‹ DégénérescenceChapitre 54 sur 56 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

LE VINGTIÈME SIÈCLE

PRONOSTIC

Notre longue et douloureuse migration à travers l’hôpital, pour lequel nous avons reconnu sinon toute l’humanité civilisée, du moins la couche supérieure de la population des grandes villes, est terminée. Nous avons observé les incarnations diverses que la dégénérescence et l’hystérie revêtent dans l’art, dans la poésie et dans la philosophie de notre temps. Comme manifestations fondamentales de la perturbation intellectuelle de nos contemporains se sont présentés à nous sur ces terrains : le mysticisme, qui est l’expression de l’inaptitude à l’attention, au penser clair et au contrôle des émotions, et a pour cause l’affaiblissement des centres cérébraux supérieurs; l’égotisme, qui est un effet de nerfs sensoriels mauvais conducteurs, de centres de perception obtus, d’aberration des instincts par désir d’impressions suflisamment fortes, et de grande prédominance des sensations organiques sur les représentations; le faux réalisme, qui

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procède de théories esthétiques confuses et se caractérise parle pessimisme et le penchant irrésistible aux représentations lubriques et au mode d’expression le plus vulgaire et le plus sale. Dans les trois tendances nous retrouvons les mêmes éléments derniers : un cerveau incapable de travailler normalement, d'où faiblesse de volonté, inattention, prédominance de l’émotion, manque de connaissance, absence de sympathie, d’intérêt pour le monde et l’humanité, atrophie de la notion de devoir et de moralité. Passablement dissemblables les uns des autres au point de vue clinique, ces tableaux nosologiques ne sont pourtant que les manifestations différentes d’un seul cl unique état fondamental, l’épuisement, et ils doivent être rangés par l’aliéniste dans le groupe général de la mélancolie, qui est la forme psychiatrique sous laquelle apparaît un système nerveux central épuisé.

Des critiques superficiels ou déloyaux m’ont attribué l’affirmation que la dégénérescence et l’hystérie sont des produits du temps présent. Le lecteur attentif et de bonne foi témoignera que je n’ai jamais émis pareille absurdité. L’hystérie et la dégénérescence ont toujours existé. Mais elles se présentaient jadis sporadiquement et n’avaient aucune importance pour la vie de la société entière. Seule la profonde fatigue qu’éprouva la génération à laquelle l’abondance des découvertes et des innovations fondant brusquement sur elle imposa des exigences organiques dépassant de beaucoup ses forces, créa les conditions favorables dans lesquelles ces infirmités purent effroyablement gagner du terrain et devenir un danger pour la civilisation. Certains micro-organismes engendrant des maladies mor-

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telles, par exemple le bacille du choléra, ont toujours existé aussi; mais ils ne causent des épidémies que lorsqu'il se produit des circonstances qui favorisent fortement leur pullulement. De même, le corps héberge constamment des parasites qui ne lui nuisent que quand un autre bacille l’a envahi et y a causé des ravages. Nous sommes, par exemple, toujours habités par des slaphylo= et des streptococcus , mais il faut que le bacille de l'influenza apparaisse d'abord, pour qu’ils pullulent et provoquent des suppurations mortelles. Ainsi la vermine des pasticheurs en art et en littérature devient seulement dangereuse lorsque des aliénés qui suivent leurs propres chemins originaux ont auparavant empoisonné et rendu incapable de résistance l’esprit du temps affaibli par la fatigue.

Nous nous trouvons actuellement au plus fort d’une grave épidémie intellectuelle, d'une sorte de peste uoire de dégénérescence et d’hystérie, et il est naturel que l'on se demande de toutes parts avec angoisse : « Que va-t-il arriver? »

Cette question de la terminaison se pose au médecin dans chaque cas grave, et, si délicate et osée, si peu scientifique surtout que soit toute prédiction, il ne peut cependant se dérober à la nécessité d’établir un pronostic. Celui-ci n’est d’ailleurs pas purement arbitraire, une aveugle devinette en l’air; l’observation la plus attentive de tous les symptômes, aidée par l’expérience, permet une conclusion généralement juste sur l’évolution ultérieure du mal.

Il est possible que l’épidémie n’ait pas encore atteint son point culminant. Si elle devait devenir plus violente

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encore, gagner encore en largeur et profondeur, certains phénomènes que, dès maintenant, l’on aperçoit comme des exceptions ou à l’état d’indications, s’augmenteraient terriblement et se développeraient logiquement, et d’autres qui, actuellement, s’observent seulement chez les habitants des asiles d’aliénés, passeraient à l’état d’habitudes quotidiennes de classes entières de la population. La vie pourrait alors offrir à peu près le tableau suivant :

Chaque grande ville possède son club des suicidés. A côté de celui-ci existent des clubs pour assassinat réciproque par étranglement, pendaison ou arme blanche. A la place des cabarets actuels on trouve des maisons installées à l’usage des consommateurs d’éther, de chloral, de naphte et de haschich. Le nombre des personnes souffrant d’aberrations du goût et de l’odorat est devenu si considérable, que c’est un métier lucratif d’ouvrir pour elles des boutiques où elles puissent absorber, dans des vases riches, des ordures de toutes sortes, et respirer, au sein d’un entourage qui ne blesse ni leur sens de la beauté ni leurs habitudes de bien-être, des parfums de pourriture et d’excréments. Il se forme nombre de nouvelles professions : celle des injecleurs de morphine et de cocaïne; celle des commissionnaires qui, postés au coin des rues, offrent leurs bras aux personnes atteintes de la peur des espaces, pour leur faire traverser les chaussées et les places; celle des hommes de compagnie chargés de tranquilliser, par de vigoureuses affirmations, au milieu d’un accès d’angoisse, des malades en proie à la folie du doute, etc.

L’irritabilité nerveuse accrue bien au-delà de la mesure

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actuelle a fait reconnaître la nécessité de certaines mesures de protection. Après qu’il est arrivé fréquemment que des personnes surexcitées, ne pouvant résister à une impulsion soudaine, ont tué de leurs fenêtres à l’aide de fusils à vent, ou même, sans cherchera se dissimuler, ont attaqué ouvertement des gamins des rues qui lançaient, sans rime ni raison, des coups de sifflets stridents ou des cris aigus perçants, qu’elles ont fait irruption dans des appartements étrangers où des débutants s’exercaient au piano ou au chant, et s’y sont livrées à des massacres; qu’elles ont exécuté des attentats à la dynamite contre des tramways dont le conducteur agitait une cloche (comme à Berlin) ou sifflait, — il a été interdit par la loi de siffler ou de brailler dans la rue; on a établi pour les exercices de piano et de chant des bâtiments particuliers aménagés de telle sorte que nul son ne se répande au dehors; les voitures publiques n’ont pas le droit de faire du bruit, et le châtiment le plus sévère est en même temps attaché à la possession de fusils à vent. L’aboiement des chiens du voisinage ayant poussé beaucoup de gens à la folie et au suicide, ces animaux ne peuvent être gardés en ville qu’après avoir été rendus muets par la section du nerf récurrent. Une nouvelle législation en matière de presse interdit de la façon la plus sévère aux journaux les comptes rendus étendus de violences ou de suicides dans des circonstances particulières. Les rédacteurs sont responsables de tous les actes punissables commis à l imitation de leurs récits.

Les psychopathies sexuelles de toute nature sont devenues si générales et si impérieuses, que les mœurs et les

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lois ont dû s’adapter à elles. Elles paraissent déjà dans les modes. Les masochistes ou passivistes, qui forment la majorité des hommes, se revêtent d’un costume qui rappelle, par la couleur et la coupe, le costume féminin. Les femmes qui veulent plaire aux hommes de cette espèce portent des vêlements d’homme, un monocle, des bottes à éperons et une cravache, et ne se montrent dans la rue qu’un gros cigare à la bouche. Les gens à sentiment sexuel contraire réclamant que les personnes du même sexe puissent conclure un mariage légal1, ont obtenu satisfaction, vu qu'ils ont été assez nombreux pour élire une majorité de députés de leur tendance. Sadistes, bestiaux, noso= et nécrophiles, etc., trouvent l’occasion réglée de contenter leur penchant. Pudeur et refrènement sont des superstitions mortes du passé, qui n’apparaissent plus que comme atavisme et chez les habitants de villages reculés. L’assassinat par luxure est envisagé comme une maladie et traité par intervention chirurgicale, etc.

La capacité d’attention et de recueillement a si fort diminué, que l'enseignement à l’école est au plus encore de deux heures par jour, et qu’aucun plaisir public, tel que théâtre, concerts, conférences, etc., ne dure plus d’une demi-heure. Dans le plan des éludes, l’éducation intellectuelle est d’ailleurs à peu près complètement supprimée, et la partie de beaucoup la plus grande du temps est réservée aux exercices du corps; à la scène plaisent seulement les représentations d’érotisme sans voile et cfe crimes sanglants, auxquelles se pressent de toutes parts

1. Dr R. von Krafft-Ebing, Nouvelles recherches, etc., p. 109, H 8. Le même, Psychopathia sexualis, p. 65.

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des victimes volontaires qui aspirent à la volupté de mourir sous les applaudissements de spectateurs en délire.

