‹ Dégénerescence (volume 3)Chapitre 4 sur 57 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Max Norpau. — Dégénérescence.

Le caractère commun de nombreuses manifestations contemporainés, ainsi que la disposition d’esprit fondamentale qui se révèle en celles-ci, se résume dans le terme « fin de siècle ». On sait de longue date que l’expression d’une idée est habituellement empruntée à la langue du peuple qui, le premier, a conçu cette idée. La linguistique au service de l’histoire de la civilisation a de tout temps utilisé cette loi pour obtenir, au moyen de l’origine des radicaux, des renseignements sur la patrie des premières inventions et sur la marche du développement des diverses races humaines. « Fin de siècle » est francais, car c'est la France qui, la première, a eu conscience de l’état d'esprit que l’on dénomme ainsi. Le mot a volé à travers les deux mondes et a trouvé accès dans toutes les langues cultivées. C'est la preuve qu’il répondait à un besoin. L'état « fin de siècle » des esprits se rencontre aujourd'hui partout; mais il n’est, dans beaucoup de cas,

que l’imitation d’une mode étrangère tenue pour distinguée, et n’a rien d'organique. C’est dans son pays d’origine qu'il se présente de la facon la plus authentique; et Paris est l'endroit désigné pour l'observer dans ses manifestations variées.

Que le mot en lui-même soit tout à fait niais, c’est ce qu'il est inutile de démontrer. Seul le cerveau d'un enfant ou d’un sauvage à pu concevoir la grossière idée que le siècle est une sorte d’être vivant né à la façon d'un animal ou d’un homme; qu'il parcourt toutes les phases de l'existence, enfance, jeunesse, âge mür, puis vieillit et dépérit peu à peu, pour mourir à l'expiration de la centième année, après avoir subi dans les derniers dix ans toutes les infirmités d'une pitoyable sénilité. Cet anthropomorphisme ou zoomorphisme puéril ne réfléchit même pas que la division arbitraire du Temps, qui s’avance d'un ‘pas éternellement égal, n’est pas la mème chez tous les hommes civilisés, et qu’au moment où le dix-neuvième siècle de lère chrétienne ainsi personnifié marche, affirme-t-on, à sa mort dans le plus profond épuisement, le quatorzième siècle du monde mahométan sautille allégrement dans les chaussures de ses premières dix années, et le cinquante-septième siècle des juifs, avec sa cinquantedeuxième année, gravit d’un pas sûr le sommet de son développement. Il naît chaque jour sur notre globe une génération de cent trente mille êtres humains pour laquelle le monde commence ce jour-là, et le nouveau citoyen de l'univers n’est ni plus flétri ni plus frais, qu'il ait surgi à la vie en 1900, au milieu de l’agonie du dixneuvième siècle, ou en 19014, le jour de la naissance du

vingtième. Mais c’est une- habitude de l'esprit humain

de projeter au dehors ses propres états d'âme. Cette “habitude naïvement égoïste explique que les Français attribuent au siècle leur propre sénilité et parlent de « fin de siècle » là où, en bonne justice, ils devraient dire « fin de race !

Mais si idiot que puisse être le mot « fin de siècle », l'état d'esprit qu’il est destiné à définir existe en fait dans les groupes dirigeants. La disposition d'âme actuelle est étrangement confuse, faite à la fois d’agitation fiévreuse et de morne découragement, de crainte de l'avenir et de gaieté désespérée qui se résigne. La sensation dominante est celle d’un engloutissement, d’un éteignement. « Fin de siècle » est une confession et en. même temps une plainte. L'antique mythe du Nord renfermait le dogme effroyable du Crépuscule des Dieux. De nos jours s’éveille dans les esprits d'élite la sombre inquiétude d’un Crépuscule des Peuples dans lequel tous les soleils et toutes les étoiles s’éteignent peu à peu, et où, au milieu de la nature mourante, les hommes périssent avec toutes leurs institutions et leurs créations.

Ce n’est pas la première fois dans le cours de l’histoire que la terreur de la fin du monde saisit les esprits. A l'approche de l’an mille, un sentiment semblable s’empara

1. Ce passage a été mal compris. On a cru y lire que tous les Français étaient dégénérés et leur race en train de périr. Les derniers paragraphes de ce chapitre témoignent cependant de façon bien nette que je n’ai en vue que «les dix mille supérieurs ». La population des campagnes, une partie des ouvriers et de la bourgeoisie, sont sains. Ce sont les riches habitants des grandes villes, ceux qui s’intitulent eux-mêmes « la société », dont j’établis la décomposition. Ce sont eux qui ont trouvé le « fin de siècle », et à eux aussi s’applique le « fin de race ».

des peuples chrétiens. Mais la terreur chiliastique diffère essentiellement des émotions « fin de siècle ». Le désespoir des hommes, au tournant du premier millénaire de l’ère chrétienne, provenait du sentiment de la plénitude et de la joie de la vie. On sentait la sève circuler impétueusement dans tous ses membres; on avait conscience d’une capacité de jouissance nullement affaiblie; et l’on trouvait épouvantable de succomber avec l’univers, alors qu'il y avait encore tant de coupes à vider et de lèvres à baiser, et qu'on avait la pleine force de jouir des unes et des autres. Rien de semblable dans l’impression « fin de siècle ». Elle n’a rien de commun non plus avec la saisissante mélancolie crépusculaire d’un Faust, qui, vieillard, passant en revue l'œuvre de sa vie, est fier d’abord de ce qu'il a réalisé; puis, considérant ce qu’il a laissé inachevé, est saisi du violent désir de le voir terminé, et, réveillé là nuit par l'inquiétude qui l’aiguillonne, sursaute en s’écriant : « Ce que j'ai songé, je veux me hâter de l’accomplir ». La disposition « fin de siècle » est tout autre. Elle est le désespoir impuissant d’un malade chronique qui, au milieu de la nature exubérante et éternelle, se sent peu à peu mourir; l'envie du débauché âgé et riche qui voit un jeune couple amoureux s’enfoncer dans un bosquet discret; la confusion d’épuisés et d’impuissants qui, fuyant une peste de Florence, se réfugieraient dans un jardin enchanté pour y vivre un décaméron, et se tortureraient en vain afin d’arracher à l'heure incertaine une ivresse encore. Ceux qui ont lu Une nichée de gentilshommes, de Tourgueneff, se rappellent la fin de cette noble œuvre. Le héros, Lavretzky, revient, au seuil de

