‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 10 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'affaire de M°° de Brinvilliers n’était qu’un prologue. Après la mort de Sainte-Croix, de Glaser et d'Exili qui, réfugié en Italie, n'avait pas survécu à ses complices, après l'exécution de la Chaussée et de la Brinvilliers et l’acquittement de Penautier (1), ceux qui s'étaient à bon droit inquiétés de ces révélations pouvaient croire dissipé ce mauvais rêve. Et pourtant, au commencement de l’année 1678, le Parlement instruit mystérieusement une nouvelle affaire de poisons. Louis de Vanens, Bachimont, Nail, une femme la Grange et Finette, la maîtresse de Vanens, sont au nombre des accusés. On parle de l'empoisonnement du duc régnant de Savoie à l’aide d’une chemise empoisonnée. Nail et la Grange, « convaincus de poison », sont exécutés le 8 février 1679.

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° VII Extrait des Mémoires Historiques el Authentiques de la Bastille (2). 1677, 23 février.

LA DEMOISELLE DE LA GRANGE veuve d'un receveur des Gabelles et

(1) Pierre Louis Reich de Penautier. — Après la mort subite de son beau-père Lesecq, il devint trésorier de la bourse des États de Languedoc; il fut nommé receveur général du clergé à la mort d’'Hanivel de Saint-Laurent qu’ on l’accusa d’avoir fait empoisonner, et conseiller du roi en 1672; il mourut en 1711. Le couplet suivant circula dans Paris au moment de l’affaire des poisons :

Si Penautier, dans son affaire, N'a rencontré que des amis, C’est qu’il a bien su se défaire De ce qu’il avait d’ennemis.

(2) Mémoires Historiques et Authentiques sur la Bastille dans une suite de près de

Tailles de la province d'Anjou, âgée de trente-huit à quarante ans, prisonnière à la Bastille au mois de février 1677.

Cette femme étoit artiste de poison, et en faisoit commerce.

Étant veuve, elle fut entretenue par M. Faurie, Avocat au Conseil, pendant plusieurs années ; mais cet homme voulant rompre le commerce honteux où il étoit avec cette femme, prit la résolution de la quitter et de se retirer en son pays. La de la Grange, au contraire, fit tout ce qu'elle put pour retenir Faurie, et forma le dessein de l'empoisonner, de supposer un mariage fait avec lui, de s’en dire veuve, et de s’appliquer par ce moyen, les principaux effets de sa succession, que l'on fit monter à 40 ou 50 mille écus.….

La demoiselle de la Grange et le curé de Launay (1) furent arrêtés et mis, l'un à la Conciergerie, et l’autre au Châtelet pour instruire leur procès. La de la Grange, appréhendant l'événement de ce procès criminel, s’avisa d'écrire à M. de Louvois qu'elle avoit des avis importans à donner pour la sûreté de la personne du Roi; ce qui donna lieu de la transférer à la Bastille, où elle fut interrogée ; mais son dessein ayant été aisément démèêlé, on réhabilita cette femme dans les prisons du Châtelet et on laissa instruire le procès qui avoit été commencé contre elle.

L'instruction de ce procès criminel fut achevée au Châtelet, et la demoiselle de la Grange et le Prêtre y ont été condamnés à mort, préalablement appliqués à la question.

La demoiselle de la Grange étoit aussi devineresse et se mêlait de prédire les événemens futurs... Un nommé la Serre, apothicaire, faisoit toutes les distillations des drogues dont la de la Grange avoit besoin ; il avoit une liaison très étroite avec cette femme, dont il savoit tous les mauvais commerces et les secrets.

Cet Apothicaire demeuroit vers la montagne de Sainte-Geneviève ; il fut arrêté au mois d'avril 1679, et renfermé au donjon de Vincennes, où il mourut trois mois après sa détention.

La de la Grange et le curé de Launay ont été condamnés à mort par Arrêt du Parlement, du 4 février 1679, et exécutés en Place de Grève le 8 dudit mois.

L’Archevèque de Paris fait avertir le lieutenant de police La

trois cens Emprisonnemens, délaillés et constatés par des Pièces, Notes, Lettres, Rapports, Procès-verbaux, trouvés dans cette Forteresse et rangés par époques depuis 1475 jusqu'à nos jours, ele... 3 vol. À Londres et à Paris (Buisson, libraire), 1789, €. I, p. 143.

(1) Nail, curé de Launay-Villiers, pays du Maine, âgé de 50 ans, son complice.

