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Ames solitaires, drame. Berlin, 1891, p

peut transmettre son vice à ses enfants, cela n’arrive pas (le toute nécessité, et, dans le cas dont il s’agit, la fille déjà adulte ne trahit pas le plus léger penchant à la boisson. Sa thèse est élucubrée sur le modèle des radotages ibséniens, et aussi peu prise dans la vie que le fiancé, qui subordonne son amour à une théorie très incertaine. Dans cet homme nous reconnaissons notre vieil ami, le type de la recette pour romans réalistes, faisant des allusions vagues aux études socialistes qu’il est censé poursuivre *, et qui se légitime, par ces indications nébuleuses, comme homme « moderne ».

Hauptmann n’est vrai et vigoureux que là où il fait parler dans leur propre dialecte de pauvres gens de la classe la plus inférieure du peuple. Les servantes, dans Avant le lever du Soleil , sont excellentes. La nourrice qui endort le bébé en chantonnant, la blanchisseuse Mme Lehmann qui déplore son malheur domestique, sont de beaucoup les figures les plus réussies A' Ames solitaires. Et si Les Tisserands sont la meilleure œuvre qu’il ait créée jusqu’à présent, c’est parce qu’ici ne se meuvent que les plus pauvres gens et qu’on ne parle qu’en dialecte. Mais dès qu’il doit mettre sur pied des êtres un peu

1. Gerhart Hauptmann, Avant le lever du Soleil, drame social, 6* édition. Berlin, 1892, p. 14 : « Dans ces deux années de prison j’ai écrit mon premier livre d'économie politique »; — P. 42 : ■< Les Icariens répartissent uniformément tout travail et tout bénéfice. Nul n’est pauvre, il n’y a pas de pauvres parmi eux »; — P. 47 : • .Mon combat est un combat pour le bonheur de tous... Je dois d’ailleurs dire que la lutte dans l’intérêt du progrès apporte pourtant une grande satisfaction » (bien entendu : on n’aperçoit pas dans la pièce la moindre trace de cette fameuse « lutte » !): — P. 63 : « Je voudrais étudier les conditions du pays. Je veux étudier la situation des mineurs d’ici... Mon travail doit être par excellence un travail descriptif ».

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compliqués des classes cultivées, des êtres qui ne crèvent pas de faim et ne souffrent pas de pénurie, qui parlent haut allemand, qui ont un horizon intellectuel un peu large, il devient incertain et flou et recourt à l’album de modèles du réalisme, au lieu de prendre pour modèle la réalité.

Les Tisserands sont le seul drame véritable de Hauptmann parmi les cinq qu’il a écrits jusqu’ici l. Dans cette pièce, non plus, il n’y a pas beaucoup d’action, mais elle est suffisante et elle progresse. Nous voyons d’abord la profonde misère dans laquelle dépérissent les tisserands, puis nous sommes témoins de l’éveil de leur fureur motivée par leur état intolérable, et ensuite se développe sous nos yeux la passion, dans une croissance continue, en frénésie, en folie destructive, en émeute et en combat des rues avec toutes leurs conséquences tragiques. Le côté extraordinaire de ce drame, c’est que l’auteur a triomphé, avec une génialité qui a droit à tout notre respect, de l’énorme difficulté de nous captiver et de nous émouvoir constamment dans notre sentiment humain sans faire d’un être individuel le pivot de sa pièce, et de partager l’action entre un grand nombre de personnes et une multitude de traits de détail, sans qu’elle cesse jamais d’être une et serrée. Ces traits observés avec une exactitude minutieuse appartiennent nécessairement à des êtres individuels, et néanmoins ils éveillent l’intérêt très vif, la sympathie, la pitié non pour l’individu, mais pour toute une classe d’hommes. Nous

1. Depuis que ce livre a été publié, Hauptmann a fait jouer deux nouvelles pièces : La Pelisse de castor, qui fut un four noir, et L'assomptiond' llannele Mattern, très discutée pour son étrange mysticisme.