Les vieilles religions n’ont plus beaucoup d’adeptes. En revanche, il y a en grand nombre des communautés de spirites qui, au lieu et place de prêtres, entretiennent des devins, des évocateurs des morts, des sorciers, des astrologues et des chiromanciens, etc.

Les livres tels que ceux d’aujourd’hui ne sont plus de mode depuis bien longtemps. On n’imprime maintenant, sur papier noir, bleu ou doré, en une autre couleur, que des mots isolés et incohérents, souvent rien que des syllabes, même des lettres ou des chiffres seulement, ayant une signification symbolique qu’il s’agit de deviner à la couleur du papier, au format du livre, à la grandeur et à la nature des caractères. Les écrivains briguant la popularité facilitent la compréhension en ajoutant au texte des arabesques symboliques et en imprégnant le papier d’un parfum déterminé. Mais cela passe pour vulgaire auprès des délicats et des connaisseurs, et est peu estimé. Quelques poètes qui ne publient plus que des lettres isolées de l’alphabet ou dont les œuvres sont des feuilles coloriées sur lesquelles il n’y a absolument rien, provoquent la plus grande admiration. Il y a des sociétés ayant pour but de les interpréter, et leur enthousiasme est si fanatique, qu’elles se livrent les unes aux autres des combats en masse fréquemment meurtriers.

Il serait facile d'augmenter encore ce tableau, dont nul trait n’est inventé, dont chaque détail est au contraire emprunté à la littérature spéciale du droit criminel et de la psychiatrie et à l’observation de particularités de névra-

Max Nordau. — Dégénérescence. II — 34

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sthéniques, d’hystériques et de mattoïdes. Ce serait là, dans un avenir prochain, l’état de l’humanité civilisée, si la fatigue, l’épuisement nerveux et les maladies et dégénérescences causées par eux, faisaient de plus grands progrès.

En arrivera-t-on là? Eh bien! non, je ne le crois pas. Et cela pour un motif qui permet difficilement une objection : parce que l’humanité n’est pas encore parvenue au terme de son évolution, parce que le surmenage de deux ou trois générations ne peut encore avoir épuisé toute sa force vitale. L’humanité n’est pas sénile. Elle est encore jeune, et un moment de surmenage n’est pas mortel pour la jeunesse; celle-ci s’en remet. L’humanité ressemble à un énorme torrent de lave qui s’élance, large et profond, du cratère d’un volcan sans cesse en activité. La croûte la plus extérieure se fendille en froides scories vitrifiées, mais, sous cette écorce morte, la masse coule rapide et égale, en incandescence vivante.

Tant que. la force vitale d’un individu comme d’une espèce n’est pas complètement usée, l’organisme fait des efforts pour s’adapter activement ou passivement, en cherchant à modifier les conditions nuisibles ou en s’arrangeant de façon que les conditions non modifiables lui nuisent aussi peu que possible. Les dégénérés, les hystériques, les névrasthéniques ne sont pas capables d’adaptation. Ils sont pour cela destinés à disparaître. Ce qui les détruit inexorablement, c’est qu'ils ne savent pas transiger avec la réalité. Ils sont perdus, qu’ils soient seuls au monde ou qu’il y ait à côté d’eux des gens encore sains, ou plus sains qu'eux, ou au moins curables.

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Ils sont perdus s’ils sont seuls : car anti-sociaux, inattentifs, sans jugement ni prévision, ils ne sont capablesd’aucun utile effort individuel et encore moins d’un travail commun qui réclame obéissance, discipline et accomplissement régulier du devoir. Ils gaspillent leur vie dans une stérile débauche esthétique solitaire, et la jouissance énervante est tout ce que peuvent encore fournir leurs organes en pleine régression. Comme les chauves-souris dans les vieilles tours, ils sont nichés dans l’orgueilleux monument de la civilisation qu’ils ont trouvé tout achevé, mais eux-mêmes ne construisent plus rien et ne peuvent empêcher aucune détérioration. Ils vivent, en parasites, du travail qu’ont accumulé pour eux les générations antérieures; et l’héritage une fois consumé, ils sont condamnés à mourir de faim.

Mais ils sont perdus plus sûrement et plus rapidement encore si, au lieu d’être seuls au monde, des êtres sains vivent encore à côté d’eux. Car alors ils ont à lutter dans la concurrence vitale, et il ne leur reste pas de temps pour périr en une lente déchéance par leur propre incapacité de travail. L'homme normal à l’esprit clair, au penser logique, au jugement net et à la volonté forte, voit là où le dégénéré tâtonne ; il projette et agit là où celui-ci somnole et rêvasse; il l’expulse sans effort de tous les endroits où jaillissent les sources vitales delà nature, et, en possession de tous les biens de cette terre, il laisse tout au plus au dégénéré impuissant, par pitié méprisante, l’abri de l’hopilal, de l’asile d’aliénés et de la prison. Que l’on se représente le radotant Zarathoustra de Nietzsche avec ses lions, ses aigles et ses serpents en carton d’un magasin de

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jouets, ou le noctambule, reniflant et pourléchant des Esseintes des décadents, ou le Slockmann « solitairement puissant » et le Rosmer aspirant au suicide, d’Ibsen, — que l’on se représente, dis-je, ces êtres-là en lutte avec des hommes qui se lèvent tôt et ne sont pas fatigués avant le coucher du soleil, qui ont la tête claire, l’estomac solide et les muscles durs, — la comparaison prêtera à rire.

Les dégénérés doivent donc succomber, car ils ne peuvent ni s’adapter aux conditions de la nature et de la civilisation, ni se maintenir dans la lutte pour l’existence contre les êtres sains. Mais ceux-ci, — et les masses profondes du peuple en renferment encore d’innombrables millions, — s’adapteront rapidement et facilement aux conditions que les nouvelles inventions ont créées à l’humanité. Les individus décidément insuffisants organiquement de la génération surprise à l’improviste par ces inventions, tombent dans les rangs; ils deviennent hystériques et névrasthéniques, engendrent des dégénérés, et en ceuxci finit leur race 1 ; mais les plus vigoureux, quoique d’abord, eux aussi, troublés et fatigués, se remettent peu à peu, leurs descendants s’habituent à l’allure plus rapide qu’a dû prendre l’humanité, et bientôt leur respiration lente, leur battement de cœur tranquille prouveront qu’il ne leur en coûte plus aucun effort pour tenir le pas et arriver avec les autres. La fin du xxe siècle verra donc vraisemblablement une génération à laquelle il ne sera pas nuisible de lire journellement une douzaine de mètres

1. Dr B. A. Morel, Traité des dégénérescences , p. 581, note. « L’état d’arrêt de développement et la stérilité sont les caractères essentiels des êtres arrivés au terme extrême de la dégénérescence ».

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carrés de journaux, d’être constamment appelée au téléphone, de songer simultanément aux cinq parties du monde, d'habiter à moitié en wagon ou en nacelle aérienne, et de suffire à un cercle de dix mille connaissances, camarades et amis. Elle saura trouver ses aises au milieu d’une ville de plusieurs millions d’habitants, et pourra, avec ses nerfs d’une vigueur gigantesque, répondre sans hâte ni agitation aux exigences à peine calculables de l’existence.

Si cependant la nouvelle civilisation devait décidément dépasser les forces de l’humanité, si même les plus robustes de l'espèce ne devaient pas être de taille à lui résister à la longue, alors les générations ultérieures s’arrangeront avec elle d'une autre façon : en y renonçant simplement. Car l’humanité a un sûr moyen de défense contre les innovations qui imposent à son système nerveux un effort destructif : le misonéisme, cette aversion instinctive invincible contre le progrès et ses difficultés, que Lombroso a beaucoup étudiée et à laquelle il a donné un nom *. Le misonéisme protège l’homme contre des changements dont la soudaineté ou l’étendue lui seraient funestes. Mais sou unique forme n’est pas la résistance à l’acceptation du nouveau; il peut aussi apparaître sous un autre aspect, — comme abandon et élimination graduelle des inventions qui imposent aux hommes de trop dures exigences. Nous voyons des sauvages qui périssent lorsque la puissance des blancs les mei dans l’impossibilité de se fermer à la civilisation; mais nous en voyons aussi qui s’empressent d’arra-

1. C. Lombroso et R. Laschi, Le crime politique, etc., t. I p. 8 et sqq.

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■cher avec des transports de joie et de jeter au loin, aussitôt que la contrainte cesse, le faux-col imposé de l'instruction. Je rappelle seulement l’anecdote contée en détails par Darwin, du Fuégien Jemmy Button, qui, amené enfant en Angleterre et élevé dans ce pays, retourna dans sa patrie -en souliers vernis et en gants, pour ne pas parler du reste de son habillement à la mode; et, à peine arrivé, rejeta tout ce bagage étranger de l’éducation pour lequel il n’était pas mûr, et redevint un sauvage parmi les sauvages Dans la période de la migration des peuples, les Barbares construisaient des cases à l’ombre des palais de marbre des Romains vaincus par eux, et conservaient des institutions, des inventions, des arts et des sciences de ceux-ci, tout juste ce qu’ils en pouvaient supporter facilement et agréablement. L’humanité a, aujourd’hui autant que jamais, la tendance à rejeter tout ce qu’elle ne peut digérer. Si les générations suivantes viennent à trouver que la marche du progrès est pour elles trop rapide, elles y renonceront tranquillement au bout de quelque temps. Elles iront leur petit pas ou s’arrêteront, suivant leur commodité. On supprimera des distributions de lettres, on laissera disparaître des voies ferrées, on bannira des demeures le téléphone qu’on ne conservera plus peut-être que pour les services de l’État, on préférera les feuilles hebdomadaires aux journaux quotidiens, on quittera la grande ville pour revenir à la campagne, on ralentira les changements de la mode, on simplifiera les occupations de la journée et de l’année, et l’on accordera de nouveau quelque

1. Charles Darwin, Voyage d'un naturaliste autour du monde. Traduit de l’anglais par J. Victor Carus. Stuttgart, 1873. n. 237 et sqq.

