention la coordination. De même qu’en l’absence d'attention ne naît pas d'idée raisonnable, de même, avec le manque de coordination, ne naît pas de mouvement utile. À l’idiotisme du cerveau il faut assimiler la paralysie, à l’obsession et à l’idée fixe le tic de mouvement (tressaillement involontaire). Les plaisanteries de l’imbécile sont comme des coups d’épée dans l’air, les idées et les Jugementsides cerveaux sains comme une escrime soigneusement calculée en vue de la défense et de l’attaque. Le mysticisme trouve son image dans les mouvements sans but et sans force, souvent simplement esquissés, du tremblement fsénile et paralytique, et l’extase constitue pour un centre cérébral le même état qu'un spasme tonique continu et violent pour un muscle ou un groupe de muscles.

Le mysticisme est l’état habituel des hommes, et nullement une disposition extraordinaire de leur esprit. Un cerveau vigoureux qui élabore chaque aperception en pleine netteté, une volonté forte qui arrête l'attention si difficile à fixer, sont des dons rares. Pour muser et rêver, pour laisser vagabonder l'imagination capricieuse dans les méandres de l'association d'idées, il faut un effort moindre; et cet état d'âme est, par cette raison, de beaucoup préféré au dur travail de l'observation et du jugement raisonnable. C’est ainsi que la conscience des hommes est remplie d’une foule immense d’ombres de pensée ambiguës, et, règle générale, ils ne voient bien distinctement que les phénomènes journellement renouvelés de leur vie personnelle la plus étroite, et, parmi eux, ceux avant tout qui sont l’objet de leurs besoins immédiats.

Le langage, ce grand auxiliaire du développement de

la pensée humaine, n’est pas un bienfait sans mélange. Il porte dans la conscience de la plupart des hommes incomparablement plus d’obscurité que de clarté. Il enrichit leur mémoire de sons, non d'images nettement dessinées de la réalité. Le mot, écrit ou parlé, excite un sens, la vue ou l’ouïe, et dégage une activité du cerveau, c’est vrai. Il éveille toujours une aperception. Une suite de notes musicales le fait aussi. Un mot inconxu, un mot baroque, un nom propre, un air raclé sur un crin-crin, font penser aussi, mais à quelque chose d’indéterminé, ou d’absurde, ou d'arbitraire. C’est une peine absolument perdue que de vouloir donner à un individu, par le mot, de nouvelles aperceptions et notions et élargir le cercle de sa connaissance lucide. Le mot ne peut jamais évoquer que les représentations que l'individu possède déjà, et, en dernière ana: lyse, chacun ne travaille qu'avec le fonds d'aperceptions qu'il a acquises par une observation personnelle attentive du monde. Cependant on ne peut renoncer aux excitations que nous apporte le langage. Le désir de saisir sans lacunes l’ensemble du monde phénoménal est irrésistible, mais la possibilité d'aperceptions personnelles est restreinte même dans le cas le plus favorable. Ce que nous n'avons pas éprouvé nous-mêmes, nous nous le faisons dire par les autres, les morts et les vivants. Le mot doit remplacer pour nous des impressions sensorielles immédiates. Il est, après tout, lui-même aussi une impression sensorielle, et notre conscience est habituée à assimiler cette impression aux autres, à accorder la même valeur à l’aperception qu'éveille le mot qu'aux aperceptions que nous avons obtenues par la coopération simultanée de tous

les sens, par le dévisagement et la palpation de toutes les faces, le déplacement et le soulèvement, l'examen par l'ouïe et l’odorat, de l’objet lui-même. Mais cette assimilation de valeur est un vice de raisonnement. Elle est dans tous les cas fausse, si le mot doit faire plus qu'évoquer dans la conscience le souvenir d’une aperception acquise par une perception propre, ou celui d’une notion composée d’aperceptions semblables. Nous commettons tous, néanmoins, cette faute de raisonnement. Nous oublions que le langage a été formé par l'espèce uniquement comme moyen d'entente entre les individus et de communication d'émotions, qu’il est une fonction sociale, non une source de connaissance. En vérité, il est plutôt une source | d'erreur. Car ce que l'homme sait réellement, ce n’est pas ce qu’il a entendu et lu ét répète, mais seulement ce qu'il a directement éprouvé et attentivement observé; et quand. il veut s’émanciper des erreurs que le mot lui apporte, il n'a pas d'autre moyen que d'augmenter son fonds d’aperceptions de pleine valeur par des perceptions propres:et une observation attentive, Et comme l'homme n’est jamais capable de cet effort que jusqu'à une certaine limite, chacun est condamné à travailler dans sa conscience à la fois avec des aperceptions directes et avec des mots. L'édifice d'idées construit avéc des éléments d’une solidité si inégale rappelle ces églises gothiques dont des maçons stupides réscellaient autrefois les endroits dégradés avec une colle de suie et de fromage à laquelle ils donnaient, à l’aide d’un badigeon, l'apparence de la pierre. La façade se présente irréprochable à l'œil, mais beaucoup de ses parties ne résisteraient pas un instant à un choc vigoureux de la critique.

