CHAPITRE IV
La simulation de la folie, déclarait en 1874 M. Pellmann (D est beaucoup plus rare qu'on ne le pense généralement. En effet, simuler la folie « est un rôle écrasant qui, pour être soutenu véritablement, exige de celui qui se l'impose une énergie peu commune, une opiniàtre ténacité, des aptitudes spéciales convergeant vers l’artifice, la ruse et la dissimulation (2) ». Nous avons vu que ces « aptitudes » se trouvaient généralement réunies chez les empoisonneuses à qui elles étaient nécessaires pour concevoir leur crime et le mettre à exécution. Il n’est donc pas surprenant de trouver, parmi les rapports médico-légaux les concernant, deux cas de simulation de la folie.
Quelle est la valeur de cette simulation? Est-elle, ainsi que le veulent Percy et Laurent (3) une preuve de l'intégrité des facultés intellectuelles de Pindividu? Griesinger (4) s'élevait déjà contre cette opinion et Lasègue insistait sur ce point que tous les simulateurs présentent quelque tare ou quelque défaut d'équilibre dans leurs facultés mentales. Krafft Ebing donne à ce sujet les conseils suivants : « L'expert ne perdra pas de vue que la simulation n'exclut nullement la folie et que, précisé-
(4) PELLMANN. lrrenfreund, 1874.
(2) Paul Garnier. La simulation de la folie et la loi sur la relégation. Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1888, t. I, p. 97.
(3) Percy et Laurenr. Simulation. Diclionnaire des sciences médicales, 1821.
(4) GriesiNGer. Trailé des maladies mentales, 1865,
ment, plusieurs formes de troubles psychiques et en premier l'hystérie sont caractérisés par un penchant instinetif à la ruse, à la simulation, au mensonge, ou seulement à l'exagération volontaire de symptômes existant réellement (1). »
Cullerre (2) voit dans la simulation de la folie, propre, dital, aux hystériques et aux autres dégénérés, une des formes de ce que Dally appelait le délire malicieux. « L'hystérie, dit encore M. Charpentier (3), peut simuler toutes les formes aiguës des maladies mentales comme elle peut simuler un grand nombre de maladies d’autres systèmes. »
Gilles de la Tourette s'élève contre cette opinion. « Certainement, écrit-il, il y a des simulateurs et ces simulateurs peuvent être hystériques, mais ils ne simulent pas, croyons-nous, du fait de leur hystérie. Il y a toujours eu de par le monde des êtres pervers, menteurs, des cerveaux mal conformés, des dégénérés en un mot, comme on les appelle aujourd'hui, ou mieux des déséquilibrés ainsi que les dénomme, plus justement, M. Charcot ; ils peuvent être hystériques comme l'ataxique qui a des attaques, mais ils n'en sont pas moins des dégénérés (4). » Et nous avons vu plus haut que ces associations de l'hystérie et de la dégénérescence mentale sont d'autant plus fréquentes que suivant la phrase de M. le Professeur Joffroy « l'hystérie est une des formes de la dégénérescence mentale ».
Le Professeur Wille, de Bale, « déclare n'avoir pas trouvé un seul cas de trouble mental simulé chez un homme dont l'état mental fut réellement normal. Les gens qui ont recours à ce genre de supercheriesont toujours entachés d'épilepsie, d'hystérie, d'alcoolisme, ou de prédispositions névropathiques héréditaires, en sorte que leur état mental confine d'aussi près à la maladie qu'à la santé normale. Je partage donc, ajoute-t-il, l'opinion du
(1) Krarrr-EBixG. La Responsabilité Crominelle, 1875.
(2) A. Guzrerre. Les Frontières de la Folie. Paris, 1888.
(3) GnarPexTIER. Congrès de Clermont-Ferrand, 4894. Discussion du rapport de M., Gilbert Ballet sur les rapports de l'hystérie et de la folie.
(4) Gicces DE LA Tourerre. Traité clinique et thérapeutique de l'Hystérie. Paris, 1891, p. 528.
plus grand nombre des médecins de la spécialité, opinion d'après laquelle la simulation de la folie par une personne absolument saine d'esprit doit être considérée comme une rareté tout à fait exceptionnelle (1) ».
C'est également l'avis de M. Ritti et pour lui, la simulation de la folie est d'ordinaire le lot des dégénérés, de ceux qui vivent sur les frontières de la folie (2). Aubry, dans une thèse récente, conclut que la simulation, facile pour l’aliéné et le prédisposé, est presque impossible à l'homme sain et qu'elle peut être regardée comme un symptôme de débilité mentale. Les deux empoisonneuses qui ont simulé la folie et nécessité de ce fait une expertise médico-légale semblent bien rentrer dans ce cadre et l’une d'elles, la fille Kerdal, sur le rapport des experts, obtint « des circonstances atténuantes résultant de l’état de ses facultés intellectuelles qui, si elles ne sont pas déviées et en état de délire, n'offrent en tous cas qu'un médiocre développement ».
Ainsi que le disait Aubry, l'opinion des auteurs qui considèrent la simulation de la folie en face d'un crime ou de la lutte pour l'existence comme un indice certain de dégénérescence mentale au même titre que les phobies, les impulsions et les obsessions, semble d'accord avec la majorité des faits.
La simulation prend alors la valeur d'un symptôme et « quelque paradoxal que cela puisse paraître, écrit Wille, il est juste, au contraire, de considérer la simulation d'un trouble mental comme constituant une circonstance atténuante en faveur de l'accusé; cette manière de voir se trouve justifiée par ce fait que, parmi les criminels, ceux-là seuls songent à simuler, qui ont déjà l'esprit un peu dérangé, et que ceux qui ont la raison tout à fait saine ne pensent jamais à recourir à cet expédient. »
(A) Wacce. Médico-légal Journal de New-York, décembre 1885, p. 238. (2) Rrrri, cité par Caaruez. De la simulation de la folie chez les aliénés. Thèse, Paris, 1893, p. 18.