‹ Dégénerescence (volume 3)Chapitre 42 sur 57 · Léon Tolstoï, Le. Roman du Mariage. Traduit du russe par · texte numérisé non relu

Léon Tolstoï, Le. Roman du Mariage. Traduit du russe par

Michel Delines. Collection des auteurs célèbres.

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qui insulte à toutes les expériences, à toutes les observations de la nature, à toutes les institutions et à toutes les lois développées historiquement, et qui a consciemment pour but d’anéantir l’humanité. L'idée de la combattre avec zèle ne pourrait venir qu’à des hommes qui euxmêmes auraient l'esprit plus ou moins détraqué. Pour les cerveaux sains, il suffit de la résumer clairement. On la reconnaît alors immédiatement pour ce qu'elle est : de la folie.

Le grand ennemi, pour Tolstoï, c'est la science. Il ne se fatigue pas, dans Ma confession, de l’accuser et de la railler. Suivant lui, elle ne sert pas au peuple, mais aux gouvernements et aux capitalistes. Elle s'occupe de choses aussi oiseuses et vaines que l’examen du protoplasma et l’analyse spectrale, mais n’a jamais songé encore à rien d'utile, par exemple « à la meilleure facon de fabriquer une hache et son manche, au moven de faire une bonne scie, de bon pain; quelle sorte de farine convient le mieux pour celui-ci, comment il faut traiter le levain, bâtir le four et le chauffer ; quelles boissons et quels aliments sont les plus sains, quels champignons sont comestibles, etc., etc. ». Il a du malheur avec ses exemples, remarquons-le en passant, car des sujets qu’il énumère, les débutants même dans l'étude de l'hygiène et de la mécanique s’en occupent. Conformément à sa nature de poète, il a senti le besoin d’incarner aussi en une œuvre artistique ses vues sur la science. IL l’a fait dans la comédie intitulée Les Fruits de l'Éducation. Qui raille-t-il là? De pauvres imbéciles qui croient aux revenants et vont, pleins d'angoisse mortelle, à la chasse des microbes. Le spiritisme et les

opinions de gens du monde ignorants sur les microbes infectieux, opinions puisées dans les faits divers mal compris des journaux politiques, sont pour lui la science, et c'est contre cela qu’il lance les flèches de sa satire!

La science véritable n’a pas besoin d’être défendue contre des attaques de ce genre. J'ai déjà démontré, en appréciant les reproches que les symbolistes néo-catholiques et leurs protecteurs critiques soulèvent contre la science exacte, que toutes ces phrases sont ou puériles ou de mauvaise foi. L’imputation de mauvaise foi ne serait pas de mise à l'égard de Tolstoï. Il croit ce qu’il dit. Mais ses plaintes et ses railleries sont en tout cas enfantines. I] parle de la science comme un aveugle parle des couleurs. Il n’a visiblement aucun soupçon de sa nature, de sa tâche, de ses méthodes et des objets dont elle s'occupe. Il ressemble à Bouvard et Pécuchet, les deux idiots de Flaubert, qui, complètement ignorants, dépourvus de maîtres et de guides, feuillettent sans choix une quantité de livres, s’imaginent avoir acquis, en se jouant ainsi, un savoir positif, cherchent à l’employer avec l'innocence d’un crooboy dressé, commettent, naturellement, d’horribles sottises les unes sur les autres, et se croient ensuite autorisés à insulter la science et à la déclarer une bêtise et un leurre. Flaubert, en accommodant ainsi Bouvard et Pécuchet, se vengeait de la niaiserie de ses propres tentatives pour conquérir la science comme un lieutenant conquiert une chanteuse de café-concert; Tolstoï a déchargé sa colère sur la science, cette beauté orgueilleuse et prude qu’on ne peut gagner que par de sérieux et longs services désintéressés, en peignant sur les murs les imbéciles de ses Fruits de

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VEducation. Le dégénéré Flaubert et le dégénéré Tolstoï se rencontrent ici dans le même délire.

La route du bonheur est, pour Tolstoï, l'éloignement de la science, l’abdication de la raison et le retour à la vie naturelle, c’est-à-dire à l’agriculture. « Il faut abandonner la ville, renvoyer le peuple des fabriques, s’établir dans la campagne, travailler des mains; le but de tout homme doit être de satisfaire seul tous ses besoins ». (Que doit-on faire?)

