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Jeu de cartes affectionné par les teutomanes

pensée. Une mélodie claire éveille et exige l’attention, et s'oppose par conséquent à la fuite d'idées de dégénérés à cerveau débile. Un récitatif coulant, sans commencement ni fin, ne réclame au contraire aucun effort d'esprit, car la plupart des auditeurs ne s'occupent pas du tout, ou ne s'occupent que très peu de temps, du jeu de cache-cache des « leitmotifs » ; on peut donc se laisser bercer et porter à la dérive par lui et on en émerge comme on veut, sans souvenir particulier, seulement avec le sentiment voluptueux d’avoir pris un excitant bain chaud de sonorités. Le rapport de la mélodie sans fin à la mélodie proprement dite est celui des arabesques capricieuses mille fois répétées, et ne représentant rien de précis, d’une décoration murale mauresque à un tableau de genre ou d'histoire, et l’Oriental sait depuis longtemps combien la vue de ses arabesques est favorable au « kef », cet état de rêve dans lequel l'intelligence est assoupie et où la folle du logis seule gouverne en maitresse dans la maison.

La musique de Wagner initia les hystériques allemands aux mystères délicieux du « kef » turc. Nietzsche a beau railler à ce sujet, avec son idiot jeu de mots « Sursum- Boum boum » et ses observations sur l’adolescent allemand qui cherche des « pressentiments »; on ne peut nier qu'une portion des fidèles de Wagner, celle qui apportait au théâtre un mysticisme maladif, trouvât chez lui des satisfactions, rien n’étant propre à évoquer des « pressentiments », c'est-à-dire des idées-frontière ambiguës et vaporeuses, comme une musique née elle-même d’ombres d'idées. |

Quant aux femmes hystériques, Wagner les gagna avant

tout non seulement par l'érotisme lascif de sa musique, mais encore par sa façon de présenter les rapports de l’homme vis-à-vis de la femme. Rien n'enchante autant une femme romanesque que l’irrésistibilité démoniaque chez la femme et l’adoration tremblante de sa puissance surnaturelle chez l’homme. Prenant le contre-pied du mot de Frédéric-Guillaume I, qui s’écriait avec colère : « Je ne veux pas que vous me craigniez, mais que vous m'aimiez ! », les femmes de ce genre préféreraient crier à chaque homme : « Vous ne devez pas m'aimer, mais tomber à mes pieds, dans la poussière, plein d’épouvante et de terreur », Madame Vénus, Brunhilde, Iseult et Kundry ont acquis à Wagner l’admiration des femmes, bien plus qu'Élisabeth, Elsa, Senta et Gutrune.

Après que Wagner eut conquis l'Allemagne et qué la foi fervente en lui fut devenue le premier article du catéchisme patriotique allemand, l'étranger, de son côté, ne put longtemps se dérober à son culte. L’admiration d’un grand peuple a une puissance de persuasion extraordinaire ; 1l impose même, avec une suggestion irrésistible, ses aberrations aux autres peuples. Wagner a été un des principaux vainqueurs des guerres allemandes; c’est pour lui qu'ont été remportées les victoires de Sadowa et de Sedan. Le monde devait, qu’il le voulût ou non, prendre position en face de l’homme que l'Allemagne déclarait son compositeur national. Il effectua sa marche triomphale autour du globe, couvert par le drapeau impérial allemand. Les ennemis de l'Allemagne étaient aussi ses ennemis, et cela força même ceux des Allemands restés froids à son égard, à prendre parti pour lui vis-à-vis l'étranger. Je m'en bats

la poitrine : moi aussi j'ai combattu pour lui, par la parole et par la plume, contre les Français. Je l’ai défendu aussi contre les patronnets qui, à Paris, sifflaient Lohengrin. Comment se dérober à un devoir de ce genre? Hamlet perce de son épée la tapisserie, sachant bien qu’un homme est derrière. Il faut alors lui courir résolument sus, si l’on est le fils ou le frère de Polonius. Wagner avait la chance de jouer vis-à-vis des Hamlets français le rôle de la tapisserie qui donne prétexte de diriger l’épée contre l’Allemagne-Polonius. Cela prescrivait impitoyablement à chaque Allemand l'attitude à tenir dans la question Wagner.

Au zèle des Allemands s’ajoutèrent encore à l'étranger toutes sortes de choses qui y favorisèrent le succès de Wagner. Une minorité composée en partie de natures vraiment indépendantes et noblement exemptes de préjugés, mais en partie aussi de dégénérés mus de manie de contradiction, prit parti pour lui, justement parce qu'il avait été furieusement et aveuglément attaqué par la majorité chauvine en proie à la haine nationale. « Il est inepte », s’écria cette minorité, « de condamner un artiste parce qu'il est Allemand. L'art n’a pas de patrie. Il ne faut pas juger la musique de Wagner avec des souvenirs de l’Alsace-Lorraine ». Cette manière de voir est si raisonnable et si noble, que ceux qui l’ont émise ont dû en être satisfaits et fiers. Ils se disaient nettement, en entendant la musique de Wagner : « Nous valons mieux et sommes plus intelligents que les chauvins », et cette idée les mettait nécessairement dans une si agréable et si bienveillante disposition d'esprit, qu'ils trouvèrent cette musique infiniment plus belle qu’ils n’auraient fait, s'ils n'avaient dû étouffer

auparavant en eux des instincts banals et bas, et fortifier au contraire des pensées élevées, larges et distinguées. Les émotions qu'ils durent à leur satisfaction d'eux-mêmes, ils les attribuèrent ensuite par erreur à la musique de Wagner.