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repos aux nerfs. L’adaptation s’effectuera donc en tout cas, soit par accroissement de la force nerveuse, soit par renoncement aux conquêtes qui exigent trop du système nerveux.

Quant à l’avenir de l’art et de la littérature, dont nous nous occupons particulièrement ici, on peut le prévoir avec une assez grande netteté. Je résiste à la tentation d’envisager une époque trop éloignée. Autrement je prouverais peut-être, ou rendrais du moins très vraisemblable, que dans la vie intellectuelle des siècles placés loin devant nous, l’art et la poésie n’occuperont plus qu’une très petite place. La psychologie nous enseigne que le développement va de l’instinct à la connaissance, de l’émotion au jugement, de l’association d’idées vagabonde à l’association d'idées réglée. A la place de la fuite d’idées apparaît 1 attention , à la place du caprice la volonté guidée par la raison. L’observation triomphe donc toujours davantage de l'imagination, et le symbolisme artistique, c’est-à-dire l'introduction d’interprétations personnelles erronées dans le phénomène du monde, est de plus en plus refoulé par la compréhension des lois de la nature. D’autre part, la marche suivie jusqu’ici par la civilisation nous donne aussi une idée du sort qui pourrait être réserve à l’art et à la poésie dans un avenir très lointain. Ce qui, originairement, a été la plus importante occupation des hommes pleinement développés intellectuellement, des membres les plus mûris, les meilleurs et les plus intelligents de la société, devient peu à peu un passe-temps inférieur, et, finalement, un jeu d’enfants. La danse était jadis une fonction extrêmement importante. Elle était exécutée à certaines occasions solennelles comme une affaire d’État de

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premier ordre, avec des cérémonies compliquées, après des sacrifices et des invocations aux dieux, par les guerriers les plus considérés de la tribu. Aujourd’hui elle n’est plus qu’un plaisir fugitif de femmes et de jeunes gens, et, plus tard, les rondes d’enfants seront le dernier souvenir atavique qui subsistera d’elle. La fable et le conte étaient jadis la plus haute production de l’esprit humain. En eux s’exprimaient la plus secrète sagesse de la tribu et ses traditions les plus précieuses. Aujourd’hui ils représentent un genre de littérature qui n’est plus cultivé que pour les petits enfants. Le vers qui, par le rythme, l’expression figurée et la rime, trahit triplement son origine dans les excitations des organes inférieurs travaillant rythmiquement, dans l’association d’idées selon les similitudes extérieures et dans celle selon la consonance, était originairement l’unique forme des œuvres littéraires; aujourd’hui on ne l’emploie plus que pour les sujets purement émotionnels; pour toute autre matière, il est vaincu par la prose et presque passé déjà à l’état de langage atavique. Sous nos yeux s’opère la dégradation du roman, que les hommes sérieux et hautement cultivés jugent à peine digne encore de leur attention, et qui s’adresse de plus en plus exclusivement à la jeunesse et aux femmes. De tous ces exemples, on est en droit de conclure que, d’ici quelques siècles, l’art et la poésie seront devenus de purs atavismes et ne seront plus cultivés que par la partie la plus émotionnelle de l’humanité : les femmes, la jeunesse, peut-être même l’enfance.

Mais, comme je l’ai dit, je ne veux hasarder, sur leurs destinées si éloignées, cpie ces indications fugitives, et je m’en tiendrai au très prochain avenir, infiniment plus certain.

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Dans tous les pays, des théoriciens de l'esthétique et des critiques répètent la phrase que les formes employées jusqu’ici par l’art sont désormais finies et inutilisables, et qu’il se prépare quelque chose de tout à fait nouveau, absolument différent de tout ce que l’on connaît. Richard Wagner parla le premier de 1’ « œuvre d’art de l’avenir », et des centaines d’imitateurs sans talent bégayent le mot à sa suite. Certains d’entre eux vont jusqu’à prétendre faire accroire à eux-mêmes et au monde que quelque banalité sans expression ou quelque ânerie prétentieuse gâchée par eux est cette œuvre d’art de l’avenir. Mais toutes ces hâbleries de lever de soleil, d’aurore, de terre nouvelle, etc., ne sont que le radotage de dégénérés incapables de penser. L’idée que demain matin, à sept heures et demie, se produira soudainement un événement immense non soupçonné, que jeudi prochain s’accomplira d’un seul coup une complète révolution, qu’une révélation, une rédemption, l’avènement d’un temps nouveau sont imminents, — cette idée est fréquemment constatée chez les aliénés; elle est un délire mystique. La réalité ne connaît pas ces brusques changements. Même la grande révolution de la France, quoique directement l’œuvre de quelques déséquilibrés comme Marat et Robespierre, ne pénétra pas loin dans la profondeur, ainsi que l’a démontré IL Taine et que l’a prouvé la marche ultérieure de l’histoire ; elle changea plus les dehors que les conditions intimes de l’organisme social français. Tout développement s’accomplit lentement; le jour suivant est la continuation de celui qui précède; chaque nouveau phénomène est engendré par un plus ancien et conserve

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sa ressemblance de famille avec lui. « On dirait que les jeunes gens », remarque Renan avec une douce ironie, « n’ont lu ni l’histoire de la philosophie ni l’Ecclésiasle : Ce qui a été, c’est ce qui sera 1 ». L’art et la poésie de demain seront, sur tous les points essentiels, l’art et la poésie d’aujourd’hui et d’hier, et la recherche spasmodique de nouvelles formes n’est rien autre chose que vanité hystérique, folie de cabotinage et charlatanisme. Son unique produit a été jusqu’ici l’enfantillage de déclamations avec accompagnement alternatif de couleurs et de parfums et jeux d’ombres et pantomimes ataviques, et elle ne produira également rien de plus sérieux dans l’avenir.

De nouvelles formes! Les anciennes ne sont-elles pas assez souples et assez malléables pour se prêter à l’expression de tous les sentiments et de toutes les idées? Un véritable poète a-t-il jamais trouvé une difficulté pour couler dans les formes connues et éprouvées ce qui bouillonnait en lui et cherchait son issue? La forme en général, d’ailleurs, a-t-elle l'importance divisante, prédéterminante et limitative que lui attribuent des rêvasseurs et des butors? La forme de la poésie lyrique s’étend de la rimai 1lcrie pour anniversaires du « poète populaire et de circonstance » faisant insérer son adresse dans les journaux et travaillant sur commande, jusqu’au Chant de la Cloche de Schiller; la forme dramatique implique à la fois Le Chevalier pillard écorché, joué il y a quelque temps à Berlin, et le Faust de Goethe; la forme épique embrasse la Jobsiade de Kortum et la Divine Comédie du Dante,

1. Ernest Renan, Feuilles détachées. Paris, 1892, préface, p. 10.

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Dans l'ivresse de l'amour de Heinz Tovote et La Foire aux vanités de Thackeray. Et, après cela, on bêle vers de « nouvelles formes »? Elles ne donneront aucun talent aux incapables, et ceux qui ont du talent savent bien créer quelque chose même dans les limites des anciennes formes. Le plus important est toujours que l’on ait quelque chose à dire. Qu’ensuite on le fasse sous forme lyrique, dramatique ou épique, cela n’a pas d’importance, et l’auteur éprouvera difficilement le besoin de sortir de ces formes pour inventer quelque chose de mirobolant comme revêtement de ses idées. L’histoire de l’art et de la poésie nous enseigne, en outre, que, depuis trois mille ans, on n’a point trouvé de formes nouvelles. Les anciennes sont données par la nature même du penser humain. Elles ne pourraient changer que si la forme de notre penser devenait autre. Il y a évolution évidemment, mais elle ne porte que sur les extériorités, non sur le fond des choses. La peinture trouve, par exemple, après le tableau à fresque le tableau de chevalet; la sculpture, après la ronde bosse le haut-relief, et, plus tard, le bas-relief, qui empiète déjà, d’une façon prêtant peut-être à des objections, sur le domaine de la peinture; le drame renonce à son caractère supra-naturel et apprend à exposer d’une manière plus serrée, plus condensée ; l’épopée abandonne le langage rythmique et se sert de la prose, etc. Dans ces questions de détail, l’évolution continuera à s’effectuer, mais il n’y aura aucune modification dans les lignes fondamentales des différents modes d’expression de l’émotion humaine.

