‹ Dégénerescence (volume 3)Chapitre 22 sur 57 · Poems, p · texte numérisé non relu

Poems, p

…. My heart, when it flies to thy bower,

What does it find there that knows it again?

There it must droop like a shower-beaten flower, Red at the rent core and dark with the rain.

Ah! yet what shelter is still shed above it, —

What waters still image its leaves torn apart?

Thy soul is the shade that clings round it to love it, And tears are its mirror deep down in thy heart.

pourtant des idées, et elles sont claires et cohérentes. Il est mystique, mais son mysticisme a plus le caractère du pervers et du criminel que du paradisiaque et du dévot. Il est le premier représentant du « diabolisme » baudelairien dans la littérature anglaise. Ceci s'explique par ce fait, qu’à côté de l’influence de Rossetti 1l a tout particulièrement subi celle de Baudelaire. Comme tous les dégénérés, il est extraordinairement accessible à la suggestion, et il a successivement imité, consciemment ou inconsciemment, tous les poètes marquants qui lui sont passés sous les yeux. Il a été, de même que de Rossetti et de Baudelaire, un écho de Théophile Gautier et de Victor Hugo, et l’on peut suivre pas à pas dans ses poésies le courant de ses lectures.

Absolument dans la manière de Rossetti est, par exemple, Christmas carol * (Three damsels in the queens chamber) : « Trois demoiselles dans la chambre de la reine. La bouche de la reine était extraordinairement belle. Elle dit un mot de la mère de Dieu, tandis que les peignes passaient dans ses cheveux. Marie, qui es puissante, mène-nous à la vue de ton fils — Mary that 1s of might, Bring us to thy sons sight ». Ici nous trouvons le mysticisme du fond uni au mode d'expression affectant l’archaïque et l’enfantin du véritable préraphaélisme. Sur ce modèle est travaillé aussi The masque of queen Bersabe, qui imite, avec ses indications de jeux de scène en latin et son style de théâtre de marionnettes, un « miracle » du moyen âge, et qui est devenu de son côté le modèle

1. Algernon-Charles Swinburne, Poems and Ballads. Londres, Chatto et Windus, 1889, p. 247. :

de beaucoup de poèmes français où l'on ne fait plus que balbutier et bégayer, et où, comme dans une chambre d'enfants, on rampe en quelque sorte sur quatre pattes.

Swmburne marche sur les traces de Baudelaire quand, dans Anactoria, il cherche à contracter son visage en une grimace démoniaque et fait dire par une femme à une autre femme qui lui a inspiré un amour contre nature : « Je voudrais que mon amour pût.te tuer. Je suis rassasiée de te voir vivre, et voudrais bien t'avoir morte. Je voudrais que la terre eût ton corps comme fruit à manger, et qu’aueune bouche, mais seulement quelque ver, te trouvât douce. Je voudrais imaginer de cruelles facons de t’assommer, des inventions violentes et un excès de torture... Oh! si j'osais t’anéantir en t’écrasant d'amour, et mourir, mourir de ta douleur et de mes délices, et me mêler à ton sang et me fondre en toi! » Ou quand il maudit et blasphème, comme dans Before dawn : « De la pudeur je voudrais dire : qu'est-ce? De la vertu : nous n’avons que faire d'elle. Du péché : nous voulons l’embrasser, et il n’est plus le péché ».

Un poème mérite une analyse plus étendue, parce qu'il contient incontestablement en germe le futur « symbolisme » et constitue un exemple instructif de cette forme du mysticisme. Ce poème a pour titre La Fille du Roi. C'est une sorte de ballade qui raconte, en quatorze strophes de quatre vers, l'histoire fantastique de dix filles de roi dont l’une, préférée aux neuf autres, est magnifiquement vêtue, nourrie de mets délicieux, mollement couchée et distinguée par un beau prince, tandis que ses sœurs restent délaissées; au lieu, toutefois, de trouver le