Reynie (1) que ses prètres, depuis quelque temps, entendent en confession beaucoup de gens qui s’accusent du crime d'empoisonnement. Le 10 janvier 1679, la Bosse et la Vigoureux sont arrêtées et, le 12 mars, vient les rejoindre la Voisin, cueillie au moment où elle sortait d'entendre la messe à Notre-Dame-de- Bonne-Nouvelle. Le 10 avril 1679, la Chambre ardente, établie par lettres patentes du T avril,tenait sa première séance. Présidée par Louis Boucherat, comte de Compans, elle siégea au palais de l'Arsenal jusqu'au 21 juillet 1682.

La Chambre Royale de l’Arsenal (2), tel était son nom, tint deux cent dix séances, délibéra sur le sort de quatre cent quarante-deux accusés et décréla prise de corps contre trois cent soixante-sept.

Deux cent dix-huit de ces arrestations furent maintenues et la Chambre prononça trente-six condamnations à la peine de mort après question ordinaire et extraordinaire, cinq condamnations aux galères et vingt-trois bannissements (3).

Les nombreuses femmes qui figurèrent parmi les accusées semblent pouvoir se diviser en deux catégories. Les unes semblables à Locuste, à la Spara, à la Toffana sont des marchandes de poison; les autres, émules de Lucrèce Borgia et de la Brinvilliers sont les empoisonneuses proprement dites.

Les marchandes de poison se recrutent parmi les sorcières dont l'influence est énorme au xvu‘ siècle. L'une d'elles, Marie Bosse, confessa qu'il y avait à Paris plus de quatre cents devineresses et magiciens.

Perdoit-on un chiffon, avoit-on un amant,

Un mari vivant trop, au gré de son épouse,

Une mère fàcheuse, une femme jalouse,

Chez la devineresse on couroit,

Pour se faire annoncer ce que l’on désiroit... (4).

(1) Gabriel-Nicolas de la Reynie, né à Limoges en 1625, mort en 4709.

(2) Chambre Royale de PArsenal, établie par lettres patentes du 7 avril 4779, « pour faire le procès et juger en dernier ressort les accusés prévenus du crime de poison qui étoient déjà arrêtés ou qui le seroient dans la suite ».

(3) Frantz Funck-BRENTANO. Op. cil., p. 132.

(4) La Fonraine. Fables, livre VII, fable XV, vers 10-14.

Ces « devineresses », c'est ainsi qu'on les appelait (4), très nombreuses (2), se servaient de la chiromancie comme d'un masque qui leur permettait d'exercer, sans être inquiétées, une foule d'autres métiers beaucoup moins licites mais beaucoup plus lucratifs. L’empoisonnement n'était qu'une corde de plus à leur are. « I] y avait des maisons connues d'amour et d’aventures, d'accouchement et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les besoins, avaient, par un progrès naturel, étendu leur primitive industrie de l'avortement à l’infanticide, du meurtre des enfants à celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gènants, puis concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier florissait. Empoisonneuses émérites et connues, MM Ja Voisin, la Vigoureux, la Filastre, associées à des prêtres qui jouaient la sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses (3). » Et d’ailleurs, beaucoup savaient bien ce qui se cachait sous ces apparences mystérieuses de sorcellerie. Ils savaient bien qu'il y avait quelque chose derrière cette façade d'incantations et de mise en scène et que ce quelque chose qui facilitait singulièrement la tâche des sorcières et amenait la réalisation des vœux de leurs clientes, était le poison.

Cyrano de Bergerac écrivait « Les paroles magiques n'ont aucun pouvoir, elles couvrent sous des mots barbares, les malignes vertus des simples dont tous les Enchanteurs empoisonnent le bétail.

€ Eh bien, pourquoi donc ne les faites-vous.pas mourir en qualité d'empoisonneuses et non de sorcières (4)? »

De Lancre, dans les attributs des sorcières n'oubliait pas non plus le poison: « Danser indécemment, festiner orderement, s’accoupler diaboliquement, sodomiser exécrablement, blasphé-

(0) Donxeau pe Visé et Thomas CorNeILze ont donné sous ce titre : « La Devineresse », une comédie-féerie, représentée en 4679.

(2) « Je trouve parmi les sorciers dix mille femmes pour un homme », écrit Cyrano de Bergerac (1620-1658).

(3) J. Mrcuerer. Histoire de France, t. XI, chap. xvi, p. 238.

(4) Cyrano be BEerGerac. Lettres, cité par A. Masson. La sorcellerie et la science des poisons au xvrr siècle, p. 57.