Tout élargissement des cadres artistiques donnés a

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consisté jusqu’ici dans l’introduction de nouveaux sujets et de nouvelles figures, non dans l’invention de nouvelles formes. Ce fut un progrès quand Pétrone introduisit dans la poésie narrative ( Le Banquet de Trimalcion), à la place des dieux et des héros qui jusque-là peuplaient seuls l’épopée, les figures journalières de la vie romaine contemporaine, ou quand les Néerlandais du xvne siècle découvrirent pour la peinture, qui ne connaissait que les événements religieux et mythologiques ou les grandes actions d’État, le monde des kermesses, des fêtes populaires et des tavernes de paysans. Quevedo et Mendoza, qui représentèrent les gueux dans le roman picaresque, modèle des écrits du romancier allemand Grimmelshausen; Richardson, Fielding, J. J. Rousseau, qui prirent pour sujet de leurs romans, au lieu d’aventures extraordinaires, les réflexions et les émotions d’êtres simples de la moyenne ; Diderot qui, dans Le Fils naturel et Le Père de famille , posa des personnes de la bourgeoisie sur l’altière scène française n’ayant connu jusque-là de petites gens que comme figures de comédies et de farces, mais, dans le drame sérieux, seulement des rois et des grands seigneurs, — tous ces auteurs n’inventèrent sûrement aucune nouvelle forme, mais donnèrent aux vieilles formes un fond différent du fond traditionnel. Nous observons aussi un progrès de ce genre dans la poésie et dans l’art de nos jours. Ils ont donné au prolétaire droit de cité dans l’art et la littérature. Us montrent l’ouvrier non sous une figure grossière ou ridicule, en vue d’un effet comique ou repoussant à atteindre, mais comme un être sérieux, digne de notre sympathie, fréquemment

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tragique. C’est là un enrichissement de l’art, de même que le fut jadis l’introduction de coquins et d’aventuriers, d’une Clarisse, d’un Tom Jones, d’une Julie ( Nouvelle Héloïse ), de Werther, de Constance (Le Fils naturel), etc., dans le cycle de ses représentations. Seulement, quand des têtes confuses exclament après cela : « L’art de demain sera socialiste! », elles profèrent une sottise insondable. Le socialisme est une conception des lois qui devraient déterminer la production et la répartition des biens. Avec cela, l’art n’a rien à voir. L’art ne peut faire de politique de parti. Ce n’est pas non plus son rôle de trouver et de proposer des solutions de questions économiques. Sa tâche est de représenter les causes éternellement humaines du mouvement socialiste, la souffrance de pauvres gens, leur aspiration au bonheur, leur lutte contre les puissances hostiles de la nature et de la structure sociale, leur irrésistible poussée de l’abîme dans une atmosphère intellectuelle et morale supérieure. Quand l’art remplit cette tâche, quand il montre le prolétaire tel qu’il vil et souffre, tel qu’il sent et aspire, il éveille en nous une émotion qui deviendra la mère de projets de changements, de réformes et d’améliorations. C’est en excitant de telles émotions fécondes, et, par elles, le désir de guérir des maux, que l'art coopère au progrès, et non par la déclamation socialiste et peut-être moins encore par la peinture illusive de tableaux de l’État et de la société de l’avenir. La pauvreté de Bellamy : Looking backward (Regards en arrière) , est en dehors de l’art , et le xx° siècle ne favorisera sûrement pas des livres de cet acabit. La glorification des prolétaires par un Karl Henc-

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kell, qui pratique à l’égard du quatrième État un byzantinisme plus écœurant que ne l’a jamais pratiqué à l’égard d’un roi un courtisan rampant, est entièrement incapable d’éveiller l’intérêt et la sympathie pour l’ouvrier. 11 n’y a pas non plus d’émotion vraie et utile à attendre de fadeurs sans vérité telles que, par exemple, Le Paradis perdu de Louis Fulda 1 ou L'Alouette huppée d’Ernest de Wildenbruch2. Une vaillante femme comme Mmc Minna Wettstein-Adelt3, qui se fait recevoir en qualité de journalière dans une fabrique et raconte simplement ce qu’elle

1. Louis Fulda, Le Paradis perdu, drame en trois actes. Stuttgart, 1892, p. 112.

Müiii.berger. — Frédérique — Frédérique — viens dehors!...

Frédérique. — O Dieu! Est-ce qu’ils veulent me renvoyer?

Müiilberger. — Voici ma fille. — Elle doit prendre l’air — prendre l’air.

Frédérique. — Père, laisse-moi — je dois travailler.

Mühlberger ( avec une résolution passionnée). — Non. Plus travailler — plus — plus travailler. — Tu dois prendre Pair — • mon enfant — ma bonne enfant malade. [Il la lient embrassée. Pause. Aucun des assistants ne peut se dérober à l’impression de cet épisode).

C’est ce que dit bien l’auteur. Je ne crois pas que ces phrases sentimentales produisent sur n’importe qui le moindre effet. Que l’on remarque à cette occasion comme Fulda, auteur de talent nullement affilié aux » réalistes jeunes-allemands », est lui-même assez intimidé par le bruit furieux qu’ils font pour chercher également la <> modernité » dans l’emploi du dialecte berlinois.

2. Ernest de Wildenbruch, L'Alouette huppée, drame en quatre actes. Berlin, 1891, p. 134.

Auguste. — Le travail édifie le monde. Aussi doit-on le pratiquer pour lui-même, aussi dcit-on l’aimer... Et vous — quand je vous ai vu debout devant votre cuve — la forme à puiser à la main — de façon que les feutres volaient — alors j’ai pensé : Eh! en voilà un qui aime sa cuve!...

Ilefeld. — Monsieur Auguste — comme si j’avais été marié avec elle, avec ma cuve — tellement je l’ai aimée.

Auguste. — Et alors vous la laissez là, afin que n’importe qui d’autre s’y mette.? Que devrai-je dire alors à la cuve, si elle demande après Paul Ilefeld?

Ilefeld ( s’assied péniblement et s'essuie les yeux de la main).

Tous les ouvriers que je connais se tordraient à ce discours grotesque.

3. Mmc Minna Wettstein-Adelt, trois mois et demi ouvrière de fabrique, Une étude pratique , 2« édition. Berlin, 1S92.

PRONOSTIC

y a vu, un brave homme à l'intelligence saine et au cœur chaud comme Gœhre, qui dépeint d’après sa propre expérience l’existence d’un ouvrier de fabrique *, un Gcrharl Hauptmann aussi avec les détails observés des Tisserands, font plus pour le prolétariat que tous les Émile Zola avec leurs théories vides de Germinal et de L'Argent, que tous les William Morris avec leurs rimailleries ampoulées sur le noble ouvrier devenu, sous leur plume, une caricature du « noble sauvage » tant raillé des anciens romanciers des forêts vierges, et notamment que tous les barbouilleurs qui parsèment leur gribouillage de phrases socialistes en guise d’assaisonnement « moderne ». La Case de l'oncle Tom de Mmc Beecher-Stowe n’a pas prêché contre l’esclavage ni risqué des projets en faveur de sa suppression. Mais ce livre a arraché des larmes à des millions de gens, fait sentir que l’esclavage des noirs était une honte pour l’Amérique, et il a ainsi contribué essentiellement à leur affranchissement. L’art et la poésie peuvent faire pour les prolétaires ce que Mmc Beecher- Stowe a fait pour les nègres des États-Unis. Us ne peuvent faire ni ne feront davantage.

11 n’est pas rare de rencontrer actuellement cette phrase : « L'art et la poésie de l’avenir seront scientifiques ». Ceux qui disent cela prennent des attitudes extraordinairement Hères et se tiennent visiblement pour excessivement progressifs et « modernes ». Mais je me demande vainement ce que peuvent bien signifier ces mots. Les braves gens qui veulent tant de bien à la science s’imaginent-ils peut-

I. Paul Gœhre, ouvrier de fabrique et compagnon pendant trois mois, Une étude -pratique, 1" mille au 10* mille. Leipzig, 1892.