Beaucoup d’interprétations erronées des phénomènes naturels, la plus grande partie des fausses hypothèses scientifiques, toutes les religions et les systèmes métaphysiques, sont nés ainsi : c’est que les hommes ont entremêlé à leurs idées et à leurs jugements, à côté d’aperceptions sorties d’une perception immédiate, d’autres aperceptions provoquées par des mots, auxquelles ils ont accordé une valeur égale. Ou les mots avaient été inventés par des mystiques, et ils n’indiquaient dès l’origine que l’état ver-

tigineux d’un cerveau malade et faible, ou bien ils expri-

maient au début une aperception déterminée et exacte; mais leur sens véritable n’était jamais apparu à ceux qui les répétaient, et avait été arbitrairement faussé par eux, mal interprété ou embrouillé. | = La faiblesse d’esprit innée ou acquise et l'ignorance conduisent au même but : le mysticisme. Le cerveau de l’ignorant élabore des aperceptions nébuleuses, parce qu'il est excité non par le phénomène lui-même, mais seulement par un mot, et que cette excitation n’est pas assez forte pour pousser les cellules cérébrales à un travail plus vigoureux; et le cerveau de l’épuisé et du dégénéré élabore des aperceptions du même genre, parce qu’il n’est pas capable de répondre à une excitation par une activité

vigoureuse. C’est ainsi que l'ignorance est une faiblesse

d'esprit artificielle, comme, au contraire, la faiblesse d'esprit est l’inaptitude organique naturelle au savoir. Dans une partie quelconque de son horizon intellectuel, chacun de nous est donc mystique. De tous les phénomènes qu'on n’a pas observés soi-même, chacun se fait des aperceptions vaporeuses et vacillantes. Mais on distin-

guera néanmoins facilement l’homme sain de celui qui mérite la désignation de mystique. Il y a pour les deux un critérium sûr. L'homme sain est capable de tirer de ses perceptions immédiates des aperceptions à contours nets et de saisir leur véritable rapport. Le mystique, au contraire, mêle ses représentations-frontières ambiguës et nuageuses à ses aperceptions immédiates mêmes, qui par là sont embrouillées et obseurcies. Le paysan le ‘plus superstitieux lui-même a des aperceptions sûres de son travail des champs, de l'alimentation de son bétail et de la surveillance de sa borne. Il se peut qu'il croie à la sorcière de la pluie, parce qu’il ne sait pas comment la pluie se produit, mais il ne s'attend pas un seul moment à ce que les anges viennent labourer pour lui. Il fait peut-être bénir son champ, parce qu’il ignore les véritables conditions de la prospérité ou du dépérissement de sa moisson, mais, malgré sa confiance en une faveur surnaturelle, il n'omettra jamais de semer son blé. Chez le mystique proprement dit, au contraire, l’incompréhensible étant l’informe, pénètre et envahit toutes les aperceptions, même celles de son expérience journalière ; son manque d’attention le rend incapable de reconnaître le véritable enchaïinement des phénomènes mème les plus simples et dont les rapports sont les plus facilement visibles, et le conduit à leur assigner comme cause une des aperceptions nébuleuses insaisissables qui voguent et ondoient dans sa conscience.

Cette caractéristique du mystique ne s’applique aussi complètement, dans l’histoire de l’art et de la poésie de ce siècle, à aucun autre groupe d'hommes qu'aux auteurs

et continuateurs du « mouvement préraphaélite » en Angleterre. On peut supposer l’histoire de ce mouvement connue, au moins dans ses traits essentiels, et nous n’en rappellerons ici que les principaux. Trois peintres, Dante-Gabriel Rossetti, Holman Hunt et Millais, formèrent en 1848 une association qui s'intitula Preraphaelitic Brotherhood (Fraternité préraphaëlitique). Quand le groupe fut formé, les peintres F.-G. Stephens et James Collinson ainsi que le sculpteur Thomas Woolner vinrent s’y joindre. Ils exposèrent à Londres, au printemps de 1849, une série de tableaux et de statues qui portaient tous, outre la signature de l’auteur, l'inscription commune P. R. B. Le résultat fut atterrant. Le public, auquel des fanatiques hystériques n'avaient pas encore imposé tyranniquement la foi à la beauté de ces œuvres.et qui n’était pas encore sous l'empire de la mode inventée par les snobs esthétiques, et consistant à voir dans l’admiration pour celles-ci une marque de distinction et d’affiliation à un cercle étroit et exclusif de patriciens du goût, le public, disons-nous, alla à elles sans prévention et les trouva incompréhensibles et grotesques. Leur vue excita un rire inextinguible chez les gens de bonne humeur et de la colère chez les grincheux, qui se fâchent quand ils croient qu’on veut se moquer d'eux. La « Fraternité » ne renouvela pas sa tentative; l'exposition P. R. B. n'eut pas de répétition. L'association elle-même se rompit, et ses membres n’ajoutèrent plus à leurs noms les lettres de ralliement. [ls ne formèrent plus une réunion fermée dans laquelle on était reçu en due et bonne forme, mais seulement un cercle libre d'amis à tendances communes, sans

cesse transformé par les entrées et sorties. Ainsi se rapprochèrent d'eux Burne Jones et Madox Browne, qui passent également pour préraphaëlites, quoiqu'ils n'aient pas appartenu au P. R. B. primitif. Plus tard la définition s’étendit des artistes aux poètes, et l’on comprend parmi les préraphaélites littéraires, outre Dante-Gabriel Rossetti, qui échangea bientôt le pinceau contre la plume, Algernon- ‘Charles Swinburne.et William Morris. .

Quels sont les idées-forces et les buts du mouvement préraphaélite ? Un critique anglo-allemand de valeur, Franz Hüffer, croit répondre à cette question, en disant : « Je voudrais nommer ce mouvement : la renaissance du mode de sentiment médiéval * ». Outre que ces mots ne signifient rien; puisque par « le mode de sentiment médiéval » chacun peut entendre ce qu’il veut, l’allusion au moyen âge marque seulement le phénomène le plus extérieur du préraphaélisme et ne touche en rien à son essence intime.