la vieillesse, dans la maison où, jeune, il a vécu son roman d'amour. Rien n’est changé. Les fleurs embaument dans le jardin, les oiseaux gazouillent joyeusement dans les grands arbres où ils ont déposé leurs nids, des enfants espiègles s'amusent bruyamment sur le frais gazon. Lavretzky seul est devenu vieux et contemple, chagrin et mis à l'écart, le tableau de cette nature qui poursuit gaiement son existence, ne se souclant nullement que la bien-aimée Lise ait disparu et que Lavretzky soit maintenant brisé et fatigué de la vie. La compréhension par Lavretzky que, au milieu de cette nature éternellement jeune, éternellement florissante, lui seul n’a plus de lendemain; le cri d’agonie d’Alving : « Le soleil! le soleil! » dans Les Revenants d'Ibsen, — voilà la véritable disposition « fin de siècle » chez nos contemporains.

Le mot à la mode est empreint de ce vague qui le rend apte à indiquer toutes les choses à demi conscientes et peu nettes qui s’agitent dans les esprits. De même que les mots « liberté, idéal, progrès », qui paraissent exprimer des notions et sont simplement des sonorités, « fin de siècle », lui aussi, ne dit rien en lui-même et reçoit une signification variable selon le cercle d'idées de ceux qui s’en servent.

Le plus sûr moyen de savoir ce qu'on entend par « fin de siècle » est de passer en revue une série de cas où ce mot a été employé. Ceux que nous allons citer ici sont empruntés aux journaux et aux livres français des deux dernières années *,

1. Une comédie en quatre actes de MM. H, Micard et F. de Jouvenot, Fin de Siècle, jouée à Paris en 1890, n’apporte à peu près

Un roi abdique, quitte son pays et s’installe à Paris. Il s’est toutefois réservé certains droits politiques. Un jour il perd au jeu beaucoup d'argent et se trouve fort embarrassé. Alors il passe avec le gouvernement de son pays un contrat aux termes duquel il renonce à jamais, moyennant une somme d’un million de francs, à tous les titres, situations officielles et privilèges qui lui restent encore. Roi « fin de siècle ».

Un évêque est poursuivi judiciairement pour offense au ministre des cultes de son pays. Au cours des débats il fait distribuer aux journalistes, par ses chanoines qui l'accompagnent, sa défense imprimée d'avance à un grand nombre d'exemplaires. A la suite de sa condamnation à une amende, il organise une souscription publique qui Jui rapporte plus de dix fois le montant de cette amende. Il publie un volume-réclame renfermant toutes les lettres, de félicitations qui lui ont été adressées. Il fait un voyage circulaire dans le pays, se montre dans toutes les cathédrales à la foule curieuse de voir la célébrité du jour, et ne manque pas à cette occasion de faire passer parmi les fidèles la bourse de quête. Évèque « fin de siècle ».

L’assassin Pranzini, après son exécution, est porté à la salle d’autopsie. Le chef de la police secrète enlève au cadavre un grand morceau de peau, la fait tanner, puis transformer en porte-cigares et porte-cartes pour lui et quelques amis. Fonctionnaire « fin de siècle ».

aucun secours au point de vue du sens attaché par les Français à ce mot, parce qu’il ne s’agissait pas pour les auteurs de représenter un état d'âme des contemporains, mais simplement de donner à leur pièce un titre qu’ils croyaient de nature à attirer le public.

Un Américain se marie dans une usine à gaz, puis monte avec sa femme dans un ballon qui les attend, et accomplit son voyage de noces dans les nuages. Mariage

Un attaché d’ambassade chinois publie, sous son nom, des livres spirituels écrits en français. [l négocie avec des banques au sujet d’un gros emprunt de son gouvernement et se fait avancer de fortes sommes sur l'affaire à conclure. Plus tard il se découvre que les livres ont été écrits par son secrétaire français et que l’attaché d’ambassade chinois a mis dedans les banques. Diplomate « fin de siècle ».

Un élève de quatrième passe avec un camarade devant la prison où son père, un riche banquier, a été enfermé plusieurs fois pour banqueroute frauduleuse, détournements et autres crimes fructueux. Il montre le bâtiment à son ami et dit en souriant : « Voici le lycée de papa ». Fils « fin de siècle ».

Deux amies de pension de bonne famille causent ensemble. L'une soupire.

« Qu’as-tu? demande l’autre.

— Un gros chagrin.

— Lequel?

— J'aime Raoul, et il m'aime.

— Mais c'est charmant! Il est beau, jeune, élégant, et c'est cela qui t’afflige?

— Qui, mais il n’a rien et n’est rien, et mes parents veulent que j'épouse le baron, qui est obèse, chauve et laid, mais puissamment riche. ù

— Eh bien! épouse tranquillement le baron et fais-lui faire la connaissance de Raoul, sotte que tu es ».

Demoiselles « fin de siècle ».

Ces échantillons font comprendre quel sens on attache au mot dans son pays d’origine. Les niais pasticheurs allemands des modes parisiennes, qui emploient « fin de siècle » à peu près exclusivement dans le sens de « grivois » et « obscène », mésusent du mot, dans leur grossière ignorance. C'est ainsi que, une génération auparavant, ils ont, par méconnaissance de sa véritable signification, abaissé l'expression « demi-monde » en lui donnant le sens de « fille de joie », tandis qu'Alexandre Dumas, son créateur, a voulu désigner par ce mot des personnes dans la vie desquelles existe un point noir et qui, pour cette raison, sont exclues du milieu auquel elles appartiennent par la naissance, l'éducation ou la position, mais dont l'attitude ne révèle pas, du moins à celui qui n’est pas au fait de la chose, qu'elles sont rejetées de leur caste.