arrivons par l’émotion à une généralisation qui, d'ordinaire, n’est qu’un travail de l’intelligence; par l’œuvre poétique, à un sentiment qui, habituellement, n’est excité que par l’histoire. En rendant cela possible, Hauptmann s’élève infiniment au-dessus du marais de l’imitation abjecte et crée une forme véritablement neuve : le drame dont le héros est non un individu, mais la foule; il parvient à nous donner, par les moyens de l’art, l’illusion que nous voyons constamment devant nous le million anonyme, tandis que, cela va de soi, il n’y a jamais que quelques individus qui souffrent, parlent et agissent sur la scène. A côté de cette grande et radicale innovation, d’autres questions capitales esthétiques sont encore résolues d’une façon victorieusement belle et simple dans la pièce. Nous avons là un drame sans amour, et, avec lui, la preuve que d’autres sentiments que l’unique instinct sexuel peuvent secouer puissamment l’âme du lecteur. La pièce est en outre une curieuse contribution à la toute nouvelle « psychologie de la foule », dont se sont occupés Sighele, Fournial et autres et elle donne un tableau absolument exact du délire et des hallucinations qui s’emparent de l’individu au milieu d’une foule surexcitée et transforment son caractère et tous ses instincts d’après le modèle des chefs en règle générale criminels. Elle renferme enfin celte démonstration, que je n’ai trouvée nulle part aussi complète dans tout ce que je connais de la littérature universelle, à savoir que l’on peut obtenir des effets de beauté même avec le répugnant, lorsqu’il est employé à propos.

1. Scipio Sighele, La Foule criminelle, traduit de l’italien. Paris, 1893. — Fournial, Essai sur la psychologie des foules. Lyon, 1892.

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Un pauvre tisserand, qui depuis deux ans n’a pas mangé de viande, fait tuer par un camarade, n’ayant pas le cœur de le faire lui-même, un charmant petit chien accouru vers lui, et sa femme le lui rôtit. 11 ne peut maîtriser son avidité et se met à puiser dans la casserole presque avant que la viande soit à point. Mais son estomac ne supporte pas ce genre de friandise, et il doit, à son grand désespoir, la rejeter Le trait cm soi est très peu ragoûtant. Mais ici il devient beau et profondément émouvant, car il caractérise avec une énergie incomparablement tragique la misère des lamentables meurt-de-faim.

Cette pièce, en apparence si réaliste dans le sens que les hâbleurs superficiels attachent à ce mot, est, comme ensemble, la réfutation la plus convaincante de la théorie du réalisme. Car il est incroyable que tous les traits qui caractérisent l’épouvantable situation des tisserands aient pu se condenser juste en une heure de la journée et dans une seule chambre chez le fabricant Dreissiger, et il est sinon complètement impossible, du moins très invraisemblable, que la balle meurtrière des soldats tue précisément le tisserand Hilse, le seul homme confiant en Dieu et résigné à sa destinée, qui soit resté tranquillement à son

1. Gerhart Hauptmann, Les Tisserands , drame de 1840, 2e édition. Berlin, 1892, p. 39. Bertha. Où est donc le père? (Le vieux Baumert s'est éloigné silencieusement). — La mère Baumert. Je ne sais pas où il peutêtreallé. — Bertu a. Serait-ce par hasard qu’il n’estplushabitué à la viande? — La mère Baumert (hors d'elle-même, pleurant). Eh bien! vous le voyez, vous le voyez, il ne peut pas même le garder. 11 va rendre tout ce peu de belle nourriture. — Le vieux Baumert (revient, pleurant de rage). Ah! ah! c’en sera bientôt fini avec moi. Ils m’auront bientôt achevé. A-t-on attrapé par hasard un bon morceau, on n’est plus en état de le conserver. (Il s’assied en pleurant sur le banc qui entoure le poêle). — (Toute cette conversation est écrite en dialecte silésien).

