‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 32 sur 50 · PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XXIV · texte numérisé non relu

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XXIV

Rapport médico-légal (4) sur l'état mental de la nommée Langlois (Marie-Madeleine), femme Droin, accusée de tentative d’empoisonnement. — Acquillement.

Le 5 novembre 1847, la fille Céline Ravier, menant ses vaches aux champs, fut rencontrée par la nommée Langlois (Marie-Madeleine), femme Droin, qui lui donna une galette dans laquelle se trouvait de l’arsenice. Les époux Ravier, père et mère de l'enfant, avaient vécu en assez bonne intelligence avec les nommés Droin. Cependant il paraïtrait, d’après les renseignements extraits des procès-verbaux et dépositions des témoins, que les époux Droin auraient pu être blessés de ce qu'un nommé Borderot, leur débiteur, aurait vendu à Ravier, pour une somme inférieure à sa valeur réelle (200 francs au lieu de 300), une petite portion de terre pour s'acquitter de sa créance. Ce motif, le seul invoqué pour expliquer un crime aussi incompréhensible, n'étant point en rapport avec l'acte incriminé, on se demanda s'il n'existait pas chez la femme Droin un dérangement intellectuel capable de rendre raison d'un acte aussi étrange ?

Pour résoudre le problème ainsi posé, nous avons eu recours, à titre

(1) Annales médico-psychologiques, 1848, L. E, p. 346,

LES MÉLANCOLIQUES EMPOISONNEUSES aute

de renseignements, à plusieurs sources de convietions : 1° les procèsverbaux, dépositions de témoins el rapports des médecins sur l'état de cette femme ; 2° l'examen et l'interrogatoire de l'accusée.

C'est le résultat de ces investigations que nous ferons connaitre.

Il résulte de la déposition de plusieurs témoins que la femme Droin aurait donné, avant la perpétration de l'acte incriminé, des signes non équivoques d'aliénation mentale, à la suite d'un chagrin violent oceasionné par la perte d'une fille de 13 ans environ, qu'elle chérissait, et que cet acte ne serait qu'une conséquence de cette aberration mentale dont elle ne saurait subir la responsabilité.

En effet, l'examen attentif de l'instruction établit que, avant la perte de sa fille, la femme Droin vivait en bonne harmonie avec son mari et avec fous ses voisins. Ainsi: « Nous avons demeuré pendant neuf ans dans la même cour que les époux Droin (dit la femme Ravier, plutôt intéressée à lui nuire qu'à l'excuser), et nous étions fort bien ensemble. » « Il y a environ six ans, la femme Droin à perdu une fille qu'elle aimait beaucoup (ajoute un autre témoin, la femme Pierre Pizeux), et jusque-là elle avait très bien vécu avec son mari. » Je n'ai jamais entendu rien dire contre la femme Droin avant la mort de sa fille (dit la femme Camineau).

Ce n'est que depuis ce fatal événement qu'on remarque un changement dans l’état mental de la femme Droin. Son caractère, égal auparavant, est devenu, depuis lors, acariätre, comme le constate la femme Ravier elle-même. « Depuis la mort de son enfant, le caractère de la femme Droin, dit-elle, est devenu difficile et méchant. » « Depuis la mort de la fille Droin, j'ai entendu dire que le mari n'était pas heureux avec sa femme, il regardait cela comme un égarement causé par le chagrin de cette perte. »

Un autre témoin, le nommé Pélerin, qui ne connaît la femme Droin que depuis le décès de sa fille, confirme cette vérité : « Je sais, dit-il, que la femme Droin ne rend pas son mari heureux; celui-ci ne peut s'empêcher d'en parler, et il me l’a dit à moi-même. Je ne les connais que depuis environ quatre ans. Quelque temps auparavant, ils avaient perdu une fille que la femme Droin aimait beaucoup, je ne sais pas si c'est cela qui lui avait aigri le caractère, je sais seulement qu'elle parlait sans cesse de ce malheur. Dans le commencement de notre connaissance, elle est venue un soir demander à coucher avec ma femme ; j'ai pensé que cela pouvait être la suite de quelques querelles de ménage, et je suis allé en prévenir son mari qui ne sy est point opposé, etne m'a donné aucune explication. »

