‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 9 sur 50 · PIÈCE JUSTIFICATIVE N° III · texte numérisé non relu

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° III

Confession de Madame de Brinvilliers.

« Voici cette pièce, dont il nous faut bien déguiser en les habillant de latin, quelques expressions par trop crues (4) :

« Je m'accuse d’avoir fait mettre le feu.

« J’ay eu envie sur mon frère, et pensant à cecy et à cela {sic).

« Je m'accuse de mètre donné du poison.

« Je m'accuse d'en avoir donné à une femme, pour en donner à son mari.

« Je m'accuse de n'avoir pas honoré mon père, et de ne lui avoir pas rendu le respect que je luy devois.

« Je m'accuse d’avoir commis des incestes trois fois la semaine, peut-être trois cent fois, et manuslupraliones quatre ou cinq cent fois.

« Et ay écrit des lettres d'amitié.

« Je m'accuse que cela scandalisoit tout le monde, même ma sœur et une de mes parentes.

« J’étois fille et luy garçon.

« J'ai commis plusieurs adultères avec un homme marié, quatorze ans durant.

« Je m'accuse d'avoir donné beaucoup de biens à cet homme etqu'il m'a ruinée.

« Bis peccavt immundum peccalum cum isto.

« Je m'accuse que mon père aïant veü le grand scandale, mon père l’a fait emprisonner. Eb& nonobstant cela, je l'ay toujours veü.

« J’ay deux enfans parmi les miens, qui sont de ce fait. Voïez ce que je feray pour ces enfans.

« Je m'accuse d’avoir eü affaire avec un cousin issu de germain deux cent fois. Il étoit garçon. J'ay eù un enfant de luy, qui est parmi les miens.

« Jay eù affaire avec un cousin germain de mon mari quelques trois cents fois. Il étoit marié.

(4) Armand Fououier. Causes célèbres de lous les peuples, iv. M, p. 14.

« Je m'accuse qu'un garcon me slupravtil dès l'âge de sept ans.

« Je m'accuse manu peccavisse cum fralre meo avant sept ans.

Je m'accuse posuisse virqunculam super me, et m'approchant.…. ass

« Je m'aceuse d'avoir empoisonné mon père moy-même. Un laquais luy donnoit du poison. J’avois eu du chagrin de l'emprisonnement de cet homme. Et de plus c'étoit pour avoir son bien. J'ai fait empoisonner mes deux frères, et il y a eü un garcon roué pour cela.

« J'ay souhaité plusieurs fois la mort à mon père et à mes frères trente fois.

« J’ai eù volonté d'empoisonner ma sœur, me parlant de ma manière de vie qui étoit horrible.

« Je me suis fait accouclier une fois, et ay pris des drogues pour avorter.

Je m'accuse d’avoir donné cinq ou six fois du poison à mon mary. Le regret me prit. Je l'ay bien fait traiter, et il en est guéri. Mais il est toujours incommodé.

C'estoit pour me mettre à mon aise.

Je m'accuse d'avoir pris du poison, et d'en avoir donné à un de mes enfans, une fois chacun, parce qu'elle étoit grande.

Je me suys confessé à Pasques sept ans durant, et communié, n'aïant pas dessein de m'amender. Et depuis, je faisois même vie et désordre. Et ne m'en confessois.

Je m'accuse d’avoir fait bruler une basse-cour d’une de nos terres, et c'estoit pour me venger. »

PIÈCE JUSTIFICATIVE No IV

Arrêl rendu contre la Marquise de Brinvillier (1).

Vu par la Cour, les Grand-Chambre et Tournelle assemblées, le Procès criminel commencé parle Prévôt de Paris ou son Lieutenant Criminel au Châtelet, à larequête du Substitut du Procureur Général du Roi, continué à la Requête de Dame Marie-Thérèse Mangot de Villarceau, veuve de Messire Antoine d'Aubray, Chevalier Comte d’'Offémont, Seigneur de Villers et autres lieux, Conseiller du Roi dans ses Conseils, Maitre des Requêtes ordinaire de son Hôtel, et Lieutenant Civil de la Prévôté et Vicomté de Paris, Demanderesse et Complaignante, ledit

(1) Gayor pe Prravaz. Op. cil., t. I, p. 436, 437, 438.