travail lorsque tous les autres s’élancaient au pillage et au combat des rues. Le poète n’a pas rendu là la vie « réelle », mais traité librement la matière qu’il s’est appropriée par l’observation de la vie, pour rendre sensible artistiquement son idée personnelle. Cette idée était d’exciter pour une forme déterminée de misère humaine notre pitié aussi vivement qu’il la ressent lui-même. Dans ce but il a réuni et arrangé d’une main d’artiste sûre, en un cadre étroit, ce qui, dans la vie, est réparti en des mois ou des années et à de longues distances, et il a dirigé le vol d’une balle aveuglément inconsciente de telle façon qu’elle commit, comme un coquin doué de raison, un crime particulièrement scélérat, et accrût par là jusqu’à l’indignation intolérable notre compassion pour les pauvres tisserands. La pièce nous montre donc les idées et les desseins du poète, elle nous montre sa manière à lui de voir et d’interpréter 1a. réalité, elle nous laisse apercevoir les sentiments que le spectacle du monde éveille en lui; elle est donc dans la plus haute mesure une œuvre « subjective », c’est-à-dire le contraire d’une copie « réaliste » du fait réel, qui devrait nécessairement être photographiquement objective.

Comment se peut-il qu’un artiste qui emploie ses moyens avec un goût si tin et un si habile calcul de l’effet commette en même temps des naïvetés telles, par exemple, que ces indications de scènes dans Avant le lever du Soleil : « Mme Krause, au moment de s’asseoir, se rappelle (!) que le Bénédicité n’est pas encore dit et plie machinalement les mains, mais sans autrement triompher de sa méchanceté ». « C’est le paysan Krause qui,

comme toujours (!), a quitté le dernier l’auberge »? « Il l’embrasse avec la lourdeur d’un gorille », etc. Comment un comédien doit-il s'y prendre pour faire, par sa lourdeur, songer précisément le spectateur à un gorille, ou lui montrer qu’il quitte, « comme toujours », l’auberge le dernier? Et tout spécialement, comment expliquer que ce même Hauplmann, qui a créé Les Tisserands, ait pu écrire les nouvelles L'Apôtre et Le Garde-voie Thiel ’? Ici nous retombons dans les derniers dessous de l’incapacité jeune-allemande. L’idée est un non-sens et un pastiche, le récit n’a pas une lueur de vérité, et la langue, si originale et si vivante quand l’auteur recourt au dialecte et qui rend alors si exactement les plus légères nuances de la pensée, est banale et négligée à en pleurer. L'Apôtre ne mérite pas une mention. Un rêveur manifestement atteint de démence parcourt, en costume de prophète oriental, les rues de Zurich, et est pris pour le Christ par la foule qui l'adore. C’est là toute l’histoire. Elle est présentée de telle façon que l’on ne sait jamais s’il s’agit des rêves de l’apôtre ou de réalités. Ses idées et ses sentiments sont un écho de Nietzsche. Zarathoustra est incontestablement monté à la tête de Hauptmann et ne l’a pas laissé en repos avant qu’il eût produit lui-même une seconde dilution de cette idiotie. Le garde-voie Thiel a perdu sa femme à la naissance de leur premier enfant. Constamment absent de chez lui par suite des exigences du service, il est obligé, pour que l’enfant reçoive des soins, de se remarier. La seconde épouse, qui donne