LES PRÉRAPHAÉËLITES 171

bonheur aux côtés du prince, elle devient profondément malheureuse, tellement qu’elle désire la mort. Le premier et le troisième vers de chaque strophe racontent l’histoire ; le second vers parle d’un ruisseau de moulin fabuleux qui vient dans la ballade on ne sait comment, et qui reflète toujours symboliquement, par une influence mystérieuse, la marche de l’action par toutes sortes de modifications qui s’accomplissent en lui; et le quatrième vers renferme une invocation en forme de litanie qui se rapporte aussi parallèlement aux différentes phases de l'histoire. « Nous étions dix jeunes filles dans le blé vert », ainsi commence la pièce ; « petites feuilles rouges dans l’eau du moulin. Plus belles jeunes filles ne naquirent jamais ; pommes d’or. pour la fille du roi! Nous étions dix jeunes filles près d’une source jaillissante ; petits oiseaux blancs dans l’eau du moulin. Plus douces jeunes filles jamais ne furent demandées en mariage ; anneaux de métal rouge pour la fille du roi ». Dans les strophes suivantes sont décrites les excellentes qualités de chacune des dix princesses, et les vers intermédiaires symboliques portent : « Grains de blé dans l’eau du moulin, —Pain blanc et pain brun pour la fille du roi. Belles plantes vertes dans l’eau du moulin, — Vin blanc et vin rouge pour la fille du roi. Beaux roseaux grêles dans l’eau du moulin, — Gâteau de miel pour la fille du roi. Fleurs tombées dans l'eau du moulin, — Gants dorés pour la fille du roi. Fruits tombés dans l’eau du moulin, — Manches dorées, pour la fille du roi ». Maintenant arrive le jeune prince; il choisit la princesse et dédaigne les neuf autres. Les vers symboliques peignent le contraste entre la destinée brillante de l’élue

et la triste destinée des dédaignées. « Un petit vent dans l’eau du moulin, — Une couronne de pourpre pour la fille du roi. Une petite pluie dans l’eau du moulin, — Un lit de paille jaune pour les autres. Un lit d’or pour la fille du roi. La pluie tombe dans l’eau du moulin, — Un peigne de coquilles jaunes pour les autres. Un peigne d’or pour la fille du roi... Vent et grêle dans l’eau du moulin, — Une ceinture d'herbe pour toutes les autres. Une riche ceinture pour la fille du roi. La neige tombe dans l’eau du moulin, — Neuf petits baisers pour toutes les autres. Cent fois autant pour la fille du roi ». La fille du roi semble donc très heureuse et enviable par rapport à ses neuf sœurs. Mais seulement en apparence, car le poème change soudainement de ton : « Barques brisées dans l’eau du moulin, — Présents dorés pour toutes les autres. Douleur de cœur pour la fille du roi. Creusez une fosse pour mon beau corps. Pluie qui dégoutte dans l’eau du moulin, — Et couchez mon frère à côté de moi. Peine d'enfer pour la fille du roi ». La cause de ce changement de destinée, le poète la laisse à dessein dans l'obscurité. Peut-être veut-il nous donner à entendre que le fils du roi n’est pas un prétendant légitime, mais le frère de la fille du roi, et que la princesse choisie meurt de la honte de cette liaison incestueuse. Cela répondrait à l’enfantillage diabolique de Swinburne. Je ne veux pas m'arrêter toutefois à ce côté du poème, mais à son symbolisme.

C’est une chose parfaitement fondée au point de vue psychologique, d'établir un rapport subjectif entre nos divers états d'âme et les phénomènes, de voir dans le monde extérieur un reflet de nos dispositions d'esprit. Si

le monde extérieur a un coloris émotionnel nettement marqué, il éveille en nous la disposition d'esprit qui lui répond, et si, au contraire, nous sommes sous l’empire d’une disposition d'esprit nettement marquée, nous remarquons dans le monde extérieur, conformément au mécanisme de l’attention, seulement les phénomènes qui s’accordent avec notre disposition d'esprit, l’entretiennent et la renforcent, et nous ne remarquons ni ne percevons même pas les phénomènes contradictoires. Une sombre gorge de montagne au-dessus de laquelle est suspendu un ciel lourd de nuages, nous rend tristes. C’est là l’une des formes de l'influence que le monde extérieur exerce sur notre disposition d'esprit. Mais si, pour une raison quelconque, nous sommes déjà tristes, nous trouvons partout dans notre horizon des images attristantes : dans une rue de grande ville, des enfants déguenillés mourant de faim, des chevaux de fiacre maigres horriblement écorchés, une mendiante aveugle; dans les bois, un feuillage fané et pourri, des champignons vénéneux, des limaces glaireuses, etc. Sommes-nous gais : nous voyons absolument les mêmes tableaux, mais nous ne les remarquons pas; par contre, nous percevons à côté d'eux : dans la rue, un cortège nuptial, une fraîche jeune fille avec un panier de cerises au bras, des affiches gaiement bariolées, un gros homme drôle avec son chapeau enfoncé dans le cou; dans le bois, des oiseaux qui volent rapidement, des papillons qui voltigent, de petites anémones blanches, etc. C’est là l’autre forme de cette influence. Les poètes emploient de plein droit l’une et l’autre forme. Quand Henri Heine chante :

La pierre runique s’avance dans la mer; Là je me tiens avec mes songes.