Le témoin Lorne, maire de Saint-Clément, dépose lui-même: « Que la femme Droin passait dans le pays pour être méchante ; qu'elle n'est généralement pas aimée ; elle a perdu, je crois, dit le maire, en 1842,

une fille qu'elle aimait beaucoup, et le chagrin, sans doute, lui à aigri le caractère. »

Tous ces faits établissent donc d'une manière péremptoire qu'un changement remarquable s'est opéré dans le caractère de la femme Droin depuis le cruel événement qui est venu la frapper dans son affection la plus chère ; et ce fait n'aura rien que de très ordinaire, si l'on consulte les annales de la science des maladies mentales : les chagrins figurent en première ligne parmi les causes de la folie, principalement chez les femmes, et à l'âge où se trouve la femme Droin (quarantehuit ans).

Mais la modification du caractère observée chez la femme Droin depuis le décès de sa fille, n'est point l'unique symptôme de l'aliénation mentale dont elle était évidemment atteinte; tout vient déposer en faveur de cette aberration. Ainsi, les personnes affectées de délire partiel mélancolique se font remarquer par l'exagération de leurs maux imaginaires ou réels, par une méfiance très prononcée pour tout ce qui les entoure, par une tendance à convertir en persécutions personnelles les paroles et les actes les plus inoffensifs, quelquefois même les plus bienveillants. IIS ne voient autour d'eux que pièges, machinations, intentions hostiles et cruelles ; sombres, taciturnes, ils fuient ordinairement la société des autres hommes, et s'enveloppent du manteau de leur noire mélancolie, vouant haine et vengeance à cette société qu'ils considèrent comme une implacable ennemie. En proie à leur farouche rèverie, leur imagination, leur intelligence surexcitées par des illusions, des hallueinations et des convictions délirantes, combinent de sinistres projets avec d'autant plus de ténacité que le sommeil ferme rarement leurs paupières, et que les idées fixes qui les poursuivent donnent à leur volonté une énergie incroyable ; souvent encore des idées de suicide compliquent cet état misérable, le mélancolique n’entrevoyant que dans la mort le terme de ses souffrances. Est-ce bien là ce que nous retrouvons dans les procès-verbaux et les dépositions des témoins relatifs à la femme Droin ?

« Je n'ai jamais entendu reprocher à la femme Droin, dit le témoin Pannier, rien qui touche à la probilé ; je sais seulement qu'elle passe dans le pays pour méchante, sans avoir fait précisément du mal à personne, mais parce qu'elle parle mal de tous ceux qui ne lui conviennent pas. Il y à cinq ans, elle à perdu une fille de quatorze ans qu'elle aimait beaucoup ; depuis ce moment, elle a l'esprit sans cesse occupé et comme troublé, mais cependant elle n’en à pas perdu la tête, elle semble mettre tout son bonheur à en parler. On la voit aussi pleine de salisfaction quand elle raconte quelque malheur arrivé à d’autres personnes ; et elle à l'air de dire: Il n'y a donc pas que moi qui ai des peines. Par ces raisons, j'ai pensé qu'à la suite de quelques discussions

qu'elle a eues avec Ravier, avec qui elle était liée autrefois, elle a pu vouloir empoisonner sa fille, pensant bien que c'était le plus grand chagrin qu'elle püt lui causer. Ce témoin ajoute encore qu'il a entendu plusieurs personnes se demander si les chagrins de la femme Droin ne lui avaient pas dérangé la tête, parce qu'elle allait sans cesse parlant de ce sujet-là, avant l’empoisonnement de la fille Ravier. »

Ce témoin constate done la fixité des idées de la femme Droin, l'égarement de son esprit, et la perversion de ses sentiments. Car, se satisfaire des maux de ses frères, parce qu'on en a soi-même ; vouloir empoisonner un enfant pour jouir du désespoir de ses parents, parce qu’on est privé du sien, et parce que, indirectement, on a été très légèrement lésé dans des intérêts pécuniaires, n'est-ce pas là le délire des passions et de l'intelligence ? Mais, dira-t-on, nous ne voyons qu'un enchainement de cause à effet sur une organisation nerveuse et passionnée. La femme Droin à subi une perte par suite de la vente que Borderot, dont elle était aussi créancière, a passée au profit de Ravier, et elle en a conçu de la jalousie : elle a été lésée dans son intérêt, et elle à voulu s’en venger. Je réponds: la lésion d'intérêt de 100 francs, c'est-à-dire la vente de Borderot à Ravier, moyennant 200 francs, d'une parcelle de terrain qui en vaudrait 300, pouvait-elle provoquer chez une personne saine d'esprit et fort à l'aise, possédant environ pour 25 000 francs de propriétés sans avoir d'enfants, un crime de cette nature. Peut-on établir un rapport entre le crime imputé et la cause qui la fait commettre, entre un acte prémédité et la satisfaction d'une semblable passion ? Et si la raison ne peut expliquer cette corrélation, ne faudrat-il pas recourir à la folie ? Poursuivons notre examen.