À première vue, un roi qui vend ses droits de souverain pour un chèque considérable semble avoir peu de ressemblance avec de nouveaux mariés qui font en ballon leur voyage de noces, et le rapport entre un barnum épiscopal et une demoiselle bien élevée qui conseille à son amie un mariage d'argent mitigé par un ami de la maison, n’est pas immédiatement reconnaissable. Et cependant, tous ces cas « fin de siècle » ont un trait commun : le dédain des convenances et de la morale traditionnelles.

Telle est la conception qui gît au fond du mot « fin de siècle » : le détachement pratique de la discipline transmise, qui théoriquement subsiste encore. Pour le débauché, il signifie le vautrement sans frein, le déchaînement de la bête dans l’homme; pour le froid égoïste, le mépris de

tout égard vis-à-vis ses semblables, le renversement de toutes les barrières enfermant la brutale ambition de l'or et l’avidité des plaisirs; pour le contempteur du monde, l’impudente mise à nu des instincts et mobiles bas, qu'on avait jadis coutume sinon de supprimer vertueusement, du moins de dissimuler hypocritement; pour le croyant, l’affranchissement du dogme, la négation du monde suprasensible, l'adoption du plat phénoménisme; pour le délicat, désireux d’éprouver des vibrations nerveuses esthétiques, la disparition de l’idéal dans l'art et l'impuissance de celui-ci à provoquer encore des sensalions à l’aide des anciennes formes; mais pour tous, la fin d’un ordre de choses qui, pendant une longue suite de siècles, a satisfait la logique, dompté la perversité, et fait mürir le beau dans tous les arts. |

Une période de l’histoire touche manifestement à son terme, et une autre s'annonce. Toutes les traditions sont traversées d’une déchirure, et demain ne semble pas vouloir se rattacher à aujourd'hui; ce qui existe chancelle et s'écroule, et on le laisse s’affaler parce qu’on en est las et que l’on ne croit pas sa conservation digne d’un effort. Les idées qui jusqu'à présent ont dominé les esprits sont mortes ou expulsées comme des rois détrônés; des successeurs légitimes et des usurpateurs se disputent l’héritage. En attendant, l'interrègne existe avec toutes ses horreurs : confusion des pouvoirs, perplexité de la foule privée de ses chefs, despotisme des forts, surgissement de faux prophètes, naissance de dominations partielles passasères et d'autant plus tyranniques. On guette avec impatience ce qui doit venir, sans pressentir de quel côté cela

viendra et ce que cela sera. Dans le chaos des idées, on espère que l’art renscignera sur l’ordre qui doit succéder à la confusion. Le poète, le musicien doivent annoncer ou deviner, tout au moins laisser pressentir, dans quelles formes la civilisation continuera à se développer. Qu'estce qui demain sera moral, sera beau? Demain que saurat-on, à quoi croira-t-on, pour quoi s’enthousiasmera-t-0n, comment jouira-t-on? Telles sont les questions posées par les mille voix de la foule. Et là où un pitre ouvre une boutique et affirme avoir une réponse, où un fou ou un farceur commence soudainement à prophétiser en vers ou en prose, en notes ou en couleurs, ou prétend exercer son art autrement que ses prédécesseurs et ses émules, on accourt en masse vers lui, on cherche dans ses productions, comme dans les oracles de la Pythie, à deviner un sens; on essaye de les interpréter, et ‘plus elles sont obscures, insignifiantes, et plus elles paraissent, aux yeux des pauvres gobe-mouches affamés de révélations, renfermer en elles d'avenir, plus avidement, plus passionnément on les commente. ; C'est là l'aspect qu'offre, à la rouge lueur du Crépuscule des Peuples, le tourbillon humain. Les nuages fantastiques flamboient au ciel dans la belle rutilance sinistre qui, à la suite de l’éruption du Krakatoa, fut observée pendant plusieurs années. Sur terre rampent des ombres de plus en plus épaisses qui enveloppent les phénomènes d'une obscurité mystérieuse, détruisant toutes les certitudes et permettant tous les pressentiments. Les formes perdent leurs contours et se dissolvent en remous de brouillards. Un jour est fini, la nuit monte. Les vieux

la voient venir avec angoisse, car ils craignent de ne pas être témoins de sa fin. Quelques jeunes, en petit nombre, sentent dans toutes leurs veines et tous leurs nerfs leur force vitale, et se réjouissent à l'avance du lever : du soleil. Les songes qui remplissent les heures d'obscurité jusqu’à l’aurore du jour nouveau sont, chez ceux-là, des souvenirs désolés, chez ceux-ci, des espoirs superbes, et la forme sensible de ces songes, ce sont les productions artistiques du temps. |

C’est ici le lieu de prévenir un malentendu possible. La grande majorité des classes moyennes et inférieures n’est naturellement pas « fin de siècle ». Sans doute, la disposition d'âme actuelle remue les peuples jusque dans leurs dernières profondeurs et éveille même dans l’homme le plus obscur, le plus rudimentaire, un étrange sentiment de roulis et de jactation. Mais cet état de plus ou moins léger mal de mer psychique n’excite pas en lui les désirs des femmes enceintes et ne s'exprime pas en nouveaux besoins esthétiques. Le philistin et le prolétaire, quand ils ne se savent pas observés par le Fegard railleur d'un homme à la mode et peuvent se livrer sans contrainte à leurs inclinations, continuent à trouver une satisfaction sans mélange dans les vieilles et très vieilles formes de l’art et de la poésie. Ils préfèrent les romans de M. Georges Ohnet à tous les symholistes, et Cavalliera rusticana de Mascagni à toutes les œuvres des disciples de Richard Wagner et à celles de Wagner lui-même. Ils s'amusent royalement aux farces à gifles et aux chansons des beuglants, et bâillent ou s'irritent aux pièces d’Ibsen. Ils s'arrêtent avec un vif plaisir devant les chromos d’après les tableautins de Munich repré-