1. Gerhart Hauptmann, L'Apôtre. Le Garde-voie Thiel. Études en forme de nouvelles. Berlin, 1S92.

bientôt à son mari un enfant d’elle, traite mal celui qui n’a plus de mère. En dépit des avertissements de Thiel, elle laisse un jour sans surveillance, sur les rails, le pauvret qui est écrasé par un train. Alors le garde-voie tue horriblement dans la nuit, à coups de hache, sa femme et son enfant du second lit, et on l’enferme comme fou furieux dans un asile d’aliénés. Citons seulement quelques traits à son sujet. « Dans l’obscurité... la cabane du gardien se transforma en chapelle. Une photographie pâlie de la morte sur la table devant lui, le livre de cantiques et la Bible ouverts, il lut et chanta alternativement durant toute la longue nuit, seulement interrompu par les trains passant à intervalles, et il tomba dans une extase qui s’exalta jusqu’à des visions dans lesquelles il vit en chair et en os la morte sous ses yeux ». « Le poteau télégraphique, à l’extrémité sud de la section, avait un accord particulièrement plein et beau... Le garde éprouva une disposition solennelle, comme à l’église. En même temps il distingua peu à peu une voix qui lui rappela sa femme morte. Il s’imagina que c’était un chœur d’esprits bienheureux auquel sa voix se mêlait aussi, et cette idée éveilla en lui une aspiration, une émotion allant jusqu’aux larmes ». La Jeune-Allemagne parle avec mépris de Berthold Auerbach, parce qu’il a dépeint des paysans sentimentaux. Or, y a-t-il un seul habitant de la Forêt-Noire d’Auerbach imprégné d’une telle sentimentalité à l’eau de sucre et de rose, que ce garde-voie du « réaliste » Hauptmann, qui s’appuie contre le poteau télégraphique et est louché jusqu’aux larmes par ses sons? Le passage aussi qui nous montre (P. 22, 23) Thiel amoureusement excité

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à la vue de sa femme (« de la femme semblait s’exhaler une force invincible, inévitable, à laquelle Thiel ne se sentait pas de taille à résister »), Hauplmann l’a puisé dans les romans de M. Zola et non dans l’observation des gardes-voies allemands. Ou bien a-t-il voulu dépeindre d’une façon générale un dément qui a toujours été lel longtemps avant que sa folie furieuse éclatât? En ce cas, il a très faussement dessiné le tableau.

Et le style dans ce malheureux livre! « Les sapins... frottaient en piaulant leurs branches les unes contre les autres » et « un bruyant piaulement, croassement, fracas de chaînes et entre-choquement (d’un train dont on serre le frein) traversa au loin la tranquillité du soir ». Un seul et même mot pour décrire les bruits de branches d’arbres qui se frottent et d’un train dont on serre le frein! « Deux lumières rouges et rondes (celles d’une locomotive) traversèrent, comme les yeux fixes et stupides d’un monstre gigantesque, l'obscurité ». « Le soleil étincelant à son lever comme un énorme joyau rouge-sang ». « Le ciel qui captait, comme une gigantesque et irréprochablement bleue coupe de cristal, la lumière d’or du soleil ». Et une fois encore : « Le ciel comme une coupe de cristal bleu pâle et vide ». « La lune était suspendue, comparable à une lampe, au-dessus de la forêt ». Comment un écrivain qui se respecte peut-il employer de ces comparaisons dont rougirait un garçon tailleur qui se mêle d’écrire? Puis, à côté de cela, d’innombrables négligences. « Devant ses yeux nagent pêle-mêle des points jaunes semblables à des vers-luisants ». Les vers-luisants ne jettent pas une lueur jaune, mais bleuâtre. « Ses pupilles vitreuses remuaient

incessamment ». C'est là un phénomène que personne encore n’a aperçu. « Les troncs des sapins s’allongeaient comme des os pâles pourris entre les cimes ». Les os sont la partie du corps qui ne pourrit pas. « Le sang qui coulait était le signe du combat ». Un signe suffisant, en effet! Même les fautes grossières contre la grammaire ne manquent pas, mais je consens à les prendre pour des coquilles typographiques. Si Gerhart Hauplmann a des amis sincères, leur devoir impérieux est de lui aiguiser la conscience. Lui qui a montré quelles excellentes choses il est capable de produire, il n’a pas le droit d’écrivailler au hasard comme le premier gâte-papier « jeune-allemand » venu. 11 doit être sévère envers lui-même et s’efforcer de rester toujours l’artiste qu’il a été dans Les Tisserands.