La circonstance aussi qu’on ne pouvait entendre qu'à Bayreuth celle-ci tout à fait authentique et non délayée, fut d’une grande importance pour l’estime qu’on en fit. Si on l'avait jouée dans chaque théâtre, s’il avait été possible d'assister sans peine et sans complications à une représentation de Wagner comme à une représentation du Trouvère, Wagner n'aurait pas acquis, à l'étranger, son public précisément le plus zélé. On devait, pour connaître le Wagner authentique, se rendre à Bayreuth; on ne pouvait le faire qu'à de longs intervalles et à des époques déterminées; il fallait se préoccuper longtemps à l'avance de ses places et de son logement. C’était un pèlerinage exigeant beaucoup d'argent et de temps, et auquel la plèbe, par conséquent, ne pouvait prendre part. L’excursion à Bayreuth devint ainsi le privilège des gens riches et distingués, et ce fut pour les snobs des deux mondes un grand mérite social que d’y être allé. On pouvait se vanter de ce voyage; on pouvait en être hautain. On n’appartenait plus à la foule, mais à l’élite; on était un hadji! Et les sages orientaux connaissent si bien la vanité spéciale aux hadjis, qu’un de leurs proverbes met expressément en garde contre l’homme pieux qui a été trois fois à la Mecque. |

Ce fut donc un signe d’aristocratisme que d’avoir fait le pèlerinage de Bayreuth, et un signe de distinction intel-

lectuelle que d'apprécier Wagner malgré sa nationalité. Le préjugé favorable pour lui était créé, et une fois qu’on venait à lui dans ces dispositions, il n’y avait aucune raison pour qu'il n’agit pas sur les hystériques étrangers comme sur ceux de l'Allemagne. Parsifal, notamment, devait complètement subjuguer les néo-catholiques français et les mystiques anglo-américains qui marchent derrière le drapeau de l'Armée du Salut. C’est surtout aussi avec cet opéra que Wagner triomphe auprès de ses admirateurs non allemands. Entendre la musique de Parsifal est devenu l'acte religieux de tous ceux qui veulent recevoir la communion sous forme musicale.

Tels sont les motifs qui expliquent que Wagner ait d'abord conquis l'Allemagne, puis le monde. L'absence de jugement chez la masse qui, dans la psalmodie, récite l’antiphonaire; l'imitation des musiciens sans originalité qui voyaient de son côté le succès et se cramponnaient aux pans de son habit comme les enfants qui veulent qu'on les emmène avec soi, ces choses firent le reste pour mettre l'univers à ses pieds. De tous les égarements du temps présent, le wagnérisme, le plus répandu, est aussi le plus sérieux. Le théâtre de Bayreuth, les Bayreuther Blætter, la Revue Wagnérienne de Paris, sont des monuments durables qui permettront à l'avenir étonné de mesurer toute l'étendue et toute la profondeur de la dégénérescence et de l’hystérie de notre temps.

Les formes artistiques et poétiques du mysticisme que nous avons étudiées jusqu'ici peuvent inspirer peut-être des doutes aux esprits superficiels ou insuffisamment renseignés quant à leur source dans la dégénérescence, et se présenter comme des manifestations d'un talent réel et fécond. Mais à côté d’elles en apparaissent d’autres où s'exprime un état d’âme qui fait cependant s'arrêter court et rend perplexe le lecteur même le plus crédule et le plus accessible à la suggestion de la parole imprimée et au charlatanisme s’affichant avec audace. Il se publie des livres et il s'affirme des doctrines dans lesquels le profane lui-même constate la profonde déchéance intellectuelle de leurs auteurs. Celui-ci prétend pouvoir initier le lecteur à la magie et pouvoir faire des prestiges lui-même; celui-là donne une forme poétique à des délires bien caractérisés et classés par la médecine mentale; cet autre écrit des livres qui rappellent la facon de penser et de sentir de

tout petits enfants ou d'idiots. Une grande partie des œuvres que j'ai ici en vue justifierait, sans autre forme de procès, la mise en tutelle de leurs auteurs. Comme cependant, en dépit de la folie visible de ces œuvres, les « compréhensifs » bien connus s’acharnent à découvrir en elles « de l’avenir », de « nouvelles excitations nerveuses » et des beautés d'espèce mystérieuse, et à les présenter aux gobe-mouches ébahis comme des révélations du génie, il n'est pas superflu de leur consacrer un court examen.

Une portion pas trop grande de mysticisme mène à la foi, une plus grande nécessairement à la superstition, et plus la pensée est confuse et détraquée, plus insensée sera la nature de la superstition. En Angleterre et en Amérique, celle-ci prend le plus ordinairement la forme du spiritisme et de la fondation de sectes. Des hystériques et des détraqués recoivent des inspirations divines et se mettent à prêcher ou à prédire, ou conjurent les esprits et ont commerce avec les morts. Les histoires de revenants commencent à occuper une large place dans la littérature de fiction de l'Angleterre et à jouer dans les journaux de ce pays le rôle de bouche-trous joué auparavant dans les journaux continentaux par le serpent de mer et le vaisseaufantôme. Il s’est formé une société qui n’a pas d'autre but que de collectionner des histoires de revenants pour en contrôler la réalité, et même des savants en renom ont été saisis du vertige du surnaturel et condescendent à servir de garants aux aberrations les plus niaises.

