‹ Dégénerescence (volume 3)Chapitre 5 sur 57 · Morel, op. cit., p · texte numérisé non relu

Morel, op. cit., p

et sa marque un châtiment. Ces stigmates sont les difformités, les formations multiples et les arrêts de développement : en première ligne l’asymétrie, c'est-à-dire le développement inégal des deux moitiés du visage et du crâne; puis les imperfections de l'oreille, qui frappe par sa grandeur informe ou s’écarte de la tête en guise d’anse, dont le lobule manque ou est adhérent, le rebord (helix) non ourlé; ensuite le strabisme, le bec-de-lièvre, les irrégularités dans la forme et la position des dents, la coupe ogivale ou plate de la voûte du palais, les doigts soudés ou surabondants (syn — et polydactylie), ete. Morel énumère dans son livre les signes anatomiques de dégénérescence, dont la liste a été notablement accrue par les observateurs venus après lui. Lombroso, notamment, a considérablement enrichi la connaissance des stigmates ?, mais il ne les attribue qu'à son « criminel-né », restriction qui, précisément ‘au point de vue scientifique du maitre italien, ne peut se justifier, car les « criminels-nés » ne sont autre chose qu’une subdivision des dégénérés. Féré exprime cela très nettement, quand il dit : « Le vice, le crime et la folie ne sont séparés que par les préjugés sociaux ? ».

Il y aurait un moyen sûr de prouver qu’elle n’est pas arbitraire, que ce n’est pas une boutade sans fondement, mais un fait, l'affirmation que les auteurs de tous les mouvements « fin de siècle » en art et en littérature sont des dégénérés ; ce serait d'examiner soigneusement leur per-

1. L'Homme criminel (criminel-né, fou moral, épileptique), traduction française par Regnier et Bournet. Paris, 4887, p. 142 et sqq.

2. La famille névropathique. Archives de Neurologie, 1884, n° 19 et 20.

Max Norpau. — Dégénérescence. 1 — 3

sonne physique et leur arbre généalogique. On rencontrerait indubitablement chez presque tous des proches parents dégénérés et un ou plusieurs stigmates qui mettent hors de doute le diagnostic « dégénérescence ». Il est vrai que fréquemment on n’oserait, par respect humain, publier le résultat d’un tel examen, et que ce dernier convaincrait seulement celui-là même qui pourrait y procéder.

X A côté des stigmates physiques, la science en a aussi trouvé d’intellectuels, qui caractérisent la dégénérescence aussi sûrement que ceux-là, et ceux-ci apparaissent nettement dans toutes les manifestations vitales, notamment dans toutes les œuvres des dégénérés, au point qu'il n’est pas nécessaire de mesurer le crâne d’un écrivain ou de voir le lobe de l'oreille d’un peintre, pour reconnaître qu'il appartient à la classe des dégénérés.

On a trouvé pour ceux-ci une quantité de dénominations.

Maudsley et Ball les nomment « habitants des pays-fron-

tières », c’est-à-dire des régions limitrophes à la raison.

intacte et à la folie déclarée. Magnan les appelle « dégénérés supérieurs », et Lombroso parle de « mattoïdes » (du mot italien matto, fou), et de « graphomanes », désignant par ce mot ces demi-fous qui ressentent le besoin d'écrire. En dépit de la multiplicité de ces dénominations, il s’agit d'une espèce unique d'individus, qui manifestent leur parenté par la similitude de leur physionomie intellectuelle.

L'inégalité que nous avons observée dans le développement physique des dégénérés, nous la rencontrons aussi dans leur développement intellectuel. L’asymétrie du visage et du crâne trouve en quelque sorte son pendant

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dans leurs facultés. Les unes sont complètement étiolées, les autres pathologiquement exagérées. Ce qui manque à

presque tous les dégénérés, c’est le sens de la moralité et

du droit. Pour eux n’existe aucune loi, aucune convenance, aucune pudeur. Ils commettent avec la plus grande tranquillité et la plus vive satisfaction des erimes et des délits, pour contenter un instinct, une inclination, un caprice momentanés, et ne comprennent pas que d’autres s’en formalisent. Quand ce phénomène apparaît à un haut degré, on parle de « folie morale », « la moral insanity » de Pritchard et de Maudsley*. Mais il y a aussi des degrés moindres où le dégénéré, sans faire peut-être lui-même rien qui. l’expose aux lois pénales, justifie en théorie le crime, cherche à démontrer, avec une abondante phraséologie pseudo-philosophique, que « bien » et « mal », vertu et vice, sont des distinctions arbitraires, s’enthousiäsme pour les criminels et leurs actes, découvre de soidisant beautés dans les choses les plus abjectes et les plus repoussantes, et cherche à éveiller de la sympathie et de la « compréhension » pour toutes les bestialités. Les deux racines psychologiques de la folie morale à tous les degrés de développement sont d’abord un égoïsme monstrueux ?,

1. Lire notamment à ce sujet : Krafft-Ebing, La doctrine de la folie morale, 1811; — H. Maudsley, Crime et Folie. Bibliothèque scientifique internationale; — et Ch. Féré, Dégénérescence et Criminalité. Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, 1888.

2. J. Roubinovitch, Hystérie mâle et dégénérescence. Paris, 1890, p. 62 : « La société qui l'entoure (lui, le dégénéré) est tout à fait étrangère pour lui, et il ne connaît ni ne s’intéresse qu’à lui-même ».