MARCHANDES DE POISONS ET EMPOISONNEUSES De

mer scandaleusement, se venger insidieusement, courir après tous désirs horribles, sales et dénaturés brutalement, tenir les crapauds, les vipères, les lézards et Zoutes sortes de poisons précieusement, aimer un bouc puant ardemment, s’accointer et s’accoupler avec lui horriblement et impudemment, tel est le sabbat (1). »

Mais, ainsi que le déclara le magicien Lesage, elles « s'étaient attiré les protections les plus puissantes, en sorte qu'elles agissaient avec la plus grande assurance et presque en toute hberté (2) » : on fermait volontairement les veux. Il fallut les ouvrir et le réveil fut terrible. On apprit que, grâce à ces sorcières, le poison s'était glissé jusqu'à la Cour. Le Grand Roi trembla pour lui-même et c'est alors que la Chambre ardente fut créée... Elle entendit des révélations inattendues. Les sorcières accusées se firent accusatrices et bientôt on eut assez de leurs aveux.

CATHERINE DES Hayes, veuve du joaillier Monvoisin, plus communément appelée La Voisix, put dire quelles étaient les singulières clientes qui, venant chez elle la consulter et l'implorer, lui faisaient gagner annuellement cinquante et cent mille francs de notre monnaie. Cela lui permettait de faire vivre ses enfants et sa vieille mère, cela lui permettait aussi d'entretenir de nombreux amants parmi lesquels le comte de Labatie, le vicomte de Cousserans, le magicien Lesage (3) et le bourreau de Paris qui faillit ensuite avoir à lui trancher la tète. « La Voisin, écrit Des Essarts, qui se vantoit de posséder l’art de deviner, et qui disoit qu'elle avoit commerce avec des esprits, étoit coupable de plusieurs empoisonnements. Il y avoit chez elle un concours fort grand, beaucoup plus de femmes que d'hommes, elle promettoit de découvrir les secrets, de pénétrer l'avenir, de faire trouver ce

(4) Pierre pe Lancre. Incrédulilé et mécréance du sortilège pleinement convaincu Paris, 1612.

(2) Cité par Funck-BreNTANO. Op. cil., p. 106.

(3) De son vrai nom Adam Cœuret. Arrêté en 1667, il fut condamné aux galères pour pratiques démoniaques. Délivré en 1672 grâce au crédit de la Voisin, il fut arrêté pour la seconde fois le 17 mars 1679.

qu'on avoit perdu, el les trésors cachés. Elle faisoit commerce de philtres et de breuvages pour se faire aimer des personnes d'un autre sexe. Elle avoit, disoit-elle, des secrets pour se rendre invulnérable et pour gagner au jeu (4). »

Chiromancienne et physionomisie, auteur d’un Traité de Physionomie, elle paraît avoir finement compris la psychologie de son époque. Sage-femme, elle excellait dans les avortements; pratiquant la médecine comme toutes les sorcières, elle excellait dans les empoisonnements. Là ne se bornaient point ses talents et le four situé derrière son cabinet de consultations et où disparaissaient les dernières traces des accouchements clandestins ne servait pas à brûler que des enfants nés avant terme. Les Messes noires que l'abbé Guibourg(2) disait sur le ventre nu des belles dames de la Cour, clientes de la Voisin, exigeaient qu'au moment de l'Offerloire un enfant fût égorgé. Ces infanticides viennent donc s'ajouter aux 2500 enfants nés avant terme que la Voisin avoua avoir brûlés dans son four ou enterrés dans son jardin.

Ce fut avant {out une empoisonneuse professionnelle (3). Il serait inutile d'étudier ses crimes dans le détail : chacun d'eux ne fut pour elle qu'une affaire commerciale ; les plus dangereux à commettre élaient aussi les mieux payés. Marchande de poisons comme la Spara et la Toffana, lorsque la Voisin marchant sur les traces de Locuste tenta un régicide, c'est que la réussite devait lui rapporter 100000 écus, c’est-à-dire un million et demi de notre monnaie.

Elle fut brûlée à Paris le 22 février 1680 et M"*° de Sévigné nous à conservé le récit de ses derniers moments.

(4) Gavxor pe Prravaz. Op. cil., t. I, p. 480.

(2) Ancien aumônier du comte de Montgommery.

(3) L'abbé Guibourg enterrait des crapauds dans une boîte percée de trous ; les fourmis entraient et tuaient le crapaud, mais plusieurs mouraient de son venin. On faisait une pommade contenant de l’acide formique et des alcaloïdes de putréfaction.

(Edmond Locanb. La médecine judiciaire en France au xvue siècle. Lyon, 1902, p. 248.)

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