sentant des scènes de brasseries et d’estaminets rustiques, et passent sans un regard devant les peintres du plein air. Une toute petite minorité seule trouve un plaisir sincère aux nouvelles tendances et les annonce avec conviction comme les seules justifiées, les seules conduisant à l'avenir, les seules faites pour plaire et pour édifier. Mais cette minorité a le don d'occuper toute la surface visible de la société, de même qu'une très petite quantité d'huile est capable de couvrir de larges étendues de mer. Elle se compose en grande partie de gens riches etdi stingués ou de fanatiques. Ceux-là donnent le ton à tous les fats, imbéciles et pauvres d'esprit; ceux-ci impressionnent les faibles et les gens qui ne pensent pas par eux-mêmes, et intimident les peureux. Tous les snobs feignent d’avoir le mème goût que la minorité exclusive qui, faisant bande à part, passe avec des airs de profond mépris devant tout ce qui jusqu'à présent a été réputé beau; et c’est ainsi que l'humanité civilisée tout entière semble convertie à l’esthétique du Crépuscule des Peuples.

Mélons-nous à la foule sur les places élégantes des grandes villes européennes, sur les promenades des villes d'eaux à la mode, aux soirées des gens riches, et examinons les types que nous y rencontrons.

Parmi les femmes, celle-ci porte sa chevelure débordant toute lisse en arrière, comme la Maddalena Doni de Raphaël aux Offices de Florence: celle-là, haut renflée sur le front, à la facon de Julie, fille de Titus, ou de Plotine, épouse de Trajan, dans les bustes du Louvre; une troisième, coupée court par devant, ondoyant longuement aux tempes et sur la nuque, frisée et floue à la mode du xv° siècle, comme on la voit représentée, chez Gentile Bellini, Botticelli et Mantegna, sur les têtes de pages et de jeunes chevaliers. Chez beaucoup, les cheveux sont teints, et de telle sorte, qu'ils surprennent par leur révolte contre la loi de l'harmonie organique et produisent l'effet d’une dissonance voulue qui doit trouver sa résolution dans

la polyphonie supérieure de l’ensemble de la toilette. Cette brune aux yeux noirs fait pièce à la nature, en encadrant son visage au teint mat de rouge cuivré ou de jaune d'or; cette belle aux yeux bleus, au teint de lait et de roses, accroit la blancheur de ses joues par une bordure de cheveux artificiellement aïle-de-corbeau. Celle-ci couvre sa tête d'un large et lourd feutre qui, avec son bord relevé par derrière et sa garniture de gros pelotons de peluche, est évidemment imité du sombrero des toréros espagnols qui, pendant l’exposition universelle de 1889, ont exercé leur art à Paris et suggéré aux modistes toutes sortes de motifs; celle-là plante sur sa chevelure le béret de velours vert et rouge des escholiers du moyen âge. Le costume continue les étrangetés de la coiffure et du chapeau. Ici, un mantelet descendant jusqu'à la ceinture, fendu sur un côté, drapé devant la poitrine comme ‘une portière, et garni, au bord, de petites pelotes de soie dont le trémoussement incessant est fait pour hypnotiser ou mettre en fuite,-en un instant, un spectateur nerveux ; là, un peplum grec, dont le nom est devenu aussi familier au tailleur qu'à un respectable philologue; à côté de la monumentale robe empesée de Catherine de Médicis et de la haute fraise cuirassée de Marie Stuart, les blancs vêtements flottants des anges de l’Annonciation dans les peintures de Memling; et, en complet contraste avec ceci, une caricature du costume masculin : redingote de drap étriquée, à revers largement ouverts, gilet, devant de chemise amidonné, petit col droit et cravate. Comme forme prédominante apparait chez la majorité, qui ne veut pas se mettre en évidence et se contente d’une

moyenne exempte de fantaisie, un rococo tourmenté à lignes obliques déconcertantes, avec bouffants, bourrelets, renflements et renfoncements incompréhensibles, plissés sans commencement raisonnable ni fin justifiée, dans lesquels sombrent tous les contours de la forme humaine, et qui font ressembler le corps féminin tantôt à un animal de l’Apocalypse, tantôt à un fauteuil, à un triptyque ou à tout autre objet d'apparat.

Les enfants des mères ainsi attifées cheminent à côté d'elles comme des incarnations d’une des aberrations les plus intolérables qui aient jamais pris naissance dans l'imagination malade d'une pauvre vieille fille. Ce sont les images devenues vivantes de l’insupportable Anglaise Kate Greenaway, condamnée par le célibat à renoncer aux joies maternelles, et dont l’amour pour les enfants, étouffé et dégénéré conséquemment en une forme contre nature, cherche sa satisfaction dans des dessins horriblement maniérés qui montrent les enfants sous les déguisements les plus ridicules et déshonorent tout bonnement l’enfance sacrée. Ce mioche est enfermé des pieds à la tête dans le costume rouge d’un bourreau du moyen âge; cette fillette de quatre ans porte un chapeau-cabriolet tel qu’en portaient ses bisaïeules et traîne derrière elle un long manteau de cour au teint criard; une autre bambine qui peut à peine se tenir sur ses petites jambes est revêtue de la robe à traine à taille courte, à jupe longue, à ceinture haute et aux manches à gigot de la dame empire.

Les hommes complètent le tableau. Sans doute, par crainte du rire des philistins ou par un restant de bon goût, leur toilette demeure préservée contre les pires

Max Nonpau. — Dégénérescence. 1— 2?

absurdités, et à part l'habit rouge à boutons de métal et les culottes avec bas de soie par lesquels quelques idiots à monocle et à gardénia cherchent à ressembler aux artistes des théâtres de singes, on remarque en eux peu de choses qui s’écartent du type régnant du costume masculin de notre temps. Mais en matière d'ajustement des têtes, la fantaisie exerce d'autant plus librement son caprice. Celui-ci montre les boucles courtes et la barbe frisée à deux pointes de Lucius Verus; celui-là, la tête rasée au milieu en une large raie, sur les côtés les cheveux plus longs, et la moustache rare, hérissée comme chez les chats, d’un kakemono japonais; son voisin, la barbiche de Henri IV ; un autre, la moustache farouche d’un lansquenet de F. Brun ou de Callot, ou l’énergique touffe de barbe des gardes civiques dans la Ronde de nuit de Rembrandt.