Les succès de Hauptmann n’ont pas laissé dormir Arno Holz et Johannès Schlaf, qui se sont attelés ensemble pour imiter son Avant le lever du Soleil. De leur effort réuni est sortie La famille Selicke , drame dans lequel également rien n’arrive, dans lequel également est traité l’alcool, et où les personnages parlent également en dialecte. Pour la « modernité », ils ont appointé un candidat en théologie, devenu libre penseur et qui n’en veut pas moins accepter une place de pasteur. Je mentionne ce Dousillage insignifiant, uniquement parce que les réalistes le citent d’ordinaire comme un de leurs hauts faits.

Ainsi apparaissent les réalistes jeunes-allemands, au nombre desquels je ne voudrais pas compter, je l’ai dit, l’écrivain réel et autorisé Gerhart Hauptmann. Ils ne connaissent pas l’allemand, sont incapables même d’apercevoir la vie, à plus forte raison de la comprendre, ne

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savent rien, n’apprennent rien, ne font aucune expérience de quoi que ce soit, n’ont rien à dire, n’ont à exprimer ni un sentiment vrai ni une pensée personnelle, mais n’en écrivent pas moins sans cesse, et leur gribouillage passe aux yeux d’un grand nombre de gens pour l’unique littérature allemande du présent et de l’avenir. Ils pastichent les modes les plus éventées de l’étranger et se disent des novateurs et des génies originaux. Ils appendent devant leurs boutiques l’enseigne : « A la Modernité », et l’on ne trouve chez eux que les culottes hors d’usage des plus antiques écrivains à la douzaine. Si l’on efface de tout ce qu'ils ont publié jusqu’à ce jour les quelques lignes où ils marmottent au sujet des obscures « études » et des « travaux » socialistes du héros, il restera un misérable fatras sans couleur, sans goût ni rapport avec le temps et l’espace, qu’un directeur de journal un peu consciencieux aurait, voilà déjà un demi-siècle, jeté au panier comme vraiment par trop moisi. Ils savent très bien cela, et pour prendre les devants sur ceux qui leur reprocheraient leur charlatanisme, ils l’imputent audacieusement aux écrivains honnêtes qu’ils couvrent de leur bave. C’est ainsi que Hans Merian ose dire : « Spielhagen fait semblant de tirer les idées fondamentales et les conflits de ses romans des grandes questions qui émeuvent l’époque présente. Mais examinée de près, toute cette magnificence aussi se volatilise en une vaine fantasmagorie ». Et : « Aux fabricants de romans à la Paul Lindau faisant tout récemment dans le réalisme, nous adressons le reproche de faux réalisme1 ».

1. Hans Merian, Les J eunes- Allemands dans notre littérature contemporaine, 2e édition. Leipzig, p. 12, 14.

Et ce même Hans Merian trouve que le réalisme de Max Ivrelzer et de Karl Bleiblreu est authentique, et que leurs histoires de cocottes parisiennes transportées en contrebande à Berlin et leurs aventures de servantes de brasserie mystiques sont « puisées aux grandes questions du temps » ! N’est-ce pas là la méthode des voleurs qui détalent à toutes jambes devant un agent de police et crient, en courant, plus haut que tous les autres : « Arrêtez le voleur! »

Le mouvement jeune-allemand est un incomparable exemple de cette formation de bandes littéraires que j’ai décrites dans le premier volume de cet ouvrage. Il commença par un établissement et un lancement en forme. Un homme s'arrogea le rang de capitaine et enrôla des complices pour se rendre avec eux dans les forêts de la Bohême. Le but poursuivi était le même que celui de toute autre bande de criminels : la « Maffia », la « Mala vita », la « Mano negra », etc. : bien vivre sans travailler en pillant les riches et en rançonnant les gens pauvres intimidés, favoriser les actes de vengeance des membres contre des personnes enviées, haïes ou craintes par eux, satisfaire impunément le penchant à la luxure et au crime que refoulent les mœurs et la loi. De même que la « Mala vita » et les associations analogues, celle bande pallie scs faits et gestes par des mots à effet destinés à lui acquérir la faveur ou au moins l’indulgence de la foule sans jugement et facile à l’émotion. Les brigands prétendent toujours qu'ils sont guidés par le désir de réparer, dans la mesure de leur pouvoir, les injustices de la destinée, en enlevant aux riches leur superflu, pour adoucir