Comme la raison et l’absurdité se mêlent étrangement aussi dans ce programme économique! Les maux que trainent derrière eux le déracinement du peuple de la maternelle terre nourricière et la culture artificielle d’un prolétariat industriel des grandes villes, Tolstoï les a exactement reconnus. Il est vrai également que l’agriculture pourrait occuper sainement et utilement beaucoup plus d'hommes qu'actuellement, si le sol était la propriété de la collectivité et que chacun n’en reçüt d'autre part, ct seulement en part viagère, que celle qu'il pourrait cultiver à fond. Mais faut-il pour cela détruire l’industrie? Ne serait-ce pas détruire la civilisation elle-même? L'amour rationnel du prochain et l'équité n’ont-ils pas plutôt pour tâche de maintenir soigneusement la division du travail, ce résultat nécessaire et avantageux d’une longue évolution, mais en transformant, par un meilleur ordre économique, l’ouvrier industriel, de galérien des fabriques condamné à la misère et à la maladie qu’il est aujourd’hui, en un libre producteur de biens jouissant lui-même des fruits de son travail et ne peinant plus que dans la mesure où cela est compatible avec sa santé et ses droits à la vie?

Max Norpau. — Dégénérescence. . 1 — 19

Mais c'est en vain qu'on cherche chez Tolstoï la plus légère allusion à une solution semblable. Il se contente de l’enthousiasme stérile pour la vie campagnarde, qui, beau encore chez Horace, est déjà ridicule et agaçant chez Rousseau, et ilrabâche, à la suite du beau parleur genevois en proie au délire des persécutions, qui ne pouvait mener par le bout du nez qu’un siècle sentimental comme le sien, les phrases creuses sur l’inutilité de la civilisation. Retour à la nature! Il n’est pas possible de condenser en moins de mots plus de sottise. La nature est sur notre planète l'ennemi que nous devons combattre, devant lequel nous n'avons pas le droit de déposer les armes. Pour conserver notre vie, nous devons créer des conditions artificielles compliquées à l'infini : couvrir notre corps, construire un abri au-dessus de notre tête, amasser des provisions pour les nombreux mois pendant lesquels la nature nous refuse toute nourriture. Il n’y a qu’une étendue très étroite de notre planète où l’homme peut vivre sans efforts, sans inventions et sans arts, comme l'animal dans la forêt et le poisson dans l’eau : ce sont quelques îles de l’Océan Pacifique. Là, en effet, dans un printemps éternel, il n’a besoin ni de vêtements ni de demeure, ou tout au plus de quelques feuilles de palmier pour s’abriter contre une pluie momentanée. Là, il trouve en toute saison sa nourriture toujours prête dans le cocotier, l'arbre à pain, le bananier, dans quelques animaux domestiques, quelques poissons et coquillages. Nulle bête fauve ne menace sa sécurité et ne le force à déployer de la vigueur et à braver la mort. Mais combien d'hommes peut nourrir ce paradis terrestre? Peut-être un centième

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de l'humanité actuelle. Les quatre-vingt-dix-neuf autres centièmes n’ont que le choix ou de périr, ou de coloniser ces régions de notre planète où la table n’est pas servie et la couche voluptueuse pas dressée, mais où l’on doit se procurer artificiellement et péniblement tout ce que la vie réclame pour sa conservation. Le « retour à la nature », à nos degrés de latitude, signifie le retour à la mort par la faim et le froid, au dépècement par les loups et les ours. Ce n’est pas dans l'impossible retour « à la nature » qu'il faut chercher le traitement curatif de la misère

humaine, mais dans l’organisation rationnelle de notré lutte contre la nature, je dirais volontiers dans le service obligatoire universel. contre elle, dont les infirmes seuls pourraient être exemptés.

Nous avons vu maintenant une à une les idées qui, réunies, constituent le tolstoïsme. Comme philosophie, il explique le monde et la vie au moyen de quelques paraphrases absurdes ou contradictoires de versets de la Bible mal compris à dessein. Comme doctrine morale, il prescrit la renonciation à la résistance contre le vice et le crime, le partage des biens et l’anéantissement de l’humanité par une complète continence. Comme doctrine sociale et économique, il prèche l’inutilité de la science, le salut par l’abrutissement, la renonciation aux produits de l’industrie, et l’agriculture obligatoire, sans toutefois indiquer où le paysan prendrait le champ nécessaire. Ce qu’il y a de curieux dans ce système, c'est qu'il ne remarque pas sa propre superfluité. S'il se comprenait lui-même, il se limiterait à ce seul point : la continence. Car il est clair qu'il est inutile de se casser la tête sur le but et le contenu

de la vie humaine, sur le crime et l'amour du prochain, et particulièrement sur l'existence à la campagne ou à la ville, si, par suite de continence, l'humanité doit finir avec la génération actuelle.