Il est exact que les préraphaélites trahissent, dans l’image et le mot, une certaine prédilection, d’ailleurs non exclusive, pour le moyen âge; mais le moyen âge de leurs poèmes et tableaux n’est pas le moyen âge historique ; c’est un moyen âge fabuleux, une simple désignation pour ce qui est placé hors du temps et de l’espace, une époque et un pays de rêve dans lesquels on peut transporter commodément toutes les figures et actions irréelles. Qu'ils prêtent à leur monde extra-terrestre quelques traits qui peuvent rappeler de loin le moyen âge, que dans ce monde évoluent des reines et des chevaliers, des damoiselles

1. Poems by Dante-Gabriel Rossetti. With a memoir of the author, by Franz Hüffer. Leipzig. 1813, p. vin.

avec des couronnes dans leur chevelure d’or et des pages avec des toques à plumes, cela s’explique par les modèles qui flottaient, inconsciemment peut-être, devant l'esprit des préraphaélites. | |

Les mouvements en art et en littérature ne naissent pas soudainement et par génération spontanée. Ils ont des aïeux dont ils descendent par une filiation naturelle. Le préraphaélisme est un petit-fils du romantisme allemand et un fils du romantisme français. Mais dans ses péré-

grinations à travers le monde, le romantisme, sous l’in-

fluence des dispositions changeantes des époques et du caractère particulier des différents peuples, a subi de telles altérations, qu'à peine un léger air de famille rappelle l'ancêtre allemand dans le rejeton anglais.

Le romantisme allemand était dans son principe une réaction contre l'esprit des encyclopédistes français, qui avaient dominé sans conteste le xvir° siècle. Leurs critiques des antiques erreurs, leurs nouveaux systèmes, qui voulaient expliquer les énigmes du monde et de la nature humaine, avaient d’abord séduit et presque enivré. Ils ne pouvaient cependant satisfaire d’une façon durable, car ils commettaient dans deux directions une lourde erreur. Ils interprétaient le monde phénoménal avec une connaissance insuffisante des faits et tenaient l'homme pour un être raisonnable. Fiers de leur penser rigoureusement logique, mathématique, ils ne voyaient pas que c'était là une méthode de connaissance, mais non la connaissance elle-même. L'appareil logique est une machine qui peut seulement élaborer la matière qu’on y a mise. Si cette machine n’est pas nourrie, elle tourne à vide, fait du bruit,

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mais ne produit rien. L'état de la science au xvin° siècle ne permettait pas aux encyclopédistes de mettre utilement en activité leur appareil logique. Mais ils ne le remarquèrent pas, et construisirent, inconsciemment téméraires, à l’aide de leurs faibles moyens, un système qu’ils donnèrent avec satisfaction pour la fidèle image de l'univers. On découvrit naturellement bientôt que les encyclopédistes, si fiers de leur raison, se trompaient, eux et leurs disciples. On découvrit des faits qui contredisaient leurs explications hâtives, et il y eut toute une série de phénomènes que le système négligeait entièrement, qu'il ne couvrait pas, comme. ‘un mantelet trop court, et qui passaient railleusement par toutes les bordures. Alors on maltraita à coups de pied la philosophie des encyclopédistes et l'on commit à son égard la faute qu’elle-même avait commise : on confondit la méthode de la critique rationnelle avec les résultats qu’elle avait produits entre les mains des encyclopédistes. Parce que ceux-ci, par connaissance insuffisante des faits, donnaient de la nature une explication fausse et arbitraire, les assoiffés de savoir s’écrièrent, déçus, que la critique rationnelle était en soi une fausse méthode ; que la pensée logique ne conduisait à rien : que les explications de la philosophie d'émancipation étaient aussi indémontrées et indémontrables que celles -de la religion et de la métaphysique, qu'elles étaient seulement moins belles, plus froides et plus étroites; et l’on se précipita avec ferveur dans toutes les profondeurs de la foi et de la superstition, où, sans aucun doute, ne croissait pas l’arbre de science, mais où de beaux mirages enivraient l'œil, et où murmuraient les sources chaudes parfumées de toutes les émotions.

Max NoRDAU, — Dégénérescence. 1—9

Et plus encore que l'erreur de leur philosophie, fut néfaste la fausse psychologie des encyclopédistes. Ils crurent que les pensées et les actions de l’homme sont déterminées par la raison, par les lois de la logique, et ils ne soupçonnèrent aucunement que la vraie force motrice de ses idées et de ses actes sont les émotions, ces excitations élaborées dans les profondeurs des organes intérieurs, dont l’origine échappe à la conscience, qui font soudainement irruption dans celle-ci comme une horde de sauvages, ne disent pas d’où elles viennent, ne se plient à aucun règlement de police de la pensée civilisée, et exigent impérieusement d'être logées. Tout le vaste domaine des besoins organiques et des instincts héréditaires, ce qu'Edouard de Hartmann nomme l’ « inconscient », resta caché aux rationalistes, et ils ne virent que l’étroit cercle de la vie psychique qu'éclaire la petite lampe de la conscience. Une poésie qui représentait l’homme d’après les vues de cette psychologie insuffisante, devait être fausse jusqu'au ridicule. Elle n'avait pas de place pour les passions et les folies. Elle ne voyait dans le monde que des formules logiques sur deux jambes et des équations mathématiques à tête poudrée et à habits brodés. Le sentiment naturel se vengea de cette aberration artistique, en entrant en révolte et en n’admettant plus que l’inconscient, l'instinct héréditaire et les appétits organiques, sans plus se préoccuper de la raison ni de la volonté, qui pourtant existent aussi.

Le mysticisme, qui s’insurgea contre l'emploi de la méthode rationaliste dans l'interprétation du monde, le mouvement d'assaut et d'irruption, qui s’émeuta contre le

même emploi à l'égard de la vie psychique de l’homme, furent la moisson préparatoire du romantisme, qui n’est que la réunion et l’exagération de ces deux mouvements de révolte. Que le romantisme ait revêtu la forme de l’enthousiasme pour le moyen âge, c'était l'effet des événements et de la disposition d'esprit du temps. Car les commencements du romantisme coïncident avec l’abaissement le plus profond de l'Allemagne, et la douleur causée aux jeunes talents par la honte de la domination étrangère donna à tout l’ensemble de leurs idées une coloration

patriotique. Au moyen âge, l'Allemagne avait eu une bril- Jante période de force et de floraison intellectuelle. Ges siècles à la fois illustrés par la puissance des empereurs universels de la maison de Hohenstaufen, la magnificence de la poésie amoureuse de cour et la grandeur des églises gothiques, devaient nécessairement attirer les esprits sortant violemment et avec dégoût d'un présent intellectuellement prosaïque, politiquement humiliant. Pour éviter Napoléon, ils se réfugiaient auprès de Frédéric Barberousse, et ils se remettaient chez Walther von der Vogelweide de leur horreur de Voltaire. Les imitateurs étrangers des romantiques allemands ne savent pas que, lorsqu'ils font, dans leur fuite de la réalité, une halte dans le moyen âge, ils ont pour guide de voyage le patriotisme allemand.