Le caractère commun de tous ces êtres, c’est de ne pas donner leur véritable nature, mais de vouloir représenter quelque chose qu’ils ne sont pas. Ils ne se contentent pas de montrer leur formation naturelle ni de rehausser celle-ci par des artifices permis, adaptés à leur type justement senti, mais cherchent à incarner un modèle quelconque de l’art qui n'a aucune parenté avec leur propre schéma et souvent même lui est violemment opposé ; et. très fréquemment ils n'imitent pas seulement un modèle, mais plusieurs modèles à la fois, qui grincent les dents les uns contre les autres. Ainsi apparaissent des têtes assises sur des épaules auxquelles elles ne font pas suite, des tenues dont les différentes pièces sont incohérentes comme un costume de rêve, des associations de couleurs qui semblent avoir été composées dans l’obscu-

rité. On a l'impression d’être à une mascarade où chacun est venu dans un déguisement et en tête. En maintes occasions, comme le jour du vernissage au Salon du Champ-de- Mars, à Paris, ou à l'ouverture de l'exposition de tableaux de l’Académie royale de Londres, cette impression peut s’accroître si sinistrement, que l’on croit cheminer parmi des larves assemblées au hasard, dans un charnier fabuleux, avec des corps dépecés : têtes, troncs, membres, tels qu'on les a trouvés sous la main, et que l’ajusteur a ensuite revêtus, sans y prendre le moindrement garde, des premiers vêtements venus de toutes les époques de l’histoire et de toutes les parties du monde. Chaque individu aspire visiblement à éveiller violemment l'attention par une singularité quelconque de contour, d’attitude, de coupe, de couleur, et à la fixer impérieusement. Il veut exercer une forte excitation nerveuse, agréable ou désagréable, peu importe. Son idée fixe est de produire à tout prix de l'effet.

Suivons dans leurs demeures ces êtres ainsi travestis. Celles-ci sont à la fois des décors de théâtre et des chambres de débarras, des boutiques de brocanteurs et des musées. Le cabinet de travail du maître du logis est une salle gothique avec cuirasses, boucliers et bannières contre les murs, ou un étalage de bazar oriental avec tapis kurdes, bahuts de Bédouins, narghilés circassiens et boîtes de laque indoues. Près de la glace de la cheminée, des masques japonais font des grimaces atroces ou drôles. Entre les fenêtres se hérissent des trophées d’épées, poignards, masses d'armes et vieux pistolets à rouet. Le jour filtre à travers des vitraux qui représentent des saints émaciés en adoration extatique. Les murs du salon sont

tapissés de gobelins vermoulus dont un soleil de deux siècles, ou peut-être simplement un savant bain chimique, a mangé les couleurs, ou de papiers de Morris sur lesquels des oiseaux exotiques passent légèrement dans le branchage follement entrelacé, et où de grandes fleurs lascives coquettent avec des papillons vaniteux. Entre les fauteuils et les poufs, tels que nos contemporains amollis les connaissent et les exigent, sont des sièges renaissance dont le fond de bois, en forme de coquillage ou de cœur, solliciterait tout au plus le verso endurci de rudes héros de tournois. Une chaise à porteurs dorée et peinte surprend entre des armoires de Boule, et une petite table chinoise biscornue à côté d’un secrétaire de dame incrusté, d'un rococo gracieux. Sur toutes les tables et dans toutes les vitrines sont exposées des antiquités petites et grandes, généralement d’une inauthenticité garantie, ou des produits des arts secondaires : une figurine de Tanagra à côté d’une boîte en jade ajourée, une plaque de Limoges près d’une aiguière de cuivre persane à long cou, une bonbonnière entre un livre de messe à couverture d'ivoire découpé et des mouchettes de cuivre ciselé. Sur des chevalets drapés de velours sont des tableaux dont le cadre cherche, par une étrangeté quelconque : une araignée dans sa toile, un bouquet de chardon en métal, etc., à attirer indiscrètement le regard. Dans un angle est élevé une sorte de temple à un Bouddha accroupi ou debout. Le boudoir de la maitresse de maison tient de la chapelle et du harem. La table de toilette est conçue et décorée en manière d’autel, un prie-Dieu garantit la piété de l’habitante de la chambre, et un large divan aux coussins ravagés semble rassurer sur

la sévérité de cette piété. Les murs de la salle à manger sont garnis de tout le fonds d’un magasin de porcelaine; de la vaisselle d'argent précieuse est exposée dans un vieux buffet rustique, et sur la table fleurissent des orchidées aristocratiques, tandis que d’orgueilleux surtouts d'argent brillent entre des plats et des cruches de faïence villageoise. La lumière répandue, le soir, dans ces pièces, par de hauts lampadaires, est à la fois amortie et teintée par des abatjour rougeâtres, jaunes, verts, de forme excentrique, souvent bordés de dentelle noire; les personnes éclairés de cette manière semblent tantôt baignées dans un brouillard bariolé transparent, tantôt enveloppées d’une clarté colorée, tandis que des pénombres savantes voilent mystérieusement les angles et les fonds, et que d’artificieux accords de couleurs fardent les meubles et les bibelots d’une originalité qu’ils n’ont pas à l’éclairage naturel; quant aux personnes, elles se complaisent, de leur côté, dans des poses étudiées qui leur permettent de faire passer sur leurs visages des effets de lumière à la Rembrandt ou à la Schalcken. Tout, dans ces demeures, cherche à exciter et à troubler les nerfs. L’incohérence et l'opposition de tous les objets, la constante contradiction entre leur forme et leur usage, l’étrangeté de la plupart d’entre eux, tout vise à provoquer l’ahurissement. Il ne faut pas qu'on y ressente le calme que l’on éprouve devant un ensemble facile à embrasser du regard, l’aise qui berce votre esprit quand vous saisissez immédiatement tous les détails de ce qui vous entoure. Ceux qui entrent ici ne doivent pas s’assoupir, mais vibrer. Quand le maître du logis parcourt ces chambres, enveloppé dans un froc blanc de moine, à