En Allemagne aussi le spiritisme a trouvé accès, mais, somme toute, il a jusqu'ici conquis peu de terrain. Il peut y avoir dans les grandes villes quelques petites sociétés

spirites; l'expression anglaise france y est devenue si familière à quelques détraqués, qu'ils l'ont traduite en allemand par trans, en s’imaginant vraisemblablement, avec l’étymologie populaire, qu’elle signifiait « audelà », tandis qu'elle est en réalité le mot anglais qui désigne l’ « extase », c’est-à-dire l’état dans lequel doit, d’après l'hypothèse des spirites, se trouver le médium qui entre en communication avec le monde des esprits; mais le spiritisme a exercé encore peu d'influence sur notre littérature. Abstraction faite des derniers romantiques tombés. dans l’enfance, notamment des auteurs de tragédies reposant sur l’idée de « la fatalité » (Schicksalstragædien), peu d’écrivains ont osé introduire dans leurs créations le surnaturel autrement que sous forme de symbole. C’est au plus si, chez Henri de Kleist et Justinus Kerner, il prend une certaine importance, et les lecteurs sains ne considèrent pas cela comme un avantage pour les drames de l’auteur infortuné de La Bataille d'Hermann et pour La Voyante de Prevorst du poète souabe. D'autre part, il convient d’observer que l’élément spectral a précisément valu à ces deux écrivains, dans ces derniers temps, auprès des dégénérés et des hystériques allemands, un regain de jeunesse et de faveur. Maximilien Perty, qui vint évidemment trop tôt, ne rencontra de la part de la génération encore insuffisamment ramollie qui précéda la nôtre, avec ses épais volumes sur les apparitions des esprits, qu’une attention rare et plutôt moqueuse; et, parmi les contemporains, il n'y a guère que le baron Karl du Prel qui se soit fait une spécialité du monde des revenants dans ses écrits théoriques et dans ses romans. Tout compté, nos œuvres dramatiques et

narratives sont encore peu hantées, à peine assez pour donner la chair de poule à une pensionnaire, et chez les écrivains éminents de l'étranger connus en Allemagne, chez Tourgueneff, par exemple, ce ne sont pas non plus les histoires d’apparitions qui attirent le lecteur allemand.

Les quelques voyants que nous avons pour le moment encore en Allemagne tentent également, cela va de soi, de donner à leur trouble d'esprit un vernis scientifique, et ils s'appuient pour cela sur quelques professeurs de mathématiques et de sciences naturelles, qui, disent-ils, sont complètement d'accord avec eux, ou du moinsinclinent en partie vers eux. Mais leur tout est uniquement Zœællner, qui offre simplement la triste preuve que le professorat ne préserve pas de la folie, et ils peuvent peut-être invoquer encore des remarques occasionnelles de Helmholtz et d’autres mathématiciens sur les dimensions n (un nombre quelconque), qu’à dessein ou par faiblesse d'esprit mystique ils ont mal comprises. Le mathématicien peut, dans un problème analytique, poser à la place de une, deux ou trois dimensions, des dimensions n, sans que cette substitution change quelque chose à la loi du problème et aux dérivations régulières de celui-ci; mais il ne lui vient pas à l’idée de se représenter sous l'expression géométrique « n°” dimension » quelque chose de donné dans l’espace et de saisissable par les sens. Quand Zœællner, avec l'exemple connu du renversement de la rondelle en caoutchouc, qui, parce qu'il n’est possible que dans la troisième dimension, devrait paraître absolument inimaginable et surnaturel à un être bi-dimensional, croit faciliter la compréhension de la formation d'un nœud dans un

anneau fermé comme une action exécutable dans la quatrième dimension, il offre simplement un exemple de plus de la tendance connue du mystique à se leurrer, lui comme les autres, de mots qui semblent signifier quelque chose, qu'un imbécile, le plus souvent aussi, est convaincu de comprendre, mais qui, en réalité, n’expriment aucune idée et ne sont, par conséquent, que de vains sons dénués de signification. |

C’est la France qui est en train de devenir la terre promise de la croyance aux apparitions. Les compatriotes de Voltaire ont déjà damé le pion aux pieux Anglo-Saxons sous le rapport du surnaturel. Je n'ai pas en vue par là les classes populaires inférieures, chez lesquelles la Clef des Songes n’a jamais cessé d’être, à côté de l’Almanach et parfois du Paroissien, le seul livre de la maison, ni les belles dames qui de tout temps ont assuré aux somnambules et aux tireuses de cartes de brillantes recettes, mais seulement les représentants mâles des classes cultivées. Des douzaines de sociétés spirites comptent des milliers de membres. Dans de nombreux salons de la meilleure société (meilleure dans le sens aussi de la plus cultivée !), on évoque les morts. Une revue mensuelle, L’Initiation, expose sur un ton profond et en prodiguant les technicismes philosophiques et scientifiques, la doctrine ésotérique des merveilles de l’ultra-terrestre. Une revue qui ne paraît que tous les deux mois, les Annales des sciences psychiques, s'intitule « Recueil d'observations et d’expériences ». À côté de ces deux revues, les plus importantes, il en existe encore toute une série d’autres de tendance semblable, et toutes sont fort répandues. Des travaux

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absolument spéciaux sur l’hypnotisme et la suggestion ont éditions sur éditions, et c’est devenu une spéculation fructueuse pour les médecins inoccupés, qui se soucient peu de l’opinion de leurs confrères, de compiler sur ce sujet des manuels dépourvus, il est vrai, de toute valeur scientifique, mais que les profanes achètent comme des brioches. À part de rares exceptions, les romans en France n'ont plus de débit, mais des livres sur les phénomènes obscurs de la vie nerveuse s’écoulent brillamment, de telle sorte que des éditeurs habiles donnent à leurs auteurs découragés ce conseil : « Laissez pour le moment les romans, et écrivez sur le magnétisme ». | Quelques-uns des livres parus dans ces dernières années en France sur la magie se rattachent directement aux phénomènes de l’hypnotisme et de la suggestion : par exemple, Les états profonds de l'hypnose, de À. de Rochas, et Traits de lumière, « recherches physiques dédiées aux incrédules et aux égoïstes », de C.-A. de Bodisco. Plusieurs observateurs en ont conclu que les travaux et les découvertes de l’école de Charcot ont donné l'impulsion à tout ce mouvement. L’hypnotisme, disent les partisans de celui-ci, a mis en lumière tant de faits étonnants, que l’on ne peut continuer plus longtemps à douter de l’exactitude de certaines traditions, croyances populaires et récits anciens, que l'on tenait jusqu'ici pour des inventions de la superstition; possession, ensorcellement, double vue, guérison par l'imposition des mains, prophéties, commerce spirituel à la distance la plus éloignée sans intervention de la parole, ont été l’objet d’une nouvelle interprétation et ont dû être reconnus possibles.