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être par hasard que les sculpteurs cisèleront à l’avenir des microscopes en marbre, que les peintres peindront la circulation du sang, que les poètes exposeront en rimes riches les principes d’Euclide? Bien entendu, cela même ne serait pas encore de la science, mais seulement une occupation mécanique avec l’appareil extérieur de la science. Cela même, toutefois, n’arrivera sûrement pas. Dans le passé, la confusion de l’art et de la science était possible; dans l’avenir, elle est inimaginable. Pour un tel amalgame, l’activité intellectuelle de l’homme s’est déjà trop développée. L’art et la poésie ont pour objet l’émotion, la science a pour objet la connaissance. Ceuxlà sont subjectifs, celle-ci est objective. Ceux-là travaillent avec l’imagination, c’est-à-dire avec l’association d’idées dirigée par l’émotion; celle-ci travaille avec l’observation, c’est-à-dire avec l’association d’idées déterminée par les impressions sensorielles dont l’acquisition et le renforcement sont l’œuvre de l’attention. Terrains, objets et méthodes de l’art et de la science sont si différents, en partie si opposés aussi, que leur confusion signifierait une rétrogradation de milliers d’années. Une seule chose est exacte : les images issues de la vieille conception anthropomorphique, les allusions à des états de choses et à des représentations obsolètes que Fritz Mauthner a nommés des « symboles morts », tout cela disparaîtra de l’art. Je crois que, au xxe siècle, il ne viendra plus à l'idée d’aucun peintre de composer des tableaux comme L'Aurore du palais Rospigliosi de Guido Reni, et qu’on rira d’un poète qui montrerait la lune regardant amoureusement dans la chambrelte d’une

PRONOSTIC

jolie fille. L’artiste est le fils de son temps, la conception régnante du monde est aussi la sienne, et, en dépit de toute sa tendance à l’atavisme, ses moyens d’expression son^ cependant ceux que lui fournit la culture contemporaine. Sans doute, l’art évitera à l’avenir, plus qu’il ne l’a fait jusqu’ici, les fautes grossières contre les doctrines universellement connues de la science ; mais l’art ne sera pas la science.

Les sentiments de plaisir que l’homme reçoit de l’art résultent de la satisfaction de trois penchants ou tendances organiques différents. Il a besoin de l'excitation que lui offre le changement; il se réjouit de reconnaître, dans des imitations, les originaux ; il se représente les sentiments de ses semblables et les éprouve avec eux. Le changement, il le trouve dans des œuvres le transportant en des situations complètement différentes de celles qu’il connaît et qui lui sont familières. Le sentiment de plaisir de reconnaître, il l’obtient par des imitations soigneuses de la réalité qui lui est habituelle. Sa sympathie le fait participer, avec de vives émotions personnelles, à chaque émotion fortement et clairement exprimée de l’artiste. Il y aura aussi à l’avenir, comme jusqu’ici, des amateurs d'œuvres d’imagination qui transporteront le lecteur ou le spectateur dans les temps et les pays lointains ou lui raconteront des aventures extraordinaires; d’autres préféreront les œuvres dans lesquelles dominera la fidèle observation du connu; les plus délicats et les plus développés ne goûteront de plaisir qu’à celles dans lesquelles se révèle à eux une âme avec son sentiment et son penser le plus intimes. L’art de l’avenir ne sera ni seulement romantique, ni seulement réaliste, ni seulement indivi-

Max Nobdau. — Dégénérescence. II — 35

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dualiste, mais parlera, après comme avant, aussi bien par l’anecdote à la curiosité que par l’imitation à la joie de reconnaître, et, par l’extériorisation de la personnalité de l’artiste, à la sympathie.

Deux tendances, déjà rivales entre elles depuis assez longtemps, lutteront probablement dans l’avenir plus violemment encore pour la suprématie : l’observation et le libre essor de l’imagination, plus brièvement, quoique plus inexactement dit : le réalisme et le romantisme. Les bons artistes seront sans aucun doute toujours plus enclins et plus aptes, par suite de leur plus haut développement intellectuel, à voir et à rendre exactement le phénomène du monde. Mais la foule réclamera également sans aucun doute des artistes, dans l’avenir, autre chose qu’un tableau de la réalité moyenne du monde. Chez les créateurs existera le désir d’être réalistes, chez les réceptifs le besoin du romantisme. Car, — et cela me semble un point important, — l'art aura pour tâche, dans le siècle suivant, d’exercer sur les hommes ce charme du changement que la réalité n’offrira plus et auquel le cerveau ne peut renoncer. Tout ce que l’on qualifie de « pittoresque » disparaît nécessairement de plus en plus de la terre. La civilisation devient toujours plus uniforme. Le distinctif est senti comme une gêne par ceux qui en sont caractérisés, et ils le rejettent. Les ruines sont une joie pour l’œil de l’étranger, mais elles incommodent l’habitant du pays, et il les balaye. Le voyageur est révolté de voir la beauté de Venise profanée par des bateaux à vapeur, mais, pour le Vénitien, c’est un bienfait de pouvoir accomplir rapidement de longs trajets pour dix centesimi. Bientôt

PRONOSTIC

le dernier Peau-Rouge portera redingote et chapeau à haute forme, la gare réglementaire exhibera, le long de la grande muraille de Chine et sous les palmiers de Tuggurt, dans le Sahara, son badigeon et son profil prosaïque, et le célèbre Maori de Macaulay ne se posera pas devant les ruines de Westminster, mais une imitation en camelote du palais de Westminster servira de Parlement aux Maoris. L’unique parc de Yosemite, que les Américains du Nord, dans leur prévoyance pleine de sagesse, veulent conserver intact dans sa sauvagerie préhistorique, ne suffira pas au besoin de nouveau, d’autre chose, de pittoresque, de romantique, que ressentira l’humanité, et celle-ci réclamera de l’art ce que ne lui offrira plus la civilisation débarbouillée, frisée et tirée à quatre épingles.

Je puis maintenant résumer en quelques mots mon pronostic. L’hystérie de l’époque ne durera pas. Les peuples se remettront de leur fatigue actuelle. Les faibles, les dégénérés périront, les forts s’adapteront aux conquêtes de la civilisation ou les subordonneront à leur propre capacité organique. Les aberrations de l’art n’ont pas d’avenir. Elles disparaîtront quand l’humanité civilisée aura triomphé de son état d’épuisement. L’art duxx0 siècle se rattachera par tous les points à celui du passé, mais il aura une nouvelle tâche à remplir : celle d’apporter le changement stimulant dans l’uniformité de la vie civilisée, — effet que probablement la science seule ne sera en état d’exercer auprès de la grande majorité des hommes que beaucoup de siècles plus tard.

THÉRAPEUTIQUE

Est-il possible d’accélérer par un traitement approprié la guérison des couches cultivées actuellement atteintes dans leur système nerveux?

Je le crois sérieusement, et pour ce motif seul j’ai entrepris le présent travail.

Personne, je l’espère, ne me croit assez naïf pour m’imputer l’idée de vouloir mettre à la raison les dégénérés en leur prouvant, même de la façon la plus irréfutable et la plus convaincante, qu’ils sont atteints d’aliénation mentale. Celui qui, par profession, se trouve en rapports fréquents avec des aliénées, sait qu’il est absolument inutile de prétendre leur démontrer, par la persuasion ou par des preuves, le non-fondé et le caractère maladif de leurs délires. La seule chose à laquelle on aboutit, c’est qu’ils voient dans le médecin ou un ennemi et un persécuteur et le haïssent violemment, ou qu’ils le tiennent pour

THÉRAPEUTIQUE 549

un imbécile incapable de compréhension et se moquent de lui.

De même, aux fanatiques des modes lunatiques en art et en littérature, qui, sans être précisément atteints d’aliénation mentale, sont cependant sur la frontière de la folie, on prêche vainement qu’ils s’enthousiasment pour des aberrations et pour des idioties. Ils ne le croient pas et ne peuvent le croire. Car les œuvres dont chaque homme raisonnable reconnaît au premier coup d’œil la folie, leur procurent à eux réellement des sentiments de plaisir. Elles sont l’expression de leur propre trouble intellectuel et de la perversion de leurs propres instincts. Les demi-fous éprouvent, à la lecture ou à la vue de ces œuvres, une excitation qu’ils regardent comme esthétique, tandis qu’en fait elle est voluptueuse, et cette sensation est si véritable et si immédiate, ils sont si sûrs d’elle, qu’ils ne peuvent que s’irriter ou avoir pitié lorsqu’on veut leur expliquer que ces œuvres ne donnent aucun agrément et ne provoquent que le dégoût et le mépris. Il est possible de prouver à un buveur habituel que l’absinthe est nuisible, mais il est absolument impossible de lui persuader qu’elle a mauvais goût. C’est que, pour lui, elle a réellement un goût exquis. Le critique psychiatrique a beau assurer au déséquilibré : « Ce livre, ce tableau sont d’affreux délires », le déséquilibré répondra de bonne foi : « Des délires? Cela se peut. Mais affreux? C’est ce que vous ne me ferez jamais croire. Je sais cela mieux que vous. Ils m'émeuvent profondément et délicieusement, et tout ce que vous me direz ne fera pas qu’ils ne me produisent pas cet effet ». Ceux qui sont plus fortement déséquilibrés vont

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encore plus loin et disent simplement : « Nous sentons dans tous nos nerfs la beauté de ces œuvres; vous ne la sentez pas; tant pis pour vous. Au lieu de reconnaître que vous êtes un barbare incompréhensif et un philistin obtus, vous voulez nous dénier nos sensations les plus certaines. Le seul qui délire ici, c’est vous ».

L’histoire de la civilisation enseigne surabondamment que les vésanies éveillent un enthousiasme ardent et acquièrent pour des siècles ou des milliers d’années un pouvoir invincible sur la manière de penser et de sentir de millions d’individus, parce qu’elles procurent une satisfaction, fût-elle malsaine, à un instinct existant. Contre ce qui donne à l’homme des sentiments de plaisir, les objections de la raison ne peuvent prévaloir.