l'exemple de Balzac, ou dans le manteau rouge d’un chef de brigands d’opérette, à l’imitation de M. Jean Richepin, il exprime simplement l’aveu que sur ces tréteaux doit logiquement apparaître un polichinelle. Tout est réuni au hasard, d’une facon hétérogène, sans viser une unité quelconque; un style historique bien déterminé passe pour suranné, lourdement provincial; et quant à un style propre, l’époque ne l’a pas encore produit. L’unique tentative d'acheminement vers ce but se rencontre peut-être dans les meubles de M. Carabin exposés au Salon du Champde-Mars de Paris. Mais ces rampes d’escaliers sur lesquelles dégringolent tumultueusement des furies nues et des possédées, ces bibliothèques dont des têtes d’assassins coupées forment le socle et un pilastre, même cette table offrant l'aspect d'un livre gigantesque ouvert et porté par des gnomes, constituent un style pour des fébricitants ou des damnés. Si le directeur général de l'enfer de Dante a un salon de réception, il doit être garni de meubles semblables. Les créations de M. Carabin ne sont pas un ameublement, mais un cauchemar.

Nous avons vu comment la bonne société s’habillé et s'installe. Examinons maintenant comment elle s'amuse, où elle cherche ses excitations et ses distractions. Au Salon, elle se presse avec de légers cris d’admiration, pas plus hauts qu’il ne sied, autour des femmes de M. Besnard, qui ont des cheveux vert d'herbe, des visages jaunesoufre ou rouge-flamme, des bras tachetés de violet et de rose, et qui sont vêtues d'un phosphorescent nuage bleu en forme tout justement reconnaissable de robe de chambre. Elle aime donc la débauche de couleurs hardiment

révolutionnaire ? Oui : mais pas exclusivement. Car, après Besnard, elie accomplit avec une extase aussi forte ou plus forte encore ses dévotions devant le Puvis de Chavannes aux couleurs pâlies et éteintes comme à l’aide d’un lait de chaux à demi transparent; devant le Carrière envahi par une vapeur énigmatique, pénétré comme d'un nuage d’encens; devant le Roll vibrant dans une douce lueur argentée. Le violet des élèves de Manet plongeant uniformément toute la création visible dans une lumière de conte de fées; les archaïstes avec leurs demi-couleurs ou plutôt les spectres de couleurs oubliées, éventées, comme ressuscitées d’un antique tombeau; cette palette « feuille d'automne », « vieil ivoire », jaune évaporé, pourpre étouffé, attirent en somme plus de regards enthousiastes que l’opulente orchestration du groupe Besnard. Ce que le tableau représente a l'air de laisser indifférents les visiteurs d'élite ; seuls les gens de la campagne et les couturières, public reconnaissant des chromos, s'intéressent à « l’anecdote ». Et pourtant les visiteurs d'élite s'arrêtent avec prédilection, dans leurs promenades artistiques, devant Chacun sa chimère de M. Henri Martin, où des formes humaines brouillées qui s’écoulent en un bouillon jaune font toutes sortes de choses incompréhensibles, qu'une explication pleine de profondeur doit d'abord aider à saisir; devant Le Christ et la Femme adulière de M. Jean Béraud, où, dans une salle à manger parisienne, au milieu d’une société en habit noir, devant une dame en robe de bal, un Christ authentique, vêtu à l’orientale et auréolé de façon orthodoxe, mime une scène de l'Évangile; ou devant les ivrognes et coupeurs de gorge

de la banlieue parisienne de M. Raffaelli, au dessin intense, mais peints avec de l’eau de bourbier et de l’argile délayée. Quand on navigue à travers une exposition de peinture dans le sillage de la bonne compagnie, on constate invariablement que celle-ci montre le blanc des yeux et joint les mains en face de tableaux qui font éclater de rire les gens ordinaires ou amènent sur leurs visages cette expression de courroux propre à l’homme qui se croit mystifié, et qu'elle se hâte de passer, en haussant les épaules ou en échangeant des regards railleurs, devant les œuvres où les autres stationnent avec un plaisir reconnaissant | À l'Opéra et dans les salles de concerts, les formes arrêtées de l’ancienne mélodie laissent froid. La transparence du travail thématique des maîtres classiques, leur observation consciencieuse des lois du contre-point, passent pour plates et ennuyeuses. À une « coda » qui tombe gracieusement, finit d'une façon claire, à un point d'orgue juste et harmonique, on bäille. Les applaudissements et les couronnes vont au Tristan et Iseult de Wagner et particulièrement à son mystique Parsifal, à la musique d'église du Réve de M. Bruneau, aux symphonies de César Franck. La musique destinée à plaire doit ou feindre le recueillement religieux, ou décontenancer par sa forme. L’auditeur musical a l'habitude de développer involontairement un peu en pensée chaque motif surgissant dans un morceau de musique. Or, la facon dont le compositeur conduit son motif doit différer absolument de ce développement anticipé. Il ne faut pas qu'on puisse la deviner. Là où l’on attend un intervalle consonant,