Quoi de plus naturel alors que des esprits de peu ferme équilibre et insuffisamment préparés âu point de vue scientifique, soient devenus accessibles au merveilleux contre lequel ils s'étaient défendus tant qu'ils le tenaient pour des contes de nourrice, quand ils le virent apparaître sous le costume de la science ét se trouvèrent dans la meilleure société, en y croyant? | Pour si plausible que semble cette manière de voir, elle n’en est pas moins fausse. Elle attelle la charrue devant les bœufs; elle confond la cause avec l'effet. Nul homme complètement sain d’esprit n’a été amené par les expériences de la nouvelle science hypnotique à la croyance au merveilleux. Jadis, on n’avait pas pris garde aux phénomènes obscurs, ou l'on avait fermé à dessein les yeux devant eux, parce qu’ils ne se laissaient pas adapter aux systèmes régnants et qu’on les tenait par ce motif pour des billevesées ou des duperies. Depuis douze ans, la science officielle prend connaissance d’eux, et l’on s’en occupe dans les Facultés et les Académies. On ne songe toutefois pas ‘un moment à les tenir pour surnaturels et à soupconner derrière eux l’action de forces ultra-terrestres, mais on les classe avec tous les autres phénomènes naturels accessibles à l'observation des sens et déterminés par les lois générales de la nature. Notre connaissance a simplement élargi son cadre et accepté un ordre de faits qui auparavant étaient restés en dehors d’elle. Maintes actions de l'hypnose sont expliquées d’une façon plus ou moins satisfaisante ; d’autres ne le sont pas du tout. Mais un esprit sérieux et sain n’attache pas grande importance à cela, car il sait qu'on ne va pas loin dans la prétendue explication des phéno-

mènes, et que le plus souvent nous devons nous contenter de les déterminer d’une manière sûre et de connaître leurs conditions immédiates. Il n’est pas dit non plus que la nouvelle science a épuisé son objet et atteint ses limites. Mais quels que soient l’inconnu et le surprenant qu’elle puisse mettre à jour, il n’est pas douteux pour l'esprit sain qu'il s’agira toujours en cela de choses naturelles, et que les lois élémentaires de la physique, de la chimie et de la biologie ne peuvent être ébranlées par ces découvertes.

Si donc maintenant tant de gens interprètent les phénomènes de l'hypnose comme surnalurels et nourrissent l'espoir que la conjuration des esprits des morts, les voyages aériens sur le manteau magique de Faust, l’omniscience, etc., seront bientôt des arts aussi courants que l'écriture et la lecture, ce ne sont pas les découvertes de la science qui les ont conduits à cette illusion, mais l'illusion existante est heureuse de pouvoir se faire passer pour la science. Loin de se cacher, comme jadis, elle se montre fièrement dans la rue au bras de professeurs et d’académiciens. M. Paulhan a très bien compris la chose : « Ce n’est pas simplement l’amour du fait positif, dit-il, qui a entraîné les esprits ; 11 y a eu certainement une sorte de revanche de l'amour du merveilleux, de désirs autrefois satisfaits et qui, comprimés à présent, sommeillaient inavoués à l'état latent. La magie, la sorcellerie, l'astrologie, la divination, toutes ces antiques croyances correspondent à un besoin de la nature humaine, celui de pouvoir agir facilement sur le monde extérieur et sur le monde social, celui d’avoir, par des moyens relativement aisés, les connaissances

requises pour que cette action soit possible et féconde ‘ ». La superstition jaillissant avec tant d'impétuosité n’a nullement sa source dans les recherches hypnologiques; elle s'élance simplement dans le canal creusé par celles-ci. Nous avons déjà fait remarquer ici, à plusieurs reprises, que les déséquilibrés adaptent toujours leurs délires aux idées régnantes et s'emparent avec prédilection, pour les expliquer, des plus récentes découvertes de la science. Les physiciens étaient bien éloignés encore de s'occuper de magnétisme et d'électricité, que déjà les malades atteints du délire des persécutions ramenaient couramment leurs sensations désagréables et leurs hallucinations à des courants électriques ou étincelles que leurs persécuteurs leur envoyaient à travers les murs, les plafonds et les planchers; et, de nos jours, les dégénérés furent également les premiers à s'approprier les résultats des recherches hypnologiques et à les employer comme preuves « scientifiques » de la réalité des esprits, des anges et des démons. Mais la foi au merveilleux, les dégénérés l'avaient auparavant; elle est un de leurs traits caractéristiques ?, et ce ne sont pas les observations des hypnologistes des écoles de Paris et de Nancy qui l’ont créée.