Max Nordau. — Dégénérescence. II — 33

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par son aide la misère des pauvres. De même, celte bande affirme qu’elle défend — avec des histoires amoureuses ordurières de servantes de brasseries et de prostituées! — la cause de la vérité, de la liberté et du progrès. On en devient membre par une admission formelle, après avoir subi des épreuves déterminées. On doit d'abord couvrir publiquement de bouc un auteur reconnu et méritant. Yu la prédominance des émolions vulgaires et mauvaises chez les membres de la bande, ils éprouvent plus de plaisir à voir salir un homme qu’ils envient, qu’à être loués eux-mêmes. Ensuite, le candidat doit adorer comme des génies un ou plusieurs membres de la bande, et finalement fournir la preuve, en vers ou en prose, que lui aussi sait exprimer dans le langage d’un souteneur les idées d’un forçat et les sensations d’une bêle puante. Ces trois épreuves subies avec succès, on est reçu dans la bande et déclaré un génie. De même que les bandes de brigands ont leurs repaires, leurs recéleurs et leurs alliés secrets ou affiliés dans la société bourgeoise, de même la bande possède ses feuilles à elle, ses éditeurs désignés qui, au commencement du moins, ont tout accepté d’elle, et des intelligences secrètes avec des critiques de journaux même respectables. Son influence s’étend jusqu’à l’étranger, phénomène fréquemment observé dans les formations de bandes et expressément établi par Lombroso. « Les matloïdes, dit-il, à l’opposé des génies et des fous, sont liés par une sympathie d'intérêts et de haines; ils forment une espèce de maçonnerie d’autant plus puissante qu’elle est moins régulière, parce qu’elle est fondée sur le besoin de résister au ridicule commun qui

les poursuit inexorablement partout, sur le besoin de déraciner, ou au moins de combattre l’antithèse naturelle qui, pour eux, est l’homme de génie; et, tout en se haïssant entre eux, ils se font solidaires l’un de l’autre 1 ».

Celui qui, d’en haut, embrasse un horizon d’une certaine largeur, peut facilement observer le travail des apôtres de cette franc-maçonnerie internationale. M. Téodor de Wyzewa, déjà mentionné, qui présente aux Français le dément Nietzsche comme le plus remarquable écrivain que l’Allemagne ait produit dans la seconde moitié de ce siècle, parle dans La Revue bleue et dans Le Figaro de Conrad Alberti comme du « poète » qui dominera la littérature allemande du xx° siècle. Les « jeunes revues » des symbolistes et des instrumentistes, La Revue blanche , La Plume, etc., traduisent les « Poésies vécues » de O. J. Bierbaum. D’autre part, 0. E. Hartleben offre au public allemand les soi-disant « poésies » du symboliste belge Albert Giraud, Pierrot lunaire, et II. Bahr marmotte avec transport sur les mystiques parisiens. 01a Hansson s’enthousiasme, devant les lecteurs allemands, des réalistes du Nord, et porte en Suède la bonne nouvelle du réalisme jeune-allemand, etc.

Les agissements de la bande ne lui ont pas beaucoup servi à elle-même, mais ils ont causé de graves dommages à la littérature allemande. Elle a nécessairement exercé sur les jeunes gens qui se sont produits dans les sept ou huit dernières années, une attraction funeste. Si l’on considère les énormes difficultés opposées au débutant qui,