Ceux des dégénérés dont le trouble intellectuel est trop profond doivent être abandonnés à leur inexorable destin. 11 n’y a rien à sauver ni à améliorer en eux. Ils feront rage un certain temps, puis périront. Pour eux, ce livre n’est manifestement pas écrit. Mais on peut arriver à « réduire à sa nécessité anatomique » la maladie de l’époque, et c’est vers ce but qu’il convient de diriger tous nos efforts. Car aujourd’hui s’attachent aux tendances dégénérescentes, en dehors de ceux qui y sont irrémédiablement condamnés par leur constitution organique, beaucoup -de gens aussi simplement victimes de la mode et de certaines impostures habiles, et ces égarés, on peut espérer les remettre dans le droit chemin. Si, au contraire, on les abandonnait passivement aux influences des fous graphomanes et de leurs gardes du corps critiques débiles d’esprit ou scélérats, une extension beaucoup plus rapide et

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beaucoup plus violente encore de l'épidémie intellectuelle serait la conséquence nécessaire de cet oubli du devoir, et l’humanité civilisée se remettrait de la maladie de l'époque beaucoup plus difficilement et lentement qu’elle ne le ferait en combattant judicieusement et résolument le mal.

Pour les gens légèrement malades et pour les gens sains, qui se laissent tromper par des mots d’ordre habilement imaginés ou qui accourent, par badauderie irréfléchie, là où se forme un rassemblement, il était nécessaire avant tout de démontrer que les modes esthétiques sont un résultat de la maladie mentale de dégénérés et d’hystériques. Certains critiques ont cru m’intimider jusqu’à en perdre la parole, en disant : « Si les symptômes signalés sont une preuve de dégénérescence et de maladie mentale, alors l’art et la poésie en général, même ceux que l'on a jusqu’ici admirés sans réserve, sont l’œuvre de fous et de dégénérés, car en eux aussi on rencontre les stigmates de la dégénérescence ». A cela je réponds : Si la critique scientifique, qui examine l’œuvre d’art d’après les principes de la psychologie et de la psychiatrie, devait conduire à la constatation que toute activité artistique est maladive, cela ne prouverait encore rien contre la justesse de ma méthode critique. On aurait simplement acquis une nouvelle connaissance. Celle-ci détruirait, il est vrai, une charmante illusion et serait douloureuse pour beaucoup de gens; mais la science ne doit pas s’arrêter à cette considération, que scs conclusions anéantissent d’agréables erreurs et troublent les gens aimant leurs aises dans leurs commodes habitudes d’esprit. La Foi est pourtant une autre

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Majesté encore que l’Art, elle a pourtant rendu d’autres services encore à l’humanité à un certain degré de son développement, elle l’a autrement consolée et élevée, lui a donné d’autres idéals et l’a autrement avancée au point de vue moral que même les plus grands génies artistiques; la Science n’a cependant pas hésité à déclarer la Foi une erreur subjective de l’homme; elle éprouverait donc beaucoup moins de scrupules encore à désigner l’Art comme quelque chose de morbide, si les faits la convainquaient qu’il en est ainsi. Et puis, tout ce qui est morbide n’est pas nécessairement, pour cela, laid et nuisible. Les expectorations d’un phtisique sont une sécrétion morbide au même titre que la perle. La perle en est-elle plus laide, l’expectoration en est-elle plus belle, pour avoir l’une et l’autre la même origine? La toxine des mauvaises salaisons est la sécrétion d’une bactérie, l’alcool éthylique celle d’une levure. Le même mode d’origine implique-t-il qu’on éprouve la même jouissance d’un saucisson empoisonné et d’un verre de vieux vin de Bordeaux? Cela ne prouverait absolument rien pour la Sonate à Kreutzer de Tolstoï ou le Rosmersholm d’Ibsen, si l’on était forcé de reconnaître que le Werther de Goethe souffre d’un érotisme déraisonnable et que la Divine Comédie ou Faust sont des poèmes symboliques. Mais l’objection entière part d’une méconnaissance des faits biologiques les plus simples. Entre la maladie et la santé il n’existe pas une différence d’essence, mais seulement une différence de quantité. Il n’y a qu’une espèce d’activité vitale des cellules et des systèmes cellulaires ou organes. Elle est la même dans la maladie et dans la santé. Seulement, elle est parfois accrue

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et parfois ralentie, et quand cet écart de la règle est nuisible aux buts de l’organisme total, nous le nommons maladie. Comme il s’agit en celle-ci d’un plus ou d’un moins, on ne peut tracer nettement ses frontières. On reconnaît naturellement avec facilité les cas extrêmes. Mais qui voudra déterminer avec certitude à quel point exact commence l’écart de la norme, c’est-à-dire de la santé? Le cerveau aliéné travaille d’après des lois absolument les mêmes que le cerveau raisonnable; seulement, il obéit à ces lois imparfaitement ou excessivement. En chaque être humain existe, par exemple, la tendance à interpréter faussement les impressions sensorielles. Cette tendance n’est maladive que quand elle se manifeste d’une façon extraordinairement forte. Le voyageur en chemin de fer croit remarquer que le paysage fuit devant lui, tandis qu’il est tranquillement assis. Le malade en proie au délire des persécutions s'imagine qu’on lui souffle de mauvaises odeurs ou qu’on lui envoie des courants électriques. Ces deux aperceptions reposent sur des illusions des sens. Sont-elles pour cela toutes les deux des marques de folie? Le voyageur et le paranoïque commettent la même faute du penser, et néanmoins celui-là est complètement sain d’esprit et celui-ci malade d’esprit. On peut donc constater sans émoi que certaines particularités, telles que la forte émotivité, la tendance au symbolisme, la prédominance de l’imagination, existent chez tous les vrais artistes. Ce n’est pourtant point là une raison, il s’en faut énormément, pour que tous soient des dégénérés. Seule l’exagération de ces particularités en fait un trouble pathologique. La seule conclusion que leur apparition régulière, chez les artistes, justi-

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fierait, serait que l’art, sans être déjà une maladie proprement dite de l’esprit humain, est cependant un léger commencement d’écart de la pleine santé, et je ne m’insurgerais pas contre cette conclusion, d’autant moins qu’elle ne profiterait en aucune manière aux vrais dégénérés et à leurs œuvres nettement maladives.

Mais on n’en a pas fini lorsqu’on a prouvé que le mysticisme, l’égotisme et le pessimisme des réalistes sont des formes de trouble mental. Il faut aussi arracher à ces tendances tous les masques séduisants sous lesquels elles apparaissent, et montrer leur véritable face dans sa nudité grimaçante.

Elles prétendent représenter la jeunesse en regard de l’art sain, qu’elles raillent comme moisi et vieilli. Une critique mal avisée a effectivement donné dans le panneau et insiste toujours ironiquement sur leur jeunesse. Quelle maladresse! Comme si n’importe quel effort au monde pouvait réussir à dépouiller de son charme le mot « jeune », ce résumé de tout ce qui est florissant et frais, ce rappel d’aurore et de printemps, et à le transformer en blâme ou en injure! La vérité est que les dégénérés non seulement ne sont pas jeunes, mais qu’ils sont sinistrement séniles. Sénile est leur calomnie fielleuse du monde et de la vie, séniles sont leurs bégayements, leurs radotages, leurs incohérences et leurs divagations, séniles leurs concupiscences d’impuissants et leur avidité de tous les stimulants des éteints. Être jeune, c’est espérer; être jeune, c’est aimer simplement et naturellement; être jeune, c’est se réjouir de sa propre force et de sa santé, de l’existence de tous les êtres humains, des oiseaux dans

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l'air et des petits scarabées dans l’herbe, et l’on ne trouve pas un seul de ces traits chez les dégénérés vermoulus posant mensongèrement pour la jeunesse.