En lisant avec attention les dépositions des témoins, on voit que non seulement l'idée de la perte de sa fille est sans cesse présente à l'esprit de la femme Droin, mais que tout son délire s'y rattaehe comme à un centre de ralliement. Ainsi on remarque dans la dépositiion du maire de Saint-Clément «qu'une fois, à l'occasion d'un four que l'époux Droin avait fait construire, sa femme qui était malade, lui dit qu'il avait sans doute fait agrandir le four dans la pensée qu'il allait se remarier bientôt et avoir un grand nombre d'enfants »; et l'on trouve plus loin dans une autre déposition, celle de la femme Pizeux, «que le plus grand reproche qu'elle faisait à son mari était celui de n'avoir eu qu’un enfant.» On observe encore dans la déposition du témoin Poussier, « que la femme Droin se défendait du fait qui lui est imputé, en disant que cette accusation était sans doute une vengeance de Ravier qui avait cherché à la séduire, et qui aurait voulu, disait-elle, lui persuader que, en lui cédant, elle aurait eu des enfants qu'elle ne pouvait avoir avec son mari. » Enfin, on lit dans la déposition du témoin Vieillard : « Depuis un mois, je trouve la femme Droin sensiblement changée ; elle

parle beaucoup plus souvent qu'autrefois de la fille qu'elle a perdue, puis elle se met à pleurer; elle s'éloigne aussitôt qu’elle voit des enfants.» Le témoin Pellerin affirme «qu'elle parlait sans cesse de la perte de sa fille. » Cette enfant, cause de ses chagrins, est done le pivot de toutes ses idées délirantes.

En avancant dans l'exposé de l'état mental de la femme Droin, après l'acte incriminé, on remarque encore qu'elle ne parle presque jamais la première : qu'elle répond seulement quand on l'interroge : qu'elle est habituellement triste, très silencieuse, et reste assise les veux baisses, sans faire attention à ce qui se fait autour d'elle, passant la main sur son front : que son appétit est dérangé, qu'elle ne mange presque plus (déposition du concierge de la prison). Ne sont-ce pas là les signes caractéristiques de ce délire mélancolique dont nous avons donné la description sommaire ?

Si done nous ajoutons à cet état divers actes extravagants commis par la femme Droin avant la perpétration du crime, nous aurons acquis la conviction de son délire. Ainsi le témoin Pellerin dit « avoir vu la femme Droin couchée et s'acerochant aux rideaux de son lit, comme si elle eût voulu les déchirer : il dit aussi l'avoir vue quelquefois emporter du linge dans sa grange pour y coucher. » Et il a entendu dire à son mari, bien avant l'acte incriminé, «qu'elle coupatt en morceaux les habits de sa fille et les siens: qu'il eroyait que sa femme perdait la tête.» Le témoin, femme Pizeux, déclare aussi que « depuis la mort de la fille Droin, elle voyait très souvent cette femme, en revenant de porter son lait, se coucher partout où elle se trouvait, dans sa grange, dans son grenier, comme sur son lit, et souvent toute mouillée.» Elle ajoute « qu'elle l’a vue s’accrocher aux rideaux de son lit, et donner des coups de poing à ceux qui étaient auprès d'elle : la sueur lui ruisselait sur la figure. Les attaques la prenaient au moment de ses règles, et cela n'arrivait jamais que dans ce moment-là. » La déposition de la femme Camineau est encore plus formelle. «Il y a trois ans, dit-elle, j'ai rencontré un jour la femme Droin marchant dans la rue sans sabots, pleurant et ayant l'air égaré. Elle m'a dit qu'elle voulait aller coucher dans les champs et les fossés à Mantillot, et qu’elle voulait mourir là. J'ai voulu la consoler et la ramener: cela m'a été impossible, J'ai entendu dire que, depuis la mort de sa fille, elle avait eu plusieurs fois des absences.» Et le témoin Poussier déclare avoir constaté un mangue de suite dans les paroles de cette femme : elle commençait à parler de la fille qu'elle a perdue, puis de mille choses différentes qu'elle trouvait moyen de rattacher à sa situation. Il termine en disant «qu'il lui serait très difficile de rappeler les divagations auxquelles souvent il ne comprenait rien». Enfin, la femme Vieillard dépose « que, lorsque la femme Droin est arrivée à la maison d'arrêt, elle paraissait dans une situation