Le vent siffle, les mouettes jettent leur cri, Les vagues passent et écument.

J'ai aimé mainte belle enfant Et maint bon compagnon — Où sont-ils allés? — Le vent siffle, Les vagues écument et passent, —

quand le poète chante ainsi, il apporte avec lui une disposition d'esprit pensivement mélancolique. Il déplore la fugacité de la vie humaine, l’inconstance des sentiments, la disparition des êtres aimés qui passent comme des ombres devant notre esprit. Dans cet état d’âme, il regarde la mer aux bords de laquelle il est assis, et ne perçoit que les phénomènes qui s'accordent avec ses émotions et leur donnent corps : le souffle du vent qui fuit, l’apparition soudaine et la disparition des mouettes, les flots qui se précipitent contre la falaise et retombent sans laisser de traces. Ces traits du tableau de la mer deviennent des symboles de ce qui se passe dans l’âme du poète, et ce symbolisme est sain et fondé sur les lois de notre pensée.

De toute autre espèce est le symbolisme de Swinburne. Il ne fait pas exprimer par le monde extérieur une disposition d'esprit, mais lui fait raconter une histoire; ce monde change d'aspect suivant le caractère du fait qui s’y déroule; il accompagne, comme un orchestre, tous les faits qui se passent à un endroit. Iei la nature n’est plus la blanche muraille sur laquelle se projettent, comme dans un jeu d’ombres chinoises, les images bigarrées de notre âme, mais un être vivant et pensant qui suit un coupable roman d'amour avec le même intérêt soutenu que le poète

lui-même, et qui, également comme le poète, exprime à l’aide de ses moyens son contentement, sa joie, sa tristesse au sujet des différents chapitres de l’histoire. C’est là une idée purement délirante. Elle répond en art et en poésie à l’hallucination dans la folie. Elle est une forme du mysticisme que nous rencontrons chez tous les dégénérés. |

De même que, chez Swinburne, l’eau du moulin pousse devant elle de « petites feuilles rouges » et même, ce qui est un peu plus rare, de « petits oiseaux blancs » quand tout va bien, et qu’elle est au contraire fouettée par la neige et la grêle et balance des barques brisées quand les choses prennent une mauvaise tournure : ainsi, dans L'Assommoir de Zola, s'écoule du ruisseau d’une teinturerie de l'eau rosée’ où jaune d’or les jours de joie, et. de l’eau noire ou grise quand les destins de Gervaise et de Lantier s’assombrissent tragiquement; et, dans Les Revenants d'Ibsen, il PIE à torrents quand M°° Alving et son fils sont en proie à leur lourd chagrin, et le soleil apparaîit radieux quand la catastrophe se produit. Ibsen va ainsi plus loin que les autres dans ce symbolisme hallucinatoire, car, chez lui, la nature actrice n’a pas seulement sa part d'intérêt, mais même de raillerie méchante; elle n’accompagne pas seulement expressivement les événements, elle se moque même d’eux.

Beaucoup plus sain intellectuellement que Rossetti et Swinburne est William Morris, dont l’oscillation hors de l équilibre ne se trahit pas par le mysticisme, mais par le manque d'originalité et l'instinct exagéré d'imitation. Son affectation consiste à jouer au moyen âge. Il se nomme

lui-même un élève de Chaucer ‘. Il copie innocemment aussi des strophes entières du Dante, par exemple l’épisode si connu de Francoise de Rimini du cinquième chant de l'Enfer, quand il chante dans Guenevere : « Dans ces beaux jardins Lancelot vint, se promenant. Cela est vrai. Le baiser dont nous nous baisâmes, lors de cette rencontre, par ce jour de printemps, j'ose à peine parler de la félicité de ce souvenir ». Morris se persuade qu'il est un trouvère du xi° ou du xiv° siècle; il se donne la peine d'envisager les choses et de les exprimer dans la langue dont il se serait servi s’il avait été réellement un contemporain de Chaucer. À part cette ventriloquie poétique par laquelle il cherche à modifier le son de sa voix de facon qu'elle ait l’air de résonner de loin à nos oreilles, on n’observe pas en lui beaucoup de marques de dégénérescence. Cependant il tombe parfois dans une écholalie prononcée, par exemple dans cette strophe de l’'Earthly Paradise :

Of Margaret sitting glorious there In glory of gold and glory of hair And glory of glorious face most fair,

où « glory » et « glorious » sont répétés cinq fois en trois vers. Son émotivité a fait de lui, dans les derniers temps, l’adepte d’un socialisme nuageux principalement composé de pitié et d'amour du prochain, et qui produit

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