S'il était besoin d’une autre preuve à l’appui de cette affirmation, on la trouverait dans ce fait que la plupart des « occultistes », comme ils se nomment, évitent, dans leurs traités des arts magiques et des sciences merveilleuses, de s'appuyer sur les résultats des essais hypnolo-

1. Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme. Paris, 1891, p. 104. 2. Legrain, op. cit., p. 175. « Le besoin du merveilleux est presque fatal chez ces faibles d’esprit ».

giques, et, sans aucun prétexte de modernité, sans aucune concession à l’honnète science, ils reviennent directement aux plus antiques traditions. Papus (pseudonyme du D' Encausse) écrit un Traité méthodique de science occulte, énorme volume grand in-octavo de 1050 pages avec 400 figures, qui introduit le lecteur dans la kabbale, la magie, la nécromancie et la chiromancie, l’astrologie, l’alchimie, etc., et auquel un vieil érudit non sans mérite, Adolphe Franck, de l’Institut, a eu l’imprudence de joindre une longue préface élogieuse, probablement sans avoir même ouvert le livre. Stanislas de Guaita, que les adeptes révèrent craintivement comme le maître par excellence en matière d'art magique et comme archi-sorcier, donne deux traités, Au seuil du Mystère et Le Serpent de la (renèse, d’une profondeur obscure auprès de laquelle Nicolas Flamel, le grand alchimiste que nul mortel n’a jamais compris, paraît clair et transparent comme le cristal. Ernest Bosc se limite à la doctrine de la sorcellerie des anciens Égyptiens. Son livre : Jsis dévoilée ou l'Égyptologie sacrée, a pour sous-titre : « Hiéroglyphes, papyrus, livres hermétiques, religion, mythes, symboles, psychologie, philosophie, morale, art sacré, mystères, initiation, musique ». Nehor a également sa spécialité. De même que Bosc dévoile les mystères égyptiens, Nehor révèle les mystères assyrio-babyloniens. Les Mages et le Secret magique, tel est le titre de la modeste brochure dans laquelle il nous initie aux sorcelleries les plus profondes des mobeds ou templiers chaldéens.

Si je ne m'étends pas davantage sur ces livres, qui ont trouvé des lecteurs et des admirateurs, c’est que je ne suis

pas convaincu de leur sérieux. Leurs auteurs lisent et traduisent si couramment des textes égyptiens, hébreux et assyriens qu'aucun orientaliste de profession n’a encore déchiffrés, ils citent si fréquemment et si amplement des livres qui ne se trouvent dans aucune bibliothèque au monde, ils donnent avec une mine si intrépide des instructions minutieuses pour éveiller les morts, maintenir la jeunesse éternelle, entrer en rapport avec les habitants de Sirius, prophétiser par delà toutes les limites de temps et d'espace, qu’on ne peut se défendre de l'impression qu’ils ont voulu se moquer de sang-froid du lecteur.

Un seul de tous ces maïtres-sorciers est assurément de bonne foi, et comme il est en même temps de beaucoup le plus considérable parmi eux au point de vue intellectuel, je veux m'occuper un peu à fond de lui. Il s’agit de M. Joséphin Péladan. Il s’est attribué lui-même le titre royal assyrien de « sar », sous lequel il est généralement connu ; les pouvoirs publics seuls ne le lui donnent pas, mais ceux-ci ne reconnaissent en France aucune noblesse. Il affirme descendre des ancièns mages et posséder tous les legs intellectuels de Zoroastre, de Pythagore et d'Orphée. Il est en outre l'héritier direct des templiers et des rosecroix et a fondu ensemble les deux ordres, qu'il a fait revivre sous la forme nouvelle d’ « ordre de la Rose- Croix ». Il s'habille archaïquement d’un pourpoint de satin bleu ou noir ; il assujettit sa chevelure et sa barbe noires . merveilleusement abondantes aux formes en usage chez les Assyriens ; il emploie une grande écriture droite rappelant à s’y méprendre celle du moyen âge, écrit de préférence avec de l’encre rouge ou jaune, et dans l’angle de son

papier à lettres est dessinée, comme marque distinctive de sa dignité, une couronne royale assyrienne avec les trois renflements serpentins ouverts par devant. Il a comme armes le symbole de son ordre : sur un écu divisé de sable et d'argent, un calice d’or surmonté d’une rose pourpre à deux ailes éployées et chargée d’une croix latine de sable. L’écu est couronné d’un diadème avec trois pentagrammes en guise de pointes. M. Péladan a nommé toute une série de commandeurs et de dignitaires de son ordre (grands-prieurs, archontes, esthètes), qui compte en outre des postulants et grammairiens ou élèves. Il possède un costume particulier de grand-maître et de sar (Alexandre Séon a fait ainsi son portrait en pied), et un compositeur faisant partie de l’ordre a composé à son usage une fanfare qui doit être jouée à son entrée, dans les circonstances solennelles. Il se sert de formules extraordinaires. Il qualifie ses lettres de « mandements ». Il appelle les personnes auxquelles il les adresse, ou « magnifiques », ou « pairs », à l’occasion aussi « très cher adelphe » ou « synnoëde ». Il ne leur dit pas : Monsieur, mais : Votre Seigneurie. Le début porte : « Salut, lumière et victoire en Jésus-Christ, le seul Dieu, et en Pierre, le seul roi », ou: « Ad Rosam per Crucem, ad Crucem per Rosam, in ed, in eis gemmatus resurgam ». Cest en même temps la devise de l’ordre de la Rose-Croix. On lit habituellement à la fin : « Amen. Non nobis, Domine, non nobis, sed nominis tui gloriæ solæ ». I écrit le nom de son ordre avec une croix intercalée dans'le milieu, de cette façon : Rose + Croix. Il qualifie ses romans d”’ « éthopées », lui-même d’ «éthopoète », ses drames de « wagné-

LA

ries », et le résumé de leur contenu, d’ « eumolpées ».

Chacun de ses livres est orné d'une grande quantité d'images symboliques. Celle qui reparaît le plus souvent est une vignette montrant sur une colonne une forme accroupie à tête de femme soufflant des flammes et à poitrine féminine, avec des pattes de lion et l’arrière-train d'une guëêpe ou d’une libellule se terminant en un appendice semblable à une queue de poisson. L'œuvre ellemême est toujours précédée de quelques préfaces, introductions et invocations, et souvent suivie aussi de pages du même genre. Je prends comme exemple le livre intitulé : Comment on devient Mage ‘. Après le double titre orné d’un grand nombre d'images symboliques (taureaux ailés assyriens, la rose-croix mystique, etc.), vient une longue dédicace « au comte Antoine de la Rochefoucauld, grandprieur du Temple, archonte de la Rose + Croix ». Puis on rencontre en latin une « prière de saint Thomas d'Aquin, très propre à prémunir le lecteur contre les erreurs possibles de ce livre »; ensuite un « élenctique » qui renferme une espèce de profession de foi catholique; après cela, une invocation « aux ancêtres » dans le style des prières chaldéennes ; enfin une longue allocution « au jeune homme contemporain », après quoi commence seulement le livre proprement dit.