Le côté patriotique du romantisme fut d’ailleurs seulement accentué par les talents les plus sains de cette tendance. Chez les autres, celle-ci se révéla en pleine clarté pour ce qu'elle est : une manifestation de la dégénérescence. Les frères Schlegel donnèrent, dans leur revue

l’Athenæum, ce programme du romantisme : « Le commencement de toute poésie est de suspendre de nouveau la marche et les lois de la raison pensant rationnellement et de nous replonger dans le bel égarement de la fantaisie, dans le chaos primitif de la nature humaine... Le bon plaisir du poète ne souffre aucune loi au-dessus de lui ». C’est bien là la façon de penser et de parler du faible d'esprit, de l’imbécile, qui est incapable de suivre avec son activité cérébrale, en les observant et en les comprenant, les phénomènes du monde, et qui, avec la satisfaction de soi-même propre aux imbéciles, présente son défaut comme une qualité, déclare son penser confus, dominé par l’association d'idées non réfrénée, le seul juste et recommandable, et se vante de ce dont l’homme sain le plaint,

À côté de l’association d'idées déréglée, on observe aussi chez la plupart des romantiques le compagnon naturel de cette faiblesse cérébrale, le mysticisme. Ce quiles enchanta, en pensant au moyen âge, ce ne fut pas la grandeur et la puissance de l'empire allemand, l'abondance et la beauté de la vie allemande de ce temps-là, mais le catholicisme avec sa foi aux miracles et son culte des saints. « Notre service divin n’en est pas un », écrit Henri de Kleist. «Il parle seulement à la froide raison : mais une fête catholique parle à tous les sens ». Incontestablement, le symbolisme abyssalement obscur du catholicisme, toute l’extériorité de ses gestes hiératiques, des mystères de l’autel, de la magnificence de ses vêtements sacerdotaux, de ses objets et œuvres d’art liturgiques, de sa subjugation des sens par le tonnerre de l'orgue, les nuages de l’encens et les ostensoirs étincelants, tout cela excite plus

d’aperceptions nébuleuses et confuses que le froid protestantisme. La conversion au catholicisme des Frédéric Schlegel, Adam Müller, Zacharias Werner, le comte Stolberg, est simplement logique, absolument comme le lecteur qui à suivi nos explications sur la psychologie du mysticisme comprendra que, chez ces romantiques, une sensualité souvent poussée jusqu'au rut accompagne les transports de dévotion.

Une génération plus tard qu'en Allemagne, le romantisme apparut en France. Ce retard est historiquement

facile à expliquer. Dans les tourmentes de la Révolution et des guerres napoléoniennes, les esprits dirigeants du peuple français ne trouvèrent pas le temps de se replier sur eux-mêmes. Ils n'avaient pas le loisir d'examiner la philosophie de leurs encyclopédistes, de la trouver insuffisante, de la rejeter et de se cabrer contre elle. Ils dépensaient toute leur force dans les rudes et grandioses exploits musculaires de la guerre, et sentaient peu le besoin des émotions que donnent l’art et la poésie; ce besoin était complètement satisfait par les émotions infiniment plus fortes de l’amour-propre et du désespoir excités par des victoires glorieuses et des désastres de fin du monde. Ce n’est qu’à l’époque de demi-sommeil qui suivit Waterloo, que les penchants esthétiques reprirent leurs droits, et les mêmes causes amenèrent alors les mêmes résultats qu'en Allemagne. Les jeunes talents, ici aussi, levèrent l’étendard de la révolte contre les tendances esthétiques et philosophiques régnantes. Ils voulaient que la fantaisie culbutât la raison et lui mit le pied sur la gorge, et ils proclamèrent le droit martial de la passion contre la pro-

cédure circonspecte de la discipline et de la morale. Initiés en une certaine mesure au mouvement allemand par Mme de Staël et par A.-W. de Schlegel, qui, l’une, agissait personnellement sur son entourage français, et, l’autre, avait été traduit de bonne heure en français, ils se rattachèrent, à moitié inconsciemment peut-être, à ce mouvement. Des différentes forces motrices en jeu dans le romantisme allemand, celles du patriotisme et du catholicisme mystique restèrent sans action sur lesprit français, qui ne lui prit que sa prédilection pour les lointains dans le temps et dans l’espace et pour l'anarchie morale et intellectuelle.

Le romantisme français n’était ni médiéval ni pieux. Il élisait plutôt domicile dans la Renaissance, quand il voulait s'éloigner de la réalité dans le temps, et en Orient ou dans les pays fabuleux, quand il voulait s'en éloigner dans l’espace. Chez Victor Hugo, à côté des seuls Burgraves, dont l'action se passe au xin1° siècle, il y a tous les autres drames , Cromwell, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, Angelo, Ruy Blas, Hernani, Marion Delorme, Le Roi s'amuse, qui se déroulent dans le xvi° et le xvi1° siècle, et à son unique roman moyen âge, Votre- Dame de Paris, on peut opposer tous les autres, depuis Han d'Islande, qui a pour scène une Thulé de rêve, jusqu'aux Misérables, qui se passent dans un Paris apocalyptique, et à Quatre-vingt-treize, histoire de la Révolution à l’usage des fumeurs de haschisch. L'inclination du romantisme français pour la Renaissance est natu< turelle. Celle-ci a été le temps des grandes passions et des grands crimes, des palais de marbre, des: vêtements

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étincelants d’or et des fêtes enivrantes, le temps où les choses esthétiques l’emportaient sur les choses utiles, le fantastique sur le rationnel, et où le méfait lui-même était beau, car l'assassinat était accompli avec des poignards ciselés et damasquinés, et le poison présenté dans des coupes historiées par Benvenuto Cellini.