d'esprit ordinaire; mais depuis environ un mois ou six semaines, sa tête semble s'être dérangée : elle fuit la société des autres détenus, et tient des propos sans suite ; elle parle souvent d'une fille qu'elle a perdue ; elle en parle avec une sorte de transport, comme si elle croyait la voir. Souvent, en parlant, elle verse des larmes. Elle à prétendu plusieurs fois qu'elle voyait dans sa chambre des chats noirs ; j'avais beau lui dire qu'il n'y en avail pas, elle me répondait qu'elle en voyait. » On voit encore dans la déposition de la femme Pizeux que la femme Droin parlait toujours de se détruire.

Quel est le médecin d'aliénés qui ne reconnaitrait à ces symptômes réunis le délire mélancolique le mieux caractérisé ? Rien n'y manque, l'attitude, les gestes, la physionomie, l'insomnie, l'inappétence, la recherche de la solitude, le délire de la passion qui est une des plus vives chez la femme ; l'amour de la progéniture ; les hallucinations, les mouvements convulsifs, les idées extravagantes se traduisant par des actes bizarres qui empruntent le caractère de la mélancolie, et vont jusqu'à la manifestation du désir de la mort; la prédominance d’une idée fixe imprimant son cachet à tout l'être moral et physique. Tel est le spectacle que nous donne la femme Droin depuis la mort de sa fille.

Mais, dira-t-on, plusieurs témoins et les médecins eux-mêmes ont constaté la fidélité de la mémoire et des dates, la suite dans les propos, la raison dans les actes, la régularité dans les fonctions vitales, cet état n'est-il pas incompatible avec la folie ? Je réponds: les délires partiels ne consistent pas dans l'abolition ou le bouleversement de toutes les facultés ; on peut être atteint de délire mélancolique en conservant de l'énergie dans la mémoire, dans l'intelligence et-dans la volonté. Il arrive même quelquefois que, portés sur un objet ou un sujet qui fixe vivement l'attention du malade, celui-ci répond ou parle avec une lueidité de raison et de raisonnement bien capable de faire rejeter loin de la pensée toute idée de folie. Aussi faut-il une grande habitude d'observer les aliénés pour étudier et surprendre des délires de ce genre ; et ce qui ne paraïîtrait que bizarrerie ou mauvais caractère à un médecin ordinaire, sera-t-il souvent aux yeux du médecin aliéniste caractéristique de la folie. Il faut pour cela remonter à l'origine du mal, comparer l'état antérieur à la maladie à celui qui lui succède. Alors se déroule la chaine des modifications symptomatiques du délire, comme nous l'avons fait dans le cas présent. On voit souvent, à la suite d’une commotion violente, le caractère changer, l'intelligence et la volonté se mettre au service d'une idée ou d'un sentiment qui les absorbent exclusivement à leur profit, sans que rien puisse les en détourner, ni la raison, ni la persuasion, ni le temps qui calme toutes les souffrances morales ; et lorsqu'à ces signes s'ajoutent des symptômes physiques, l'existence morbide ne saurait être contestée.

Il est probable aussi que la malade à pu avoir des intervalles lucides, ou que le délire a eu des rémissions propres à en imposer aux personnes qui l’entouraient. Cependant, si l'on fait attention que les médecins eux-mêmes ont constaté dans leur interrogatoire l'insomnie, l'inappétence, un spasme nerveux, une agitation fébrile, une faible portée d'intelligence, on se convaincra que l’état de la femme Droin était loin d'être normal dans le moment même où ils l’examinaient.

Je conclus done, d’après l'examen des procès-verbaux et des dépositions des témoins :

Que la femme Droin a été atteinte de délire mélancolique. Mais l'étaitelle avant l’acte incriminé ?