Substitut joint, contre Dame Marie-Marguerite d'Aubray, Epouse du Sieur Marquis de Brinvillier, Jean Baupin, Valet de Chambre, et le nommé la Pierre absens et consors : et encore contre Jean Amelin, dit La Chaussée garcon Baigneur, et auparavant Laquais de Messire d'Aubray, Conseiller en ladite Cour, lors Prisonnier ; et Dame Magdeleine Bertrand du Breüil, veuve de Jean-Baptiste de Godin, sieur de Sainte- Croix, ei-devant Capitaine de Cavalerie dans le Régiment de Trassi, Défendeurs et Accusés. Ledit Procès jugé en la Chambre Tournelle contre ledit la Chaussée, et par contumace contre ladite Dame d'Aubray de Brinvillier ; et depuis continué en ladite Chambre, à la Requête du Procureur Général du Roi, et de ladite Dame Mangot veuve, contre ladite Dame d’Aubray de Brinvillier, Prisonnière en la Conciergerie du Palais, Accusée, et parachevé d’instruire, en vertu d'Arrêts rendus en la Grand- Chambre et Tournelle assemblées en conséquence du renvoy requis par ladite d'Aubray de Brinvillier, Conclusions du Procureur Général du Roi : Ouïe et interrogée ladite d'Aubray sur les cas résultans du Procès : Dit a été que la Cour a déclaré et déclare la dite d'Aubray de Brinvillier, duement atteinte et convaincüe d’avoir fait empoisonner Maitre Dreux d’Aubray son père et les dits Maîtres d'Aubray, l'un Lieutenant Civil, et l’autre Conseiller au Parlement, ses deux frères, et attenté à la vie de défunte Thérèse d'Aubray sa sœur, et pour réparation a condamné et condamne ladite d’Aubray de Brinvilier à faire amendehonorable au-devant de la principale Porte de l'Eglise de Paris, où elle sera menée dans un Tombereau, nuds-pieds, la corde au col, tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres, et là, étant à genoux, dire et déclarer que méchamment et par vengeance, et pour avoir leurs biens, elle a fait empoisonner son père, ses deux frères, et attenté à la vie de défunte sa sœur, dont elle se repent, en demande pardon à Dieu, au Roi et à la Justice ; et ce fait, menée et conduite dans ledit Tombereau en la place de Grève de cette Ville, pour y avoir la tête tranchée sur un échafaut, qui pour cet effet sera dessé en ladite place, son corps brülé, et les cendres jetées au vent icelle préalablement appliquée à la question ordinaire.et extraordinaire, pour avoir révélation de ses Complices, la déclare déchüe des successions de ses- ‘dits père frères et sœur, du jour desdits crimes par elle commis, et tous ses biens acquis et confisqués à qui il appartiendra, sur iceux et autres non sujets à confiscation, préalablement pris la somme de 4 000 livres d'amende envers le Roi, 500 livres pour faire prier Dieu pour le repos des ames des dits défunts, frères, père et. sœur, en la Chapelle de la Conciergerie du Palais; 10 000 livres de réparation envers ladite Mangot, et tous Les dépens, même ceux faits contre ledit Amelin dit la Chaussée. Fait en parlement le 16 juillet 1676.

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° V La Mort de la Brinvilhers.

Lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan.

A Paris, vendredi 17°% juillet 1676.

« Enfin, c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air ; son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent: de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque. humeur empoisonnante, dont nous serons tous étonnés. Elle fut jugée dès hier; ce matin on lui a lu son arrêt, qui étoit de faire amende honorable à Notre-Dame, et d’avoir la tête coupée, son corps brûlé ; les cendres au vent. On l’a présentée à la question : elle a dit qu'il n'en étoit pas besoin, et qu'elle diroit tout ; en effet, jusqu'à cinq heures du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensoit. Elle a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvoit en venir à bout), ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les confidences mêlés partout. Elle n’a rien dit contre Penautier. Après cette confession, on n’a pas laissé de lui donner dès le matin, la question ordinaire et extraordinaire : elle n’en a pas dit davantage. Elle a demandé à parler à Monsieur le Procureur général ; elle a été une heure avec lui: on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six heures on l’a menée nue en chemise et la corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable (1) ; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle (2), le bourreau de l’autre côté : en vérité cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle a monté sur l’échafaud avec bien du courage. Pour moi j'étois sur le pont Notre-Dame (3), avec la bonne d'Escars ; jamais il ne s’est vu tant de monde, ni Paris si ému, ni si attentif; et demandez-moi ce qu'on a vu, Car pour moi je n’ai vu qu'une cornette ; mais enfin ce jour étoit consacré à cette tragédie. J'en saurai demain davantage, et cela vous reviendra. »

(4) Texte de l'amende honorable répétée clairement par Mw de Brinvilliers après le greffier Drouet.

« Je reconnais que méchamment, et par vengeance, j’ai empoisonné mon père et mes frères, et attenté à l’empoisonnement de ma sœur, pour avoir leurs biens, dont je demande pardon à Dieu, au Roi et à la Justice. »

(@) L'abbé Prror, docteur en théologie.

(3) Sans doute à la fenêtre de l’une des soixante et une maisons dont le pont était alors chargé (Note de l’édition Monmerqué, t. IV, p.529. Paris, Hachette, 1862).

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° VI Lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan.

A Paris, mercredi 22*%e juillet 1676.

«.. Encore un petit mot de la Brinvilliers : elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l’on devoit lui donner la question; et voyant trois seaux d'eau: « c'est assurément pour me noyer, dit-elle ; car de la taille dont je suis on ne prétend pas que je boyve tout cela ». Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans frayeur ni sans faiblesse ; et, sur la fin, elle le fit recommencer, disant que ce tombereau l’avoit frappée d’abord et qu'elle en avoit perdu l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par le chemin, de faire mettre le bourreau devant elle, « afin de ne point voir, dit-elle, ce coquin de Desgrais qui m'a prise » : il étoit à cheval devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment ; elle dit: « Ah mon Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette étrange vue »:; et monta seule et nu-pieds sur l’échelle et sur l’échafaud, et fut un quart d'heure mirodée, rasée, dressée et redressée par le bourreau: ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple disoit qu'elle étoit Sainte... »

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