Ils ont le nom de. liberté à la bouche lorsqu’ils proclament comme leur dieu leur misérable « moi », et ils appellent cela du progrès quand ils prônent le crime, nient la moralité, élèvent des autels à l’instinct, conspuent la science, assignent la fainéantise esthétisante comme unique but à la vie. Mais leur invocation de la liberté et du progrès est un impudent blasphème. Comment peut-il être question de liberté, lorsque l’instinct doit être tout-puissant? Que l’on songe donc au comte Muffat dans la Nana de M. Emile Zola (P. Zi91) : « D’autres fois, il était un chien. Elle lui jetait son mouchoir parfumé au bout de la pièce, et il devait courir le ramasser avec les dents, en se traînant sur les mains et les genoux. — P»apporte, César!... Attends, je vas te régaler, si tu flânes!... Très bien, César! obéissant! gentil!... Fais le beau! — Et lui aimait sa bassesse, goûtait la jouissance d’être une brute. Il aspirait encore à descendre, il criait : Tape plus fort... Hou! hou! je suis enragé, tape donc! ». Voilà la liberté d’un « émancipé » au sens des dégénérés. Il a le droit d’être un chien, si son instinct affolé lui commande d’être un chien. Et si 1’ « émancipé » se nomme Piavachol et que son instinct du crime lui commande de faire sauter une maison au moyen de la dynamite, le citoyen paisible qui dort dans celte maison a la liberté de voler en l’air et de retomber à terre sous forme de pluie sanglante de lambeaux de chair et d’éclats d’os. Le progrès n’est possible que par l’accroissement de la connaissance; or,

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celle-ci est le travail de la conscience et du jugement, non de l’instinct. La marche du progrès est caractérisée par l’élargissement de la conscience et par la restriction de l’inconscient; par l’affermissement de la volonté et l’affaiblissement des impulsions; par l’augmentation de l’auto-responsabilité et par la suppression de l’égoïsme affranchi d’égards. Celui qui fait de l’instinct le maître de l’homme ne veut pas la liberté, mais l’esclavage le plus infâme et le plus abject, l’asservissement de la raison de l’individu par ses désirs les plus insensés et les plus autodestructeurs, l’asservissement de l’homme en rut par le caprice le plus fou d’une fille publique, l’asservissement du peuple par quelques personnalités plus fortes et plus violentes. Et celui qui met le plaisir au-dessus de la discipline et l’impulsion au-dessus du refrènement de soimême, celui-là ne veut pas le progrès, mais le retour à la bestialité primitive.

Retour en arrière, rechute, c'est là, au fond, l’idéal réel de cette bande qui a l’audace de parler de liberté et de progrès. Elle veut être l’avenir. C’est là une de ses principales prétentions. C’est là un des moyens à l’aide desquels elle attrape la plupart des nigauds. Mais nous avons vu dans tous les cas que, loin d’être l’avenir, elle est le passé le plus oublié, le plus fabuleux. Les dégénérés balbutient et bégayent au lieu de parler. Ils poussent des cris monosyllabiques, au lieu de construire des phrases grammaticalement et syntactiquement articulées. Ils dessinent et peignent comme des enfants qui salissent, de leurs mains polissonnes, les tables et les murs. Ils font de la musique comme les hommes jaunes de l’Extrême-

THÉRAPEUTIQUE

Orient. Ils confondent tous les genres d’art et les ramènent aux formes primitives qu’ils avaient avant que l’évolution les eût différenciés. Chaque trait en eux est atavique, et nous savons, du reste, que l’atavisme est un des symptômes les plus habituels de la dégénérescence. Lombroso a prouvé que beaucoup de particularités aussi du type des criminels-nés décrit par lui, sont des atavismes. Des critiques intempestifs ont cru trouver une objection parliculièrement spirituelle, en lui opposant, avec un sourire de satisfaction, cet argument : « L’instinct du crime, dites-vous, est à la fois de la dégénérescence et de l’atavisme. Mais ces deux affirmations s’excluent réciproquement. La dégénérescence est un état pathologique; la meilleure preuve en est que le type dégénéré ne se reproduit pas et disparaît. L’atavisme est le retour à des états antérieurs qui ne peuvent avoir été pathologiques, puisque les êtres humains qui ont vécu dans ces états ont évolué et progressé. Or, un retour à un état, ancien, il est vrai, mais sain, ne peut pourtant pas être une maladie ». Tout ce verbiage a sa source dans la superstition opiniâtre qui veut voir dans la maladie un état différent par essence de la santé. C’est là un bon exemple de la confusion qu’un mot peut causer dans les cerveaux peu clairs ou ignorants. I! n’existe pas en réalité d’activité ni de condition de l’organisme vivant que l’on pourrait désigner en soi comme « santé » ou comme « maladie ». Mais elles deviennent telles par rapport aux phases et aux buts de l'organisme. Le même état peut très bien être une fois maladie et une fois santé, suivant le moment où il apparaît. Le bec-delièvre est un phénomène régulier et sain sur le fœtus

LE VINGTIÈME SIÈCLE

humain dans la sixième semaine; il est au contraire une malformation chez le nouveau-né. La première année, l’enfant ne peut pas marcher. Pourquoi? Est-ce parce que ses jambes sont trop faibles pour le porter? Nullement. Les expériences connues du Dr L. Robinson sur soixante enfants nouveau-nés ont prouvé qu’ils sont capables de se suspendre par les mains à un bâton jusque pendant trente secondes, exercice qui présuppose une force musculaire relativement aussi considérable que celle des adultes. Ce n’est point par faiblesse qu’ils ne peuvent pas marcher, mais parce que leur système nerveux n’a pas encore appris à régler et à accorder l’activité des différents groupes musculaires, de façon à produire un mouvement utile; les enfants ne peuvent pas encore « coordonner ». L’incapacité de coordination de l’activité musculaire est nommée par la médecine : ataxie. Celle-ci est donc chez l’enfant l’état naturel et sain. Et cette même ataxie est une grave maladie, quand elle apparaît chez l’adulte comme symptôme principal -de tabes delà moelle épinière. L’identité de l’ataxie maladive du tabétique et de l’ataxie saine du nourrisson est si complète, que le Dr S. Frenkel a pu fonder sur elle un traitement des ataxiques qui consiste essentiellement en ce que les malades apprennent de nouveau, comme des enfants, à marcher et à se tenir debout1. On voit donc qu’un état peut être en même temps pathologique, et, néanmoins, le simple retour d’une manière d’être originairement tout à fait saine, et c’a été une légèreté coupable d’accuser de contradiction Lombroso

L Dr S. Frenkel, La thérapeutique des troubles ataxiques du mouvement. Gazette hebdomadaire médicale de Munich , n° 52, 1892.

THÉRAPEUTIQUE

voyant dans l’instinct criminel à la fois de la dégénérescence et de l’atavisme. Le côté maladif de la dégénérescence consiste précisément en ce que l’organisme dégénéré n’a pas la force de gravir jusqu’au niveau d’évolution déjà atteint par l’espèce, mais s’arrête en route à un point quelconque, situé plus ou moins bas. La rechute du dégénéré peut aller jusqu’à la profondeur la plus vertigineuse. De même qu’il tombe somatiquement jusqu’à l’échelon des poissons, plus encore, jusqu’à celui des arthropodes et même des rhizopodes non encore sexuellement différenciés, lorsqu'il renouvelle par des fissures du maxillaire supérieur les lèvres sextuples des insectes, par les fistules du cou les branchies des poissons précisément les plus infésicurs, les sélaciens, par les doigts en excès (polydactylie) les nageoires à rayons multiples des poissons, peut-être même les soies des vers, par l’hermaphrodisme l’asexualité des rhizopodes, ainsi il renouvelle intellectuellement au meilleur cas, comme dégénéré supérieur, le type de l’homme primitif de l’àge de pierre brute ; au pire des cas, comme idiot, celui d’un animal largement antérieur à l’homme.

C’est sur quoi nous devons éclairer par tous les moyens, et sans nous lasser, les faibles de jugement ou les inexpérimentés. Les beaux noms que s’attribuent les dégénérés, leurs pasticheurs et leurs soudards critiques, ne sont que mensonge et imposture. Ils ne sont pas l’avenir, mais un passé immensément reculé. Ils ne sont pas le progrès, mais la plus épouvantable réaction. Ils ne sont pas la liberté, mais le plus honteux esclavage. Ils ne sont pas la jeunesse et l’aurore, mais la sénilité la plus épuisée, la nuit d’hiver sans étoiles, le tombeau et la pourriture.

LE VINGTIEME SIECLE

Tous les hommes sains et moraux ont le devoir sacré de coopérer à l’œuvre de protection et de sauvetage de ceux qui ne sont pas encore trop gravement atteints. L’épidémie intellectuelle ne peut être endiguée qu’à la condition que chacun fasse son devoir. Il n’est pas permis de lever simplement les épaules et de sourire avec mépris. Tandis que les indifférents se consolent par l’idée qu’ « aucune personne raisonnable ne prend celte bêtise au sérieux », la folie et le crime font leur œuvre et empoisonnent toute une génération.

Les mystiques, mais surtout les égotistes et les orduriers pseudo-réalistes, sont des ennemis de la société de la pire espèce. Celle-ci a le strict devoir de se défendre contre eux. Ceux qui croient avec moi que la société est la forme naturelle organique dans laquelle seule l’humanité peut vivre, prospérer et évoluer vers de plus hautes destinées, ceux qui regardent la civilisation comme un bien ayant de la valeur et méritant d’être défendu, ceux-là doivent inexorablement écraser du pied la vermine antisociale. A celui qui s’enthousiasme, avec Nietzsche, pour le « carnassier voluptueux errant librement », à celui-là nous crions : « Hors de la civilisation! Va-t’en errer loin de nous ! Sois un carnassier voluptueux dans le désert! Suffistoi! Aplanis-toi des chemins, construis-toi des cabanes, habille-toi et nourris-toi comme tu peux! Nos rues et nos maisons ne sont pas bâties pour toi, nos métiers à tisser n’ont pas d’étoffes pour toi, nos champs ne sont pas cultivés pour toi. Tout notre travail est accompli par des hommes qui s’estiment les uns les autres, ont des égards les uns pour les autres, s’aident réciproquement et savent

THÉRAPEUTIQUE

SGI

brider leur égoïsme au profit du bien général. Il n’y a aucune place parmi nous pour le carnassier voluptueux, et si tu oses te faufiler dans nos rangs, nous t’assommerons impitoyablement à coups de gourdins ».