Cela ne saurait être douteux, puisque, au dire des témoins, elle avait manifesté des signes de folie avant l'imputation qui pèse sur elle.

Ces motifs excluent toute idée qui tendrait à faire admettre que la femme Droin simule la folie.

Nous nous sommes, en outre, présenté à la maison d'arrêt d'Auxerre pour y voir et interroger la femme Droin.

Nous avons remarque dans l'attitude et la physionomie de cette femme une expression d'égarement et de tristesse qui est très prononcée : elle semble agitée, oppressée ; elle accuse de l'inappétence, de la soif, des chaleurs d’entrailles, de la constipation. La malade reste quelquefois huit jours sans aller à la selle, ce que nous a affirmé le gardien chef de la prison sur la déposition de ses commensales ; elle à parfois de la céphalalgie ; elle croit voir sa fille, entendre sa voix ; elle aperçoit des flammes, est privée de sommeil, comme le constatent ses compagnes, et va mème jusqu'à s'imaginer qu'elle embrasse et touche sa fille qui disparait subitement ; alors elle ne saisit plus qu'une ombre.

La femme Droin nie avec opiniàtreté avoir donné de la galette empoisonnée à la petite Ravier ; elle manifeste de la haine pour Ravier, qui, dit-elle, a cherché plusieurs fois à la séduire. Du reste, nous n'avons remarqué, à part une grande exaltation de sensibilité au sujet de sa fille, aucun propos qui décelàtun délire général, quoiqu’elle tende constamment et irrésistiblement à ramener la conversation sur sa fille dont le souvenir lui arrache des larmes, et donne à sa physionomie une expression convulsive très singulière ; elle proteste de son attachement à son mari et à plusieurs personnes de son pays, mais revient sans cesse sur l’objet de ses préoccupations.

De ce que la femme Droin nie avoir donné de la galette empoisonnée à la fille Ravier, on ne manquera pas de s’écrier qu’elle a conscience du mal qu'elle a fait, et que cette conscience avec la préméditation du fait incriminé suffisent pour motiver sa culpabilité. L'expérience vient ici démentir cette accusation. Tous les jours, en effet, on voit dans les asiles d’aliénés de malheureux insensés commettre avec préméditation

des tentatives ou des actes réputés coupables, et les cacher avec le plus grand soin, en avoir même le plus grand repentir. Ils en sentent toute l'énormité, ils en ont même de l'horreur, mais l'idée délirante qui les a fatalement poussés a subjugué leur volonté, quoique leur conscience et leur intelligence aient conservé assez de lucidité pour en garder le souvenir et leur en faire apprécier la moralité. C'est en raison de leur impuissance à résister à cette fatale impulsion qu'ils sont si malheureux et recherchent la mort. « Je voudrais faire le bien, me disait un pauvre mélancolique, je le vois, je le comprends, et je suis entrainé malgré moi à ne faire que le mal. Quelle situation est comparable à la mienne! » Et cependant, ces infortunés qui invoquent souvent la mort la redoutent quelquefois cruellement. Il,n’est donc point étonnant qu’en présence de sa condamnation et de la conscience du mal qu'elle a fait, cette femme cache son acte.

Nous avons conclu de cette interrogation et de cet examen que la femme Droin était en proie à un délire mélancolique partiel, qui ne s’accompagnait pas dans le moment de notre visite d’un désordre général marqué de l'intelligence, désordre qui s'ajoute dans certains moments, et particulièrement aux époques menstruelles, à cet état mental qu'il caractérise davantage par une exagération du délire.

D'après ce qui précède, nous croyons done, en toute conscience, que cette femme a pu empoisonner la jeune fille de Ravier en cédant à des sentiments maladifs de haine et de vengeance, sans proportion avec les causes qui les ont fait naître, résultant d’une perversion de la sensibilité morale et de l'intelligence constitutive d’un délire mélancolique partiel, et que, dès lors, le glaive de la loi ne saurait l’atteindre, sa place étant dans un asile d’aliénés.

H. GiranD.

Auxerre, le 8 juin-1848.

Après l'accusation soutenue avec habileté par le ministère publie, et

la plaidoierie judicieuse de l'avocat chargé de la défense, le jury a prononcé un verdict d'acquittement.

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