doit en apparaître un dissonant ; quand on espère entendre la phrase menée en cadence finale plausible jusqu’à son térme naturel, il est nécessaire qu’elle soit coupée brusquement au milieu d’une mesure. Les modes et les clefs doivent subitement changer. Dans l'orchestre, une ardente polyphonie doit appeler l'attention vers quatre ou cinq côtés à la fois; des instruments isolés ou des groupes d'instruments doivent, sans égard les uns pour les autres, se déchaîner simultanément sur l'auditeur, jusqu'à ce que celui-ci tombe dans l'état nerveux d’un homme qui s'efforce en vain de comprendre les mots dans le brouhaha d’une douzaine de voix qui lui parlent. Le thème, même s'il a d'abord un contour nettement accusé, doit devenir toujours plus indécis, se perdre insensiblement de plus en . plus, et bientôt se fondre en un brouillard dans lequel la fantaisie peut voir, comme dans les nuages nocturnes courant à toute bride, toutes les formes qu’il lui plaît. Dans des suites de trioles infinies, montant et descendant chromatiquement, le flot sonore doit couler sans bords ni but reconnaissables, et faire apparaître parfois au regard de l'auditeur emporté par lui et cherchant anxieusement la terre, une rive lointaine qui bientôt est reconnue comme un mirage fuyant. La musique doit constamment promettre, mais ne jamais tenir; elle doit faire semblant de vouloir conter un grand secret, et se taire ou divaguer avant d’avoir dit le mot attendu avec des palpitations. L’auditeur cherche, dans la salle de concert, des états d'âme à la Tantale, et la quitte avec le profond épuisement nerveux du jeune couple amoureux qui, lors du rendez-vous nocturne, a essayé d'échanger des caresses,

pendant des heures entières, à travers une fenêtre étroitement grillée. |

Les livres qui divertissent ou édifient le public ici décrit, répandent un curieux parfum, dans lequel on peut discerner l’encens, l’eau de Lubin et le fumier, avec prédominance alternative de l’une ou de l’autre de ces odeurs. Les simples exhalaisons de cloaques ne suffisent plus. La poésie fangeuse de M. Zola et de ses disciples en vidange littéraire est dépassée et ne peut plus désormais s'adresser qu'à des couches sociales et à des peuples arriérés. La classe qui forme l'avant-garde de la civilisation se bouche le nez en face de la fosse mobile du naturalisme non atténué, et ne se penche au-dessus de lui avec sympathie et curiosité que si une habile canalisation y a amené aussi quelque parfum de boudoir et de sacristie. La sensualité nue passe pour vulgaire et n’est admise que quand elle se présente sous forme de vice contre nature et de dégénérescence. Des livres qui traitent simplement des rapports de l’homme et de la femme, mème sans aucun voile, semblent absolument d'une moralité fade. La titillation élégante commence seulement là où cesse la sexualité normale. Priape est devenu le symbole de la vertu. Le vice se cherche des incarnations à Sodome et à Lesbos, dans le château du chevalier Barbe-Bleue et dans la chambre de domestique de la Justine du « divin » marquis de Sade. Le livre qui veut devenir à la mode doit avant tout être obscur. Le compréhensible est banal et bon seulement pour la populace. Ce livre doit afficher en outre un certain ton onctueux, mais pas trop importun, de prédicateur, et faire succéder aux scènes lubriques des

explosions éplorées d'amour pour tous. les souffrants et les humbles, ou des transports enflammés de fervente croyance en Dieu. On aime beaucoup les histoires de revenants, mais présentées sous un déguisement scientifique, tel. qu'hypnotisme, télépathie, somnambulisme ; les jeux de marionnettes, où des compagnons à l'air naïf, mais rusés, font balbutier comme de petits enfants ou des imbéciles les figures vieillies des ballades; enfin les romans ésotériques, dans lesquels l’auteur donne à entendre qu’il pourrait en dire beaucoup sur la magie, la kabbale, le fakirisme, l'astrologie et autres sciences blanches et noires, pour peu qu'il le voulût. On se grise des successions nébuleuses de mots des poésies symboliques. Ibsen détrône Gœthe; Maæterlinck est mis au même rang que Shakespeare ; des critiques allemands et même français déclarent Frédéric Nietzsche le premier écrivain allemand de l’époque présente; la Sonate à Kreutzer, de Tolstoï, est la Bible des dilettantes de l'amour qui ne comptent plus leurs amants; des messieurs comme il faut trouvent « très distingués » les refrains vulgaires et les chansons de forçats de Jules Jouy, de Bruant, de Mac Nab et de Xanrof, à cause de « la chaude sympathie qui y circule » (les mots entre guillemets sont une formule); et des mondains qui ne croient qu’au baccara et à la Bourse vont en pèlerinage au mystère de la Passion représenté par les paysans d'Oberammergau, et ils s’essuient les yeux en lisant les invocations de M. Paul Verlaine à la Sainte Vierge.

Expositions artistiques, concerts, théâtre et livres, fussent-ils si extraordinaires, ne suffisent toutefois pas

aux besoins esthétiques de la société élégante. Celle-ci cherche des satisfactions inconnues. Elle exige des excitations plus fortes, et espère les trouver dans les exhibitions où différents arts s'efforcent d'agir simultanément sur tous les sens dans des combinaisons nouvelles. Poètes et artistes se battent incessamment les flancs pour satisfaire cet instinct. Un peintre, qui s’est moins préoccupé d’ailleurs de nouvelles impressions que de bonne vieille réclame, montre le soir, dans un salon profondément crépusculaire, son tableau qui représente tant bien que mal Mozart mourant travaillant à son Requiem, tandis qu'un aveuglant rayon de lumière électrique habilement dirigé tombe sur le tableau, et qu'un orchestre invisible joue doucement le Requiem. Un musicien fait un pas de plus. Poussant jusqu’à l’extrème une idée de Bayreuth, il organise un concert dans une salle plongée en une nuit complète, et récrée ainsi ceux de ses auditeurs auxquels un voisinage heureusement choisi offre l’occasion d'augmenter agréablement dans l'obscurité leurs émotions musicales par des émotions d’un autre genre. Le poète Haraucourt fait déclamer sur la scène, par Sarah Bernhardt, une paraphrase de l'Évangile écrite en vers vigoureux, pendant qu'une musique contenue accompagne, comme dans les anciens mélodrames, la comédienne d’une « mélodie sans fin ». Les pionniers s'adressent aussi au sens olfactif, injustement méprisé jusqu'ici par les beauxarts, et l’invitent à prendre part aux jouissances esthétiques. Au théâtre, on installe un vaporisateur qui souffle des parfums sur les spectateurs. Sur la scène, on déclame une poésie de forme approximativement dramatique. Dans