En tête de chaque chapitre se trouvent neuf formules mystérieuses. Citons-en deux exemples. « [. Le Néophyte. Nom divin : Jud. (La lettre hébraïque qui porte ce nom).

1. Sar Mérodack J. Péladan, Amphithéâtre des sciences mortes : Comment on devient Mage, Ethique. Avec un portrait pittoresque gravé par G. Poirel. Paris, 1892.

Sacrement : Baptème. Vertu : Foi. Don : Crainte de Dieu. Béatitude : Pauvreté d'esprit. OEuvre : Instruire. Ange : Michaël. Arcane : l'Unité. Planète : Samas. — Il. La Société. Nom divin : El-lah (en caractères hébraïques inexactement transcrits, du reste, puisqu'ils doivent être lus effectivement : jah-el). Sacrement : Confirmation. Vertu : Espérance. Don : Piété. Béatitude : Douceur. Ouvre : Conseiller. Ange : Gabriel. Arcane : Le Binaire. Planète : Sin ».

Quant au reste de l'immense volume, je crois inutile d’en faire des citations. Il est en conformité complète avec ces titres de chapitres.

Les romans ou « éthopées » de M. Péladan, dont neuf ont paru jusqu'ici, mais que l’auteur doit porter jusqu'à quatorze, sont ordonnés par groupes de sept, le nombre mystique. M. Péladan a même établi un « schéma de concordance ‘ » qui a la prétention de résumer leurs principales idées directrices. Écoutons de quelle facon il explique ses Œuvres :

« Premier septénaire. — [. Le Vice suprême. Diathèse morale et mentale de la décadence latine. Mérodack, sommet de volonté consciente, type d’entité absolue; Alta, prototype du moine en contact avec le monde; Courtenay, homme-destin insuffisant, envoûüté par le fait accompli social; L. D'Este, l’extrème fierté, le grand style dans le mal; Coryse, la vraie jeune fille; La Nine, androgyne, mauvais ou mieux, Gynandre ; Dominicaux, pervers con-

4. Joséphin Péladan, La décadence latine. Éthopée IX : La Gynandre. Couverture de Séon, eau-forte de Desboutins. Paris, 1891, p. XVII.

scients, caractère d’irrémédiabilité résultant d’une théorie esthétique spécieuse pour chaque vice, qui tue la notion et partant la conversion. Chaque roman a un Mérodack, c'est-à-dire un principe orphique abstrait en face d’une énigme idéale.

« IT. Curieuse. Phénoménisme clinique collectif parisien. Éthique : Nébo ; volonté sentimentale systématique. Érotique : Paule passionnée à prisme androgyne. La grande horreur, la Bête à deux dos, dans la Gynandre (IX) se métamorphose en dépravations unisexuelles. Curieuse, c’est le tous les jours et tout le monde de l'instinct, la Gynandre, la minuit gæthique et l’exceptionnel, ete. ».

Que cette « concordance » soit de nature à donner même la plus légère idée du contenu des romans de M. Péladan, je ne le crois pas un instant. Je veux donc dire quelques mots de ceux-ci en langage non magique.

Ils se meuvent tous dans ces trois cercles d'idées qui se pénètrent et s’entre-croisent diversement les uns les autres : le suprême but intellectuel de l’homme est d’entendre la musique de Richard Wagner et de l’apprécier complètement; le plus haut développement de la moralité consiste à renoncer à la sexualité et à se transformer en un être hybride bisexuel (androgyne et gynandre) ; l’homme supérieur peut quitter èt reprendre son corps à volonté, planer dans l'espace en qualité d’ « être astral » et asservir à sa volonté la puissance surnaturelle tout entière du monde des esprits, les bons comme les mauvais.

Dans chaque roman apparaît en conséquence un héros qui réunit en lui les marques distinctives des deux sexes et combat avec horreur les instincts sexuels vulgaires,

joue la musique de Wagner ou en jouit, vit lui-même quelque scène du théâtre wagnérien, et conjure les esprits ou doit repousser leurs attaques.

En scrutant les origines de toutes ces idées délirantes, on se rendra compte sans difficulté comment elles sont nées. En lisant la Bible, M. Péladan tomba sur le nom du roi babylonien Mérodak Béladan. La similitude de son entre « Béladan » et « Péladan » incita sa fantaisie à établir des rapports entre lui-même et le roi babylonien de la Bible, et une fois cette idée née, 1l trouva dans le galbe de son propre visage, dans la couleur de ses cheveux et la forme de sa barbe, des ressemblances avec les têtes des rois d’Assyrie représentées sur les plaques d’albâtre du palais de Ninive. L'idée put ainsi lui venir facilement qu'il était peut-être un descendant de Béladan ou d’autres rois assyriens, ou du moins que ce serait chose curieuse s’il l’était. Et il continua à travailler cette pensée, jusqu'à ce ce qu'il prit un jour résolument le titre de « sar ». Et s’il descendait des rois de Babylone, il pouvait être aussi l'héritier de la sagesse des Mages. Il commença en conséquence à proclamer les doctrines ésotériques de la magie.