Les romantiques français se servent de l’irréalité de leurs scènes et de leurs costumes principalement pour pouvoir doter sans contrainte leurs figures de toutes les qualités, exagérées jusqu'au monstrueux, que le Français, non encore aigri par la douleur de la défaite, aimait dans l’homme. C'est ainsi que nous apprenons à connaître, par les héros de Victor Hugo, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Alfred de Musset, l'idéal masculin et féminin français. Les spéculations philosophiques à la Faust ou les monologues à la Hamlet ne sont pas leur affaire. Ils causent inépuisablement, avec des antithèses et des mots d'esprit éblouissants ; ils se battent un contre dix, ils aiment comme Hercule dans la nuit thespidienne, et leur vie entière n'est qu'un long enivrement de combats, de voluptés, de vin, de parfums et de splendeurs, une sorte de folie des grandeurs avec des idées de gladiateur romain, de Don Juan et de Monte Christo, une folle dissipation de trésors inépuisables de force physique, de gaieté et d’or. Ces naïfs idéals humains devaient nécessairement porter des pourpoints ou des capes espagnoles et parler la langue de temps inconnus, puisque cette exubérance musculaire ne pouvait tenir dans notre habit de soirée étriqué, et que la conversation des salons parisiens ne permet pas les franchises de ces âmes retournées de dedans en dehors. .

En Angleterre, les destins du romantisme ont été exactement l'opposé de ceux qu’il a eus en France. Si les Français avaient surtout et même exclusivement emprunté au romantisme allemand, comme modèles, l’émigration hors de la réalité et la proclamation du droit souverain de la passion, les Anglais en développèrent non moins exclusivement les éléments catholico-mystiques. Pour eux, le moyen âge avait un puissant attrait, par cela seul qu'il était

l’époque de la foi enfantine, de l’enivrement des simples d'esprit dans le commerce personnel avec la Sainte Tri-

nité, la Sainte Vierge et tous les saints tutélaires.

Commerce, industrie et civilisation n'avaient jamais été développés nulle part au monde comme en Angleterre; nulle part on n'avait autant travaillé, nulle part on n'avait vécu dans des conditions aussi artificielles. L'état de dégénérescence et d’épuisement que nous observons aujourd’hui dans tous les pays civilisés, comme suite de ce surmenage, devait pour ce motif apparaître en Angleterre plus tôt qu'ailleurs, et il s’y manifeste effectivement avec une violence croissante dès 1830 et 1840. Mais l’émotivité de dégénérescence et d’épuisement devait revêtir là, nécessairement, par suite des particularités du peuple anglais, une couleur religieuse.

Le peuple anglo-saxon est de sa nature un peuple sain et d'esprit solide, et il possède par cela même à un haut degré le besoin de connaissance propre à l'homme normal vigoureux. Il a de tout temps recherché le « pourquoi » ‘et le «comment » des phénomènes, et témoigné une reconnaissance et un intérêt passionnés à ceux qui lui ont promis des renseignements sur ce sujet. Tous les écrivains qui se

sont occupés des débuts de la formation de l’âme anglaise, G. Freytag et H. Taine, par exemple, citent le discours profond d’un chef anglais sur ce qui précède et suit la vie de l’homme, discours qui nous a été conservé par Béda dans son récit de la conversion du roi Edwin au christianisme *. Il témoigne que, dès le commencement du vu siècle, la soif ardente de s’expliquer le phénomène du monde dévorait les Anglo-Saxons. Or, cette belle et noble avidité de savoir est devenue à la fois la force et la faiblesse des Anglais. Elle les conduisit au développement parallèle des sciences naturelles et de la théologie. Les savants apportèrent des faits acquis par une pénible observation; les théologiens, des systèmes composés de notions arbitraires ; mais tous deux élevèrent la prétention d'expliquer l’essence des choses, et le peuple leur fut profondément reconnaissant aux uns et aux autres, aux théologiens toutefois plus qu'aux savants, parce que ceux-là pouvaient enseigner plus abondamment et avec plus d’aplomb que ceux-ci. Le penchant des hommes à accorder la même valeur aux mots qu'aux faits et aux affirmations qu'aux preuves, donne toujours au théologien et au métaphysicien un avantage énorme sur l'observateur. La soif de savoir des Anglais a produit à la fois la philosophie d’induction et le spiritisme. L’humanité lui doit lord Bacon, Harvey, Newton, Locke, Darwin, John-Stuart Mill, mais aussi Bunyan, Berkeley, Milton, les puritains, les quakers, et tous les visionnaires religieux, apocalypticiens et mé-

1. Gustave Freytag, Tableaux du passé allemand. Premier volume : Le moyen âge. Leipzig, 1872, p. 266. — H. Taine, Histoire de la littéralure anglaise. Paris, 1866, 2° édition, t. I, p. 46.

diums de ce siècle. De même qu'aucun peuple n’a fait autant pour ses naturalistes et ne les a autant honorés, aucun peuple non plus n’a, avec autant de sincérité et de dévotion que le peuple anglais, cherché dans la foi surtout l’enseignement. L’effort vers la connaissance est donc la source principale de la religiosité anglaise. A cela il faut ajouter que les classes dominantes ne donnèrent jamais l'exemple de l'indifférence en matière de foi, mais firent systématiquement de la religiosité une marque de distinction sociale, à l'opposition de la France, où la noblesse du xvr1° siècle fit du voltairianisme la marque distinctive d'une condition sociale supérieure. Le développement historique conduisit en Angleterre à deux résultats qui s’excluent en apparence l’un l’autre : à la domination de caste et à la liberté personnelle. La caste, qui est en possession de la richesse et du pouvoir, désire naturellement défendre sa situation. Elle ne peut, vu le caractère rigidement indépendant du peuple anglais, recourir à la force matérielle. Elle a donc toujours cultivé les moyens coercitifs moraux qui lui permettent de maintenir dans la soumission et l’obéissance les classes inférieures, et, parmi ces moyens, la religion est de beaucoup le plus efficace.