I. C. Lombroso et R. Laschi, Le crime politique, etc., t. II, p, 1IG.

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sans relations ni protecteurs, complètement livré à luimême, entre dans le chemin de la croix menant au succès littéraire, on trouvera compréhensible que les débutants aient eu le désir de s’insinuer dans une société possédant une puissante organisation, ses journaux et ses éditeurs propres ainsi qu’un public enrôlé, et toujours prête à prendre parti pour ses membres avec l’absence de scrupules et les habitudes de combat de surineurs. On était affranchi, comme membre de la bande, de toutes les difficultés des débuts. Seuls les talents les plus vigoureux, tels, par exemple, que Hermann Sudermann, dédaignèrent de se faciliter la lutte à l’aide de tels alliés. Les autres se laissèrent volontiers affilier. Le résultat fut, d’une part, d’attirer au métier d’écrivain des garçons absolument sans raison d’être qui ne seraient jamais arrivés devant le public, s’il n’y avait eu des dépotoirs spéciaux où l’on pouvait charrier toutes les balayures; et, d’autre part, de procurer à d’autres, peut-être non absolument dénués de talent, des journaux et des éditeurs pour des enfantillages dont l’apparition en librairie aurait été inconcevable avant la formation de la bande. De ces derniers, les uns se jetèrent dans le métier d’écrivain à un âge où ils auraient dû longtemps encore étudier, et restèrent ainsi ignorants, non mûris et superficiels; les autres s’habituèrent à un laisser-aller et à un débraillé dans lesquels ils ne seraient jamais tombés si, en l’absence des commodités que leur offrait l’organisation de la bande, ils avaient dû se soumettre à quelque discipline et développer avec soin leurs aptitudes. L’existence de cette « Maffia » littéraire favorisa si fort les pasticheurs contre les esprits

indépendants, la tourbe contre les isolés, les gribouilleurs contre les artistes et les orduriers contre les délicats, qu’il n’y eut pour ainsi dire plus de concurrence possible. La pousse exubérante de bousillages niais, puérils et brutaux, est le résultat de cette culture de l’impuissance de l'immaturité ainsi que de cette prime accordée à la bassesse. Je voudrais montrer seulement en un cas l’action désastreuse de la bande. On se rappelle peut-être l’élève du gymnase (lycée) de Darmstadt qui écrivit sous le pseudonyme de Hans G. Ludwigs et se tua en 1892, à dix-sept ans. Depuis deux ans déjà il avait encensé, dans les journaux officiels de la Jeune-Allemagne, les « génies » réalistes, et publié des nouvelles idiotes, et il se suicida parce que, ainsi qu’il l’écrivit, « celte maudite vie encastrée » — c’est-à-dire l’obligation d’apprendre cl de travailler régulièrement en classe — « lui brisait la vigueur ». Beaucoup de collégiens écrivaillent des niaiseries et les envoient aux journaux. Mais, comme on ne les imprime pas, ils recouvrent peu à peu leur raison; leur tôle ne se dérange pas et ils n’en arrivent pas à s’imaginer qu’ils valent beaucoup trop pour faire des devoirs et se préparer avec application à leurs examens. Ludwigs aurait peut-être été guéri de sa folie, il vivrait peut-être aujourd’hui et aurait pu devenir un homme utile, si des feuilles réalistes criminelles n’avaient pas imprimé ses sornettes, le détournant ainsi de ses études et accroissant jusqu’au délire des grandeurs sa vanité maladive d’adolescent.

Le succès relatif de cette invasion à main armée, et, pour employer l’expression de Nietzsche, de cette révolte d’es-

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claves dans la littérature, trouve son explication dans les conditions de l'Allemagne. Sa littérature, après 1870, était réellement devenue insipide. Il ne pouvait non plus en être autrement. Le peuple allemand avait dû tendre toute sa force pour conquérir son unité dans des guerres terribles. Or, on ne peut faire simultanément de la très grande histoire et mener une vie artistique florissante, mais seulement l’un ou l’autre. Dans la France de Napoléon Ier, les écrivains les plus célèbres se nommaient Delille, Esménard, Parseval de Grandmaison et Fontanes. L’Allemagne de Guillaume Ier, de Moltke et de Bismarck ne pouvait produire un Goethe et un Schiller. La chose s’explique d’une façon qui n’a rien de mystique. Le peuple emprunte aux prodigieux événements dont il est témoin et collaborateur un terme de comparaison à côté duqml toutes les œuvres d’art paraissent diminuées, et les poètes et les artistes, et justement les mieux doués et les plus consciencieux, se sentent déprimés et découragés, souvent même tout à fait paralysés, par la double constatation que leurs compatriotes ne suivent leurs travaux que distraitement et accessoirement, et que leurs créations ne peuvent absolument pas atteindre à la grandeur des événements historiques se déroulant sous leurs yeux. C’est à cette période critique de passagère décadence intellectuelle que se produisit l’apparition de la bande jeuneallemande, et elle profita fort de ce que même les gens honnêtes et sensés durent reconnaître le bien-fondé de leurs attaques, tout en en condamnant la forme, contre beaucoup des sénateurs littéraires alors en exercice.

