LIVRE III
L’ÉGOTISME
Max Nordau. — Dégénérescence
https://archive.org/details/degenerescence02nord
PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME
Si dissemblables que puissent paraître au premier aspect des individualités telles que Richard Wagner et Tolstoï, Rossetli et Verlaine, nous avons néanmoins rencontré chez chacune certains traits : pensée vague ou incohérente, tyrannie de l’association d'idées, apparition d’obsessions, excitabilité érotique, enthousiasme religieux, qui laissent reconnaître en elles des membres d’une seule et même famille intellectuelle et justifient leur réunion en un groupe unique : celui des mystiques.
Nous devons faire un pas de plus et dire que non seulement les mystiques, parmi les dégénérés, mais au fond tous les dégénérés, de quelque nature qu’ils soient, sont pétris de la même pâte. Ils montrent tous les mêmes lacunes, inégalités et déformations des facultés intellectuelles, les mêmes stigmates psychiques et somatiques. Ceux donc qui, ayant à juger un certain nombre de dégénérés, voudraient mettre en relief et présenter comme leur particularité exclusive,
l’égotisme
chez les uns seulement le mysticisme de la pensée, chez les autres seulement l’émotivité érotique, ou la manie de réforme universelle et la philanthropie confuses et stériles, ou seulement l’impulsion aux actes criminels, etc., ceux-là ne verraient évidemment qu’un côté du phénomène et ne tiendraient pas compte des autres. Tel ou tel stigmate de dégénérescence peut, dans un cas donné, apparaître tout particulièrement; mais, en cherchant avec soin, on trouvera à côté tous les autres également, au moins indiqués.
Le grand mérite d’Esquirol a été d’avoir reconnu qu’il y a des formes d’aliénation mentale dans lesquelles la pensée procède en apparence d’une façon tout à fait raisonnable, mais où apparaissent au milieu de l’activité cérébrale intelligente et logique, semblables à des blocs erratiques, quelques idées folles qui laissent reconnaître dans le sujet un malade d’esprit. Seulement, Esquirol a commis la faute de ne pas creuser assez profondément; son observation s’est trop arrêtée à la surface. Pour ce motif seul il a pu introduire dans la science l’idée de la « monomanie », c’est-à-dire de la folie partielle bien délimitée, de l’idée fixe isolée, à côté de laquelle tout le restant de la vie intellectuelle s’effectuerait sainement. C’était une erreur. Il n’y a pas de monomanie. Le propre élève d’Esquirol, Falret père, l’a suffisamment démontré, et notre Westpbal, disons-le sans vouloir faire tort à ses mérites, était loin d’être à la hauteur de la science quand, un demi-siècle après Esquirol, trente ans après Falret, il décrivait encore la « peur des espaces » ou agoraphobie comme une maladie intellectuelle spéciale, comme une monomanie. La prétendue monomanie est en réalité Fin-
PSYCHOLOGIE DE L’EGOTISME
dice d un profond désordre organique qui ne se révèle jamais par une folie unique. Une idée fixe n’existe jamais isolément *. Elle est toujours accompagnée aussi d’aulrw irrégularités de la pensée et du sentiment qui, il est vrai, n apparaissent pas tout de suite au regard fugitif aussi nettement que le délire particulièrement développé. L’observation clinique récente a découvert une longue série de semblables idées fixes ou « monomanies », et constaté qu’elles sont toutes la conséquence d’une disposition fondamentale de l’organisme : la dégénérescence de celui-ci. Il était inutile que Magnan donnât un nom particulier à chaque symptôme de dégénérescence et fît défiler la série presque comique des « phobies » et « manies » :
1 agoraphobie (peur des espaces), la claustrophobie (peur des espaces fermés), la roupophobie (peur de la saleté), l'iophobie (peur du poison), la nosophobie (peur de la maladie), l’aichmophobie (peur des objets pointus), ia bélénophobie (peur des aiguilles), la cremnophobie (peur des abîmes), la trichophobie (peur des cheveux), l’onomatomanie (folie des mots ou des noms), la pyromanie (folie incendiaire), la cleptomanie (folie du vol), la dipsomanie (folie de la boisson), l’érotomanie (folie amoureuse), l’arithmomanie (folie des nombres), l’oniomanie (folie des achats), etc. On pourrait allonger à plaisir cette liste et 1 enrichir à peu près de toutes les racines du dictionnaire
l. Lisandro Reyes a bien vu cela dans son utile étude intitulée Contribution à l élude de létal mental chez les enfants dér/cnérés. Paris, 1890, p. 8. Il établit expressément que chez les enfants dégénérés il n’y a pas de « monomanie » réelle exclusive : « Chez eux, une seule idée délirante peut persister pendant quelque temps, mais le plus souvent elle est remplacée tout à coup par une nouvelle conception ».
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grec. C'est là simplement un jeu philologico-médical. Aucun des troubles découverts et décrits par Magnan et ses élèves, et décoré d’un nom grec sonore, ne forme une entité indépendante et n’apparaît isolément , et Morel avait raison en négligeant comme sans importance toutes ces manifestations bigarrées d'une activité cérébrale maladive, pour s’en tenir au phénomène capital qui gît au fond de toutes les « phobies » et « manies » : la grande émotivité des dégénérés1. Si, à l’émotivité ou à l’excessive excitabilité, il avait ajouté la débilité cérébrale qui implique la faiblesse de l’aperception, de la volonté, de la mémoire, du jugement, l’inattention, l’instabilité, il aurait complètement caractérisé la nature de la dégénérescence et peut-être empêché que la psychiatrie fût surchargée d'une foule de désignations inutiles et troublantes. Kowalewski s’est approché bien plus près de la vérité quand, dans son étude connue 2, il a représenté tous les troubles intellectuels des dégénérés comme une maladie unique qui offre simplement différents degrés de gravité et qui amène, sous sa forme la plus bénigne, la neurasthénie; sous une forme plus grave, les obsessions et les angoisses irraisonnées; sous sa forme la plus grave, la folie de la négation ou du doute. Dans ce cadre se rangent toutes les « manies » et « phobies » isolées qui pullulent actuellement dans la littérature psychiatrique.
Mais si l'on doit se refuser à faire une maladie particulière de chaque symptôme par lequel se manifeste le trouble
1. Legrain, Du délire chez les dégénérés. Paris, 1S86, p. 68, exprime cela en termes simplement un peu différents, quand il dit : « Obsession, impulsion, voilà ce qu'on trouve au fond de toute monomanie •.