Ainsi s'expliquent la foi des Anglais et en même temps le caractère religieux de leur dégénérescence intellectuelle. Le premier effet de la dégénérescence et de l’hystérie épidémiques fut le mouvement d'Oxford vers 1840. Wiseman tourna toutes les têtes faibles; Newman passa au catholicisme ; Pusey revêtit toute la haute Église anglicane du costume romain. Le spiritisme se mit plus tard de la partie, et il est caractéristique que tous les médiums employaient

une phraséologie théologique et faisaient des révélations sur

le paradis et l’enfer. Les assemblées de «revival » de 1875 et | « Armée du Salut » actuelle sont la continuation directe

du mouvement d'Oxford, mais embourbée et empestée comme il convient au degré de culture plus bas de leurs membres. En matière d’art, l'enthousiasme religieux des K Anglais dégénérés et hystériques chercha son expression dans le préraphaélisme.

Une définition exacte du sens de ce mot n’est pas pos- X sible, car il a été inventé par des mystiques et partage, avec tous les néologismes dus à des imbéciles et à des aliénés, la propriété d’être vague et équivoque. Les premiers membres de la-« Fraternité » crurent découvrir dans les artistes du x1v° et du xv° siècle, dans les précurseurs des grands génies des écoles ombrienne, milanaise et vénitienne, des esprits à l’unisson des leurs; ils prirent quelque temps pour modèle leur manière de peindre et créèrent la désignation « préraphaélites » qui dut beaucoup leur plaire, parce que le préfixe « pré » éveille des idées de choses antiques, lointaines, à peine perceptibles, mystérieusement nébuleuses. Le mot « préraphaélites » fait résonner par association d'idées, comme autant d’harmoniques, les notions : « préadamites ‘ », « préhistorique », etc., bref, tout ce qui ouvre des perspectives immenses sur l’inconnu crépusculaire et permet à l’esprit un vagabondage de rêve dans le hors-du-temps et dans les pays fabuleux. Mais si les préraphaëlites ont trouvé leur idéal artistique .; 1. Ce n’est pas là une affirmation arbitraire. Une des plus célè-

bres poésies de Dante-Gabriel Rossetti, Eden bower, dont nous parlerons. plus tard, traite justement de la Lilith préadamite.

réalisé justement dans les peintres du « quattrocento », ils le doivent à John Ruskin.

Ruskin est un des esprits les plus troubles et les plus faux et un des plus puissants stylistes de ce siècle. Il met au service d'idées complètement délirantes le sauvage acharnement du fanatique dérangé d'esprit et le profond sentiment de l” « émotif » de Morel. Son état d’âme est celui des premiers grands-inquisiteurs espagnols; il est un Torquemada de l'esthétique. Il aimerait brûler vifs le critique qui ne partage pas ses vues ou le philistin obtus qui passe sans recueillement devant les œuvres d'art. Mais comme les bûchers ne sont pas à sa portée, il fait rage et se déchaîne au moins en paroles, et anéantit métaphoriquement les hérétiques par l’injure et la malédiction. À son humeur colérique intraitable il allie une grande connaissance de tous les détails de l’histoire de l’art. S’il parle des formes de nuages, il reproduit les nuages de soixante ou quatre-vingts tableaux éparpillés à travers toutes les collections de l’Europe, et, notez-le bien, il a fait cela dans les années 18/40 et suivantes, quand on ne connaissait pas encore les photographies d’après les chefs-d’œuvre de l’art, qui en rendent aujourd’hui si commode l'étude comparée. Cette accumulation de faits, cette érudition minutieuse lui conquirent l'esprit anglais. Elles expliquent l'influence puissante qu’il a exercée sur le sentiment artistique du monde anglo-saxon et sur ses idées théoriques du beau. Le positivisme lucide de l'Anglais réclame des indications exactes, des mesures, des chiffres. Qu'on lui livre tout cela, il est content et ne critique pas les points de départ. L’Anglais accepte un délire lorsque celui-ci se présente avec des

notes au bas des pages, et il est conquis par un radotage accompagné de tableaux statistiques. C’est un trait bien anglais que Milton, dans sa description de l’enfer et de ses habitants, soit aussi détaillé et consciencieux qu’un arpenteur et un naturaliste, et que Bunyan raconte le Voyage du Pèlerin vers le royaume mystique de la rédemption, avec la méthode des récits de voyage les plus plastiques, comme un capitaine Cook ou un Burton. Ruskin possède au plus haut degré cette particularité anglaise de l’exact dans l’absurde, des mesures et des nombres dans le délire de la fièvre. En 1843, presque en même temps que l'explosion du grand mouvement catholicisant, Ruskin commença à publier les études d’art surexcitées qui furent réunies plus tard sous le titre de Modern Painters (Peintres modernes). Il était alors un jeune théologien, et c’est comme tel qu’il aborda la contemplation des œuvres d'art. La vieille scolastique voulait faire de la philosophie la « servante de la théologie ». Le mysticisme de Ruskin se proposait le même but avec l’art. La peinture et la sculpture devaient être une forme du service divin, ou elles ne devaient pas être. L'œuvre d’art valait seulement par l’idée transcendante qu’elle voulait exprimer, par la ferveur qui l’inspirait et s’y révélait, et non par la perfection de la forme. Cette manière de voir l’a conduit à des affirmations dont je veux citer ici quelques-unes des plus caractéristiques. « Il me semble », dit-il, « qu'un grossier symbole peut souvent émouvoir le cœur plus efficacement qu’un symbole raffiné, et que l’on examine des tableaux en tant que chefs-d'œuvre avec moins de dévotion et plus de curiosité. Ce que cherche et adore toujours celui qu’on