Mais l’autre raison, et la plus puissante, est l’anarchie

qui règne actuellement dans la littérature allemande. Noire république des lettres n’est ni gouvernée ni défendue. Elle n’a ni autorités, ni police, et c’est pourquoi une petite bande de malfaiteurs résolus peut s’y démener à sa fantaisie. Nos maîtres ne se préoccupent pas de leur postérité, comme c’était jadis l’usage. Ils n’ont pas le sens du devoir que le succès et la gloire leur imposent. Que l’on me comprenne bien. Rien n’est plus loin de ma pensée que de vouloir transformer la littérature en une corporation fermée et de demander aux arrivés de former des apprentis et des compagnons (quoique, en fait, chaque nouvelle génération se forme inconsciemment sur les œuvres de ses ancêtres intellectuels). Mais ils n’ont pas le droit de se désintéresser de ce qui viendra après eux. Ils sont les guides intellectuels du peuple. Ils possèdent son oreille. La tâche leur incombe de faciliter les premiers pas aux débutants et de les présenter au public. Par là on obtiendrait beaucoup : continuité de développement, formation d'une tradition littéraire, respect et reconnaissance pour les prédécesseurs, suppression sévère et précoce des individus à prétentions absolument injustiliées, économie de la force que le jeune écrivain doit aujourd'hui gaspiller pour sortir de la coquille. Mais nos sénateurs littéraires n’ont aucune compréhension pour cela. Chacun ne pense qu’à soi et est furieusement jaloux de ses contemporains et de ses épigones. Aucun d’eux ne se dit que, dans le concert intellectuel d’un grand peuple, il y a place suflisante pour des douzaines d’artistes différents, dont chacun joue son propre instrument. Aucun ne considère qu’après lui naîtront tout de même de nou-

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veaux talents, que c’est là une chose qu’il ne peut pas empêcher, et qu’il se prépare à lui-même une meilleure vieillesse en aplanissant les voies, au lieu de vouloir les leur fermer hargneusement, à ceux qui, quoi qu’il fasse, seront cependant ses successeurs dans la faveur du public. Qui d’entre nous a jamais reçu un mot d’encouragement de nos grandeurs littéraires? Auquel d’entre nous ont-elles témoigné de l’intérêt et de la bienveillance? Nul d’entre nous non plus ne doit donc quoi que ce soit à aucune d’elles, nul ne se sent obligé à être équitable à leur égard et à se faire leur champion; et lorsque la bande tomba sur elles, à la façon des pugilistes de barrière, pour les chasser en les rossant et se mettre à leur place, nulle main ne se leva pour les défendre et ils furent cruellement punis d’avoir vécu et agi en solitaires, secrètement hostiles les uns aux autres, repoussant durement les jeunes, indifférents au goût du peuple, en tant qu’il ne s’appliquait pas exclusivement à leurs propres œuvres.

Et de même que nous n’avons pas de Conseil des Anciens, nous manquons aussi de toute police critique. Un auteur de compte rendu peut vanter la production la plus misérable, tuer par le silence ou traîner dans la boue le plus haut chef-d’œuvre, citer comme contenu d’un livre des choses dont il ne renferme pas le premier mot, — personne ne stigmatise son ineptie, son effronterie ou son mensonge. Or, un public qui n’est ni guidé ni conseillé par ses Anciens, ni protégé par sa police critique, est la proie prédestinée de tous les charlatans et de tous les imposteurs.

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