chaque coupure, chaque acte, chaque scène, de quelque nom qu’on veuille nommer la chose, domine une autre voyelle; à chacune, le théâtre est illuminé d’une lumière différente ; à chacune, l'orchestre joue un morceau d'un autre mode, et le vaporisateur envoie un autre parfum. L'idée de cet accompagnement du vers par le parfum a été lancée à demi plaisamment par Ernest Eckstein voilà quelques années; on l’a réalisée à Paris avec un sérieux religieux. Les novateurs vont prendre dans la chambre des enfants le théâtre de marionnettes pour y jouer, en vue des adultes, des pièces qui, dans une note artificiellement naïve, révèlent ou cachent un sens prétendument profond, et y faire défiler les ombres chinoises qu'ils perfectionnent avec beaucoup de talent et d’ingéniosité ; des figures gentiment dessinées et coloriées se meuvent sur des fonds à surprises lumineuses, et ces tableaux animés rendent visible le cours des idées d’une poésie dite à cette occasion par l’auteur, et dont un piano cherche aussi à rendre sensible à l'oreille le sentiment fondamental. Et pour jouir de ces exhibitions, la société se presse dans un cirque de faubourg, dans le grenier d’une maison sur la cour, dans une boutique de fripier ou une taverne fantastique, dont les représentations réunissent, dans une salle commune où l’on boit de la bière, les habitués crasseux avec des marquises éthérées.

Les manifestations décrites dans le chapitre précédent doivent sauter aux yeux de chacun, même du philistin le plus borné. Mais celui-ci les regarde comme une mode, et rien de plus, et les mots courants : caprice, excentricité, affectation du nouveau, instinct d'imitation, lui semblent une explication suffisante. Le bel esprit, auquel son éducation exclusivement esthétique ne permet pas de comprendre l’enchaînement des choses et de saisir leur véritable signification, s’abuse lui-même et abuse les autres sur son ignorance au moyen de phrases sonores et parle superbement d'une « recherche inquiète d’un idéal nouveau par l’âme moderne », des « vibrations plus riches du système nerveux affiné des contemporains », des « sensations inconnues de l’homme d'élite ». Mais le médecin, celui notamment qui s’est voué à l’étude particulière des maladies nerveuses et mentales, reconnaît au premier coup d'œil, dans la disposition d’esprit « fin de

siècle », dans les tendances de la poésie et de l’art contemporains, dans la manière d’être des créateurs d'œuvres mystiques, symboliques, « décadentes », et l'attitude de leurs admirateurs, dans les penchants et instincts esthétiques du public à ia mode, le syndrome de deux états pathologiques bien définis, qu'il connaît parfaitement : la dégénérescence et l'hystérie, dont les degrés inférieurs portent le nom de neurasthénie. Ces deux conditions de l'organisme diffèrent en elles-mêmes, mais ont certains traits communs; elles se présentent fréquemment aussi l’une à côté de l’autre, de telle sorte qu’il est plus facile de les observer dans leurs formes mixtes que chacune isolément.

La notion de la dégénérescence, qui domine aujourd'hui toute la science psychiatrique, a été pour la première fois nettement conçue et définie par Morel. Dans son œuvre capitale fréquemment citée, mais malheureusement trop peu lue ‘, cet excellent aliéniste, célèbre un moment en Allemagne même en dehors de sa profession *, donne de ce qu'il entend par « dégénérescence » l'explication suivante :

1. Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives, par le D' B.-A. Morel. Paris, 1857, p. 5.

2. Le comte Chorinsky avait, à l’instigation de sa maîtresse Ebergenyi, empoisonné sa femme, une ancienne comédienne. Le meurtrier était un épileptique et un « dégénéré » au sens de Morel. Sa famille appela celui-ci de Normandie à Munich, afin qu’il déclarât aux jurés chargés de le juger que l’accusé était irresponsable. Cela irrita d’une façon significative Chorinsky, et le ministère public, de son côté, contredit résolument les assertions de l’aliéniste français, en s'appuyant sur les avis des plus éminents psychiatres munichois. Chorinsky fut déclaré coupable, mais peu après sa condamnation la folie éclata chez lui, et il mourut quelques mois plus tard dans la démence la plus profonde, justifiant tous les pronostics de l’aliéniste français, qui avait démontré en allemand, devant des jurés allemands, l'insuffisance du savoir de ses confrères munichois.

« L'idée la plus claire que nous puissions nous former de la dégénérescence de l'espèce humaine, est de nous la représenter comme une déviation maladive d'un type primilif. Cette déviation, si simple qu’on la suppose à son origine, renferme néanmoins des éléments de transmissibilité d’une telle nature, que celui qui en porte le germe devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans l'humanité, et que le progrès intellectuel déjà enrayé dans sa personne se trouve encore menacé dans celle de ses descendants ».

Quand, sous l'influence de nocivités de toutes sortes, un organisme est affaibli, ses descendants ne sont pas semblables au type sain, normal et évolutif de l'espèce, mais forment une nouvelle sous-variété qui possède, comme toutes les autres, la faculté de léguer à ses propres descendants, à un degré qui s'accroît de plus en plus, ses écarts de la norme, en ce cas pathologiques : arrêts de développement, difformités et vices. Ce qui distingue la dégénérescence de la formation de nouvelles espèces, ou phylogénie, c’est que la variété pathologique ne dure pas et ne se reproduit pas comme celle qui est saine, mais est heureusement bientôt frappée de stérilité et meurt après quelques générations, souvent même avant d'avoir atteint les plus bas degrés de la dégradation organique *.

La dégénérescence se trahit chez l'homme par certains signes somatiques qu'on nomme « sligmates », mot malheureux, car il part de l’idée fausse que la dégénérescence est nécessairement la conséquence d’une faute,

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