nomme un connaisseur, c'est l’homme et sa fatuité,

l’homme et ses trucs, l’homme et ses inventions, l’homme misérable, pitoyable, chétif, égoïste. Entre des tessons et des tas de fumiers, entre des goujats ivres et des belles-

madames ratatinées, à travers tous les spectacles de

la débauche et de la corruption, nous suivons l'artiste qui s’y lance à cœur-joie, non pour recueillir un enseignement sain, non pour être émus.de pitié ou pour bondir d’indi-

gnation, mais pour observer la dextérité du pinceau et

savourer le scintillement de la couleur... La peinture n’est rien autre chose qu'un noble et expressif langage, inappréciable comme transmetteur d'idées, mais en luimême et par lui-même absolument nul... Ce n’est pas la

facon dont les choses sont représentées ou dites, mais ce

qu’elles représentent et disent, qui détermine finalement la grandeur du peintre ou de l'écrivain. Les efforts primitifs de Cimabue et Giotto sont les messages enflammés d’une prédiction annoncée par les lèvres balbutiantes de petits enfants... Le tableau qui renferme plus d'idées et de plus nobles, si maladroitement qu’elles puissent être exprimées, est plus grand et meilleur que celui qui contient moins d'idées et de moins nobles, si bien représentées qu'elles soient... Plus insuffisants paraissent les moyens par rapport au but, et d'autant plus puissante sera l'impression de la force artistique ‘ ».

Ces phrases furent décisives pour la direction des jeunes Anglais qui, vers 1843, unissaient des tendances artistiques au mysticisme des dégénérés et des hystériques.

1. John Ruskin, Modern Painters, édition américaine, t. I, p. 21 et sqq. |

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Elles renfermaient l'esthétique des premiers préraphaëlites. Ceux-ci éprouvèrent l'impression que Ruskin avait clairement exprimé ce qui fermentait obscurément en eux. C'était là l’idéal artistique qu'ils pressentaient : la forme, indifférente; la pensée, tout; d’autant plus maladroite l'exécution, d'autant plus profond l'effet; la ferveur religieuse, seul sujet digne d’une œuvre d'art. Ils parcouraient l’histoire de l’art à la recherche des types auxquels s’appliquaient les théories de Ruskin acceptées par eux avec enthousiasme, et trouvaient ce qu'ils cherchaient dans les « primitifs » italiens, dont la Galerie nationale de Londres est extraordinairement riche. Ils avaient là comme objet d'imitation des modèles achevés : ils devaient s'attacher à ces Cimabue, Giotto, Fra Angelico, à ces, Botticelli et Filippo Lippi. Là étaient des tableaux mal dessinés, à l’origine déjà pauvrement peints, ou décolorés par l’action des siècles, les uns pâlis, les autres encrassés. Ils représentaient, avec des inexpériences d’écoliers, des scènes de la passion du Christ, de la vie de la Sainte Vierge ou de la Légende dorée, ou bien incarnaient d’enfantines conceptions de l’enfer et du paradis, dans lesquelles s’exprimait un sentiment de foi intense et de dévotion émue. Ils étaient faciles à imiter, car, lorsqu'on peignait dans le style des « primitifs », le dessin incorrect, l’absence du sentiment de couleur, l'impuissance artistique générale devenaient des qualités; et ils contrastaient d’une façon suffisamment violente avec toutes les exigences du goût de l’époque, pour satisfaire le penchant à l'opposition, au paradoxe, à la négation, à la singularité, qui est, nous l’avons vu, le propre de l’imbécile.

La théorie de Ruskin en soi est empreinte de délire. Elle méconnaît les principes primordiaux de l'esthétique et embrouille, avec l’inconscience d’un enfant qui s’amuse étourdiment, les limites des différents arts. Il n’admet dans les beaux-arts que l'idée. Le tableau ne doit avoir que la valeur d’un symbole exprimant une pensée religieuse. Ruskin ne voit pas ou veut ignorer que les sentiments de plaisir éveillés par la contemplation

d'un tableau sont directement produits non par l'idée

que renferme celui-ci, mais par sa forme sensorielle. La peinture éveille avec ses moyens : couleur et dessin (celui-ci consiste à saisir et à reproduire exactement des gradations de lumière), premièrement, une impression, agréable purement aux sens, de belles couleurs individuelles et d’harmonies de tons heureusement accordés; elle donne en second lieu l'illusion de la réalité, et, avec elle, le plaisir de degré supérieur et plus intellectuel consistant à reconnaître les objets représentés et à comprendre l'intention de l'artiste; elle fait enfin voir les objets avec les yeux de l'artiste et découvrir en eux des traits particuliers ou collectifs que le spectateur non artiste n’a pu jusque-là percevoir par lui-même. Le peintre n’agit donc avec les moyens de son art qu’autant qu'il excite agréablement le sens des couleurs, qu'il donne à l'esprit l’illusion de la réalité et en même temps la conscience que c’est une illusion, et que, par sa vue plus profonde et plus intense, il ouvre au spectateur les richesses cachées de l'objet. Si, outre cela, le sujet, |’ « anecdote » du tableau fait de l’effet sur le spectateur, ce n’est plus le mérite du peintre comme tel, mais celui de l'intelligence non exclu-

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sivement picturale, qui a choisi le sujet et l’a livré, pour être représenté, aux facultés picturales proprement dites. L'impression exercée par l’anecdote n’est pas produite par les moyens de la peinture. Elle n’a pas pour raison le plaisir causé au spectateur par la couleur, l'illusion de la réalité, la compréhension meilleure de l’objet, mais un penchant préexistant quelconque, un souvenir, un préjugé. Un tableau pictural, la « Mona Lisa » du Léonardo, transporte d'admiration tous ceux dont l’œil possède une éducation suffisante. Un tableau anecdotique, qui ne se distingue pas -en même temps par des qualités purement picturales, laisse froids tous ceux à qui l’anecdote en elle-même est indifférente, c’est-à-dire ceux à qui elle serait indifférente si elle ne leur était pas présentée par les moyens propres à la peinture, mais simplement racontée, par exemple. Une icône russe émeut le moujik et laisse froid le connaisseur occidental. Un tableau représentant une victoire de l’armée française sur les troupes prussiennes toucherait et charmerait les philistins français, même s’il était peint dans le style des images d’Épinal.