Et avec plus d’énergie encore il faut prendre parti contre la bande porcine des pornographes de profession se vautrant dans l’ordure. Ceux-ci n’ont aucun droit à la mesure de pitié que l’on peut encore accorder aux dégénérés proprement dits en tant que malades, car ils ont librement choisi leur vile industrie et l’exercent par amour du lucre, par vanité et par haine du travail. L’excitation systématique à la lubricité amène les plus graves désordres dans la santé physique et intellectuelle de l’individu, et une société composée d’individus sexuellement surexcités, qui ne connaît plus aucun frein, aucune discipline, aucune pudeur, marche sûrement à sa ruine, étant trop avachie et trop veule pour pouvoir encore remplir de grandes tâches. Le pornographe empoisonne les sources d’où coule la vie des générations futures. Aucun travail n’a été aussi dur pour la civilisation que celui de dompter la concupiscence. Le pornographe veut nous arracher le fruit de ces efforts les plus violents de l'humanité. Pour lui nous ne devons avoir aucune indulgence.

La police ne peut nous tirer d’affaire. Le procureur et lejuge criminel ne sont pas les défenseurs indiqués de la société contre les crimes commis avec la plume et le crayon. Ils mêlent à leur intervention trop d’égards pour des intérêts qui ne sont pas toujours, qui ne sont pas nécessairement ceux des gens cultivés et moraux. Le gendarme a dû si souvent se mettre au service d’une classe

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Max Nokdau. — Dégénérescence

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privilégiée, de l’arrogance insupportable des administrations, de la présomption d’infaillibilité de ministres et autres gouvernants, du byzantinisme le plus indigne et de la superstition la plus stupide, qu’il ne déshonore pas l’homme sur l’épaule duquel il pose sa lourde main. Or, la question est là : le pornographe doit être marqué d’infamie, et un jugement criminel n’a pas sûrement cet effet.

La condamnation d’œuvres qui spéculent sur l'immoralité doit émaner d’hommes dont l’absence de préjugés, la liberté d’esprit, la compréhension et l’indépendance ne peuvent être mises en doute par personne. La parole de tels hommes serait d’un profond effet sur le peuple. Il existe déjà en Allemagne une « Alliance des hommes contre l’immoralité ». Malheureusement, elle ne s’inspire pas exclusivement du souci de la santé et de la pureté morales de la foule et notamment de la jeunesse, mais de considérations qui semblent des préjugés à la majorité du peuple. L’ « Alliance des hommes » poursuit le manque de foi presque plus encore que l’immoralité. Un mot libre contre la révélation et l’Église lui inspire plus d’horreur qu’une obscénité. Ce confessionnalisme étroit est cause que l’action de cette alliance est moins féconde qu’elle pourrait l’être. Malgré cela, nous pouvons la prendre pour modèle. Faisons ce qu’elle fait, mais faisons-le sans mômeries. Voilà une tâche digne, par exemple, de sociétés telles que celles de Berlin « pour la culture éthique » ou la « Ligue » tant blaguée de M. Bérenger. Qu’elle se fasse la gardienne volontaire de la moralité du peuple. Les pornographes essayeront naturellement de la tourner en ridicule; mais leurs railleries ne tarderont pas à leur rester dans la

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gorge. Une société dont font partie les guides et les éducateurs du peuple : professeurs, auteurs, députés, juges, hauts fonctionnaires, a la force d’exercer un boycottage irrésistible. Qu’elle entreprenne d’examiner la moralité des manifestations artistiques et littéraires. Sa composition garantirait que cet examen ne serait pas mesquin, prude et cafard. Ses membres posséderaient assez de culture et de goût pour distinguer la franchise d’un artiste moralement sain de la basse spéculation d’un ruffian écrivailleur. Quand une telle société, dans laquelle entreraient précisément à cet effet les hommes les plus qualifiés du peuple, dirait d’un homme, après une sérieuse enquête et dans la conscience de sa lourde responsabilité : « C’est un criminel! », et d'une œuvre : « C’est une honte pour notre pays! », œuvre et homme seraient anéantis. Aucun libraire honnête ne tiendrait le livre condamné, aucune feuille honnête ne le mentionnerait ou ne prêterait à l’auteur accès dans ses colonnes, aucune famille honnête ne le recevrait chez elle, et la crainte salutaire de ce destin empêcherait bien vite l’apparition de livres tels que La bonne École de Hermann Bahr, et déshabituerait les « réalistes » de faire parade, comme d’une distinction, d’une condamnation pour outrage aux mœurs.

Les médecins aliénistes, eux non plus, n’ont pas encore compris leur devoir. Il est temps qu’ils s’avancent devant les rangs. « C’est un préjugé, dit très justement Bianchi, de croire que la psychiatrie doit être tenue enfermée dans un sanctuaire semblable à celui de la Mecque 1 ». Il

1. A. G. Bianchi, La patologia del genio e gli scienziati ilaliani. Milan, 1S92, p. 79.

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est certainement méritoire de durcir dans l’acide cliromique des coupes de moelle épinière et de les teindre dans la solution neutrophile, mais cela ne devrait pas épuiser l’activité d’un professeur de psychiatrie. Il ne suffit pas non plus qu’il fasse, en outre, quelques conférences pour les juristes et publie des observations dans les journaux spéciaux. Qu’il parle à la masse des gens cultivés qui ne sont ni médecins ni juristes! Qu’il les éclaire, dans les feuilles générales et par des conférences accessibles, sur les faits principaux de la médecine mentale! Qu’il leur montre le trouble intellectuel des artistes et des auteurs dégénérés, et qu’il leur apprenne que les œuvres à la mode sont des délires écrits et peints! Dans toutes les autres branches de la médecine, on a compris que l’hygiène est plus importante que la thérapeutique et que la santé a plus à espérer de la prophylaxie que du traitement. Seul le psychiatre ne pense pas encore, chez nous, à l’hygiène de l’esprit. Il est temps qu’il exerce aussi sa vocation dans cette direction. Un Maudsley en Angleterre, un Magnan, un Ballet en France, un Lombroso, un Tonnini en Italie, ont apporté à un vaste public la compréhension des phénomènes obscurs de la vie de l’esprit et répandu des connaissances qui rendent au moins impossible, dans ces pays, l’influence de déments caractérisés sur des centaines de milliers de citoyens investis du droit de suffrage \ si elles n’ont pu encore empêcher l’art des dégénérés de devenir à la mode. Dans l’Allemagne seule, nul psychiatre en vue

1. Allusion à l’influence politique exercée dans nombre de circonscriptions électorales allemandes par l’antisémite Paaschen, qui est un dément persécuté avéré. C Noie du traducteur).

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n’a encore suivi cet exemple. 11 s’agit de rattraper le temps perdu. Des exposés populaires dus à la plume d’hommes qui se recommandent au lecteur par une situation officielle considérée, retiendraient beaucoup d’esprits sains de s’affilier aux tendances dégénérescentcs.

Tel est le traitement, que je crois efficace, de la maladie de l’époque : caractérisation comme malades des dégénérés et des hystériques chefs de mouvements, démasquage et stigmatisation des pasticheurs comme ennemis de la société, mise en garde du public contre les mensonges de ces parasites.

Nous autres particulièrement, qui avons assigné pour lâche à notre vie de combattre la vieille superstition, de répandre la lumière, de jeter complètement à bas les ruines historiques et de balayer leurs gravats, de défendre la liberté de l’individu contre l’oppression de l’État et de la routine machinale des philistins, nous devons nous opposer énergiquement à ce que de misérables faiseurs s’emparent de nos mots d’ordre les plus chers pour prendre au piège, avec leur aide, les naïfs. La « liberté » et la « modernité », le « progrès » et la « vérité » de ces genslà ne sont pas les nôtres. Nous n’avons rien de commun avec eux. Ils veulent le sybaritisme, nous voulons le travail. Ils veulent noyer la conscience dans l’inconscient, nous voulons fortifier et enrichir la conscience. Ils veulent la fuite d’idées et le radotage, nous voulons l’attention, l'observation et la connaissance. Voilà le critérium qui permettra à chacun de reconnaître les vrais modernes et de les distinguer sûrement des imposteurs qui s’arrogent impudemment ce nom : celui qui lui prêche l’indiscipline

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est un ennemi du progrès, et celui qui adore son « moi » est un ennemi de la société. Celle-ci a pour première prémisse l’amour du prochain et la capacité du sacrifice, et le progrès est l’effet d’un asservissement toujours plus dur de la bête dans l’homme, d’un refrènement de soi-même toujours plus sévère, d’un sentiment du devoir et de la responsabilité toujours plus délicat. L’émancipation pour laquelle nous entrons en lice est celle du jugement, non celle des convoitises. Pour le dire avec une parole profondément sonore de l’Écriture (Saint Matthieu, V. 17) : « Ne croyez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes; je suis venu non pour les abolir, mais pour les accomplir »,

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