A ces rèveries s’ajoutèrent ensuite les impressions qu'il reçut, dans un pélerinage à Bayreuth, de Tristan et surtout de Parsifal. Il s’enfonca en imagination dans la légende du Graal, se voyait lui-même en chevalier du Graal, et créa son ordre de la Rose-Croix, qui est entièrement composé de réminiscences du Parsifal. Son invenüon de l'être hybride asexuel témoigne que son imagination est vivement préoccupée de représentations ayant

un caractère génésique et cherche inconsciemment à idéaliser des « instincts sexuels contraires ».

La vie psychique de M. Péladan permet de suivre en un exemple excessivement clair les voies de la pensée mystique. Il est absolument dominé par l’association d'idées. Une assonance fortuite éveille en lui une série d'idées qui le pousse irrésistiblement à se proclamer roi assyrien et mage, sans que son attention soit en état de lui représenter qu'on puisse se nommer Péladan sans devoir pour cela descendre d’un Béladan biblique. Le flux de paroles dénué de sens des scholastiques du moyen âge le séduit, parce que ce flux se meut incessamment dans une « pensée analogique », c’est-à-dire parce qu'il suit exclusivement le jeu de l'association d'idées provoquée par les ressemblances les plus secondaires, les plus extérieures. Il subit avec la plus grande facilité chaque suggestion artistique. S'il entend les opéras de Wagner, il croit être un personnage wagnérien ; s’il poursuit des lectures sur les templiers et les rose-croix, il est grandmaitre du Temple et de tous les autres ordres secrets. Il a l’émotivité sexuelle particulière aux dégénérés supérieurs, et celle-ci lui inspire une étrange figure fabuleuse qui, à la fois chaste et concupiscente, incarne d’une facon étonnamment démonstrative les combats secrets qui se livrent dans sa conscience entre les instincts maladivement exacerbés et le jugement qui reconnaît leur danger.

M. Péladan croit-il à la réalité de ses représentations illusoires ? Autrement dit, se prend-il au sérieux? La réponse à cette question n’est pas aussi simple que plusieurs le supposent peut-être. Les deux êtres que ren-

ferme l'esprit de chaque homme sont, chez des natures comme celle de M. Péladan, en proie à un étrange conflit. L’inconscient en lui se fond complètement avec le rôle de sar, mage, chevalier du Graal, grand-maître d'ordre, etc., qu'il a inventé; la conscience sait que tout cela est absurde, mais elle y trouve un plaisir artistique et laisse faire l'inconscient. C’est ainsi que lés fillettes qui jouent à la poupée les caressent ou les punissent et les traitent comme si c'était un être vivant, tout en voyant bien au fond qu’elles n’ont devant elles qu’un objet en cuir et en porcelame.

Le jugement de M. Péladan n’a pas d’empire sur son impulsion inconsciente. Il n’est pas en son pouvoir de renoncer au rôle d’un sar ou d'un mage, ou de ne plus se poser en grand-maître d’un ordre. Il ne peut s'empêcher de revenir continuellement à son absurdité « androgyne ». Tous ces égarements, de même que l’invention de néologismes et la prédilection pour les symboles, les titres longuement détaillés et les préfaces qui s’emboîtent les unes dans les autres, si caractéristiques pour les dégénérés supérieurs, proviennent des profondeurs de ses dispositions organiques et se dérobent à l’action de ses centres plus élevés. Dans sa partie consciente, l’activité cérébrale de M. Péladan est riche et belle. Il y a dans ses romans des pages à ranger parmi les plus magnifiques qui soient sorties d’une plume contemporaine. Son idéal moral est haut et noble. Il poursuit d'une haine ardente tout ce qui est bas et vulgaire, l'égoïsme, la fausseté, la soif des jouissances sous toutes les formes, et ses personnages sont des âmes absolument altières qui ne s'occupent que

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des intérêts les plus dignes, plutôt artistiques, il est vrai, de l'humanité. Il est profondément regrettable que l’envahissement d'idées mystiques maladives frappe d’une stérilité complète son talent peu ordimaire.

À une très grande distance au-dessous de M. Péladan, nous trouvons M. Maurice Rollinat, qui doit cependant être cité, d'abord parce qu'il incarne, d’une façon très instructive, une forme déterminée de dégénérescence mystique, et ensuite parce que tous les hystériques francais et beaucoup d’hystériques étrangers célèbrent en lui un grand poète.

Dans ses poésies, qu'avec une connaissance caractéristique de lui-même il intitule Les Névroses *, il trahit tous les stigmates de dégénérescence qui désormais doivent être assez familiers au lecteur pour qu'il suffise de les signaler.

Il sent en lui des instincts criminels (Le Fantôme du Crime) :

La mauvaise pensée arrive dans mon âme

En tous lieux, à toute heure, au fort de mes travaux... J'écoute malgré moi les notes infernales

Qui vibrent dans mon cœur où Satan vient cogner;

Et bien que j'aie horreur des viles saturnales

Dont l’ombre seulement suffit pour m'indigner, J'écoute malgré moi les notes infernales.…

Le fantôme du crime à travers ma raison

Y rôde (dans mon crâne).

Le meurtre, le viol, le vol, le parricide Passent dans mon esprit comme un farouche éclair...

1, Maurice Rollinat, Les Névroses. (Les Ames. — Les Suaires. — Les Refuges. — Les Spectres. — Les Ténèbres). Avec un portrait de l’auteur par F. Desmoulin. Paris, 1883. Un second recueil de poésies, publié par lui en 1891, L’'Abime, n’est pas moins caracté- - ristique.

Le spectacle de la mort et de la putréfaction a pour lui une grande force d'attraction ; il se repait de la pourriture et se délecte de la maladie. Voyons-en des exemples empruntés à différentes pièces :

Ma spectrale adorée, atteinte par la mort, Jouait donc devant moi, livide et violette.

Osseuse nudité, chaste dans sa maigreur! Beauté de poitrinaire aussi triste qu'ardente!.…

Auprès d'elle une bière...