Assurément, il y a une peinture qui ne veut pas fixer et évoquer dans le spectateur les impressions du sens visuel et les émotions directement excitées par elles, mais veut exprimer des idées, et dans laquelle le tableau ne doit pas agir par lui-même, par sa propre perfection artistique, mais par son contenu intellectuel; seulement, cette peinture à un nom particulier : elle s'appelle l'écriture; ses signes, qui doivent avoir non point une valeur picturale, mais uniquement la valeur de symboles, dans lesquels nous faisons abstraction de la forme pour ne nous

Max Norpau. — Dégénérescence. 1 — 10

attacher qu’à la signification, ses signes, nous les nommons les lettres; et l’art qui se sert de ces symboles pour l'expression de processus intellectuels n’est pas la peinture, mais la poésie. Originairement, il est vrai, le tableau était un moyen de rendre sensibles les idées, et sa valeur esthétique ne venait qu'en second lieu, après sa valeur comme transmetteur de notions; d'autre part, aujourd’hui encore, les impressions esthétiques jouent même dans notre écriture un rôle discret, et, tout contenu mis‘à part, une belle écriture produit un effet plus agréable qu'une laide. Mais déjà, aux commencements de son développement, la peinture qui ne devait que satisfaire des besoins esthétiques, se sépara de l'écriture qui sert à rendre sensibles les idées; la peinture enfanta l’hiéroglyphe, l’écriture démotique, la lettre, et il était réservé à Ruskin de vouloir supprimer une distinction qu’avaient déjà su faire, six mille ans avant lui, les seribes de Thèbes.

Les préraphaëélites allèrent plus loin que Ruskin, auquel ils avaient emprunté toutes leurs idées directrices. Ils entendirent mal son malentendu. Il avait seulement dit que la défectuosité de la forme peut être rachetée par la force et le noble sentiment de l'artiste. Mais, eux, ils établirent directement en principe que l'artiste, pour exprimer un noble sentiment et la ferveur, doit être défectueux dans la forme. Incapables, comme tous les faibles d'esprit, d'observer et de se rendre clairement compte des faits, ils ne discernèrent pas les vraies causes de l'effet exercé sur eux par les « primitifs ». Les tableaux de ceux-ci les touchaient et les émouvaient; ce qui les distinguait avant tout des tableaux d’autres peintres qui

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les laissaient indifférents, c'était leur raideur pleine de gaucherie; ils virent donc tout simplement dans cette raideur pleine de gaucherie la source de leur émotion, et imitèrent avec beaucoup de peine et de conscience le mauvais dessin des « primitifs ».

Oui, certes, la gaucherie des « primitifs » «est touchante. Mais pourquoi? Parce que ces Cimabue et ces Giotto étaient sincères. Ils voulaient se rapprocher de la nature et se délivrer du joug de la tradition de l’école byzantine, devenue complètement infidèle à la vérité. Ils luttaient, avec les plus violents efforts, contre les mauvaises habitudes d'œil et de main que les maîtres des corporations leur avaient imposées, et le spectacle d’une telle lutte, comme celui d’ailleurs de tout violent déploiement de forces de la personnalité qui veut briser des chaînes de n'importe quelle nature et affranchir son « moi », ce spectacle est le plus attrayant qu'il soit possible d'observer. Toute la différence entre les « primitifs » et les préraphaélites, c’est que ceux-là devaient commencer par inventer le dessin et la peinture exacts, tandis que ceux-ci voulaient les oublier. C'est pour cette raison que là où les premiers ravissent, les seconds doivent repousser. C’est le contraste existant entre le balbutiement d’un enfant et le bégaiement d’un vieillard ramolli, entre l'infantile et l’enfantin. Mais ce retour aux débuts, cette affectation de simplicité, ce jeu de bébé dans les mots et les attitudes, ce sont là des phénomènes fréquents chez les débiles d'esprit, et nous les rencontrerons souvent encore chez les poètes mystiques.

Conformément à la doctrine de leur maître théorique

Ruskin, le déclin de l’art commence, pour les préraphaélites, avec Raphaël. Les raisons en sont claires. Imiter Cimabue et Giotto, cela est relativement facile. Pour

imiter Raphaël, on doit soi-même pouvoir dessiner et ‘peindre dans la perfection, et c’est ce qu’étaient incapables

de faire les premiers membres de la « Fraternité ». De plus,

| Raphaël vivait au plus beau moment de la Renaissance.

L’aurore de la pensée nouvelle rayonne dans son existence

et dans ses œuvres. Dans sa liberté d'esprit de « cin-

quecentiste » émancipé, 1l ne peignait plus seulement des sujets religieux, mais aussi des sujets mythologiques et historiques, — les mystiques disent : des sujets profanes. Ses tableaux ne font plus seulement appel à la ferveur religieuse, mais aussi au sens de la beauté. Ils ne servent plus exclusivement Dieu; en conséquence, ils servent le diable, dit Ruskin et répètent ses disciples, et sont par là

condamnables. Enfin, il était conforme à la tendance de

contradiction et de négation du notoire dominant toute l'intellectualité des imbéciles, qu'ils déclarassent faux justement celui des dogmes de l'histoire de l’art qu'on avait toujours considéré comme le plus incontestable. Tout le monde disait depuis trois siècles : « Raphaël est le point culminant de la peinture ». A cela ils répondirent : « Raphaël marque lé point où la peinture est tombée le plus bas ». Et ainsi il advint que, dans la désignation qu'ils s’attribuèrent, ils firent précisément allusion à

Raphaël et non à un autre maître ou à une autre période

de l’histoire de l’art.

Il ne faut attendre de la pensée mystique ni logique ni

unité. Ilest conforme à sa nature de se mouvoir dans

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