Legrain, Du délire chez les dégénérés. Paris, 1886, p. 10 : « Le malade est … le jouet de ses passions, il est emporté par ses instincts, il n’a plus qu’une préoccupation, celle de satisfaire ses appétits ». P. 27: « Ils sont égoïstes, orgueilleux, vaniteux, infatués d'eux-mêmes ».

puis l’impulsivité *, c’est-à-dire l'impossibilité de résister à n'importe quelle impulsion soudaine, et ces deux choses forment aussi les principaux stigmates intellectuels des dégénérés. J'aurai occasion de démontrer, dans les chapitres suivants, pour quelles causes organiques, par suite de quelles particularités de leur cerveau et de leur système nerveux, les dégénérés doivent être égoïstes et impulsifs. Dans cette introduction, j'ai voulu me borner à caractériser le stigmate même.

Un autre stigmate intellectuel des dégénérés est leur émotivité. Morel a mème prétendu faire de cet attribut leur marque distinctive capitale, mais à tort, selon moi ?, car il paraît dans la même mesure aussi chez les hystériques, et se trouve même chez des personnes absolument saines qu'une cause passagère, maladie, épuisement, fort ébranlement moral, a affaiblies temporairement. En tout cas, c’est un phénomène qui manque rarement chez le dégénéré. Il rit jusqu'aux larmes ou pleure abondamment pour une excitation disproportionnément faible ; un vers ou une ligne en prose ordinaires lui font passer un frisson dans le dos; des statues et des tableaux indifférents le plongent dans le ravissement, et la musique tout particulièrement, même insipide et de peu de mérite, provoque chez lui la plus violente émotion *. Il est très fier d'être un in-

4. Henri Colin, Essai sur l’état mental des hystériques. Paris, 1890, p. 59 : « Deux grands faits dominent toute l'existence du dégénéré héréditaire, l’obsession et l’impulsion, toutes deux irrésistibles ».

2. Morel, Du délire émotif. Archives générales, 6° série, 7° vol., p. 385 et 530. Voir aussi Roubinovitch, op. cil., p. 53.

3. Roubinovitch, op. cit., p. 68. « La musique l’émotionne vivement ».

strument qui vibre si fortement, et il se vante de sentir tout son être intérieur ravagé, toute son âme résolue, et d’éprouver jusqu'au bout des doigts la volupté du beau, là où le philistin reste complètement froid. Son excitabilité lui semble une supériorité, il croit posséder une compréhension particulière qui manque aux autres mortels, et il méprise volontiers le vulgaire dont les sens sont émoussés et fermés. Le malheureux ne soupconne pas qu'il est fier d'une maladie et se vante d’un trouble intellectuel; et certains critiques niais qui, par crainte d’être accusés d'incompréhension, font des efforts désespérés pour ressentir, en face de n'importe quelle œuvre floue ou ridicule, les émotions d'un dégénéré, ou célèbrent en expressions exubérantes les beautés que le dégénéré affirme y trouver, imitent inconsciemment un des stigmates de la demi-folie.

: À côté de la folie morale et de l’émotivité, on observe chez le dégénéré un état d’adynamie et de découragement intellectuels qui revêt, selon les circonstances, la forme du pessimisme, d’une crainte vague de tous les êtres humains et de tout le phénomène du monde, ou le dégoût de soimême. « Ces malades », dit Morel, « ont un besoin continuel de. se plaindre, de sangloter, de répéter les mêmes questions et les mêmes mots, avec la monotonie la plus désespérante. Ils ont des conceptions délirantes de ruine, de damnation, de craintes imaginaires * ». « L’ennui qui ne me quitte pas », dit un semblable malade dont Roubinovitch nous conte l’histoire, « c’est l'ennui de moi-

1. Morel, Du délire panophobique des aliénés gémisseurs. Annales médico-psychologiques, 1871.

même‘ ». « Parmi les stigmates moraux », ajoute cet auteur, «il faut encore noter ces craintes indéfinissables que les dégénérés présentent parfois de regarder, de sentir ou de toucher un objet quelconque * ».: Et plus loin il mentionne leur « peur inconsciente de tout le monde * ». Dans ce tableau du mélancolique déprimé, sombre, désespérant de lui-même et du monde, que torture la crainte de l'inconnu et que menacent des dangers vagues, mais terribles, nous reconnaissons trait pour trait l'homme du Crépuscule des Peuples et la disposition d'esprit « fin de siècle » décrite dans le premier chapitre.

À l'abattement caractéristique du dégénéré s’allie, en règle générale, une aversion pour toute action, qui peut aller jusqu’à l'horreur d’agir et l'impuissance de vouloir (aboulie). Or, c'est une particularité de l'esprit humain connue du psychologue, que la loi de la causalité gouvernant la pensée entière, il assigne des motifs rationnels à toutes ses propres décisions. Déjà Spinoza a exprimé cela d’une jolie façon : « Si une pierre lancée par la main d’un homme pouvait penser », dit-il, «elle s’imaginerait certainement qu'elle vole parce qu'elle veut voler ». Beaucoup d'états d'âme et d’actes dont nous devenons conscients sont la conséquence de causes dont nous n'avons pas conscience. Dans ce cas, nous inventons après coup pour eux des motifs qui satisfont notre besoin psychique de claire causalité, et nous nous persuadons sans peine que maintenant nous les avons réellement expliqués. Le dégénéré qu'effraye l’ac-

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