Ouvrait sa gueule oblongue avec avidité

Et semblait l'appeler... … (L’'Amante macabre.)

Mademoiselle Squelette !

Je la surnommais ainsi :

Elle était si maigrelette!

Crachant une gouttelette De sang très peu cramoisi.… Elle était si maigrelette!.…

Sa phtisie étant complète ;.… Sa figure verdelette…

Un soir, à l’espagnolette Elle vint se pendre ici.

Horreur! une cordelette Décapitait sans merci Mademoiselle Squelette :

Elle était si maigrelette!

(Mademoiselle Squelette).

Pour arracher la morte aussi belle qu’un ange Aux atroces baisers du ver,

Je La fis embaumer dans une boîte étrange.

C'était par une nuit d’hiver.

On sortit de ce corps glacé, raide et livide, Ses pauvres organes défunts, Et dans ce ventre ouvert aussi saignant que vide

On versa d’onctueux parfums.

(La Morte embaumée).

LES PARODIES DU MYSTICISME 401 Viande, sourcils, cheveux, ma bière et mon linceul, La tombe a tout mangé : sa besogne est finie.

Mon crâne a constaté sa diminution, Et, résidu de mort qui s’écaille et s’émiette, J'en viens à regretter la putréfaction Et le temps où le ver n’était pas à la diète. (Le mauvais Mort).

Cette perversion du goût s’observe assez fréquemment chez les aliénés. Elle inspire simplement à M. Rollinat des vers écœurants. Il en est d’autres qu’elle mène à l'absorption avide d’excrétions humaines, et, sous ses pires formes, à l'amour avec les cadavres (nécrophilie).

Une violente excitation érotomane s'exprime. dans une série de pièces du volume (Les Luxures), qui ne célèbrent pas seulement la sensualité la plus débridée, mais aussi toutes les aberrations de la psychopathie sexuelle,

Ce qui frappe le plus, cependant, ce sont les sensations de terreur vague qui remplissent continuellement l’auteur. Tout lui inspire de l'angoisse, tous les spectacles de la nature lui paraissent enfermer un effrayant mystère; 1 attend toujours, en tremblant, quelque chose inconnue, mais épouvantable.

Je frissonne toujours à l’aspect singulier

De certaine bottine ou de certain soulier.

Oui (que pour me railler vos épaules se haussent!)

Je frissonne : et soudain, songeant au pied qu’ils chaussent,

Je me demande : « Est-il mécanique ou vivant? »… (Le Maniaque).

Ma chambre est pareille à mon âme...

Des rideaux lourds et très antiques Se crispent sur le lit profond;

De longs insectes fantastiques Dansent et rampent au plafond.

Max Nonpau. — Dégénérescence, 1 — 26

Quand l'heure sonne à ma pendule, Elle fait un bruit alarmant ; Chaque vibration ondule

Et se prolonge étrangement.

Meubles, tableaux, fleurs, livres même, Tout sent l’enfer et le poison,

Et comme un drap, l'horreur qui m'aime Enveloppe cette prison...

(La Chambre).

Elle (la bibliothèque) faisait songer aux très vieilles forêts. Treize lampes de fer, oblongues et spectrales,

Y versaient jour et nuit leurs clartés sépulcrales

Sur ses livres fanés pleins d'ombre et de secrets.

Je frissonnais toujours lorsque j'y pénétrais :

Je m’y sentais, parmi des brumes et des râles,

Attiré par les bras des treize fauteuils pâles

Et scruté par les yeux des treize grands portraits. (La Bibliothèque).

Dans le marais plein de rancune

Qui poisse et traverse ses bas,

Il s'entend appeler très bas

Par plusieurs voix qui n’en font qu'une.

Il trouve un mort en faction Qui tourne sa prunelle mate Et meut sa putréfaction

Avec un ressort d’automate.

Je montre à ses yeux consternés Des feux dans les maisons désertes, Et dans les parcs abandonnés

Des parterres de roses vertes.

Et la vieille croix des calvaires De loin le hèle et le maudit, En repliant ses bras sévères, Qu'elle dresse et qu’elle brandit.

(La Peur).

Je ne veux pas multiplier ces échantillons jusqu’à satiété, et je me contenterai de citer seulement encore les titres de quelques-unes de ces poésies : L’Enterré vif, Le Sohiloque de Troppmann, Le Bourreau monomane, Le Monstre, Le Fou, La Céphalalgie, La Maladie, L'Enragée, Les Yeux morts, Le Gouffre, Les Larmes, L'Angoisse, Les Agonies lentes, L’'Ensevelissement, La Bière, Le Glas, La Putréfaction, Rondeau du Guillotiné, etc.

Toutes ces poésies sont les produits d’un délire que l’on observe fréquemment chez les dégénérés. Dostojewski, qui était, on le sait, atteint d’aliénation mentale, en a aussi souffert. « Dès que venait le crépuscule », dit-il de lui-même, « je tombais par degrés dans cet état d'âme qui s'empare de moi, si souvent, la nuit, depuis que je suis malade, et que j'appellerai frayeur mystique. C’est une crainte accablante de quelque chose que je ne puis définir ni concevoir, qui n'existe pas dans l’ordre des choses, mais qui peut-être va se réaliser soudain, à cette minute même, apparaître et se dresser devant moi, comme un fait inexorable, horrible, difforme ». (Humiliés et Offensés, p. 55 ‘). Legrain cite un dégénéré fou dont la folie commença « par des sensations d'angoisse, par des craintes imaginaires * ». Le professeur Kowalewski indique, comme degrés des troubles intellectuels de la dégénérescence, en premier lieu la neurasthénie, en second lieu les obsessions et les sentiments d'angoisse

1. Cité par le V'° E. M. de Vogüé, Le Roman russe, p. 222, note.

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