M. Édouard Rod nie que Tolstoï soit un mystique. « Le mysticisme, en effet, comme le mot l’indique(?), a toujours été une doctrine transcendantale. Les mystiques, surtout les mystiques chrétiens, ont toujours sacrifié la vie présente à la vie future... Or, ce qui frappe au contraire un esprit non prévenu, dans les livres de Tolstoï, c’est l’absence presque complète de toute métaphysique, c'est l’indifférence où le laissent ce qu'on appelle les problèmes de l’au-delà ‘ ».

Ce critique ne sait pas, évidemment, ce qu'est le mysticisme. Il restreint d’une façon inadmissible le sens de ce mot, s’il l’applique seulement à l'examen des « problèmes de l’au-delà ». Moins superficiel, il reconnaîtrait que la rêverie. religieuse n’est qu'un cas particulier d’un état d'esprit général, et que le mysticisme est toute obseurité et incohérence maladives de pensée accompagnées d’émotivité, par conséquent celles aussi qui ont pour fruit le système à la fois matérialiste, panthéiste, chrétien, ascétique, rousseaulâtre et communiste de Tolstoï.

Raphaël Lœwenfeld, auquel nous devons la première traduction allemande complète des œuvres de Tolstoï, a aussi composé une biographie très méritante de l’écrivain russe, dans laquelle toutefois il se croit obligé non seulement de prendre passionnément parti pour son

1. Édouard Rod, Les Idées morales du temps présent. Paris, 1892, p. 241.

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héros, mais aussi d'assurer par avance de son profond mépris les critiques possibles de celui-ei. « L'incompréhension, dit-il, les nomme (les « phénomènes originaux » de l'espèce de Tolstoï) des originaux ; elle ne peut supporter que l’un soit plus grand d’une tête que tous les autres. L'homme exempt de préjugés, qui a recu en partage la faculté d'admirer les grandes choses, voit dans cette originalité la manifestation d’une force extraordinaire qui dépasse la puissance de l’époque et montre la voie à ceux qui viennent ‘ ». Il est peut-être osé d'accuser ainsi . d’ « incompréhension » tous ceux qui ne partagent pas votre opinion. Celui qui juge si souvérainement devra souffrir qu’on lui réponde que celui-là se rend coupable d'incompréhension, qui aborde sans la préparation la plus élémentaire le jugement d'un phénomène exigeant, pour être compris, beaucoup plus que quelque savoir esthético-Kttéraire et des sensations personnelles. Læœwenfeld se vante de sa capacité d'admirer les grandes choses. Il a peut-être tort de ne pas supposer cette capacité chez d’autres aussi. Ce que précisément il faudrait prouver, c’est que ce qu'il admire mérite réellement la qualification de grandes choses; mais son affirmation est la seule preuve qu'il produit en faveur de ce point si important. Il se dit exempt de préjugés. On peut lui accorder qu'il est exempt de préjugés, mais il est malheureusement exempt aussi des connaissances préliminaires qui seules autorisent à se former et.à exposer avec assurance une opinion sur des phénomènes psychologiques qui frappent comme exceptionnels

“1 Raphaël Lœwenfeld, Léon N. Tolstoï, sa vie, ses œuvres, ses idées. 1° partie, Berlin, 1892, préface, p. 1.

le profane lui-même. S'il possédait ces connaissances préliminaires, il saurait, par exemple, que Tolstoï, qui doit « montrer la voie à ceux qui viennent », n’est qu’un exemplaire-type d’un genre d'hommes qui a eu des représentants à toutes les époques. Lombroso cite, entre autres, un certain Knudsen, un fou qui vivait vers 1680 dans le Sleswig et « soutenait qu’il n’y avait ni Dieu ni enfer ; que les prètres et les juges étaient inutiles et nuisibles, et que le mariage était une immoralité; que l’homme cessait à la mort; que chacun devait se laisser guider par ses lumières intérieures, etc. * ». Nous avons là les parties essentielles des idées de Tolstoï sur le monde, et de sa doctrine morale. Mais Knudsen a si peu « montré la voie à ceux qui viennent », qu'il n’est plus cité que dans les livres consacrés aux maladies mentales, et comme un cas instructif de folie.

La vérité est que toutes les particularités intellectuelles de Tolstoï peuvent être ramenées aux stigmates les mieux connus et le plus souvent observés de la dégénérescence supérieure. [l raconte de lui-même : « Le scepticisme me jeta durant un temps dans un état voisin de la folie. J'avais l’idée qu'en dehors de moi personne et rien n'existe dans l’univers entier, que les objets ne sont pas les objets, mais des représentations qui n'apparaissent que si je dirige sur elles mon attention, et que ces représentations disparaissent dès que je cesse de songer à elles. .… Il y eut des heures où, sous l'influence de cette idée fixe, je parvins à un tel degré de confusion intellectuelle, que je me retournais parfois brusquement du côté opposé,

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